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Décharge 93 - Décharge 94 - Décharge 95

 

La chronique de la chronique

Une injustice caractérisée

Arnulphe est auteur. L'oeil vif, le sourire charmeur, il hante les salons et tisse son réseau. On l'a vu à St Sulpice, on le croise à St Quentin. Il est de toutes les dédicaces et de toutes les foires. Partout, il aborde, il se présente - Arnulphe, auteur - ; il n'y a groupe ni cercle qu'il n'agrandisse. Il serre des mains, se ressert un verre et donne sans compter son avis sur le monde comme il va, partout où il va. Il a de la repartie et sait glisser avec naturel ses titres de gloire : un prix en Saintonge, une Plume en Woëvre. Il a toujours par chance dans sa poche quelques exemplaires d'une plaquette des Joutes Littéraires où figure sa nouvelle « Amalthée ». Avec des airs de conspirateur, il lâche quelques mots sur un projet plus vaste qui se concrétisera à l'automne.


Il ne vit que pour les vendredis, la semaine l'ennuie. Toujours sur la brèche, il n'a plus le temps d'écrire, qu'importe ! ce n'est pas d'écrire qu'il s'agit mais de passer pour écrivain. Il y consacre toute son énergie, toute sa foi et s'étonne de se trouver seul à y croire. Il a proposé maintes fois ses textes aux éditeurs de la place, puis des autres places, enfin des ruelles. A défaut d'être petit chez les grands, il veut bien être grand chez les petits. Le temps passe. Il finit par se constituer une cour de fidèles. Lassé d'attendre, il consent enfin, pour eux, pas pour lui, à auto-éditer un recueil de ses meilleures oeuvres.


Il frappera un grand coup. Son oeuvre fera date. L'idée le transfigure, l'exalte. Il commence par se relire, il se corrige, il améliore encore ses textes. Quand il a écrit blanc, il met lactescent et enlève les e à encore. D'avance, il jouit de ses effets ; cette image charmera Untel à qui il l'a prise, ce personnage doit scandaliser les demoiselles. Il rit quand il faut rire et pleure quand il veut qu'on pleure. Quand tout est parfait, il s'occupe de l'écrin. Les jours passent trop vite désormais. Il trouve un imprimeur sans regarder à la dépense. Il passe encore beaucoup de temps à trouver le nom de sa maison d'édition, il en dessine amoureusement l'enseigne, choisit les draps de son mausolée et publie enfin.

Le voilà le plus attentif des lecteurs. Il n'est revue qu'il n'épuise jusqu'à la dernière ligne et même il cherche entre les lignes l'allusion à son recueil. A mesure que les semaines passent, sa confiance s'émousse. A-t-il bien assuré son service de presse ? Que fabrique Théodule, croisé jadis à La Machine ? N'ont-ils pas bu une bière ensemble ? Et Nicandre et Démocrite ? Les arguments affluent. On devrait parler de son livre. On ne le fait.

Mais qu'on ne s'inquiète pas pour Arnulphe. Il a trouvé l'explication. On lui en veut, personnellement, de n'être pas dans le système.

 

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La chronique de la chronique

LA CREATION DU MONDE
CHRONIQUE DE LA CHRONIQUE ETC...

Deux hommes sont assis dans une pièce. De part et d'autre d'une table, ils se font face. Ils sont en train de taper chacun sur une vieille machine à écrire ce qui parait être une lettre. Ce ne sont pas des dactylographes émérites ; les index planent au-dessus des claviers avant de s'abattre sur une touche qui, alors, fait entendre un bref mais puissant claquement. Ils ne se regardent pas. Leurs yeux sont rivés sur l'assortiment de lettres devant eux, où parait à chaque fois manquer celle que justement ils cherchent.

La pièce n'est pas un bureau. Plutôt une chambre, peut-être une chambre d'hôtel. Cependant, il n'y a pas de lit. Rien que la table et, dans un coin, une sorte de chevet, bas et étroit, sur lequel une lampe à abat-jour jaune-orangé diffuse une lumière trop faible pour être utile. Le sentiment de se trouver dans une chambre vient du papier peint à fleurs aux couleurs fanées, un peu élimé par endroit. Il doit y avoir une fenêtre mais elle est cachée par un double rideau. On entend passer des véhicules à petite vitesse. L'immeuble auquel appartient la chambre se trouve certainement en ville, peut-être proche d'un carrefour.

Les deux hommes, absorbés par leur activité, ne remarquent pas la pénombre. Ils ne parlent pas mais leurs lèvres dessinent les lettres que leurs doigts cherchent et il s'en échappe quelquefois un chuintement. On ne sait pas quelle heure il est.

Tout à coup, l'un d'eux se lève et s'éponge le front. Puis il fait craquer ses doigts en poussant un soupir d'aise. Il se dirige vers la fenêtre, sans tirer le rideau :
- J'ai fini.
- Tu as fini ?
- Oui, j'ai fini.
- C'est impossible. Tu ne peux pas.

Comme pris en défaut de mensonge grossier, l'homme revient, se rassoit devant sa machine et se remet à taper. Mais après un moment, il demande, sur un ton où perce une pointe de reproche :
- Et pourquoi on ne pourrait pas avoir fini ?
- C'est ainsi. On ne peut pas.
- Tu en es où ?
- Je cherche le Q.
- A gauche, deuxième rangée. Il faut bien pourtant que ça s'arrête un jour.
- Ça s'arrêtera... Ah! Je l'ai... quand nous nous arrêterons. Bon, le U maintenant...
- Justement ! Si on laissait tomber ? On pourrait, je ne sais pas moi, parler un peu, penser à autre chose. Et même, on pourrait sortir.
- Apostrophe,... I,... Il n'y a pas de porte.
- Mais il y a la fenêtre ! Enfin, il y a sûrement une fenêtre derrière le rideau. On pourrait ouvrir.
Sa bouche émet un sifflement d'impatience quand il comprend qu'il n'obtiendra pas de réponse. Il se lève à nouveau.
- J'ai envie de fumer une cigarette.

Il marche jusqu'au chevet. Un paquet de Lucky Strike entamé est posé là. A côté, un briquet jetable, d'un modèle ordinaire. Il tapote le paquet, en sort une cigarette et l'allume.
- Tu fumes trop. Tu prends du retard. L..., A...,
- Tu te rappelles, avant ? Quand on marchait la nuit pendant des heures, qu'on allait boire des coups dans les bistrots ?
- Non, je ne me rappelle pas... F... Tu devrais vraiment te rasseoir.
- Bien sûr, bien sûr.
Il revient s'asseoir. De sa main libre, il tape une lettre, puis la suivante, sans conviction. Il arrive au bout de la ligne, le retour du chariot déclenche une sonnerie qui, encore une fois, lui fait lever la tête.
- Suppose que je m'arrête, hein ? Ecoute moi, bon sang ! Suppose que je décide de tout plaquer.
- Je cesserai d'exister. Et toi, par voie de conséquence. Et cette chambre aussi n'existerait plus, et même les voitures dehors, on ne les entendrait plus. Tu le sais bien. Il ne faut pas qu'on s'arrête. Ne parle pas tant. Je n'arrive pas à suivre.

Pendant un long moment, il ne se passe plus rien. Celui qui ne s'est pas arrêté finit de taper son mot : I, N, I. L'autre s'est remis à la tâche de plus belle, accélérant la cadence pour rattraper le temps perdu. Il écrit :
...cris que j'écris qu'il écrit que j'écris qu'il écrit que j'écrit qu'il écrit que j'écris qu'il écrit que j'écris qu'il écrit que j'écris qu'il écrit que j'écris...

 

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A l'œil nu
Nouvelle brise, vent nouveau

On avait pris l'habitude de regretter le peu d'écho de la nouvelle en notre pays ; d'en jalouser la vitalité anglo-saxonne ; l'élevant au plus haut des arts »art de la perfection » (Bianciotti, Le Monde 26-6-97), on constatait en même temps sa « radicale incompatibilité » avec notre société de consommation (Engel, Nouvelle donne n°8) ; on la défendait comme on s'engage au côté des causes désespérées ; selon le constat amer de Daniel Zimmermann, elle avait plus d'auteurs que de lecteurs, lesquels auteurs n'avaient de cesse que de la trahir au premier frémissement de notoriété ; comme elle « ne s'édite pas parce qu'elle ne se vend pas » (Engel, ib) et inversement, serpent de mer qui se mord la queue, on la confrontait aux autres genres, on l'entremettait, (Nouvelle Donne n°8), cherchant quelque croisement, hybride mieux à même de « prendre » sur le terrain aride du lecteur français.


Or la nouvelle qui, au rebours du roman « n'admet pas la médiocrité » , la nouvelle dont l'âge d'or est passé («écrasant héritage d'un Maupassant) , la nouvelle vouée à l'éternelle confidentialité est en passe de réussir sa percée.


Depuis le temps qu'on nous disait qu'en ce monde pressé, zappant dans l'hypertexte ole-ole, elle devait advenir, on avait fini par oublier de croire en ses propres démonstrations. Or voilà que la nouvelle se vend, et plutôt bien. Qui faut-il pour cela louer ? A quel exquis mécène devons-nous ce miracle ? Aux libraires courageux qui toujours ont su lui réserver un rayonnage malgré vents et marées contraires ? Aux petits éditeurs curieux et passionnés qui se ruinent à la garder en leur catalogue ? Aux lecteurs avertis, gourmets, qui ont su dès longtemps goûter l'économie de ses appâts ? Aux revues plus ou moins confidentielles qui ont accueilli, rassuré, conforté les centaines d'anonymes qui leur envoyaient des textes ?


Pas seulement. Pas décisivement. Si la nouvelle, en cette extrême fin de siècle, prend des airs de starlette, c'est au consommateur pressé des couloirs de métro qu'elle le doit, à ce grand public au goût taillé à la hache des steaks surgelés des hypermarchés sont on n'attendait rien. Car la nouvelle est dans les hypermarchés, sur les tablettes des grands distributeurs; elle tournicote sur les mobiles chromés des maisons de la presse; elle s'insinue au cœur des laitues, se glisse tout près des sacs pour aspirateurs; elle atteint même le cartable hostile du collégien rétif.


Librio, Mille et une Nuits, J'ai Lu (oh sacrilège ! Delly se retourne dans sa tombe de marbre rose) mais aussi les éditions du Rocher, Juillard, Flammarion, Fayard et quelques autres, affichent une proportion insolente de recueils de nouvelles contemporaines dans leurs catalogues. Chez Librio, pour 10 F, on se ressert du Pujade-Renaud 91, du Holder 94, du ravallec 95. Pas vraiment des « oldies but goldies ». Chez J'ai Lu, encore Ravallec. Au Rocher, c'est Marsan, Chateaureynaud, Haddad ; Autin-Grenier et Mainard chez Gallimard. L'évidence crève les yeux : la nouvelle, par essence brève, est peu chère à publier. Qu'ils étaient convaincants, ces oiseaux de malheur (nous-mêmes y avons souscrit) qui nous annonçaient la mort de la littérature en raison inverse de la montée en puissance des rayons livres de Cora ou de Leclerc ; qu'ils étaient lucides, ceux-là qui nous démontraient que la concentration de l'édition en quelques groupes parisiens amènerait immanquablement un affadissement de l'offre. Que de larmes versées d'avance sur la bonne littérature. Aujourd'hui, le Système produit des fleurs que l'on croyait disparues des herbiers les plus religieusement entretenus. Dame ! Il ne faut jamais désespérer.

 

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