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En Rade de Joris-Karl Huysmans : une découverte de soi par le rêve






  Deux ans après la parution de A Rebours en 1884, Huysmans fait entrer sur la scène littéraire du XIXème siècle un personnage tout aussi découragé par la réalité que ne l’était Des Esseintes. La technique narrative qui lui avait permis de faire l’introspection de Des Esseintes est appliquée de manière plus aride encore dans En Rade au personnage de Jacques Marles, un riche parisien réfugié au château de Lourps avec sa femme, Louise, ruiné à cause de la “faillite d’un trop ingénieux banquier”. Huysmans s’attache dans En Rade à un thème que les naturalistes ont négligé jusque là et tente de déterminer les liens qui unissent le corps et l’esprit. C’est à travers trois axes, qui sont les moteurs narratifs du roman, que Huysmans va essayer de déterminer ces liens ; les deux premiers sont intrinsèquement liés à la réalité que Jacques subit. Le premier axe, descriptif, est consacré à l’évocation du monde paysan, toujours ridiculisé par des comparaisons péjoratives avec le monde moderne de la ville. La seconde réalité de Jacques, c’est celle de son couple : à travers ses interrogations sur les mystères sexuels liés à la femme, ses réflexions sur les tourments existenciels et la maladie de Louise, Jacques en viendra à établir un constat désespérant sur la vie de couple, à percevoir la femme comme une source de déchéance, de mesquinerie et comme un fardeau que l’on porte irrémédiablement. Le troisième axe, quant à lui, est analytique : on y voit se dessiner une ébauche de la théorie du rêve, avant même que Freud ne soit lu en France. Comment Huysmans fait apparaître les trois rêves qui ponctuent le récit, le rêve d’Assuérus au chapitre III, le rêve de la Lune au chapitre V et celui des tours de Saint-Sulpice au chapitre X comme  de parfaits surgissements de l’inconscient ? C’est à travers l’omniprésence du rêve, décliné sous toutes ses formes dans le récit, à travers l’ébauche d’une nouvelle théorie qui contredit celles qui ont jusqu’alors établie que l’auteur peut faire du rêve un élément fondamental de la connaissance de soi à travers les relations qu’il entretient avec la réalité.
 

 I. Une nouvelle écriture du rêve

  En Rade accorde une place fondamentale au rêve, présent sous toutes ses formes dans le roman et participant activement à la découverte du protagoniste par le lecteur. Il permet à l’auteur à la fois de se conformer à certaines thèses naturalistes, grâce à la minutieuse description de château de Lourps, mais il lui donne également l’occasion de réfuter implicitement beaucoup des topoi littéraires romantiques.

 A. Les formes du rêve

Le roman de Huysmans est tout aussi préoccupé de la réalité, à travers un axe descriptif, que du rêve, par le biais d’un axe analytique. Le rêve est présent sous bien des formes dans En Rade. On assiste tout d’abord à trois longs rêves de Jacques que le narrateur relate dans leurs moindres détails : le rêve d’Assuérus qui surgit lors de la première nuit de Jacques à Lourps, le rêve de la lune, la nuit suivante et enfin le rêve des Tours de Saint-Suplice, deux chapitres avant la fin du roman. La place de chacun des rêves n’est pas fortuite, ils sont les témoins d’une progression narrative du récit et d’une évolution du personnage comme nous le verrons plus loin. Mais les rêves, tels qu’ils sont exposés par le narrateur, c’est-à-dire comme une suite de phénomènes psychiques se produisant pendant le sommeil et excluant généralement la volonté, se présentent sous d’autres formes. En effet, une autre forme dominante du rêve dans le roman est celle de la rêverie, Jacques se perdant nombre de fois dans des pensées lointaines de la réalité. La rêverie est normalement une activité mentale normale et consciente qui n’est pas dirigée par l’attention mais qui est soumise à des causes subjectives et affectives ; tel est en le sens le plus courant au XVIIIème siècle. On remarque cependant dans le roman que les rêveries de Jacques correspondent mieux à la définition du mot rêve au XVIIIème. Il s’agit en effet plus de constructions de l’imagination du personnage à l’état de veille, des pensées qui chercheraient à échapper aux contraintes du réel. Comme nous le verrons par la suite, les rêveries de Jacques apparaissent tout d’abord comme des constructions destinées à refuser une réalité pénible et étouffante. Enfin, le rêve est également présent sous une troisième forme, analytique plus que descriptive cette fois, à travers toutes les réflexions de Jacques et ses interrogations sur les origines de ce phénomène, cette “vie de songes qui était, depuis son arrivée à Lourps, si singulièrement accrue”. La vie lucide de Jacques est bien souvent occupée à chercher un sens à tous les “événements incohérents et vides” qui se déroulent pendant ses rêves et dont il n’arrive pas à saisir le sens. De longues séries de questions, comme celles qui suivent le premier rêve pendant plus de trois pages dans le chapitre III, le passage en revue de toutes les théories qui ont été jusque là exposées par les oniromanciens, par les magiciens ou par les scientifiques, font partie de cette troisième forme qui montre que le rêve occupe une très large place au sein du récit.

B.L’importance du milieu

Mais si la présence du rêve est indéniable dans le récit, sa conception reste cependant très différente de tout ce que la littérature avait développé à l’époque romantique. En effet, Huysmans reprend bon nombre de stéréotypes de la littérature romantique afin de les subvertir. Si aux XVIIIème et au XIXème le vagabondage de l’esprit est un élément essentiel de la vie intérieure, qui est principalement enrichie par la sensibilité et très souvent nourrie par le spectacle de la nature, le monde dans lequel évolue le personnage d’En rade ne peut lui inspiré les mêmes rêveries que Julie dans La nouvelle Héloïse ou que le René de Chateaubriand. La nature dans le roman est effectivement plus souvent moquée que louée, la vie rurale y est systématiquement ridiculisée : la blondeur des blés n’est plus que “couleur d’orge sale”, la saillie d’une vache n’est plus “qu’un amas de deux sortes de viandes qu’on battait, qu’on empilait”, le tableau des moissons est “mesquin” aux yeux de Jacques et ne peut lui inspirer des rêves. Si l’auteur choisit de faire de la rêverie une divagation qui n’est plus inspirée par le spectacle de la Nature, c’est pour donner une importance fondamentale au milieu dans lequel évolue Jacques. Tandis que la Nature met fin aux rêveries de Jacques, comme on le constate au tout début du roman, quand “l’extérieur spectacle du paysage refoula pour quelques minutes les visions internes”, le château dans lequel il vit avec sa femme agit de façon contraire. Huysmans se conforme ainsi aux théories zoliennes exposées dès 1880 dans Le Roman Expérimental : “(...) nous ne noterons pas un seul phénomène du cerveau ou du coeur [du personnage] sans en chercher les causes ou le contrecoup dans le milieu”. Le récit commence en effet quand Jacques et Louise arrivent à Lourps et s’achève sur leur départ ; ce lieu semble dès lors avoir une importance toute particulière et apparaît dans tout le récit comme la représentation d’un endroit qui favorise explicitement la divagation des pensées. Huysmans prend soin de préciser à de nombreuses reprises dans le roman cette invitation à la rêverie que suppose le vieux château en ruine. Jean Borie insiste également sur ce point à propos du titre du roman, En Rade. “Rade” est un mot qui revient à trois reprises dans le récit, une première fois dès le troisième paragraphe du roman, une deuxième fois au centre, dans le chapitre VI, et une dernière fois à la toute fin du roman. A chaque fois qu’il est employé, le terme est considéré par le narrateur comme un pantonyme dont il faut préciser le sens grâce à des termes qui appartiennent tous au même réseau lexical, celui du “refuge”, de l’ “abri”. C’est à l’abri de la réalité environnante que Jacques veut se mettre, impuissant qu’il est face à tous les problèmes qui l’assaillent, lui qui a pour principal défaut d’être “[détaché] de la vie réelle”, aux yeux de Louise. Le milieu dans lequel Huysmans choisit de placer son personnage est donc tout à fait idéal pour que ce dernier puisse donner libre cours à ses pensées, plonger tout à fait librement dans ses rêveries. En témoignent durant le récit les nombreuses allusions à l’influence que le château exerce sur les nuits agitées de Jacques. La nuit “[déformante]” donne une allure au château qui effraie Jacques, le dos de l’édifice lui rappelle ainsi son “affreuse nuit”, le manque de sécurité, sur lequel ne manque pas d’insister Antoine, lui porte sur les nerfs à tel point que ses sens sont dans un état d’hypersensibilité qui le mène à des hallucinations auditives et visuelles. Quand Jacques, à la fin du roman, fait le bilan de ce que Lourps aura été pour lui pendant ces quelques jours, il ne retient que le souvenir d’une “première [nuit] horrible, d’autresdémentielles, une dernière atroce !”.

C. La subversion des stéréotypes littéraires

  D’autres topoi littéraires tels que celui de la Nature sont subvertis dans En Rade quand il s’agit du rêve. Jacques ne jouit pas de la sensation elle-même et ne cherche pas à se sentir pleinement exister à travers ses rêves éveillés comme Rousseau le faisait dans sa Cinquième rêverie. La rêverie n’est pas non plus pour lui, à la différence de ce que Verlaine exprime dans ses Romances sans paroles, le moyen d’écouter les mélodies de son âme ou d’accéder, en soi, à l’echo d’une âme universelle. Tous les stéréotypes qui avaient fait jusqu’au XIXème siècle du rêve un abandon plus ou moins passif aux sensations extérieures, un abandon aux sensations internes ou encore un abandon aux associations d’images et d’idées conscientes, sont subvertis dans le roman par l’auteur qui nous offre ainsi une toute nouvelle conception de la rêverie à travers le personnage de Jacques. La rêverie sentimentale autour d’un être aimé, comme celle de Madame de Sévigné rêvant de sa fille aux Rochers, devient une profonde réflexion péjorative sur les inconvénients du ménage et en vient à envisager sa femme sous un angle tout différent : “Il découvrait chez Louise une âpreté héréditaire de paysanne, développée par le retour dans l’atmosphère du pays d’origine, hâtée par les appréhensions d’une pauvreté soudaine”. Le rêve d’un idéal, d’un absolu satisfaisant le besoin d’infini, ce rêve si cher à René, devient chez Jacques bassement matériel et commercial, sans aucun souci éthique comme nous pouvons le constater lors de sa rêverie sur les “émanations sublimées de morts”, les ptomaïnes. Ainsi, il ne s’agit plus pour l’esprit de construire par l’imagination un monde plus beau, le “dérèglement des sens” que Rimbaud prône avec tant de ferveur dans ses “Lettres du Voyant” n’est pas de mise dans En Rade. Toutes les pensées de Jacques sont irrémédiablement tournées vers un réel dont il ne peut se détacher.  L’auteur semble vouloir démontrer l’échec de la rêverie, s’opposant ainsi à toute la génération romantique qui en avait fait un parfait moyen d’évasion, voire de contemplation. Comme les personnages de Chateaubriand, Rousseau, Nerval ou encore ceux de Musset, Jacques fait appel à la rêverie quand il est trop accablé par la vie réelle et par sa lucidité. Il “[refoule]” dans tout le roman les pensées qui ont à voir avec ses peurs, ses angoisses pécuniaires ou encore le dégoût naissant qu’il ressent pour sa femme ; il ne pousse ainsi “un soupir de satisfaction” que lorsque ses pensées divaguent sur d’autres sujets, il reste toujours en “attente d’un sujet sur lequel se fondre” pour oublier ce qui l’assaille. Sa seule consolation quand les soucis de la vie réelle “[glacent] les emballages de sa cervelle”, c’est de rêver à une existence toute différente et nouvelle. La rêverie est donc bien pour lui le meilleur moyen de fuir la réalité qui l’environne à Lourps, lieu dont il ne peut s’échapper. Et cependant, quoiqu’il fasse cependant pour diriger ses pensées sur de plaisants sujets de rêveries, rien ne les détourne réellement de la réalité. Ainsi, cette démarche de se vouloir perdre absolument dans des songeries devient peu à peu pour Jacques un moyen de se découvrir, de faire un pas nouveau vers la connaissance de soi.

 Si le rêve est présent dans la majeure partie du roman et occupe une place si importante, ce n’est pas pour Huysmans le moyen de réécrire tout ce que les romantiques avait fait sur le rêve. Au contraire, en détournant comme il le fait les principaux stéréotypes romantiques, Huysmans va pouvoir développer une nouvelle théorie du rêve.

II. Ébauche d’une théorie du rêve

 A quoi mènent les subversions des topoi littéraires des XVIIIème et XIXème siècles qu’opère Huysmans dans son roman ? Comment, après avoir tourné en dérision les desseins des rêveries de son personnage va-t-il élaborer une nouvelle théorie du rêve ? C’est tout d’abord en réfutant les thèses médicales et les autres de manière véhémente que l’auteur va pouvoir, grâce à son personnage, imposer sa conception du rêve. Il développe ensuite cette conception en la mettant à la lumière des réflexions de Jacques et des descriptions du narrateur de la dégénérescence de l’esprit et de l’importance des maladies psychiques ce qui aura pour effet d’établir un lien infaillible entre le rêve et l’inconscient.

A. Réfutation des thèses scientifiques établies

 L’élaboration progressive d’une nouvelle conception du rêve passe à la fois par la subversion des clichés littéraires quant aux desseins du rêve et de la rêverie, mais aussi par une réfutation indirecte des thèses médicales établies dans les années qui précèdent la parution du roman en 1886. En effet, avant de définir sa propre conception du rêve, le narrateur prend soir de réfuter les thèses déjà émises par la science. Le narrateur d’En Rade enlève d’abord toute caution d’authenticité aux scientifiques de son temps par le biais indirect d’un discours péjoratif sur la science et les rapports qu’elle entretient avec la maladie de sa femme. A de nombreuses reprises dans le roman Jacques se prend à penser aux méthodes médicinales qui sont parfaitement impuissantes face à la mystérieuse maladie de Louise. Ses pensées sont ainsi le lieu de marques d’évaluations négatives et de jugements de valeur dépréciatifs sur les médecins qui s’occupent de Louise et sur leurs méthodes peu efficaces. On y voit se succéder des adjectifs porteurs d’un jugement axiologique négatif, tels que “désolantes visites”, “abominables manoeuvres qui restent “vaines”, les diagnostics “incertains” des médecins. Même si tous ces termes sont employés dans le contexte des rapports entre Louise et les médecins, il n’en reste pas moins qu’ils conseillent implicitement au lecteur de ne croire dans aucune situation les discours scientifiques, que ce soit sur une maladie ou bien sur une tentative d’explication du phénomène du rêve. La théorie scientifique selon laquelle le rêve serait “une simple métamorphose des impressions de la vie réelle, une simple déformation des perceptions précédemment acquises” ne peut donc être considérée comme valable, ni aux yeux du lecteur, qui, coopératif suit les conseils implicites du narrateur, ni aux yeux de Jacques qui a perdu toute confiance en la médecine depuis la maladie de Louise. De ce fait, Jacques ne peut pas non plus accorder d’importance aux discours du père de la psychologie, Wilhelm Wundt, selon lequel “les cauchemars sont enfantés par les épisodes de digestions, les rêves sibériens par le refroidissement du corps (...), l’étouffement par le poids d’une couverture (...)”. Jacques réitère à propos de Wundt un jugement axiologique péjoratif en qualifiant toutes ses explications comme la représentation des “prétentions à tout expliquer de la science”. Le verbe sur lequel s’achève cette rêverie, sur le phénomène lui-même du rêve et sur les différentes manières de pouvoir l’expliquer, ne laisse aucun doute quant à la véracité du discours scientifique : les savants “ânonnent”.  Mais le narrateur ne s’arrête pas à la réfutation des discours médicaux, même si  celle-ci occupe le plus de place dans le roman et dans les pensées de Jacques. A travers ses rêveries elles-mêmes, Jacques va tenter d’analyser et de comprendre le surgissement de ces étranges rêves. C’est par la narration de ces pensées que le narrateur va pouvoir énoncer toutes les possibilités d’explications et accorder, grâce à sa subjectivité, une caution d’authenticité à l’une d’elle plus qu’aux autres. Tout va donc être mis en oeuvre dans le récit pour démontrer implicitement que toutes les autres hypothèses émises par Jacques pour tenter d’expliquer le surgissement des rêves sont fausses et réfutables. Le lecteur ne doit accorder aucune importance aux assertions qui montrent le rêve comme une chimère qui n’est aucunement liée à la vie réelle ; nous l’avons déjà vu, les rêves de Jacques sont intrinsèquement liés à la réalité. Le rêve ne peut donc pas être envisagé comme un “vagabondage de l’esprit (...) errant au hasard d’occultes régions”, il n’est pas prémonitoire et ne nous avertit pas “des embûches que la vie réveillée prépare” comme le supposent les oniromanciens et les nécromants, ou tel qu’il est souvent présenté dans la littérature du siècle, avec, par exemple les rêves des personnages de Balzac dans Ursule Mirouët ou César Birotteau. Le dessein du narrateur sera donc d’exposer sa propre conception du rêve, qui sous-entend des liens irrémédiables entre les deux phases du dédoublement de Jacques, “tantôt [incohérent] tantôt lucide”.
 

B. Le rêve comme symptôme de la dégénérescence

   Les rêves de Jacques, même s’ils sont un moyen ponctuel de fuir la vie réelle, le plongent d’autant plus pleinement dans la réalité qu’ils deviennent pour lui une obsession, une énigme qu’il lui faut à tout prix résoudre dans sa vie lucide. On assiste dans le roman à de nombreuses séries de questions liées aux rêves, notamment à la suite du premier rêve, celui d’Assuérus : “Il cherchait à l’expliquer. Où, dans quel temps, sous quelles latitudes, dans quels parages pouvait bien se lever ce palais immense (...) ?”, “(...) comment l’image d’Esther était-elle venue l’assaillir alors qu’aucune circonstance n’avait pu raviver ces souvenirs si longuement éteints ?”. Si Jacques tente à ce point de comprendre et d’analyser ces rêves qui hantent à la fois ses nuits et ses journées, c’est pour que le narrateur puisse faire implicitement l’exposition de sa théorie à travers les réponses que Jacques est en mesure de trouver. Parmi toutes les questions que Jacques se pose, le narrateur du récit ne s’efforcera que de répondre à la suivante, grâce au récit détaillé des rêves et des liens qui unissent les deux vies de Jacques : “Y avait-il, (...), une nécessaire association d’idées si ténue que son fil échappait à l’analyse, un fil souterrain fonctionnant dans l’obscurité de l’âme, portant l’étincelle, éclairant tout à coup ses caves oubliées, reliant ses celliers inoccupés depuis l’enfance ?”. L’hypothèse que “les phénomènes du rêve” ont une parenté plus fidèle que l’on ne l’avait pensé jusqu’alors avec “les phénomènes de l’existence” est implicitement émise à travers cette question et tous les efforts du narrateur sont dirigés vers une preuve de cette assertion. Si l’activité de Jacques s’est si singulièrement accrue depuis son arrivée au château de Lourps, on doit alors en chercher les causes dans sa vie réelle. Outre l’influence du lieu, comme nous l’avons vu, on peut aussi supposer que le développement de l’activité de son esprit pendant la nuit à pour origine un second élément : la dégénérescence. Le narrateur va en effet faire l’étiologie du rêve, considéré de nombreuses fois dans le roman comme une véritable “maladie spirituelle”, une infection de l’âme, en faisant une peinture très détaillée de la dégénérescence. Elle est partout présente dans En Rade et peinte sous tous ses angles grâce aux nombreuses descriptions du narrateur. Les rêveries de Jacques à propos de Louise sont par exemple irrémédiablement tournées vers le fait qu’il voit ressurgir en elle les qualités de sa véritable race et qu’il la voit par là même perdre les caractères de la petite bourgeoisie dont elle est issue par son père. Elle se rapproche pour Jacques de cette paysannerie qui est sa véritable origine. Il constate dès les huitième chapitre qu’il y a en Louise “une âpreté de paysanne, développée par le retour dans l’atmosphère du pays”. Dans le chapitre suivant, Jacques va jusqu’à “s’adultérer la vue” et “se convaincre que les traits de sa femme se [paysannent]” : “les lèvres lui parurent s’effiler, les nez se durcir, le teint se hâler, les yeux s’imprégner d’eau froide”. Il finit alors par imaginer que sa femme et la tante Norine se ressemblent et que Louise serait son exacte réplique quand elle sera plus vieille, et “il en eut horreur”. C’est à la toute fin du roman que la dégénérescence de Louise est la plus flagrante pour Jacques qui voit, dans une de ses hallucinations, les “traits décomposés de Louise”, et cela avec “une netteté atroce”, à tel point qu’il fut “sur le point de crier, d’appeler au secours”. On voit dans les visions récurrentes de Jacques une parfaite illustration de la dégénérescence qui devient la cause de toutes ses hallucinations et de tous ses rêves. “Dégénérer en” signifie avant tout se transformer en ce qui est pis, et c’est exactement ce que Jacques imagine à propos de Louise qu’il voit se transformer peu à peu à ses yeux ce qui hante son esprit.  Outre la perte des qualités propres à une race, la dégénérescence est aussi un état de dégradation ; on assiste alors à une autre peinture de la dégénérescence dans le roman à travers la description de la fissure grandissante qui sépare peu à peu le couple formé de Jacques et Louise. L’image du couple est, au fur et à mesure que se déroule le roman, une parfaite illustration de la perte progressive des valeurs sur lesquelles il avait été fondé. Preuve en est que la plupart des rêveries de Jacques sont tournées vers le passé, quand il se rappelle avec nostalgie de la vision qu’il a eu autrefois de sa femme et des “bonnes années qu’ils avaient égrennées ensemble”. Elle représentait alors son “rêve de quiétude” mais c’est dans ses pensées et dans ses rêves un “fulminate d’ordures” qui éclate en lui ; Louise n’est plus à ses yeux qu’une source de déchéance, un fardeau qui l’empêche à la fois de reconstruire sa vie et de la vivre librement. On assiste donc bien à la dégénérescence de toutes les valeurs sur lesquelles le personnage avait autrefois construit sa vie ; de cette dégradation progressive naissent les rêves, eux-mêmes illustration de la dégradation en ce qu’ils sont considérés comme une maladie de l’esprit.

C. Les liens du corps et de l’esprit

 Cette maladie prend donc source dans l’effondrement des valeurs, l’effondrement de l’amour et du désir dans le couple. Ainsi, outre la représentation de la dégénérescence à travers la description des idées péjoratives et de la perte des valeurs d’une race, on peut également voir dans le roman une véritable déchéance physique, qui est elle aussi une des causes de la maladie spirituelle qu’est le rêve. Un troisième sens du mot dégénérescence, que nous n’avons pas encore exploité, est plus médical et sous-entend la modification pathologique (d’un tissu ou d’un organe) avec perturbation de leurs fonctions. A la vue de cette définition, on ne peut éluder la peinture du corps souffrant qui occupe dans le roman une place majeure ; on assiste dans le roman à une mise à bas, à une saillie, aux moissons, généralement considérée comme la métaphore de l’acte sexuel, à l’évocation des jeux des paysans avec les filles du pays. Mais le lecteur assiste également à toutes les interrogations de Jacques sur les règlements et les dérèglements spécifiques au sexe féminin : le cycle lunaire et son influence, les périodes de menstruations, la dégénérescence due à la névrose, jugée à cette époque comme une maladie qui touche majoritairement les femmes. C’est une réalité toute nouvelle que découvre également Jacques à travers son couple ; alors qu’il dormait dans une chambre séparée de celle de sa femme dans leur appartement parisien, il découvre à Lourps tout ce qu’il ne connaissait pas d’elle. Il comprend au chapitre VIII que “depuis trois ans qu’ils étaient mariés, aucun des deux ne se connaissaient” et qu’il n’avait pas eu l’occasion de sonder sa femme dans un de ces moments où les tréfonds de l’âme surgissent (...)”. Jacques est sans cesse confronté dans le roman au corps. Le narrateur fait principalement une peinture du corps souffrant indirecte, à travers la scène du chat agonisant ou encore à travers les rêves. On constate également une peinture de la souffrance de manière plus directe à travers la mystérieuse maladie qui accable Louise, en relatant les démangeaisons dont est victime le couple lors de l’attaque des aoûtats. Nombre de descriptions, utilisant un vocabulaire médical qui participe du réalisme, nous donnent tous les détails de symptômes de Louise, de sa souffrance. Le corps de Louise est très présent et considéré par Jacques comme un élément fondamental dans la fissure du couple ; sa maladie empêche Louisede tenir son rôle d’épouse, d’assurer un confort et d’être un relais avec le monde. Jacques en vient à être totalement dégoûté de sa femme. Toutes ces peintures du corps souffrant et dégénérant ne sont pas sans rapport avec les visions de Jacques, qu’il pense ou qu’il rêve. On voit en effet de nombreux éléments communs entre la réalité qu’il subit au quotidien et les images qui défilent dans ses rêves. Dans le cinquième chapitre, par exemple, la lune est représentée comme un astre souffrant : son corps est convulsé et paralysé, de la même façon que le corps du chat ou le corps de Louise lors de leurs attaques. On constate en effet dans ce rêve l’importance du vocabulaire médical, comme si la description de la lune était constamment mise en relation avec le corps de Louise. Le narrateur place ainsi la souffrance du corps, sa dégénérescence, au centre des rêves de Jacques ; la simple évocation du relief suffit à le prouver. Quand Jacques parle de sa faiblesse psychologique et de sa “maladie spirituelle”, il emploie le terme de “boutons”, terme auquel font à la fois écho la description de ce que provoque les piqûres d’aoûtat, mais aussi la description du relief de la lune “aux flancs raboteux troués comme des éponges”, “ballonnée d’énormes bosses”, “[gonflée] de tubercules, [boursouflée] de kystes, “craquelée”, “[grêlée] comme par une variole géante”, criblée de “roses vésicules”... Cette constante présence des reliefs de la peau et du relief naturel de l’astre font écho à la fois à la mort de leur couple mais aussi à leur dégénérescence psychique commune. Un parallèle si étroit entre la réalité du corps et sa présence détournée dans le rêve est pour le narrateur un moyen de prouver, encore une fois, au lecteur que la dégénérescence, qu’elle soit psychique ou physique, est une cause indéniable du rêve en tant que phénomène.

Si la scène n’a plus assez d’autorité pour que l’on croit en ses explications du phénomène du rêve, il faut que le narrateur se substitue à elle pour faire son étiologie. Il fait ainsi entrer dans les symptômes du rêve des thèmes chers au mouvement naturaliste et extrêmement exploités dans la littérature à partir de la seconde moitié du XIXème siècle : la dégénérescence et les liens qui unissent le corps et l’esprit.
 

III. Le rêve comme source de la connaissance de soi

La dégénérescence et les rapports qui lient intimement le corps et l’âme ne sont que deux facettes de l’explication du rêve qu’essaye de nous donner l’auteur. Il va approfondir sa conception du rêve et sa réflexion sur ce phénomène grâce à des moyens à la fois stylistiques mais aussi précurseurs du symbolisme, qui font apparaître dans En Rade le rêve comme un véritable surgissement de l’inconscient. Cette entreprise, il la fonde sur le rêve en tant qu’activité psychique, présent à d’aussi nombreuses reprises que la rêverie dans le récit, mais dont nous avons encore peu parlé.
 

-A. La narration des rêves

 Une grande attention doit être portée à la narration des trois rêves de Jacques car elle dévoile beaucoup des idées de l’auteur quant à cette activité psychique qui ne semble pas préoccuper le mouvement naturaliste autant que Huysmans. Le soin que le narrateur met dans la description des rêves témoigne à lui seul de l’importance qu’ils occupent dans le récit. La description des rêves est ainsi un moyen pour le narrateur de faire progresser son récit tout en prenant soin d’éviter les ruptures. On peut le considérer à première vue comme un acte descriptif incohérent puisqu’il ne semble fournir aucune explication sur le personnage et qu’il s’attache singulièrement au détail. Notons tout d’abord que les rêves ne sont pas introduits narrativement ; le rêve d’Assuérus se confond avec la réalité et le lecteur voit sous ses yeux les éléments du réel que Jacques est en train de contempler se transformer. Rien ne nous dit que Jacques a sombré dans le rêve “quand soudain un phénomène se produisit”. Le deuxième rêve occupe quant à lui tout un chapitre sans qu’aucune annonce préliminaire ne soit faite, comme s’il était une suite du fil narratif, grâce aux relations syntaxiques qui lient parfaitement les énoncés. Outre le fait que le narrateur n’introduise aucune rupture entre la description de la réalité et la description des rêves, il faut également noter que le tissu descriptif accorde une grande importance au détail, condamné pendant les siècles précédent et acquérant tout nouvellement un statut légitime dans la description au cours du XIXème siècle. Il y a ainsi une forte cohésion du discours qui repose sur les relations sémantiques et sur les récurrences thématiques ; les détails permettent en effet de lier les éléments qui préoccupent Jacques dans la réalité quotidienne avec ceux qui lui apparaissent en rêve et qui le hantent. Nous avons déjà vu, par exemple, l’étroite relation entre la description du relief de la lune, les boutons causés par l’attaque des aoûtats et la maladie spirituelle dont Jacques se dit souffrant. On peut également noter la similitude entre l’organisation de l’espace réel, celui du château et du paysage qui l’entoure, et l’organisation de l’espace du rêve. Le chemin qui mène Jacques au château de Lourps est une “interminable route”, qui mène sur les “confins” de la commune de Longueville, autour de lui “[s’étendent] des enfilades de champs” et “sur la côte, au loin, une grande bâtisse emplissait le ciel”. C’est exactement la même organisation spatiale que l’on retrouve dans le rêve de la lune qui est un “immense désert de plâtre sec (...) dans le centre duquel se dressait un mont circulaire”. De nombreux détails lient ainsi les deux mondes entre lesquels se partage Jacques et ils ont principalement pour but de montrer au lecteur que le rêve et la réalité ne sont pas sans rapport.  On peut également noter la connexité qui préside à l’intérieur de la description d’un même rêve. Sans qu’ils aient un rapport avec la réalité, le narrateur organise fortement la représentation du référent en rendant compte des relations spatiales. Dans le rêve de la Lune se multiplient les connecteurs tels que : “là-bas, vers le Sud, vers le Nord, là-haut, à leur droite, au-dessus d’eux, à leur gauche”, ainsi que les noms propres que les astronomes ont donné autrefois aux reliefs de la Lune qui participent de l’organisation. Cette insistance sur les connecteurs spatiaux n’est pas fortuite. Le narrateur semble vouloir montrer par cette rigoureuse et réaliste organisation de l’espace que le rêve n’est pas seulement une construction de l’esprit incohérente et dénuée de sens. Cette conception du rêve ne cesse de progresser au fur et à mesure que les rêves sont décrits. En effet, la connexité est également très présente dans le troisième rêve. On trouve dans le rêve des Tours de Saint Sulpice des connecteurs spatiaux, tels que “au-dessus, devant, tout en haut, dans un coin...” mais aussi des connecteurs temporels, comme “le lendemain, soudain, puis, peu à peu, alors...” qui dévoilent une apparente cohérence entre les événements du rêve lui-même. Cette idée va donc implicitement à l’encontre des idées émises par Jacques au début du roman, qui ne voit dans le rêve qu’un “décombre d’idées”, une “structure démolie”.

B. Le symbolisme

 Un autre élément assure la cohésion des rêves et confirme l’idée qu’il faut y chercher un sens : les récurrences thématiques. En effet, même si les événements qui se déroulent lors de la narration des rêves semblent être dénués de cohérence, on remarque qu’ils sont tout de même liés par la reprise des mêmes thèmes et des mêmes symboles. Les images des rêves apparaissent en effet comme des représentations d’autres choses que le lecteur peut interpréter en vertu d’une correspondance avec la description de la réalité. On voit ici un thème qui préfigure le symbolisme puisque la plupart des éléments des rêves deviennent ainsi des symboles en ce qu’ils sont susceptibles d’une double interprétation, sur le plan réaliste d’abord puis sur le plan des idées. On peut par exemple noter que dans les trois rêves surgit l’idée de fuite, de façon plus ou moins implicite. Dans le rêve d’Assuérus, la fuite est suggérée par l’évanescence de la jeune femme, dont les “yeux bleus flore étaient reculés vers les temps par des tirets de teinture lilas et estompés en-dessous pour les faire fuir”, cette jeune fille qui est d’une “pâleur surhumaine”, d’une “pâleur définitive acquise par un décolorement voulu du teint”. Elle semble vouloir “[s’évaporer]” face au pouvoir du Roi par ce “blanc subterfuge”. Dans le rêve de la Lune, la présence de la fuite est moins flagrante que dans les deux autres rêves, mais elle est tout de même suggérée par la “fuite” des espaces, la translucidité des eaux “diaphanes”, par la végétation “laminée”. On la voit également présente à travers le sentiment de Jacques à la fin du rêve qui se sent “léger” et “fluide”, “débarrassé de l’écorce temporaire d’un corps”. Enfin, dans le troisième et dernier rêve, la fuite est plus explicitement présente puisqu’elle est la seule idée de Jacques quand il se trouve face à l’inconnu qui lui réclame sa montre : “il n’eût plus qu’un but, prendre la fuite”. Cet élément qu’est la fuite est présent dans les trois rêves et les lie par une forte cohésion. Il ne peut être le fruit du hasard des constructions mentales de Jacques dans son sommeil. Sa présence, même si elle estplus souvent implicite qu’explicite, doit être envisagée par le lecteur comme le symbole du sentiment de Jacques quand il se trouve dans la réalité qui l’environne. On doit ainsi rapprocher cet élément des rêves de l’élément de la réalité qui pousse Jacques à la rêverie, forme indéniable de fuite, comme nous l’avons déjà vu.  Le premier rêve de Jacques offre au lecteur nombre de symboles qu’il est possible d’interpréter en fonction de sa situation réelle. Le mouvement ascendant du palais dans le premier rêve, des murs, des personnages qui surgissent de nulle part est antithétique au mouvement descendant que connaît la vie matérielle de Jacques, longuement décrite dans le chapitre précédent le rêve. En suivant cette grille de lecture, tous les symboles du rêve semblent se rapporter à la richesse ; les très nombreux noms de pierres précieuses, l’omniprésence de l’or, le fait même que le rêve se déroule dans un palais (symbole de la richesse dans les contes de fées), ainsi que les symboles qui rappellent la puissance, comme le sceptre du Roi, le Roi lui-même qui est le protagoniste du rêve, la puissance de la végétation qui n’est soumise à aucune loi ; tous ces éléments sont fondamentalement opposés à deux choses. D’une part, ces symboles de puissance et de richesse sont parfaitement opposés à tous les symboles qu’implique la description de la jeune fille : le narrateur le précise dès son entrée sur la scène du rêve, elle est “sans un bijou, sans une pierre” alors que le Roi est paré à la fois de “cabochons”, de “gemmes” et ses pectoraux sont d’or. Il en va de même pour la mirte du Roi opposée aux simples cheveux de la jeune fille ainsi la rougeur de sa face qui contraste avec la blancheur de cette dernière. D’autre part, toutes les pierres qui décorent à la fois le Roi et le palais, toute la richesse qui s’en dégage, s’opposent aussi à Jacques lui-même. Dès le premier chapitre toutes ses pensées sont focalisées sur ses soucis d’argent, sur sa “fortune perdue”, sa “débâcle”... On peut ainsi assimiler les deux personnages de Jacques et de la jeune fille du rêve qui se situent pourtant dans deux mondes différents. Ils sont tous deux sans ressource face au pouvoir de l’argent. Cependant, l’évanescence de la femme du rêve d’Assuérus peut être également porteuse d’un autre sens que celui de la débâcle financière de Jacques ; elle peut en effet être le symbole de la seconde préoccupation de Jacques dans le récit, le manque de rapport sexuel avec sa femme malade et faible. Cette hypothèse confirme ainsi ce que le narrateur tend à montrer en faisant du rêve un événement de la vie nocturne cohérent : il faut y chercher une explication dans les événements de la vie réelle.

C. Le surgissement de l’inconscient.

 Les trois rêves de Jacques ne peuvent être envisagés que comme autant de surgissements de l’inconscient qui a lieu pendant le sommeil, lorsque l’esprit est libéré de tout emprise de la raison. Leur place dans le récit n’est pas fortuite : on peut tout d’abord remarquer dans le langage des trois rêves une nette progression. Alors que les phrases du premier rêve sont très longues et construites de manière très complexe grammaticalement, on peut y relever beaucoup d’accumulations (telle que : “des feuilles taillées dans les lueurs différentes du vert, dans les lueurs vert-lumière de l’émeraude, prasines de péridot, glauques de l’aigue-marine, jaunâtre du zircon, céruléennes du béryl”), on y trouve également des champs lexicaux élaborés (comme celui du vin parsemé dans toute la description du rêve avec des mots tels que “vignobles, ceps, grappes, chasselas, muscats, vendange, moûts, vineux, treilles”), les phrases du troisième rêve le sont beaucoup moins. Les événements qui se déroulent dans le rêve de Saint-Sulpice s’enchaînent de manière bien moins cohérente et les visions de Jacques sont surtout moins réalistes. Après avoir simplement entrevu le crâne de l’inconnu, “Jacques pâlit et se dit : ‘Ah ! C’était clair ; un édit inconnu (...) lui prescrivait de remettre (...) sa montre entre les mains de cethomme’.” Cet enchaînement entre les deux événements tient plus de l’absurde ou de l’écriture automatique surréaliste que du naturalisme. De la même façon, l’organisation spatiale est devenue progressivement totalement incohérente entre le deuxième et le dernier rêve ; alors que Jacques dévale un escalier qu’il avait pris pour arriver dans la première salle du rêve, il se retrouve au fond d’un puits ; retombe, “sans [savoir] comment” dans un clocher, d’où il aperçoit la place Saint Sulpice qu’il atteint ensuite grâce à une échelle. Le narrateur, en dévoilant par le langage la déstructuration des rêves de Jacques, montre ainsi au lecteur la progressive régression de l’esprit de Jacques, de plus en plus atteint, au fur et à mesure que se déroule le roman, par la maladie nerveuse qui l’a plongé dans cette double vie.  De plus, les détails des rêves font souvent référence à des détails ou à des scènes de la vie réelle, comme nous le montre la présence du puits dans le troisième rêve qui fait écho à la scène où Jacques se sent humilié par Norine qui le moque alors qu’il tirait de l’eau. L’interprétation des rêves, qui occupe Jacques à de nombreux moments dans le roman, lui permet donc de mieux comprendre ses sentiments réels. Les rêves sont ainsi considérés comme une lumière endormie dans la vie réelle mais éclairant la nuit cette même vie. On peut d’ailleurs relever les nombreux champs lexicaux de la lumière dans les trois rêves qui sont autant de symboles de la connaissance qui est apportée à Jacques à travers eux. Dans le premier rêve, l’or est omniprésent, à travers la richesse du palais et du Roi, de même que le vin, qui sont deux symboles indéniables de la connaissance. Cependant, l’or est porteur d’un second symbole, surtout quand il est considéré comme une monnaie, celui du pervertissement. On peut penser que s’il signifie la connaissance à certains moments, il est également la représentation de l’exaltation impure des désirs, d’autant plus qu’il est lié dans les rêves au sang, à travers le motif des menstruations. Il révèle ainsi à Jacques la vision qu’il a de sa femme, vision qui se dégrade peu à peu dans le récit, à cause du manque de rapports sexuels avec Louise. En effet, la majeure découverte de Jacques fait sur lui-même se fait grâce au surgissement dans ses rêves et dans ses rêveries d’une nouvelle image de sa femme. Le début du récit nous présente un personnage inquiet de la santé de sa femme, soucieux de son bien-être. Cette attention de Jacques pour sa femme est dominante jusqu’au quatrième chapitre, moment où l’une des rêveries de Jacques se fige avec nostalgie sur le passé de son mariage. Ensuite, à la fin du rêve de la Lune, qui occupe entièrement le cinquième chapitre, on voit poindre dans l’esprit de Jacques une première formulation nette de qu’il pense de sa femme ; il est “surpris lui-même de la sottise de sa femme qui lui était jusqu’alors apparue moins abondante et moins ferme”. On pourrait n’accorder aucune importance à cette pensée du personnage si elle ne trouvait pas son pendant dans une scène presque similaire de la réalité, quand, à la fin du chapitre VII Jacques regarde sa femme “surpris”. Dès lors, la vision de Louise ne va cesser d’empirer, Jacques souhaite dès le chapitre VI avoir une nouvelle femme, “économe et robuste (...) un peu forte mais pas trop rose de peau”, il en vient même à désirer implicitement que Louise ne guérisse pas afin qu’il puisse mener une nouvelle existence libre. Après avoir atteint dans ce chapitre le paroxysme du dégoût qu’il ressent à l’égard de sa femme, Jacques replongera souvent dans le passé, pour enfin “comprendre que depuis trois ans qu’ils étaient mariés, aucun des deux ne se connaissait”, pour entrevoir “la réciprocité de leur mésestimes”, pour prendre conscience de la “paysannerie de Louise”, allant jusqu’à voir dans la tante Norine une image de Louise dans quelques années. Il faut aussi noter un facteur extérieur à cette dégénérescence de l’estime de Jacques pour sa femme, l’argent, Louise ne “pens[ant] plus que pour s’irriter de ne voir arriver aucun argent”. Cherchant toujours les causes de ses rêves, Jacques en vient à en trouver la source dans la “défection de sa femme” et émet l’hypothèse que ses menstruations n’y sont pas pour rien. Parallèlement à cette lente progression du dégoût, Jacques se rend compte que c’est une nouvelle partie de lui-même qu’il entrevoit. Il prend peu à peu conscience qu’il est “simplement ignoble” d’imaginer vivre avec une femme, que la façon dont il la considère n’est qu’un “fulminate d’ordures” et qu’il “incarn[e] bien le lamentable exemple de l’inconsciente ignominie des âmes propres”. Il pénètre alors ce que “cachent les latrines les plus dissimulées de l’âme” à travers ses rêves et ses rêveries qui ne le soumettent plus à l’ordre moral. A la fin du roman, dans les chapitres XI et XII, Jacques arrive enfin à l’achèvement de cette pénible découverte de lui et peut faire le bilan de son séjour qu’il considère lui-même comme une initiation : “Ce séjour à Lourps aura vraiment eu de bien heureuses conséquences ; il nous aura mutuellement initiés à l’abomination de nos âmes et de nos corps ! se dit-il amèrement”. Les rêves auront donc été pour lui un moyen de découvrir et de comprendre sa propre personnalité.

 Le dessein de l’auteur est donc principalement centré sur la démonstration de l’existence d’un lien étroit entre le rêve en tant que phénomène psychique et la réalité telle qu’elle apparaît objectivement au lecteur et au personnage à travers les descriptions du roman. Ainsi, les détails font apparaître de nombreux symboles déchiffrables par le lecteur grâce à la réalité et ils lui permettent alors de connaître le personnage “dans un de ces moments où les tréfonds de l’âme surgissent”.
 

  Le rêve, qu’il soit accompli dans le sommeil, qu’il soit une rêverie ou qu’il s’agisse d’une tentative d’interprétation, est très présent puisqu’il permet à l’auteur d’en donner une nouvelle conception. En liant, par le phénomène du rêve, les différents axes narratifs, il lie intrinsèquement une réalité pesante, l’échappatoire que constitue la rêverie et toutes les questions qui touchent à la dégénérescence, qu’elle soit corporelle ou psychique. Ainsi précurseur de certaines idées symbolistes, qui tendent à créer un nouveau langage pour véhiculer différemment les idées, le roman fait une large place à un narrateur qui excelle dans la description, la préciosité du langage et la prolifération des détails, qui se raccordent les uns aux autres pour former des énoncés loin d’être dénués de sens. Il s’agit dès lors pour le personnage d’adopter une démarche herméneutique, analysant tous les détails de ses rêves pour se sonder et afin de mieux cerner ses pensées profondes. Le lecteur est invité implicitement à se substituer au personnage pour le cerner dans son intimité la plus absolue, celle de son âme. Après les Goncourt, qui ont voulu faire “la clinique de l’amour”, Huysmans entreprend dans En Rade de faire la clinique de l’âme, plaçant au tout premier plan la manière dont l’esprit assimile et analyse les événements de la vie réelle. Ils prennent ainsi une importance considérable dans l’évolution du personnage, qui était pourtant venu à Lourps pour fuir et non pas en quête de lui. Même si le roman s’achève sur le départ du couple qui retourne dans leur appartement parisien, ce qui sous-entend que la double vie de Jacques redevienne simple et épurée des rêves, le lecteur sait, grâce aux confessions que Jacques se fait à lui-même à travers ses découvertes, que jamais plus il n’envisagera sa femme de la même manière.

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