Travail de français avec M. Noël Cordonier, UNIL.
En relation avec le séminaire : Mythe de luniversalité de la langue française : Formes anciennes et recyclages contemporains ; semestre d'hiver 1997-1998.
Examen oral de licence en langue et littérature françaises modernes (orientation : langue et littérature modernes) ; session de juin 1999 .
David Rouzeau (Ch. de Contigny 2, 1007 Lausanne, 021/601 33 37).
Un usage singulier du français
Conception et écriture du français par Georges Haldas
Le rêve de l'impossible est bel et bien une réalité, dont les effets, à la longue, se font sentir sur notre corps lui-même. G. Haldas (PP, 46 )
Sommaire
1. Introduction
2. Un détour par la poétique de Haldas : le problème de lexpression et les usages du langage
2.1. Usages abstraits et concrets du langage
2.2. Une non-recherche de l'effet
3. Un français
4. Un style
5. Un écrivain et une certaine culture française
6. Approche de la question de l'universalité
7. Conclusion
8. Bibliographie
9. Annexes
UN USAGE SINGULIER DU FRANÇAIS 1
CONCEPTION ET ÉCRITURE DU FRANÇAIS PAR GEORGES HALDAS 1
1. Introduction 3
DHaldas sur C. F. Ramuz 28
Le langage et la parole 28
Style 28
Léloquence 28
Séduction 28
Spectacle 29
Théâtre 29
Médias 29
Briller 29
Non-recherche de leffet 29
Paraître, morale " sociale " 31
Paraître dans un sens positif 31
Société 31
Institution 31
Culture 31
Conception du dialogue pour Haldas 32
Conception de son travail 32
La France ou les Français 32
Paris et les Parisiens 37
Écrivains 38
Patrie première et essentielle 38
La Suisse et les Suisses 38
Où il est question de luniversalité 39
9.1. Où il est question de la France ou des Français
9.2. Où il est question de l'universalité
1. Introduction
Georges Haldas est né à Genève en 1917. Il est lauteur de nombreux ouvrages parmi lesquels on trouve des recueils de poésie, des chroniques et des recueils de carnets. Ces deux derniers types de textes sont tout dabord à présenter dans la mesure où ce travail se réfère principalement à eux et dans la mesure aussi où ils ont un statut particulier chez Haldas. En effet, cet auteur dit ne pas écrire de romans ou de récits fictifs. Ses textes en prose qu'il appelle chroniques sont ainsi des récits autobiographiques. Les marques paratextuelles des textes en prose donnent raison à cet auteur puisqu'elles ressortissent à un pacte référentiel (le narrateur qui se dit à la première personne du singulier est identique au nom de l'auteur inscrit sur la page de couverture ). Haldas écrit donc sur des événements quil a vécus lui-même. Et ici le mot " vécu " est important puisque lécriture de cet auteur cherche précisément à sélaborer par rapport à ce quil a pu vivre à certains moments de sa vie. Il a ainsi consacré une chronique à son père, Boulevard des Philosophes, et une autre à sa mère, Chronique de la rue Saint-Ours. Quant à la Confession dune Graine, chronique qui compte déjà quatre livres (publiés entre 1983 et 1994), il y parle de son parcours de vie en se centrant sur ce qui est relié à l'émergence et au développement de son projet poétique. Ce sont ainsi toutes les chroniques de Haldas qui sont des autobiographies, même si chacune peut ne recouvrir quun certain type dexpériences, celle des cafés dans La légende des cafés ou du football dans La légende du football . Les recueils de carnets rassemblent pour leur part des réflexions, écrites par lauteur en marge de ses autres textes. Constituant une sorte de journal intime, ces remarques présentent une textualité qui procède aussi à l'affirmation d'un pacte autobiographique. Je me référerai dans ce travail à certaines chroniques et aux neuf recueils de carnets que Haldas nomme carnets de l'État de Poésie.
Dans ce travail, je vais mintéresser au rapport quentretient Georges Haldas avec la langue française. Lintérêt de cette étude provient tout dabord de lutilité quil peut y avoir à interroger les représentations dun écrivain sur sa propre langue, et en particulier son rapport à la prétention à luniversalité de la langue française que défendent explicitement ou implicitement certains auteurs. La question de luniversalité paraît cruciale à une époque comme la nôtre où les relations interculturelles sont de plus en plus importantes. Cette étude présente, de plus, un intérêt dans la mesure où Haldas parle lui-même, à une fréquence assez régulière, de son rapport aux manières de parler en général et à une manière de parler qui est à son avis typiquement " française ". Pour bien comprendre la portée des remarques de Haldas par rapport au langage, à la langue ainsi qu'à l'universalité, il est utile de faire un détour par la poétique de Haldas, c'est-à-dire sa conception du monde et celle en particulier du langage. Il est en effet important et même nécessaire de faire appel à la perspective poétique d'un auteur lorsque l'on s'intéresse à ses prises de position sur un certain sujet où des questions de type idéologiques, politiques, etc., se posent. Haldas relevant une problématique semblable chez Charles Ferdinand Ramuz, autre auteur " suisse " et " suisse romand ", il s'agira de voir aussi la conception qu'a Ramuz de la langue et le prolongement que Haldas en donne.
2. Un détour par la poétique de Haldas : le problème de lexpression et les usages du langage
Pour Haldas, le langage a une matérialité spatio-temporelle (le son, la graphie) qui est dune nature contraire à celle du sens. Ce dernier participe dun élément non spatio-temporel, quil appelle aussi une éternité vivante. Cest sur la base dune " émotion poétique ", définie comme une émotion qui demande à être dite, partagée, à dautres, que lexpression langagière va se développer, bien que ce soit à travers un énoncé de nature contraire à ce quil tente de dire, c'est-à-dire contraire au sens. Le langage ne peut donc pas contenir le sens, mais il peut en témoigner dans la mesure où linterlocuteur est à même de revivre sur la base de lénoncé lémotion dont le locuteur témoigne. Mais tout dépend alors de lusage du langage que lon fait. Car il y a de l'avis de Haldas des usages abstraits, ou déjà trop abstraits, qui ne parviennent pas à témoigner dune émotion, ou dune réalité d'un ordre qui dépasse lespace et le temps. Il y a par ailleurs la possibilité d'avoir des usages concrets, ou plus concrets que les précédents, qui sont reliés quant à eux à lénergie de léternité vivante du non-temps, et qui parviennent donc à transmettre un sens vivant, c'est-à-dire un sens qui est relié à un principe daltérité/unité. Ce dernier est, selon Haldas, lAutre, principe daltérité mais aussi principe de réunification de toutes les choses et de tous les êtres entre eux. Le temps et lespace sont régis par un principe de séparation, tandis que le non-temps, propre au sens et à lémotion poétique et intime, est régi par un principe dunité. Nous verrons que le français classique critiqué par Haldas à la suite de Ramuz, est un français considéré comme étant abstrait, et donc luniversalité quil atteint est elle-même frappée dabstraction.
Nous voyons que chez Haldas chaque énoncé prend son sens dans une situation d'énonciation. Dans une perspective radicale qui n'est d'ailleurs pas la seule à considérer, ce serait abusif , l'énoncé a en effet un sens pour l'interlocuteur que s'il donne lieu au déploiement d'une émotion poétique, qui est pour Haldas une présence d'un principe d'altérité et d'unité en soi. Si l'on reste dans la conception de Haldas, on ne peut donc juger de la pertinence d'un énoncé qu'en situation.
Mais pour revenir encore à la poétique de Haldas, voyons que cest en faisant appel à sa sensation intime que lon peut ressentir telle parole comme étant reliée à un principe daltérité/unité ou non, comme ayant un sens ou non. Il faudra garder ceci à lesprit pour toutes les remarques de Haldas qui sont ainsi essentiellement contextualisées dans une situation de production, et dans toutes les situations de réception que nous voudrons bien leur donner. De plus, ces paroles sont comprises par Haldas comme devant être prises au niveau de leur sens et non pas au niveau de leur littéralité, car prendre à la lettre un énoncé reviendrait à rester pris dans une matérialité spatio-temporelle, et donc à faire limpasse sur le sens et lémotion poétique.
2.1. Usages abstraits et concrets du langage
Selon Haldas, il y a une manière de parler, ou de sexprimer, qui est capable, comme le fait le poète, de transmettre la vie, dêtre en relation avec lénergie de léternité vivante, et qu'il relève dans La confession dune graine à propos de personnages quil a rencontrés :
De ce que chacun disait, je nai rien retenu, sauf quà travers ce quils disaient ou plutôt leur manière de le dire, cest la vie même, semblait-il, qui parlait. Celle de lexpérience. Non dun savoir seulement. (CGIII.2, 164)
Affleure ici lidée quil y a une manière de parler qui se base sur lexpérience, et qui permet par là dêtre relié à ce principe daltérité propre à lénergie de léternité vivante. Haldas relevait aussi, auparavant dans sa Confession, cette même manière de sexprimer qui est capable de nous relier avec léternité vivante chez Ernest, le jardinier de la maison où il a été précepteur durant la deuxième guerre mondiale, qui, à sa manière à lui, unique comme celle de chacun, parvenait à établir une relation à la vie, comprise comme relation à un dehors, à un principe daltérité où seffectue le don de soi (et non pas l'affirmation de soi). Et cette caractérisation de la parole dErnest nest pas à prendre, comme nous le verrons, comme une vérité générale, mais comme cette vérité que Haldas a perçue les fois, ou certaines fois, où il entendait parler Ernest, en étant habité par une disposition intime reliée elle aussi à ce principe daltérité, appelé par Haldas, l" Autre " ou encore la " Source ". Nous verrons aussi, à ce propos, en quoi la vérité chez Haldas est singulière, puisque devant être vécue chaque fois à nouveau, de manière unique, en relation à ce dehors de léternité vivante, que ce soit en écrivant, en lisant, en parlant, en écoutant, mais aussi en regardant, bref en percevant quelque chose.
Mais venons-en à cet extrait :
En un mot, entendre parler Ernest, cétait se sentir vivre davantage et même, et surtout, être davantage. Et quand je dis que je prenais plaisir à lentendre parler, cest bien entendu la Petite Graine, en moi, qui y prenait plaisir. Et tout naturellement ainsi, et comment en aurait-il pu être autrement, je me trouvais stimulé dans mon projet de dire les choses de la vie, comme, sans le savoir et là est la différence Ernest les disait à travers ses propos le plus souvent laconiques et dautant plus expressifs.
Et à lépoque déjà, je peux laffirmer sans projeter sur le passé une disposition actuelle, ni forcer la note, mais parce que jéprouve aujourdhui encore les réactions qui étaient les miennes, que jétais frappé par la différence entre la manière de parler dErnest et celle de lhomme Banquier Père. Celle, également, de mes professeurs dUniversité, des étudiants aussi et même des gens prétendument cultivés. La différence avec le Banquier Père nétant pas dans la lenteur seulement du débit. Tous les deux en effet parlaient lentement. Mais était-ce la même lenteur ? Non, ce nétait pas du tout la même lenteur. Mais en quoi au juste ces deux lenteurs différaient-elles ? Elles différaient du fait que les paroles de lhomme Banquier et celles dErnest ne montaient pas du même silence. Le silence dErnest, on la vu, était de relation aux réalités élémentaires. Par-dessus tout à la terre. De par son travail. Celui de lhomme Banquier nétait nullement chargé de cette réalité terrienne. Ni relié à celle-ci. Mais aux affaires, aux discussions daffaires, aux négociations, à la complexité des opérations financières et autres, aux multiples problèmes quil avait à affronter. (CGIII.1, 204-205)
Ce passage figure dans le troisième tome de La confession dune graine, publié en 1992, Lécole du meurtre. Et, comme Haldas le dit lui-même, cette différence entre deux manières de parler, quil avait ressentie environ cinquante ans auparavant, est ressentie encore par lui au moment de lécriture de cette chronique. Mais pourquoi Haldas distingue-t-il ainsi, de façon quelque peu manichéenne, semble-t-il, deux manières de parler ? Comment, lui Haldas qui dit refuser la polémique, refuser la puissance, mais être pour le don de soi, en arrive-t-il à avancer de tels propos que lon saccordera à trouver, pour le moins, provocants ?
Cest un approfondissement du problème de lexpression en relation étroite à la poétique de Haldas qui permettra de proposer des moyens pour sortir de ces difficultés .
Ainsi pour revenir à une approche de type poético-critique de l'auteur analysé, prenons bien garde tout dabord de voir que si Haldas distingue le parler dErnest de celui de lhomme banquier et de celui des universitaires, cela ne veut pas dire pour autant quil y ait des gens qui toujours sexpriment abstraitement et dautres toujours concrètement, que Ernest parle toujours, comme par principe, de manière concrète, et le banquier, les universitaires, toujours de manière abstraite. On ne peut pas catégoriser de la sorte selon les principes même de la poétique de Haldas. Lorsqu'il en parle, cest toujours dans un contexte particulier, unique, vécu par lui en écrivant, et cest aussi à un contexte unique, singulier, vécu par lui, quil se réfère (il nécrit en effet que sur des choses quil a vécues, et dont il témoigne en cherchant à en extraire des infractions déternité dans le cours du temps). Il y a ainsi un double ancrage de ce qui est dit dans un contexte unique. Et cest par le passage à travers cette singularité de lexpérience que lexpression est produite. Si on atteint un universel, cest un universel concret, toujours contextualisé. Nous reviendrons plus loin sur la notion d'universalité chez Haldas. Il ny a donc aucune généralisation, aucune catégorisation. Ce que dit Haldas, dans lextrait ci-dessus, ne vaut pas en général, en toutes situations, pour tout le monde et en tout temps. Ce nest pas une vérité générale. Il ny a pas de vérité générale. Il ny a de vérité que vécue par quelquun et partagée avec dautres, qui vivent dès lors, eux aussi, telle vérité, mais en y adhérant librement. Cette conception de la vérité ne mène pas à un relativisme selon lequel " chacun aurait raison par rapport à lui ". Car, la vérité pour soi est, pour Haldas, réunification de tous les êtres et de toutes les choses ; elle est la vérité de tous. La vérité, chez Haldas, est complètement unifiante, elle est dès lors aussi humanisante, dans la mesure où elle relie tous les hommes entre eux dans cet élément dunité, cet " Un ", quest léternité vivante. La vérité, de façon analogue à lémotion poétique, est à la fois personnelle, unique, vécue de manière singulière, manifestée en chacun, et, en même temps, elle est relation à ce principe daltérité et dunité, ce quil y a hors de la séparation instituée par le temps et lespace. Il y a vécu personnel et, aussi, nécessairement, besoin de partage, de communion, en ré-expérimentant à nouveau dans une nouvelle situation, mais avec un autre, ou des autres, ladvenue de ce principe daltérité, qui seul peut fonder la vérité, mais avec un fondement qui échappe constamment à la volonté, à la raison, à la possession, puisquil est ce qui se donne de façon imprévisible.
Toute parole qui semble catégoriser, en opposant par exemple deux manières de parler, ici Ernest et lhomme-banquier, ainsi que les universitaires, ailleurs les journalistes et les typos dun journal, est en fait une expression liée à une réaction intime vécue dans une situation unique et singulière. Cette caractérisation de discours comme abstraits ou concrets est, ainsi que je lai déjà dit, à ré-expérimenter, toujours à nouveau, sans préjuger de ce qui sera et ressenti et exprimé. Ainsi cette opposition de deux manières de parler pourrait en droit ne pas exister dans une autre situation. Elle nest pas posée, imposée, a priori. Nous voyons ici que le genre de pensée à laquelle on a affaire est ainsi fondamentalement, si on me passe lexpression, situationnelle. Cest dans lhic et nunc, lici et maintenant, de lexpérience que ce quon peut appeler avec Haldas " la vérité " se réalise. Il y a, au niveau de " la réaction intime ", un bref moment de catégorisation, mais il sagit plutôt dun moment de positionnement, de décision, de réaction, dadhésion, qui ne doit pas empêcher que soit tout de suite poursuivi le mouvement douverture, à loeuvre dans la réaction intime et dans lexpression. Cette ouverture, cette démarche infraconsciente opérant à travers lexpérience et lexpression, est précisément celle du don de soi, de létablissement du contact avec léternité vivante. Cette ouverture est aussi celle qui vise à ne jamais fixer par exemple telle personne sous telle étiquette. Et " fixer " a ici le sens de bloquer, dempêcher, la relation à lénergie de léternité vivante. Le jugement, chez Haldas, est dès lors compris comme étant superficiel par rapport à louverture à autrui, de même manière que le langage est superficiel (spatio-temporel, séparateur) par rapport au sens (non spatio-temporel, et donc unifiant tous les êtres). Il sagit daccueillir, par la parole, léternité vivante, principe daltérité et principe dunité entre tous les êtres. Dans lextrait ci-dessus, Haldas critique les manières de parler du banquier, de professeurs, d'étudiants, de gens prétendument cultivés, mais il les critique sur une base de sympathie, ou pour le dire différemment, au sein même dun mouvement douverture vers laccueil en lui de la présence de ce quil appelle " lAutre ", qui est principe daltérité et dunité entre les êtres puisque cest lui avec lequel chacun est relié au plus profond de lui-même, et cest lui aussi qui relie aux autres. Les êtres pour Haldas sont " porteurs dinfini ", ils sont en relation avec léternité vivante, avec le " Grand Autre ". Et chaque relation est dès lors trinitaire : " Il y a cet autre qui se tient devant moi ; il y a moi ; il y a enfin ce Grand Autre dont lautre et moi sommes issus " (Le Livre des trois Déserts, p. 87). Il ne faut donc pas voir une critique en bloc de tous les membres dune profession ou dun statut social. Ces phrases de Haldas relèvent dexpériences particulières, qui ne prétendent pas être des vérités générales, ni valables indépendamment de leurs situations uniques deffectuation.
Ces manières de parler, lune liée à lexpérience, lautre à un savoir seulement, ne séparent donc pas la société en deux camps, mais au contraire contribuent à définir la nature du langage et lusage que lon peut en faire. Ainsi, il en va pour chacun de la même manière par rapport au langage, puisque lon est tout autant que tout le monde face à cet enjeu du concret et de labstrait dans le langage. Faire appel à sa réaction intime face à quelque chose revient de la sorte à se tourner vers lexpérience, ainsi que vers cette impulsion qui nous vient non pas de notre moi conscient, impliqué dans des enjeux dintérêts, mais dun en deçà et dun au-delà de nous, sorte de principe daltérité avec lequel on est en relation dès lors quon accorde notre attention aux réactions intimes, donc infimes, ainsi quaux sensations, de notre être .
Il y a donc fondamentalement chez Haldas deux usages du langage, deux manières de parler, qui s'opposent, comme la puissance à l'antipuissance : le langage abstrait remarqué à propos de certains banquiers, de certains universitaires ou d'autres encore, qui lui " a toujours paru plat, sans relief ni saveur, culturel, prétentieux et, pour couronner le tout, d'une manière ou d'une autre, élitaire " (CGIII.1, 205), et, d'autre part, le langage concret des gens " simples ", ou celui que cherche à exprimer Haldas dans ce qu'il appelle l'Etat de Poésie. Ernest, le jardinier de la maison où Haldas a été précepteur, parle avec une certaine lenteur, hésite, tandis que dautres parlent avec aisance. Mais lui, Ernest, est relié à des réalités élémentaires, ses paroles comme celles du poète montent d'" un espace de silence ", tandis qu'eux " n'ont pas de relation, à travers le silence, aux sources cachées en nous " (CGIII.1, 206). Il y a, toujours selon Haldas, un langage qui est issu du seul intellect (mots-idées), où les mots ne viennent pas du fond de lêtre des personnes qui parlent mais descendent " de leur tête, où saccumulent les informations " (id.), et un autre qui exige au contraire la présence de lêtre entier, du corps (mots-graines) :
Ce sont, chez eux, des mots-idées, non des mots-graines. Ils sanctionnent une relation aux livres, à l'appris, à un code de culture (la leur). Non à une expérience de vie, et la part invisible de celle-ci n'y a guère de place. Quand bien même, et là est le paradoxe, ils parlent ou dissertent sur cette part invisible. Mais ils ne font, justement, qu'en parler. Ils n'en sont pas, pour ainsi dire, nourris. Ils n'en éprouvent pas, on dirait, la présence, ni l'épaisseur de cette présence en son mystère. Et ne la font pas sentir. Ils nomment les choses. Ils n'y participent pas. (CGIII.1, 206)
Pour celui qui désire comme Haldas faire sentir une certaine réalité, des émotions, bref se relier à lAutre et aux autres, cest-à-dire aux assises de lHomme, il va s'agir dès lors d'établir un pont entre le savoir et une manière den parler qui soit concrète, reliée à des émotions poétiques :
[...] trouver un langage affiné par la culture, mais qui, en même temps, serait relié au grand fond obscur des êtres. Avec une apparence de clarté pour dire les choses obscures. Une simplicité non moins apparente, mais au service de l'ineffable. Quelque chose, en définitive, qui échapperait à la fois aux gens de culture et aux êtres dits " simples ". Un double exil en fait. Exigeant un double effort pour servir, à ma manière, et à celle de nul autre, la Petite Graine . Et ne pouvant donc s'accommoder d'aucun modèle. Exigeant même que je trouve une voie, pour cette tâche, qui soit essentiellement mienne. Ce qui, plus que tout, impliquait une manière d'être et de vivre à nulle autre pareille non plus. (CGIII.1, 209)
Le problème des langages abstraits, non reliés à l'élémentaire, provient de ce qu'ils n'établissent pas, daprès Haldas, une relation à l'interlocuteur, mais fonctionnent dans un système de domination, de puissance, de meurtre (le règne spatio-temporel de la séparation et donc de la non-relation). En effet, un langage abstrait diffère dun langage concret, en plus quau niveau de leur constitution interne (relié ou non relié à l'élémentaire), au niveau de leur visée, encore que tout soit lié : le langage d'Ernest cherche à exprimer l'expérience vécue à autrui, mais il y a à l'opposé les usages abstraits du langage présentés par Haldas sous les différentes formes mondaines, savantes, culturelles, journalistiques, etc., qui cherchent à se faire valoir auprès des autres, qui cherche à produire un effet sur les autres, bref qui cherche à dominer les autres et qui, par là, participent à une entreprise meurtrière, négatrice dautrui.
Par ailleurs, il nous faut relever que ce langage habité par la vie est aussi celui que Haldas recevait de sa mère :
Mais il y avait ceci encore, si on veut bien me suivre : tout ce dont elle parlait les longues soirées ; lodeur du tilleul ; la venue progressive de la nuit ; léchos dun train traversant létendue de la plaine sen trouvait comme magnifié. Splendide est le monde par moments, mais la parole de la petite mère rendait plus évidente, à la fois, et plus intense, cette splendeur ; en la soustrayant précisément, à lempire du temps, et en la faisant accéder à un régime qui nest pas encore, à proprement parler léternité. Mais qui en suggère et la présence et la réalité. (CGI, 25)
La parole a un pouvoir démiurgique en ce quelle permet de vivre, ou de revivre, lintensité complète dune émotion passée, appelée par Haldas à la suite de Baudelaire une " minute heureuse ". Elle nous fait rejoindre les émotions fondamentales, les minutes heureuses, que lon a pu vivre, ou quun autre qui a pu les vivre nous partage. Sa parole était à l'image de son silence :
Jamais, en effet, je ne lai entendue prononcer une seule parole édifiante. Jamais elle naurait dit par exemple : " Il faut respecter la vie ". Non, jamais elle ne laurait dit. Mais cela se sentait. Cela était dit par sa seule manière dêtre. (CGIII.1, 22)
Et ce " langage éminemment simple et vivant " (CGIII.1, 83) a pour effet, à linstar de lécriture chez Haldas, de transmettre une émotion qui sinscrit chez linterlocuteur :
[...] une parole entendue dans lenfance, et qui pénètre lenfant que nous sommes, équivaut à une expérience vécue. Elle est, elle aussi, expérience vécue. Parole et vie, en l'occurrence ne faisant quun. (CGIII.1, 84)
2.2. Une non-recherche de l'effet
Nous touchons donc ici un point qui est capital pour Haldas et que nous avons relevé ci-dessus comme étant la deuxième caractéristique du langage, en plus de celle d'être abstrait ou concret :
Veiller à la manière dont on dit les choses. Afin quelle soit la plus juste possible. Sans, une seconde, encore une fois, se préoccuper de leffet que cela peut produire. Cette préoccupation à elle seule altérant la justesse du propos. Dans la mesure où on ny consacre plus entièrement notre attention. Où on ne se donne pas entièrement à ce quon dit. Distrait quon est diminué par notre souci de leffet. (MT, 30)
Cest quelque chose comme une sorte dexigence éthique qui pousse Haldas à récuser la recherche de leffet, laquelle est une manière de ne pas être à l'écoute de l'Autre en nous, et donc, naturellement, dimposer à quelquun dautre son opinion. Car pour lui le rapport au lecteur, ou à autrui par la parole, passe précisément par une parole qui relie, qui relie à lAutre, et par là aux autres. Haldas développe à de nombreuses reprises cette idée-force de sa pensée :
Lhomme de la puissance et de la domination est soucieux des effets quil produit, des résultats de ce quil entreprend et aussi de lopinion quon a de lui. Cest le signe de sa faiblesse intime. De cette impuissance intérieure que masque le besoin de puissance. Lhomme de lamour en quoi que ce soit ne sen préoccupe pas. Son amour se suffit à lui-même. Il est à lui-même son et son. (MT, 113)
Mais il faut prendre garde à ne pas penser à nouveau quil y a deux types dhommes, les bons et les méchants. Ce sont plutôt deux tendances toujours en opposition en chacun de nous de façon variable, lesquelles définissent la condition humaine. Quant à Haldas, il semble sefforcer de tendre par son travail décrivain, et cest dans cette perspective quil nous faut considérer sa démarche, vers ce quil appelle lanti-puissance, lanti-domination, bref lanti-meurtre. Mais pourquoi à nouveau ce lien entre puissance et meurtre ? Cela découle en fait de lidée quexercer un effet sur autrui revient à simposer à lui et à ne pas entrer en relation avec lui, et par là le tuer ; car récuser autrui, cest le tuer. Et pour atteindre ou approcher un tel but, il faut sinvestir complètement dans ce quon dit, jusquà ne même plus " vouloir féconder lautre ", car ce serait encore exercer un effet sur lui. A la limite même, le simple fait de " vouloir " revient déjà à exercer une domination sur autrui. Cest pour cela quil faut se laisser porter par quelque chose qui est en deça et au-delà de notre volonté toujours spatio-temporelle lAutre, la vie :
Si on investit tout notre être dans la parole, alors la parole devient action. Et féconde lautre. Mais nous navons pas à vouloir féconder lautre (ce qui est vu secret de puissance, et viol déjà). Il sagit de sinvestir le plus possible dans la parole. Sans arrière-pensée. Sans anticiper sur les effets. Sans calcul. Oui, se mettre tout entier dans la parole. Le reste ne nous appartient pas. (TV, 203)
Haldas cherche donc à se laisser habiter par un propos qui émerge en lui et qui est gage de relation à autrui, dans la mesure où venant den deçà de la conscience ou de la volonté, il évite laffirmation limposition du moi égoïste :
Tu ne dois pas chercher ce que tu as à dire. Tu ne dois dire que ce quil test donné de dire. (MT, 113)
La non-recherche de l'effet en devient presque une maxime de morale, à plusieurs fois répétée dans la Confession dune graine, qui lui fit dire " avec moins de fatalisme que de confiance au sein de langoisse : " On verra bien " ", alors quil venait dêtre mis à la porte de son travail et avait à charge une famille (CGIII.2, 335). Quand on est authentique avec soi-même, semble dire Haldas, et même plutôt avec cet Autre en nous quil sagit de laisser advenir, il ne faut pas penser aux effets de ce quon fait :
Grande différence entre ce quon appelle communément le " bien " et le " mal ". A savoir que lorsquon agit dans le sens du bien, il ne faut jamais penser aux conséquences ou aux effets de notre action, de notre comportement, de nos paroles. Nécessaire, en revanche, quand on fait le mal, de sen préoccuper. Dans la mesure où effroyables peuvent être pour les autres et nous-mêmes les dégâts. En ce sens, et comme on dit, " faire le bien " nous libère. Mal agir nous enchaîne. (MT, 162).
On trouverait à de multiples reprises cette opposition entre une manière dêtre authentique, inspirée par la Source, et une manière dêtre inauthentique due en partie au fait quelle cherche à séduire autrui, et non pas à le rencontrer au sein de cette présence de lAutre, qui est tout en même temps présence aux autres et des autres à soi . Cest ainsi jusquà la perception de sa vieillesse qui est ici engagée, et lon pressent lintime manière dêtre déterminé par le projet décrire qui sest avéré être pour Haldas sa voie, son destin :
Plus tu avances, et plus tu prends conscience de tes faiblesses, de tes carences, de la ténuité de ton travail. Cest cela qui taccable. Et non, comme ce pauvre B., de vieillir, de prendre du ventre. Bref, de ne plus pouvoir plaire et séduire. (TV, 136).
Quil faille sexprimer sans chercher à produire un effet sur son auditoire, et voilà toute la rhétorique problématisée, pour au contraire sexprimer en se laissant inspirer par une voix autre en nous, gage de relation aux autres, à lAutre, une voix baignant dans une émotion qui ne trompe pas, cela engage aussi une langue particulière. Nous allons ainsi en venir au rapport qu'entretient Haldas avec la langue française.
3. Un français
Une très forte cohérence se dessine à travers les textes de Haldas. Cette " non-recherche de leffet " va en effet caractériser aussi la langue telle quelle est empruntée par lui, le français évidemment, mais plus exactement " un " français qui va se forger en fonction de sa vocation poétique, et qui va, aux yeux de Haldas, se distinguer du " beau parler ", du français dit " classique ", héritier du français du XVIIème siècle. Car quel est-il ce français classique pour Haldas sinon un français destiné à convaincre et à séduire, cest-à-dire une langue axée sur la recherche de leffet à produire sur linterlocuteur, au mépris de ladvenue dune émotion poétique en soi-même. En effet, et à la suite de Charles Ferdinand Ramuz, Haldas considère que le français devenu classique est à la base une langue de " courtisan " (FP, 7) tout orientée à satisfaire les besoins de la Cour royale, et quil en garde les inclinations profondes. Et tout dabord celles de " sattirer les faveurs, mais également le respect du Roi " (FP, 8), cest-à-dire " se faire entendre en même temps quagréer du Pouvoir " (FP, 9). Cette langue doit donc être efficace, opportune dans la réplique, claire, précise, non pédante, etc. Mais, en même temps, elle doit séduire les femmes, et donc ne pas les ennuyer en joignant lesprit à lacuité du propos (allusions). Cest donc une langue axée avant tout sur la recherche de leffet à laquelle on a à faire. Et que dire de cette volonté de convaincre, de séduire (comme toute la rhétorique lenseigne et maintenant les stratégies de communication, de marketing...), sinon quelle préfère lexercice de la puissance sur autrui au besoin dexprimer ce que lon ressent vraiment. Les besoins de la Cour convaincre, séduire ne sont pas des vrais besoins, mais sont des expressions caractéristiques de tout pouvoir, de toute entreprise dominatrice, de tout exercice de la puissance. Car, en effet, et la pensée de Haldas développe avec force cette idée, le pouvoir revient à exercer un effet sur autrui. Et qui dit pouvoir, dit puissance, domination, et finalement meurtre, même sil ny a pas mort dhomme. Haldas présente cette notion de " meurtre " en radicalisant le propos : le mal peut être " mensonge, trahison, meurtre psychique (pire que le physique) etc. " (TV, 109). Mais il ny a pas alors manque dobjectivité ou vision extrémiste de sa part, ce propos sinscrivant bien plutôt dans un processus paradoxal et dynamique, qui est le propre des relations entre les humains selon Haldas dont la condition est elle-même fondamentalement paradoxale, de même quest fondamentalement paradoxale la vie incarnée, le royaume du non-temps, de léternité vivante, dans celui du temps.
Le français critiqué par Haldas a pour caractéristique aussi dêtre social, au sens où il vise à séduire un public, cest-à-dire à exercer un effet sur lui. Haldas na de cesse dans toute son oeuvre de critiquer la recherche de leffet ainsi que le spectacle, le charme, la séduction. Il oppose la relation " sociale " à la " vraie relation " :
En Dieu seul on trouve, à la fois, abîme et plénitude. Et un peu de cela en toute relation humaine. Vraie relation. Pas sociale. (SA, 148)
Cest le même aspect qui définit une pratique littéraire :
Hugo ? Le type du " grand poète " quil fallait à la France. Rhétorique et social. (CT, 298)
Précisons encore maintenant la nature de la langue développée par Haldas, avant den venir à la présentation des critiques faites à un certain français et à une certaine culture de la France.
4. Un style
Et, comme il sagissait pour un Ramuz de créer un style, et donc en quelque sorte une " langue étrangère " dans la langue française , pour laisser parler les autres, paysans, vignerons, pêcheurs, etc., en lui (cf. Deux Lettres, p. 94), Haldas créera un style tout à fait particulier fait de phrases-souffles ne contenant pas forcément de verbe conjugué, ni parfois de sujet pronominal " je " qui " devrait " figurer avant tel verbe conjugué à la première personne du singulier, mais que Haldas nécrit pas toujours, car lui importe de créer un rythme à même de donner lieu à une écriture ainsi quà une lecture inspirées . Il sagit donc dun style qui doit lui permettre déviter les écueils de la puissance. Et quel est le meilleur moyen déviter la puissance, le meurtre, sinon dêtre animé par la seule présence en soi de lAutre, bref de la vie, de cette vie qui nous touche dans nos assises ? Car, et Ramuz le fait pressentir, le français classique nest pas celui qui est parlé par son entourage, entre le lac Léman, le Jura, la limite des eaux qui coulent vers le Rhône et les Alpes. Cela signifie que ce français nest pas relié à la vie de cette région, ni donc à celle qui habite le plus profond de chaque être y vivant, Ramuz lui-même, et ces autres que sont pour lui des pêcheurs, des paysans, des vignerons, ces gens qui ne parlent pas forcément beaucoup... Ramuz dira à Bernard Grasset :
Jaime votre XVIIe siècle, jaime le français, un certain " français " dont il a définitivement sanctionné lusage, mais ny puis voir pourtant (parce que je viens du dehors) quun phénomène tout occasionnel, tout contingent (qui aurait pu ne pas se produire), et qui précisément, pour ce qui est de nous et de moi, ne sest pas produit. (Lettre à Bernard Grasset dans Deux Lettres, p. 35)
Le français classique nest pas relié de façon nécessaire mais seulement de façon contingente à la vie de Ramuz et à celles de ceux qui lui sont proches. Cette différence est fondamentale, aussi bien chez Ramuz que chez Haldas. Cest la différence entre ce quon aime dun amour absolu, et ce par rapport à quoi on na pas ce lien de nécessité. Cest à nouveau une perspective radicale, mais grâce à elle on parvient à pressentir précisément un peu dabsolu, de pureté dans nos relations aux autres et aux choses. Cest aussi le besoin daimer totalement qui relègue un Haldas au statut détranger, même en Suisse où il habite depuis toujours à lexception de quelques années passées enfant avec son père en Grèce . Mais verra-t-on quainsi cest un attachement dautant plus pur qui est vécu à légard de ce quil y a peut-être de meilleur dans ce petit pays : certaines personnes, certains lieux comme les cafés (voir à ce propos La légende des cafés), des endroits propices aux minutes heureuses, etc.
Il semble quil faille donc écrire une autre langue que la langue écrite, véhiculée par lécole, et qui est justement un français sans lien fort avec les assises envers lesquelles Ramuz désire au contraire être authentique. Haldas poursuit une démarche similaire, et va considérer la langue française classique comme étant elle-même constituée par le besoin de produire un effet sur autrui, une langue louvoyant donc, selon lui, avec la puissance, le meurtre :
Non, ce nétait pas un hasard si Ernest, vivant loin de Paris, se foutait pas mal de ce qui sy faisait, de ce qui se disait, parlait un langage qui paraissait balourd aux gens de la Grande Maison. Eveillant, chez eux, un discret sourire parfois. Alors que la Petite Graine, elle, en était ravie. Et pour cela respectait frère jardinier. En ce sens, on peut dire que le langage de Paris est essentiellement social. Formé par la Cour et lusage de la Cour, et par les salons. Admirablement équipé donc pour la conversation, le discours politique et la galanterie, inséparable du fameux " esprit français ". En dautres termes, pour dominer, séduire, briller. Mais par là-même ne répondant nullement aux aspirations profondes, confuses souvent, contradictoires et sinueuses de la Petite Graine. Montées des assises de notre être, rebelles aux catégories, et pas exprimables toujours en langage clair. Trahissant le plus souvent cela dessentiel quelle veut dire. Mais tirant de cet échec même, sa capacité démouvoir et de relier. Bref, un langage, non du paraître, mais de lêtre. (CGIII.1, 208)
On voit ainsi que Haldas double la critique ramuzienne du français classique (qui nest pas le français de ces francophones habitant en Suisse romande) par la critique dun certain français, ce même français classique, comme étant une langue de la persuasion et de la séduction, et donc un français orienté vers la puissance, le pouvoir, et ce qui leur est toujours, de lavis de Haldas, attenant : le meurtre. Et ce sont des caractéristiques, du moins certaines, de ce français classique qui sont aussi forgées au moule de la puissance : tout un arsenal de la persuasion lié à la recherche de séduction de lauditeur, et, on laura compris, aussi et surtout un ton bien particulier. Donc, ce sont plus des manières de parler pour conquérir (les esprits, les coeurs) qui sont ici incriminées, que la variante linguistique parlée par une certaine communauté. Simplement, il semble quil y ait une tendance assez marquée pour certaines cultures à tomber dans des travers de puissance. Et une de ces cultures est précisément celle qui trouve son expression dans ce français qui fut celui de la Cour, puis des salons, et maintenant toujours dun certain monde, et peut-être de beaucoup dautres personnes qui ont parfois malheureusement tendance à y recourir, et même tout un chacun sans qu'on y prenne garde. Il importe alors de le remarquer au moins après coup et de se situer par rapport à cette dérive dans laquelle on a pu se fourvoyer .
Le " grand style " revendiqué par Haldas, développé ou plutôt reçu par lui à travers l'expérience de l'écriture, se démarque du " beau style " qui est caractéristique du " bien parler " du français classique :
Le grand style est celui qui découle d'une recherche de vérité vivante, où tout l'être est engagé : Pascal, Nietzsche, Baudelaire etc. Le beau style, lui, est le pur souci de l'effet. Son signe : l'élégance ; Aragon. Le premier seul est innocent. Le second fleure toujours l'imposture. (MH, 213)
5. Un écrivain et une certaine culture française
Cest donc une certaine manière de parler française ainsi quune certaine culture française qui sont ici visées, lesquelles sont comprises à limage du français dit classique comme autant de pratiques déterminées par la recherche de leffet. On voit que cest plus une éloquence de leffet (un ton) et une culture de leffet qui sont ici incriminées que la langue et la culture propres à une communauté particulière. On trouverait ailleurs que dans la culture francophone, et, selon les termes de Haldas, française, la problématique de leffet et de lauthenticité.
Toutefois, on peut relever chez Haldas un rapport entre la culture française et la problématique de la recherche de leffet :
Un Français ne peut pas se mettre à parler sans penser à leffet quil va produire. (SA, 12)
Haldas en parle aussi dans sa Confession dune graine, toujours dans le chapitre consacré aux Deux langages :
Mais que jajoute ceci encore, car tout, dans le langage, se tient. Et sy reflète. Quand, par la suite, il mest arrivé, dans un autre domaine (que nous verrons), de travailler à Paris et dy vivre, quest-ce qui, entre autres, ma frappé dans la manière de parler des Parisiens ? Que chez eux aussi les mots senchaînent aux mots sans discontinuer. Sans relation non plus, pour chacun, avec le silence. Avec la terre intime. La terre en nous. Psychique. Cest comme un feu dartifice, où les mots sengendrent les uns les autres avec un art consommé verve, justesse, à propos, rapidité, drôlerie, le fameux " esprit " qui au premier abord vous éblouissent. Vous laissent confondu. Vous vous sentez, face à cette assurance, cette opportunité, ce brio, parfaitement balourd. Ce parler provoque, au premier moment toujours, une sorte deffervescence intellectuelle, qui donne limpression de lintelligence (mais, à y regarder de plus près, ne lest pas toujours...). Peu à peu cependant on saperçoit que ce langage, fait pour dominer et séduire, est aux antipodes de la parole, reliée, en sa lenteur, au silence. Venant se ressourcer dans le silence. (CGIII.1, 207-208)
De même cest un certain climat culturel que vise Haldas, lequel est lié à une certaine manière de parler, et donc en définitive à un certain usage de la langue :
La phrase de Camus. " Je ne veux pas dun Dieu qui torture des petits enfants ". Stupide, démagogie intellectuelle, typiquement française. Et pusillanime de surcroît et théâtrale. Qui na jamais parlé dun tel Dieu ? Il y a, dans la gravité de Camus et sa forme à lui délévation, outre de la pose, je ne sais quoi dadolescent super-doué, mais affligé du souci mal caché de leffet à produire. Ce que confirme lengouement de certains jeunes surtout à son endroit. (MT, 172)
Sartre, avec toute son intelligence, personnifie les limites de lesprit français en sa rationalité agile et prétentieuse. Fatalement étrangère, de surcroît, à ce qui en nous est abîme. (SA, 20)
Cest donc bien aussi le style qui est en jeu. Et par rapport à ce que Haldas comprend comme une exigence suprême, le fait de se laisser inspirer par une parole venue den deçà de nous, et allant au-delà, il rencontre une incompréhension chez ceux quil appelle parfois les " Français ", par le biais dune figure à nouveau radicalisante qui semble généraliser mais qui le fait, selon la poétique de Haldas, seulement à des fins de dynamisme de la pensée sans catégorisation abusive . Ce ne sont donc pas tous les Français, mais bien plutôt cette attitude soucieuse de leffet à produire que Haldas relevait déjà dans le français du XVIIe siècle, moule du célèbre français classique, ainsi que dans une certaine culture française :
Là où je note : " formule inspirée ", les Français, eux, disent : " ciselée ". Et là est la différence. Et le malentendu. (OE, 47)
Pour Haldas, il y a un certain malentendu avec un certain public français. Mais il préfère écrire comme il écrit au risque de ne pas être apprécié par tel lectorat .
Ceci dit, cela ne veut pas dire que le Français, obligatoirement, " par principe ", réalise un usage abstrait du langage. Une telle généralisation serait absurde, comme nous lavons déjà vu. Pour des raisons ne serait-ce que poétiques, un énoncé, compris comme une parole inspirée, na de sens que dans sa situation de production et de réception. Ce nest quen tant quil renvoie à un principe daltérité/unité que le langage a un sens. Le langage relie à lAutre dit Haldas, et par là aux autres êtres humains et aux autres choses. Le langage est relation à laltérité, et par là unificateur. Dès lors, un énoncé apparemment généralisateur ne généralise pas dans la mesure où son sens cherche fondamentalement à se relier avec ce dont il est question. Mais ces bonnes raisons poétiques nempêchent pas de se poser des questions à dautres niveaux sur le rapport entre Haldas et la France et en particulier avec Paris. Le rôle joué par ce pays et sa capitale sexplique pour les écrivains francophones par sa place centrale en ce qui concerne le monde de lédition, de la critique, des institutions, des prix et aussi du lectorat. Il y a de plus aussi des valeurs qui vont empêcher que des raisonnements généralisants, comme une remarque raciste envers tel peuple, ne se réalisent. On le voit, la pertinence poétique de la sensation intime est tout à fait reliée à un réseau langagier aussi qui présente une validité en dépit de sa structure en fin de compte spatio-temporelle et donc faillible. On ne peut pas dire nimporte quoi au nom de lincommensurabilité entre le langage et le sens.
Mais voyons que pour Haldas cette recherche délégance et de clarté, habituellement utilisée pour séduire et convaincre, peut quand même être mise au service de lexpression authentique de ses émotions, ou de ses réactions intimes à ce qui nous arrive, base de toute recherche de vérité. Simplement les risques sont grands de tomber dans la persuasion et la séduction. Ainsi, cette dame rencontrée par Haldas avait une manière de parler de sa vie personnelle qui " prenait, sans quelle le veuille, un caractère de vérité générale tel que son propos dépassait lanecdote individuelle ". Haldas comprend alors cette manière de parler comme étant proche de celle quil cherche à avoir lorsquil désire témoigner de phénomènes supra-individuels, universels, bref humains, dans ses chroniques entre autres, à partir de ce quil vit personnellement :
Oui, la manière de parler de Mme D. avait cette qualité, propre aux Français, de dire les choses les plus simples avec un langage dune telle justesse dans la propriété des termes, et le choix de ceux-ci, quil les porte, encore une fois, et si prosaïque que soit le sujet, à un haut degré de généralité et délégance. (OE, 128)
Cette valorisation positive dune manière française de parler nous aide à comprendre que ce français visant leffet, ce français de la puissance, est plus une manière de parler, existant dans toutes les langues, quune caractéristique permanente de toutes les variétés de français parlées par les Français. Cette manière de parler ne fait que manifester une des manières quont les hommes de jouer le jeu de la domination. Cest selon Haldas un français de pouvoir, et comment pourrait-il en être autrement sil provient du français parlé autour du Roi, et toujours entretenu par des gens de pouvoir ? Cependant, face au(x) pouvoir(s), face aussi et peut-être surtout au pouvoir que chacun de nous sommes toujours tentés dexercer, des démarches sont possibles, une apparaissant comme étant lusage dun style, ainsi que lont fait et le font des écrivains comme Ramuz, Haldas, etc. Mais une autre attitude face à la langue qui se détourne de la recherche deffet, de lusage du langage comme instrument de puissance, est précisément celle de ceux qui ne détiennent pas forcément la puissance dans notre monde, comme Ernest le jardinier du banquier. Ces gens semblent dès lors aussi posséder un style, leur style unique style qui est la seule modalité du passage de létat de meurtre à létat de relation et de communion humaines. Mais cest une modalité à la fois simple et complexe. Il est simple de parler de façon inspirée quand cela se donne, mais toujours complexe aussi, car nous sommes vite rattrapés par des enjeux de possession et de puissance.
6. Approche de la question de l'universalité
Haldas critique à ma connaissance en un passage des carnets une universalité propre à la culture française présentée ci-dessus :
Parler un jour, comme il convient, de la Suisse allemande. Et des Suisses allemands. Que les Suisses français sottement brocardent. Et dont les Français, bien entendu dans leur glorieuse universalité ! ignorent tout. (SA, 30)
On pourrait ainsi voir un lien entre, d'une part, le caractère abstrait d'un certain français, d'une certaine culture française, et, d'autre part, une certaine universalité. Chez Haldas, l'universalité n'est pas liée à la langue, contrairement à une certaine universalité française qui passe par une langue éloquente, rationnelle, recherchée dans les termes abstraits, etc. L'universalité au sens de Haldas se réalise à l'intérieur d'un dialogue où la parole de chacun est appelée à se laisser habiter par un principe d'altérité et d'unité. Mais pour qu'il y ait advenue d'une universalité, il faut que chacun passe par sa singularité :
[...] cest au terme de la singularité quon rencontre luniversel. Et le passage du vécu au dit nest rien dautre que celui du singulier à luniversel. Ou, si on veut, la transfiguration de la singularité. (TV, 98)
Une réflexion de l'Etat de Poésie présente de manière très complète la pensée de Haldas à propos du dialogue, interculturel en l'occurrence puisqu'il s'agit, dans L'intermède marocain, de parler de la relation entre le monde chrétien et le monde arabo-musulman :
Pour L'Intermède marocain, ne pas sombrer dans les idées touchant le conflit israélo-arabe. Mais partir toujours, comme cela est conforme à l'Etat de Poésie, de sensations, de sentiments éprouvés, d'intuitions au contact de la réalité quotidienne. Et à partir de tout cela réactions intimes, rêves, pressentiments et même divagations délirantes poser peu à peu les questions essentielles. Pareilles, en cela, à l'écume au sommet de la vague psychique. Et ouvrant continuellement, par là même, un débat en toi. Et chez l'éventuel lecteur. Si je dis, par exemple : voilà ce que je ressens devant tel aspect de la réalité arabo-islamique, et en particulier de telle réaction humaine parole ou geste cela signifie que je demande à un Arabe à un arabo-musulman ce qu'il pense de ma réaction, et comment il l'interprète. Qui peut m'éclairer et sur moi-même et sur cette réalité. Autrement dit encore : à partir de certaines différences reconnues, quel pas en avant pouvons-nous faire ensemble ? (PP, 61)
Le dialogue apparaît comme étant un processus dynamique faisant alterner lexpression des réactions intimes par rapport aux expressions de lautre. Chacun a à réagir en fonction de son intimité à ce que dit lautre. Ainsi, chacun saffirme mais en recherchant non pas ses intérêts directs, mais une voix intérieure porteuse dauthenticité. Cette écoute de lautre et le fait de sadresser à lui requièrent chez Haldas un usage du langage qui soit relié au domaine de lintériorité et de lintimité. Cest la grande critique que Haldas fait à un certain usage du langage quil dit être lapanage suivant une figure radicalisante des Français : une langue donc sociale, cest-à-dire rhétorique, séductrice (avec une recherche de leffet), et finalement puissante. Autant de caractéristiques qui ne vont pas de pair avec la caractérisation de lessentiel chez Haldas.
7. Conclusion
Tout en se sentant en relation de fidélité profonde avec Ramuz, Haldas ne s'en distingue pas moins sur la question du rapport à une collectivité avec ses caractéristiques territoriales, administratives, mais aussi géographiques, topographiques et mentales.
Bien qu'il dépasse infiniment sa condition, on sent néanmoins que C. F. Ramuz est vaudois. Par le seul fait qu'il imagine, réfléchit et se pose des questions à partir du pays de Vaud. Il plonge ses racines, profondément, dans cette terre qui est la sienne. Pour ensuite, en effet, de très haut la dépasser. Et, par là, rejoindre la condition universelle. Il n'en va pas du tout de même pour moi. Je ne me sens pas genevois. Je ne plonge nullement mes racines là où je suis, qui d'abord est une ville. Non une terre. Je suis donc, à cet égard, sans racines. Ou plutôt mes racines sont autres et ailleurs. Elles sont, à travers mon père et ma mère, dans la relation, encore une fois, entre la réalité grecque, vécue avec mon père, et une réalité mi-paysanne, mi-urbaine, en Suisse française, qui est celle de ma mère. Bref, une situation à nulle autre pareille. A partir de laquelle je dois me déterminer. Elle seule conditionnant ce que je peux sentir, penser. Ce que je vise à travers le fait d'écrire. Et même une manière d'écrire où les autres, ici, en Suisse française comme en France, ont de la peine et je les comprends à se reconnaître.
Suis, malgré tout, de la famille des éternels étrangers. Et des sans-racines. Famille sans foyer. Sans patrie. Sinon en elle-même. Il y a quelque chose de juif là-dedans. Mais pas d'Israélien. Et peut-être est-ce là une des raisons de mon attachement au Christ, qui n'ayant plus ni famille, ni patrie (qu'il a dépassées, ou reniées) est avec tous et avec chacun en particulier. C'est, à vrai dire, dans cette relation à chaque être humain, hors de ses appartenances, que je reconnais ma patrie première. Il serait temps toutefois que je mette ces choses au net. Pour moi d'abord. Mais aussi pour tous ceux qui se sentent, comme moi, perdus souvent. (PP, 79)
La patrie de Haldas, son appartenance sociale, consiste en un réseau de relations effectives ou imaginées. C'est une patrie poétique.
Un des grands enjeux présents dans la problématique étudiée ici à propos des usages du langage est celle du type de collectivité qui est proposé. Avec Haldas, on a à faire à un écrivain qui propose avec une certaine radicalité le primat de lauthentique sur le reste. Lauthenticité étant comprise et expérimentés comme une relation dêtre à être hors de tout jeu de persuasion, de séduction, le lien social en viendra à être valorisé seulement comme une relation intime entre êtres ayant pour propriétés dêtre cachées (intérieure aux êtres), obscurs et invisibles par rapport aux phénomènes de groupes qui sont visibles sur la place publique. Ainsi, Haldas critique tous les processus de masse, dont la séduction, le pouvoir, etc. Il critique aussi les institutions, dont les églises : " Qui touche les masses, en fait, natteint personne. Le pape etc. Qui pénètre en chacun est, lui, en général, ignoré des masses. " (PP, 163) Je pense quil faut y voir le point de vue radical dun homme versé dans la difficile épreuve dêtre en relation avec lessentiel quil comprend comme étant antinomique avec le monde terrestre, à linstar de Pascal que Haldas cite à plusieurs reprises. Il encourage par là à aller vers plus dessentiel, mais ce nest pas pour autant quil dit quil ne faut participer à aucune institution, ou à aucun groupe qui organisent notre vie en collectivité. Tout au plus, il ne se prononcera pas sur laspect positif minimal de certains processus sociaux qui permettent aux gens de vivre en relation de " bon voisinage " les uns avec les autres. Il essaye de pousser au maximum vers un approfondissement relationnel qui nest pas forcément de vivre toujours en société, ni seul dailleurs. Il remplit une fonction comme il le dit de " Scribe " de lessentiel, et appelle les autres à se situer par rapport à ce quil dit sans quil y ait obligation de leur part à adhérer .
8. Bibliographie
Textes de Georges Haldas
Chroniques :
BP Boulevard des Philosophes, 1978 (Rencontre, 1966).
CEA Chute de létoile absinthe, Paris, Denoël, 1972.
MC La maison en Calabre, 1983 (Rencontre, 1973).
CSO Chronique de la rue Saint-Ours, 1987 (Denoël, 1973).
PM Passion et mort de Michel Servet, chronique historique et dramatique, 1975.
LC La Légende des cafés, 1976.
CGI La confession dune graine, I : Lémergence, 1983.
MI Massacre et innocence, coll. le Rameau dOr, 1983.
CGII La confession dune graine, II : Conquête matinale, 1986.
GAH Le grand arbre de lhomme, choix de chroniques, Cognac, Le temps quil fait, 1988, avec le texte douverture, Dans la vallée du carnage : le murmure de la source, pp. 9-17.
MR Mémoire et résurrection, chronique extravagante, 1991.
CGIII.1 La confession dune graine, III.1 : Lécole du meurtre, 1992.
CGIII.2 La confession dune graine, III.2 : Meurtre sous les géraniums, 1994.
LG La Légende de Genève, 1996.
MM Marie de Magdala, Montrouge, Nouvelle Cité Prier et témoigner, 1997.
LTD Le Livre des trois Déserts, Montrouge, Regard Nouvelle Cité, 1998.
LE Lumières denfance, avec des photographies de Jean-Marie Todesco, 1998.
ULG Ulysse et la lumière grecque, 1998.
Carnets :
MH Les minutes heureuses, Carnets 1973, 1977, avec le texte douverture, De létat de poésie, pp. 9-47.
TV Le tombeau vide, Carnets 1979, 1981, précédé de Précisions, pp. 9-11.
RA Rêver avant laube, Carnets 1982, 1984.
CT Le coeur de tous, Carnets 1985, 1988.
CD Carnets du désert, Carnets 1986, 1990.
SA Le soleil et labsence, Carnets 1987, 1991.
PP Paradis perdu, Carnets 1988, 1993.
OE Orphée errant, Carnets 1989, 1996.
MT Le maintenant de toujours, Carnets 1995, 1997.
Autres livres
Gérard Genette, 1991. Fiction et diction, Paris, Seuil.
Philippe Lejeune, 1975. Le pacte autobiographique, Paris, Seuil.
Jérôme Meizoz, 1997. Ramuz, Un passager clandestin des Lettres françaises, Carouge-Genève, Zoé.
, Ramuz critique ou " lémotion dêtre affronté ", préface aux Critiques littéraires de C. F. Ramuz, Genève, Slatkine, 1997
Charles-Ferdinand Ramuz, Raison dêtre, Lausanne, Éditions de lAire sous légide de la Fondation C. F. Ramuz, 1978 (1914).
, Un coin de Savoie et autres textes du la Savoie, Aigre, Séquences, 1989.
, Deux lettres, Lausanne, LAge dHomme, 1992.
, Paris (notes dun Vaudois), Lausanne, La guilde du livre, 1938.
, Critiques littéraires, éd. par J. Meizoz, Genève, Slatkine, 1997.
Paul Ricoeur, Du texte à laction, Essais dherméneutique II, Paris, Seuil, 1986.
9. Annexes
DHaldas sur C. F. Ramuz
Trois lignes de C. F. Ramuz, et on sent quon est dans le solide, le granit. A quoi tu nes jamais parvenu. (CD, 40)
Un des signes, à mes yeux, de la grandeur de C. F. Ramuz (parmi dautres) : quil soit très mal compris par la majorité des Français. Et peu connu. (CD, 76)
Le langage et la parole
Aussi, parler deux, pour lui, et les faire parler, en un " bon français ", tel quon lenseigne à lécole (hérité du XVIIème siècle en France) na aucun sens. Pire : ce serait, selon lui, les trahir. Alors que, justement, il veut leur être, avant tout, fidèle ; et, pour ce la même, fonder un style à leur " ressemblance " : un style par lequel tout lêtre de lhomme sexprime, et non seulement la tête. Ce quil appelle, en loccurrence, lécriture-geste, proche du langage parlé, qui doit faire participer le lecteur ; et quil oppose à lécriture-signe, uniquement destinée, elle, à expliquer. Jamais, à vrai dire, on ne sest mieux rendu compte de la nature de cet effort, quen voyant la manière dont certaines uvres du poète vaudois, il y a quelques années, ont été adaptées à la télévision.
(TÉRF, 100)
Le français de France
Chaque fois que je lis un journal français (pratiquement tous les jours !) je mesure labîme qui me sépare dune certaine manière dêtre française. Je ne juge personne. Je constate. Un abîme que je sens infranchissable. Tenterai, un jour, déclairer, si on peut dire cet abîme (dans la suite de La Confession dune Graine). (CD, 93)
Style
Un style qui serait fait de cette délibération intime que nous poursuivons tout au long de notre vie au gré des circonstances. Ressassements ; questions quon se donne à soi-même. Rejets puis reprises de ces mêmes réponses. Nouvelles questions, elles, sans réponse. Bref, le murmure de ce fleuve, qui est la vie en nous, et est tellement nous-mêmes, quon nen peut quasi rien exprimer. Mais quon écoute tout en poursuivant notre monologue intime, etc. (CD, 51)
Léloquence
Remarquables propos de Marthe Robin à Jean Guitton concernant lécriture : " Vous ne devez pas chercher à bien écrire, à faire de léloquence. Léloquence, cest tout différent de la parole. Léloquence cest humain, la parole est divine. Pour bien parler, vous navez quune chose à faire ; être absolument vous-mêmes. " Et à Marcel Clément elle avait, en toute simplicité, déclaré : " Votre livre, vous ne lavez pas assez souffert. " Tout cela, à vrai dire, qui, depuis pas mal de temps et bien avant davoir entendu parler de Marthe Robin a été pour moi un peu le pain quotidien. A savoir : nécrire quen fonction de la plus grande fidélité à soi-même. (PT, 48)
Séduction
En ce qui concerne le jeune paysan : un vulgaire moyen de séduction (TÉRF, 82)
Tout désir de séduction me paraît aujourdhui vulgaire, bas et ridicule. Rien qui nous dégrade davantage. En ce quil vise à la fois la puissance et la jouissance. Et la première lemportant, en fin de compte, sur la seconde. La relation véritable aux êtres commence donc au-delà de cette vile manuvre de possession ou, plus précisément, daffirmation du moi. Bref, la conscience pervertie. (PT, 181)
Contrairement à ce que chacun peut penser, cest une grâce que de ne pas avoir un pouvoir de séduction. Cest autant de lâchetés et de crimes quon ne commet pas. (PT, 155)
Spectacle
Notre relation à Dieu la Source ne concerne que nous. Surtout ne pas en faire état. Et moins encore étalage. Bref, tomber dans ce quil y a de plus contraire à la réalité intime : le spectacle. (CD, 45)
(CD, 46)
La folie, oui, plus forte que nimporte quelle sagesse. Mais pas nimporte quelle folie. Seulement celle qui passe par la Source pour rejoindre les hommes. Cette folie-là nétant pas spectaculaire. Impliquant en particulier une discipline rigoureuse, mais quon simpose librement. Et qui se dissimule souvent sous une apparente régularité de vie. (PT, 20)
Théâtre
Céline et Bloy me frappent par la vigueur, à la fois, et la drôlerie de leurs expressions. Ce sont dextraordinaires écrivains. Je les admire. Mais, tout au fond, ne les aime pas. Leur hargne leur cache trop daspects de la réalité. Trop de théâtre aussi chez lun et lautre. A lopposé dun Tchekhov. Qui jamais ne me lasse. Alors que les autres, oui. Et assez vite même. (CD, 75)
Médias
Ces journalistes qui sont comme les concierges de lévénement. (CD, 50)
Comment ne pas être écrasé, aujourdhui, par une certaine épaisseur et vulgarité des médias. Il y faut des nerfs dacier. Mais comment, avec ces nerfs dacier, rester sensible ? (CD, 51-52)
La presse, en Suisse française, de plus en plus inepte. Une véritable entreprise dabêtissement. Aux ordres de la TV. Le moment donc, plus que jamais, de rester exigeant. (CD, 52)
Briller
Qui cherche à briller na plus besoin de relation avec la vérité. Jaime à cet égard le mot du Tao selon lequel " ce qui brille néclaire pas mais aveugle ". (PT, 87)
Non-recherche de leffet
Il est trop évident que celui qui écrit pour le public, joue la comédie. Ne peut que la jouer. Même Céline par moments (son souci de leffet). Proust, non. Il y a chez lui une exigence plus quépuisante de vérité. Si effrayante soit-elle. Il ne fait pas la plus petite concession. Ni à lui-même, ni au lecteur, à qui on sent quil ne pense pas ou, sil y pense, à qui il se doit dêtre plus fidèle encore à lui-même. Inutile de dire que je me sens, toutes proportions respectées, de son côté. Dire ce qui est ou ce qui nous paraît tel contre soi-même, sil le faut, et pour personne. Et que si les autres, en vous lisant, se reconnaissent, tant mieux. Ce seront sans doute de vrais lecteurs. Comme aimantés par la part de vérité contenue dans ce quils ont lu. Des frères, si jose dire, en vérité. (CD, 37)
Surtout ne pas chercher lapprobation dautrui. Ne pas cherche non plus à lamuser, ni à lémouvoir. En un mot, à plaire . Chercher seulement à dire, au plus près de ce quon sent, les choses. Avec le plus de fidélité. Qui est déjà un commencement de vérité. Et par là même un commencement de relation véritable. (CD, 49)
La recherche de leffet est ce qui résiste le moins au temps. Et la plupart, aujourdhui, dans les médias ou ailleurs recherchent le plus grand effet. Cest lobsession de " frapper chaque fois un grand coup ". Qui est, le plus souvent, un grand coup dépée dans leau. (CD, 63)
Leur paralysie venant de ce que, sans cesse, au lieu de faire de se donner entièrement à ce quils font ils pensent au résultat. A leffet de ce que peut produire ou ne pas produire ce quils font. En le comparant par anticipation à ce que dautre quils admirent ont fait. Avec la peur de ne pouvoir les égaler ou de se trouver ridicules par comparaison. Leur fausse modestie reposant sur un pur rapport de force. Bref, au lieu de perdre en ce quils font, ils ne soublient pas. Le moi, en eux, irréductible. (PT, 12)
Aller au bout de ce quon aime. Sans se préoccuper du reste. (PT, 21)
Le héros véritable nest pas celui des exploits. Il est celui qui est loyal avec lui-même et avec les autres. Et jour à jour, dans lombre, et sans se soucier des effets ni des résultats, travaille. (PT, 46)
Le véritable progrès, chez un être, se fait en silence. Et le plus souvent à son insu. Parce que dans les profondeurs. Ce sont les autres qui peuvent en apercevoir les effets. Pas nous-mêmes. Ce qui serait, une fois de plus, dérision. Et théâtre. (PT, 46)
Cest quand on écrit pour soi seul, que les autres souvent peuvent le mieux se reconnaître. (PT, 77)
Horreur dans lécriture, des éclats, des effets, du souci de leffet. Ce qui mimporte, avant tout, cest la justesse. Du ton naturellement. Car là où il y a la justesse, il y a un chemin de vérité. (PT, 91)
Dire exactement le plus exactement possible ce quon croit être essentiel. Sans se préoccuper de ce que les autres en peuvent penser, nous assure une totale liberté. Au nom de laquelle, précisément, nous respectons celle des autres, en nous refusant à imposer ce que nous considérons comme essentiel, pour le proposer seulement. Ce qui laisse à autrui la liberté dadhérer à ce que nous proposons ou de le refuser. Et nous de garder notre liberté à légard de ladhésion ou du refus dautrui. (PT, 109)
Et plus que jamais persister dans leffort. Sans se préoccuper du résultat. (PT, 116)
Un effort louable doit être jugé en fonction de sa sincérité, de son intensité, de sa visée. Non de ses résultats. (PT, 118)
En ce sens également, plus je me sens gagné par la destruction, plus grande est mon énergie pour écrire. Avec cet avantage inappréciable, en loccurrence, quon écrit sans plus aucun souci de la qualité de ce quon écrit, et moins encore de leffet que cela peut ou ne peut pas produire. Mais pleinement selon ce quon sent. Autrement dit, en toute liberté. Celle même que nous donne lexpérience de la perte. (PT, 129)
Travailler dans lombre. Travailler dans le silence. Travailler sans penser une seconde aux effets, aux résultats. Il faut semer la graine. La moisson si moisson il y a ne nous appartient pas. (PT, 154)
La recherche de loriginalité, incompatible avec celle de la vérité. (PT, 170)
Paraître, morale " sociale "
la violence inhérente au " système " dans lequel vit la famille Damon : richesse, liée au pouvoir, avec un code de morale purement sociale, formelle, fondée sur le paraître, le quen dira-t-on ; en parfaite opposition, donc, avec la loi damour inconditionnelle dont vit et dont mourra Aline et qui, jusque dans ses aberrations, est celle de lêtre. (TÉRF, 84)
Ne travailler quà partir de ce qui nous est donné. Le reste nest quartifice, volonté de paraître, fabrication. (CD, 29)
Ce qui mempêche parfois dêtre lâche, ce nest pas le courage. Cest lorgueil. De ne pas vouloir paraître lâche. (PT, 74)
Paraître dans un sens positif
Lair. Simplement lair. Tel moment. Les feuilles. La lumière. Une conversation. Un bonjour. Les êtres. Lun qui sort, lautre qui entre. Lineffable dans le moindre détail. Une telle surabondance de tout dans le silence, que, sans rien en laisser paraître, on éclate. (CD, 71)
Société
Jaime les êtres, disait encore le Scribe. Je naime pas la société. (PT, 80)
Ne pas accepter est bien plus fort que se révolter. Car il y a, dans la révolte, le secret espoir que les choses puissent réellement changer. Rien de cela dans la non-acceptation des réalités de ce monde. Aucun espoir. Mais une confiance dans la réalité ultime, qui ne correspond en rien aux nécessités de ce monde. Il faut, encore une fois, une lâcheté incroyable une servilité pour entériner le fait établi. Ce que les Grecs appelaient " nécessité ". (CD, 43)
Institution
Pour qui a soif de vraie vie, notre époque, à certains égards, est un désert (mais quelle époque ne lest pas ?). Reste que cest à nous, précisément, à chacun de nous, loin de toute instance officielle, institutionnelle ou médiatique, de trouver des points deau. Et, en eux, leau vive de la Source. (CD, 68)
Culture
Un état de culture véritable autrement dit, pousser à lextrême le sens de lautre finirait par rejoindre presque la sainteté. (CD, 59)
Chose curieuse, ce ne sont pas les gens de tous les jours comme on dit qui me paraissent vulgaires, mais les notables, souvent, les politiciens, les technocrates ou les tenants de ce quon appelle la culture. De par le contraste entre leurs propos et leur être réel. (PT, 79)
Conception du dialogue pour Haldas
Conception de son travail
La France ou les Français
Certains Parisiens qui, dans leur affabilité même, vous font sentir à quel point vous navez, à leurs yeux, aucune importance. (MH, 56)
Le côté intellectuel des Français : ce qui a longtemps fait leur force est devenu, aujourdhui, une faiblesse. (MH, 92)
Montrer aux Français, un jour, que tu nes pas quun " pointilliste " attardé. (MH, 134)
Pour comprendre ce qui se passe, question littérature, en Suisse française si cela peut avoir un quelconque intérêt il faut considérer trois époques distinctes : 1° Avant C.-F. Ramuz. 2° De Ramuz à la guerre de 39. 3° A partir de la guerre de 39 : la revue Rencontre et la situation présente (quelle annonçait). Ceci dit, les écrivains travaillant en Suisse française sont purement et simplement ignorés ou alors triplement dédaignés : 1° Par les Suisses français eux-mêmes qui nont loeil, encore, que fixé sur Paris ; ce qui se fait à Paris, ce qui vient de Paris. 2° Par les Français ; et notamment les Parisiens. 3° Par les Suisses-allemands ; dune part, en raison de la différence de langue ; et, de lautre, parce quen Suisse allemande, également, on ne considère, question expression française, que ce qui se fait à Paris. Les Suisses français apparaissant, à leurs yeux, comme des sous-produits. Il ny a pas de situation, comme on voit, plus défavorisée. Bonne raison pour sobstiner. Du moins en ce qui me concerne. (MH, 235-236)
Mais venons-en maintenant à l'expérience à l'étranger : soit, pour Belet, la Savoie (quatre ans), où il fait la rencontre de Duborgel et de l'amitié ; puis le séjour à Paris (deux ans). On n'aura pas de peine à reconnaître, en ces pages, cette " veine comparative " propre au XVIIIe siècle et, plus particulièrement, pour ce qui nous concerne, Rousseau : comparaison entre le pays de Vaud et la Savoie, touchant la religion, les conditions de vie, les murs. Mais surtout comparaison avec Paris, où Belet se sentira, au premier abord, comme jadis Saint-Preux, " un étranger, un provincial, un solitaire ". Mais alors que l'amant de Julie se mit à fréquenter les beaux esprits, et les salons, Samuel, lui, évolue dans les milieux populaires, travaillant comme charpentier chez Lagardelle, rue Campagne-Première (où habita Ramuz !) ; discutant, le soir, chez le marchand de vin, buvant, observant gens de toutes sortes : dont cette amie de Duborgel qui fait la retape... Bref, il vit ses expériences parisiennes au niveau élémentaire, non à celui de la culture. Mais le circuit, en définitive, sera le même, qui permettra au nouveau venu " le Suisse ", comme disent les Français avec une éternelle et stupide nuance de mépris d'affronter une réalité humaine que, jusque-là, en fait, il ignorait : la lutte sociale d'abord, et la guerre (de 1870), qui le fera rentrer au pays. Le lecteur sera particulièrement attentif, ici, aux réactions de Samuel Belet lors du meeting populaire, où l'a emmené son ami Duborgel ; et à l'issue duquel il refusera de suivre celui-ci dans ses " idées ". Refus complexe, à vrai dire, et caractéristique, au-delà même de l'écrivain vaudois, d'une certaine mentalité helvétique : méfiance paysanne de l'aventure ou de ce qui paraît tel ; de l'idéologie ; du verbalisme, entendez : une certaine éloquence française. Les petites phrases de Belet, à cet égard, ne trompent pas. C'est bien C. F. Ramuz qui parle : " Je n'aime pas les mots... j'aime les choses ". Comme Verga, le sicilien. Comme le poète libanais disant : " Chercher sous la paille des mots le grain des choses ". [...] (TÉRF, 94-95)
Le film que nous devions lui consacrer [à Rousseau] impliquait donc lobligation première de toucher un nombre considérable de personnes pour qui le nom même de Rousseau est à peine connu, ne représente rien ou alors ne suggère que des notions vagues, équivoques, absurdes parfois ou sottement partisanes. Rousseau ? Ah celui qui a abandonné ses enfants ou celui qui se promenait dans la nature avec un herbier. Un rêveur inoffensif sorti dun album de Töppfer ou alors, plus récemment, un hippie avant la lettre, un contestataire genre Mai 68 et, pourquoi pas, une figure de bande dessinée. Les Français brillent particulièrement dans ce genre dexercices. (De Jean-Jacques à Rousseau, préface au livre Les chemins de lexil ou les dernières années de Jean-Jacques Rousseau, scénario du film de Claude Goretta et de Georges Haldas, 1978, p. 7)
Je nai ni le brio, ni lesprit, ni le degré dabstraction quil faut avoir pour plaire aux Français. Ni ce conservatisme, en eux, sous des airs perpétuellement frondeurs. Qui en fait des êtres prudents et toujours adaptés au milieu jusque dans la fronde. Eh bien tant pis. Je ne plairai pas aux Français. Et me passerai de leur approbation. (TV, 130)
Plus je revois Paris, mieux je sens et je sais ce que jai à dire, qui nest pas de Paris. Mais dont Paris maide parfois à mettre au point la manière de le dire : finesse et rigueur, économie des moyens, équilibre des forces, justesse de la touche etc. (TV, 131)
Ne me sens à laise je veux dire : à niveau avec langoisse et le sourd tragique de la vie que parmi la rauque humanité précisément. Comme au café ce soir. Silence des clients. Ou bien, tout à coup, leurs chants, leurs vociférations, leur sommeil divrognes. Et le maintien immobile de la grosse serveuse. Angoisse. On dirait que quelque chose va exploser. Mais ça nexplose pas. Regain dangoisse. Mystère de ces vies obscures, de la mienne parmi elles. De la mienne parmi elles. De la vie elle-même. La parole elle-même ici na plus cours. Ça vient de trop loin. Mais là est ma patrie. Ma maison psychique : ce qui jamais ne peut être dit. Et que lhomme, en moi, qui écrit et parce que cest impossible cherche à sans cesse dire. Ce climat, je ne le trouve pas en France. Seulement ici. Rendre compte de cela dans l'article que C. F. ma demandé pour Le Monde . Et montrer que cest pour cela et par cela justement que jécris. Ce qui, en leur langage, revient à dire : " Écrire en Suisse ". (TV, 135)
[...] Du secret de la province française aux richesses souterraines, spongieuses et qui font penser aux truffes. [...] (TV, 200)
Cela dit, cent fois le désert dici, laridité, la nuit, plutôt que le brio et la complaisance, la lucidité exhibitionniste, léclat et la corruption du milieu parisien. Que le jeu du doute intelligent, la dérision de commande, le permanent souci de dominer par la culture, largent, lintelligence. Oui, briller et jouir. Ici, dans la solitude, la non-audience, on est au moins au face-à-face. On ne peut se faire illusion. Amoureux de la vérité, je sens bien tout ce qui me sépare delle. Le paradoxal étant que cest de ce manque de ce défaut que je tire ma consistance. Mon apparente consistance. Car dessous... Supplice, en outre, dêtre comme automatiquement séparé de ce quon aime le plus chez les autres : créativité, bonté, courage. Comme si lélan même de cet amour, par une sorte de malédiction, tournait sans cesse à fin contraire. Suscitait labsence dans le moment même où lon croyait toucher à la présence. Malédiction intime, organiquement liée au projet décrire. Et au fait dêtre. Le premier, miroir du second. (TV, 206)
Rien que je déteste comme la virtuosité psychologique et le brio de la formule. Qui font la fortune des écrivains français. (TV, 213)
Ce refus de la complaisance qui est la forme la plus subtile, la plus pernicieuse, de la complaisance. En tant que ce refus se donne en spectacle. Veut donc être admiré. En quoi les Français sont passés maîtres. Qui ne cessent ne nous jouer la comédie de la hauteur. (TV, 221)
Toute la question, dans l'État de Poésie, est dentreprendre le voyage de lapparence à lêtre (lapparence étant déjà être). Un seul écrivain, en France, a su faire ce voyage : Bernanos. Sartre, avec sa formule " lêtre est la somme des apparences " est loin de compte. (TV, 222).
Cette lucidité des Français, dont ils se targuent, et qui les prive souvent des ressources, inestimables, de la naïveté. Laquelle dépasse toute habileté. Mais dont ils se gaussent. Ayant peur, toujours, dêtre dupes. Si peur quils finissent par le devenir. On dirait quils se dédouanent par avance de ce quils énoncent. De crainte quun plus malin ne les piège. Et la faiblesse de leur incomparable maîtrise verbale est là. Baudelaire seul qui considérait les Français comme nayant aucun sens poétique ayant fait léloge quil fallait de la naïveté. (RA, 54-55)
[...] Genève. Ville dite internationale, à lextrémité de la Suisse française, mais entourée, chose très importante, par notre voisine la France, comme une île ou plutôt une presquîle ! par la mer. (CGI, 11)
Tous ces vrais poètes qui, Dieu merci, ont mal fini. Hugo seul, en France, jusquen ses obsèques, a connu lapothéose. Malaise. Mauvais signe. Et très juste, à ce propos, le mot de P. O. le peintre yougoslave : " Cest trouble ".
[...]
Il y a en France, un snobisme de la folie, de " laventure intellectuelle " etc. qui s'accommode très bien de la tendance à établir des catégories. A tout étiqueter. Lexpression, parfaite en ce sens, étant celles des " poètes maudits ". On est tranquille. On a classé la malédiction. On peut briguer lAcadémie. (CT, 80)
Là-propos perpétuel des Français des Parisiens plutôt exténuant. Toujours tout savoir. Avoir le mot sur tout. Étre informé de tout. Ah les dessous ! Avoir tout compris avant que cela se passe (on connaît le schéma, le numéro, le truc). Et surtout montrer quon a compris. Mieux que vous autres, demeurés, hors de Paris. Qui nexistez que si on veut bien parler de vous. (CT, 85)
A une terrasse, ici, le soir. Seul. Comme à Paris. Pas besoin de voyager. Suis à Paris. Sans le snobisme de Paris. (CT, 156)
Droits de réponses à la TV. Étonné chaque fois dentendre parler ces Messieurs de Paris. De leur virtuosité verbale, qui na dégale que la pauvreté de ce quils disent. Avec de surcroît, le sentiment quils ne font pas corps avec ce quils disent. Quils se donnent à eux-mêmes le spectacle, autant quils le font pour les autres. (CT, 170)
[...] en France, aujourdhui, où tout est sec, à la fois, abstrait et tendu. Prétentieux. (CT, 174)
[...] la misérable production littéraire en France. Sans racines. Sans foi. Ni nécessité. (CT, 182)
Quand un Parisien dénonce le parisianisme, cest, en général, le comble du parisianisme. (CT, 184)
On dirait que les Français nentrent jamais réellement en contact avec ce qui nest pas eux. Avec lautre en tant que tel. Qui ne les intéresse guère, en dépit des apparences. Un feint intérêt. Enfermés quils sont dans lidée conventionnelle le plus souvent quils se font des autres. Persuadés, en outre, dêtre au centre de luniversalité. Mieux : dêtre luniversalité même. A partir de quoi tout est périphérique. (CT, 185)
[...] Dire tranquillement à mon retour ce que jai détesté dans ce film qui, à travers son comique forcené, résume à lui seul non seulement les défauts et les carences du cinéma français aujourdhui lamentable, comme la littérature mais encore un certain esprit ou plus exactement un état desprit français. Où sous le trait frondeur, et les bons mots qui font mouche, se perpétue une incroyable hiérarchie dans les conventions. Dont le personnage de Gabin est comme un concentré populaire. Celui qui, même quand il perd en apparence , gagne à tout coup à cause de ses répliques, savamment ciselées. Et à travers lui la France, qui elle aussi, quoi quil arrive, et même quand elle est en pleine dégringolade, est gagnante à tout coup. Son " panache " etc. (CT, 217-218)
Hugo ? Le type du " grand poète " quil fallait à la France. Rhétorique et social. (CT, 298)
Pascal. Le plus grand de tous pour moi en France. Avec Baudelaire. Mais trop d" esprit français " encore en lui. Quelque chose dorgueilleux jusque dans lhumilité. De dominateur jusque dans le refus des grandeurs de ce monde. Dintellectuel aussi dans la part faite à la grâce. On se sent trop, auprès de lui, des nains. Pas sûr que ce soit un grand encouragement, toujours, pour " aller à Dieu ". (CT, 322)
Tagor : " La Tour Eiffel est un point dexclamation que les Parisiens se sont mis eux-mêmes pour se féliciter. " (CD, 9)
Rire de ses misères. En cela, les Français sont remarquables. Les Anglais aussi. Encore que dune autre manière. Les premiers, avec esprit ; les seconds, avec humour. Subtile différence de tonalité. (CD, 17)
Cela dit, le style à la dynamite du même Céline mimpressionne, en même temps que, très vite, il me lasse. Parce que continuellement au paroxysme. Je ne partage guère, en outre, son sentiment de la vie, des êtres, des choses. Il habite, pour moi, une autre planète. Il y a en lui un côté Français moyen mais de génie : doué dun exceptionnel pouvoir dexpression. Mais un propos comme : " Je naime pas les échecs ", me le rend parfaitement étranger à ce qu je pense. A ce que je crois. (CD, 34)
Admirable écrivain, Céline, le seul en France, avec Proust et Bernanos et bien sûr, ici, C. F. Ramuz chez qui on sente une combustion totale de lui-même dans lécriture. Mais il y a tout de même, ici et là, et contrairement aux autres, un peu de cinéma. Éviter cela. (CD, 50)
Céline écrivant à Paulhan quil se sent " effroyablement français ". Hélas. (CD, 75)
Un des signes, à mes yeux, de la grandeur de C. F. Ramuz (parmi dautres) : quil soit très mal compris par la majorité des Français. Et peu connu. (CD, 76)
Céline encore. Beaucoup trop social et français (peu métaphysique donc) dans ses fureurs mêmes et son anarchisme. Pas assez critique non plus à légard de lui-même. On dirait presque, par moments, quil a bonne conscience. Et que tout lui est dû. Mais je sais : tout est, chez lui, bien plus complexe. Et ce nest là, de ma part, quimpression fugitive et partielle. (CD, 79)
Article de Poirot-Delpech, dans " Le Monde ", sur la mort de Simone de Beauvoir. Sentimental, vain, flagorneur. Un modèle de la pommade français académique. (CD, 80)
Un Français ne peut pas se mettre à parler sans penser à leffet quil va produire. (SA, 12)
Le quotidien aura été mon royaume. Pour la réalité ultime quil cache à la fois, et révèle. Cest en cela, et pour cela, que je me sens proche des Russes. Et non des Français, soucieux délégance et desprit, en raison de cette peur chez eux véritable maladie sociale dennuyer. Et dêtre ridicule en ennuyant. Cette peur même, en fait, les rend ridicules. Quun de mes livres leur tombe des mains ou quils haussent les épaules, en le lisant, peu donc mimporte. Dès linstant que jai conscience davoir été fidèle à cette voie qui est la mienne. Et dans laquelle je marche à la manière non dun courtisan mais plutôt dun paysan. (SA, 17)
Sartre, avec toute son intelligence, personnifie les limites de lesprit français en sa rationalité agile et prétentieuse. Fatalement étrangère, de surcroît, à ce qui en nous est abîme. (SA, 20)
Chaque jour qui passe méloigne un peu plus de la France et des Français. Quelles que soient, je le répète, leurs qualités. (SA, 44)
Limportant, cest, en écrivant, de ne pas surtout pas chercher le sensationnel. Lextraordinaire. Seulement dêtre fidèle à ce quon sent et pense. Bref, être vrai. Ce qui nest jamais spectaculaire. Car complexe à linfini est chaque parcelle de réalité. Chercher à être vrai, en ce sens, cest déjà aller à contre-courant de presque tout qui sécrit aujourdhui en France. Où prime précisément lexceptionnel ou, si on veut, loriginalité à tout prix. Et par là même le spectaculaire. (SA, 56)
Un article, en France, dans je ne sais plus quel journal, à propos de La Légende des Repas. Sous la rubrique " Vite lu " (tout un programme), et dans lequel je suis traité d" incorrigible bavard ", de " grand gourmand " ; et où on conclut quaprès lecture on a envie de " retourner aux fourneaux ". Chère France. (SA, 132)
Sans naïveté, une certaine naïveté, pas de force créatrice. Et cest là quà Paris la chatte a mal au pied. On ne veut jamais passer pour un naïf, autrement dit, dupe. Et par là même on lest. Dans la mesure où lessentiel, dans ces conditions, vous échappe. Car lessentiel requiert avant tout un don de soi sans arrière-pensée, ni calcul. Une forme donc de naïveté. (PP, 164)
Là où je note : " formule inspirée ", les Français, eux, disent : " ciselée ". Et là est la différence. Et le malentendu. (OE, 47)
Il y a malgré tout, chez Claudel, une suffisance quasi organique, et en cela, il faut bien le dire, très française, qui nuit à son lyrisme. (OE, 89)
Une garderie denfants dans un Centre. Où une petite fille de quatre ans, voyant étendu un môme de son âge, se met à califourchon sur lui en disant textuel : " On va faire lamour ". Et la monitrice a dû, tandis quils esquissaient des ébats, doucement les séparer, en leur expliquant je ne sais trop quoi. Non sans remarquer cependant que les petits avaient paru soulagés par son intervention. Et dans la même journée, le soir, lévocation par la barmaid dun réfectoire où elle travaille, et où, faute de personnel, il ny a que des Noirs, des Tamouls et des Turcs. Me fait part de leur totale apathie, de leur indifférence à tout. Une incroyable négligence dit-elle encore dans le travail : saleté, indiscipline, désordre, cassant la vaisselle à qui mieux mieux. Celle qui me raconte indignée la chose est française, mère de famille, superactive. Enjouée, de surcroît, et aimable ; pas bornée en apparence ; et qui néanmoins déclare en fin de compte : " Je ne suis pas raciste, mais quand je vois ça, je finirais par le devenir. [
] (OE, 121)
Oui, la manière de parler de Mme D. avait cette qualité, propre aux Français, de dire les choses les plus simples avec un langage dune telle justesse dans la propriété des termes, et le choix de ceux-ci, quil les porte, encore une fois, et si prosaïque que soit le sujet, à un haut degré de généralité et délégance. (OE, 128)
Une certaine suffisance, chez les Français, congénitale, gâche par malheur leurs plus hautes qualités. Leur exhibitionnisme social affectant jusquà leur langage. Et commande ses défauts comme ses vertus. Une clarté le plus souvent artificielle, mais, en même temps, concision et élégance. Sans parler de lesprit, toujours en éveil, pour ne pas ennuyer et plaire. Aux Dames en particulier etc. (OE, 162)
[...] nous avions échangé avec M. F. et un invité français terriblement français : rhétorique, intellectuel, abstrait, et comme marchant sur des ufs en son langage toute une série de propos. Divergents avec ceux de linvité français ; convergents avec ceux de M. F. (OE, 232)
Couples desprits antagonistes et complémentaires : Descartes et Pascal ; Voltaire et Rousseau ; Hugo et Baudelaire ; Freud et Jung. Pas un hasard que les Français se reconnaissent en Descartes, Voltaire, Hugo et Freud, plus quen Pascal, Rousseau, Baudelaire et Jung. La clarté rationnelle lemportant chez eux sur la complexité des profondeurs. La clarté rationnelle plus rassurante que les profondeurs et leur abîme. Et, bien sûr, plus social le survol psychologique, plus aisé également pour la commodité des rapports humains, que la spéléologie psychique et lunicité, en ses profondeurs, de chaque être humain. Irréductible à toute généralité. Plus favorable, en outre, aux jeux de lesprit etc.
Cela dit, ai toujours su que ce que je pouvais écrire, jamais ne passera en France. Pour bien des raisons quil serait fastidieux ici dénumérer. Mais contrairement à ce quon pourrait penser, non seulement jen ai pris mon parti, mais cela réellement mindiffère. Dans la mesure où le plus important par lénergie que cela nous donne est de rester fidèle à soi-même. A ce quon sent, à ce quon perçoit, à la manière quon a de le dire. Oui, rester soi-même. Envers et contre tout. Et que cela plaise ou non à Messieurs les Français. Mon admiration pour leur éminentes qualités souvent nallant pas jusquà vouloir à tout prix être agréé deux. (OE, 244-245)
Les Français nécoutent pas ce que vous dites. Attentifs seulement à votre manière de parler. (OE, 275)
Non, ce nétait pas un hasard si Ernest, vivant loin de Paris, se foutait pas mal de ce qui sy faisait, de ce qui se disait, parlait un langage qui paraissait balourd aux gens de la Grande Maison. Éveillant, chez eux, un discret sourire parfois. Alors que la Petite Graine, elle, en était ravie. Et pour cela respectait frère jardinier. En ce sens, on peut dire que le langage de Paris est essentiellement social. Formé par la Cour et lusage de la Cour, et par les salons. Admirablement équipé donc pour la conversation, le discours politique et la galanterie, inséparable du fameux " esprit français ". En dautres termes, pour dominer, séduire, briller. Mais par là-même ne répondant nullement aux aspirations profondes, confuses souvent, contradictoires et sinueuses de la Petite Graine. Montées des assises de notre être, rebelles aux catégories, et pas exprimables toujours en langage clair. Trahissant le plus souvent cela dessentiel quelle veut dire. Mais tirant de cet échec même, sa capacité démouvoir et de relier. Bref, un langage, non du paraître, mais de lêtre. (CGIII.1, 208)
Mais que jajoute ceci encore, car tout, dans le langage, se tient. Et sy reflète. Quand, par la suite, il mest arrivé, dans un autre domaine (que nous verrons), de travailler à Paris et dy vivre, quest-ce qui, entre autres, ma frappé dans la manière de parler des Parisiens ? Que chez eux aussi les mots senchaînent aux mots sans discontinuer. Sans relation non plus, pour chacun, avec le silence. Avec la terre intime. La terre en nous. Psychique. Cest comme un feu dartifice, où les mots sengendrent les uns les autres avec un art consommé verve, justesse, à propos, rapidité, drôlerie, le fameux " esprit " qui au premier abord vous éblouissent. Vous laissent confondu. Vous vous sentez, face à cette assurance, cette opportunité, ce brio, parfaitement balourd. Ce parler provoque, au premier moment toujours, une sorte deffervescence intellectuelle, qui donne limpression de lintelligence (mais, à y regarder de plus près, ne lest pas toujours...). Peu à peu cependant on saperçoit que ce langage, fait pour dominer et séduire, est aux antipodes de la parole, reliée, en sa lenteur, au silence. Venant se ressourcer dans le silence. (CGIII.1, 207-208)
Calvin. [...] une rigueur de pensée nayant dégale quun usage magistral de la langue française. (LG, 11 ; aussi 21, 72, 108)
[Amiel] se révèle un observateur plus que perspicace de lesprit, des moeurs, et de la manière dêtre des Français. (LG, 24)
La phrase de Camus. " Je ne veux pas dun Dieu qui torture des petits enfants ". Stupide, démagogie intellectuelle, typiquement française. Et pusillanime de surcroît et théâtrale. Qui na jamais parlé dun tel Dieu ? Il y a, dans la gravité de Camus et sa forme à lui délévation, outre de la pose, je ne sais quoi dadolescent super-doué, mais affligé du souci mal caché de leffet à produire. Ce que confirme lengouement de certains jeunes surtout à son endroit. (MT, 172)
Rétrospective Cocteau à la TV. Quel vide sous le scintillement. Quelle surenchère de lArt. Sous de multiples dons, et sans doute une souffrance cachée, un carrefour de courants dair. De mots desprit. Quelque chose comme les débris dun génie français fatigué. Conventionnel à force de se vouloir original. Triste comme une fête depuis longtemps éteinte. Me rappelle que tout jeune déjà javais senti cela en voyant Orphée, un de ses films. (PT, 154)
Le Président de la République en France, Chirac. Un seul défaut, mais qui les contient tous : le ridicule. (PT, 56)
Détestation de Voltaire toujours, lamuseur à la fois et la coqueluche des Français, " hermétique comme le dit très bien J. M. Pelt à toute élévation spirituelle. Et qui, par là-même, traite lamentablement un François dAssise de " fanatique en démence ". (PT, 172)
Paris et les Parisiens
Je ne peux vivre et travailler que très loin de ce qui se passe en France, et plus encore à Paris. Mais à quoi bon le répéter. (CD, 38)
Inutile dinsister sur ce que tu naimes pas dans le parisianisme. Tu ne convaincs personne. Bien au contraire. Alors fais ce que tu as à faire. Avec le plus de fidélité, de conscience et de rigueur dans lexpression de ce que tu aimes. (CD, 74)
Bonheur de me retrouver à Paris. De my promener. De revoir les lieux où jai vécu, travaillé. Mais plus que jamais conscience que ce ne sont pas là mes racines. Et donc que jai bien fait de ne pas y aller vivre. Alors bonheur aussi de quitter Paris. (PT, 143)
Paris, lautre jour, où je suis allé avec Petite Pomme pour une émission à " France-Culture ". Limpression dune ancienne grande ville. Qui a fait son temps. A donné ce quelle avait à donner. Qui sagite et tourbillonne toujours. Mais où a disparu cet impondérable cet esprit dans lair mêlé à de la rêverie qui en faisait le prestige. Bref, lâme ny est plus, et avec elle le sentiment du bonheur. Trop de tension, de crispation et dangoisse pour sadapter à une modernité qui au fond ne lui convient pas. Et la rend, de ce fait, dans la nervosité même, agressive à la fois et un peu fantomatique. (PT, 167)
Catégories nationales
(CD, 82)
Écrivains
Proust : CD, 37
Ramuz : CD, 40, 75
Rimbaud : CD, 75
Tchekhov : CD, 75
Céline : CD, 34, 37, 72, 74, 75
Paulhan : CD, 75
Bloy : CD, 74
Mirabeau : CD, 72
Châteaubriand : CD, 72
Pascal : CD, 35
Thomas Wolfe : CD, 22
Tagore : CD, 9
Teilhard de Chardin : CD, 13
Nietzsche : CD, 22
Maurice Zundel : CD, 14, 16, 31
René Habachi : CD, 19
Patrie première et essentielle
Pour quil y ait exil, encore faut-il quil y ait patrie, etc. (CD, 70)
Cest lexil, le plus souvent, qui nous révèle le vrai visage de la patrie. (PT, 70)
Les lointains sont la patrie des amis de la beauté. [
]. (PT, 85)
Mais revenons à lessentiel : Héraclite : " Si tu nespères pas linespéré, tu ne parviendras pas à le trouver. Inexplicable, inaccessible est son chemin. " Et moi qui ai souvent dit que le ciel (au sens intérieur) est notre patrie première, je tombe sur ceci que je ne connaissais pas, rapporté par Diogène Laërce : " Un jour, quelquun demanda à Anaxagore : " Pourquoi ne tintéresses-tu pas à ta patrie ? " Et par ce mot il entendait la Grèce. Anaxagore répondit : " Ma patrie ? Mais je ne mintéresse quà elle. " Et, de son doigt, il montra le ciel. " Lequel est, aujourdhui plus que jamais, et contre vents et marées, ma patrie première. (PT, 112)
La Suisse et les Suisses
" le Suisse ", comme disent les Français avec une éternelle et stupide nuance de mépris (TÉRF, 94)
(TÉRF, 99)
Suisse : le bien-être, la sécurité, le ron-ron gestionnaire se paient par une terrible castration psychique. Peur du risque ; aucun sens de la lutte ; manque de caractère. On se détourne de limpossible, au point que le possible senlise. (CD, 54)
(CD, 82)
Poèmes de la tulipe noire, dans le recueil La Blessure essentielle : pp. 43, 45 ; PT, 133
Où il est question de luniversalité
Tu ne fais que jeter une petite lumière tout à fait personnelle sur les choses. Rien de plus. Aux autres den tenir ou nen pas tenir compte. Cette petite lumière tout à fait personnelle étant liée, faut-il le dire, à ce qui me différencie des autres. A ma singularité.
Mais, je le répète, cest en descendant à lintérieur de cette différence de cette singularité que je finirai par rejoindre les autres. Car cest au terme de la singularité quon rencontre luniversel. Et le passage du vécu au dit nest rien dautre que celui du singulier à luniversel. Ou, si on veut, la transfiguration de la singularité. (TV, 98 ; cf. pour la singularité encore p. 100)
Zundel encore : " Toute grâce, comme tout talent, est une mission puisquelle implique un degré privilégié de liberté et donc dun accroissement du moi-valeur par un don de soi plus parfaitement et plus universellement accompli ". Dans l'État de Poésie la liberté consiste à faire le plus grand don de soi à travers la parole. (TV, 112)
Ce quil y a de particulier dans lémotion poétique, et de fort, cest que, suscitée par un détail infime, elle renvoie à un fond commun. Elle fait le pont entre la parcelle de réalité qui la suscitée et lensemble auquel elle nous fait sentir que nous sommes reliés. Chaque émotion de ce type est donc un voyage du particulier au Tout. Bref, un phénomène qui transcende le moi, la petite aire individualiste ; et une manière non intellectuelle, mais sensible, de percevoir luniversel. (CT, 143)
[A propos du foot] 1° le souci de la gloire et 2° le besoin de luniversalité (il fallait que tous madmirent). Là était, disons, la graine. Qui allait saccroître et sépanouir. [...] ce souci juvénile de la gloire se mue en tout autre chose : le besoin de voir que ce quon vit, ce quon exprime, correspond à ce que les autres sentent et vivent, ne serait-ce que quelques-uns. Ces quelques-uns attestant lexistence dun fond commun de lHomme. [...] (CT, 189)
On ne dégage luniversel quà partir dun point précis. (CT, 197)
Ce qui germe duniversel en tel lieu du monde, à travers tels êtres particuliers, voilà ce qui compte. Non lhistoire, ni lesprit de ce lieu. Ce qui est affaire des conservateurs nécrophages. Je veux dire : qui se nourrissent dun passé mort. Une pétrification, chez eux, de la mémoire. (CD, 39)
Ne lire que ce qui peut vraiment te nourrir. Naccéder à luniversel quen passant par la plus stricte singularité. (CD, 47)
Universalité du Christ. A la croisée de lOccident et de lOrient. Ce Moyen-Orient dont on peut dire quil est le creuset de lHomme. Et à travers tous les déchirements, aujourdhui, le demeure. (CT, 257 ; cf. encore pour l'universalité du Christ : PP, 46)
Il nest que leur intermédiaire, comme eux le sont, de cette réalité humaine élémentaire, où il cherche à retrouver luniversel. (TÉRF, 101)
Rupture, dabord par fidélité aux origines, avec toute une tradition française ; mais avec le souci, en fin de compte, dêtre intégré à la littérature universelle (cest chose faite). (TÉRF, 101)
Voulez-vous atteindre l'universel ? Concentrez-vous sur un seul point. (PP, 40)
L'agression du meurtre est si courante et universelle, dans les moments de crise, comme dans la vie quotidienne, que le plus difficile est de ne pas répondre par les puissances de meurtre en nous. Qui ne demandent que cela. Et de ne pas y répondre quand bien même certaines situations paraîtraient le justifier. Et j'écris cela, sachant bien que c'est plus vite dit que fait. (PP, 49)
Parler un jour, comme il convient, de la Suisse allemande. Et des Suisses allemands. Que les Suisses français sottement brocardent. Et dont les Français, bien entendu dans leur glorieuse universalité ! ignorent tout. (SA, 30)
La valeur suprême ici tout à fait grecque ou, disons, homérique, cest ce dénominateur commun chez les personnages (attesté par des épithètes semblables), antécédent à leurs particularités individuelles : cet état dhomme, si on peut dire, dont chacun participe. Et qui fait quà travers chacun deux Homère touche à luniversel. (ULG, 74)
En fait, Télémaque et Antinoüs, en dépit de la différence de leurs caractères, plaisant lun, antipathique lautre, sont hommes tous les deux. Qui a sa dignité en lui-même. Antécédente aux particularités individuelles. Touchant par là même aux fondements. A luniversel. Doù, chez tous les protagonistes, un extrême degré de présence. Qui nous les rend, aujourdhui encore, vivants. En raison, précisément, sous chaque être particulier, de cet état dhomme. (ULG, 76)
Ainsi, après avoir déversé notre bile et notre ressentiment vis-à-vis de nous-mêmes, on accède peu à peu à un état de paix, de sérénité même et presque duniverselle bienveillance. Si bien quon se sent à légard de toutes choses et de celles en particulier qui nous contrarient le plus comme réconcilié. Invraisemblable alchimie de nos successives dispositions intérieures. (PT, 175)
La descente dans le détail est le plus sûr moyen de rencontrer lensemble. Telle est du moins lexpérience que lon fait dans lÉtat de Poésie. A quoi donc je dois me tenir pour tout ce que jentreprends.
Cela dit, la descente intérieure nous mène infailliblement au point où le corporel et le non-corporel ne font quun. Et nous libère dun dualisme trompeur. Mutilant même. (PT, 176)
Universalité (atteinte au travers dun détail) à mettre en relation avec celle qui donne un sens au détail :
Les petites choses ne sont telles que si on les isole en elles-mêmes. Elles ne prennent force et consistance que lorsquon les met en relation avec lensemble. (PT, 156)