ALENA : Accord de libre échange nord américain

 

 

ALENA : Accord de libre échange nord américain

Fiche technique

 

 

L'Accord de libre échange Nord-américain (ALENA), signé entre le Canada, les États-Unis et le Mexique, est entré en vigueur le 1er janvier 1994. Cet accord est destiné à favoriser les échanges commerciaux et les investissements entre les partenaires. Il comprend un vaste programme d'élimination des droits de douane et de réduction des barrières non-tarifaires. L'ALENA s'accompagne de dispositions relatives à l'investissement, aux services, à la propriété intellectuelle, à la concurrence et au règlement des différents.

Il s'agit d'un accord de libre échange, sans intégration politique. L'ALENA est aujourd'hui la plus grande zone de libre-échange du monde : - 21 311 000 km2

- 380 millions d'habitants.

- 750 milliard $ de PIB (1994)

 

 

Présentation générale de l'ALENA.

 

I. Principales dispositions de l'ALENA.

 

- Élimination des droits de douane :

Les droits de douane sur les exportations vers les États-membres seront éliminés progressivement sur une période de 10 ans. Le Mexique a accordé l'accès immédiat en franchise à de nombreux produits d'exportation canadiens et importants, tandis que 60% des produits mexicains sont déjà totalement exonérés de droits.

- Traitement national :

Le Canada, les États-Unis et le Mexique traitent les produits, les services et les investisseurs des deux autres parties de la même façon que les leurs. Par ailleurs, les investisseurs étrangers sont couverts par l'ALENA, s'ils se servent d'un des États membres comme "pays d'origine" pour faire des investissements aux États-Unis, au Canada ou au Mexique.

- Accès garanti au marché :

Grâce à l'ALENA, les produits canadiens, américains ou mexicains ont un accès assuré aux marchés de leurs partenaires de la zone.

- Règlement des différends :

Ce sont des groupes spéciaux binationaux et non des tribunaux nationaux qui règlent les différends ou déterminent les voies de recours contre les mesures antidumpings ou compensatoires. Les désaccords entre les investisseurs et les États signataires de l'ALENA peuvent être réglés par voie d'arbitrage international.

- Marchés publics :

Chacun des trois pays a convenu d'accroître sensiblement les possibilités d'accès aux marchés publics, non seulement dans le cas des produits mais aussi des services, y compris les services dans le domaine de la construction.

-Voyages d'affaires :

Grâce à des procédures simplifiées, les voyages d'affaire s'effectuent plus rapidement. Les gens d'affaires admissibles peuvent entrer temporairement dans l'autre pays sans procédure d'approbation préalable.

- Propriété intellectuelle :

L'ALENA traite également des droits de propriété intellectuelle et prévoit la normalisation des règles et la protection des droits.

 

II. Accords parallèles.

 

Deux accords parallèles à l'ALENA ont été établis pour faciliter une plus grande coopération entre les partenaires dans les domaines de l'environnement et du travail. La Commission Nord-américaine de coopération en matière d'environnement siège à Montréal, alors que la Commission Nord-américaine de coopération en matière du travail est basée à Dallas, Texas.

- L'Accord Nord-américain de coopération dans le domaine du travail : a pour objet d'encourager l'application effective des législations nationales du travail. Une Commission spéciale a été constituée dans ce cadre.

- L'Accord Nord-américain sur la coopération dans le domaine de l'environnement : et la Commission qui le supervise, ont pour mission de réduire les risques de conflits commerciaux et environnementaux et de promouvoir l'application effective des législations nationales sur l'environnement.

 

III. Les Institutions principales de l'ALENA.

 

- La Commission du libre échange :

La Commission du libre échange est l'institution centrale de l'ALENA. Composée de représentants de rang ministériel des trois pays, elle dirige l'application de l'Accord et supervise son développement. Elle a, par ailleurs,pour fonction d'aider à régler les différents liés à l'interprétation de l'Accord et de surveiller l'activité des comités et des groupes de travail institués dans le cadre de l'ALENA..

- Secrétariat de coordination de l'ALENA :

Le Secrétariat, établi à Mexico seconde les travaux de la Commission. Il est le dépositaire officiel des dossiers de l'ALENA .

- Comités et groupes de travail :

Plus d'une trentaine de comités et groupes de travail ont vu le jour dans le cadre de la mise en application de l'Accord et de la réalisation d'une zone de libre-échange. Ces comités sont en charge des questions relatives aux règles d'origine applicables aux secteurs concernés : agriculture, services, marchés publicsŠ Ces comités et groupes de travail rendent compte annuellement de leur activité à la Commission de l'ALENA. Ils peuvent formuler des propositions relatives à une libéralisation plus poussée encore du marché.

 

IV. Résultats commerciaux.

 

Dès l'entrée en vigueur de l'accord en 1994, les échanges commerciaux entre les trois partenaires se sont mis à croître de façon très importante. La croissance annuelle moyenne pour les trois premières années de l'Accord se chiffrait à 13,8%. Cette croissance des échanges commerciaux est due en grande partie à l'élimination des droits de douanes dans la zone de l'ALENA. Les droits de douane entre les États-Unis et le Canada ont totalement disparu depuis le 1er janvier 1998, tandis qu'à l'égard du Mexique les droits de douane devraient avoir totalement disparu au 1er Janvier 2003.

En ce qui concerne les investissements l'ALENA a fait du Canada, mais surtout du Mexique des pays plus attrayant pour les investisseurs étrangers et en particuliers américains.

Les États-Unis demeurent le principal investisseur étranger au Canada. Leurs investissements directs ont augmenté de 11% (pour un total de 113 milliards de dollars CAN) en 1995, et ils représentent 67% des investissements directs étrangers au Canada. Mais les États-Unis sont aussi restés la première destination des investissements directs canadiens tandis que les investissements canadiens et américains au Mexique ont cru de façon considérable, malgré la crise mexicaine de l'été 1994.

 

 

Présentation critique de L'ALENA.

 

I. Un accord asymétrique.

Les relations économiques et commerciales entre les trois partenaires étaient déjà étroites avant la signature de l'ALENA. Les États-Unis étaient déjà le premier exportateur au Mexique et au Canada. Ils n'avaient a priori pas grand chose à gagner d'un point de vue économique de la conclusion de cet accord de libre-échange. Pas grand chose à gagner avec le Mexique en particulier, qui avait déjà largement ouvert son marché aux produits américains. En effet, son adhésion au GATT en 1986 et son admission dans le cercle très fermé de l'OCDE, ont marqué les débuts de la marche du Mexique dans la voie du libéralisme économique.

 

L'ALENA est un accord fortement asymétrique, le PNB des États-Unis est 30 fois supérieur à celui du Mexique et sa richesse accumulée est de 250 à 300 fois supérieur à celle du Mexique. Quelles sont donc les motivations des différents partenaires ?

 

Les motivations du Mexique sont plus aisément compréhensibles. Grâce à ce partenariat privilégié avec le géant américain, à l'ouverture de son marché (60% des produits mexicains sont exonérés de droits de douane), le Mexique essaie de passer d'une structure de production de type Sud (matières premières ou produits peu élaborés, agriculture et biens à faible intensité capitalistique et nécessitant une main d'Šuvre peu qualifiée), d'une politique d'industrialisation par substitution aux importations, à un schéma de production de type Nord en se fondant sur le développement du commerce intra-branches et intra-firmes de biens manufacturés. Malgré la dégradation provisoire de sa balance commerciale à l'égard des États-Unis, Le Mexique compte sur ses avantages comparatifs dans plusieurs secteurs industriels pour pénétrer le marché Nord-américain (secteur automobile et électrodomestique). Le Mexique compte sur les capitaux américains et canadiens pour moderniser un appareil productif vieillissant (dans la production de pétrole notamment). Les investissements américains représentent à l'heure actuel près de 70% des investissements étrangers directs au Mexique.

Pour le Canada, déjà lié aux États-Unis par un accord de libre-échange (CUSTA, 1989), l'ALENA est l'occasion de créer une zone de coprospérité Nord-américaine, en même temps qu'un moyen d'atteindre l'ensemble du marché latino-américain. L'intensification des échanges avec le Mexique a été une première étape relayée depuis peu par des accords commerciaux avec le Chili lui même candidat à l'adhésion à l'ALENA.

Les motivations américaines apparentes, ne sont pas d'ordre économique. Il faut s'intéresser aux concessions faites par le Mexique pour accéder au grand marché américain. Ainsi, dans le cadre des réformes économiques qu'il est tenu d'entreprendre, le Mexique doit désormais appliquer plus strictement sa législation sur la propriété intellectuelle et sur la protection de transferts de technologie.

L'ALENA doit aussi permettre un contrôle plus stricte des flux migratoires du Mexique vers les États-Unis (2 à 3 millions de personnes/an), même si les États-Unis se sont refusés à traiter explicitement de la question dans le cadre du traité. Une croissance de l'emploi au Mexique devrait permettre d'engiguer le flux des immigrants. Ce n'est pour l'instant pas encore le cas.

Enfin, la réglementation en matière de protection de l'environnement, au centre des négociations de l'ALENA, a été durcie. En effet, la pollution des usines du Nord du Mexique touche des États frontaliers comme le Texas ou la Californie. Les écologistes américains craignent, en outre, que les entreprises polluantes américaines ne soient tentées de délocaliser leur production au Mexique où les normes de pollutions sont beaucoup plus souples. Les négociateurs américains et canadiens, craignaient en réalité, un « dumping environnemental » des entreprises mexicaines et du coup une perte de compétitivité de leurs industries.

 

II. L'ALENA, de la doctrine Monroe au libre-échange intégral.

John Saxe-Fernandez dit de l'ALENA qu'il est la « doctrine Monroe pour le XXIème siècle » et qu'il constitue une nouvelle étape dans la tradition expansionniste des États-Unis. Le vice-président Al Gore, comparait lui-même l'ALENA aux acquisitions territoriales de la Louisiane et de l'Alaska.

En réalité, la géographie économique et la géopolitique de l'ALENA, non seulement utilise, le Mexique comme base de lancement pour une opération continentale, mais se transforme en pivot d'un projet d'ordre mondial.

Il faut replacer la naissance de l'ALENA dans son contexte. Au milieu des années 1980, les États-Unis se heurtent aux réticences européennes et japonaises en matière de libre-échange. Les négociations sur le GATT (Uruguay Round) traînent en longueur. Pour la première fois, les États-Unis se trouvent contraints d'envisager le libre-échange sous l'angle d'accords bilatéraux et non plus mondiaux. La constitution d'accords régionaux de libre-échange est une réponse à l'impossibilité de constituer un accord de libre-échange mondial. Ainsi l'ALENA, comme l'APEC d'ailleurs (coopération économique Asie-Pacifique), vont servir d'aiguillon aux Américains pour forcer le pas de la réforme multilatérale et imposer des mesures de libéralisation économique en Europe et au Japon. En Constituant l'ALENA, les trois partenaires ont en réalité constitué quelque chose de plus qu'une simple zone de libre échange. On voit se profiler un "acteur Nord-américain", ayant son identité propre sur la scène internationale, particulièrement à l'occasion des négociations commerciales. Henry Kissinger prétend que face à la résistance européenne et japonaise à se soumettre à l'hégémonie américaine « le nouvel ordre pourrait bien commencer sa réalisation en Amérique latine ».

Plus que jamais, les États-Unis s'arqueboutent sur leur "empire" et de nouvelles considérations politico-militaires s'entremèlent à ses accords économiques. Du côté mexicain, il est aisé de mettre en lumière, « l'appel d'empire » que constitue l'adhésion à l'ALENA, pour reprendre la thèse de Ghassan Salamé ; côté américain, semble se vérifier la théorie de jean-Christophe Rufin selon laquelle le Nord cherche à se préserver des « nouveaux barbares » en constituant un État-tampon (le Mexique) qui jouxte le limes de l'empire. On constate que dans chaque bloc (ALENA, UE, Japon), à mesure que la récession croît, les pressions destinée à protéger l'emploi et les industries régionales ne font qu'augmenter. La guerre économique fait rage constate John Saxe-Fernandez, qui considère que l'usage du commerce sur le continent américain est, traditionnellement un instrument politique.

 

III. Les non-dits de l'Accord : le coût social de l'ALENA.

L'ALENA a fait, de la part des syndicats canadiens et américains, l'objet de vives critiques dont se fait l'écho un rapport intitulé : « Les Promesses non tenues de l'ALENA ».

Selon les adversaires de l'Accord, l'ALENA tend à écraser la demande globale en orientant à la baisse les salaires américains et canadiens. Cet Accord va plus loin encore que les exigences posées par le GATT et restreint de façon significative le rôle des gouvernements démocratiques vis-à-vis de l'économie du marché. « Il interdit les subventions et limite l'habileté des gouvernements à maintenir des services non-commerciaux dans les domaines de la santé, de l'éducation et du secteur public ».

Loin de promouvoir le libre échange, il permet d'établir des mécanismes spécifiques de protectionnisme régionalisé et de commerce de plus en plus contrôlé (par exemple, le taux de protection de l'industrie automobile Nord-américaine est de 62,5%). Selon l'économiste James P. Womack (MIT), « la majorité des coûts d'ajustement conséquence de l'ALENA, retomberont sur les exportateurs coréens et japonais ». En revanche à l'intérieur de la zone est constituée un espace économique unique où les corporations sont protégée contre les politiques publiques discriminatoires. En réalité, l'Accord prive les gouvernements de leurs instruments traditionnels et privilégiés d'intervention économique au profit des grosses entreprises (américaines essentiellement). Ces grosses entreprises multinationales, sont désormais libres de répartir comme elles l'entendent, les emplois, les profits, les investissements... Les syndicats craignent, non sans raison (salaires plus bas, normes du travail inférieures), une délocalisation vers le Mexique des centres de production qui jusqu'alors avaient prospéré sur des marchés protégés.

Ce que craint par reçu tout le CTC, c'est une « harmonisation à la baisse » des salaires et des normes du travail. En fait l'ALENA est le premier exemple de traité intégrant un pays du Tiers-monde à un ensemble économique développé. Ce qui risque de se produire, c'est une généralisation de la pratique des maquiladoras, qui se traduira aux États-Unis et au Canada par une perte de compétitivité de leurs entreprises manufacturières et une plus grande accélération de la perte d'emplois.

Pour le Mexique aussi, les conséquences économiques de l'ALENA pourraient être désastreuses : outre la "maquidolarisation" du pays, son secteur agricole (premier secteur d'activité) est incapable d'entrer en compétition avec l'industrie agro-alimentaire Nord-américaine. C'est à la paupérisation de ses campagnes et à un exode rural massif que s'expose le Mexique, dont la capitale, Mexico, n'a pas besoin de nouveaux bidonvilles pour se trouver dans une situation explosive.

Les syndicats redoutent que cette harmonisation à la baisse des salaires, des conditions de vie, ralentisse sérieusement, à moyen terme la croissance du Marché en général. Malgré les apparences, les premiers résultats économiques ne leur donnent pas totalement tort. Enfin, ceux-ci dénoncent la dépendance de plus en plus grande des économies canadiennes et mexicaines à l'égard des États-Unis.

Il manque sans conteste à l'ALENA une dimension sociale. L'Accord établit de nouveaux droits pour les capitaux sans pour autant établir d'obligations correspondantes en ce qui concerne les droits fondamentaux des travailleurs. Il n'a pas été établi de règles minimales communes en matière de droit du travail ou de respect de l'environnement. En effet, les accords secondaires sur le travail et l'environnement n'établissent aucune règle commune, mais se contentent de réclamer l'application effective des législations nationales en la matière. Or les contraintes ne sont pas les mêmes du Canada au Mexique.

 

Ainisi l'ALENA pourrait très bien préfigurer un processus d'intégration globale et mondiale purement axé sur les marchés. L'Accord à quelque chose d'une "dynamique d'austérité compétitive", une dynamique qui pousse les pays à réprimer les normes du travail et les normes sociales, afin d'accroître la compétitivité internationale. Mais une telle croissance ne dure jamais. On ne fonde pas la prospérité économique d'un pays sur la croissance des exportations et l'austérité domestique.

L'ALENA, dans le contexte de récession économique mondial qui est le notre aujourd'hui, loin de mettre en Šuvre des mécanismes globaux permettant de promouvoir le libre-échange, accentue la tendance à la politisation du commerce international.

 

 

Bibliographie :

- CTC, Les promesses non-tenues de l'ALENA, Toronto : 1997.

- Christophe Cordonnier, « Le Mexique face aux défis de l'ALENA , Problèmes d'Amérique latine, n°27, oct-déc. 1997, 24 pages.

- John Saxe-Fernandez, « ALENA : rencontre entre la géopolitique et la géo-économie du capital », Alternatives Sud, vol. III (1996), 20 pages.

 

- Ghassan Salamé, Appel d'empire, Fayard, Paris : 1997.

- Jean-Christophe Rufin, L'Empire et les nouveaux barbares, Lattès, Paris : 1991, rééd. Pluriel, 1993.