La Guerre des Gaules
Vercingétorix se rend à César
En huit ans d'un conflit acharné (de 58 à 51 av. J.-C.), César va systématiquement soumettre la Gaule au joug de Rome. Il réalise cette conquête sans jamais rencontrer, en dehors du germain Arioviste et du brillant chef arverne Vercingétorix, d'adversaire réellement à sa hauteur ...

En 59 av. J.-C., César rêve d'égaler Alexandre. A 40 ans passés, il devient enfin consul et se lamente de n'avoir encore rien fait de grand, alors que son modèle avait déjà conquis un empire immense avant son trentième anniversaire... Son proconsulat lui procure ensuite le gouvernement de l'Illyricum et des Gaules cisalpine (Italie du Nord) et transalpine (Provence). Il ne laisse pas, à cette occasion, échapper l'opportunité fabuleuse que lui présente les circonstances : en moins de 10 ans, de fil en aiguille, qu'il en ait prémédité le dessein ou non, il va avec une armée de 60 000 hommes soumettre une région peuplée de quatre à sept millions de Gaulois ! Constamment favorisé par les divisions politiques et les rivalités des Gaulois, renforcé par les troupes de tribues ralliées à sa cause, ravitaillé par elles, il n'en a cependant pas moins le mérite d'attacher à Rome une terre qui lui restera fidèle pendant 500 ans.

Les causes de la Guerre des Gaules
Le système politique de la République romaine a une logique. Chaque magistrat doit profiter des fonctions qui lui sont confiées pour assoir sa renommée et sa puissance. Pompée, en réglant les affaires d'Orient contre Mithridatise vient à nouveau de le prouver. César, cela est certain, compte faire de même. Ses plans initiaux semblent concerner la conquête des terres situées entre l'Illyricum et le Danube (à peu de chose près : Autriche et Hongrie actuelles), alors aux mains des fougueux Scordisques, Taurisques et Iapodes. Mais c'est un évènement imprévu, la migration des Helvètes de leurs terres suisses vers la Gaule centrale, qui pousse César à intervenir pour protéger la province romaine dont il a la charge. Le doigt est mis dans l'engrenage ...
A ce moment précis, la situation politique de la Gaule indépendante est assez confuse. Les Arvernes, jadis les plus puissants, ont été battus par les Romains et considérablement affaiblis lors de la conquête de la Provincia (125 à 120 av. J.-C.). Leur rivalité très ancienne avec les Eduens, amis de longue date de Rome, a donc tourné court et ce sont désormais les Séquanes (installés en Saône et Jura) qui contestent la puissance des Eduens. Les Séquanes ont d'ailleurs récemment fait appel à un chef germain, Arioviste (au nom bizarrement celtique ...) pour les aider à abattre leurs voisins d'outre Saône ...

Un déséquilibre politique et militaire
Derrière des apparences frustres (les Celtes ne pratiquent pas l'écriture, sauf dans leurs relations commerciales avec leurs voisins, leur culture est de tradition orale), la civilisation gauloise est alors rayonnante. Par contre, les structures politiques sont en plein déclin. Chaque tribu, jalouse de son indépendance, est contrôlée par une oligarchie formée de nobles. Ces nobes, propriétaires terriens et chefs militaires, cherchent à grouper autour d'eux une clientèle, au sein de laquelle les ambacts constituent une catégorie à part. De statut servile, ceux-ci s'apparentent à une caste aux fonctions purement militaires. Le peuple, composé de Celtes, mais aussi des populations pré-celtiques, est dans une situation très précaire. Dépourvu de toute influence politique, il est largement appauvri et sombre progressivement dans une sorte de servage.
Du point de vue militaire, la situation n'est guère brillante. Il n'y a pas d'armée gauloise permanente ni unifiées. Chaque tribu combat de façon autonome, rangée derrière ses chefs. Le noyau, peu nombreux, des forces gauloises est formé par la cavalerie composée des nobles, de leurs clients immédiats et des ambacts. Ces cavaliers portent un cotte de maille ou une armure de cuir et un casque de fer. Ils combattent à la lance ou à l'épée et surpassent depuis toujours leurs homologues romains. L'infanterie, qui constitue la masse des combattants, est formée de levées, pour le temps des campagnes. Composée d'hommes courageux, mais peu aguerris, elle n'a aucune organisation tactique. Les combattants sont dotés d'un bouclier, d'une épée et d'une pique. Il n'y a qu'en Belgique, et particulièrement chez les Nerviens, que les fantassins ont conservé leurs valeurs ancestrales, au sein d'armées où la cavalerie joue à l'opposé du reste de la Gaule, un rôle peu important. Les armements sont généralement de bonne qualité; en revanche la logistique et l'approvisionnement sont laissés aux soins individuels de chaque guerrier ...
En face, César dispose d'une armée professionnelle. La légion romaine a été réorganisée par Marius 50 ans auparavant, autour de l'unité tactique qu'est la cohorte. Les fantassins romains armés, de pilum lourds, d'un glaive et protégés par une cotte de maille, un casque et un bouclier ovale, sont à cette époque sans rivaux. Leur efficacité tient également à la discipline de fer qui règne au sein des légions, sous l'impulsion des centurions.

Les plans de guerre de César
La Gaule du Ier siècle avant J.-C. est relativement peu boisée (bien moins qu'à notre époque en tout cas !). Les obstacles majeurs sont les montagnes et les marais. Le pays, aux nombreuses friches, se compose de paysages relativement ouverts. L'armée césarienne peut y manoeuvrer sans rencontrer une nature hostile, comme celle qui entravera, au siècle suivant, la pénétration des Romains en Germanie. Par ailleurs, contrairement aux idées reçues, il semble admis, comme l'explique l'historien allemand Hans Delbrück, que César soit parvenu à mener ses campagnes successives en disposant toujours, au moment décisif, d'une supériorité numérique significative et annonciatrice de victoires.
César a toujours joué simultanément, et avec grande précaution, sur les registres statégique et politique. Dès le début de ses campagnes, il s'est attaché les services de tribus gauloises dont les plus marquantes sont les Eduens, puis les Rèmes et les Lingons, et à veiller à diviser ses adversaires avant de les affronter. Même après ses premières victoires, il n'a jamais relâché un instant ses efforts pour renforcer et accroître le force de son armée et à garder ainsi sa supériorité. A l'opposé, pour espérer "se débarrasser" des Romains, les Gaulois doivent, à l'exemple de ce que feront plus tard les Chérusques dans la forêt de Teutobourg, leurs infliger uns défaite telle qu'elle les décourage à jamais de revenir ... Pour cela, il faut que les Gaulois s'unissent et oublient leurs traditionnelles rivalités, pour retrouver une certaine supériorité numérique. Ils n'en seront capables, et encore imparfaitement, que pendant les seuls neufs mois de la campagne menée par Vercingétorix en 52 av. J.-C.

Le temps des grandes batailles rangées (-58 et -57)
Pendant la première phase de la Guerre des Gaules, César doit faire face à de redoutables défis. Ce sont d'abord les Helvètes (Suisse actuelle), sans doute victimes de la pression croissante de leurs voisins germains, qui par leur désir d'immigrer vers l'Atlantique menacent, au printemps 58, l'équilibre de la Gaule. Après les avoir accrochés lors de leur traversée de la Saône, César les écrase sur le territoire des Eduens, près de Bibracte. Au cours de cette bataille, il semble que les Helvètes ne disposent que d'environ 20 000 valeureux guerriers à opposer aux 40 000 hommes de César. D'ailleurs, ce dernier ne place en première ligne que quatre de ses six légions, laissant aux deux dernières, fraîchement recrutées, le soin de garder le camp avec les auxilliaires éduens en qui il a peu confiance. Formés de façon classique en trois échelons sur la crête d'une colline, les Romains repoussent les Helvètes avant de se jeter à leur poursuite et d'en faire un terrible carnage. Les survivants sont ensuite renvoyés chez eux !

La conquète de la Gaule par César
La même année, les Séquanes, impressionnés par la victoire du proconsul, font appel à lui pour se débarrasser des Germains d'Arioviste. Ce dernier a en effet décidé de s'installer définitivement sur leur territoire. Cet évènement est particulièrement révélateur de la faiblesse des Gaulois. Ce sont en effet les Séquanes eux-mêmes qui avaient appelé Arioviste pour l'utiliser contre leurs ennemis et qui n'arrivent plus mantenant à le faire repartir ... César marche donc vers Vesontio (Besançon), capitale des Séquanes. Là, ses légions, qulque peu épouvantées par la réputation des Germains et apeurées de se retrouver isolées au beau milieu de la Gaule 'jamais des Romains n'avaient été aussi loin au Nord), expriment leur désir de ne pas aller plus loin. César, faisant mine de marcher au combat avec sa seule et brave Xème légion, fini par entraîner le reste de son armée à sa suite.
La rencontre avec Arioviste a lieu dans le sud de la plaine d'Alsace. Arioviste manoeuvre habilement et menace un moment les lignes d'approvisionnement romaines. C'est un chef fin et rusé qui va donner du fil à retordre à César. Les Germains disposent en outre, avec leur cavalerie utilisée en combinaison avec de l'infanterie légère, d'une arme redoutable qui surpasse de loin la cavalerie gauloise

attachée à l'armée de César. Au moment où il accepte le combat, Arioviste ne dispose que de peu d'infanterie et doit probablement utiliser cavaliers et infanterie légère dans sa ligne de bataille. Il perd ainsi, du fait de son infériorité numérique face aux six légions de César, l'avantage de la meilleure mobilité de ses troupes. Le chef germain attaque pourtant furieusement. Pressés sur leur aile gauche, les Romains un moment en péril doivent engager leur troisième échelon dans la bataille. César remporte à nouveau une victoire totale qui se termine par l'attaque du camp germain, formé de chariots utilisés comme barricades. Arioviste prend la fuite et retraverse le Rhin, on n'entendra plus parler de lui. C'est un moment décisif de la conquête. César a joué gros et a gagné. Arioviste avait entamé l'asservissement de la Gaule, et c'est un romain, César, qui la "libère" pour mieux s'installer lui-même. Il hiverne d'ailleurs chez les Séquanes, entre Vesontio et le Rhin. Les tribus du Belgium, inquiètes de la présence des Romains à leurs portes, se préparent à la guerre pendant l'hiver 58-57. Jouant de nouveau sur les divisions des tribus celtes, César les isole les unes des autres, s'attache les services de Rèmes, lance les Eduens sur un autre secteur du Belgium et ne doit finalement affronter, au moment décisif qu'une coalition de Nerviens, Viromanduens et Atrébates. La force de ces derniers est, d'après Delbrück, d'environ 30 000 hommes (César annonce 306 000 soldats belges ...).
La bataille a lieu sur la Sambre. César a désormais sous ses ordres un total de huit légions (au moins 40 000 légionnaires). Comme contre Arioviste, la bataille est rude car les Belges, les plus valeureux des Gaulois, attaquent par surprise l'avant-garde romaine au moment où elle entreprend la construction du camp. Les légions ne sont pas formées en bataille et deux d'entre elles sont encore en marche. Un moment débordé, César, s'appuyant sur les réflexes et l'expérience de ses légionnaires parvient à rétablir la situation et à l'emporter grâce à l'arrivée de ses deux dernières légions (les XIIIème et XIVème). En trois grandes batailles rangées, César a donc éliminé ses plus puissants adversaires. Par un mouvement sur les frontières orientales du pays (Jura, Rhin puis Belgium), il enveloppe le coeur de la Gaule et l'étourdit par ses succès.

Isolement et pacification de la Gaule (-56 à -53)
Après sa victoire sur les Belges en -57, César hiverne selon son habitude sur le territoire des vaincus. Les quatres années suivantes ne voient plus de grandes batailles. César poursuit son mouvement tournant, et il est maintenant décidé à soumettre définitivement toute la Gaule. En -56, il envahit l'Armorique et défait les Venètes sur mer, construisant de toutes pièces une flotte en quelques semaines ! Il prend les oppida des tribus qui lui résistent et envoie une légion la même année pacifier l'Aquitaine. La Gaule centrale, sans avoir combattu, est désormais complètement tournée et ne semble pas avoir les moyens de briser l'emprise du proconsul. César augmente encore son prestige en passant deux fois en Bretagne (Angleterre) et franchit également deux fois le Rhin pour impressionner les Germains (-55 et -54). Les peuples qui pouvaient soutenir une éventuelle rébellion gauloise sont ainsi mis hors jeu.
Ayant pris conscience de la valeur de ses ennemis, César veut éviter les risques inutiles. Pendant ces années de "petite guerre", il envoie ses cavaliers et ses légionnaires piller les fermes et dévaster les champs des tribus qui refusent de se soumettre. Il accule ses adversaires dans leurs oppida, qu'il finit toujours par prendre ou les oblige, une fois isolés, à se rendre pour éviter une destruction certaine. Ce système fonctionne bien et la Gaule n'est plus que tribus alliées ou soumises aux Romains, jusqu'a ce que pendant l'hiver -53 / -52, les Eburons d'Ambiotrix détruisent par surprise les quinze cohortes (soit une légion et demi) des tribuns Sabinus et Cotta, qui hivernent sur leur territoire. C'est la première perte de cette importance pour César. Les choses vont-elles changer ?

Vercingétorix et la révolte générale de la Gaule (-52)
Un homme y travaille en tout cas. Le jeune chef arverne Vercingétorix (nom qui signifie "grand roi des guerriers"), prépare pendant l'hiver la révolte de toute la Gaule derrière son peuple, qui s'est jusqu'alors
soigneusement tenu à l'écart du conflit. Il préconise intelligemment une statégie de guérilla et de terre brûlée destinée à harceler César et à le priver de tout approvisionnement, sans jamais accepter de batailles rangées.Après que César a rétabli l'ordre en Belgique, suite au désastre subi face aux Eburons, le voile se déchire. Les Carnutes assassinent tous les Romains de Genabum (Orléans) et la majorité des Gaulois suit Vercingétorix qui entre en campagne avec une armée puissante et dotée d'une nombreuse cavalerie (au moins 10 000 chevaux). Cependant, les Eduens ne se joignent pas à la coalition et restent fidèles aux Romains. La stratégie de Vercingétorix s'avère vite payante, même si César refroidit l'enthousiasme général en enlevant Avaricum, la capitale des puissants Bituriges.
César est bientôt obligé de diviser ses forces. Il envoie Labienus chez les Parisiens et poursuit lui-même Vercingétorix jusqu'à Gergovie. En juillet 52 av. J.-C., il pense en finir en prenant la ville. Mais, lors d'une tentative d'assaut, 700 légionnaires emportés par leur élan se laissent isoler et sont tués par les défenseurs. César doit lever le siège et rejoindre Labienus, vainqueur de son côté des forces aulerques de Camulogène. Devant le succès de Vercingétorix, les Eduens abandonnent César et rejoignent la révolte. Tous les espoirs sont désormais permis pour la rébellion. L'emportement de certains Gaulois va tout compromettre. Lorsque César se replit vers la Provincia, ou tout du moins vers une zone de ravitaillement plus proche de ses bases, les plus batailleurs des Gaulois, Eduens en tête, parviennent à forcer la main de Vercingétorix, qui commence lui-même à pêcher par excès de confiance. Ils le décident à lancer la cavalerie, sans soutien d'infanterie, sur les Romains en marche. Ils veulent ainsi les détruire avant qu'il ne puissent quitter la Gaule. La bataille est un terrible échec, les auxilliaires germains, nouvellement engagés par César repoussent les cavaliers gaulois, avec les légionnaires rapidement mis en action.

reddition de Vercingétorix
Vercingétorix choisit alors de s'enfermer dans la formidable place d'Alésia, en gardant seulemnt ses 20 000 meilleurs fantassins (chiffre cité par Delbrück, César parle lui de 80 000 Gaulois dans Alésia). Il tente ainsi de bloquer dur place César dans un long siège et de le battre grâce à l'arrivée d'une armée de secours venue de toute la Gaule. Une fois encore, César et son armée font preuve d'une énergie décisive en bloquant totalement Alésia, qui ne peut être prise d'assaut, dans une double enceinte de retranchements. Quand l'armée de secours, forte d'au moins 50 000 hommes et 8 000 cavaliers arrive enfin, le combat s'engage. Il est terrible. Pour une fois, les 70 000 Romains sont en légère infériorité
numérique. Plusieurs fois les Gaulois sont près de percer les lignes romaines. Après trois jours d'efforts, et une débauche d'héroïsme des deux côtés, ils sont finalement battus et Vercingétorix n'a plusd'autre solution que de se rendre. C'en est fini de la Gaule indépendante ...
César n'avait jamais été aussi près du gouffre, mais les ressources de son armée sont telles qu'elle est à nouveau pervenue à sortir victorieuse d'une situation qui semblait pourtant compromise. Les Romains ont été sauvés par leur discipline et par la qualité des ouvrages construits par eux autour d'Alésia.
En -51, César ca encaisser les dividendes de sa victoire d'Alésia en éliminant sans la moindre pitié ses derniers adversaires. Les Bellovaques, absents de la rébellion de -52, car ils se sentaient capables de "battre seuls les Romains" sont impitoyablement mis au pas. Le dernier acte se joue à Uxellodunum où César assiège la dernière armée gauloise en campagne. Après un siège long et rigoureux, l'oppidum, privé d'eau par les Romains, doit se rendre. Pour l'exemple, César fait couper les mains à tous les prisonniers avant de les renvoyer chez eux. La Gaule est désormais soumise et n'aura plus la moindre vélléité de révolte avant le règne de Tibère, 75 ans plus tard ! César peut même songer à lever une légion parmi les Gaulois (et notamment les Arvernes) : il s'agit de la Vème légion Alaudae ("les alouettes").
La Guerre des Gaules reste un modèle du génie politique et stratégique de César, qui en tire une popularité jusqu'alors inégalée à Rome et assure son ascension. Elle n'a que plus de valeur, au regard de l'obstination des Gaulois à défendre leur liberté. Vercingétorix, par sa stratégie adaptée à un contexte défavorable aux Gaulois, ne doit pas non plus être oublié au
Panthéon des grands généraux.

Merci à Frédéric BEY, VV n°20, pp 24-29.

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