909192

 

---

 

Décharge 90 - Décharge 91 - Décharge 92

 

Chronique de la chronique :

Comment j’ai lu certaines de mes revues

 

0. Le départ est au sommaire

·                Vous y êtes : allez en 3 voir si c’est vrai

·                Vous n’y êtes pas : allez en 1 lire le sommaire

1. Toujours au sommaire

·                Un auteur, une revue, un recueil, un chroniqueur que vous connaissez s’y trouve : allez voir en 5

·                Rien de connu : lisez l’édito

2. L’édito

·                L’édito est prétentieux et creux : retournez à la couverture et trouvez-y les indices qui auraient dû vous en convaincre avant même d’ouvrir

·                L’édito est intelligent mais ne dit rien du contenu : allez vous perdre

3. Vous

·                On dit du bien de vous : respirez un grand coup et regardez passer les voitures dans la rue. Alors ? Ca fait quoi d’être un personnage public ? (option : lisez le reste)

·                Vous êtes éreintés : reposez-vous. Game over ! OU Revenez à 0. Lisez la revue de la première à la dernière ligne : vous trouverez bien matière à polémiquer

4. Quelque part

·                Vous tombez sur un texte su-per-be : continuez

·                C’est si nul que vous avez du mal à croire que ça se vende (d’ailleurs, est-ce que ça se vend ? Allez directement au bulletin d’abonnement et pensez « Ben mon vieux... »)

5. En territoire connu

·                C’est nettement moins brillant que ce qu’il fait d’habitude : opinez du bonnet, la revue publie des fonds de tiroir

·                C’est bien lui ça : n’apprenez rien mais soyez indulgents, la revue a son fonds de commerce

·                Vous êtes plutôt agréablement surpris : cherchez les références de l’ouvrage (au fond du couloir, à droite)

6. Au milieu d’une chronique

L’auteur semble poursuivre une réflexion commencée dans un numéro précédent (que vous n’avez pas lu) : passez

7. Chronique du hargneux

Vraiment, il exagère ! Au moment de vous mettre en colère, vous songez que c’est la loi du genre. Comme c’est plutôt enlevé, vous décidez d’en sourire

8. Les pages critiques

On vous parle de livres que vous n’achèterez pas. Opinez à bon compte et continuez

9. Nulle part

La page 37 manque. Passez deux tours à imaginer la fin de la phrase commencée p36

10. Lieu commun

Décidément, il est partout en ce moment, celui-là. Notez son nom, ça peut servir

11. A l’atelier

Joli coup de crayon. Rêvez.

12. Surgissant du diable Vauvert

Tiens, voilà la page 37

13. Suspendu dans le vide

Pffouuu... Séquence émotion

14. Dans l’expectative

Qu’ont-ils voulu dire par là ?

15. Sur le gâteau

C’est votre page préférée. Relisez la afin d’en goûter chaque période (passez un tour)

16. Au filet

Vous vous retrouvez au cœur d’une polémique entre revues ; les arguments sifflent : baissez la tête

17. Dans le doute

Vous avez déjà lu ces poèmes quelque part. Compulsez vos archives. Ah! Ces auteurs avec leurs envois circulaires

18. Dans un abîme

Ou vous ne comprenez pas cette image, ou c’est une coquille : difficile à dire avec la poésie

19. Dans le catalogue de la CAMIF

Word ? Publisher ? Pagemaker ? Comment font-ils ça ?

20. Dans le miroir

Et moi ? Qu’ai-je voulu dire par là ? Parfois déformants, les revues sont toujours des miroirs : de la vie, du temps, des auteurs et, au détour d’un chemin qui peut être tortueux, des lecteurs. Miroir toi-même ! Le chemin est le miroir.

(AK)

 

---

Au bon chic, chronique

Il y a une convergence très symptomatique

des éditos de nos revues, depuis quelque temps. Pas un qui n’y aille de sa diatribe anti-FN, anti-establishment, anti-système, anti grands médias. Orange, Toulon, GalliGrasSeuil, on fait feu de tout bois. On se réchauffe à se dire des vérités bien senties. Et qu’importe si ceux à qui elles s’adressent ne nous lisent pas, ignorent jusqu’à notre existence (la connaîtraient-ils que cela ne ferait sans doute que les conforter dans leurs choix). La question n’est pas là. Il faut dire.

J’en ai pas encore trouvé beaucoup, des gusses qui osent écrire noir sur blanc que le Front National est un parti d’extrême droite . (J-L Massot)

Mais quelle est la valeur fondamentale qu’on retrouve derrière les épouvantails. Qu’est-ce que le Front National ? : une idéologie de la force. Le « système » ? : une course à la réussite. Galligrasseuil ? : le culte des gagnants médiatisés. Fort bien, j’adhère à tout ce que je lis à ce sujet un peu partout. Mais outre qu’on ne prêche là que des convertis, « Ici l’ombre. Les revuistes parlent aux revuistes », la valeur est-elle remise en cause ? Tous ces « petits » que nous sommes ne se révoltent-ils pas, finalement, contre leur « petitesse », ne prônent-ils pas un juste accès aux médias, à la célébrité, à la réussite ? Le poète veut clamer une vérité, la sienne, à la face du monde, faire entendre sa voix, devenir célèbre et il ne passe par le truchement des « petites » revues que par défaut. Combien renonceraient à un spécial Bouillon de Culture, à un dossier dans le Magazine Littéraire pour l’équivalent dans Comme ça et Autrement ou Décharge ? Combien?

En réalité, nous sommes des Iznogoud qui voudrions être calife à la place du calife, Goncourt à la place du Goncourt. Nous ne remettons pas en cause l’idéal de la réussite littéraire. Quel revuiste ne rêve d’augmenter son tirage, de pouvoir payer ses auteurs (ainsi que le demande Ecrire & Editer), de devenir une référence ?

Quid du social ? Décrire à la façon d’un Daeninckx la souffrance de l’exclusion, de l’échec, c’est bien reconnaître qu’il vaudrait mieux gagner. Salutaire parce qu’on voudrait nous le cacher, la dénonciation renforce encore l’idée qu’il vaut mieux être riche et en bonne santé que pauvre et malade.

Regardez, fit l’autre en montrant le cratère avec jubilation. C’était chez moi…

(J Fulgence)

Il n’empêche. La grande question que peu posent est celle de la réhabilitation de l’échec, du ratage, l’aboutissement d’un projet bien raté, pour paraphraser le titre d’un ouvrage à paraître de Pierre Autin-Grenier dont l’entretien qu’il a accordé à Harfang a empêché tout le monde chez moi de dormir, tant j’applaudissais. Ainsi, lutter contre le système serait de ne pas revendiquer les gros tirages, la célébrité, ni comme critère ni même comme objectif. Je ne dis pas que je réussis ce tour de force. Envoyer des manuscrits, attendre le facteur, occuper le terrain avec une chronique sont autant de signes d’une boursouflure de la personnalité, d’une foi en soi et, partant, d’une adhésion au système. Avoir les lecteurs de d’Ormesson, la presse de Darrieusecq, quel pied !

Mais on peut vouloir une chose et son contraire dit Fulgence. C’est même dans cette contradiction qu’on peut se réaliser. Il faudrait, en même temps, réussir et échouer, être et ne pas être (re)connu. Nos petites revues peuvent être le lieu où se réalise ce miracle. Voila pourquoi, au bout du compte, elles sont indispensables pour peu qu’elles renoncent au projet fondateur de devenir grandes elles-mêmes. Encore une fois, vouloir être grand, c’est reconnaître qu’il vaut mieux être grand que petit, fort que faible. Stratégiquement, c’est aller au-devant d’une désillusion qui en aigrit plus d’un. Philosophiquement, c’est donner quitus aux thèses les plus détestables que chacun parmi nous dénonce. On remplace simplement la « préférence nationale » par une « préférence à moi ». C’est l’une de ces contradictions où nous nous débattons.

Dans la vie quotidienne, écrire calme et occupe, c’est déjà pas mal; pour le reste, j’ai horreur qu’on m’admire, je ne crois pas en ce que je fais. (P. Autin-Grenier)

Personnellement, (j’en profite pour parler de moi, n’est-ce pas ?) j’écris ce qui me plaît et je me satisfais de l’anonymat qui entoure mon « oeuvre ». Qu’importe que je meure sans avoir été lu puisque j’aurai aimé écrire. Je n’ai pas le goût du public, des dédicaces et des cocktails et comme écrivain célèbre je serai pire que Modiano. Si d’aventure cela m’arrivait, puisque malgré tout, j’envoie des manuscrits, cerise sur le gâteau de mon heureuse imbécillité, je souhaite bien du plaisir à mon attaché de presse (ée, si cela ne vous fait rien). Est-ce manquer d’ambition ? Mais de quelle ambition parlons-nous ?

Mieux vaut perdre en écrivant que triompher dans le pouvoir, le fric et le sang

(P. Autin-Grenier)

Naturellement, je laisse chacun libre de penser que tout ça c’est des foutaises, que je m’accommode de l’anonymat parce que je n’ai pas le choix. On pourra même arguer d’une arrogance plus grande à prétendre se suffire de sa tour d’ivoire plutôt qu’à courir les suffrages. Tout ça est sans doute vrai, aussi. M’en fous. Ma propre estime me suffit et j’ai déjà bien du mal à me la gagner. Gagner ? Et Meeeeerde ! Je l’ai dit.

 

---

L’accro de la chro

Alain Kewes(...) examine, non pas le contenu

de telle ou telle revue mais le phénomène “ revue ” en lui-même. (...) Le revuisme invente le “ métarevuisme ”, cette façon bien borgésienne de s’emmiroiter sans fin. (...) Jusqu’au jour où les lecteurs, les auteurs et les textes vont se sentir devenir eux-mêmes contingents. ” (Ecrire & éditer n°7, p.35)

 

Je ne réfute pas la pique, d’ailleurs la référence à Borgès me plaît, mais je pose en réponse, la question suivante : Qu’est-ce qu’une revue ? Comment rendre compte de sa vitalité, de son âme ? Selon l’expression consacrée, “ La revue n’est pas responsable des textes qui lui sont envoyés ”. Ces textes “ n’engagent pas la revue ” . Ce n’est donc pas là qu’on cherchera l’âme. D’ailleurs, les revues-recueils, comme Sol’Air ou Ecrits Vains n’ont pas d’auteurs-phares, présentent à chaque livraison des textes inédits d’auteurs volatils. Parler, alors, de la nouvelle de X ou de Y n’aurait de sens qu’envers eux. Chose que je pourrais, certes, faire, qui se fait, que je fais parfois.

Mais ce n’est pas le projet de la “ chronique de la chronique ”. Au départ, il s’agissait pour moi d’analyser ici ma propre pratique, de m’observer chroniquant, en me demandant à chaque instant pourquoi diable j’écrivais ce que j’écrivais. Petit à petit, sans doute parce que je ne trouvais aucune raison valable, le projet a dévié et je cherche en effet à rendre compte du « phénomène revue en lui-même » ou plus exactement tel que je le perçois (subjectif et tout et tout). Or ce revuisme est à l’œuvre, avant tout dans les pages récurrentes, l’édito, les chroniques, les critiques, là où s’expriment les permanents, les dévoués, ceux qui se donnent le mal de lire les contenus tout en assumant les contenants. L’âme, je cherche une âme.

 

Vaste programme. Où pourrait-elle nicher ? Dans l’édito ? Fugitivement sans doute, pas toujours. L’édito, c’est l’ambition affichée, la façade. En langage psychanalytique, ce serait le surmoi, qu’on se taille à la mesure de sa propre opinion de soi. Dans la forme, dans la mise en pages, dans le soin avec lequel la revue s’offre aux auteurs ? Oui, encore, mais l’arrivée de la PAO a tendance à tout uniformiser. On ne trouve plus guère de paragraphes justifiés au jugé, le pouce ampoulé par la barre d’espace. C’est le moi, la conscience de la revue qui comme pour les individus se noie de plus en plus dans le grand consensus de la pensée unique.

 

Je me méfie donc des éditos professions de foi et des apparences matérielles qui ne disent souvent que le montant d’une subvention. Je chercherai quelque jour s’il existe une relation entre les deux, si par exemple on s’emploie à vitupérer contre une société à la mesure des aides qu’on en perçoit, comme pour s’excuser.

 

Pour en revenir à l’âme, celle-ci n’étant ni dans le moi ni dans le surmoi ni même dans le Ca littéraire que constitue l’infinie masse des écrivants, où elle est alors, baliba-balaoué ? Comme dirait la Cantatrice, la vérité est dans l‘entre. La personnalité d’une revue se lit dans son regard sur les autres (Il lui a fallu tout ce temps pour trouver ça ?). Je regarde donc ce regard dont j’essaie de rendre la lueur amusée, ou la fatuité, la profondeur ou la myopie. Il y a la revue (qui) louche et celle qui, à force de manier de grandes idées en oublie la réalité immédiate (la presbyte, quoi) ; celle qui voit tout en couleurs (mais lesquelles) et celle qui broie du noir...

Bref, les revues sont comme les hommes, c’est en les regardant dans les yeux qu’on voit ce qu’elles ont dans le ventre (Ça, c’est de l’anatomie, coco !). C’est comme dans les pays, dont la richesse morale se mesure à leur politique à l’égard de l’étranger. Il y a les édito-discours et les pratiques « la rédaction aux rédacteurs », « préférence au sérail ». Comme si la revue pouvait vivre repliée sur ses auteurs de souche. Jacmo fasse dans dans Décharge les auteurs, d’où qu’ils viennent, ne se sentent jamais « devenir contingents ».

S’il n’y avait que ma chronique dans Décharge, l’exercice serait paradoxal. Mais les textes sont là et par ailleurs mon directeur produit suffisamment de bonnes pages critiques pour que je n’en rajoute pas trop des miennes. La chro de la chro affiche son ambition. A d’autres les vapeurs subtiles de l’oeuvre véritable, le nectar et l’ambroisie, à moi les 6° du baragouin méta dont je fais ma bière ordinaire : l’accro de la Kro, quoi. (Tout ça pour en arriver à ce calembour foireux ? Non mais je rêve !).

 

Haut du document