Le rap francais

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LA SCENE RAP FRANCAISE
1984-1998

© 1999, Bruno SAMMASSIMO


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avant – propos

L’objet de cette recherche est de créer un petit répertoire discographique contenant l’essentiel de la scène rap française des origines à nos jours (19/06/98). Cela, dans l’optique d’une création ou d’une extension d’un fonds de musique rap. Les artistes sont présentés sous forme de notices biographiques, dans une logique chronologique et thématique, la liste de leur production tend à l’exhaustivité.

Les singles ou les maxis sont signalés en noir dans les notes. C’est également le cas pour les EP contenant moins de cinq titres. Les albums et les EP - de cinq titres ou plus – sont signalés en bleu.

Les formations ou les artistes sont proposés parcequ’ils ont une place de choix dans l’histoire du rap français ou parcequ’ils représentent différentes tendances actuelles de ce mouvement.

L’accent est mis sur les quatre formations et artistes les plus représentatifs du mouvement – Suprême NTM, IAM, MC Solaar, Alliance Ethnik – et sur les nombreux groupes qui émergent actuellement; seize d’entre-eux sont proposés.

Il y à au total quarante six formations ou artistes présentés dans ce répertoire.

INTRODUCTION

 Dans la culture hip-hop dont il est issu, le rap, ou "Mcing", ne vient qu’au quatrième et dernier rang des disciplines de cette culture. Après la danse, l’art du graffiti, et celui du DJ.

Les premiers DJ’s, Kool Here, Grandmaster Flash, Africa Bambaata, Grand Wizard Théodore…, ont posé les bases d’une nouvelle forme de musique populaire: le Rap.

Le DJ était accompagné d’un MC - maître de cérémonie - qui, aux débuts du hip-hop, était celui qui mettait de l’ambiance lors des "block parties", en animant au micro les soirées. Les DJ’s connaissaient leur public, ils s’étaient aperçus que ce qui faisait vibrer la foule, c’était le break, le passage rythmique où tout disparaît au bénéfice du beat, du tempo nu. En mixant ces breaks entre eux afin de garder les danseurs sous pression, ils libéraient un espace sonore où le MC en profitait pour étoffer ses interventions. Au départ de simple onomatopées, puis rapidement des textes rimés.

Le MC n’était que le "lieutenant" du DJ, son faire-valoir. Avec les années, les rôles se sont inversés. Le DJ est passé derrière, jusqu’à disparaître parfois. Les Français, par contre, continuent à valoriser le travail essentiel du DJ.

Depuis on a trouvé à cette nouvelle forme musicale "une généalogie qui remonte à l’expression orale des griots africains et passe par la tradition des dozens de la culture noire américaine.[…]. Mais le rap emprunte aussi son sens du prêche aux pasteurs baptistes du sud des Etats-Unis, récupère quelques vitamines du côté des toasteurs jamaïcains, trouve sa colonne vertébrale politique dans l’œuvre des Last Poets, […] et enfin s’habille dans la tradition de la musique noire américaine, jazz, funk, soul ou rhythm and blues."

 

ASPECT SOCIOLOGIQUE

 

"Voir le rap célébré aux Victoires de la Musique, fut une grande claque rafraîchissante à travers la figure d’un vieux show-biz, prostitué depuis longtemps à la variété la plus consensuelle et la plus mollassonne."

 Comment et pourquoi le rap en France a connu une telle expansion, jusqu’à en faire le deuxième marché mondial pour ce type de musique, après les Etats-Unis?

C’est en effet en France que le rap américain se vend le mieux. et c’est surtout en France que le rap a pris une dimension autonome assez puissante pour lui permettre de produire énormément -disques d’or et de platine pour MC Solaar, IAM, NTM, Alliance Ethnik…-, d’avoir un underground puissant, générateur de petits labels. Pourquoi un tel succès?

L’américanisation de la société française est une première explication. Les héros planétaires de la jeunesse sont les basketteurs, Michael Jordan ou Shaquille O’Neal. A Vitry ou Sarcelles, comme à Los Angeles, le modèle vestimentaire est américain, et promu par ces héros du sport et de la publicité. Quant au reste du paysage culturel entre les séries télés américaines, les films d’action américains, et la nourriture fast-food, on peut aisément entrevoir pourquoi le terrain était fertile.

Cependant la grande différence avec les mouvements socio-musicaux précédents (jazz, rock, etc ), c’est que cette fois, en raison d’un évident cousinage de détresse sociale, les enfants des cités de banlieue se sont vraiment reconnus dans la culture inventée par leurs homologues américains. Ce n’était pas le cas du rock, qui depuis les années 60 était en France le fait de couches essentiellement "petites-bourgeoises" de la société. Avec le rap, l’ancrage dans la jeunesse défavorisée s’est fait en douceur, mais aussi en profondeur.

Le rap est la première musique populaire française créée dans ce milieu social. Pendant que des générations entières de professeurs se sont battues en vain pour essayer d’intéresser les enfants à la littérature, il a suffi d’une paire de tubes signés MC Solaar ou IAM pour qu’une génération entière se passionne pour l’écriture de rimes et la consultation fréquente du dictionnaire. Le rap est devenu pour eux un moyen, plus encore que le football, d’acquérir la reconnaissance nationale d’une identité. C’est le moyen de faire triompher son langage, ses argots, ses métaphores, tout son univers, à travers des médias qui les avaient jusqu’alors ignorés. Et c’est en développant ça propre identité, son discours original, que le rap Français se différencie.

Hugues Bazin, chercheur en sciences sociales, présente ce qui selon lui différencie radicalement le rap français à son modèle d’outre-Atlantique:

"Alors qu’aux Etats-Unis, il révèle un développement séparé du "creuset américain", en France il est au contraire l’indicateur d’un creuset culturel nouveau, mêlant multi-appartenances et valeurs universelles qui se forgent dans une société à "double vitesse".

Une formation comme Alliance Ethnik -une alchimie kabylo-congolo-italo-judéo-gauloise- est l’exemple type de ce rap français.

Pour MC Solaar, cette différence va plus loin, certes le rap "en France, garde une conscience, il est ancré dans la réalité, construit, humaniste…" mais aussi "porté par une capacité à réagir comme il là prouvé lors de l’affaire NTM et de la loi Debré."

Il y a donc une évolution dans le discours rap aujourd’hui. C’est ce que met en avant Maryse Souchard, sociologue. Pour elle, on trouve dans le discours rap français une volonté de convaincre pour faire agir ceux auxquels on s’adresse:

"car la vie n’a pas de sens si elle n’est que souffrance, la vie n’a pas de sens, mon combat est ta chance, si on le voulait tous vraiment, il n’y aurait même plus de gouvernement." (Vous permettez / Tribu)

C’est le sens de l’action qui semble avoir changé. Après avoir demandé surtout à exister socialement et à devenir des interlocuteurs d’une société à laquelle ils souhaitaient s’intégrer, les rappers français appellent à davantage de révolte. Ainsi le rap reste non seulement un discours sur la société mais il devient de plus en plus un discours pour une autre société:

"l’indifférence n’est plus acceptable, j’en ai assez que tout le monde veuille se voiler les yeux, j’ai comme une méfiance face au rang fourni par ceux qui saluent du bras tendu […]. Tous ces mecs n’ont pour effet que d’agrandir la rage de ma verve que j’abats sur eux; puissance des mots que je débiterai jusqu’à ce qu’ils soient KO." (Unité / Jungle)

Il n’est pas sur pour autant que le rap se radicalise vraiment. La volonté de changement n’est pas souvent accompagnée de solutions qui rendraient ce changement possible. Au mieux on y trouve un constat d’impuissance:

"Je divague et réfléchissais sur ce monde parfait que je méprisais et haïssais, sur ma putain de vie que je ne pouvais changer." (Le messager / Simple Pose).

Au pire, une dénonciation des responsables, le plus souvent les politiques et les élus:

"Nique ton maire 94, mon ami glandu, voici la Tribu, tu as les mains dans les poches, tout ce qui te fait envie tu le fauches, comme le font les politiciens qu’ils soient de droite ou de gauche […]. Il se souvient de moi à l’approche des élections, me parle de budget, pour mon quartier de rénovation, un petit coup de peinture sur ma poubelle, je dois trouver la vie plus belle, mon ami je nique cette brêle." (NTM 94 / Tribu)

Le rap Français tient donc un discours différent de son homologue américain. Un discours tolérant et revendicatif à la fois. Ayant déjà acquis la reconnaissance sociale, les rappers français disposent aujourd’hui de suffisamment d’assises pour perdurer. Le Média qu’ils ont créé à travers leurs textes, leurs magazines, leurs radios, leurs donne un écho sur une jeunesse en manque de courant contestataire depuis que le rock à en partie jeté l’éponge.

LES DEBUTS

En 1979, le Rapper’s Delight de Sugarhill Gang, premier enregistrement officiel de rap, a été un tube en France. De même que les deux maxi-singles fondateurs de la légende de Grandmaster Flash & The Furious Five, The Message (1982) et White Lines (1983). Mais à l’époque, personne ne croit au rap et seul le label Sugarhill enregistre cette forme balbutiante de musique.

Pourtant, c’est dès cette époque que Paris emboîte le pas à New York. Bernard Zekri, un jeune journaliste français installé à Manhattan, devient un témoin du milieu hip-hop. Un jour il propose à Jean Karacos, autre français émigré à New York de produire quelques maxis de rap, qui serviront de support à l’organisation d’une tournée en France des représentants du mouvement hip-hop.

Parmi ceux-ci, le disque du DJ DST, celui du graffeur Futura 2000, un morceau produit par le groupe punk anglais Clash, et celui de Fab Five Freddy, un des phares du mouvement. Ces cinq maxis de rap new-yorkais sortent en France chez Disc’AZ. Ils bénéficient du soutien d’Europe 1 et de quelques radios libres, et promotionnent la première tournée du hip-hop new-yorkais hors de s…- et de quelques lieux: le Bataclan, puis la Grange aux belles vers 1983, le terrain vague de Stalingrad où pour cinq francs l’entrée Dee Nasty organise en 1986, chaque week-end, un équivalent des block parties du Bronx.

Le mouvement est tout d’abord constitué de danseurs, breakeurs, puis de graffeurs, et petit à petit, l’idée de se mettre à rapper en français va naître.

QUELQUES COMPILATIONS

La scène rap française a le mérite d’être avantageusement présentée à travers des compilations. Ce support a rapidement promu le rap, tout en faisant découvrir des formations qui, aujourd’hui, tiennent le haut de l’affiche. Actuellement, la production est féconde, les Majors et les labels indépendants inondent le marché. Il sera donc proposé ici les plus représentatives.

Rappattitude
(Label Noir : Virgin, 1990)
Cette compilation fait sans aucun doute partie de l'histoire du rap français. On y trouve entre autre Tonton David avec le tube "Peuples du monde", Assassins, Dee Nasty, Suprême NTM... Ils ont gravé dans les studios de l'IRCAM leurs morceaux, les ont vendu à 100 000 exemplaires pour ensuite devenir des stars. La production s'est faite avec Label Noir, crée pour l'occasion, sous l'impulsion de deux hommes : Benny Malapa, éducateur social et Emmanuel de Buretel, actuellement directeur du groupe Virgin France.

Cool Sessions
(Jimmy Jay présente les Cools Sessions 1. Jimmy Jay Prod. : Virgin, 1993)
Sous le patronnage de Jimmy Jay, cette compilation fit découvrir au public une dizaine de groupes : Ménélik, Sléo, Démocrate D, Sages Poètes de la Rue...
Jimmy Jay continue à travers les Cools Sessions de présenter des nouveaux groupes de rap.

La Haine
(La Haine : Musiques inspirées du film. Delabel : Virgin, 1993)
Sous titré "musiques inspirées du film", cette compilation bénéficia de la notoriété du film, ce qui permit au grand public de découvrir Expression Direkt, Sté, La Cliqua...

Lab' Elles
(Barclay, 1996)
C'est une compilation d'artistes féminines, elles mélangent du rap, du ragga et du rhythm'n'blues. On y découvre tout de même E-Komba rappeuse plutôt hardcore (elle chante en anglais), Nemesis (de Sarcelles) ou encore Shanhane.
C'est une bonne approche de la scène rap féminine en France qui pour l'instant reste esentiellement underground.

Time Bomb
(Night & Day, 1996)
Produite par le label indépendant Night & Day, cette compilation présente des formations repérées dans l'underground : Bal Niggets, X Men, Accords Parfait, Ziho de la Brigade...

L 432
(Island Records : Polygram, 1997)
Sous un nom qui sonne comme une réponse au L 627 de bertrand Tavernier, une compilation-révolution qui met la barre très haute avec un rap hors-la-loi défiant l'Etat. On y trouve, entre autre, Expression Direkt, Lunatic, Ideal J, La Saquadra, Busta Flex, Afro Jazz ou Arsenik avec sa formule : "un gars à la hauteur c'est rare comme une pute à  son compte...".