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Spinoza
Traité de la réforme de l’entendement § 37-38
Dans le Traité de la réforme de l’entendement, Spinoza, après avoir opéré, dès la première page, une critique de la vie quotidienne par la mise en évidence du caractère d’abord éphémère et ensuite relatif des biens que nous y poursuivons, se propose de définir et d’atteindre "un bien véritable" qui puisse procurer "une éternité de joie souveraine et parfaite". C’est pour accéder à ce but existentiel et éthique qu’il importe d’édifier une philosophie dont le commencement et la méthode seraient radicalement neufs, et s’appuieraient précisément sur un entendement purifié, c’est-à-dire sur une raison critiquée et épurée de ses fantasmes imaginaires. C’est précisément sur l’établissement de cette méthode que porte notre texte.
L’extrait étudié se trouve aux paragraphes 37 et 38 du Traité de la réforme de l’entendement. Dans les paragraphes précédents ce passage, Spinoza, après avoir énoncé les motifs d’ordre moral qui l’ont déterminé à entreprendre la réforme de son entendement, distingue quatre modes de perception, appelés également degrés de connaissance, et donne les raisons pour lesquelles le quatrième mode, c’est-à-dire la connaissance immédiate d’une chose par son essence ou sa cause prochaine, doit être préféré aux autres.
L’objectif de Spinoza, qui n’est pas une fin en soi, est de pouvoir atteindre ce degré supérieur de connaissance, et la seule manière d’y parvenir est d’établir une méthode. C’est pourquoi celui-ci, dans cet extrait, montre que cette méthode consiste avant tout dans une connaissance réfléchie de la vérité que l’on possède déjà, connaissance qui rendra possible la distinction du vrai et du faux et aussi le progrès de l’esprit, c’est-à-dire la formulation de nouvelles idées claires et distinctes. Ainsi, le thème du texte pourrait être formulé de la façon suivante : En quoi consiste la méthode spinoziste de la connaissance ?
Pour étudier cette question, il est possible de diviser le texte en deux parties. D’une part, qu’est ce que la connaissance réflexive ? Et d’autre part, quelle est l’idée vraie donnée servant de point de départ à la méthode, qui permettra par la suite d’acquérir de nouvelles connaissances certaines ?
Dès la première phrase du texte, Spinoza explique ce qu’est pour lui la seule et unique méthode à suivre pour parvenir à la connaissance vraie. Mais il commence en premier lieu par énoncer ce qu’elle n’est pas : « la méthode ne consiste pas à raisonner comme tel, pour comprendre les causes des choses, encore moins à comprendre ces causes». Pour pouvoir comprendre cette affirmation, il faut d’abord connaître les quatre modes de perception que Spinoza a énoncés dans les paragraphes précédents. Selon lui, il existe quatre modes de connaissance distincts qu’il classe de la moins parfaite à la plus parfaite. Le premier mode est la connaissance par « ouï-dire ». Elle est, pour Spinoza, la connaissance la plus imparfaite. Cependant elle a tout de même une utilité, puisqu’elle permet de connaître des choses qui ne peuvent être connue par aucune expérience, telle que l’histoire par exemple. L’inconvénient de cette connaissance se situe dans la façon dont nous la considérons. En effet, nous l’estimons généralement comme vraie. Or, il n’y a rien qui puisse nous assurer la véracité d’une telle connaissance. Elle n’est donc en aucun cas certaine. Le deuxième mode est la connaissance par « expérience vague », c’est-à-dire la constatation des événements qui se présente à nous. Cette manière de connaître dépend de ce que nous appelons le hasard, c’est-à-dire d’un concours de causes innombrables que nous ne pouvons pas connaître. De plus, cette connaissance ne peut jamais être vraie au sens où une proposition de géométrie est vraie. Toute la puissance de l’expérience se réduit à la constatation de faits. Or, nos sens peuvent nous tromper, certaines choses peuvent nous apparaître différentes de ce qu’elles sont vraiment. En ce sens, la connaissance par expérience est donc toujours, et par sa nature même, incertaine. De plus, il faut bien remarquer que l’existence d’une chose, qui est proprement ce que l’expérience nous fait connaître, est bien distincte de la nature de cette chose. Ce qui fait qu’un chose existe à un moment déterminé, dans un certain lieu, et qu’elle dure seulement pendant un certain temps, ce n’est pas la nature de cette chose, mais le nombre infini des circonstances qui l’accompagnent. De ce fait, étudier l’existence et les conditions de l’existence plus ou moins prolongée d’un être, ce n’est pas l’étudier lui-même, c’est étudier autre chose que lui ; ce n’est pas étudier ce qui est encore vrai de lui quand il est détruit, ce n’est pas non plus étudier ce qu’il y a en lui d’éternel, son essence ; c’est seulement s’occuper de ce qui lui arrive, et dont sa nature ne rend pas compte, c’est s’occuper de l’accident. En d’autres termes, le moment où un être apparaît dans l’existence, et le temps qu’il y passe, ne font pas partie de l’idée vraie de cet être. L’expérience et la vérité ne sont donc pas du même ordre. Et c’est précisément cela que Spinoza dénonce lorsqu’il affirme que la méthode à suivre ne consiste pas à comprendre « les causes des choses ». En effet, Spinoza s’attaque ici aux empiristes qui pensaient pouvoir atteindre le vrai par l’étude des causes des événements. Or, comme il a été dit précédemment, sachant que pour Spinoza la vérité se trouve dans l’essence des choses, l’expérience ne peut conduire à la certitude, car celle-ci ne donne des renseignements qu’en ce qui concerne l’existence d’une chose et non en ce qui concerne son essence. De plus, Spinoza ajoute que la méthode à suivre ne consiste pas non plus à connaître les causes de ces causes. En effet, si l’on cherche à connaître les causes de toutes les causes des choses, notre raisonnement n’a plus de fin, et l’on se perd facilement à régresser ainsi à l’infini, sans pour autant parvenir à une idée vraie. De ce fait, la méthode empiriste est ici rejetée. Nous pouvons ajouter à cela, que la connaissance expérimentale, qui n’a d’autre raison que son utilité pratique, se perd, justement à cause de cela, dans l’abstrait et le général et dans les mots. En effet, nous avons l’habitude de confondre les connaissances les plus précises avec les idées les plus abstraites et les plus générales. Cela vient de ce que les idées abstraites sont utiles, et nous mettent en garde contre les dangers, mais elles ne représentent aucun être ni aucune vérité. Ce qui existe dans la nature, ce sont des choses particulières, ayant chacune leur nature propre.
Mais si la connaissance expérimentale ne peut apporter un savoir certain alors en quoi consiste la méthode à suivre pour acquérir une connaissance certaine ? Spinoza répond à cette question dans la suite du texte : « elle consiste à comprendre ce qu’est une idée vraie ». Mais qu’est-ce qu’une idée vraie ? Spinoza, au début du chapitre 37 donne une première définition de l’idée vraie : « l’idée vraie est quelque chose de distinct de ce dont elle est l’idée ». Cela signifie que ce qui fait qu’une idée est vraie ce n’est pas sa conformité avec l’objet dont elle est l’idée. De ce fait une idée vraie se distingue d’une idée fausse non pas par un caractère extrinsèque de l’idée, mais par un caractère intrinsèque. En d’autres termes, ce qui fait la vérité de l’idée d’une chose, ce n’est pas sa concordance parfaite avec la chose réelle qu’elle représente. Une idée vraie n’attend pas, pour être vraie, que l’objet qu’elle représente existe dans le monde. Pour savoir si une idée est vraie, il n’est donc pas nécessaire de regarder autre chose qu’elle-même. Ce n’est pas de l’objet qu’il faut rapprocher l’idée pour savoir si l’idée est vraie, c’est d’un type de l’idée vraie, d’une manière vraie de penser. D’où l’on voit que la vérité d’une idée est dans la façon dont cette idée est idée, c’est-à-dire dans sa forme, et qu’elle dépend uniquement de la nature et de la puissance de l’intellect. Spinoza définit également l’idée vraie comme l’idée adéquate, c’est-à-dire l’idée claire et totalisée dans son domaine, celle qui rend compte d’une réalité ou d’une essence par la totalité de ses causes ou de ses déterminations logiques, ou plutôt, celle qui, en évoquant seulement la totalité infinie des causes et des structures logiques, s’efforce de préciser le plus grand nombre possible de ces causes et de ces structures. En d’autres termes, le vrai est l’idée adéquate, c’est-à-dire complète, et le faux, l’idée inadéquate, c’est-à-dire confuse et mutilée qui, simple partie, se donne comme le tout. Pour finir, on peut dire qu’avoir une idée vraie, c’est en même temps réfléchir cette idée, construire l’ensemble des idées comme un ordre autonome, édifier un discours vrai et qui ce sait vrai. La méthode suppose donc nécessairement une idée vraie préalablement donnée et ne peut consister qu’en une réflexion sur cette idée.
Dans la suite du texte, Spinoza explique ce qu’il faut faire pour pouvoir comprendre ce qu’est une idée vraie. Dans un premier temps, il faut la distinguer « des autres perceptions ». En effet, nous avons déjà pu remarquer que Spinoza réfutait l’idée que la vérité puisse être acquise par l’ouï-dire et par l’expérience vague. Il ne reste donc plus que deux perceptions possibles pour pouvoir parvenir à l’idée vraie. Premièrement, il y a le troisième mode de perception appelé connaissance rationnelle ou connaissance par déduction, c’est-à-dire le raisonnement et la pensée discursive traditionnelle, infiniment supérieure à la connaissance vague. On pourrait dire, en simplifiant ce concept, que par cette connaissance il y a un enchaînement des idées et cet enchaînement, comme les concepts enchaînés sont adéquats. Pour bien comprendre la nature et la vraie puissance de la déduction, il faut oublier pour un moment les mots et les enchaînements des mots qui l’exposent, et considérer l’acte même par lequel nous construisons, au moyen d’une essence, une autre essence. Prenons un exemple : si je décide de former le concept de la sphère, j’invente telle cause qui me convient comme faire tourner un demi-cercle autour de son diamètre et de cette façon la sphère m’apparaît. Assurément une telle idée de la sphère est vraie. Pourtant nous savons que, dans la nature, aucune sphère n’a été formée ainsi, et nous savons aussi qu’aucune sphère dans la nature n’est entièrement conforme à cette idée de la sphère que nous venons de former. De plus, pour former une sphère, j’affirme qu’un demi-cercle tourne. Mais cette affirmation est-elle vraie ou fausse ? Pour répondre à cette question, il ne s’agit pas de chercher s’il existe quelque demi-cercle dans la nature, et si celui-ci tourne, a tourné ou tournera, car nous savons que ni l’un ni l’autre de ces faits ne sera jamais constaté. Il s’agit seulement de considérer comment nos idées sont liées, c’est-à-dire de les rapporter à une manière de penser qui soit par elle-même vraie, d’y percevoir une manière de penser vraie. Et l’on voit clairement que cette affirmation « le demi-cercle tourne » serait fausse si on considérait le demi-cercle seul, parce qu’il n’y a rien dans l’idée du demi-cercle, dont on puisse déduire que celui-ci tourne. Mais cette affirmation est pourtant vraie si elle est jointe à l’idée d’une sphère. On voit d’après cela que la considération d’un objet existant ou non existant, d’un fait constaté ou non constaté, est ici tout à fait absente, et que la vérité ou l’erreur ne résulte que d’un certain rapport entre les idées, c’est-à-dire d’une déduction plus ou moins correcte. Ainsi, la vérité d’une idée résulte de la manière dont elle est pensée, c’est-à-dire d’un certain usage que l’on fait de l’intellect, d’une certaine méthode que l’on suit. Et cette méthode semble être la déduction correcte, c’est-à-dire la conception précise des causes et des propriétés de ce qui est affirmé. Il n’y a de vérité que dans l’essence, et l’essence doit être cherchée dans les choses éternelles et fixes. De ce fait, nous devons chercher à comprendre les choses particulières, en négligeant leur existence et leur durée pour ne nous occuper que de leur nature. Ces choses éternelles, par lesquelles nous pouvons concevoir et comprendre les choses périssables, sont les véritables idées générales. Les vraies idées sont les essences, c’est-à-dire des êtres déterminés ayant une forme, et dont nous concevons clairement la nature et les actes.
Cependant, ce troisième mode de perception ne se suffit pas à lui-même. Et c’est donc le quatrième mode de perception, qui est la « science intuitive » comme elle est nommée dans l’Ethique, qui permettra véritablement de saisir l’idée vraie. En effet, la déduction suppose, non pas au-dessus d’elle ou à coté d’elle, mais en elle, un autre genre de connaissance sans lequel la déduction ne serait pas. Nous avons vu que ce qui fait la vérité d’une déduction correcte, c’est que chaque chose est connue comme engendrée par une autre, et celle-ci par une autre. Cependant, il faut que quelque chose soit vrai par soi, et non vrai comme engendré par autre chose : si la cause prochaine de ce que l’on conçoit n’est pas vraie en elle-même et n’est vraie que par une autre idée, il faut que cette autre idée soit vraie maintenant, sans quoi notre vérité dépendrait de quelque chose de douteux, c’est-à-dire ne serait pas une vérité. Dans l’idée de la vérité d’une déduction, nous trouvons donc enfermée, comme sa condition nécessaire, l’idée de quelque vérité qui soit comme autrement que par déduction. Mais cette autre manière de connaître n’est pas seulement à l’origine de la déduction, elle est partout dans la déduction même. Car la déduction, loin de justifier les idées, est, au contraire, justifiée par ces dernières. Nous ne déduisons une idée d’une autre que si nous avons d’abord une idée et l’autre. Il faut donc, qu’à chaque moment de la déduction, ce qui est déduit soit connu immédiatement et intuitivement comme vrai. Il y a donc une connaissance intuitive et immédiate de chaque essence déterminée.
Ainsi, l’idée vraie intuitivement et immédiatement perçue, doit être considérée comme la seule norme possible à suivre pour l’entendement, puisqu’elle constitue pour l’esprit une certitude indépendante du temps, c’est-à-dire éternelle. C’est de cette façon qu’il faut comprendre Spinoza, lorsqu’il dit, en parlant de l’idée vraie : «afin que par là nous connaissions notre puissance de comprendre, et astreignions notre esprit à comprendre en fonction de cette norme tout ce qui doit être compris ; en lui donnant comme auxiliaires des règles certaines ». Il est intéressant de remarquer dans cette phrase la signification du terme de « puissance ». En effet, « puissance » est synonyme de faculté et d’essence, c’est-à-dire qu’en comprenant ce qu’est une idée vraie, nous comprenons en même temps quelle est la force de notre entendement. En d’autres termes, nous prenons conscience des capacités de notre entendement. Et c’est précisément cette prise de conscience qui exprime le mieux le concept de méthode chez Spinoza. En effet, ce que Spinoza veut faire comprendre à travers l’exposé de sa méthode, c’est qu’en prenant conscience de l’existence d’une idée vraie en nous, nous prenons également conscience de notre capacité à comprendre. Ce qui revient à dire, que la connaissance de la nature d’une idée vraie permet de connaître notre propre nature. Et c’est en comprenant notre propre nature que nous pourrons nous libérer. Nous voyons donc que pour Spinoza la liberté ne peut être acquise que par la connaissance, mais pas par n’importe quelles connaissances, par la connaissance de la nature de l’idée vraie, et de ce fait par la connaissance de notre propre nature. Ce qui est également intéressant de remarquer, c’est que la connaissance d’une idée vraie est une nécessité pour percevoir « notre puissance de comprendre ». En effet, l’idée vraie étant considérée comme une norme, il est impératif que notre entendement suive cette norme, si nous espérons atteindre la connaissance de notre propre nature. Cela signifie, que nous devons poser des limites à notre entendement, ou plutôt, nous devons connaître les limites de notre entendement. Nous sommes donc en présence de deux concepts apparemment opposés : d’une par la liberté, et d’autre part la restriction. En effet, pour atteindre la liberté, c’est-à-dire connaître notre propre nature, il faut imposer à notre entendement « des règles certaines ». Et c’est précisément cela que Spinoza exprime, c’est-à-dire que la liberté passe par la nécessité d’imposer à l’entendement des règles à suivre, c’est-à-dire que nous devons prendre conscience en même temps, de la puissance de notre entendement, et de ses limites. De cette manière, « l’esprit ne se [fatiguera] pas à des choses inutiles », c’est-à-dire que l’entendement n’ira pas au-delà de ses propres limites et ne s’égarera pas, puisque la compréhension d’une idée vraie lui permettra d’acquérir une norme certaine. Nous voyons donc que ces deux concepts que sont la liberté et la restriction ne sont pas opposés, car c’est par l’imposition de « règles certaines » que l’on peut atteindre une connaissance de soi-même, et de ce fait la liberté.
Dans la phrase suivante, Spinoza conceptualise sa méthode : « d’où ressort que la méthode n’est rien d’autre que la connaissance réflexive ou l’idée de l’idée ». En effet, la connaissance réflexive est l’idée de l’idée, c’est-à-dire la réflexion sur l’idée vraie donnée, la réflexion sur ce qui est certain immédiatement et intuitivement. En ce sens, on peut dire que l’idée de l’idée douteuse ou fausse, et l’idée de cette idée, et les idées de ces idées indéfiniment s’éloignent du vrai au lieu de s’en rapprocher ; elles se perdent dans l’abstrait et le général, et c’est ainsi que se forment les idées confuses. La vraie réflexion est la réflexion sur l’idée vraie donnée, sur la certitude immédiate et absolue. Ainsi, la connaissance réflexive suppose que nous possédions une idée vraie, sans quoi nous ne pourrons acquérir aucune connaissance vraie : « puisqu’il n’y a pas idée de l’idée s’il n’y a d’abord une idée, il n’y aura donc pas de méthode s’il n’y a d’abord une idée. ». De ce fait, si nous ne partons pas de la vérité, nous serons toujours hors de la vérité. Spinoza conclut ensuite sur sa conception de la méthode : « d’où la bonne méthode sera celle qui montre comment il faut diriger l’esprit en fonction de la norme d’une idée vraie donnée. ». Cela signifie, que la seule et unique méthode permettant de prendre conscience de notre « puissance de comprendre », est de partir d’une idée vraie, c’est-à-dire de partir d’une certitude immédiate, intuitive et absolue, et de prendre pour guide cette certitude qui porte en elle-même son propre témoignage : « Verum index sui. ». On peut donc remarquer, dans cette première partie du texte, que Spinoza se livre véritablement à une réforme
de l’entendement en remplaçant tous les critères de vérité par l’idée vraie donnée.Mais quelle est cette idée vraie, immédiatement donnée et dont il faut partir pour découvrir et enchaîner les vérités ? Cette idée vraie c’est ce que Spinoza appelle « l’idée de l’Etre le plus parfait ». Pour mieux comprendre cette idée, on peut se référer à l’Ethique, où ce dernier définit cette notion. En effet, ce que Spinoza nomme l’Etre le plus parfait, est retrouvé dans l’Ethique sous le nom de Dieu, ou encore de Substance : « J’entends par substance ce qui est en soi et est conçu par soi : c’est-à-dire ce dont le concept n’a besoin du concept d’une autre chose, duquel il doive être formé. » (Spinoza, Ethique I, def. III, GF). Il apparaît donc que la méthode consiste à partir de cette idée immédiatement conçue, qui n’est déduite de rien et ne peut être expliquée par rien. Il apparaît également dans l’Ethique que Dieu ou « l’Etre le plus parfait » est également cause de soi, c’est-à-dire que la cause de son existence ne peut être supposée en dehors de son essence ; mais aussi unique, infini et éternel, c’est-à-dire hors du temps. De plus, « tout ce qui est, est en Dieu et ne peut sans Dieu être ni être conçu. »(Ethique I, prop. XV). De ce fait, Dieu est non seulement cause de l’existence des choses, mais aussi cause de leur essence, puisque concevoir les choses, c’est comprendre leur essence, et que c’est par Dieu qu’elles sont conçues.
Il faut également ajouter à cela, pour comprendre la suite du texte, qu’une chose quelconque est connue par nous de deux manières. Elle est connue comme un fait, et elle est connue comme une idée. Nous la connaissons comme un fait lorsque nous constatons son existence dans la durée, et nous la connaissons comme une idée, c’est-à-dire comme une essence, lorsque nous comprenons la nature de cette chose, autrement dit la vérité ou nécessité des rapports entre les éléments qui la composent. De plus, ces deux manières de connaître sont distinctes et indépendantes l’une de l’autre. Il y a donc pour nous deux manières de considérer Dieu. Nous pouvons le considérer comme étant le tout des corps, c’est-à-dire comme formé des corps qui entrent ou sortent de l’existence, et en ce sens l’unité de tous ces corps, c’est-à-dire l’étendu, qui est leur nature commune et leur lien, est un attribut de Dieu. Nous pouvons également considérer Dieu comme étant le tout des pensées, c’est-à-dire comme formé de toutes les essences, et en ce sens la pensée est un attribut de Dieu. Au reste, comme Dieu est absolument infini, il n’y a aucune raison de limiter à deux ses attributs. De ce fait, Dieu possède une infinité d’attributs. Il y a donc une vérité absolue de tout, et cette vérité ne diffère pas plus des choses mêmes que Dieu pensée ne diffère de Dieu étendue. La façon dont Dieu a toutes les idées ne diffère pas de la façon dont il produit les choses. C’est pourquoi Spinoza ajoute dans l’Ethique : « L’ordre et la connexion des idées sont les mêmes que l’ordre et la connexion des choses. »( Ethique II, prop. VII). Il est alors possible d’établir un lien entre cette proposition et ce qui suit dans le texte : « comme le rapport entre deux idées est le même que le rapport entre les essences formelles de ces idées, il s’ensuit que la connaissance réflexive qui concerne l’idée de l’Etre le plus parfait sera supérieur à la connaissance réflexive de toutes les autres idées ». En effet, comme nous l’avons vu précédemment, nous connaissons les choses ou bien sous le mode de l’étendue, c’est-à-dire comme existante, ou bien sous le mode de la pensée, c’est-à-dire leur essence éternelle ; et nous avons vu également que toutes choses que ce soit sous l’attribut pensée ou sous l’attribut étendue font partie de « l’être le plus parfait ». De ce fait, il apparaît qu’étant donné que la connexion entre les idées, c’est-à-dire la connexion entre les différents modes de la pensée, est la même que la connexion entre « les essences formelles de ces idées », c’est-à-dire la connexion entre les différents modes de l’étendue, « la connaissance réflexive qui concerne l’être le plus parfait », c’est-à-dire l’idée de l’idée de l’Etre le plus parfait, « sera supérieure à la connaissance réflexive de toutes les autres idées », c’est-à-dire première par rapport à l’idée de toutes les autres idées.
On peut donc conclure de cela, que l’idée vraie, qui est le fondement de la méthode, ne peut être que celle de l’Etre le plus parfait ou Dieu (ces deux termes étant équivalents), puisqu’en Dieu est contenu l’ensemble de la connaissance que ce soit sous le mode de l’étendue ou sous le mode de la pensée, et que l’idée de l’idée de l’Etre le plus parfait est première par rapport à l’idée de toutes les autres idées, c’est-à-dire que l’idée de Dieu est la plus haute de toutes les idées. En affirmant que l’idée vraie est l’idée de Dieu, Spinoza démontre que même si l’on décide de partir d’une idée vraie quelconque, c’est toujours l’idée de Dieu qu’on rejoint en définitive. Spinoza conclut alors sur cette idée de la façon suivante : «la méthode la plus parfaite, ce sera celle qui montre, en fonction de la norme de l’idée donnée de l’Etre le plus parfait, comme l’esprit doit être dirigé ». En définitive, Spinoza reprend la conclusion qu’il avait énoncée dans la première partie du texte en la modifiant et en la précisant, puisqu’il ne qualifie plus la méthode qui dirige l’esprit en fonction de l’idée vraie donnée, de « bonne méthode », mais de « méthode la plus parfaite ». L’apparition du superlatif « la plus parfaite » montre donc qu’il ne peut exister réellement qu’une seule et unique méthode permettant d’acquérir des connaissances certaines. Et cette perfection de la méthode est due au fait que nous connaissons désormais ce qu’est l’idée vraie, c’est-à-dire l’idée de l’Etre le plus parfait.
De ce fait, nous savons maintenant que l’idée de l’Etre le plus parfait est la norme à suivre pour pouvoir diriger l’esprit en une voie certaine. Et cette norme doit être considérée comme un instrument, c’est-à-dire comme outil permettant d’acquérir de nouvelles connaissances, c’est-à-dire permettant d’acquérir de nouveaux instruments, qui à leur tour permettront d’obtenir de nouvelles connaissances : « Dès lors on comprend facilement comment l’esprit, en comprenant plus de choses, acquiert en même temps d’autres instruments par lesquelles il continue plus facilement à comprendre ». Et ces nouveaux instruments ne sont autres que les idées des choses contenues dans la nature. Ainsi, l’on peut constater que la méthode repose d’abord sur une volonté d’agir, puisque le fait de comprendre les choses rationnellement suppose un effort de l’esprit qui se traduit par une puissance d’agir de l’esprit. En d’autres termes, le fait de suivre la méthode spinoziste implique le passage de l’hétéronomie à l’autonomie, de la passivité imaginative à l’activité rationnelle, c’est-à-dire qu’au lieu de subir les perceptions et les affections, il faut être la cause de nos connaissances, il faut produire nos connaissances. L’esprit doit devenir parfaitement actif, engendrer ses idées et les enchaîner suivant cette démonstration dont les mathématiques offrent le modèle dans l’Ethique (Mos Geometricus). C’est en ce sens, que l’on peut réellement parler d’une réforme de l’entendement.
Spinoza ajoute à cela que l’idée vraie est un « instrument inné » permettant de différencier « une telle perception et toutes les autres ». En effet, comme il a été dit précédemment, l’idée vraie est acquise par le quatrième mode de perception, c’est-à-dire par une perception intuitive, non au sens de connaissance mystérieuse, mais au sens d’aperception immédiate, l’aperception évidente d’un lien logique d’implication. Et c’est en ce sens de perception immédiate et intuitive que Spinoza qualifie l’idée vraie, d’instrument inné. Cela implique donc que cette connaissance existe en nous dès notre naissance. Cependant, même si cette idée vraie, qui est celle de Dieu, existe en chacun de nous, il ne faut pas croire qu’elle est objet immédiat de vision. En effet, il faut prouver son existence, car ce n’est pas qu’elle ne soit pas donnée à notre esprit, mais c’est qu’elle est obscurcie parce que nous sommes d’abord serfs et esclaves, que nous n’en avons pas une conscience spontanée et qu’il faut la dégager. De ce fait, nous voyons, encore une fois, que la méthode consiste en un effort, en un acte, qui est dans le cas présent, celui de prendre conscience de l’idée de Dieu en nous. Cette prise de conscience doit être produite par une réflexion, et c’est précisément cela que Spinoza appelle « la connaissance réflexive qui concerne l’idée de l’Etre le plus parfait ». Et c’est aussi parce que l’idée de Dieu est un instrument inné, que l’idée de l’idée de Dieu est « supérieure », ou première à l’idée de toutes les autres idées. Cependant, il ne faut pas prendre ce terme « supérieure » au sens de créateur. En effet, la conception spinoziste de Dieu s’établit d’abord sur une critique radicale du dieu humain, « trop humain » de la tradition. Il n’y a jamais eu proprement une idée, mais seulement des images de Dieu. On n’a guère utilisé que ce que nous avons appelé le modèle créationniste et la méthode d’éminence. Le modèle créationniste consiste à imaginer que Dieu se propose des fins à la manière des hommes, qu’il a d’abord des idées des choses et qu’il les réalise ensuite. Mais en Dieu, selon Spinoza, il n’y a ni besoin, ni indigence, donc aucune visé d’un but. De ce fait, ce qui existe découle nécessairement de l’essence de Dieu comme les propriétés du triangle de sa notion. Quant à la méthode d’éminence, elle est aussi anthropocentrique. Elle prétend connaître Dieu en lui attribuant les plus hautes qualités de choses créées, notamment de l’homme, mais en les portant à un degré éminent. C’est cette double projection imaginative qui constitue le vice radical des conceptions traditionnelles.
Mais si le terme premier n’est pas acte de création ontologique, il ne peut être rien d’autre que l’être même en tant qu’il est, l’être étant premier non parce qu’il est créateur ou créé, mais parce qu’en dehors de lui ou avant lui, rien ne peut être ou être conçu. Cet être premier qu’on appelle traditionnellement Dieu, c’est la nature, c’est-à-dire que ce terme premier loin d’être l’acte métaphysiquement créateur de la nature, n’est rien d’autre que la nature elle-même. En d’autres termes, il y a une équivalence absolue entre l’être le plus parfait et la Nature. Et c’est précisément par la Nature que la philosophie spinoziste de la liberté doit commencer. En effet, comme il a été dit plus haut, la connaissance de la nature de l’idée vraie permet la connaissance de notre propre nature, et c’est précisément cette connaissance qui permettra de nous libérer. En d’autres termes, plus nous connaîtrons l’idée vraie donnée, c’est-à-dire la Nature, plus nous connaîtrons notre propre nature, ou plutôt, ce qui revient au même, plus nous connaîtrons l’essence des choses constituants la nature, plus nous nous connaîtrons nous-mêmes, puisque rien ne peut être conçu en dehors de la nature. Et enfin, plus nous nous connaîtrons nous-mêmes, et plus nous serons aptes à comprendre ce qui fait notre servitude, et de ce fait nous pourrons nous libérer. Ainsi, « la méthode sera d’autant plus parfaite que l’esprit comprendra plus de choses, et sera la plus parfaite quand l’esprit s’appliquera à la connaissance de l’être le plus parfait, ou la réfléchira. ».
En conclusion, il apparaît d’une part, que la connaissance réflexive, c’est-à-dire la réflexion sur l’idée vraie donnée, la réflexion sur ce qui est certain immédiatement et intuitivement, est la seule et unique manière d’acquérir une connaissance certaine. D’autre part, cette connaissance étant l’idée de l’idée d’une chose, celle-ci doit nécessairement reposer sur une idée vraie, sans quoi la connaissance réflexive ne pourrait être applicable. Et la seule idée vraie qui est en nous et qui peut, de ce fait, être immédiatement et intuitivement connue est celle de l’être le plus parfait. Ainsi, l’idée de Dieu est le fondement de la méthode spinoziste de la connaissance, car c’est à partir de celle-ci que Spinoza peut édifier l’ensemble de sa méthode. La méthode spinoziste est donc la connaissance réflexive à partir de l’idée vraie donnée de Dieu, ou encore, la connaissance de l’essence des choses constituants la nature, puisque rien ne peut être conçu, et donc connu, en dehors de la nature. Cette connaissance permettra par la suite de connaître notre propre nature, et nous pourrons ainsi nous libérer des choses qui nous affectent. La méthode spinoziste prône donc l’activité au dépend de la passivité, c’est-à-dire qu’appliquer cette méthode demande une certaine somme d’efforts dont le premier est de trouver en soi l’idée vraie, l’idée de Dieu. Et c’est précisément cela que Spinoza cherche à faire partager tout au long de l’exposé de sa méthode.