plotin

Plotin
Ennéades (V,6,3)


Repensant la doctrine de Platon avec des éléments aristotéliciens et stoïciens, en même temps qu’elle subit l’influence de courants ultérieurs, la philosophie de Plotin représente une recherche du salut autant que de la vérité, un épanouissement du platonisme autant qu’une véritable création. Elle s’impose surtout, à travers une interprétation originale du Parménide  de Platon, par sa doctrine de l’Un et par sa conception du double et unique mouvement de la procession qui est effusion d’unité et de la conversion ou ascension purificatrice vers Principe.
L’extrait à étudier, qui fait parti du sixième traité de la cinquième Ennéade de Plotin, est un texte à caractère démonstratif. En effet, tout au long du texte, Plotin, par un jeu de questions et de réponses, cherche à prouver l’exactitude d’une conclusion en s’appuyant préalablement sur des prémisses considérées comme certaines. Pour mener à bien sa démonstration, Plotin s’inspire dans ce texte, mais également dans l’ensemble des traités, de la dialectique Platonicienne, c’est-à-dire du mouvement qui vise à l’ascension vers des vérités universelles. De ce fait, le procédé démonstratif de Plotin est un dialogue, où à chaque question il pose la thèse de ses adversaires, et où à chaque réponse il présente sa propre thèse en y ajoutant une argumentation qui sert de réfutation. Ainsi, de questions en questions ses arguments s’enrichissent, et la conclusion finale se fait presque d’elle-même.
Plotin, dans ce texte, cherche à démontrer que l’Un domine le mouvement processif des hypostases. Pour ce faire, celui-ci pose successivement trois questions auxquelles il répond  ; ces réponses lui permettront par la suite de répondre à une quatrième question qui servira à introduire sa thèse. Le thème du texte pourrait être énoncé de la façon suivante : quel est le rapport hiérarchique entre l’Un et le multiple ? Pour étudier cette question, nous pouvons diviser le texte en trois parties qui correspondent chronologiquement aux trois questions posées par Plotin qui articulent le texte, à savoir : d’une part, existe-t-il un rapport d’implication entre l’Un et le multiple ? D’autre part, existe-t-il un rapport de simultanéité entre l’Un et le multiple ? Et enfin, l’existence de l’Un est-elle dépendante de celle du multiple ?

Dès la première phrase du texte, nous pouvons voir apparaître la méthode utilisée par Plotin pour établir sa thèse. En effet, celui-ci commence par énoncer une première question : « dira-t-on que rien n’empêche qu’une seule et même chose ait des attributs multiples ? ». Avant de nous lancer dans l’explication de cette question et de sa réfutation, nous pouvons remarquer que Plotin, pour arriver à ces fins, déploie une argumentation fondée sur un enchaînement de questions et de réponses. Le discours ainsi construit ressemble à un dialogue, où l’interlocuteur et le répondant sont les mêmes personnes. En d’autres termes, le discours devient un monologue dans lequel Plotin énonce, dans un premier temps, la thèse de ses adversaires sous la forme d’une question, et ensuite, se propose d’y répondre de façon à la réfuter et ainsi à établir à chaque fois un nouvel argument pour la prochaine question. En énonçant les diverses objections qui lui sont connues, Plotin peut ainsi les surpasser plus facilement et les utiliser pour qu’elles se détruisent elles-mêmes. De ce fait, les questions ne sont pas là pour diminuer la thèse de Plotin, mais au contraire pour la renforcer. Les questions sont donc là pour renforcer et éclaircir la démonstration.
La première question du texte pose le problème du rapport entre l’Un et le multiple au niveau de leur implication commune. En effet, Plotin pose le problème suivant : est-il possible d’affirmer que le multiple dérive de l’Un ? Pour répondre à cette question, Plotin  articule son raisonnement en effectuant une opposition entre deux termes : le sujet et les attributs. Ces deux termes renvoient réciproquement à l’Un en tant que substance unique et absolue pour le premier, et aux multiples pour le second. Selon Plotin, l’attribut désigne la multiplicité dans son rapport de dépendance à l’unité. En d’autres termes, l’attribut est une expression de la substance, une modalité externe de sa parfaite homogénéité. De ce fait, malgré que ces deux termes, c’est-à-dire sujet et attribut,  soient opposés dans leur définition, c’est-à-dire dans leur nature, Plotin leur assigne une certaine dépendance mutuelle. Mais en quoi y a-t-il dépendance entre le sujet et ces attributs, ou ce qui revient au même, entre l’Un et le multiple ? Selon Plotin, il est possible d’évoquer une relation entre « sujet » et « attribut », dans le sens où la multiplicité est conditionnée par l’unité : « le sujet de ces attributs, à tout le moins, est un ; pas de multiplicité, s’il n’y a une unité dont elle dérive et en laquelle elle est ». Pour élaborer sa thèse selon laquelle le multiple est conditionné par l’Un, Plotin commence par énoncer une prémisse qui doit être considérée comme vraie, à savoir que le sujet est un, c’est-à-dire que l’unité doit être absolument distincte de la multiplicité. En effet, il est contradictoire de dire qu’une chose unique est multiple ; et mathématiquement ceci est évident puisque le tout ne peut se confondre avec sa partie. Cependant, l’Un est saisi, chez Plotin, de deux façons différentes : on peut le concevoir en tant que composant de la multiplicité, ou bien en tant que totalité absolue comprenant en lui-même l’ensemble de la multiplicité, que l’on peut appeler également l’Un divin. En ce sens, L’Un peut être immanent ou transcendant. Puis il avance une seconde idée selon laquelle la multiplicité ne peut exister qu’à condition que celle-ci dérive de l’unité. Mais là encore, nous nous retrouvons face à deux possibilités : où bien la multiplicité dérive de l’unité en tant que l’Un est un composant de la multiplicité, et en ce sens l’unité est un principe actif de construction du multiple, saisi comme entité absolument irréductible, ou bien la multiplicité dérive de l’unité en tant que l’Un est une substance, une totalité absolue comprenant l’ensemble de la multiplicité. En ce dernier sens, l’Un est l’environnement où se déploie le multiple. Ainsi, dans son rapport au multiple, l’Un peut être conçu sous deux formes : en tant que point de départ, c’est-à-dire que le multiple part de l’unité pour se déployer, ou en tant que point d’arriver, c’est-à-dire que l’unité totale et transcendante de l’Un enveloppe le domaine du multiple.
A cela Plotin ajoute un dernier argument : « pas de multiplicité, […] s’il n’y a au moins une de ces choses multiples qui est comptée la première, et que l’on peut isoler et saisir en elle-même. ». Cette affirmation ne fait qu’amplifier l’argument précédant, à savoir que la multiplicité ne peut exister qu’à partir du moment où l’unité est saisie antérieurement à cette multiplicité. En ce sens, rien n’empêche « qu’une seule est même chose ait des attributs multiples », à la stricte condition que cette multiplicité dérive d’une unité antécédente. L’Un n’exclut donc pas la multiplicité ; il la contrôle et la conditionne. L’Un est donc supérieur au multiple en qualité, puisqu’il la conditionne, et non en quantité.
 

Nous avons vu dans la première partie du texte que l’Un et le multiple étaient radicalement opposés, mais également que l’Un conditionnait le multiple. Il existe donc une rupture entre ces deux termes, et c’est précisément cette rupture que Plotin cherche à identifier et à justifier dans la suite du texte. Pour analyser la rupture existant entre l’Un et le multiple, Plotin s’interroge sur une éventuelle possibilité de simultanéité d’existence entre ces deux termes. De ce fait, c’est selon la temporalité que le problème de la condition d’une rupture est étudié. Pour justifier cette rupture temporelle, Plotin va procéder, par le biais d’un raisonnement par l’absurde, à la destruction radicale de la thèse selon laquelle l’Un et le multiple seraient simultanés : « Dira-t-on que ce premier terme est simultané aux autres ? Alors il faut le réunir avec les autres, et bien qu’il soit différent d’eux tous, l’abandonner puisqu’il ne se sépare pas des autres. ». Nous voyons donc qu’en se référant à l’argument émis dans la première partie, à savoir que l’Un et le multiple étaient radicalement différents, Plotin parvient à démontrer que l’idée d’une simultanéité entre de ces deux termes étaient inconcevables. En effet, concevoir une simultanéité entre ces deux termes renvoie à poser une identité entre l’Un et le multiple. Or, si ces derniers étaient identiques, alors leur valeur mutuelle n’existerait plus. Ainsi, les termes tels que « tout » et « partie » n’auraient plus aucun sens, puisqu’il n’y aurait pas de différenciation entre l’unité et la multiplicité, du fait de leur simultanéité. Il y a donc dans ce raisonnement l’idée que l’Un doit pouvoir être saisi indépendamment du multiple. Cette idée apparaissait déjà dans la première partie du texte, lorsque Plotin parlait d’un « isolement » nécessaire du premier terme, comme premier référent. Cependant, et c’est là toute la complexité de la thèse, chacun de ces termes ne peut exister l’un sans l’autre. Mais malgré cette interdépendance de l’Un et du multiple, il faut tout de même réfuter la thèse selon laquelle l’un et le multiple seraient simultanés, au risque de ne pouvoir plus faire de différenciation entre ces deux termes. En effet, en acceptant cette thèse, nous allons contre l’argument de la première partie, et de ce fait il deviendrait impossible de comprendre quoi que ce soit au monde, car celui-ci serait uniquement constitué d’éléments similaires, donc indistincts. De ce fait, l’Un doit véritablement se détacher du multiple.
Et c’est précisément cette idée que Plotin développe dans la suite du texte : « Il faut, en revanche, postuler un sujet, sujet qui n’est plus un terme parmi les autres, mais qui existe en lui-même. ». Plotin, par cette affirmation, développe l’idée d’une autonomie de l’Un. En effet, l’Un est autonome, car il conditionne, le multiple et en même temps, il se conditionne lui-même. Ainsi, il est le seul à être inconditionné. Cette autonomie de l’Un en fait un « sujet », dans le sens où toute multitude étant soumise à des lois, est astreint à la logique ordonnatrice de l’unité. Nous pouvons voir apparaître dans cet argument la thèse aristotélicienne selon laquelle les universaux n’existent pas, seul le particulier existe (on ne parle pas d’homme, mais d’un homme). Ainsi, c’est parce que l’Un est autonome, qu’il peut créer le multiple et organiser le monde.
Cependant, Plotin ne s’arrête pas là et rajoute une phrase qui fait office d’objection dans la structure de son discours : « Ce sujet, dira-t-on, est au sein même des autres termes. ». En affirmant cela, c’est-à-dire l’idée selon laquelle l’Un se trouve au centre de la multiplicité en tant que constituant de cette dernière, Plotin remet au premier plan l’ambiguïté sur la dualité du concept de l’Un. En effet, comme nous l’avons dit précédemment, l’Un est à la fois immanence et transcendance, élément constituant le multiple et totalité englobant la multiplicité. Si « le sujet est au sein même des autres termes », alors l’Un doit être considéré comme un élément constituant le multiple. Or, s’il en est ainsi, il faut accepter l’idée d’une multiplicité au sein même de l’unité. En d’autres termes, sous ces conditions, l’Un n’est plus unique, il n’est plus que le fragment d’une totalité, et de ce fait le multiple serait constitué par l’accumulation d’une infinité d’éléments singuliers. En ce sens, l’Un perd son essence propre qui est d’être unique. Ainsi, la question de la simultanéité  resurgit, puisqu’en concevant l’Un comme étant un élément constituant le divers, l’Un et le multiple se confondent. C’est pourquoi Plotin ajoute à cela un argument décisif : « Oui, un sujet qui lui ressemble, mais non ce sujet lui-même ; car pour qu’il apparaisse dans le multiple, il faut que, en lui-même, il soit isolé. » Grâce à cette affirmation, Plotin montre que l’Un constituant du multiple ne détruit pas l’essence de l’unité. En effet, ce qui constitue le multiple ressemble à l’Un transcendant, mais n’est pas le même pour autant. En d’autres termes, le sujet au sein du multiple ne fait qu'évoquer la présence de l’Un, mais l’Un absolu en tant que puissance autonome de création du divers ne peut et ne pourra jamais se trouver dans le multiple. De ce fait, l’unité n’est pas multiple. L’argument de Plotin est encore une fois celui de l’isolement nécessaire de l’Un et c’est lui qui permet définitivement de prouver que l’Un n’est pas simultané au multiple.

Cependant, un dernier problème subsiste pour l’élaboration de sa thèse : celui de l’existence de l’Un : «dira-t-on qu’il n’a d’existence que dans son union aux autres termes ? ». En effet, étant donné que l’Un n’est pas simultané au multiple et qu‘il existe pourtant un lien entre ces deux concepts, Plotin émet l’objection selon laquelle il existerait une dépendance en ce qui concerne l’existence de l’Un et du multiple. En d’autres termes, Plotin déplace le débat sur la liaison entre l’Un et le multiple d’un schéma temporel vers un schéma spatial.
En acceptant la thèse selon laquelle l’existence de l’Un est dépendante de celle du multiple, « l’interlocuteur » de Plotin se dirige dans une voie sans issue : « Donc il n’existera pas à l’état simple. Mais alors il n’y aura pas non plus de composé ; car s’il ne peut être à l’état simple, il n’aura aucune existence substantielle ; et si le simple n’existe pas, le composé n’existera pas non plus. ». En effet, soutenir que l’existence de l’unité est dépendante de celle de la multiplicité, c’est aller à l’encontre du concept d’unité, car, sous cette condition, l’unité se trouve enfermée dans la multiplicité. En d’autres termes, il n’y a plus de différence entre l’Un et le multiple, et ces deux concepts n’en forment plus qu’un. Or, si l’idée d’unité est détruite, alors celle de multiplicité l’est aussi, car cette dernière n’est qu’un composé d’élément unitaire. On peut remarquer dans la réfutation de cette objection que Plotin introduit le concept de substance. Pour mieux comprendre l’ampleur de ce terme, nous pouvons nous référer à la définition d’Aristote. Selon Aristote, la substance est ce qu’il y a de permanent dans les choses, en tant que ce permanent est considéré comme un sujet modifié par le changement tout en restant le même. Plotin semble s’être inspiré de cette définition, précisément lorsqu’il établit, lors de la deuxième objection, la notion de sujet. Cependant, il apparaît qu’il l’ait même dépassé, car selon lui la substance est ce qui existe par soi-même sans supposer un être différent dont il soit un attribut ou une relation. En définitive, pour Plotin la substance c’est l’Un. En d’autres termes, ce qui fait l’essence de l’Un, c’est son existence substantielle. Or, si l’un se confond avec le multiple, celui-ci perd son essence propre (sa substance), et de ce fait ne peut exister. Et si l’Un n’existe pas, alors le multiple n’existera pas non plus : « Car chacun de ces termes ne peut être un terme simple, puisqu’il n’y a pas de terme simple doué d’une existence substantielle ; et aucun d’eux ne pouvant avoir en lui-même d’existence substantielle ne peut se lier à un autre, puisque aucun d’eux absolument n’existe. ». Nous voyons donc qu’il existe un lien très étroit entre l’existence et la substance. En effet, étant donné que l’Un est la substance et que celle-ci est la condition d’existence de l’unité, mais également celle du multiple, puisque le singulier constitue le multiple, alors il ne peut y avoir de multiplicité s’il n’y a d’existence substantielle, ou ce qui revient au même, l’Un. Ainsi, Plotin démontre qu’il est dénué de sens de soutenir que l’existence de l’Un est dépendante de celle du multiple, car cette thèse se retourne sur elle-même en niant ses prémisses.
Plotin pose alors une dernière question qui caractérise l’impossibilité de la part de son « interlocuteur » à émettre une nouvelle objection : « Comment alors un composé pourrait-il exister ? Comment naîtrait-il de choses qui n’ont pas l’être, je ne dis pas de choses qui n’ont pas tout l’être, mais de choses qui n’ont pas d’être du tout ? ». Pour mieux comprendre cette dernière question, on peut encore une fois se référer à Aristote en ce qui concerne sa conception du rapport entre l’être et l’Un. Selon lui, l’Un est le premier moteur qui permet le déploiement de l’existence. En ce sens l’Un est prédominant. Mais il soutient également la similitude entre l’Un et l’être en terme d’extension. Plotin, au contraire, différencie l’être et l’Un, car selon lui, en un même individu, il y a une différence entre son être et son unité, car l’être est toujours donné dans le multiple, et l’unité ne pouvant être multiple doit être différente. De ce fait, l’être, faisant parti du multiple, naît toujours de l’Un.
Plotin, ayant répondu à toutes les objections, peut maintenant, sans difficulté, énoncer sa thèse : « S’il y a une multiplicité, il faut, avant cette multiplicité, une unité. Si donc l’être pensant est une multiplicité, il ne faut pas que la pensée soit en ce qui n’est pas une multiplicité. Or tel est le premier. La pensée et l’intelligence sont donc en des être postérieurs à lui. ».
 
 

En conclusion, il apparaît que Plotin après avoir mené à bien sa démonstration reposant sur une série d’objection, parvient à montrer que l’Un est véritablement prédominant et domine ainsi le mouvement processif des hypostases. L’Un est donc sa propre condition d’existence, mais également la condition d’existence du multiple, du fait de son existence substantielle. De plus en ramenant la pensée et l’intelligence (l’âme et l’intellect) au sein du multiple, Plotin parvient à prouver que l’Un étant la condition d’existence du multiple, est en même temps prédominant sur l’âme et l’intellect. L’Un est donc véritablement le premier principe.

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