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La chronique de la
chronique
Une injustice caractérisée
Arnulphe est
auteur. L'oeil vif, le sourire charmeur, il hante les salons et tisse son
réseau. On l'a vu à St Sulpice, on le croise à St Quentin. Il est de toutes
les dédicaces et de toutes les foires. Partout, il aborde, il se présente -
Arnulphe, auteur - ; il n'y a groupe ni cercle qu'il n'agrandisse. Il serre
des mains, se ressert un verre et donne sans compter son avis sur le monde comme
il va, partout où il va. Il a de la repartie et sait glisser avec naturel ses
titres de gloire : un prix en Saintonge, une Plume en Woëvre. Il a toujours
par chance dans sa poche quelques exemplaires d'une plaquette des Joutes
Littéraires où figure sa nouvelle « Amalthée ». Avec des airs de
conspirateur, il lâche quelques mots sur un projet plus vaste qui se
concrétisera à l'automne.
Il ne vit que pour les vendredis, la semaine l'ennuie. Toujours sur la
brèche, il n'a plus le temps d'écrire, qu'importe ! ce n'est pas d'écrire
qu'il s'agit mais de passer pour écrivain. Il y consacre toute son énergie,
toute sa foi et s'étonne de se trouver seul à y croire. Il a proposé maintes
fois ses textes aux éditeurs de la place, puis des autres places, enfin des
ruelles. A défaut d'être petit chez les grands, il veut bien être grand chez
les petits. Le temps passe. Il finit par se constituer une cour de fidèles.
Lassé d'attendre, il consent enfin, pour eux, pas pour lui, à auto-éditer un
recueil de ses meilleures oeuvres.
Il frappera un grand coup. Son oeuvre fera date. L'idée le transfigure,
l'exalte. Il commence par se relire, il se corrige, il améliore encore ses
textes. Quand il a écrit blanc, il met lactescent et enlève les e à encore.
D'avance, il jouit de ses effets ; cette image charmera Untel à qui il l'a
prise, ce personnage doit scandaliser les demoiselles. Il rit quand il faut
rire et pleure quand il veut qu'on pleure. Quand tout est parfait, il
s'occupe de l'écrin. Les jours passent trop vite désormais. Il trouve un
imprimeur sans regarder à la dépense. Il passe encore beaucoup de temps à
trouver le nom de sa maison d'édition, il en dessine amoureusement
l'enseigne, choisit les draps de son mausolée et publie enfin.
Le voilà le plus
attentif des lecteurs. Il n'est revue qu'il n'épuise jusqu'à la dernière
ligne et même il cherche entre les lignes l'allusion à son recueil. A mesure
que les semaines passent, sa confiance s'émousse. A-t-il bien assuré son
service de presse ? Que fabrique Théodule, croisé jadis à La Machine ?
N'ont-ils pas bu une bière ensemble ? Et Nicandre et Démocrite ? Les
arguments affluent. On devrait parler de son livre. On ne le fait.
Mais qu'on ne
s'inquiète pas pour Arnulphe. Il a trouvé l'explication. On lui en veut,
personnellement, de n'être pas dans le système.
La chronique de la
chronique
LA CREATION DU MONDE
CHRONIQUE DE LA CHRONIQUE ETC...
Deux hommes sont
assis dans une pièce. De part et d'autre d'une table, ils se font face. Ils sont
en train de taper chacun sur une vieille machine à écrire ce qui parait être
une lettre. Ce ne sont pas des dactylographes émérites ; les index planent
au-dessus des claviers avant de s'abattre sur une touche qui, alors, fait
entendre un bref mais puissant claquement. Ils ne se regardent pas. Leurs
yeux sont rivés sur l'assortiment de lettres devant eux, où parait à chaque
fois manquer celle que justement ils cherchent.
La pièce n'est pas un bureau. Plutôt une chambre, peut-être une chambre
d'hôtel. Cependant, il n'y a pas de lit. Rien que la table et, dans un coin,
une sorte de chevet, bas et étroit, sur lequel une lampe à abat-jour
jaune-orangé diffuse une lumière trop faible pour être utile. Le sentiment de
se trouver dans une chambre vient du papier peint à fleurs aux couleurs
fanées, un peu élimé par endroit. Il doit y avoir une fenêtre mais elle est
cachée par un double rideau. On entend passer des véhicules à petite vitesse.
L'immeuble auquel appartient la chambre se trouve certainement en ville,
peut-être proche d'un carrefour.
Les deux hommes, absorbés par leur activité, ne remarquent pas la pénombre.
Ils ne parlent pas mais leurs lèvres dessinent les lettres que leurs doigts
cherchent et il s'en échappe quelquefois un chuintement. On ne sait pas
quelle heure il est.
Tout à coup, l'un d'eux se lève et s'éponge le front. Puis il fait craquer
ses doigts en poussant un soupir d'aise. Il se dirige vers la fenêtre, sans
tirer le rideau :
- J'ai fini.
- Tu as fini ?
- Oui, j'ai fini.
- C'est impossible. Tu ne peux pas.
Comme pris en défaut de mensonge grossier, l'homme revient, se rassoit devant
sa machine et se remet à taper. Mais après un moment, il demande, sur un ton
où perce une pointe de reproche :
- Et pourquoi on ne pourrait pas avoir fini ?
- C'est ainsi. On ne peut pas.
- Tu en es où ?
- Je cherche le Q.
- A gauche, deuxième rangée. Il faut bien pourtant que ça s'arrête un jour.
- Ça s'arrêtera... Ah! Je l'ai... quand nous nous arrêterons. Bon, le U
maintenant...
- Justement ! Si on laissait tomber ? On pourrait, je ne sais pas moi, parler
un peu, penser à autre chose. Et même, on pourrait sortir.
- Apostrophe,... I,... Il n'y a pas de porte.
- Mais il y a la fenêtre ! Enfin, il y a sûrement une fenêtre derrière le
rideau. On pourrait ouvrir.
Sa bouche émet un sifflement d'impatience quand il comprend qu'il n'obtiendra
pas de réponse. Il se lève à nouveau.
- J'ai envie de fumer une cigarette.
Il marche jusqu'au chevet. Un paquet de Lucky Strike entamé est posé là. A
côté, un briquet jetable, d'un modèle ordinaire. Il tapote le paquet, en sort
une cigarette et l'allume.
- Tu fumes trop. Tu prends du retard. L..., A...,
- Tu te rappelles, avant ? Quand on marchait la nuit pendant des heures,
qu'on allait boire des coups dans les bistrots ?
- Non, je ne me rappelle pas... F... Tu devrais vraiment te rasseoir.
- Bien sûr, bien sûr.
Il revient s'asseoir. De sa main libre, il tape une lettre, puis la suivante,
sans conviction. Il arrive au bout de la ligne, le retour du chariot
déclenche une sonnerie qui, encore une fois, lui fait lever la tête.
- Suppose que je m'arrête, hein ? Ecoute moi, bon sang ! Suppose que je
décide de tout plaquer.
- Je cesserai d'exister. Et toi, par voie de conséquence. Et cette chambre
aussi n'existerait plus, et même les voitures dehors, on ne les entendrait
plus. Tu le sais bien. Il ne faut pas qu'on s'arrête. Ne parle
pas tant. Je n'arrive pas à suivre.
Pendant un long moment, il ne se passe plus rien. Celui qui ne s'est pas
arrêté finit de taper son mot : I, N, I. L'autre s'est remis à la
tâche de plus belle, accélérant la cadence pour rattraper le temps perdu. Il
écrit :
...cris que j'écris qu'il écrit que j'écris qu'il écrit que j'écrit qu'il
écrit que j'écris qu'il écrit que j'écris qu'il écrit que j'écris qu'il écrit
que j'écris...

A l'œil nu
Nouvelle brise, vent nouveau
On avait pris l'habitude de regretter le peu d'écho de la nouvelle en
notre pays ; d'en jalouser la vitalité anglo-saxonne ; l'élevant au plus haut
des arts »art de la perfection » (Bianciotti, Le Monde 26-6-97), on
constatait en même temps sa « radicale incompatibilité » avec notre société
de consommation (Engel, Nouvelle donne n°8) ; on la défendait comme on
s'engage au côté des causes désespérées ; selon le constat amer de Daniel
Zimmermann, elle avait plus d'auteurs que de lecteurs, lesquels auteurs
n'avaient de cesse que de la trahir au premier frémissement de notoriété ;
comme elle « ne s'édite pas parce qu'elle ne se vend pas » (Engel, ib) et
inversement, serpent de mer qui se mord la queue, on la confrontait aux
autres genres, on l'entremettait, (Nouvelle Donne n°8), cherchant quelque
croisement, hybride mieux à même de « prendre » sur le terrain aride du
lecteur français.
Or la nouvelle qui, au rebours du roman « n'admet pas la médiocrité » , la
nouvelle dont l'âge d'or est passé («écrasant héritage d'un Maupassant) , la
nouvelle vouée à l'éternelle confidentialité est en passe de réussir sa
percée.
Depuis le temps qu'on nous disait qu'en ce monde pressé, zappant dans
l'hypertexte ole-ole, elle devait advenir, on avait fini par oublier de
croire en ses propres démonstrations. Or voilà que la nouvelle se vend, et
plutôt bien. Qui faut-il pour cela louer ? A quel exquis mécène devons-nous
ce miracle ? Aux libraires courageux qui toujours ont su lui réserver un
rayonnage malgré vents et marées contraires ? Aux petits éditeurs curieux et
passionnés qui se ruinent à la garder en leur catalogue ? Aux lecteurs
avertis, gourmets, qui ont su dès longtemps goûter l'économie de ses appâts ?
Aux revues plus ou moins confidentielles qui ont accueilli, rassuré, conforté
les centaines d'anonymes qui leur envoyaient des textes ?
Pas seulement. Pas décisivement. Si la nouvelle, en cette extrême fin de
siècle, prend des airs de starlette, c'est au consommateur pressé des
couloirs de métro qu'elle le doit, à ce grand public au goût taillé à la
hache des steaks surgelés des hypermarchés sont on n'attendait rien. Car la
nouvelle est dans les hypermarchés, sur les tablettes des grands
distributeurs; elle tournicote sur les mobiles chromés des maisons de la
presse; elle s'insinue au cœur des laitues, se glisse tout près des sacs pour
aspirateurs; elle atteint même le cartable hostile du collégien rétif.
Librio, Mille et une Nuits, J'ai Lu (oh sacrilège ! Delly se retourne dans sa
tombe de marbre rose) mais aussi les éditions du Rocher, Juillard,
Flammarion, Fayard et quelques autres, affichent une proportion insolente de
recueils de nouvelles contemporaines dans leurs catalogues. Chez Librio, pour
10 F, on se ressert du Pujade-Renaud 91, du Holder 94, du ravallec 95. Pas
vraiment des « oldies but goldies ». Chez J'ai Lu, encore Ravallec. Au
Rocher, c'est Marsan, Chateaureynaud, Haddad ; Autin-Grenier et Mainard chez
Gallimard. L'évidence crève les yeux : la nouvelle, par essence brève, est
peu chère à publier. Qu'ils étaient convaincants, ces oiseaux de malheur
(nous-mêmes y avons souscrit) qui nous annonçaient la mort de la littérature
en raison inverse de la montée en puissance des rayons livres de Cora ou de Leclerc
; qu'ils étaient lucides, ceux-là qui nous démontraient que la concentration
de l'édition en quelques groupes parisiens amènerait immanquablement un
affadissement de l'offre. Que de larmes versées d'avance sur la bonne
littérature. Aujourd'hui, le Système produit des fleurs que l'on croyait
disparues des herbiers les plus religieusement entretenus. Dame ! Il ne faut
jamais désespérer.
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