Andrzej Zulawski : La passion cannibale

Andrzej Zulawski

Le fantastique n'est pas la clef de voûte de l'oeuvre d'Andrzej Zulawski.Il n'est pas moins présent,cyclique.
De La Troisième Partie de la Nuit à Possession en passant par Le Diable et la Note,le cinéaste survitaminé
de L'Amour Braque et de L'Important c'est d'Aimer y revient régulièrement,attentif aux choses de l'imaginaire
étroitement connectées à la réalité.Né à Lowow en Pologne le 22 novembre 1940,cet ancien assistant
d'Andrzej Wajda,également auteur d'une douzaine de romans,plonge dans les abîmes les plus profonds
de la passion pour les besoins de Chamanka,une love-story qui n'est si du Barbara Cartland,ni du Claude
Lelouch,ni de l'Emmanuelle...

Qui est Iwona Petry, votre principale interprète ?

Elle venait de passer son BAC lorsque je l'ai rencontrée.Elle était un peu plus âgée qu'un bachelier
français car,en Pologne,une loi sur la protection de l'enfance interdit l'école avant sept ans.A dix-neuf ans,
Iwona Petry préparait ses examens d'entrée à l'université.Tout ça se situait si loin du monde dans lequel
elle allait entrer ! C'est par hasard que j'ai croisé son chemin.Je me trouvais dans un bar en compagnie
du producteur de Chamanka.Je désespérais de ne pas avoir débusqué le phénomène sur les 300 candidates
que j'avais auditionnées.Et Iwona est entrée dans ce bar,vêtue d'un manteau élimé.J'ai immédiatement réagi.
"C'est elle" ai-je dit.Je ne me suis pas trompé.Iwona est quelqu'un qui a tout lu,une fille formidablement
intelligente,solitaire et qui mène une existence à part,un peu marginale.Et elle est si belle.Pas de la prétendue
beauté des mannequins comme Claudia Schiffer,mais celle des comédiennes qui transmettent vraiment
quelque chose.Elles peuvent mesurer un mètre trente,être court sur pattes mais,au sens cinématographique,
elles passent mieux à l'image qu'un top model.

Comment avez-vous dirigé cette comédienne débutante, un véritable chat sauvage ? Peut-on parler
de dressage ?

Un film,ce n'est pas une guere ! Nous sommes là,ensemble,pour faire un bon repas.Untel apporte le rôti,
untel apporte le sel... La contribution d'Iwona Petry à Chamanka est considérable justement parce qu'elle
n'est pas de ces comédiennes qui se contentent d'illustrer.Comme Juliette Binoche par exemple.Dans un film
aussi incompréhensible et mauvais que Le Hussard sur le Toit,il ne faut surtout pas illustrer : il faut "être".
Gentille,intelligente,disciplinée,Juliette Binoche écoute les indications du metteur en scène et suit le scénario
à la lettre.Nécessaire,dans pareil cas,de passer à la dimension au-dessus,d'afficher davantage d'égoïsme pour,
justement,se dégager de la tourbe.Je ne dis pas ça pour attaquer Juliette Binoche,une comédienne expérimentée.
Lorsque vous dirigez une fille de vingt ans,qui sort de nulle part et à qui vous devez enseigner les rudiments
du métier pour qu'elle se mette à l'aise,vous seriez bien fou de gommer en elle tout ce qui crée la différence.
Iwona Petry ne joue pas une folle perdue.Son comportement outré,son rythme,sa façon de sautiller,
appartiennent à une génération.J'ai pu le vérifier,en observant mes propres fils d'abord.Je me suis montré
très attentif là-dessus car,malgré certaines excentricités,le personnage ne devait surtout pas passer
pour un cas clinique de folie furieuse...

A propos de folie, vous conduisez le film à la vitesse d'un cheval au galop...

Je n'ai jamais pensé que le monde est un endroit très calme om tout va très bien.Il faut sonner les cloches
à certains connards,se révolter,s'agiter.L'agitation d'Iwona Petry dans Chamanka procure quelque chose
de positif.Ceux qui me reprochent d'en faire trop sont des gens qui n'en font pas assez.Si vous allez
dans un stade assister au record du monde,de France ou même de Clermont-Ferrand,du 100 mètres plat,
oseriez-vous dire au champion qu'il en fait trop,parce que vous n'arrivez pas à courir à cette vitesse ?
Et quand on voit Edith Piaf chanter,dira-t-on qu'elle en fait trop parce que personne ne peut chanter
comme elle ? A quoi sert le talent d'Adjani si elle ne peut pas le montrer tout entier comme dans Possession ?

Chamanka raconte, en fait, une histoire voisine de L'Empire des Sens. Comme L'Empire des Sens,
vous décrivez une passion extrémiste qui mène à la mort...

Je l'ai remarqué très clairement à la lecture du scénario.Mais Manuela Gretkowska ignorait jusqu'à
l'existence de L'Empire des Sens.De même,lorsque l'Etudiante et l'Anthropologue se rencontrent au début
dans cet appartement vide,je ne lui ai pas caché une certaine gêne.J'ai fait remarquer à Manuela
les similitudes avec Le Dernier Tango à Paris.Elle m'a répondu : "C'est quoi ce film ?".Au Festival de Venise,
j'ai rencontré Bernardo Bertolucci auprès duquel je me suis excusé en lui expliquant que je n'avais pas
l'intention de le plagier,de tourner "La Dernière Polka à Varsovie" ! Concernant L'Empire des Sens,
je pense que j'ai développé la même fascination que Nagisa Oshima pour une scène seule,que le film
s'est ensuite monté autour de cette scène,de cette conclusion.Dans L'Empire des Sens,vous avez cette femme
qui se promène dans Tokyo,souriante dès qu'elle ouvre son sac pour contempler le sexe tranché de son amant,
mort étranglé afin qu'il jouisse davantage... Je suppose que Nagisa Oshima a réalisé L'Empire des Sens
à cause de cette image.J'ai réagi ainsi lorsque Manuela Gretkowska m'a raconté le final de Chamanka,
cette fille qui bouffe le cerveau d'un type à la petite cuillère ! Je n'en savais guère plus,mais j'était emballé,
curieux de raconter l'histoire qui pousse cette jeune femme à ce geste démentiel.

Comment est venu se greffer sur la passion cannibale ce chaman arraché de la terre ?

Il y a bien sûr eu la découverte d'un chaman en Pologne.J'ai lu des articles à ce sujet.Mais l'idée provient
d'une très belle nouvelle de Jim Harrisson.Elle raconte comme une espèce de garde forestier découvre,
au fond d'un lac,le cadavre très bien conservé d'un chef indien,corps quasi-momifié qu'il revend
à des antiquaires.Un passage m'a particulièrement frappé,celui où le chef indien parle à ce type
en train d'halluciner.Il y a eu ce déclic dans ma tête.Et si au drame moderne de cette fille qui veut devenir
l'autre en le mangeant parce qu'il va s'échapper,je collais l'histoire de ce chaman ? Pour simplement dire
que les choses sont,depuis toujours,les mêmes.Pour faire le parallèle.Manuela Gretkowska s'est documentée
en anthropologie avant de fondre les deux histoires en une seule.

Malgré la fréquence des rapports sexuels entre les deux principaux protagonistes, Chamanka n'est pas
un film érotique. Il en constitue même l'antithèse...

Ca fait plaisir d'entendre ça,surtout après avoir lu ce magazine débile qui publie :
"Ouais,c'est tiède.Zulawski devrait faire du porno !".Et je n'ai pas fini de souper de conneries pareilles.
Chamanka n'est absolument pas érotique.Aucune scène ne se conforme au lexique habituel de l'érotisme.
Personne ne touche le sein de personne.Il y a juste ce baiser chaste d'au revoir donné à l'Etudiante
sur la cuvette des WC.Les acteurs n'avaient d'ailleurs pas le sentiment de tourner un film de cul.
Et pour cause,je ne le faisais pas.Je leur demandais simplement d'être en quelque sorte sur une plage,
les parties les plus intimes de leur individu cachées... Au lieu du sexe,vous avez des mouvements,
comme un ballet.De ce point de vue,Chamanka est aussi chaste qu'une procession.Ce que font les deux
amants est d'autant plus dangereux qu'ils vont au-delà du plaisir,de l'assouvissement de certaines pulsions.
Ces deux êtres veulent devenir UN.Pour atteindre cet objectif,ils retrouvent des comportements qui sont
les nôtres depuis l'aube des temps.Ils vont à leur perte parce que nous n'avons jamais réussi à trouver
la formule du bonheur.Je n'avais aucune raison de faire de Chamanka un film érotique.Ce n'est pas
du Neuf Semaines et Demie,Saron Stone n'y joue pas.Et voilà,ça dérange encore plus que des actes
de pénétration ! Chamanka a été démoli par la presse polonaise et désigné comme pornographique.
En fait,c'est devenu un film culte auprès des jeunes.400 000 d'entre eux sont allés le voir.Un succès énorme.
Beaucoup m'ont dit : "Cette fille,elle nous apporte une telle dose d'énergie que nous aussi on finit par avoir
envie de manger quelqu'un,de lui bouffer le cerveau,de sortir dans la rue,et même si une bombe atomique
explose,on les emmerde tous !"

Chamanka ne véhicule pas une image très reluisante de la Pologne actuelle. Vous montrez un pays
très éloigné de la prospérité que revendique son gouvernement...

Mais c'est la Pologne,malgré une croissance économique record.La Pologne que les médias cachent.
Ils parlent des grosses fortunes,des gens qui ont su tirer profit du capitalisme,des Mercedes,des hôtels de luxe...
J'emmerde tout ça.Je regarde de l'autre côté,vers les gens qui n'ont plus rien.Ceux,par exemple,qui suivaient
le tournage de Chamanka parce qu'ils n'avaient rien à se mettre sous la dent.J'ai ainsi rencontré cette femme
que vous voyez dans le film,tirant un banc avant de discuter avec l'Etudiante.Elle a aujourd'hui 70 ans.
Sa fille l'a jetée à la rue.Sa retraite ne lui permet même pas de manger à sa faim.Jeune,elle était ballerine
à l'Opéra de Varsovie.Nous lui avons donné des vêtements,un peu d'argent... Mais il a fallu que nous partions.
Maintenant,elle couche sur un banc,dans une gare.

Propos recueillis par Marc Toullec

Mad Movies N° 106