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L'ORAGE ou
les mystères de Lourdes
Arrivé à Lourdes un matin de fin d’octobre. Les lanières de mon sac
trop lourd me scient le dos. La place de la gare est déserte. Un écrivain
célèbre prendrait-il un taxi ? Mais, si l’hôtel est à deux pas, j’aurai l’air
ridicule. Je me pose de drôles de questions ces temps ci… Je vais marcher un
peu en attendant de choisir. De toute façon, on ne se présente pas à son hôtel
à huit heures du mat’. Un écrivain, etc… Un café ouvert, et c’est la première
surprise. La patronne est sympa et plutôt vulgaire, minijupe à ras le bonbon,
comme dit Ferré. Moi qui croyais la ville confite dans les bondieuseries… En
continuant ma route (qui, heureusement, descend) je comprends que je suis tombé
sur l’exception qui confirme la règle. Il fait de plus en plus sombre à mesure
que le jour devrait se lever. J’arrive au bistrot suivant avec les premières
gouttes. Je me délecte, à défaut de soif, du plaisir d’être assis à la
terrasse, protégé de l’orage par un auvent rayé.
Je philosophe sur la condition humaine, forte et fragile, précaire
comme ma situation présente. Avec toute cette eau qui transforme les caniveaux
en torrents, je me dis que je prendrais bien une douche. J'ai repéré l'hôtel
Alba au bord du gave. Quand j'arrive, dégoulinant, je me présente au
réceptionniste, seul dans le hall immense. Lui : "Ah oui ! M. Kewes...
Nous venons d'ouvrir ce matin; en fait, il n'y aura que vous." Dans
l'ascenseur, je me dis que je suis peut-être plus considérable que je ne le
pensais. Tout compte fait, j'aurais dû prendre un taxi. Ouvrir un hôtel rien
que pour moi ? Diantre ! Guy Rouquet fait les choses en très grand. Quand je
redescends, deux heures plus tard, je me dis que la langue française est quand
même bizarre qui permet de penser des conneries aussi grosses. C'est à cet
instant précis que je me suis débarrassé de moi. Roulé en boule,
chiffonné, au fond du sac, le nez dans les chaussettes, l'oreille coincée dans
la fermeture éclair. Le soir, je m'entendais gémir, supplier, mais je n'ai pas
cédé. Un crime parfait. Et, pendant cinq jours magiques, il y eut les autres,
tous les autres, jurés, comédiens, musiciens, récitants, poètes, romanciers,
jeunes lauréats du concours général, barmen, chauffeurs de bus parlant de
poésie comme les routiers de Yanne parlaient de musique classique ; tourbillon
de mots, de musiques et de regards que ce dossier se propose de vous faire
croiser afin que, peut-être, comme moi, vous vous disiez : "J'aurais bien
voulu y être »
J'étais victime de ma tendance naturelle à l'exagération. En réalité,
les revues se résument au seul lit desdites.
Mais lit, c'est vite lu, des lits il y en a de toutes sortes et le même lit
semble différent selon qu'on cherche à y entrer, qu'on y est ou qu'on veuille
en sortir. Dans le numéro 16 de Nouvelle Donne, Vincent Engel recommande de
"ne pas y rester trop longtemps" (l' "y" ce sont les
revues, vous voyez que je ne suis pas le seul !). C'est assez dire que la revue
est pour certains, avant tout un lit-tremplin, dont on use les ressorts pour
mieux rebondir ailleurs ; lit des premières oeuvres, lit tôt graphies, avant de
passer aux huiles plus sérieuses de l'édition. Les revues y trouvent parfois
leur compte qui, secouant la literie au vent d'avril, y dénichent une rognure
d'ongle, une crotte de nez, et aussi quelques bijoux illustres, qu'elles
pourront toujours exposer dans un numéro spécial. Mais attention, il ne suffit
pas de sauter comme un cabri en criant "le million, le million" (de
lecteurs..., de droits d'auteurs...) pour passer à la télé. Les revues sont
pleines de ces vieux pochtrons désenchantés qui y vieillissent mal. Ce sont
alors litrons, lie-de-vin, lits mités.
Mités ou non, pour d'aucuns, la question est avant tout de s'y glisser, d'y
fourrer son intimité bien au chaud entre deux pages. Faute de trouver
l'âme-soeur dans la jungle des lignes, certains mordent à l'hameçon de lits
bidons, passant leur libido sur une libelle louant ses charmes. Qui n'a pas connu
les lits en portefeuille ? On peut toujours crier au délit, dénoncer le
commerce de ces Liliput à cent francs la passe où l'on vous a à la bonne. On
peut aussi choisir de laisser ces faux lits braire. Que voulez-vous, il n'y a
pas assez de liqueurs pour désaltérer tous les morts-de-soifs. Les liqueurs
sont rares. On n'y entre pas comme dans un moulin, suffit pas d'envoyer son pur
grain à moudre pour l'avoir moulu. Combien se pressent à leurs portes, y
trouvant une queue déjà longue qu'ils contribuent à grossir, sans guère
d'espoir de décharge. Une brève notule les affuble d'un matricule et on leur
dit d'attendre et d'espérer.
L'affaire se complique pour qui vise l'impérissable firmament des revues car
bien des lits sont licencieux. Là, prime le cousinage, lits vaguement
incestueux où l'on se tient chaud, entre amis, chroniquant allègrement les
"parutions de nos collaborateurs", où le comité de rédaction
s'épanche à foison dans un joyeux mélange de genres. Ce sont liaisons que
morale réprouve et les plus polis ne sont pas, en la matière, les moins
polissons : de Libé à Télérama, en passant par le Figaro Littéraire ou le Monde
des Livres, c'est acquis, c'est à qui cirera le mieux les bottes de son
confrère. Naguère, Eric Dussert vilipenda fort l'anomalie, nous dit le site WEB
du Matricule (car je lis le site fort intéressant du Matricule, allez-y voir :
www.oike.com/lmda). Mais la pratique est quasi-générale, du moins en France,
comme le remarque Lothar Baier dans le dernier et passionnant numéro du Monde de
l'Education, consacré à la littérature. Je n'en prendrai qu'un exemple, mais
caricatural, qui ne me fera pas que des amis, hélas : dans le numéro déjà cité
de Nouvelle Donne, édité et éditorié par Christian Congiu, on apprend, page 21,
que l'heureux lauréat du concours de BD lancé par la revue est Michel Jans,
illustrateur attitré de ladite, qui a eu de surcroît l'heureuse idée de
s'inspirer d'une nouvelle de Christian Congiu. Et page 59, l'enthousiasme
impartial mais non signé d'un critique chronique la parution du Poulpe de...
Congiu, qui me parait sur ce numéro, en effet, un peu tentaculaire.
Voisins de ces lits clos sont les lits alibis du plaisir solitaire d'un seul,
qui fantasme son équipe à chaque numéro. L'alité peut être de qualité mais sont
lit est trop drapé. Qu'un autre veuille partager la couche qu'il tient et le
voilà illico tout froissé. Les vers solitaires rendent sourds. Ces lits-là
finissent lits vides et meurent, faute de combattants.
Il y a enfin des lits curieux, des lits qui dénichent, lits de rivières,
lits-bâteaux, lits ivres qui de numéro en numéro cherchent avant tout la
rencontre, le dépaysement. Ces lits-là se feraient presque oublier, car ils
vous font aimer le non-lit. Ce sont lits de camps que l'on dresse au hasard du
chemin, lits qui s'invitent chez l'habitant, lits où l'on lit, en somme, les
meilleurs assurément, des littératures.
Comme indiquée ci-dessus, la ci-dessous contribution du ci-devant
chroniqueur se propose de jeter un regard démuni sur le genre merveilleux de la
nouvelle (féminin, tiens ?, et singulier pour le plus grand nombre).
Il convient, d'abord, de replacer le sujet dans son contexte. Car la nouvelle
fait partie d'une grande famille, elle a de nombreux cousins, des cousines, des
voisins, des patrons, des ancêtres, une femme, des enfants, des fins de mois à
boucler... mais je m'égare : un croquis sera plus expressif.
polar
histoires drôles
Conte poésie
Peinture nouvelle photographie
Danse théâtre
Journalisme de faits divers
retrouvez les degrés de parenté parmi cette liste non-limitative :
le non-dit - la brièveté - l'unité de lieu et d'action - la tension -
l'art de la chute - l'instantané - la sublimation -
Comment ? Que dites-vous ? Il manque un cousin ? Vous dites qu'il s'appelle
Roman ? Ah ! Mais la nouvelle n'a rien à voir avec le roman, ou si peu
que la ressemblance se limite à une convention graphique qui consiste à ne
passer à la ligne que lorsque la précédente est pleine. La nouvelle n'est
pas le tremplin idéal du romancier en herbe, n'est pas le pis-aller
du romancier en mal d'inspiration, n'est pas l'ébauche d'un futur pavé, n'est
pas en un mot le parent pauvre du roman. Chacun peut bien sûr travailler le
mot (et le lecteur) dans les deux genres, la France a bien connu un roi
serrurier, un poète président et un milliardaire rouge. Mais de grâce, qu'on
cesse de croire flatter le nouvelliste en lui susurrant : "Vous allez,
bien sûr, passer à la forme longue d'ici peu ?", "Vous feriez un
merveilleux romancier" ou "Quand donc allez-vous nous donner un
roman, cher maître ?". A quoi, j'invite tous les nouvellistes à répondre
sans se départir de leur légendaire sourire charmeur : "Pourquoi pas ?
Mais peut-être tâterai-je plutôt de la poterie, de la sculpture ou de l'art du
bonsaï, disciplines qui me sont évidemment plus familières."
Des artistes accomplis, Chateaureynaud, Saumont, Haddad, Baroche, sans invoquer
les grands anciens parfaitement inconnus du public que sont Sternberg ou
Devaulx, lesquels payèrent de leur nid d'avoir excellé dans le bref, se voient
encore interrogés sur leur avenir d'écrivain. S'il ne fait guère de
doute que les meilleurs (les noms cités entre autre) ont traversé les
frontières avec bonheur, combien d'honnêtes nouvellistes, aveuglés par le
miroir médiatique qu'ils affectent de dénigrer firent d'exécrables romanciers ?
Ils passent, en vieillissant, du sprint au demi-fond puis s'essoufflent à
tourner en rond dans les fins de soirée désertées des stades (il est vrai qu'il
y a plus de partants au départ d'un 10 000 m qu'à celui d'un 400 mais on s'y
prend facilement deux ou trois tours dans les mollets). Que n'ont-ils tenté
leur chance (la littérature n'étant pas affaire d'âge) à la hauteur, à la
perche, ou au triple-saut autrement plus conformes à leur talent ?