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Décharge 96 - Décharge 97 - Décharge 98

 

L'ORAGE ou
les mystères de Lourdes

Arrivé à Lourdes un matin de fin d’octobre. Les lanières de mon sac trop lourd me scient le dos. La place de la gare est déserte. Un écrivain célèbre prendrait-il un taxi ? Mais, si l’hôtel est à deux pas, j’aurai l’air ridicule. Je me pose de drôles de questions ces temps ci… Je vais marcher un peu en attendant de choisir. De toute façon, on ne se présente pas à son hôtel à huit heures du mat’. Un écrivain, etc… Un café ouvert, et c’est la première surprise. La patronne est sympa et plutôt vulgaire, minijupe à ras le bonbon, comme dit Ferré. Moi qui croyais la ville confite dans les bondieuseries… En continuant ma route (qui, heureusement, descend) je comprends que je suis tombé sur l’exception qui confirme la règle. Il fait de plus en plus sombre à mesure que le jour devrait se lever. J’arrive au bistrot suivant avec les premières gouttes. Je me délecte, à défaut de soif, du plaisir d’être assis à la terrasse, protégé de l’orage par un auvent rayé.

 

Je philosophe sur la condition humaine, forte et fragile, précaire comme ma situation présente. Avec toute cette eau qui transforme les caniveaux en torrents, je me dis que je prendrais bien une douche. J'ai repéré l'hôtel Alba au bord du gave. Quand j'arrive, dégoulinant, je me présente au réceptionniste, seul dans le hall immense. Lui : "Ah oui ! M. Kewes... Nous venons d'ouvrir ce matin; en fait, il n'y aura que vous." Dans l'ascenseur, je me dis que je suis peut-être plus considérable que je ne le pensais. Tout compte fait, j'aurais dû prendre un taxi. Ouvrir un hôtel rien que pour moi ? Diantre ! Guy Rouquet fait les choses en très grand. Quand je redescends, deux heures plus tard, je me dis que la langue française est quand même bizarre qui permet de penser des conneries aussi grosses. C'est à cet instant précis que je me suis débarrassé de moi. Roulé en boule, chiffonné, au fond du sac, le nez dans les chaussettes, l'oreille coincée dans la fermeture éclair. Le soir, je m'entendais gémir, supplier, mais je n'ai pas cédé. Un crime parfait. Et, pendant cinq jours magiques, il y eut les autres, tous les autres, jurés, comédiens, musiciens, récitants, poètes, romanciers, jeunes lauréats du concours général, barmen, chauffeurs de bus parlant de poésie comme les routiers de Yanne parlaient de musique classique ; tourbillon de mots, de musiques et de regards que ce dossier se propose de vous faire croiser afin que, peut-être, comme moi, vous vous disiez : "J'aurais bien voulu y être »



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A l'œil nu

Je comparais jadis les revues à des maisons

J'étais victime de ma tendance naturelle à l'exagération. En réalité, les revues se résument au seul lit desdites.


Mais lit, c'est vite lu, des lits il y en a de toutes sortes et le même lit semble différent selon qu'on cherche à y entrer, qu'on y est ou qu'on veuille en sortir. Dans le numéro 16 de Nouvelle Donne, Vincent Engel recommande de "ne pas y rester trop longtemps" (l' "y" ce sont les revues, vous voyez que je ne suis pas le seul !). C'est assez dire que la revue est pour certains, avant tout un lit-tremplin, dont on use les ressorts pour mieux rebondir ailleurs ; lit des premières oeuvres, lit tôt graphies, avant de passer aux huiles plus sérieuses de l'édition. Les revues y trouvent parfois leur compte qui, secouant la literie au vent d'avril, y dénichent une rognure d'ongle, une crotte de nez, et aussi quelques bijoux illustres, qu'elles pourront toujours exposer dans un numéro spécial. Mais attention, il ne suffit pas de sauter comme un cabri en criant "le million, le million" (de lecteurs..., de droits d'auteurs...) pour passer à la télé. Les revues sont pleines de ces vieux pochtrons désenchantés qui y vieillissent mal. Ce sont alors litrons, lie-de-vin, lits mités.


Mités ou non, pour d'aucuns, la question est avant tout de s'y glisser, d'y fourrer son intimité bien au chaud entre deux pages. Faute de trouver l'âme-soeur dans la jungle des lignes, certains mordent à l'hameçon de lits bidons, passant leur libido sur une libelle louant ses charmes. Qui n'a pas connu les lits en portefeuille ? On peut toujours crier au délit, dénoncer le commerce de ces Liliput à cent francs la passe où l'on vous a à la bonne. On peut aussi choisir de laisser ces faux lits braire. Que voulez-vous, il n'y a pas assez de liqueurs pour désaltérer tous les morts-de-soifs. Les liqueurs sont rares. On n'y entre pas comme dans un moulin, suffit pas d'envoyer son pur grain à moudre pour l'avoir moulu. Combien se pressent à leurs portes, y trouvant une queue déjà longue qu'ils contribuent à grossir, sans guère d'espoir de décharge. Une brève notule les affuble d'un matricule et on leur dit d'attendre et d'espérer.


L'affaire se complique pour qui vise l'impérissable firmament des revues car bien des lits sont licencieux. Là, prime le cousinage, lits vaguement incestueux où l'on se tient chaud, entre amis, chroniquant allègrement les "parutions de nos collaborateurs", où le comité de rédaction s'épanche à foison dans un joyeux mélange de genres. Ce sont liaisons que morale réprouve et les plus polis ne sont pas, en la matière, les moins polissons : de Libé à Télérama, en passant par le Figaro Littéraire ou le Monde des Livres, c'est acquis, c'est à qui cirera le mieux les bottes de son confrère. Naguère, Eric Dussert vilipenda fort l'anomalie, nous dit le site WEB du Matricule (car je lis le site fort intéressant du Matricule, allez-y voir : www.oike.com/lmda). Mais la pratique est quasi-générale, du moins en France, comme le remarque Lothar Baier dans le dernier et passionnant numéro du Monde de l'Education, consacré à la littérature. Je n'en prendrai qu'un exemple, mais caricatural, qui ne me fera pas que des amis, hélas : dans le numéro déjà cité de Nouvelle Donne, édité et éditorié par Christian Congiu, on apprend, page 21, que l'heureux lauréat du concours de BD lancé par la revue est Michel Jans, illustrateur attitré de ladite, qui a eu de surcroît l'heureuse idée de s'inspirer d'une nouvelle de Christian Congiu. Et page 59, l'enthousiasme impartial mais non signé d'un critique chronique la parution du Poulpe de... Congiu, qui me parait sur ce numéro, en effet, un peu tentaculaire.

 
Voisins de ces lits clos sont les lits alibis du plaisir solitaire d'un seul, qui fantasme son équipe à chaque numéro. L'alité peut être de qualité mais sont lit est trop drapé. Qu'un autre veuille partager la couche qu'il tient et le voilà illico tout froissé. Les vers solitaires rendent sourds. Ces lits-là finissent lits vides et meurent, faute de combattants.


Il y a enfin des lits curieux, des lits qui dénichent, lits de rivières, lits-bâteaux, lits ivres qui de numéro en numéro cherchent avant tout la rencontre, le dépaysement. Ces lits-là se feraient presque oublier, car ils vous font aimer le non-lit. Ce sont lits de camps que l'on dresse au hasard du chemin, lits qui s'invitent chez l'habitant, lits où l'on lit, en somme, les meilleurs assurément, des littératures.

 

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Comme indiquée ci-dessus, la ci-dessous contribution du ci-devant chroniqueur se propose de jeter un regard démuni sur le genre merveilleux de la nouvelle (féminin, tiens ?, et singulier pour le plus grand nombre).


Il convient, d'abord, de replacer le sujet dans son contexte. Car la nouvelle fait partie d'une grande famille, elle a de nombreux cousins, des cousines, des voisins, des patrons, des ancêtres, une femme, des enfants, des fins de mois à boucler... mais je m'égare : un croquis sera plus expressif.



polar

histoires drôles

Conte poésie

Peinture nouvelle photographie

Danse théâtre

Journalisme de faits divers


retrouvez les degrés de parenté parmi cette liste non-limitative :
le non-dit - la brièveté - l'unité de lieu et d'action - la tension - l'art de la chute - l'instantané - la sublimation -


Comment ? Que dites-vous ? Il manque un cousin ? Vous dites qu'il s'appelle Roman ? Ah ! Mais la nouvelle n'a rien à voir avec le roman, ou si peu que la ressemblance se limite à une convention graphique qui consiste à ne passer à la ligne que lorsque la précédente est pleine. La nouvelle n'est pas le tremplin idéal du romancier en herbe, n'est pas le pis-aller du romancier en mal d'inspiration, n'est pas l'ébauche d'un futur pavé, n'est pas en un mot le parent pauvre du roman. Chacun peut bien sûr travailler le mot (et le lecteur) dans les deux genres, la France a bien connu un roi serrurier, un poète président et un milliardaire rouge. Mais de grâce, qu'on cesse de croire flatter le nouvelliste en lui susurrant : "Vous allez, bien sûr, passer à la forme longue d'ici peu ?", "Vous feriez un merveilleux romancier" ou "Quand donc allez-vous nous donner un roman, cher maître ?". A quoi, j'invite tous les nouvellistes à répondre sans se départir de leur légendaire sourire charmeur : "Pourquoi pas ? Mais peut-être tâterai-je plutôt de la poterie, de la sculpture ou de l'art du bonsaï, disciplines qui me sont évidemment plus familières."


Des artistes accomplis, Chateaureynaud, Saumont, Haddad, Baroche, sans invoquer les grands anciens parfaitement inconnus du public que sont Sternberg ou Devaulx, lesquels payèrent de leur nid d'avoir excellé dans le bref, se voient encore interrogés sur leur avenir d'écrivain. S'il ne fait guère de doute que les meilleurs (les noms cités entre autre) ont traversé les frontières avec bonheur, combien d'honnêtes nouvellistes, aveuglés par le miroir médiatique qu'ils affectent de dénigrer firent d'exécrables romanciers ? Ils passent, en vieillissant, du sprint au demi-fond puis s'essoufflent à tourner en rond dans les fins de soirée désertées des stades (il est vrai qu'il y a plus de partants au départ d'un 10 000 m qu'à celui d'un 400 mais on s'y prend facilement deux ou trois tours dans les mollets). Que n'ont-ils tenté leur chance (la littérature n'étant pas affaire d'âge) à la hauteur, à la perche, ou au triple-saut autrement plus conformes à leur talent ?

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