Critias (texte et traduction)

ATHEISME

Bien après Empédocle, il y eut les Sophistes, dont Gorgias et Protagoras. Les tentatives d'explication cosmogoniques en établissant le règne de la raison conduisirent plusieurs penseurs à douter de l'existence des dieux. Certains de leurs élèves en tirèrent hélas les conclusions les plus néfastes en concluant que tout leur était permis. Critias fut l'un de ceux-là et l'un des pires, car il fut aussi l'un des sanglants Trente tyrans. Critias n'était pas fou : il savait bien qu'il ne pouvait tenir ouvertement de tels propos. Aussi est-ce le héros tragique Sisyphe, roi de Corinthe, qui prononce les mots qui vont suivre dans la tragédie du même nom. Pour mémoire, Sisyphe avait défié les dieux à plusieurs reprises d'une part en révélant à Aesopos, le père d'Egine, l'enlèvement de cette dernière par Zeus, d'autre part en réussissant par ses manigances à enfermer la mort de sorte qu'elle ne puisse plus faire son office. En punition de sa démesure, il était condamné à pousser éternellement une pierre vers le sommet d'une montagne, d'où régulièrement elle retombait. Critias a donc choisi un représentant à sa mesure. Il n'est pas innocent de préciser que certaines traditions font de Sisyphe, le père d'Ulysse, un homme qui s'y entend à tromper et à bien parler.

UNE RELIGION BIEN UTILE...


ἦν χρόνος, ὅτ' ἦν ἄτακτος ἀνθρώπων βίος
καὶ θηριώδης ἰσχύος θ' ὑπηρέτης,
ὅτ' οὐδὲν ἆθλον οὔτε τοῖς ἐσθλοῖσιν ἦν
οὔτ' αὖ κόλασμα τοῖς κακοῖς ἐγίγνετο.
κἄπειτά μοι δοκοῦσιν ἄνθρωποι νόμους
θέσθαι κολαστάς, ἵνα δίκη τύραννος ᾖ
[ὁμῶς ἁπάντων] τήν θ' ὕβριν δούλην ἔχῃ
ἐζημιοῦτο δ' εἴ τις ἐξαμαρτάνοι.
ἔπειτ' ἐπειδὴ τἀμφανῆ μὲν οἱ νόμοι
ἀπεῖργον αὐτοὺς ἔργα μὴ πράσσειν βίᾳ,
λάθρᾳ δ' ἔπρασσον, τηνικαῦτά μοι δοκεῖ
[πρῶτον] πυκνός τις καὶ σοφὸς γνώμην ἀνήρ 
[γνῶναι] [θεῶν] δέος θνητοῖσιν ἐξευρεῖν, 
ὅπως εἴη τι δεῖμα τοῖς κακοῖσι, κἂν λάθρᾳ
πράσσωσιν ἢ λέγωσιν ἢ φρονῶσί [τι].
ἐντεῦθεν οὖν τὸ θεῖον εἰσηγήσατο,
ὡς ἔστι δαίμων ἀφθίτῳ θάλλων βίῳ,
νόῳ τ' ἀκούων καὶ βλέπων, φρονῶν τ' ἄγαν
προσέχων τε ταῦτα, καὶ φύσιν θείαν φορῶν,
ὃς πᾶν τὸ λεχθὲν ἐν βροτοῖς ἀκούσεται,
[τὸ] δρώμενον δὲ πᾶν ἰδεῖν δυνήσεται.
ἐὰν δὲ σὺν σιγῇ τι βουλεύῃς κακόν>,
τοῦτ' οὐχὶ λήσει τοὺς θεούς· τὸ γὰρ φρονοῦν
[ἄγαν] ἔνεστι. τούσδε τοὺς λόγους λέγων
διδαγμάτων ἥδιστον εἰσηγήσατο
ψευδεῖ καλύψας τὴν ἀλήθειαν λόγῳ.
ναίειν δ' ἔφασκε τοὺς θεοὺς ἐνταῦθ', ἵνα
μάλιστ' ἂν ἐξέπληξεν ἀνθρώπους λέγων,
ὅθεν περ ἔγνω τοὺς φόβους ὄντας βροτοῖς
καὶ τὰς ὀνήσεις τῳ ταλαιπώρῳ βίῳ,
ἐκ τῆς ὕπερθε περιφορᾶς, ἵν' ἀστραπάς
κατεῖδεν οὔσας, δεινὰ δὲ κτυπήματα
βροντῆς, τό τ' ἀστερωπὸν οὐρανοῦ δέμας,
Χρόνου καλὸν ποίκιλμα τέκτονος σοφοῦ,
ὅθεν τε λαμπρὸς ἀστέρος στείχει μύδρος
ὅ θ' ὑγρὸς εἰς γῆν ὄμβρος ἐκπορεύεται.
τοίους δὲ περιέστησεν ἀνθρώποις φόβους,
δι' οὓς καλῶς τε τῷ λόγῳ κατῴκισεν
τὸν δαίμον[α] οὗ[τος] κἀν πρέποντι χωρίῳ,
τὴν ἀνομίαν τε τοῖς νόμοις κατέσβεσεν.>
καὶ ὀλίγα προσδιελθὼν ἐπιφέρει·
<οὕτω δὲ πρῶτον οἴομαι πεῖσαί τινα
θνητοὺς νομίζειν δαιμόνων εἶναι γένος.>
 
 
 
 
Il fut un temps où les hommes vivaient sans connaître de lois

A la façon des bêtes, et la force était leur seul Roi.

Il n'y avait pas de récompense pour ceux qui étaient bons,


Et pour ceux qui , étaient méchants il n'y avait pas de punition.


Ce n'est que plus tard que les hommes firent des lois de châtiment,


Afin que la justice tînt le gouvernement

Et que l'insolence fût réduite en esclavage,

Et le mal que l'on faisait dut alors payer son péage.

Mais comme les lois ne réussissaient à empêcher seulement

Que les violences . qui se faisaient jour manifestement,

Et qu ' on faisait le mal en se cachant, j'imagine, ma foi,

Que quelque homme dont l'esprit était vif et particulièrement adroit
Eut l'idée d'introduire dans l'univers la croyance envers les dieux,

Afin de faire peur aux hommes quand ils feraient quelque chose de délictueux, Et qu'ils pécheraient sans être vus en action, en parole ou en pensée

Il leur dit qu'il y avait un Être qui ne meurt jamais,

Qui entend et qui voit par la force de l'esprit et qui connaît tout,

Et dont la nature est divine par-dessus tout,

Et que rien ne lui échappe de ce que disent entre eux les mortels,

Et qu'il est capable de voir toutes les actions qui se trament sous le ciel

Quand bien même tu serais muet sur le péché que tu médites,

Les dieux, eux, en seraient au courant au plus vite.

Car telle est leur intelligence; et c'est avec l'aide de telles fables

Que cet inventeur des religions a rendu le meilleur de son enseignement acceptable,
Et qu'il a enveloppé la vérité dans le mensonge de ses discours.

Il a raconté enfin que les dieux avaient leur séjour

Là où il pensait que cela ferait le plus de peur aux hommes qu'il l'aient

Dans cette partie de la création d'où les terreurs humaines descendaient

En même temps que les avantages accordés à leur existence de malheureux:

Il les logea dans cette voûte au-dessus de nous, où l'on voit les éclairs

Et les fracas terribles du tonnerre,

Et les constellations éclatantes du ciel étoilé,

Merveilles que le Temps, l'habile architecte, a dressés.

C'est de là que tombe le feu des étoiles filantes,

C'est de là que coule sur le sol la pluie abondante.

Telles sont les terreurs qu'il a su ériger autour des âmes humaines,

Et sa fable a établi ainsi dans un convenable domaine,

Grâce à la raison, le règne de la divinité,

Et établi la loi sur la crainte qu'elle a inspirée

Et c'est ainsi qu'il y eut un jour un homme qui le premier, je l'imagine,

Persuada aux autres humains qu'il existait une race divine.

Mais peut-être veux-tu revenir maintenant d'où tu es venu : Sur la nature . Sans doute seras-tu plus à l'aise dans les sentiers ailés et sacrés où chercha jadis le divin Empédocle à entraîner les humains.

traduction : Robert Brasillach 1943

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