LES SOURCES BITUMINEUSES DE BAECHEL-BRUNN

LES SOURCES BITUMINEUSES DE BAECHEL-BRUNN

DANS LA THESE DE JEAN THEOPHILE HOEFFEL

(1734)

 

 

   En 1734, un étudiant en médecine Jean-Théophile Hoeffel, originaire de Woerth-sur-Sauer, a publié à Strasbourg une thèse de doctorat sur les sources bitumineuses de Baechel-Brunn près de Lampertsloch en Basse-Alsace. C'est un texte en latin, intitulé « Historia Balsami Mineralis Alsatici sev Petrolei Vallis Sancti Lamperti » (Histoire du baume minéral alsacien ou pétrole de la vallée de Saint-Lampert), avec un sous-titre en allemand « Der Hanauische Erd-Balsam/Lamperslocher Oel oder BächelBrunn ». Sa traduction française est disponible depuis 1997 (1).

 

   On y trouve la description la plus détaillée de la source bitumineuse primitive, qui donnera naissance deux siècles plus tard à une entreprise pétrolière de plus de 3.000 personnes, absolument unique au monde.

 

   Cette source, est-il écrit, se trouve aux alentours du village de Lampertsloch, vers l’est, à une distance d’un quart de mille germanique, dans des prés humides. Profonde de 12 pieds de Paris et large de 5, elle est toujours si remplie que l’eau conserve avec le sol la même ligne horizontale. Il y flotte une matière épaisse adhérente, de la consistance du miel, brillant au contact, de couleur noirâtre, d’odeur forte, rivalisant avec l’huile de succin, si pénétrante et volatile que même par vent opposé on peut la sentir et la percevoir à un quart de mille, de saveur nauséabonde et comportant quelque chose d’amer et de terreux.

 

   En outre, elle adhère très fortement à tous les corps plus lourds d’aspect, principalement aux solides spongieux, comme le sont le bois, les vêtements, etc. Elle pénètre aussi les chemises des paysans qui la recueillent de telle façon que les taches, même lavées cinq ou six fois, disparaissent à peine et dans les premiers lavages les marques restent encore visibles. Du reste, comme tous les pétroles, celui-ci est gras et inflammable, mais à cause d’éléments hétérogènes, qui y sont mêlés, il n’est pas facilement susceptible de s’enflammer rapidement.

 

   Cependant la source, qui est actuellement visible ne paraît pas être la première, ni la principale. On rapporte, en effet, qu’à une distance d’environ vingt pas en existait une autre, qui après l’apparition de la nôtre, s’est peu à peu affaissée et n’a plus donné autant d’huile et par conséquent les habitants l’ont couverte de terres et de vignes.

 

   Cependant, il n’y a aucun doute que la nôtre provient de la même source et en possède donc les vertus pour ainsi dire réunies. L’intérieur de cette source a donc été protégé, à frais publics, par des poutres en bois de pin, d’une épaisseur de trois doigts. A l’extérieur, elle est protégée par une balustrade pour prévenir tout accident et dommage.

 

   Le même sort subi par la première source peut se produire également pour celle-ci, comme le confirme ce qui suit : sur les côtes ont surgi un certain nombre de nouvelles sources, qui même si elles dépassent à peine deux pieds en largeur et en profondeur, produisent cependant une quantité d’huile égale et même supérieure à la précédente, et de cette façon une grande quantité d’huile en est tirée. Au lieu des quatre livres, qu’on pouvait recueillir avant l’apparition des petites sources, à peine une seule est obtenue aujourd’hui.

 

   On doit tenir pour sûr que la production d’huile est plus grande au printemps qu’autrement. La raison en sera évidente, si nous considérons qu’à cette époque la terre est de tous côtés pleine d’eau, dont l’afflux amène de l’huile en plus grande quantité. Au début du printemps, l’air n’est pas assez chaud pour dissiper l’huile et produire des émanations plus fortes, comme nous le voyons sous l’effet de la chaleur.

 

   Que l’évaporation à cette époque de l’année est assez forte, ce n’est pas seulement confirmé par l’odeur qui se diffuse à distance, mais aussi par le comportement singulier des insectes, mouches, guêpes, frelons, etc., qui volent même à une perche de haut au-dessus de la source, et qui, une fois fixés bien au milieu, tournent en rond sous l’effet des effluves soufrés au point de tomber étouffés dans la source. Aussi, en été, l’huile est-elle infectée d’une quantité d’insectes tombés au point de devenir presque impropre à tout usage.

 

   Quand les paysans veulent recueillir la matière huileuse, ils utilisent un instrument en bois long d’un pied et demi, large d’un demi, muni d’un manche, et, en l’appliquant sur la surface liquide ou en l’effleurant. Une fois que l’huile, en tant que corps léger, adhère fortement au bois, corps plus lourd, et perd son eau, ils la recueillent ensuite dans un récipient au moyen d’un couteau ou d’une spatule en bois. Cette méthode sourit davantage que celle qui utilise une cuiller, un seau de bois, une poignée d’herbe, un petit panier de roseau ou des plumes d’oie, dont font mention Rzaczynski, Ramazini, Pline et Agricola (…)

 

   Autrefois en temps de guerre, il était permis à n’importe qui de recueillir cette huile, mais depuis cela a été interdit, puisqu’elle est considérée comme appartenant au roi, et elle est mise en vente aux enchères publiques pour un certain nombre d’années.

 

   Jean Théophile Hoeffel signale d’autres affleurements dans le voisinage. Parmi les lieux proches de notre source, il se trouve une forêt (der Sulzer Kirchspielwald), parcourue par un ruisseau, appelé der Mühlgraben, sur les bords duquel on peut voir des roches bitumineuses à la profondeur d’une perche ; de même non loin de là, dans un étang desséché (des Müllersloch), comme près de la fontaine appelée der Gross-Brunnen, et plus loin à une intersection dans la même forêt (der breite Weg oder Creuz-Weg), où la terre est si riche en bitume que pendant la canicule elle se fond d’elle-même en gouttes et se met à se répandre ; également près d’un ruisseau qui sépare la forêt des champs, près du village de Lusan (Lobsann), au lieu appelé Kohl-Platz, on trouve des roches bitumineuses.

 

   L’étudiant en médecine raconte ensuite qu’il a été le premier à avoir entrepris d’épuiser la source du Baechel-Bronn « en son milieu », ce qui eut pour effet d’augmenter son rendement en huile.

 

   Au lieu d’une seule livre qu’elle donnait pleine d’eau, raconte-t-il, j’ai obtenu une mesure entière, quantité qui selon une proportion décroissante d’eau s’est accrue jusqu’à quatre mesures, et d’une façon réciproque, en fonction de l’augmentation des eaux le minéral gras a diminué de nouveau. Il apparaît donc très clairement que la pénurie de graisse, quand la source est pleine, n’est pas due aux petites sources voisines, mais que l’abondance de l’eau présente un très grand obstacle : la colonne d’eau pesant sur l’eau qui se diffuse agit de façon à barrer aussi bien l’arrivée de celle-ci que la production d’huile. Ainsi quand la source est vide une seule grande bulle tout entière recouverte d’huile se présentait, offrant un merveilleux spectacle. Mais quand elle est pleine, on peut voir de petites bulles qui sortent lentement en portant l’huile avec elles et montent presque insensiblement.

 

  (…) Le remplissage intégral de la source se fait à peine en six semaines ou plus, et, encore une fois à cause de la profondeur de l’eau, il est plus rapide au début, très lent à la fin.

 

   Jean Théophile Hoeffel s’est également livré à différentes expériences de laboratoire. J’en viens maintenant à la roche bitumineuse. J’ai mis cinq livres de cette roche en petits morceaux dans une cornue assez grande et je l’ai distillée à partir de sable, comme nous le faisons pour le succin (ambre). D’abord, il en est sorti de l’eau ou un phlegme empyreume, à odeur forte, d’un poids d’une once, puis de l’huile assez limpide, mais en raison de sa petite quantité, inséparable de l’eau, et suivie d’huile rouge, et enfin, avec plusieurs degrés de feu, de l’huile plus épaisse et noire, avec un dépôt épais, tenace, de la consistance et de la couleur du miel, en gouttes de presque plus d’un drachme, finissait l’opération. Le poids de l’huile à la fois retirée et séparée du phlegme s’élevait à 9 onces. Son odeur, qui était agréable dans les roches et proche de celle du succin, devenait peu à peu empyreumatique et très pénétrante, mais la couleur de l’huile se rapprochait de celle du jus de navet ou de noix. Une fois la cornue brisée, en examinant le résidu, je trouvai le sable passé du noir au blanchâtre brillant, avec une pellicule ou une très mince couche, plus blanche, recouvrant le fond de la cornue.

 

   Puis la tête de mort déjà évoquée , je l’ai calcinée et la couleur noire dépendant du soufre gras disparut, alors que l’autre couleur propre aux petits silex et au sable était visible. J’ai approché du résidu réduit n poudre un aimant, qui a attiré de très petites parties à peine visibles, ce qui ne se produisait pas, comme je l’ai également expérimenté, ni avec la poussière de pyrite, ni avec la terre de pyrite calcinée. J’ai rincé à l’eau le résidu sableux et je l’ai épaissi pour examiner si on pouvait peut-être y trouver quelque sel fixé. Mais là aussi, le travail a été vain.

 

   (…) Tous les experts en travaux de chimie auront reconnu que cette méthode pour extraire l’huile du minéral est trop fatigante, laborieuse et  coûteuse. Car ce travail se fait avec une dépense de temps, je veux dire un jour, de charbon et de verre. Et l’huile que nous obtenons dépasse à peine le prix de quelques sous. Aussi me suis-je servi d’une autre méthode pour obtenir une plus grande quantité d’huile : elle consistait dans la construction d’un long four, fermé par le haut, et d’une série à volonté double ou simple de cornues coniques en fer ou en terre, dont le diamètre est de 4 pouces au sommet, de 12 à la base, capable de contenir au moins 10 à 15 livres de ce qu’on voudra. Aux cornues sont appliqués des becs intermédiaires en terre, auxquels est ensuite relié un tonneau ou un autre récipient adapté, aux fissures soigneusement enduites, et un feu de sarment ou d’un autre bois poreux et facilement inflammable permet d’achever le processus entier en 12 heures de temps.

 

   Ce four, qui offre l’aspect d’un four réfléchissant, est appelé chez nous Hartzofen, parce qu’il est ordinairement destiné à extraire les résines et les cornues sont appelées Redouten en langue populaire. Au reste, l’huile produite et le résidu sont semblables à ceux de la cornue de verre distillés à partir de sable, sinon qu’elle vire davantage au noir.

 

   (…) Placée dans la cornue et méthodiquement distillée, l’huile parfumée qui baigne dans la source, perd également son parfum. Extraite avec la première des roches bitumineuses, elle retrouve les mêmes consistance et couleur. Le résidu noir brillant, plus lourd que l’huile, adhérant au fond de la cornue, s’accorde par sa couleur, son odeur et toute sa consistance à l’asphalte. Avec l’emploi du dernier degré de feu, il perd la consistance indiquée, car il se dégage léger et presque poreux, mais pas encore inflammable. Ce procédé a fourni en abondance deux parties d’huile et une de résidu.

 

   Comme une seule et même huile est produite à partir de ces deux corps, par la graisse surnageant sur la source et à partir des roches bitumineuses, j’ai opéré sur un seul sujet à une rectification. J’ai pris 3 livres de poids civil d’huile rouge et je les ai distillées d’abord lentement, et elles ont produit d’abord un poids de 7 drachmes de phlegme encore mêlé d’huile, puis 14 onces et 2 drachmes d’huile claire encore rougie ont goutté. Enfin, sous un feu plus fort, une huile plus colorée et plus épaisse, d’un poids de 26 onces et 4 drachmes a suivi, et le poids du résidu dur, poreux, friable atteignait 3 onces 1 drachme.

 

   Ce seul travail a donné un pétrole rouge et blanc, qui est exposé et vendu en officine. Le premier certes encore rougeâtre, est vendu sous le nom de blanc. L’autre, tout à fait rouge, est appelé ainsi, quoiqu’il ne soit abondant qu’en Italie et au royaume du Pérou, et qu’il ne puisse que rarement ou pas du tout être possédé ou transporté ailleurs par les habitants de ces régions. Ces 14 onces et 2 drachmes d’huile limpide distillées en cornue ont montré une huile blanche, très claire, très semblable à celle à l’huile de spica ou de térébenthine d’un poids de 11 onces 7 drachmes, et le poids de l’extrait rouge, sous un feu fortement accru, a été d’une once et demie.

 

   J’aurai pu m’interrompre là dans la rectification, d’autant plus que l’illustre Boerhave a prétendu que le pétrole, dans l’alcool ou dans un liquide volatil ne laissant aucun résidu, ne pouvait pas être réduit. Comme je n’ai pas du tout l’habitude de jurer sur les paroles d’autrui, j’ai recommencé la distillation encore 18 fois, en changeant les verres autant de fois qu’il le fallait. Même si, rectifié autant de fois, le liquide n’avait aucunement changé de couleur et avait toujours conservé la même que celle que la 5e distillation avait déjà montrée, avec de plus un résidu permanent dans la cornue, j’ai, toujours incrédule cependant, ajouté 7 rectifications avec des verres neufs aux autres, et pour ces 7 distillations j’ai utilisé seulement une once et demie d’huile pour ne pas passer trop de temps à ces travaux.

 

   Mais une fois achevées toutes ces 25 rectifications, non seulement je n’ai pas atteint mon but, mais j’ai obtenu dans toutes les cornues toujours pleines d’un dépôt noirâtre un liquide à peine plus clair que la 5e et la 18e distillation ne l’avaient produit. Fatigué, et certain que j’avais entrepris un travail vain, et que j’avais lavé l’Ethiopien, j’ai mis fin à mes recherches.

 

   Insatisfait de cette unique méthode de rectification de notre baume, j’ai tenté la rectification de différentes façons pour pouvoir choisir la voie la meilleure et la plus rapide. Le premier moyen était l’emploi de l’alambic, qui paraissait cependant trop coûteux et laborieux. Car l’huile, en traversant l’alambic la première fois, l’a tellement imprégné par l’adhésion des particules hétérogènes, qu’à la suite de n’importe quelle distillation un alambic récent a dû être mis au rebut, sans compter que l’opération est plus lente que dans la cornue et que l’huile n’en sort pas plus claire.

 

   La deuxième méthode a été d’utiliser du sel commun décrépit, à défaut de sel marin, avec lequel, suivant Viguanius, j’ai extrait de l’huile sans en obtenir davantage que par la précédente méthode, quoique l’auteur cité ait affirmé que du pétrole très clair était produit par cette opération.

 

   La troisième méthode enfin a été menée au moyen d’eau pure, par la distillation de laquelle, répétée un certain nombre de fois, on obtient une huile assez limpide et un empyreume moins odorant. Ce qui fait préférer cette méthode aux autres. Son seul inconvénient est la petite quantité d’huile obtenue parce moyen.

 

   Enfin, une quatrième méthode utilisait du vinaigre distillé. Déjà recommandée par Thurnheussen, en prenant une mesure d’huile et deux mesures de vinaigre, cette opération répétée produit une huile très claire et très limpide, car les particules terreuses que possède l’huile s’unissent avec les acides salins cachés dans le vinaigre comme si ceux-ci étaient spécifiquement égaux et gagnent le fond pour qu’ainsi les parties plus subtiles de l’huile puissent très facilement monter et passer. Cette dernière méthode de rectification, comme celle des cornues en elle-même, réussit au-delà des autres.

 

   Il faut encore noter le très élégant passage de l’huile avec l’eau et le vinaigre en haut de l’alambic, qui se produit sous forme de petites gouttes toutes composées de deux parties d’eau et d’une d’huile. Celle-ci entourant celles-là et se détachant spontanément dans le récipient et nageant sur l’eau, elle offre à l’observateur le plus agréable spectacle (…).

 

   Que le pétrole est du succin fluide, à qui ne manque que le sel pour la dureté et la consistance dues, cela est établi par beaucoup, pour ne pas dire la plupart. Les observateurs zélés de la nature ont tenté de prouver par des principes non douteux et des expériences ce qu’ils rapportaient sous forme d’hypothèses. Le premier d’entre eux est Sandem, qui a assuré que le pétrole distillé par l’eau-forte était rendu électrique. Avec lui s’accorde Billingius, qui a rapporté qu’il s’était changé en bois bitumineux. Jacobaeus a également déclaré électrique le résidu de la distillation du succin. Avec cette métaphore coïncide celle de l’asphalte et du pissasphalte changés en jais, que Langius prétend possible.

 

   Je ne veux pas la révoquer en doute l’expérience des auteurs indiqués, pourvu qu’elle leur soit propre. Mais pour moi, s’il faut dire ce qui est, je n’ai pas pu en faire mon expérience, nonobstant le fait que pendant un mois entier j’ai entrepris une macération de pétrole noir avec de l’eau-forte et je n’en ai obtenu d ‘autre que qu’une moindre cohésion du pétrole, qui s’est révélé moins tenace. Mais par distillation avec l’esprit de nitre, qui est passé en premier, que contenait le pétrole gras, j’ai obtenu une tête de mort, qui ne possédait rien de l’électricité annoncée.

 

   Bocco propose, pour obtenir ce succin artificiel, de confier à la digestion du sel merveilleux de Glauber avec du pétrole légèrement épaissi. Pour le suivre, j’ai non seulement employé du pétrole épaissi, que j’ai confié à la digestion avec le sel indiqué, j’ai en même temps épaissi le sel et le pétrole. Mais aucune des deux opérations ne m’a apporté la fin souhaitée. Ces échecs ne m’ont nullement étonné, puisque j’avais estimé que manquaient deux éléments essentiels, une terre plus subtile et du sel acide subtil. Dans le pétrole noir non distillé la terre est abondante, mais trop grasse. S’il est distillé, elle manque et on n’y trouve pas de sel. Aussi longtemps que ces deux éléments, la terre et le sel, ne se trouvent pas exactement identiques à ceux qui se cachent dans le succin, il faudra douter encore de l’invention du succin artificiel.  Neumann, dans ses leçons publiques, a donné un exemple de succin changé en pétrole sans feu.

 

   J’ai eu beaucoup plus de succès en préparant du pyrophore, que j’ai préparé selon la méthode habituelle et au lieu d’une seule partie de miel ou de fèces humains j’ai pris une partie de pétrole épais, comme celui qui surnage dans la source, et deux parties d’alumine pulvérisé au milieu. Après avoir calciné cette masse mise dans un plat de terre et l’avoir placée dans une coupe proportionnée à la quantité de matière, puis calcinée par un feu de sable jusqu’à ce que la flamme n’apparaisse plus et qu’elle cesse de fumer, avec le verre obturé par un bouchon et réfrigéré, je vis apparaître une poudre soufrée et fondante, constituée d’une partie inflammable de pétrole et de terre subtile ainsi que d’acide d’alun. Et les parties ignées, réchauffées, se mettaient en mouvement à l’arrivée d’un air plus libre, si bien que la poussière s’enflammait d’elle-même, sans la présence d’aucun feu.

 

   Cette expérience a été faite il y a six ans, comme je lui avais communiqué une petite quantité de ce pétrole. Elle a été montrée à ses auditeurs dans ses expériences de physique par l’excellent et très expérimenté Jean-Jacques Sachs, professeur public ordinaire en philosophie, médecine, botanique, chimie et autres matières médicales, patron, précepteur et hôte si célèbre, qui est digne de l’amour dû à un père, et doit être honoré jusqu’au tombeau par ses innombrables bienfaits quotidiens.

 

   Pour la tentative rappelée, il faut encore noter le seul fait que l’expérience ne réussit pas avec du pétrole léger, presque coulant, comme celui qui provient de la première distillation. Car dans le calcinement toute l’huile s’exhale avant l’union avec l’alun, si bien qu’il ne reste rien que de l’alun calciné. Il apparaît alors absolument qu’un corps épais sulfuro-terreux est nécessaire pour ce travail, non certes comme si cette terre contribuait par elle-même en quelque chose à la naissance du pyrophore, mais parce qu’elle empêche l’évaporation de la partie de soufre ou d’huile et qu’elle retient sa volatilité ou le passage des parties.

 

   Jean Théophile Hoeffel expose ensuite les qualités médicinales de l’huile du Baechel-Brunn. (…) Tout ce qui a été rapporté sur notre huile d’Alsace, tant dans l’historique que dans les expérimentations, confirme qu’elle est un corps fluide, minéral, particulier, très léger, très pénétrant, extrêmement soufré ou inflammable, appelé vrai pétrole ou naphte par les différents auteurs, tant par les anciens que par les modernes.

 

   (…) Des données recensées, sa vertu médicale ressort assez manifestement. Les mêmes facultés et pouvoirs que tous les auteurs attribuent au naphte et au pétrole du mont Zibin s’accordent avec le nôtre, et de leurs paroles je ne crains pas de conclure à un usage médical. Ce médicament est un contrepoison, résolutif, atténuant, dissolutif, dessiccant, consumant, stimulant, parégorique ou apaisant la douleur, et au plus haut point vulnéraire. Ce que confirment ses parties constitutives et leur analyse.

 

   Nous trouvons presque les mêmes vertus dans les plantes bitumineuses qui sont : le géranium de Robert, le trèfle bitumineux, le haricot bitumineux et le bouleau. Elles lui sont cependant inférieures à cause du petit nombre des parties bitumineuses qui s’y trouvent.

 

   (…) Notre huile se recommande particulièrement et surtout pour les maladies où est utilisée l’huile de succin. Elle est utile dans l’asthme, la toux ancienne et la difficulté de respiration. Un pauvre qui vivait à cette époque-là avec sa famille près de la source utilisait cette eau aussi bien pour leur boisson ordinaire que pour la préparation de la nourriture, et la vieille l’ayant imitée se vit libérée de son mal en peu de temps et inopinément.

 

   (…) En usage externe, quand on peut l’appliquer immédiatement sur la partie affectée, notre pétrole révèle encore plus ses vertus. Il est émollient, abstersif, consolidant, dissolutif et résolutif (…). C’est un remède souverain contre les maux de dents. Que ce soit pour la fumée, qu’on recueille dans la bouche ou l’huile, et, en son absence, les particules de cailloux bitumineux appliqués sur les dents, quotidiennement les voisins de notre source y trouvent avec succès un secours, car elle est antalgique et en même temps elle dissout le pus âcre. Elle éloigne et prévient le pourrissement ou la carie. Elle particulièrement adaptée aux douleurs nerveuses  et céphaliques. Elle convient donc à l’apoplexie, l’hémiplégie ainsi que la paralysie (…). Appliqué tiède sur l’abdomen, le pétrole éloigne le ténesme et la colique. Il élimine les vers (…).

 

   Nos concitoyens chassent la gale, presque quel que soit son caractère, en recourant à l’usage de la seule eau, sous forme de bain ou de boisson ordinaire. Un jeune paysan de quinze ans, qui souffrait il y a un certain temps de teigne ou d’achoris malin se rétablit lui-même par la seule onction de notre huile (…). Je peux ajouter l’exemple d’un paysan souffrant d’un chancre vénérien qui prenant pour boisson ordinaire, à l’instigation d’un de ses parents, l’eau de notre source, et enduisant le membre atteint de notre huile, a été délivré avec grand succès de sa maladie (…).

 

   Voila donc brièvement, ce que j’ai cru digne de remarques au sujet du pétrole ou baume minéral alsacien. Que cela plaise ou déplaise, cela me sera égal. Je laisse volontiers l’étude chimique poussée et son application pratique à ceux qui sont plus versés dans l’un et l’autre. Qu’il me suffise, dans la mesure de mes moyens, d’avoir atteint mon but : avoir exposé à la considération ultérieure des érudits ce simple remède si remarquable de ma patrie, si estimé par Galien et les autres anciens, et encore inconnu.

   Qu’est ensuite devenu Jean Théophile Hoeffel ? Le seul jusqu’ici, dans l’historiographie régionale, à s’être posé la question est Edouard Sitzmann dans son Dictionnaire de biographie des hommes célèbres de l’Alsace de 1910. Mais seulement pour indiquer que le jeune doctorant « devint par la suite médecin du duc de Deux-Ponts ». Nous avons essayé de remonter cette piste en nous adressant en septembre 2004, par mail, à la bibliothèque Bipontina de Zweibrücken. Ce fut pour apprendre qu’Alfred Michel, le cofondateur du musée du pétrole de Merkwiller-Pechelbronn, avait suivi cette même piste dès 1991 et avait abouti à la même surprenante découverte : comme Georges Chrétien Rosentritt plus tard, Dr Johann Theophil Hoeffel (1704-1781) a suivi en Allemagne une seconde carrière totalement séparée de sa carrière alsacienne initiale. En d’autres termes, comme Rosentritt, sa carrière alsacienne n’était connue jusqu’ici qu’en Alsace et sa carrière allemande dans la seule Allemagne, chaque versant restant dans l’ignorance de l’autre, sous l’effet de l’hostilité franco-allemande.

 

   Outre-Rhin, Hoeffel passe ainsi pour le père de la plus grande bibliothèque de médecine, de pharmacologie et de balnéothérapie anciennes d’Allemagne. C’est une collection de plusieurs milliers de volumes (dont près de 2 000 petites brochures et pamphlets particulièrement rarissimes), qu’il réunit patiemment en exerçant à Zweibrücken de 1739 à 1774 les fonctions d’Oberamtsphysikus et de Spitalmedikus au service des ducs de Deux-Ponts. A son décès en 1781, cette bibliothèque fut rachetée pour 200 florins par le duc Karl II. August von Pfalz-Zweibrücken, qui la réunit à sa propre collection du château de Karlsberg, à Homburg/Saar. Ce fonds de quelque 16 400 volumes au total faillit périr en juillet 1793, lorsque les troupes françaises mirent le feu à la résidence princière. Heureusement, il avait été replié à temps à Mannheim. Là, suite à divers partages et enchères, il se réduisit à quelque 11 400 volumes, qui en 1803 furent transférés à Würtzburg, puis à Bamberg en 1806, où ils permirent de constituer, par la réunion d’autres fonds, la bibliothèque publique du roi de Bavière, ensuite devenue la Staatsbibliothek Bamberg.

 

   Les volumes rassemblés par Hoeffel sont aisément reconnaissables, puisqu’ils portent sa marque manuscrite « Joh. Theoph. Höffel Dr ». Souvent même, ils contiennent ses annotations critiques. En 1989, le fonds provenant du château de Karlsberg fit l’objet d’une exposition à Zweibrücken et Sarrebruck, avec édition d’un catalogue. Un catalogue électronique encore, indiquant la provenance de chaque ouvrage, est en voie de constitution, nous annonçait le 30 septembre 2004 le Dr Werner Taegert, conservateur à la Staatsbibliothek de Bamberg.

 

   Jean Théophile Hoeffel était né à Bouxwiller en 1704. Son père, le pasteur Gottlieb Ehrenfried Hoeffel, avait d’abord exercé à Goersdorf en 1702, puis de 1702 à 1704 à Bouxwiller, et à partir de 1704 jusqu’à sa mort à Woerth-sur-la-Sauer. La lignée, originaire de Thuringe, s’était installée en Alsace après 1650. Jean Théophile avait étudié à Strasbourg à partir de 1725, puis à Iena à partir de 1729. L’Université de Strasbourg lui accorda le titre de Dr. med. en 1736. Il débuta sa pratique à Woerth, puis à Hatten dans le comté de Hanau-Lichtenberg avant de se fixer à Zweibrücken à partir de 1739, comme simple Hospitalmedikus.

 

(Dr Friedrich Knorr : « Doktor der Medizin und der Weltweisheim, Die Büchersammlung des praktischen Arztes Dr. Med. Johann Theophil Höffel, Deutsches Ärzteblatt, Heft 44 vom 31. Oktober 1970)

(Werner Taegert : „Zur Geschichte einer fürstlichen Büchersammlung“, in Künstschätze aus Schloss Carlsberg : Die Sammlungen der Herzöge von Pfalz-Zweibrücken“, Saarland Museum Saarbrücken 1989).

 

Jean-Claude STREICHER (janvier 2005)

 

(1) Jean-Théophile Hoeffel : « Histoire du baume minéral alsacien ou pétrole de la vallée de Saint-Lambert », traduite du latin par François Hubert, Association des Amis du Musée du Pétrole de Pechelbronn, 1997.