nouvelle

S'interrogeant, après quarante ans de pratique, sur son amour persistant de la nouvelle, Paul Morand écrit : " Faire rare, bref, serré me semblait, dès 1920, le goût même, la pudeur du cri retenu étant seule dramatique. "

Textes au programme : Les Diaboliques de Barbey d'Aurevilly, Ouvert la Nuit de Paul Morand, Amants, heureux amants... de Valery Larbaud et Porte Dévorgondée d'André Pieyre de Mandiargues.


    Malgré les difficultés auxquelles on est confronté lorsque l'on veut la définir, la nouvelle se caractérise avant tout par sa brièveté par rapport aux romans. Des auteurs comme Barbey d'Aurevilly, avec le recueil des Diaboliques, publié en 1874, comme Paul Morand avec le recueil Ouvert la Nuit daté de 1921, comme Valery Larbaud qui publie successivement trois nouvelles de 1920 à 1923 et réunies sous le titre de Amants, heureux amants... ou enfin un auteur comme André Pieyre de Mandiargues, avec Porte Dévergondée  en 1965, ont su prouver que la nouvelle peut aussi être porteuse de sens multiples, tout comme le roman. Morand explique son amour dela nouvelle non par la multiplication des sens mais parce qu'il s'agit pour lui de "faire rare, bref et serré", ce qui lui semble être "le goût même, la pudeur du cri retenu étant seule dramatique". On est alors en droit de se demander quels sont les moyens d'écriture que les auteurs mettent en oeuvre pour faire de leurs nouvelles des récits de la pudeur dramatique. C'est l'interrogation à laquelle nous répondrons en observant comment se manifestent les différentes stratégies d'écriture qui font de la nouvelle un récit "rare, bred et serré" puis en analysant comment elles participent à la fois de la notion de pudeur et de dramatisations qui restent à définir.

        "Faire rare, bref et serré". Morand définit la nouvelle comme l'espace de l'économie, où rien de trop n'est dit mais  également comme un récit qui concentre que temps, un tout autonome clôt sur lui-même.
    Il s'agit avant tout pour le nouvelliste d'en dire le plus possible au lecteur en utilisant le moins de mots. Barbey répond largement à cette contraintre de "faire bref" avec, dans les Diaboliques, un bouquet d'images et de métaphores plus parlantes qu'une description. Les femmes deviennent tour à tour félines ou sphinx, les hommes sont des Dandies avant d'être des hommes. Dans Ouvert la Nuit, Morand lui aussi se dispense de longues descriptions et il caractérise par exemple ses personnages féminins simplement par leur nationalité, plus révélatrice qu'une analyse psychologique poussée. Dans son recueil, Larbaud traduit ce désir de "faire bref" en mettant au second plan l'intrigue et l'action, "cette vieille carcasse rouillée", ne focalisant le récit que sur les consciences des personnages qu'il nous décrit. Un autre moyen d'en dire beaucoup en employant peu de mots, c'est de rendre ux mots leur sens étymologique, tout en les employant dans le même temps dans leur sens moderne. Dans "Le théâtre de Pornopapas", Mandiargues désigne l'acteur Oedipe comme un "monstre", mot qui dévoile à la fois la monstruosité du personnage mais également son exhibitionnisme. Barbey économise lui aussi les mots en décrivant ses personnages par des concepts lourds de sous-entendus, comme tous les hommes du recueil quelques femmes qui sont avant tout des "dandies".
    Mais pour Morand, il s'agit également de "faire serré". L'action doit être écourtée au maximum, ce que fait Valery Larbaud en l'éliminant presque entièrement, ainsi que le temps. Cette fois, Larbaud se distingue des autres auteurs par une nouvelle comme "Mon plus secret conseil" qui représente la totalité d'une séquence réflexive qui ne se déroule que dans une seule journée et qui occupe approximativement le même nombre de pages que "Beauté, mon beau souci..." qui dure plusieurs années. En revanche, Morand, lui, va jusqu'à concentration l'action d'une nouvelle à tel point qu'elle n'occupe que le temps d'une nuit, comme "La Nuit Turque". Mandiargues va encore plus loin puisqu'il résume en une seule nouvelle, le temps d'un dîner, l'histoire d'une vie entière, celle du "Fils de Rat". L'histoire commence en effet au momenElle où il n'y a qu'un "léger brouillard" et s'achève quand "le brouillard a épaissi". Dès lors, le projet de "faire bref" s'accorde avec celui de "faire serré" et il s'agit pour le nouvelliste de faire de son récit un tout autonome, indépendant et clos sur lui-même.
    Ce projet se traduit par la volonté de "faire rare". La nouvelle ne doit rien avoir à voir avec un autre texte, elle doit relater un événement exceptionnel d'une manière unique. Ainsi les nouvelles de Mandiargues se terminent sur l'élément avec lequel elles sont commencé, comme le "Théâtre de Pornopapas" qui débutent avec "une voie éraillée" en fond sonore et s'achève sur cette même voie.  Quand on dit d'un objet qu'il est rare, on sous-entend qu'il jouit d'une certaine valeur du fait qu'il n'est pas commun. Les auteurs doivent alors faire de leurs nouvelles des objets uniques. Bien que Larbaud ne condense pas autant ses nouvelles que les autres auteurs, leurs sujets restent uniques en ce qu'ils ne sont constitués que par le flux de la conscience des personnages et en ce qu'ils ne relatent que leurs pensées. Cela donne parfois lieu à des mouvements spontanés de leurs pensées qui s'enchaînent les unes aux autres par des associations d'idées qui ne peuvent être qu'uniques parce que très personnelles. Les "nuits" de Morand sont elles aussi uniques, et de ce fait rares, puisqu'elles relatent des expériences peu communes. Le personnage de Denis d'André Pieyre de Mandiargues et son projet d'aller au Musée avec une putain pourrait lui aussi être qualifié de rare.
        La nouvelle se tranforme dès lors en le lieu de l'économie et de l'exceptionnel. Elle s'oppose aux bavardages des provinciaux que Barbey dénonce et décrit ironiquement dans les Diaboliques : la nouvelle ne parle pas pour ne rien dire, elle se concentre pour mieux dire.

        Ce projet de concentration auquel répond l'écriture de la nouvelle correspond aussi à la notion de pudeur qui est employée par Morand et que l'on retrouve de nombreuses fois dans les textes. La pudeur des personnages pourrait bien être la métaphore du "cri retenu" par la nouvelle elle-même, cette nouvelle qui ne peut pas tout dire et qui préfère suggérer plutôt que de crier.
    La notion de pudeur est souvent employée dans les textes pour expliquer l'attitude et les comportements des personnages. Larbaud, lui, fait preuve de moins de pudeur que des écrivains comme d'Aurevilly ou Morand, et comme d'Aurevilly, ses personnages ne sont pas pudiques. On peut ainsi faire un parallèle entre Queenie qui "ne [songe] pas à se recouvrir" au moment ou Marc pose les yeux sur ses seins, et les personnages de Mandiargues qui s'exhibent d'un bout à l'autre du recueil. Il est troublant de saisir les traits qui lient Queenie et Sabine, les deux jeunes filles des nouvelles ont l'air plus jeune quand elles sont nues, par exemple. Les personnages de Barbey, eux, sont plus pudiques et semblent être de parfaites reprsentations du "cri retenu" dont la nouvelle doit être l'expression. Etre l'expression d'un cri n'est pas chose facile, mais la Comtesse de Savigny est une belle illustration de ce "cri retenu" et de cette pudeur dont elle dit elle-même : "(...) lzq femmes ont surtout des pudeurs pour ceux qu'elles aiment". Son cri, son silence et sa pudeur se mêlent tous ensemble dans sa mort stoïque face à l'adultère de son mari avec Haute-Claire. Le "cri retenu" l'essence même de la nouvelle et ce par quoi elle existe, comme dans "Fils de rat" qui doit sa vie d'animal au simple fait qu'il fût le seul à ne pas crier en voyant le rat. Le lecteur peut alors en déduire que le "fils de rat" doit sa vie au fait de ne pas avoir effrayer l'animal par un cri et donc à sa seule pudeur du "cri retenu".
    La pudeur se traduit également dans les oeuvres par le désir de ne pas tout montrer et de ne pas tout dire au lecteur. Ce projet dévoile l'importance de tous les lieux clos, les bars pour Mandiargues et les boudoirs pour Barbey. Chez ces deux mêmes auteurs, ainsi que chez Morand, on peut également retenir l'omniprésence de la nuit, présente pour chacun dans toutes les nouvelles de leurs recueils sans exception. Chez Larbaud, au contraire, les personnages fuit les espaces fermés. On peut rapprocher cette opposition entre Larbaud et les autres auteurs du fait que Larbaud est le seul nouvelliste qui dévoile vériatblement les sentiments de ses personnages, jusqu'à leurs pensées les plus intimes. Dans "Beauté, mon beau soucis", Marc prend la fuite quand il se retrouve dans la chambre de Queenie ; Francia, dans "Amants, heureux amants...", déambule dans les rues de Montpellier, et Lucas, qui nous dévoile "[son] plus secret conseil" choisit de le faire en fuyant dans un train. Ainsi les pensées des personnages de Larbaud sont données à voir au lecteur sans pudeur tous comme les personnages de ses nouvelles sont donnés à voir aux autres personnages. Au contraire, les personnages de Barbey restent calfeutrés derrière les fenêtres, les volets, les rideaux épais, comme les "mauvais lieux" que nous dépeint Mandiargues. Cet esthétisme de la dissimulation, très présent chez Barbey, Morand et Mandiargues, n'est autre que la représentation de cette "pudeur" que doit exprimer la nouvelle.
    enfin, cet esthétisme de la dissimulation se traduit chez certains auteurs, et principalement chez Barbey, par une préférence pour la suggestion plutôt que de tout dévoiler au lecteur. Les personnages, une fois encore, traduisent cette envie de laisser deviner, comme le docteur du "Bonheur dans le crime", qui ne parle à propos de Serlon et Haute-Claire que de "caresses" et d' "intimité" qui lui "révèlent tout". Un auteur comme d'Aurevilly s'applique avant tout à faire attendre au lecteur un dénoument qui ne vient pas et à poser des problèmes qui ne seront nulle part résolus dans les nouvelles. A l'inverse d'un auteur comme Barbey d'Aurevilly, Mandiargues non seulement montre mais aussi désigne, comme le fait le maquereau Criton "qui montre du doigt ce qui, dans Oedipos, déjà n'est que trop visible". A l'opposé de la pudeur exprimée par d'Aurevilly, qui ne montre que rarement un morceau de chair, chez Mandiargues, les sexes et la chair s'étalent sans aucune pudeur. Pour cet auteur, comme chez Barbey, trouve pourtant également sa place dans une nouvelle comme "la grotte" où le projet de Denis dont nous parle le narrateur reste longtemps obscur pour le lecteur.
        La pudeur n'est donc pas présente chez tous les auteurs et Barbey semble en être le meilleur représentant. Il est tout de même intéressant de noter que le paradoxe de l'écriture de Mandiargues qui dévoile que la pudeur peut aussi se trouver dans l'exhibitionnisme.

        Dans l'ensemble, les nouvelles semblent bien correspondre à la définition qu'en donne Morand mais il faut tout de même savoir si l'écriture de la "pudeur" et du "cri retenu" représente pour les auteurs une dimension dramatique, ce que l'on peut définir en fonction des différents sens du mot "drame".
    Dans un premier sens, sens le plus courant, le mot drame pourrait être synonyme de "catastrophe". En ce sens, "la pudeur du cri retenu" dont parle Morand pourrait bien être dramatique. En effet, le secret, omniprésent chez Barbey et intrinsèquement lié à son écriture, est le déclenchement d'une situation dramatique. Le comportement énigmatique d'Alberte marquera Brassard jusqu'à ses plus vieux jours, le mystère de Serlon et d'Haute-Claire aboutit à la mort de la Comtesse de Savigny et la mystérieuse entreprise de Mesnilgrand cache elle aussi un drame. De la même façon, chez Morand, les relations énigmatiques et pudiques, puisqu'elles sont cachées à Igor et Wanda, entre Isabelle et Jack aboutissent à un meurtre. La pudeur est donc bien dramatique en ce qu'elle est l'élément qui déstabilise la situation initiales des personnages et entame un processus de dégradation.
    Dans un second sens, l'adjectif "dramatique" peut être défini comme ce qui est montré au théâtre puisque c'est le lieu où se joue le drame. Ce sens s'applique particulièrement bien à un auteur comme Mandiargues qui va jusqu'à mettre ses propres personnages en scène sur une scène de théâtre, comme dans "Le théâtre de Pornopapas". Le rôle de Mina dans "La grotte" est également un rôle théâtral puisqu'elle doit être la clef de l'imagination de Denis qui est le seul à pouvoir faire les tableaux de son mystérieux musée. Mais chez un auteur comme Mandiargues, le théâtre n'est pas le lieu d'actions cachées aux yeux des autres et ce n'est donc pas le lieu om se jouent des actions qui pourrait qualifiées de "pudiques". Ce n'est pas donc la pudeur qui est dramatique pour Mandiargues mais, à l'inverse de ce que définit Morand, c'est l'exhibitionnisme. D'Aurevilly répond plis nettement par son écriture à la définition que Morand donne de la nouvelle. La pudeur est "dramatique" chez Barbey parce qu'elle se joue au théâtre, ce qui est très paradoxal ; mais les théâtres d'Aurevilliens sont des théâtres pudiques eux-mêmes. Il pourrait s'agir, par exemple, du boudoir du "Plus bel amour de Don Juan" où le Comte Ravila Raviles se met en scène, ou bien de la diligence du "Rideau cramoisi" dont les deux occupants regardent le spectacle muet de la fenêtre d'Albertine.
    Enfin, dans un troisième et dernier sens, l'adjectif "dramatique" employé par Morand qui définit la "pudeur du cri retenu", est le fondement même de l'action, le moteur de la narration mais aussi de l'écriture des auteurs. Sans le dessein de Mandiargues de laisser s'entrouvrir les portes de ce qu'il appelle lui-même les "mauvais lieux", le lecteur ne pourrait pas lire Porte Devergondée. La pudeur et les cris du recueil ne sont plus que retenus par ces portes qui les masquent et qui les cachent mais que l'écriture de l'auteur tente de dévoiler au lecteur. Comme pour Barbey, la pudeur est bien le moteur de la narration puisqu'elle provoque d'une part le voyeurisme et la recherche du secret camouflé par la pudeur elle-même et d'autre part la révélation par l'auteur des histoires qui se déroulent et que les gens qui veulent rester respectables ne doivent pas connaître.

        certaines nouvelles comme le dit Morand dévoilent clairement la volonté de "faire rare, bref et serré", ce qui se traduit par une écriture précise et précieuse. Mais cette écriture dévoile aussi le moyen pour les auteurs de jouer à montrer et à cacher aux yeux du lecteur des éléments qui excitent sa curiosité. La pudeur est dès lors partout présente : au sein des histoires racontées par les nouvellistes, dans le comportement des personnages, dans l'écriture de la nouvelle, dans ce que nous livre les auteurs et dans la manière dont ils le font.

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