L'Histoire de Cordes par Charles Portal 1913
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Origines
C'est en 1222 que Cordes fut fondée par
le comte de Toulouse Raymond VII qui succédait à peine
à son père. A cette époque, le pays, fortement éprouvé
par la guerre des Albigeois, était dans la désolation: les
croisés avaient pillé à plusieurs reprises ses campagnes
brûlé et saccagé maintes localités des alentours, Saint-Marcel notamment. Les populations appauvries restaient
sans moyens de défense, à la merci d'un ennemi quelconque. Aussi importait-il au jeune comte de leur procurer au
plus tôt, dans cette région de Saint-Marcel, un abri sûr
et, pour lui et les siens, d'y créer en même temps un centre possible de résistance. Dans ce but, il octroya, la dite
année, une charte de privilèges aux personnes qui viendraient habiter la bastide en construction sur le puech
appelé de Mordagne.
Il est à remarquer que le nom de Cordes (Cordoa
Cordua, Corduae, parfois Corduba) offre une singulière
consonance avec celui de la ville espagnole de Cordoue.
Le fait n'est pas unique: Pampelonne, Cadix, Valence,
qui se trouvent dans la partie septentrionale du Tarn,
sont dans le même cas. Et il faut noter que les Cordais
furent autorisés, en 1273, à tenir une foire le jour de la
fête annuelle de saint Barthélemy, patron des tanneurs.
Au milieu du siècle suivant, le roi Jean leur permit de
construire (ou plutôt reconstruire) une halle pour leur
commerce des étoffes et des cuirs. Ces rapprochements
sembleraient autoriser l'hypothèse d'une étroite relation
entre le nom de la bastide et l'industrie de la tannerie.
Peut-être avant 1222, des ateliers pour le traitement des
peaux étaient-ils déjà établis, comme de nos jours, sur les
bords du Cérou, au bas du puech de Mordagne.
Quoi qu'il en soit de cette conjecture, la nouvelle
bastide prospéra rapidement. Sept ans après sa fondation,
il était stipulé dans le traité de Paris qu'elle serait remise
au roi avec quelques autres places réputées les plus fortes
de la région, comme Penne; le comte devait rester prisonnier au Louvre jusqu'à leur livraison. Vers la même
époque, Cordes était déjà le chef-lieu d'un archiprêtré.
Après 1229, la partie de l'Albigeois au Nord du Tarn
devint une sénéchaussée qu'on rattacha ensuite à celle de
Toulouse, puis à celle de Rouergue et finalement (1262) à
celle de Toulouse.
Si rien ne prouve que Raymond VII ait habité Cordes,
tout au moins y séjourna-t-il plus ou moins longtemps, à
plusieurs reprises, ainsi qu'il résulte d'actes de son autorité, datés de ce lieu. Quand il fut mort (1249), ses domaines passèrent à sa fille Jeanne qui, suivant une clause du
traité de Paris, avait épousé Alphonse de Poitiers, frère
de Louis IX. Du décès de Jeanne et de son mari (1271)
à la réunion du Languedoc à la couronne (1361), le roi
fut comte de Toulouse. Cordes n'a donc eu d'autres seigneurs que Raymond VII, sa fille et les rois de France.
L'inquisition
On sait que la localité a été un des
foyers de l'albigéisme, ce qui n'est nullement surprenant
vu les événements qui avaient précédé sa naissance. Dans
une contrée dévastée par les hordes de Simon de Montfort,
l'amour du sol natal devait s'allier à une certaine sympathie pour des compatriotes victimes de leur attachement
à la religion cathare. Dès que de solides murailles eurent
couronné le sommet de la colline cordaise, maint hérétique
vint sans doute chercher abri dans ce castrum.
D'interrogatoires subis par des "faidits" au cours
du XIIIe siècle, il ressort que dès ou vers 1226, des cathares y établirent un atelier de tissage, sorte d'école hétérodoxe ou, dans tous les cas, lieu de rendez-vous d'apôtres
de la croyance à une double divinité bonne et mauvaise.
Il a été souvent raconté et l'on répète encore qu'en 1233,
trois inquisiteurs furent précipités dans le puits de 100 mètres de profondeur creusé sous la halle actuelle. Suivant
la légende, l'insurrection marquée par ce triple meurtre
aurait été provoquée par l'exécution d'une personne des
environs de Laguépie, de Sommard, suspecte ou convaincue d'hérésie. Il est regrettable si l'on tient aux légendes que celle-ci ne repose sur aucune donnée sérieuse.
Elle n'est pas antérieure au milieu du XVIIe siècle et la
paternité en revient à un dominicain, Giffre de Réchac,
qui, travaillant à une histoire de son ordre, à Bordeaux,
a dû confondre lieux et dates. Car un événement aussi
grave eût laissé quelque trace dans les documents du
temps, notamment dans la chronique des années 1229 à 1237
due à Guilhem Pélisson qui exerca l'office d'Inquisiteur à
Albi. Il n'en est pas davantage question dans le procès-verbal de la réconciliation de la ville avec l'Eglise et
l'évêque B. de Castanet, acte de 1321, oû sont énumérés
avec minutie tous les prétendus méfaits de la population
cordaise qui, pour la rémission de ses torts, fut condamnée
à bâtir dans l'espace de deux années une chapelle expiatoire dédiée à saint Louis. On pourrait tout au plus admettre que le massacre imaginé par Réchac est l'écho amplifié d'une émeute oû des menaces de mort ont pu être proférées sans être suivies de voies de fait.
Le moyen-âge
Quand le catharisme eut été dompté
par l'Eglise, l'apaisement général qui en résulta et qu'affermit la sage administration d'Alphonse de Poitiers eut
pour effet de pousser au plus haut point la prospérité de la
ville. Alors (fin du XIIIe siècle) fut construite l'église de
Saint-Michel, à laquelle le titre paroissial qu'avait d'abord
possédé l'église Notre-Dame passa définitivement. Alors
(fin du XIIIe siècle et premier tiers du XIVe) de nombreux
bourgeois, enrichis par le commerce, bâtirent ces belles
maisons aux façades de grès, dont l'ordonnance et la décoration sculpturale excitent à juste titre notre admiration.
Selon toute vraisemblance, la population atteignit à cette
époque le chiffre de 5.000 à 5.500 âmes. Ce fut là l'âge
d'or de la localité dont le bien-être, on peut dire l'opulence,
avait été le fruit d'une activité industrielle et commerciale favorisée par la paix et peut-être aussi par l'éloignement ou l'affaiblissement momentané de centres de concurrence.
Si la région albigeoise n'a été à aucun moment le
theâtre de la guerre de Cent ans, elle n'a pas échappé
aux conséquences de toute nature de cette longue période
de défaites et de désarroi. Des incursions de bandes de
pillards ont gêné les transactions; les "compositions" à
payer aux routiers, les nombreux et lourds subsides à
verser au roi ou à ses lieutenants, de terribles épidémies
de peste, celle notamment de 1348 qui ravagea une partie
de l'Europe, ont contribué à affaiblir le chiffre et les ressources de la population cordaise.
Au XVe siècle, la ville s'est trouvée mêlée à la querelle
de deux prétendants, à l'évêché d'Albi, Bernard de Cazilhac, l'élu du chapitre cathédral et du concile de Bâle,
et Robert Dauphin, désigné par le roi. Or, Dauphin était
un étranger, tandis que la famille de Cazilhac possédait la
seigneurie de Milhars, toute proche de Cordes et comptait maints partisans dans le voisinage. Aussi les Cordais
furent-ils assez naturellement amenés à se ranger du côté
de Cazilhac. Mal leur en prit. Menacés un moment d'une
attaque de Rodrigue de Villandrando, le fameux aventurier alors aux gages de l'adversaire, il n'évitèrent ce peril
que pour subir le pillage de troupes envoyées par le roi.
Cazilhac était venu se réfugier dans leurs murs, ils crurent se tirer d'affaire en laissant pénétrer dans la place
une poignée de ces gens d'armes, trahison qui ne servit a
rien, car la ville fut mise à sac et le malheureux prétendant eut tout juste la ressource de s'évader en chemise a
la faveur de la nuit. Ces événements avaient lieu en
mars 1437. Le mois suivant, la communauté dut obtenir
à chers deniers des lettres royales de rémission pour avoir
soutenu assez mal cependant la cause de Cazilhac.
Le conflit épiscopal se continua devant les cours de
justice. Néanmoins, l'ordre ne renaquit pas immédiatement
dans l'Albigeois. Peu de temps après, en 1439, le dauphin
Louis (Louis XI) se rendait dans le Languedoc afin d'y
faire cesser vols et pilleries. A cette occasion, il passa à
Cordes, le 23 octobre; il y était encore (ou de nouveau)
le 26.
Mais le milieu de ce siècle, qui coincide avec la fin
de la guerre des Anglais, est marqué par un évident retour
à un bien-être relatif. C'est ce qui ressort de la considération même des dépenses peu ordinaires engagées à cette
époque pour la réfection totale de la nef de l'église paroissiale, pour la reconstruction d'une église rurale ( Saint-Pierre de Crantoul, disparue), pour la réparation de la
maladrerie (dont il ne reste que des vestiges près des
Cabannes) .
Les guerres de religion
De ces temps à ceux des
guerres civiles religieuses, l'intérêt des annales locales est
médiocre. Quelques épidémies de peste, des violences de
malfaiteurs qui, de temps à autre, "mangent la poule du
pauvre peuple", le passage (probable), en 1533, de François ler dans la vallée du Cérou quand ce roi se rendait
de Monestiés à Albi, tels sont les seuls détails plus ou moins
intéressants qui se rapportent à cette période.
Les discordes de la fin du XVIe siècle vont engendrer
des épisodes plus notables. Cordes, qui jadis avait été fortement compromise dans l'albigéisme, se montra cette fois
très attachée aux idées catholiques, la Réforme ne parvint
à recruter que de rares adeptes parmi ses habitants. Cette
préférence lui valut d'être en butte aux attaques des huguenots qui, à deux reprises, en 1568 et 1574, s'en rendirent
maîtres et y commirent toutes sortes d excès. Le 9 septembre 1568, le baron de Paulin, qui venait de s'emparer
de Gaillac, pénétra dans la place à la faveur d'une capitulation dont les clauses, ainsi qu'on en usait fréquemment
alors, ne furent pas respectées. Le couvent des Trinitaires,
leur chapelle et leur hôpital furent rasés, on incendia le
presbytère attenant à ces bâtiments, ainsi que la toiture de
l'église Saint-Michel. Après s'être acharné à endommager
les fortifications, l'ennemi se retira en mettant le feu à l'une
des portes de la ville.
Six ans après, dans la nuit du 22 au 23 mai 1574, un
capitaine protestant du nom de Peyrole, originaire de
Bruniquel, s'introduit avec ses gens dans le "fort", c'est-à-dire la ville haute, la bastide. Toutefois, une partie de
la population organise une résistance énergique et, tandis
que le chef des agresseurs se promenait la nuit dans son
logis, un des défenseurs, muni d'une arquebuse, "tire
droit à l'ombre marquée à la muraille opposée, de sorte
qu'il perça la vitre et donna dans le corps de PeyroLe,
de quoi ses soldats avertis, éparpillés dans les maisons
particulières, prennent l'épouvante et quittent la ville".
Durant deux siècles, une procession a été faite tous les
ans, le 24 mai, pour fêter la "délivrance" de la localité.
Fidèles à leur politique catholique, les Cordais adhéraient ensuite à la Ligue. Ils ne daignèrent reconnaître
Henri IV qu'en 1595, alors que ce roi avait déjà depuis
deux ans abjuré le protestantisme.
Les guerres de religion avaient provoqué de continuelles alarmes, entraîné des violences et abus de toute
sorte, tant du fait de l'ennemi que de celui des troupes
chargées de le combattre. Les dépenses considérables que
nécessitait une pareille situation s'étaient encore augmentées à l'occasion d'épidémies de peste, celle surtout de
1587, année de la grande contagion . Aussi, les ressources et le bien-être de la petite cité ont-ils été sensiblement éprouvés par ces dissensions intestines et autres
infortunes.
Les XVIIe et XVIIIe siecles
Au siècle suivant, les
révoltes du duc de Rohan remuent tout l'Albigeois, mais
sans créer à Cordes une situation particulièrement fâcheuse.
La communauté, par l'envoi de soldats et de munitions,
participe aux sièges de Montauban, du château de Bruniquel et de Saint-Antonin.
Un peu plus tard, de 1629 à 1632, elle est désolée par
la peste. Cette épidémie, si longue, a laissé dans les documents de l'époque de fréquents témoignages de l'activité
de l'administration communale. D'abord, on ferme la plupart des portes des fortifications, une direction de la
sante est chargée de prendre les mesures les plus urgentes, on impose une quarantaine à quiconque vient d'un
lieu contaminé ou simplement suspect. Quand des cas de
peste ont été constatés, les consuls louent des désinfecteurs pour l'assainissement des maisons, ils accordent aussi
des gages à un chirurgien qui s'occupera des malades
les habitants brûlent du genièvre dans les rues afin de
purifier l'air. Le nombre des personnes atteintes augmentant, on se résout à les cantonner hors des murs et défense leur est faite de franchir les palissades qui entourent
leurs "huttes". D'ailleurs ,des gardiens ont mission de
s'y opposer par la force. L'épouvante est telle que tous
ceux qui en ont les moyens désertent leur demeure pour
aller se réfugier à la campagne; les pauvres pullulent et
leur misère est extrême. Ce n'est pas seulement la maladie qu'il faut s'acharner à combattre, mais en même temps
l'affolement général. Des prières aux saints Fabien et
Sébastien étant restées sans effet, le peuple n'en persiste
pas moins à recourir au Ciel: le 31 octobre 1631, le
conseil communal, consuls en tête, se rend à la chapelle
du Saint-Crucifix et là, avec tous les individus encore valides, l'engagement solennel est pris de faire réparer et
entretenir à perpétuité ce petit édifice. Bien que la peste
n'ait cessé que quatre mois après, tous les ans, au mois
de mai, une procession commémore, depuis 1632, le souvenir de ce vo&etrema;u. Il est à retenir que lors de cette effroyable
"contagion", deux Cordeliers du Couvent de Toulouse, les
Peres Palanrat et Favarel, vinrent bénévolement soigner
leurs compatriotes cordais. Pour toute rémunération de ses
peines et du danger qu'il avait couru, le Père Palaprat
accepta la somme nécessaire (15 livres) aux frais du remplacement de ses vêtements.
Si cette épidémie n'a pas anéanti la population cordaise, cela tient à ce qu'elle frappa surtout les habitants
qui n'avaient pas pu s'éloigner. Or, la majorité se dispersa
dans les fermes et villages voisins et, en définitive, la
communauté se trouva moins affaiblie par les décès qu'endettee par les multiples dépenses commandées par les
circonstances.
A la réserve de ces détails, on n'aurait guère à constater que plus le pouvoir central empiète sur les attributions des corps municipaux aidé dans ce travail d'absorption par les malheurs qui les paralysent moins vivantes
et originales se présentent les annales d'une ville. Son
histoire tend à se confondre avec celle du royaume, tout
au moins avec celle de la province, dont elle fait partie.
La chronique n'a plus guère à relater, dans le domaine
épisodique, que quelques calamités, d'ailleurs souvent
communes à toute une région. On sait, par exemple
combien furent meurtrières plusieurs années de la fin du
XVIIe siècle. En 1693 notamment, on compte a Cordes sept décès contre deux naissances. Les récoltes de 1705 et 1708
donnèrent très peu. En 1709, la misère éprouva durement
la basse classe du peuple à tout instant, les déliberations
communales rapportent que les pauvres périssent de
faim et de froid aussi, car cet hiver fut particulierement
rigoureux. L'année suivante et en 1712, leur situation ne
fut guère meilleure. Cà et là, jusqu'à la Révolution, la
peste et la disette affligent la localité dont l'industrie périclite de jour en jour son commerce baisse et son importance économique n'est plus à comparer à celle dont elle
avait joui à la fin du XIIIe siècle et au début du XIVe.
La révolution
La convocation des Etats généraux
y fut accueillie comme partout ailleurs, avec l'enthousiasme que suscitait l'espoir de temps meilleurs, d'un régime d'égalité qui remplacerait désormais des abus surannes.
A ce moment, Cordes, en pleine décadence, n'en conservait pas moins un rang notable dans le diocese civil d'Albi.
Elle en était l'une des "villes maîtresses", envoyait un
représentant à toutes les assemblées délibérantes de cette
circonscription administrative et, un an sur trois, alternant avec Rabastens et Lisle, un de ses consuls assistait
aux Etats généraux de la province. Son ressort s'etendait
soit pour la répartition des impôts, soit à un point de
vue purement honorifique, sur un territoire équivalent a
son futur canton. Aussi, quand la Révolution l'eut transformée en une simple commune, se sentit-elle diminuee car
le titre de chef-lieu de canton, n'entraînant aucune prérogative municipale, ne compensait pas ce qu'elle perdait.
Les documents de l'époque laissent percer ce désappointement d'aileurs éphémère.
Entraînée par les événements, la grande majorité de
la population suivit l'impulsion générale sans la moindre
pensée de regret pour la monarchie déchue. Cela dura,
sans discordance sensible, jusqu'au moment oû la Terreur
déconcerta son rêve d'équité sociale et choqua ses vielles
habitudes religieuses. Il se produisit alors un arrêt dans
son élan, et l'action énergique du Gouvernement et de
ses représentants en mission ne fut pas toujours inutfle
pour la maintenir dans la bonne voie. Toutefois, l'Administration centrale du département reconnaissait, en thermidor an VI, que la cité de Cordes n'avait pas cessé de
donner "des preuves d'un civisme éclairé et soutenu".
A cette heure si le chiffre de la population communale reste bien inférieur à celui qu'il a dû atteindre jadis, si la fabrication des toiles a complètement disparu, l'activité locale n'est pas éteinte. On prépare encore des
cuirs aux Tanneries et une industrie nouvelle, celle de la
broderie mécanique, importée de Saint-Gall (Suisse) à la
suite de la guerre de 1870 par un membre de la famille
Gorsse, occupe de nombreuses personnes. Quand la ligne de Vindrac à Carmaux sera terminée, il est vraisemblable que les facilités
de transport seront favorables à sa prospérité ; elles provoqueront peut-être d'heureuses initiatives industrielles
et permettront notamment l'exploitation rationnelle de ces
bancs de grès des environs de Salles dont sont faites les
belles façades des vieilles demeures cordaises (*).