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"Je trouve merveilleux
qu'un américain soit le plus grand écrivain français de notre temps" :
ainsi le philosophe Jacques Maritain juge-t-il son ami Julien Green.
Il admire tout particulièrement dans son œuvre une absolue fidélité au
vrai, qui occupe toute l'âme et conduit au coeur du mystère de l'être
humain.
Romancier et catholique, Julien Green, un des écrivains contemporains
les plus tourmentés, s'est toujours défendu d'être un "romancier catholique".
Très jeune, il fait l'expérience de la souffrance morale et spirituelle,
subissant des crises religieuses et des crises de conscience dont il ressort
raffermi mais également plus pessimiste. Son premier ouvrage, le Pamphlet
contre les catholiques de France (1924) reflète le cheminement d'une âme
qui cherche sa voie. Il se veut un réquisitoire contre les catholiques
indifférents et un plaidoyer pour une foi entière et absolue. Cette férocité
est en vérité dirigée contre l'auteur lui-même et sa peur de devenir "un
tiède".
Connaissant tous les attraits et les répulsions de la beauté et du plaisir
charnel inconciliables avec une foi teintée de jansénisme, Julien Green
sombre tour à tour dans l'agnosticisme, le mysticisme ou l'attrait pour
le bouddhisme. Il finit par retrouver une sorte d'apaisement dans la foi
catholique. Il produit une œuvre entièrement tournée vers la quête métaphysique.
"Tout ce qui ne se rapporte pas à Dieu d'une manière ou d'une autre
m'ennuie à mourir". Ses premiers romans (Mont-Cinère, Adrienne Mesurat,
Léviathan) se font l'écho de ses douleurs : la passion inséparable du
péché, le désir qui s'oppose à la pureté, le plaisir toujours sanctionné.
Tiré du livre de Job, le titre de son troisième roman, Léviathan (1929),
fait référence à la figure du démon "qui n'a pu être vaincu par aucun
homme, mais par le seul Rédempteur de tous les hommes" . Ce livre,
prodige de mélancolie et de violence, montre sous un jour d'une intensité
terrible le travail du malheur. C'est un signe de l'épouvante secrète
qui habite cet univers de passions qu'est le monde.
Les livres suivants explorent la misère morale de personnages perturbés
par une sexualité étouffée et étouffante ; ils développent le thème du
conflit avec le mal jusqu'à l'issue de la mort. Derrière des intrigues
simples et obscures apparaît le sentiment que quelque chose d'autre se
cache, ne fût-ce que sous la forme d'une absence. L'enfer, c'est le monde
sans transcendance, qui ne serait rien d'autre que lui-même ; et un roman
où ne s'infiltre pas la moindre lueur de l'extérieur en est l'incarnation
la plus noire et la plus sinistre. Les oeuvres de Green montrent que cette
réalité que nous connaissons n'est pas tout. Dans Chaque homme dans
sa nuit (1960), la religion se trouve pour la première fois au centre
d'un livre de Green. Avec une violence directe, ce livre pose la question
éthique de savoir comment vivre la foi et s'acharne autour du couple dialectique
de la foi et du péché. Toute la religiosité de l'auteur transparaît à
travers cette phrase : "Nous ne pouvons nous passer de la foi. Sans
elle rien n'a de sens."
Des romans à l'autobiographie, il n'y a qu'un pas que Julien Green réalise
à partir de 1963. Présente un peu partout dans ses livres, cette autobiographie
s'attache à la découverte de l'agir de Dieu à travers sa vie, pareille
à celle de millions d'hommes. Le contraste est fort entre l'univers catastrophique
et meurtrier des romans et la personne réelle qui ressent au plus profond
d'elle-même la beauté et le bonheur de cette terre. En effet, la tonalité
de ces souvenirs est calme et l'on y retrouve la piété inconditionnelle
et parfois naïve du jeune catholique. Ecrit à partir de 1926, le Journal
est une oeuvre incontournable au ton unique, mélange d'ardeur et d'étrangeté.
Miroir qui retrace par la quête intérieure, l'expérience de l'amitié,
de la joie et des tourments, un cheminement intime, le Journal est aussi
le témoin d'une expérience spirituelle qui s'approfondit par la grâce
de Dieu et en vertu de laquelle une haute sérénité enveloppe et abrite
progressivement de dures épreuves intérieures.
Parmi les nombreux essais, Frère François (1983), livre plein de ferveur
et de résonances intérieures, permet de mieux appréhender le christianisme
de Julien Green. Le pauvre d'Assise est, dit-il, "l'homme que j'ai
toujours le plus admiré et qui a eu sur tout ce que je pense du monde
l'influence la plus forte". Plus sensible à l'exemple du bien qu'aux
dogmes, Julien Green s'inquiète de l'ouverture au monde de Vatican II
en voyant l'Eglise se démarquer de son rôle de "forteresse" ; de
même regrette-t-il l'abandon de la messe de sa jeunesse. Pourtant, affirme-t-il
: "Quoi qu'il advienne, je ne quitterai jamais l'Eglise (...) S'éloigner
d'elle, c'est exposer son salut et le salut de beaucoup d'autres."
Malgré tous ses égarements l'humanité sera sauvée nous assure Green qui
nous laisse ce message confiant et apaisée : "Je crois à la Charité
qui est l'amour et je crois que ce qu'il faut d'amour à l'homme nous est
donné par l'amour même : le Saint-Esprit."
Jérôme Blin
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