VII
Des oiseaux
Dès notre deuxième pub, on nous a demandé des oiseaux. Il s'agissait simplement de faire voler des oiseaux indigènes face à un fond bleu afin de les réincustrer par la suite dans des décors filmés au préalable. Ces espèces étant protégées, nous avons fait appel à un centre de revalidation pour oiseaux blessé, qui, grâce aux bonnes relations que Manu entretenait avec eux, nous a prêté les oiseaux avant de leur rendre la liberté.
L'action d'un autre film se passait dans le milieu du cirque. Un des personnages gardait dans sa roulotte une centaine d'oiseaux exotiques. Lors d'une séquence, un nain devait ouvrir les cages et libérer ainsi le volatile. Nous avions pour cette scène des perruches, des mandarins, des diamants, des tourterelles... Pour que la roulotte soit rapidement envahie par des oiseaux volant dans tous les sens, nous avions disposés hors champ des cages avec des oiseaux supplémentaires, nous les lâchions de telle manière qu'ils prennent leur essor au même moment que ceux auquel le nain ouvrait la porte. Le plus difficile était de les récupérer après chaque prise. Nous avions en fait cent soixante-sept oiseaux, et pas trop de quatre pour les rattraper et les remettre dans les bonnes cages.
Dans le même film, nous avions un magnifique ara bleu et jaune. Il était sensé être le perroquet d'un diva sur le retour, interprétée par une actrice qui l'était tout autant. Elle ne pouvait s'empêcher d'ennuyer le pauvre animal, et vu son statut passé, pas question de lui faire une remarque de front. Il y avait sur le décor un panier avec des fruits secs; je pris une noix du Brésil, et devant l'actrice je la présentai à l'ara. Il s'en saisi et la brisa immédiatement pour en extraire l'amande. « Il est trrrès forrrt » me fit alors la comédienne; « oui mais imaginer un doigt à la place de cette noix » lui répondis-je. Elle ne l'ennuya plus de tout le tournage.
Beaucoup moins drôle, sur ce même film j'avais besoin de trois cacatoès. Le marchand (il faut bien l'appeler par son nom), me présenta trois spécimens. Pour deux d'entre eux, il n'y avait aucun problème, mais le troisième était terrifié dès qu'un humain s'en approchait, ne semblait pas habitué à une cage et était éjointé (opération qui consiste à couper un ligament de l'aile afin d'empêcher un oiseau de voler). Manifestement, il s'agissait d'un oiseau importé illégalement. Il faut savoir que les cacatoès sont des oiseaux protégés dont l'importation est tout à fait illégale; seuls les oiseaux nés en captivité et dont on peut prouver l'origine peuvent être détenus. Bien qu'il me fût présenté des papiers « CITES » (carte d'identité des animaux protégés par la convention de Washington) en règle, je refusai d'accepter l'oiseau. Il existe des éleveurs peu scrupuleux qui déclarent plus d'oiseaux qu'ils n'en naissent dans leur élevage afin d'en fournir des papiers pour des importateurs illégaux.
Lors du travail avec des animaux, il est fréquent de prévoir des doublures. Celle-ci sont là pour remplacer les « vedettes » afin de les ménager pour des scènes ne nécessitant pas un dressage particulier ou en cas d'accident. Ainsi, pour un long-métrage, je disposais de plusieurs callopsittes (espèce de grande perruche); dans les scènes ou l'oiseau n’avait rien à faire de particulier, j'utilisais sa doublure. A la fin d'une scène, alors que j'étais en train de la récupérer, un technicien fit un mouvement brusque à proximité de nous, ce qui eut pour effet de la faire s'envoler. Contrairement à son habitude, elle ne revint pas lorsque je l'appelai, et se réfugia au sommet du studio. J'eu beau tout essayer, rien n'y fit. Le lendemain matin je demandai à un éclairagiste de monter et d'essayer de la rappeler puisque apparament elle n'osait plus descendre, mais elle refusa. Bien que sujet au vertige, je demandai alors qu'on m'y fasse monter moi-même. C'est donc accroché à un treuil que je me retrouvai à douze mètres de haut. Elle revint immédiatement vers moi...
Pour ce même film, il me fallait des enregistrements de l'oiseau afin de les réinjecter lors du mixage. En général, on demande aux animaux d'être silencieux lors du tournage, leur « voix » étant recalée par la suite. Avec des callopsittes, pas de problème sur le plateau, elles ne s'expriment que sur leur territoire. C'est donc chez moi que je devais réaliser les enregistrements. Malheureusement, elles préfèrent donner de la voix que lorsque leur environnement est bruyant, ajoutant des bruits indésirables sur la bande. J'eu alors l'idée de mettre à coté d'elles, pendant une semaine, un étourneau, parfait imitateur. Dès qu'il maîtrisa le chant des perruches, je l'enregistrai dans une pièce insonorisée... CQFD.
« Monseigneur Léonard » n'est pas que le nom d'un évêque belge, c'est aussi celui d'un grand corbeau, « Léo » pour les intimes. Je l'ai acquis auprès d'un dresseur français pour le tournage d'un film anglais. Au cours des prises de vue, je n'eut pas beaucoup l'occasion de faire connaissance avec lui, ayant trop d'animaux à « gérer ». Ce n'est qu'un peu plus tard que nous devînmes "intimes". Les corvidés, en général, vivent en couples fidèles. Lorsqu'un individu est détenu seul en captivité, son soigneur devient vite son partenaire. Me voici donc acoquiné avec Léo. Les corbeaux sont très joueurs, le mien ne déroge pas à la règle et dès qu'il trouve un objet qui l'intéresse, il s'en empare et, aussitôt qu'il a fini de jouer, il s'empresse de le cacher. Il faut se méfier de ce comportement, car il aime s'emparer des cigarettes même allumées; le poursuivre ne sert à rien, il est rapide et vole très bien, il faut au contraire rester calme et attendre de voir ou il va cacher son butin, en espérant que ce ne soit pas dans un ballot de paille...
Tout est jeu pour Léo, lorsque sur un tournage il doit faire une action précise, il me faut « inventer » un jeu qui lui fera exécuter les mouvements demandés. Les cinéastes semblent aimer les corbeaux et Monseigneur Léonard est un de mes animaux qui tournent le plus.
J'ai bien cru le perdre un jour. Nous tournions un jour au bord d'un « lac de boue ». La surface était d'apparence solide, mais malheur à qui y aurait posé le pied, il se serait fait engloutir sans espoir. Même des morceaux de bois que nous avions lancés au milieu du lac disparurent.
Nous avions « mis en boite » le dernier plan du film et je m'apprêtait à récupérer Léo lorsque, l'accessoiriste, pour fêter la fin du tournage, eut l'idée de faire exploser quelques pétard. L'effet fut immédiat: le corbeau effrayé s'envola et prit la direction du lac qu'il survola. Je priai tous les dieux passés, présents ou à venir qu'il ne se pose pas sur la boue. Heureusement il ne se posa que sur la rive opposée ou je le récupérai sans problème. Je ne sais pas ce qui me retint de précipiter l'accessoiriste dans le lac, mais ses oreilles se souviennent encore de moi; d'autant plus que toute l'équipe avait été briefée avant le tournage sur le comportement à adopter en présence des animaux.
La plupart des animaux ont un cycle de reproduction calqué sur les saisons. Les impératifs de tournages n’en tiennent pas nécessairement compte. Ainsi, pour un film de deux jeunes réalisateurs très prometteurs (Roel Mondelaer et Raf Reyntjens) avais-je besoin d’un caneton qui devait sortir de l’œuf à l’écran. La première idée qui vient à l’esprit est de mettre des œufs en couveuse en essayant de programmer la sortie de l’œuf pour le jour du tournage ; seulement voilà, ce dernier était programmé en plein hiver, c'est-à-dire bien loin de la saison de reproduction normale. J’ai finalement pu trouver des cannetons destinés à l’engraissement pour le foie gras dans le sud de la France. Ils m’ont été expédiés à l’âge d’un jour une semaine avant le jour fatidique, de sorte qu’ils avait bien trop grandi pour pouvoir sortir d’un œuf de canard ou même d’oie. J’ai finalement du utiliser un œuf d’autruche truqué pour recréer la scène ; l’illusion à l’écran est parfaite. Dans une autre séquence, le caneton devait suivre un comédien. On essaie d’utiliser le principe d’imprégnation mis en évidence par Konrad Lorenz. L’oisillon, particulièrement chez les oies mais aussi chez les canards, considère le premier être vivant qu’il voit au sortir de l’œuf comme sa mère et le suit partout. Malheureusement, pour ce film, je n’ai pas pu faire naître les cannetons chez moi. J’ai donc du utiliser un autre trait de leur caractère qui est leur instinct grégaire. Je plaçais donc ses compagnons dans la direction ou il devait aller, et il s’empressait de les rejoindre. A la fin du tournage je me suis retrouvé avec vingt-quatre canetons que certains membres de l’équipe ont adoptés.
Complicité de Jean-Claude BRIALY et de Pixi
("Le Président Ferrare")
Un Chow-Chow, difficile à dresser?
("The Chinese Dog")

Mais qu'est-ce que j'ai l'air c... dans ce truc!
("Madame Edouard")