878889

 

 

---

 

Décharge 87 - Décharge 88 - Décharge 89

 

Les revues littéraires sont des maisons.

La famille qui y loge, le « feu »

comme on disait autrefois, se montre plus ou moins accueillant, ouvert aux amis, réguliers ou de passage, aux inconnus, aux voyageurs égarés. Mais il y a bien une famille avec sa distribution des rôles : fils prodigues, filles rebelles, tante acariâtre, grand-père vénérable et parfois un ancêtre mythique dans son cadre doré. Et surtout, bien sûr, ce qui frappe,  c’est la patte du maître de céans. Les Cabrol, Congiu, Guichard, Nuel ou... Jacmo en sont l’âme, ce qui ne les exempte pas de mettre la main à la pâte, d’être même, en général, au four et au moulin. Corvées ? Ils épluchent les manuscrits, manient le balai, chassent les coquilles dans l’œuf brouillon (qui d’errata en errata provoquent des crises d’appendicite dans le numéro suivant), surveillent du coin de l’œil l’ébullition d’une chronique, guettent le passage du facteur, vont chercher les petits à l’école et feuillettent les pages d’un catalogue en songeant aux aménagements futurs. Leur reste-t-il un peu de temps qu’ils se précipitent en leur jardin secret pour y cultiver des fleurs dont ils se désolent qu’elles flétrissent, faute d’attentions. Ils se saluent sur le trottoir, en sortant les poubelles, échangent des mots, discutent inserts, mise en plis et se font des compliments sur leurs nouvelles vérandas. La revue, c’est d’abord son rédac-chef. C’est lui qu’on vient voir. Chacun organise ses soirées de Médan, ses causeries du lundi ou ses barbecues iconoclastes (c’est selon).

Maison encore au sens où, comme le dit Jean Milbergue dans Alethes, «brique par brique des fondations jusqu’aux revêtements, chaque occurrence se construit et s’élève de sa nécessité propre ». Les revues sont des maisons inachevées, toujours en construction. Après les hommes, c’est l’histoire des revues qu’on remarque. Il y a celles qui s’agrandissent, s’embourgeoisent parfois ; celles qui périclitent, parce qu’elles ont été édifiées sur des terres instables ou  trop éloignées de la grand-route. Il y en a où personne ne va plus parce que trop austères ou trop bruyantes, trop chères ou parce qu’on y a mal mangé une fois (car la maison est auberge). Il y a celles qui se creusent en elles-mêmes, explorant leurs propres souterrains, qui se compartimentent sans s’agrandir, multipliant les lieux en elles au risque de s’étouffer. Pas un édito qui ne vous fasse part de l’évolution de sa revue, de ses projets, qui ne veuille vous convaincre que le titre a une histoire même s’il n’a pas passé sa CP (commission paritaire).

Maison enfin par leur architecture même. Les revues ont leurs salons où l’on s’appuie sur d’épais dossiers pour recevoir les invités. A l’occasion, on pousse les fauteuils quand l’invité est remuant, Angelo Preljocaj dans Encres Vagabondes par exemple, pour un numéro de danse ; elles ont leurs dégagements où s’éternisent les discussions passionnées, l’écharpe au cou et les clés en main ; leurs chambres où roupille un chroniqueur fatigué, leurs salles de bain où l’on se rase avec les chants les plus faux ; leurs bibliothèques bien sûr ; leurs «petits coins » où l’on vomit son fiel sans les laisser toujours aussi propres en sortant que... Certaines ont une salle de ping-pong pour polémistes, d’autres des greniers à merveilles. Toutes ont des fenêtres d’où l’on commente ce qui se passe chez le voisin.

Mais on entre le plus souvent dans la revue directement par la cuisine où l’aspro effervescent est à peine retombé. Les éditos sont consacrés aux excuses pour le retard, expliquer que le numéro daté de novembre sort en décembre,  qu’une  fois encore, vous avez de la chance, chers lecteurs, il a failli ne pas sortir du tout, le temps nous presse, le travail nous a moulus. Pierre Vaast dans Rétro-Viseur 63, repousse les miettes et nous détaille les comptes du ménage sur un coin de la toile cirée. Suivent malgré tout des perspectives d’avenir chantant et l’éditorialiste nous entraîne à l’atelier où, le crayon à l’oreille et le workmate déplié, il nous explique les plans de la nouvelle étagère : on se restructure à Casse, on s’agrandit au Matricule, on prévoit une pagination en hausse, vous allez voir ce que vous allez voir. Serge Cabrol dans Encres Vagabondes, nous fait l’honneur d’une visite guidée en règle au point qu’on se demande à quoi sert le sommaire à côté. La véritable question :  à quoi sert l’édito ? , méritera bien une autre chronique. Restons-en, pour l’heure, à la belle conclusion que je me suis tué à construire : les revues sont la vie, le temps et l’espace de l’écriture.

 

---

 

Chronique de la chronique :

discours de la méthode

Quand Jacmo m’a proposé cette chronique dans « Décharge », je me suis dit: c’est pas possible, j’y arriverai jamais ! D’abord, parce que je n’ai de chroniques que mes velléités, mes certitudes que je pourrais si je voulais. Après tout, je ne suis qu’A moitié et K moitié aussi. Le mur au pied au cul duquel il me mettait n’était-il pas un peu haut ?

 

Ensuite, paradoxalement, parce que j’aime lire. Mais j’aime tout, la chose imprimée m’impressionne, c’est à la limite de la débilité.  Le moindre opuscule, la plaquette la plus cradingue, pour peu qu’elle fût  publique, diffusée et comble d’honneur, vendue, est (enfin, était) à mes yeux aussi prestigieuse qu’une Pléiade, alors que les salades qu’aussi on vend ne m’inspirent rien mais la question n’est pas là. Prendre, le cas échéant, un ton incisif pour « Décharge » me paraissait un supplice homonyme dont j’aurais bien voulu que Jacmo me décharge. D’autant que, et ce sera mon dernier préambule, je souffre d’un goût peu sûr et d’une  intuition qui se plante régulièrement. Imaginez qu’en 81, j’habitais alors en Ecosse, j’avais parié sans joie une bouteille de whisky que Giscard serait réélu. Remarquez, on l’a bu ensuite. Bref, Jacmo n’avait qu’à rouler sa bosse tout seul (il a l’habitude) et me laisser humer les edelweiss à flancs de coteaux.

 

Et puis j’ai accepté de lire puisque aussi bien j’aime ça. De ce jour, j’ai vu arriver sur mon bureau des tas de revues : il y en avait d’opulentes, avec des couvertures luisantes comme frottées à la graisse de phoque ; d’autres avaient le teint jaune des notaires, certaines étaient malades, parfois moribondes, d’autres encore, attentives à leurs lignes et soignées ; il y avait les vieux de la vieille et les nouvelles de nouvelles, les illustres et les illustrées, celles qui s’autoproclament dans des éditos ronflants, les revues mais pas corrigées,  les vues et revues et, quand même, des encres sympathiques.

 

Mais pour en parler, restait la manière. Une chronique, c’est lu par des mill.. centaines de personnes, au nombre desquelles des... une dizaine de revuistes. Comment plaire à qui je ne voulais pas forcément faire plaisir? Car, ne me leurrais-je pas, il faut plaire pour être lu, surtout peut-être dans l’exercice critique qu’autrement on sautera allègrement et alors à quoi bon ? Je me suis dis : Si tu ne peux faire l’amour, fait dans l’humour ; sois méchant s’il le faut mais pas méchiant. Et ne crains pas la polémique, Victor. (je m’appelle Victor, dans l’intimité). Je me voyais déjà, tueur à gages (encore que sans gages) demandant après la petite affaire : « L’ai-je bien descendu ? ». Je m’achetai une tente pour camper sur mes positions, fis provision de raviolis pour le maquis qu’à terme, je jugeais inéluctable. Je répétai devant mon miroir le geste nonchalant de Bogart, le sourire en coin de Mitchum et usai trois boites d’allumettes sur la semelle de mes chaussures Bata.

 

Car le monde des revues littéraires, me suis-je rendu compte, c’est St Pierre et Miquelon : y’a des mariages consanguins. Untel qui publie une revue fait sa chronique dans une autre (suivez mon regard), un autre fait paraître une nouvelle dans celle-ci, de la poésie dans celle-là et une critique dans une troisième. Les encres vagabondent, les nouvellistes donnent et chacun est comme ça et autrement. Heureusement que je n’avais pas que du mal à en dire, il s’en faut, sinon j’allais être grillé partout.

 

Ce n’est pas fini. Encore fallait-il une bonne dose d’autodérision pour faire passer ma chronique. Or s’il y a une chose que je ne supporte pas, c’est qu’on se moque de moi. Je voyais venir le conflit du Moi et du Surmoi comme si je les avais faits. Et d’abord, mon moi littéraire et l’auto- qui s’y rapporte existent-ils? La pente était savonneuse et menait droit à la paresse (comme disait le vieux Paul). Et encore, je n’avais pas lu l’article de Claude Vercey qui finalement devait me précéder dans le numéro 86. Qu’est-ce qu’un chroniqueur ? A quoi ça sert ? Devant tant d’interrogations sur l’être, j’aurais pu (dû ?) renoncer à paraître, moi qui suis régulièrement publié dans l’annuaire.

 

Mais, car « mais » il y a, mes scrupules mêmes me poussèrent à tenter l’aventure. Voila un type, me dis-je en songeant à moi à part moi, qui n’a aucune qualité à juger de l’intérêt de quoi que ce soit. Un m’as-tu-vu à qui chacun pourra à juste titre reprocher jusqu’à la moindre virgule, un cuistre ignorant des mœurs du sérail qui bousculera fatalement quelques potiches à chaque visite, un chroniqueur enfin qui ne pourra que se prendre les pieds dans les ficelles diplomatiques, prêtant un flan endolori à toutes les polémiques. L’idée n’était-elle pas prodigieusement excitante ? Certes, j’apprendrai vite, j’aurai tôt fait mon choix entre la chasse incertaine et mon ronron congratulatoire. J’espère que Jacmo saura me virer avant. (AK)

 

---

 

Chronique de la chronique :

Un sale type

Chroniquons!, se dit le chroniqueur, chaussant ses lunettes finement cerclées de métal. Il prit sur sa table de travail surchargée d’épais volumes ce petit opuscule, mettons Contre-Vox 2, qu’il avait tant apprécié en le lisant. Il allait dire tout le bien qu’il en pensait. Il posa devant lui une feuille blanche, ôta le capuchon de son stylo et... resta coi. Rien ne venait. Comment faire partager son enthousiasme, rendre en quelques mots la richesse du contenu, sa diversité ? Il attendit. Rien. De guerre lasse, il passa à un recueil de nouvelles qu’il n’avait aimé moins. Et là, miracle!, les mots étaient là, les phrases se faisaient toutes seules, les arguments s’enchaînaient, s’acharnaient sur l’ouvrage que la charité aurait commandé de passer sous silence. Il refit l’expérience avec deux autres ouvrages, le résultat fut le même. Alors il sut qu’il était un sale type. Qu’il fût doué pour démolir, dénigrer, ironiser, qu’en toute chose, il ne savait considérer que la faille, lui posait un problème. Car à quoi cela sert-il de dire du mal d’une revue, d’un recueil ? A en faire vendre un ou deux de moins ? Les pages critiques d’une revue sont limitées. Pourquoi les employer à faire moins lire? La logique voudrait de n’y donner de pistes que positives à des lecteurs avides de nouvelles émotions.  

 

Oui mais... Pour en avoir beaucoup lu, je sais que la pratique systématique du dithyrambe, l’alignement de « coups de cœur » contre lesquels Gilles Ascaride partait en guerre dans le numéro de Contre-Vox déjà cité (mais c’était à propos des magazines-catalogues des libraires) engendre le doute. Serait ce que, pervers par nature, le lecteur ne peut croire à tant d’enthousiasme, y soupçonnant je ne sais quels petits arrangements ?

 

Chirac l’a dit : ceux qui s’emploient à saper le moral des Français en disant que tout va mal prennent une lourde responsabilité devant leurs concitoyens. Je suis un sapeur de moral. Le corbeau dont le cri discordant fait pendant aux chants des autres. Je n’ai pas le choix. Je ne sais pas dire que j’aime. Il m’arrive de balancer des vacheries aux gens en espérant qu’ils comprendront à quel point je tiens à eux. Pour les livres, c’est pareil. Quand j’aime, par exemple Paul Auster ou Elias Canetti, je me tais de peur de mal dire mon émotion.

 

Pour en revenir à ma chronique, je m’interroge et je ne suis pas le seul sur le sens de mon activité.  Parterre Verbal consacre un dossier à « Poésie et critique »; Emmanuel Souchier dans Griffon sous le titre « l’écritique » analyse les différentes façons de rendre compte ou de paraître rendre compte d’un livre; Jean Milbergue dans Alethes après s’être beaucoup interrogé lui aussi dans sa préface se définit comme un déclencheur de déclic ce qui est beau mais peut-être une façon de botter en touche. A quoi sert la critique ? De quoi faut-il parler, pour en dire quoi? Personne n’a de solution.

 

Il serait illusoire de s’en tenir au credo philanthropique de tant d’éditos : j’aime à faire connaître l’inconnu, donner envie de lire pour « produire un peu plus de beauté dans ce monde » (Jean Milbergue). Certes, ce projet est au coeur de toute activité de publication. Mais que donne-t-on à lire, que veut-on faire partager ? Ce qu’on a soi-même aimé, au moins ce qui a retenu notre attention à nous. L’altruisme prend un bémol sur la caboche. Il y a une outrecuidance fondamentale à croire que mes goûts méritent d’être partagés, que ce que j’ai aimé est aimable. Souvent parler des autres n’est qu’une façon déguisée de parler de soi. Ce ne serait après tout que moindre mal, compensation du mal, justement, que l’on se donne à faire exister sa revue, sa chronique, si trop souvent l’expression ne prenait, particulièrement dans nos « petites » revues, une forme impérative. De sorte que ceux qui vous disent d’aimer ne sont pas moins mordants que moi quand je vous fais part de mes réserves sur un ouvrage. Pour n’en citer qu’un, l’édito de New Kitoko Jungle dont je dis ci-contre tout le bien que j’en pense, en rajoute quand il dit que « trop peu de maisons [d’éditions] veulent prendre des risques financiers et intellectuels » et que c’est « grâce à leur manque de courage que nous existons » Et plus loin, que si « après cela [ce que nous vous offrons] vous pouvez encore regarder le monde avec les mêmes yeux il faut penser à vous payer des lunettes ». De grâce, un peu d’humilité. Certes, le travail des petites revues, des petites maisons d’éditions est souvent remarquable et mérite d’être remarqué mais ne faisons pas semblant de croire qu’elles seules détiennent la vérité et qu’elles la détiennent toujours.

 

Haut du document