ROBESPIERRE
1791

Janvier 1791. Danton est élu administrateur du département & doit son élection à l'intervention personnelle de Mirabeau.
2 février 1791. Election des premiers évêques constitutionnels.
22 février 1791. Les gardes nationales patriotes & les troupes de ligne saisissent les contre-révolutionnaires une fois de plus rassemblés au camp de Jalès le 20 février.
10 mars 1791. Le pape condamne la constitution civile du clergé & la déclaration des droits de l'homme.
17 mars 1791. Le curé Carion, maire d'Issy-l'Evêque, a été incarcéré, sous le motif de crime de lèze-nation, pour avoir taxé des grains. Il était détenu depuis sept mois lorsque l'affaire fut portée devant l'Assemblée. Robespierre demande & obtient son élargissement :
" Ah ! combien d'accusés ont été élargis sur des considérations de liberté & d'humanité, quoique chargés de soupçons bien autrement graves ! Je ne m'y suis jamais opposé, parce que le sentiment d'humanité balançait en moi la crainte de voir la liberté compromise ; mais ici on ne m'objectera pas sans doute l'intérêt de la liberté & le salut de la société. Est-ce donc parce que celui que je défends est sans appui que l'on murmure ? Ah ! s'il eut été un ennemi du peuple, il ne gémirait pas depuis sept mois dans une prison ! Peut-être n'y serait-il jamais entré. Ne serions-nous donc inexorables qu'envers les infortunés, envers les amis de la patrie accusés d'un excès d'enthousiasme pour la liberté ? Non, ce n'est point le moment d'accabler des citoyens sans appui, lorsque tant de coupables, jadis illustres, ont été absous. "
2 avril 1791. Mort de Mirabeau dont les connivences avec la cour ne seront connues qu'après le 10 auût 1792. Danton va alors se mettre au service des Lameth, nouveaux conseillers secrets de la cour.

Mirabeau
A ce sujet, Prudhomme, dans "les Révolutions de Paris ", écrit : " l'Assemblée perd le premier peut-être de ses orateurs, mais M. Mirabeau ne tenait pas le même rang dans le petit nombre de ses membres patriotes. Que le peuple français ne désespère pas de la chose publique tant qu'il lui restera quelque représentant de la trempe de M. Robespierre."
avril 1791. Robespierre publie un discours sur sur le Marc d'argent, & en donne lecture au club des Cordeliers :
" Vous avez vous-mêmes reconnu cette vérité d'une manière frappante, lorsqu'avant de commencer votre grand ouvrage, vous avez décidé qu'il fallait déclarer solennellement ces droits sacrés, qui sont comme les bases éternelles sur lesquelles il doit reposer.
- Tous les hommes naissent & demeurent libres, & égaux en droits.
- Le souveraineté réside essentiellement dans la nation.
- La loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont le droit de concourir à sa formation, soit par eux-mêmes, soit par leurs représentants, librement élus.
- Tous les citoyens sont admissibles à tous les emplois publics, sans aucune autre distinction que celle de leurs vertus & de leurs talents.
Voilà les principes que vous avez consacrés : il sera facile maintenant d'apprécier les dispositions que je me propose de combattre : il suffira de les rapprocher de ces règles invariables de la société humaine.
Or, 1° la Loi est-elle l'expression de la volonté générale, lorsque le plus grand nombre de ceux pour qui elle est faite ne peuvent concourir, en aucune manière, à sa formation ? Non. Cependant interdire à tous ceux qui ne paient pas une contribution égale à troi sjournées d'ouvriers, le droit même de choisir les électeurs destinés à nommer les membres de l'Assemblée législative ; qu'est-ce autre chose que rendre la majeure partie des Français absolument étrangers à la formation de la loi ? Cette disposition est donc essentiellement anti-constitutionnelle & anti-sociale.
2° Les hommes sont-ils égaux en droits, lorsque les uns jouissant exclusivement de la faclté de pouvoir être élus membre du corps législatif, ou des autres établissements publics, les autres de celle de les nommer seulemnt, les autres restent privés en même temps de tous ces droits ? Non ; telles sont cependant les monstrueuses différences qu'établissent entre eux les décrets qui rendent un citoyen actif ou passif ; moitié actif, & moitié passif, suivant les divers degrés de fortune qui lui permettent de payer trois journées, dix journées d'impositions directes, ou un Marc d'argent. Toutes ces dispositions sont donc essentiellement anti-constitutionnelles & anti-sociales.
3° Les hommes sont-ils admissibles à tous les emplois publics sans autre distinction que celle de leurs vertus & de leurs talents, lorsque l'impuissance d'acquitter la contribution exigée les écarte de tous les emplois publics, quels que soient leurs vertus & leurs talents ? Non ; toutes ces dispositions sont donc essentiellement anti-constitutionnelles & anti-sociales.
4° Enfin, la nation est-elle souveraine, quand le plus grand nombre des individus qui la composent est dépouillé des droits politiques qui constituent la souveraineté ? Non ; & cependant vous venez de voir que ces mêmes décrets les ravissent à la plus grande partie des Français. Que serait donc votre déclaration des droits, si ces décrets pouvaient subsister ? Une vaine formule. Que serait la nation ? Esclave ; car la liberté consiste à obéir aux lois qu'on s'est données, & la servitude à être contraint de se soumettre à une volonté étrangère. Que serait votre constitution ? Une véritable aristocratie. Car l'aristocratie est l'Etat où une portion des citoyens est souveraine & le reste sujets. Et quelle aristocratie ? La plus insupportable de toutes ; celle des riches.[...]"
" [...] Mais quel est donc après tout ce rare mérite de payer un Marc d'argent ou telle autre imposition à laquelle vous attachez de si hautes prérogatives ? Si vous portez au trésor public une contribution plus considérable que la mienne, n'est-ce pas par la raison que la société vous a procuré de plus grands avantages pécuniaires ? &, di nous voulons presser cette, quelle est la source de cette extrême inégalité des fortunes qui rassemble toutes les richesses en un petit nombre de mains ? Ne sont-ce pas les mauvaises lois, les mauvais gouvernements, enfin tous les vices des sociétés corrompues? Or, pourquoi faut-il que ceux qui sont les victimes de ces abus, soient en punis de leur malheur, par la perte de la dignité de citoyen ! [...]"
" [...] Mais, dites-vous, le peuple ! des gens qui n'ont rien à perdre, pourront donc, comme nous exercer tous les droits des citoyens ? Des gens qui n'ont rien à perdre ! que ce langage de l'orgueil en délire est injuste & faux aux yeux de la vérité ! Ces gens dont vous parlez sont apparemment des hommes qui vivent, subsistent au sein de la société, sans aucun moyen de vivre & de subsister. Car, s'ils sont pourvus de ces moyens là, ils ont, ce me semble, quelque chose à perdre ou à conserver. Oui, les grossiers habits qui me couvrent, l'humble réduit où j'achète le droit de me retirer & de vivre en paix ; le modique salaire avec lequel je nourris ma femme, mes enfants ; tout cela, je l'avoue, ce ne sont point des terres, des châteaux, des équipages ; tout cela s'appelle rien peut-être pour le luxe & pour l'opulence, mais c'est quelque chose pour l'humanité ; c'est une propriété sacrée, aussi sacrée sans doute que les brillants domaines de la richesse. [...]"
5 avril 1791. A l'Assemblée, alors que certains défendent le droit de tester, Robespierre réclame le partage égal entre les héritiers des biens du défunt. Finalement, l'Assemblée ajournera la discussion.
Le Point du Jour : " Toute institution qui tend à augmenter l'inégalité des fortunes est mauvaise & contraire au bonheur social. Je sais bien qu'il est impossible d'établir une égalité parfaite dans les portions & que mille causes différentes doivent nécessairement la déranger plus ou moins, mais je dis que le but des loix doit être de la maintenir autant que la nature des choses le permet, & qu'elles violent tous les principes de la raison lorsqu'elles s'efforcent elles-mêmes de la troubler. L'égalité est la source de tous les biens : l'extrême inégalité est la source de tous les maux. [...] Les grandes richesses enfantent les excès du luxe & des voluptés qui corrompent à la fois, & ceux qui les possèdent, & ceux qui les envies ; alors la vertu est méprisée, la richesse seule est un honneur. les loix elles-mêmes ne sont plus que des instrumens entre les mains des riches, pour opprimer les pauvres ; en vain on dit aux uns & aux autres qu'ils sont nés égaux. Une fatale expérience les dément tous les jours ; l'homme a perdu l'idée de ses droits & le sentiment de sa dignité ; les loix éternelles de la justice & de la nature ne sont plus regardées que comme des chimères, & ceux qui osent les réclamer sont regardés comme des insensés, s'ils ne sont traités comme des séditieux. Législateurs, vous n'avez rien fait pour la liberté, si vos loix ne tendent à diminuer, par des moyens doux & efficaces, l'extrême inégalité des fortunes. La loi qui va le plus directement à ce but est celle qui établit l'égalité des partages ; vous l'avez juge nécessaire ; permettrez-vous à la volonté de l'homme de l'anéantir ou de l'éluder ? Eh ! quel serait le motif de cette funeste contradiction ? La propriété de l'homme s'étend-elle au-delà de sa vie ? peut-il donner des loix lorsqu'il n'est plus ? Peut-il disposer de cette portion de la terre dont il a joui, lorsqu'il n'est plus lui-même qu'une vile poussière ? [...] La faculté de tester est en général l'aliment de l'intrigue & de la fraude, l'écueil de la faiblesse & de la crédulité, le signal de la discorde.[...] Voyez ces procès éternels dont il est le germe inépuisable ; voyez ces viles manoeuvres & ces lâches artifices par lesquels l'avidité s'efforce de conquérir la prédilection & l'hérédité paternelle ; voyez les enfans immolés à d'autres enfans ; voyez la cruelle oppulence d'un frère insultant à l'indigence de son frère ; & les tourmens de l'envie & les fureurs de la vengeance remplacer les doux sentimens de la nature & les charmes de la paix domestique. Cependant ce sont ces familles particulières qui composent la grande famille de l'état ; ce sont les moeurs privées qui sont la base des moeurs publiques ; voilà donc la félicité général empoisonnée dans la source ; voilà la liberté sappée dans ses premiers fondemens.[...] Non, ce n'est point en violant la raison & la nature, qu'on établit l'ordre social ; c'est en les consultant avec soin.[...] "
18 avril 1791. Le peuple de Paris empêche Louis XVI de sortir des Tuileries pour se rendre à Saint Cloud ; coup monté par le roi, avec la complicité de Danton ( aveu de Lafayette ), pour, dune part, apitoyer le peuple & lEurope sur sa condition de despote prisonnier, pour, dautre part, légitimer sa fuite prochaine.
19 avril 1791. L'Assemblée est informée que le prince-évêque de Bâle rassemble depuis quelques temps des troupes à Porrentruy ( à une soixantaine de kilomètres au sud de Mulhouse ) que seule la France, par traîté, à le droit d'occuper militairement, si nécessaire, pour assurer la défense de ses frontières.
Journal des Etats Généraux : " M. Robespierre. Sans entrer dans le détail des faits qui vous ont été exposés par M. Reubell, l'affaire qui vous occupe donne lieu à des réflexion beaucoup plus importantes. Je remarquerai d'abord qu'autrefoy, lorsque les frontières de la France étaient menacées par la moindre apparence d'hostilités, le ministre veillait avec le plus grand scrupule : il rassemblait sur les frontières, des troupes capables d'en imposer à l'ennemi le plus puissant. Aujourd'hui qu'il n'est pas un seul mouvement extérieur qui ne soit lié à la tranquillité intérieure & à l'intérêt de la liberté, je vois précisément adopter une marche opposée. la plus grande sécurité, la plus grande incurie fait le caractère de ce gouvernement : &, j'ose le dire, il se manifeste jusqu'au sein de l'Assemblée nationale depuis plusieurs mois qu'une intelligence est formée entre des ennemis extérieurs, quels qu'ils soient, & des ennemis intérieurs, depuis plusieurs mois que des troupes étrangères sont rassemblées sur toutes nos frontières."
21 avril 1791. La guerre civile a éclaté à Avignon suite aux lenteurs de l'Assemblée Nationale qui n'a toujours pas statué sur son sort.
Gazette nationale : " M. Roberspierre. J'observe que si M. Maubourg était entré dans le détail des faits, il vous aurait convaincu qu'il n'y a pas un moment à perdre pour prévenir les désastres qui menacent le Contat & les départemens méridionaux. Il vous aurait appris que le parti opposé à la réunion du Comtat, a fait une incursion sur les patriotes : que les personnes les plus attachées à la révolution française : que les maires ont été égorgés ; que les départemens voisins prennent fait & cause dans cette affaire ; que celui de la Drôme, c'est-à-dire, ceux qui agissent sous l'autorité du directoire, volent au secours des anti-révolutionnaires ; que beaucoup de fonctionnaires publics sont à Avignon ; que le maire d'Arles notamment y a juré de venger l'assassinat des patriotes Avignonais & Comtadins. jugez d'après ces faits que M. Maubourg peut affirmer, si vous pouvez être arrêtés par de vains prétextes."
30 avril 1791. Sur l'affaire d'Avignon. Suite. Journal des Débats : " M. Robespierre a déclaré qu'il donnait sa commisération aux hommes de tous les partis qui sont en proie aux horreurs de la guerre civile dans le Comtat, qu'il la donnait non-seulement aux Avignonais qui avaient été surpris & massacrés, mais encore à tous ceux qui, après avoir fait cette horrible provocation, avaient été victimes de leurs fureurs. Il faut de l'indulgence dans une révolution. Les uns ont peine à se défaire de leurs préjugés & de leurs passions, les autres ont peine à modérer leur vengeance. Ne nous habituons pas à regarder comme des factieux ceux qui, ayant été provoqués d'une manière cruelle & perfide, se portent à des excès contre leurs oppresseurs."
2 mai 1791. Sur l'affaire d'Avignon. Suite. Journal des Etats Généraux : " [...] ce serait un phénomène bien étrange dans le monde, qu'il y eut dans une contrée où le despotisme régnât, & où cependant le peuple fût heureux ; c'est par la force, vous a-t-on dit, qu'on a subjugué le voeu du peuple avignonais & du peuple comtadin, c'est au milieu des troubles & des insurrections que le voeu du d'Avignon s'est fait entendre ; c'est dans cette guerre civile que la majorité du Comtat a fait entendre le sien. C'est ici que revient le principe du préopinant sur la théorie des insurrections : il vous a dit qu'aucun voeu n'était légitime qu'autant qu'il était émis paisiblement ; que lorsqu'il était la suite d'une insurrection, il était illégitime ou coupable. Que le préipinant apprenne donc aux peuples le moyen de ressaisir leurs droits sans insurrection ; ou bien qu'il apprenne aux despotes à se dépouiller eux-mêmes du pouvoir absolu, à rendre aux peuples leur liberté & leurs droits : alors je conviendrai facilement que l'insurrection est un crime, puisqu'elle sea une violence inutile. [...]"
4 mai 1791. L'Assemblée rejette, par appel nominal, le rattachement d'Avignon à la France.
9 mai 1791. L'Assemblée prive les citoyens " passifs " du droit de pétition.
Journal des Etats Généraux : " M. Robespierre. Si en décrétant le droit de pétition vous avez pensé accorder aux Français un droit nouveau, vous vous êtes trompés. Le droit de pétition n'est autre chose que que la faculté qui appartient à tout citoyen d'émettre son voeu & de demander à ceux qui peuvent subvenir à ses besoins ce qui lui est nécessaire. Les Français jouissaient de ce droit avant que vous fussiez assemblés, aucune loi ne l'avait limité, & le décret que vous rendriez pour mettre des bornes à ce droit, serait la seule chose nouvelle que vous eussiez faite à cet égard."
11 mai 1791. Aux Jacobins, Robespierre prononce un discours en faveur de la liberté de la presse.
" La liberté de la presse doit être entière & indéfinie, ou elle nexiste pas.[...]"
" Mais pourquoi prendre tant de soin pour troubler lordre que la nature établissait delle-même ? Ne voyez-vous pas que, par le cours nécessaire des choses, le tems amène la proscription de lerreur & le triomphe de la vérité ? laissez aux opinions bonnes ou mauvaises un essor également libre, puisque les premières seulement sont destinées à rester. [...]"
" Les lois, que sont-elles ? lexpression libre de la volonté générale, plus ou moins conforme aux droits & à lintérêt des nations, selon le degré de conformité quelles ont aux lois éternelles de la raison, de la justice & de la nature. Chaque citoyen a sa part & son intérêt dans cette volonté générale ; il peut donc, il doit même déployer tout ce quil a de lumières & dénergie pour léclairer, pour la réformer, pour la perfectionner. Comme dans une société particulière, chaque associé a le droit dengager ses co-associés à changer les conventions quils ont faites, & les spéculations quils ont adoptées pour la prospérité de leurs entreprises : ainsi, dans la grande société politique, chaque membre peut faire tout ce qui est en lui, pour déterminer les autres membres de la cité à adopter les dispositions qui lui paraissent les plus conforme à lavantage commun. [...]"
" ... quel est le but essentiel de la liberté de la presse ? Cest de contenir lambition & le despotisme de ceux à qui le peuple a commis son autorité, en éveillant sans cesse son attention sur les atteintes quils peuvent porter à ses droits. [...]"
" Ce ne sont pas ces hommes incorruptibles, qui nont dautre passion que celle de faire le bonheur & la gloire de leur patrie, qui redoutent lexpression publique des sentiments de leurs concitoyens. Ils sentent bien quil nest pas si facile de perdre leur estime, lorsquon peut opposer à la calomnie une vie irréprochable & les preuves dun zèle pur & désintéressé [...]"
" Qui sont ceux qui déclament sans cesse contre la licence de la presse, & qui demandent des lois pour la captiver ? ce sont ces personnages équivoques, dont la réputation éphémère, fondée sur les succès du charlatanisme, est ébranlée par le moindre choc de la contradiction ; ce sont ceux qui voulant à-la-fois plaire au peuple & servir les tyrans, combattus entre le désir de conserver la gloire acquise en défendant la cause publique, & les honteux avantages que lambition peut obtenir en labandonnant, qui, substituant la fausseté au courage, lintrigue au génie, tous les petits manèges des cours aux grands ressorts des révolutions, tremblent sans cesse que la voix dun homme libre vienne révéler le secret de leur nullité ou de leur corruption ; qui sentent que pour tromper ou pour asservir leur patrie, il faut, avant tout, réduire au silence les écrivains courageux qui peuvent la réveiller de sa funeste léthargie, à-peu-près comme on égorge les sentinelles avancées pour surprendre le camp ennemi ; ce sont tous ceux enfin qui veulent être impunément faibles, ignorans, traîtres ou corrompus. [...]"
13 mai 1791. La veille, l'Assemblée a décrété comme article consitutionnel que :" aucune loi sur l'état des personnes ne pourra être faite par le corps législatif, que sur la demande précise & formelle des assemblées coloniales." Robespierre s'était élevé contre ce décret. Le lendemain, le 13, Moreau de Saint-Méry demande que le terme "personne" soit remplacé, pour plus de clarté, par " esclaves ". Robespierre s'y oppose vivement &, en effet, le décret dira " les hommes non libres." Alors, certes, Robespierre n'a pas formellement réclamé l'abolition de l'esclavage. Il suffit de voir l'objet du débat ( & la discussion du 24 septembre 91 ) pour comprendre que cette revendication aurait été vaine. S'ensuit-il qu'il fut pour l'esclage alors que tous ses principes condamnent manifestement cette atroce institution ? Néanmoins, contrairement à Brissot, Robespierre nétait pas favorable à laffranchissement immédiat des esclaves. En fait, comme en toute chose, sachant que lon ne peut passer subitement de lobscurité à la lumière, il voulait arriver progressivement à labolition de lesclavage, la première étape étant la reconnaissance des droits du Citoyen aux hommes de couleur déjà libres. Mais, de son côté, Brissot était-il sincère quand il réclamait labolition de lesclavage alors que, par ailleurs, les Girondins dont il sera le chef se firent les champions des riches contre les pauvres ?
Gazette nationale : " Votre plus grand intérêt est de rendre un décret qui n'attaque pas d'une manière trop révoltante & les principes & l'honneur de l'Assemblée. Dès le moment où dans un de vos décrets vous aurez prononcé le mot esclave, vous aurez prononcé & votre propre déshonneur, & ... ( murmures & applaudissements ). Je me plains, au nom de l'Assemblée elle-même, de ce que non content d'obtenir d'elle ce qu'on désire, on veut l'obtenir d'une manière déshonorante pour elle, & qui démentirait tous ses principes. Si je pouvais soupçonner que parmi ceux qui ont combattu les droits des hommes de couleur, il y eût un homme qui détestât la liberté & la constitution, je croirais que pour servir la haie il a voulu vous faire lever le voile sacré & terrible que la pudeur même du législateur... Je croirais qu'on cherche à se ménager le moyen d'attaquer toujours avec succès &vos décret & vos principes quand il s'agira de l'intérêt direct de la métropole, on vous dirait vous nous alléguez sans cesse les droits de l'homme, & vous y avez cru si peu vous-mêmes que vous avez décrété constitutionnellement l'esclavage.
" L'intérêt suprême de la nation & des Colonies est que vous demeuriez libres, & que vous ne renversiez pas de vos propres mains les bases de la liberté. Périssent les Colonies, s'il doit vous en coûter votre bonheur, votre gloire, votre liberté ! Je le répète : périssent les Colonies, si les colons veulent, par les menaces, nous forcer à décréter ce qui convient le plus à leurs intérêts ! [...]"
15 mai 1791. LAssemblée nationale décrète "quelle ne délibèrera jamais sur létat des gens de couleur qui ne seraient pas nés de père & mère libres, sans le vu préalable , libre & spontané des colonies ; que les assemblées coloniales actuelles subsisteront ; mais que les gens de couleur nés de père & mère libres seront admis dans toutes les assemblées paroissiales & coloniales futures, sils ont dailleurs les qualiéts requises. "
16 mai 1791. Robespierre, désormais surnommé par le peuple " l'Incorruptible " ( faisant ainsi oublier le surnom donné par les aristocrates "la chandelle d'Arras" pour le diminuer face à Mirabeau surnommé, lui, "la torche de Provence" ), arrache à l'Assemblée, la non-rééligibilité de ses membres à législature suivante. Alors que tous les ambitieux réclamaient la possibilité d'être réélus à la prochaine législature, Robespierre leur ferme la porte ainsi qu'à lui-même.
LAmi du Roi : " Toutes les raisons produites par M. Throuet ont été passées en revue par M. Robespierre, qui les a combattues avec une telle supériorité que nous pouvons dire, sans exagération, quil a étonné lassemblée entière. Jamais on na parlé avec plus de sens, avec plus de sagesse, & il serait difficile dêtre plus éloquent que la été dans cette occasion M. Robespierre. "
" C'est la nature même des choses qui a élevé une barrière entre les auteurs de la Constitution et les assemblées qui doivent venir après eux. En fait de politique, rien n'est utile que ce qui est juste et honnête; et rien ne prouve mieux cette maxime que les avantages attachés au parti que je propose. Concevez-vous quelle autorité imposante donnerait à votre Constitution le sacrifice prononcé par vous-mêmes des plus grands honneurs auxquels vos concitoyens puissent vous appeler ? [...]
" En partageant le sentiment, honorable pour l'Assemblée actuelle, qui est la base de cette opinion, je crois exprimer le vôtre en disant que nous n'avons ni le droit, ni la présomption de penser qu'une nation de vingt-cinq millions d'hommes, libre et éclairée, est réduite à l'impuissance de trouver facilement 720 défenseurs qui nous vaillent.
" Et si, dans un temps où l'esprit public n'était point encore né, où la nation ignorait ses droits et ne prévoyait point encore sa destinée, elle a pu faire des choix dignes de cette révolution, pourquoi n'en ferait-elle pas de meilleurs encore, lorsque l'opinion publique est éclairée et fortifiée par une expérience de deux années si fécondes en grands événements et en grandes leçons. [...]
" C'est à elle, c'est à la volonté de la nation qu'il faut confier sa durée et sa perfection, et non à l'influence de quelques-uns de ceux qui la représentent en ce moment. [...]
" Je n'aime point cette science nouvelle qu'on appelle la tactique des grandes assemblées; elle ressemble trop à l'intrigue : la vérité et la raison doivent seules régner dans les assemblées législatives. [...]
" Deux années de travaux aussi brillants qu'utiles sur un tel théâtre suffisent à leur gloire. Si la gloire, si le bonheur de placer leurs noms parmi ceux des bienfaiteurs de la patrie ne leur suffit pas, ils sont corrompus, ils sont au moins dangereux ; il faut bien se garder de leur laisser les moyens d'assouvir un autre genre d'ambition. [...]
" Or, faut-il que l'on puisse nous accuser de n'avoir cru à la liberté indéfinie en ce genre que lorsqu'il s'agissait de nous-mêmes, et de n'avoir montré ce scrupule excessif que lorsque l'intérêt public exigeait la plus salutaire de toutes les règles qui peuvent en diriger l'exercice ? [...]
" Pour nous, hors de l'Assemblée législative, nous servirons mieux notre pays qu'en restant dans son sein. Répandus sur toutes les parties de cet empire. nous éclairerons ceux de nos concitoyens qui ont besoin de lumières; nous propagerons partout l'esprit public, l'amour de la paix, de l'ordre, des lois et de la liberté. [...] "
30 mai. Alors que l'Assemblée s'apprête à adopter la guillotine, Robespierre réclame l'abolition de la peine de mort. Notons que Robespierre parle ici de la société établie qui doit seulement maîtriser les criminels pour protéger ses membres, sans qu'elle ait besoin de les tuer dès lors qu'ils sont prisonniers & réduits à l'impuissance de nuire, & non de la société qui doit défendre son existence même. C'est le même Principe de légitime défense qui, dans un cas, interdit à la société hors de danger de condamner à mort, & lui donne, dans l'autre, le droit de tuer pour se défendre. Remarquons qu'il fallait du courage pour proposer une réforme si contraire à l'esprit du temps mais qui aurait pu sans peine être adoptée à ce moment-là. Nous remarquerons également que l'abolition de la peine de mort découle d'un principe, & pas seulement d'un sentiment.
" Hors de la société civile, qu'un ennemi acharné vienne attaquer mes jours, ou que, repoussé vingt fois, il revienne encore ravager le champ que mes mains ont cultivé, puisque je ne puis opposer que mes forces individuel!es aux siennes, il faut que je périsse ou que je le tue ; et la loi de la défense naturelle me justifie et m'approuve. Mais dans la société, quand la force de tous est armée contre un seul, quel principe de justice peut l'autoriser à lui donner la mort ? quelle nécessité peut l'en absoudre ? Un vainqueur qui fait mourir ses ennemis captifs est appelé barbare ! Un homme fait qui égorge un enfant qu'il peut désarmer et punir, paraît un monstre ! Un accusé que la société condamne n'est tout au plus pour elle qu'un ennemi vaincu et impuissant ; il est devant elle plus faible qu'un enfant devant un homme fait.
" Ainsi, aux yeux de la vérité et de la justice, ces scènes de mort, qu'elle ordonne avec tant d'appareil, ne sont autre chose que de lâches assassinats, que des crimes solennels, commis, non par des individus, mais par des nations entières, avec des formes légales.[...]
" La plus terrible de toutes les peines pour l'homme social, c'est l'opprobre, c'est l'accablant témoignage de l'exécration publique. Quand le législateur peut frapper les citoyens par tant d'endroits sensibles et de tant de manières, comment pourrait il se croire réduit à employer la peine de mort ? Les peines ne sont pas faites pour tourmenter les coupables, mais pour prévenir le crime par la crainte de les encourir.
" Le législateur qui préfère la mort et les peines atroces aux moyens plus doux qui sont en son pouvoir, outrage la délicatesse publique, émousse le sentiment moral chez le peuple qu'il gouverne, semblable à un précepteur mal habile qui, par le fréquent usage des châtiments cruels, abrutit et dégrade l'âme de son élève ; enfin, il use et affaiblit les ressorts du gouvernement, en voulant les tendre avec trop de force.[...]
" Écoutez la voix de la justice et de la raison ; elle vous crie que les jugements humains ne sont jamais assez certains pour que la société puisse donner la mort à un homme condamné par d'autres hommes sujets à l'erreur. Eussiez-vous imaginé l'ordre judiciaire le plus parfait, eussiez-vous trouvé les juges les plus intègres et les plus éclairés, il restera toujours quelque place à l'erreur ou à la prévention. Pourquoi vous Interdire le moyen de les réparer ? pourquoi vous condamner à l'impuissance de tendre une main secourable à l'innocence opprimée ? Qu'importent ces stériles regrets, ces réparations illusoires que vous accordez à une ombre vaine, à une cendre insensible ![...]
" Gardez-vous bien de confondre l'efficacité des peines avec l'excès de la sévérité : l'un est absolument opposé à l'autre. Tout seconde les lois modérées ; tout conspire contre les lois cruelles.[...]"
8 juin 1791. Aux Jacobins, Robespierre se prononce pour le licenciement des officiers, tous nobles, projet préalablement présenté par Roederer : " cest par les armées que par-tout, les gouvernemens ont assujetti les hommes, & vous soumettez votre armée à des chefs aristocratiques. Sils sont sans autorité ce chefs, quelles suites funestes ne pouvez-vous pas craindre de lanarchie qui doit en résulter, & sils en ont, quel usage en feront-ils ? Voyez avec quelle chaleur la majeure partie de vos officiers embrasse tout ce qui tend à bouleverser lordre des choses que vous avez établi. Voyez-les dissoudre des corps entier, par cela seul quils étaient patriotes, en pousser dautres à des excès par une suite de menées ou de mauvais traitemens. [ ]
" Prenez-y garde, le trouble ou le despotisme, ou peut-être même tous les deux, voilà le but où tendent les ennemis du licenciement. Il ny a que les seuls amis de la liberté qui puissent le désirer. Craignez ces chefs de parti qui, dans des moments de troubles & dinquiétudes, cherchent toujours par quelques fausses démarches à vous faire violer quelques-uns de vos principes. Craignez ces serpens qui sinsinuent près de vous, & par des conversations insidieuses, des assertions jetées comme par hasard, se flattent à lavance davoir préparé vos décisions. Toujours ils ont cherché à vous faire renoncer à vos principes, pour lamour de la paix & le soutien de la liberté. Craignez ces hommes qui, ne se sentant pas assez de forces pour être sûrs de trouver les places quils ambitionnent, dans le nouvel ordre des choses, seraient tentés de regretter lancien, qui nont pas assez de talens pour faire du bien, mais assez pour faire du mal, & qui nont vu dans la révolution que des moyens davancer leurs fortunes. Craignez ces hommes dont la fausse modération, plus affreuse que la plus atroce arrogance, vous tend continuellement des pièges. Craignez enfin votre propre bonne foi & votre facilité, car je ne redoute pour notre constitution que deux ennemis, la faiblesse des honnêtes gens & la duplicité des malveillans. "
10 juin 1791. Robespierre est élu accusateur public près le tribunal criminel par Paris, non sans que Duport, La Fayette & Bailly aient tenté de sy opposer. De plus, loin de se poser comme les contrepoids de ses prétendus excès, Duport, Bigot de Préameneu & Dandré démissionnent. Notons que Robespierre, ne pouvant être à la fois au four & au moulin, avait, lui, démissionné du poste de juge du tribunal de Versailles auquel il avait également été élu.
Ce même jour, pour mettre fin aux troubles, & en particulier au sein de l'armée, l'Assemblée décrète (le 11 juin) que les officiers prêteront serment de fidélité à la nation, à la loi & au roi. Robespierre intervient :
" Les causes de division qui règnent dans l'armée, sont faciles à connaître ; je les trouve dans la révolution même, & dans la constitution particulière du corps des officiers. Tout vous imposait dès long-temps la loi de les changer, sous peine de troubler l'harmonie politique que vous voulez établir.
" Au milieu des ruines de toute l'aristocratie, quelle est cette puissance qui élève encore un front audacieux & menaçant ? Vous avez détruit la noblesse ; & la noblesse vit encore à la tête de l'armée ; la noblesse règne sur l'armée. Vous avez reconstitué toutes les fonctions publiques, suivant les principes de la liberté & de l'égalité ; & vous conservez un corps de fonctionnaires publics armés, dont la constitution est à-la-fois l'appui & l'instrument du despotisme, le triomphe de l'aristocratie, le démenti le plus formel des principes de la constitution de l'Etat, & l'insulte la plus révoltante à la majesté du peuple. Où est donc le titre de cette bisarre exception ? Médecins habiles des maux du corps politique, est-ce pour les guérir, que vous laissez circuler dans ses veines cette humeur mortelle qui les tourmente ? Législateurs, est-ce pour justifier aux yeux de l'univers l'opinion qu'il a conçue de votre sagesse, que vous lui présentez ce hideux contraste des principes de la raison & de la justice, & des préjugés les plus extravagants, cette alliance monstrueuse du despotisme avec la liberté ? ... Je ne sais de quelle manière traiter une pareille question : je me sens repoussé, dès le premier pas, par la difficulté de prouver l'évidence.
" Croyez-vous qu'une armée immense soit un objet indifférent pour la liberté ? Ignorez-vous que tous les peuples qui l'ont connue, ont réprouvé cette institution, ou l'ont envisagée avec effroi. Combien de précautions ne devez-vous donc pas prendre pour la préserver d'une influence dangereuse.[...]
" Sans doute, il est une partie des officiers de l'armée, sincèrement attachés à la cause de la révolution, animée des plus purs sentimens du civisme de la liberté ; j'en connais moi-même de ce caractère, même dans des grades distingués ; mais pouvons-nous femer les oreilles aux plaintes innombrables des citoyens, des administrateurs même qui vous prouvent qu'une partie très nombeuse de ce corps professe des sentimens opposés ? [...]
" Vous-mêmes vous semblez croire à la possibilité d'une ligue des despotes de l'Europe contre votre constitution ; vous avez paru quelquefois des mesures pour prévenir des attaques prochaines : or, n'est-il pas trop absurde, que vous mettiez précisément au nombre de ces mesures ce lle de laisser votre armée entre les mains des ennemsi déclarés de notre constitution ? Avez-vous jamais entendu dire que dans aucun temps les despotes aient pourvu de cette manière à la défense de leurs états ? Ont-ils jamais confié, en connaissance de cause,la moindre forteresse, le plus faible corps de troupes, à un gouverneur ou à un général suspect ? [...]
" Mais, dit-on, ce n'est point un nouveau serment qu'on propose. C'est un engagement d'honneur. Ainsi vous connaissez donc un engagement plus sacré que la religion du serment. quel est donc cet honneur qui s'allie avec le parjure, qui ne suppose ni amour de la patrie, ni respect pour l'humanité, ni fidélité aux devoirs les plus sacrés du citoyen ? Il est donc un vertu secrète, un talisman attaché à la parole d'honneur d'une classe de citoyens. L'honneur est le patrimoine particulier du corps des officiers. Les actes de patriotisme, les sermens sont faits pour les autres ; mais ceux-ci, il suffira qu'ils promettent sur leur honneur, & c'est vous qui consacrerez ces absurdes préjugés & ces insolentes prétentions ; c'est vous qui établirez en principe, que chez les Français, chez les hommes libres, l'honneur féodal peut remplacer la morale & la vertu !
" Que dirai-je de la troisième disposition du comité militaire, qui porte que ceux qui refuseront de souscrire cet engagement, recevront pour retraite le tiers de leur traitement. Admirable munificence, libéralité vraiment digne d'une nation sage & magnanime, qui assure des pensions & des récompenses aux citoyens qui ne veulent pas même promettre de ne point conspirer contr'elle ! [...]"
Courrier de Provence : " Oui, nous le disons avec douleur, l'assemblée nationale a adopté ces dispositions presque sans aucune discussion ; le vertueux Roberspierre est le seul qui ait eu le courage d'élever la voix contre ce projet de décret."
12 juin 1791. Lettre de Robespierre à Bruissart, un ami & compatriote dArras : " [ ] Les électeurs de Paris viennent de me nommer accusateur public du département, à mon insçu & malgré les cabales. Quelquhonorable que soit un pareil choix, je nenvisage quavec fraieur, les travaux pénibles auxquels cette place importante va me condamner, dans un tems où le repose métait nécessaire, après de si longues agitations. Dailleurs je regrette mes chers concitoiens de Versailles qui mont donné les preuves les plus touchantes de leur attachement, & à qui cet événement causera beaucoup de peine. Mais je suis appelé à une destinée orageuse. Il faut en suivre le cours, jusquà ce que jaie fait le dernier sacrifice que je pourrai offrir à ma patrie. [ ] "
14 juin 1791. Loi dite Le Chapelier interdisant notamment le droit de grève.
15 juin 1791. Election de Pétion à la présidence du tribunal criminel de Paris, en remplacement de Duport, démissionnaire.
19 juin 1791. Les élections approchant, Robespierre lit à lAssemblée une adresse destinée aux électeurs, adresse dont elle décrète limpression & lenvoi, non sans avoir modifié le passage dans lequel Robespierre fait espérer aux électeurs pauvres quils seront indemnisés ( " Si vous êtes obligés par là à des sacrifices, la raison, la justice & lintérêt public vous assurent des indemnités. " ).
" Dans les choix que vous ferez, songez que la vertu & les talens sont nécessaires, mais que des deux, la vertu est la plus nécessaire encore. La vertu sans talens peut être moins utile, les talens sans vert ne peuvent être quun fléau. En effet la vertu suppose ou donne assez souvent les talens nécessaires aux représentans du peuple. Quand on aime la justice & la vérité, on aime les droits des citoyens, on les défend avec chaleur.
" tenez-vous en garde contre les apparences trompeuses. Les amis & les ennemis de la liberté se présenteront à vous, avec les mêmes dehors & le même langage. Si vous voulez vous assurer des sentimens de quelques citoyens, remontez au-delà de lépoque où vous êtes aujourdhui. Lhomme ne se détache pas tout-à-coup de tous les préjugés qui ont formé ses sentimens.
" Si une fois dans la vie, un homme sest montré vil, ou impitoyable, rejetez-le. Rejetez ces homme quon a vu ramper dans les cours & shumilier heureusement aux pieds dun ministre ou dune femme. Leur manière est changée, leur coeur est resté le même. Ils flattent aujourdhui leurs concitoyens, comme ils flattaient les tyrans subalternes. On ne devient pas subitement, dun vil adulateur, dun lâche courtisan, un héros de la liberté.
" Mais si vous connaissiez des hommes qui ayent consacré leurs vies à venger linnocence, si vous connaissiez quelquun dun caractère ferme & prompt dont les entrailles se soient toujours émues au récit des malheurs de quelques-uns de ses concitoyens, allez le chercher au fond de sa retraite, priez-le daccepter la charge honorable & pénible de défendre la cause du peuple, contre les ennemis déclarés de sa liberté, contre ses ennemis, bien plus perfide encore, qui se couvrent du voile de lordre & de la paix. Ils appellent ordre, tout système qui convient à leurs arrangemens, ils décorent du nom de paix, la tranquillité des cadavres, & le silence des tombeaux. [ ] "
20 juin 1791. Les Amis de la Constitution de Versailles ont organisé une commémoration du serment du Jeu de Paume. Robespierre est présent, sexplique sur les raison qui lont amené à démissionner du poste de juge auquel les Versaillais lavaient élu, puis se rend à la séance des Jacobins.
Journal des Amis de la Constitution de Versailles : " La séance a été levée, après neuf heures, au jeu de paume, & de suite les membres de la société, ayant M. Roberspierre au milieu deux, se sont rendus au lieu ordinaire de leurs séances. Pendant tout le trajet, des battemens de mains sans fin, des cris multipliés de vive Roberspierre, vive la nation, vive les amis de la constitution, donnaient à cette marche lair dun triomphe. Jamais accueil ne fut plus flatteur ni mieux mérité que celui que reçut M. Roberspierre de tous les citoyens de Versailles. "
Nuit du 20 juin. Fuite du roi. Dans la nuit du 20 juin, Louis XVI & sa famille quittent les Tuileries en secret. Ils devaient rejoindre Montmédy, où les attendait avec ses troupes le cousin de Lafayette, M. de Bouillé, celui-là même qui avait massacré les Suisses de Nancy. Reconnu à Sainte-Menehould par Drouet, le maître des postes, Louis XVI sera arrêté, le 21, à Varennes. Dans lintervalle, il avait fallu désarmer les dragons qui les attendaient pour les escorter, Drouet avait dû rejoindre Varennes en évitant les patrouilles de hussards qui sillonnaient la campagne, & rallier les patriotes de Varennes.

21 juin 1791. A lAssemblée Robespierre sélève contre les mesures ridiculement faibles quelle a prises. A midi, séance extraordinaire des jacobins.
Les Révolutions de France & de Brabant ( Desmoulins ) : " Il fut écouté avec cette attention religieuse dont on recueille les dernières paroles dun mourant. Cétait en effet comme son testament de mort quil venait déposer dans les archives de la société. Je nentendis pas ce discours avec autant de sang-froid que je le rapporte en ce moment, où larrestation du ci-devant roi a changé la face des affaires. Jen fus affecté jusquaux larmes en plus dun endroit ; & lorsque cet excellent citoyen au milieu de son discours, parla de la certitude de payer de sa tête les vérités quil venait de dire, métant écrié : Nous mourons tous avec toi, limpression que son éloquence naturelle & la force de ses discours faisaient sur lAssemblée était telle que plus de 800 personnes se levèrent toutes à la fois & entraînées comme moi par un mouvement involontaire, firent un serment de se rallier autour de Robespierre, & offrirent un tableau admirable par le feu de leurs paroles, laction de leurs mains, de leurs chapeaux, de tout leur visage, & par linattendu de cette inspiration soudaine. "
Le 22, aux Jacobins, au sujet de la fuite du roi, Robespierre laisse éclater son indignation :
" Le roi a saisi, pour déserter son poste, le moment où l'ouverture des assemblées primaires allait réveiller toutes les ambitions, toutes les espérances, tous les partis, et armer une moitié de la nation contre l'autre, par l'application du décret du marc d'argent. et par les distinctions ridicules établies entre les citoyens entiers, les demi-citoyens et les quarterons.
" Il a choisi le moment où la première législature, à la fin de ses travaux, dont une partie est improuvée par l'opinion, voit, de cet il dont on regarde un héritier, s'approcher la législature qui va la chasser et exercer le veto national en cassant une partie de ses actes, Il a choisi le moment où des prêtres traîtres ont, par des mandements et des bulles, mûri le fanatisme et soulevé contre la Constitution tout ce que la philosophie a laissé d'idiots dans les quatre-vingt trois départements. Il a attendu le moment où l'empereur et le roi de Suède seraient arrivés à Bruxelles pour le recevoir, et où la France serait couverte de moissons ; de sorte qu'avec une bande très peu considérable de brigands on pût, la torche à la main, affamer la nation. Mais ce ne sont point ces circonstances qui m'effraient. Que toute l'Europe se ligue contre nous, et l'Europe sera vaincue.
" Ce qui m'épouvante, moi, Messieurs, c'est cela même qui me paraît rassurer tout le monde. Ici j'ai besoin qu'on m'entende jusqu'au bout. Ce qui m'épouvante, encore une fois, c'est précisément cela même qui paraît rassurer tous les autres : c'est que, depuis ce matin, tous nos ennemis parlent le même langage que nous.[...]
" Vous savez que trois millions d'hommes armés pour la liberté seraient invincibles : il a donc un parti puissant et de grandes intelligences au milieu de nous, et cependant regardez autour de vous, et partagez mon effroi en considérant que tous ont le même masque de patriotisme.[...]
" Je sais que par une dénonciation, pour moi dangereuse à faire, mais non dangereuse pour la chose publique ; je sais qu'en accusant, dis-je, ainsi la presque universalité de mes collègues, les membres de l'assemblée, d'être contre-révolutionnaires, les uns par ignorance, les autres par terreur, d'autres par ressentiment, par un orgueil blessé, d'autres par une confiance aveugle, beaucoup parce qu'ils sont corrompus, je soulève contre moi tous les amours-propres, j'aiguise mille poignards, et je me dévoue à toutes les haines.
" Je sais le sort qu'on me garde ; mais si, dans les commencements de la révolution et lorsque j'étais à peine aperçu dans l'Assemblée nationale, si, lorsque je n'étais vu que de ma conscience, j'ai fait le sacrifice de ma vie à la vérité, à la liberté, à la patrie, aujourd'hui que les suffrages de mes concitoyens, qu'une bienveillance universelle, que trop d'indulgence, de reconnaissance, d'attachement m'ont bien payé de ce sacrifice, je recevrai presque comme un bienfait une mort qui m'empêchera d'être témoin des maux que je vois inévitables.
" Je viens de faire le procès à l'assemblée nationale, je lui défie de faire le mien."
23 juin 1791. Robespierre propose à lAssemblée quune couronne civique soit décernée à ceux qui ont participé à larrestation du roi. Le projet est renvoyé au comité de constitution. Les récompenses sont décernées le 18 août.
25 juin 1791. Le roi, sous bonne escorte, arrive à Paris au milieu d'une multitude silencieuse & furieuse. Une consigne a été donnée : " Celui qui applaudira le roi sera bâtonné, celui qui l'insultera sera pendu." Les Siéyes, les Lafayette, les Lameth, les Barnave, les Duport, qui ont fait décréter que le roi avait été enlevé, espèrent gouverner sans entrave de la part de ce roi déconsidéré.

Barnave
5 juillet 1791. Sur linviolabilité du domicile, Robespierre intervient & fait prévaloir ses vues contraires aux usages connus jusqualors.
Journal des Etats Généraux : " Messieurs, il faut quun citoyen soit prévenu dun délit pour quon puisse rendre sa condition pire que celle des autres citoyens, & surtout pour que lon puisse entrer arbitrairement dans sa propre maison, & violer le secret de ses affaires. Je sais quil existe un préjugé contraire, & cela doit être puisque tel était lancien usage & lesprit de lancienne police ; mais, messieurs, il vous appartient dexaminer si la sûreté publique exige la violation arbitraire,& très dangereuse de la liberté individuelle. [ ] "
Sur la formation des sociétés ou clubs. Robespierre sélève en vain contre le projet de lAssemblée dimposer aux sociétés ou aux clubs de déclarer leur existence, lieu de réunion, &c., sous peine damende.
Journal des Etats Généraux : " La loi ne doit pas avoir dautre droit envers les citoyens qui se rassemblent, que de punir les contraventions, sil sen commet ; mais les sociétés sont essentiellement légitimes, & la loi ne peut mettre aucune entrave à leur formation, sans porter une atteinte également injuste & inutile à la liberté. Quel est le but de cet article ? cest de mettre des obstacles à la formation des sociétés dont lexistence a été jusquici le plus ferme rempart de la liberté publique & individuelle, cest de donner aux municipalité le pouvoir de chicaner celles qui voudraient se former. [ ] "
14 juillet 1791. Sur linviolabilité royale. Il demande que cette question soit posée à la Nation ( laquelle est infiniment moins troublée quelle ne le sera dici peu.) Peine perdue.
" Je n'examinerai donc pas s'il est vrai que la fuite de Louis XVI soit le crime de M. Bouillé, de quelques aides de camp, de quelques gardes du corps et de la gouvernante du fils du roi ; je n'examinerai pas si le roi a fui volontairement de lui-même, ou si de l'extrémité des frontières un citoyen l'a enlevé par la force de ses conseils. Je n'examinerai pas si les peuples en sont encore aujourd'hui au point de croire qu'on enlève les rois comme les femmes ; je n'examinerai pas non plus si, comme l'a pensé M. le rapporteur, le départ du roi n'était qu'un voyage sans sujet, une absence indifférente, ou s'il faut le lier à tous les événements qui ont précédé ; s'il était la suite ou le complément des conspirations impunies, et par conséquent toujours renaissantes, contre la liberté publique. Je n'examinerai pas même si la déclaration signée de la main du roi en explique le motif, ou si cet acte est la preuve de cet attachement sincère à la révolution que Louis XVI avait professé plusieurs fois d'une manière si énergique. Je veux examiner la conduite du roi, et parler de lui comme je parlerais d'un roi de la Chine. Je veux examiner, avant tout, quelles sont les bornes du principe de l'inviolabilité.
" Le crime légalement impuni est en soi une monstruosité révoltante dans l'ordre social, ou plutôt il est le renversement absolu de l'ordre social : si le crime est commis par le premier fonctionnaire public, par le magistrat suprême, je ne vois là que deux raisons de plus de sévir : la première, que le coupable était lié à la patrie par un devoir plus saint ; la seconde, que, comme il est armé d'un grand pouvoir, il est bien plus dangereux de ne pas réprimer ses attentats. [ ]
" Si un roi appelait sur sa patrie toutes les horreurs de la guerre civile et étrangère ; si, à la tête d'une armée de rebelles et d'étrangers, il venait ravager son propre pays, et ensevelir sous ses ruines la liberté et le bonheur du monde entier, serait-il inviolable ? [ ]
" Le roi est inviolable ! Mais les peuples ne le sont-ils pas aussi ? Le roi est inviolable par une fiction ; les peuples le sont par le droit sacré de la nature ; et que faites-vous en couvrant le roi de l'égide de l'inviolabilité, si vous n'immolez l'inviolabilité des peuples à celle des rois ! [ ]
Car la loi de la nature, antérieure aux lois de la société, crie à tous les hommes que, lorsque la loi ne les venge point, ils recouvrent le droit de se venger eux-mêmes ; et c'est ainsi que les prétendus apôtres de l'ordre public renversent tout, jusqu'aux principes du bon sens et de l'ordre social ! [ ] "
15 juillet 1791. Aux Jacobins, un membre accusé davoir insulté Robespierre est expulsé du club manu militari. Peu après arrivent Petion, Roederer & Robespierre. Ce dernier prend la parole.
Journal des Débats de la Société des Amis de la Constitution : " M. Robespierre. Jai un double motif, messieurs, de regretter de ne mêtre pas trouvé plutôt au milieu de vous, celui davoir perdu loccasion de profiter de vos lumières, & celui de navoir pû mopposer à larrêté que votre zèle sans doute vous a fait prendre contre une personne qui ne pouvait être coupable daucun délit, puisque cette personne na fait quexprimer sa façon de penser sur un individu, & que dailleurs quand cette action indifférente serait un crime, elle la niée. "
Ce même jour, lAssemblée a décrété le roi inviolable. Les Parisiens sont au comble de l'indignation. Choderlos de Laclos propose aux Jacobins quune pétition soit déposée sur lautel de la patrie, au Champ-de-Mars. Elle sera rédigée par Brissot, sous sa dictée, s'il faut en croire de dernier, déposée le 16, puis retirée le 17, vers midi. Les Cordeliers vont déposer leur texte, plus virulent que celui des Jacobins qui demandait que lAssemblée pourvoie " au remplacement de Louis XVI par tous les moyens constitutionnels ", c'est à dire, dans l'esprit de Laclos, par le duc d'Orléans.
Journal des Débats de la Société des Amis de la Constitution : " M. Robespierre [ ] Quant à lopinion de M. la Clos, elle me paraît devoir être, sinon rejetée, du moins modifiée : pourquoi appeler les mineurs, les femmes. Je voudrais donc plutôt que la société fît une adresse aux sociétés affiliées, pour les instruire de la position où nous sommes, & des mesures fermes que nous aurons adoptées. "
17 juillet 1791. LAssemblée a trouvé le prétexte de décréter la loi martiale pour réprimer ce rassemblement légal. La Garde Nationale commandée par La Fayette cerne le Champ-de-Mars ; Bailly ordonne le tir. Cest le massacre, dit du Champ-de-Mars. Averti de la repression qui allait s'abattre, Danton, le matin même du 17, est parti pour Arcis-sur-Aube. Englobé dans la proscription, Danton se réfugie en Angleterre ; fuite imposée par un mandat damené lancé contre lui, mais, en même temps, protégée par les Lameth. Quant à Robespierre, il tient ferme aux Jacobins.
Mercure universel : " M. Robespierre. Je suis effrayé des maux quon nous prépare : on veut se perpétuer, on veut régner : depuis deux ans, vous voyez les ambitieux sacrifier tout à leurs vues. Le peuple conservait une sorte dénergie ; il fallait déployer un moyen qui le soumis, afin de lempêcher de rester dans cette attitude fière qui effraye ses oppresseurs. Ce peuple croyait avoir le droit de présenter une pétition à ses représentans : Eh bien, on a fait couler son sang sur lautel de la patrie : on a choisi des foules de stipendiés, des bouches mercenaires, qui de tous côtés répandaient la calomnie. Déjà toutes les batteries sont dirigées, déjà ceux qui avaient proposé des mesures de justice sont dénoncés de toutes parts comme de mauvais citoyens ; moi, je ne puis paraître dans lassemblée nationale ; on my attribue toutes les horreurs que lon commet ou que lon invente. A linstant encore, aux Champs Elysées, on publiait sous mon nom un discours séditieux dont il nest jamais sorti un mot de ma bouche, on veut lier les événemens daujourdhui à des faits qui vous regardent, on veut vous les attribuer & vous charger de toutes ces abominations ; on frémirait si je rapportais toutes les expressions quun membre de lassemblée nationale qui jouit dune certaine réputation de patriotisme proférait dernièrement sur cette assemblée ; si je disais
" Nous tairons la suite de cette séance. Elle fut levée à onze heures & demie, les portes étant entourées de baïonnettes. "

Toujours le 17 juillet 1791, 264 députés " modérés ", prétextant une conduite illégale des Jacobins, scissionnent & se réunissent aux Feuillants, d'où leur nom. Robespierre, presque seul, va alors sauver & renforcer le club des Jacobins, les clubs de province confirmant, à une majorité écrasante, leur affiliation à la maison mère.
Le soir du même jour, alors que les bandes de La Fayette traquent les patriotes, Duplay, un entrepreneur en menuiserie, invite Robespierre à passer la nuit chez lui au 398 ( 366 à l'époque ) rue du Saint-Honoré. Ce provisoire sera en fait définitif. Ainsi, Robespierre n'avait pas même une maison à lui ; juste une chambre modeste. Quant à Duplay, juré au tribunal révolutionnaire, arrêté en thermidor, il sera acquitté en floréal An III, donc par les thermidoriens. Que les thermidoriens eux-mêmes naient rien trouvé contre lui, cest assez dire quil était un homme honnête.


Maurice Duplay & le 398 rue du faubourg Saint-Honoré aujourd'hui
18 juillet 1791. Aux Jacobins, alors que des membres proposent de remettre aux Feuillants la correspondance & le local des Jacobins, sous prétexte quils sont les fondateurs de cette société, Robespierre intervient & son avis va prévaloir :
Journal des Débats des Amis de la Constitution : " Je ne viens pas, messieurs, mopposer à la mesure proposée par les préopinans denvoyer une députation à lassemblée des Feuillans, si toutefois la société croit devoir ladopter. je viens vous soumette une proposition, elle rend à vous faire adopter le moyen le plus propre à ramener dans cette société les membres de lassemblée nationale qui sont vraiment patriotes, elle consiste à présenter à lassemblée nationale une adresse dans laquelle, consacrant les principes qui vous ont toujours animés, vous vous mettiez par là à labri des calomnies qui sattachent à vous dans ce moment. Le grand reproche quon fait à cette société est, dit-on, davoir proposer une pétition contraire à des décrets rendus ; eh bien, messieurs, il me semble que de montrer que vendredi, cette pétition nétait pas contraire aux décrets rendus, démontrer que depuis elle na eu aucune suite puisque cette pétition na pas eu lieu, est, je crois, le moyen le plus propre à désarmer cette calomnie.
" M. Robespierre fait ensuite lecture de ladresse quil a rédigée dans cette intention & qui, après de légers changemens dans la rédaction est adoptée à lunanimité. "
" Donnons des larmes aux citoyens qui ont péri, donnons des larmes aux citoyens qui, de bonne foi, ont pu être les instruments de leur mort. Cherchons du moins un sujet de consolation dans un si grand désastre. Espérons qu'instruits par ce funeste exemple, les citoyens armés ou non se hâteront de se jurer une paix fraternelle, une concorde inaltérable sur les tombeaux qui viennent de s'ouvrir. " ( Juillet 91. Adresse à l'Assemblée ? )
24 juillet 1791. Les Jacobins rejettent les propositions des Feuillants.
Journal des Clubs : " M. Robespierre fait observer que par cette démarche on consacrerait formellement tous les reproches qui ont servi de prétexte à la scission, & appuyant sur la nécessité où sont les patriotes de se serrer plus que jamais dans un instant où ils sont attaqués de toutes part, il conclut à ce quil soit décidé, avant tout, que la société a été & restera toujours celle des amis de la constitution. Sa proposition est un signal pour tous les membres qui jurent de rester à jamais unis, & elle est arrêtée. "
1 août 1791. Décret de l'Assemblée nationale ordonnant à tous les Français hors du territoire, de revenir dans le délai d'un mois, sous peine de voir tripler leur imposition
11 août 1791. Robespierre soppose à nouveau à la condition du Marc dargent pour être éligible.
15 août 1791. LAssemblée décrète que " les ministres du roi auront entrée à lassemblée législative ; ils auront une place marquée ; ils seront entendus toutes les fois quils le demanderont sur les objets relatifs à leur administration "
Journal des Etats Généraux : " M. Robespierre. [ ] Il est dit dans larticle, quils seront entendus sur tous les objets : ils ont donc, comme les membres de lAssemblée nationale, le droit dopiner sur tous les objets. Il ny a ici quune seule différence entre le droit qui appartient aux membres de lassemblée nationale & les ministres qui y seront introduit ; savoir : que chaque membre de lassemblée nationale aura le droit de faire compter sa voix, au lieu que les ministres nauront que le droit de dire leur avis, de discuter, de défendre leur opinion, mais que leur voix ne sera pas comptée. Lintérêt essentiel nest pas que la voix dun ministre soit comptée, une seule voix ne fait pas le grand poids dans la balance ; mais il importe que les ministres ne puissent influer puissamment sur une délibération en discutant tous les objets soumis à lassemblée nationale : certes, ici la voix consultative est bien plus précieuse que le droit de faire compter son opinion dans le recensement des suffrages ; mais le droit de développer, de défendre une opinion dans lassemblée, donne la faculté dattirer plusieurs suffrage à son opinion, & influer par conséquent plus puissamment que la simple faculté de donner sa voix sans discuter son opinion [ ] Vous avez voulu, par plusieurs décrets, affranchir absolument les délibérations du corps législatif, de linfluence du pouvoir exécutif & des ministres ; & certainement vous allez directement contre votre but par le décret quon vous propose. [ ] "
18 août 1791. A loccasion de laudition par lAssemblée du ministre de la guerre qui se veut rassurant, Robespierre signale que :
" Tout le monde sait quil est arrivé des départemens de la Meuse & de la Moselle, des députés qui sont venus articuler des faits de la plus haute importance. Ils se plaignent que la frontière est dégarnie ; que, quoiquelle paraisse menacée, on a fait retirer les garnisons des villes les plus exposées, pour les concentrer dans lintérieur. On a remarqué, avec étonnement, que lon établissait un camp à quinze lieues de la frontière, tandis que Thionville & dautres places exposées aux premières attaques de lennemi sont dégarnies. [ ] " Journal des Etats généraux
27 août 1791. Déclaration de Pillnitz : l'empereur d'Allemagne & le roi de Prusse promettent aux émigrés leur appui.
28 août 1791. LAssemblée décrète que la force sera employée pour mettre fin aux désordres qui règnent dans les régiments dAuvergne & du ci-devant Beauce, ce dernier étant en garnison à Arras. Robespierre plaide pour les soldats.
Journal des Etats généraux : " M. Robespierre [ ] Je crois que dans de pareilles circonstances, les loix, les cours martiales, les tribunaux suffisent, & que pour provoquer des mesures extraordinaires & terribles, il faut des événemens dun autre genre que létat de choses dont je viens de vous parler. Cest pour cela que jai pensé quil ne fallait pas toujours sarrêter simplement à lidée de faute contre la discipline ; mais quil faut en examiner le caractère & sur-tout les causes ; or il est une circonstance que lon ne doit pas dissimuler, cest que la cause de ces fautes de discipline nétait point relative au service militaire, mais seulement à une chose quexigeaient les soldats ; cest que la source de toutes ces querelles a été lobstination de tous ces soldats à vouloir conserver le ruban patriotique qui leur avait était donné par les citoyens de la ville où ils avaient débarqué en revenant dAmérique, & que les officiers voulaient leur faire quitter. [ ]
" Messieurs, jajoute que vos loix seront toujours incomplettes, comme la dit M. de Custine, lorsque vous verrez les soldats & que vous ne penserez jamais aux chefs ; il est très possible que des chefs après avoir fomenté des troubles, après voir tracassé sourdement & longtemps des soldats patriotes attachés à la discipline & aux loix, profitent ensuite dun mouvement dimpatience & dinsubordination, auquel ils les auront forcé pour les accuser, pour venger ensuite leurs injures & exécuter leurs projets anti-révolutionnaires. [ ] "
1 septembre 1791. La Constitution est achevée ; il faut encore la présenter au roi. Dans la discussion sur les modalités de cette présentation, Robespierre lit à lAssemblée un discours qui soulèvera des murmures improbateurs. Les Jacobins, eux, en ordonneront limpression. Il y dénonce notamment lattitude des triumvirs Duport, Barnave & Lameth qui de champions de la démocratie se sont faits champions de la cour.
" [ ] Pour que la constitution existe, il ne faut quune seule condition ; cest que la nation le veuille. Nul homme na le droit ni darrêter le cours de sa destinée, ni de contredire sa volonté suprême. Le sort de la constitution est donc indépendant de la volonté de Louis XVI. Ce principe a déjà été reconnu hautement dans cette assemblée. Ce nest point assez, il faut encore y croire sincèrement & lobserver avec fidélité.
" Je ne doute pas que Louis XVI ne laccepte avec transport. Le pouvoir exécutif tout entier, assuré comme un patrimoine à lui & à sa race ; le droit darrêter les opérations de plusieurs assemblées nationales consécutives ; la faculté de les diriger par la proposition des loix quil peut rejeter lorsquelles sont faites par linfluence de ses ministres admis au sein du corps législatif ; un empire absolu sur tous les corps administratifs devenus ses agens, le pouvoir de régler les intérêts & les rapports de la nation avec les nations étrangères ; des armées innombrables dont il dispose ; le trésor public grossi de tous les domaines nationaux remis en ses mains ; 40 millions destinés à son entretien & à ses plaisirs personnels ; tout mannonce quil nexiste point dans létat de pouvoir qui ne séclipse devant le sien ; tout me prouve que nous navons rien négligé pour rendre la constitution agréable à ses yeux. Cependant, comme il est quelquefois dans le caractère des monarques dêtre moins sensibles aux avantages quils ont acquis quà ceux quils croient perdus, comme le passé peut nous inspirer quelque défiance pour lavenir, ce nest peut-être pas sans raison que nous nous occupons de la manière de lui présenter la constitution. [ ]
" On doit être content sans doute de tous les changemens essentiel que lon a obtenu de nous ; que lon nous assure du moins la possession des débris qui restent de nos premiers décrets ; si on peut attaquer notre constitution après quelle a été arrêtée deux fois, que nous reste-t-il a faire que de reprendre nos fers ou nos armes ? Je ne présume pas quil existe dans cette assemblée un homme assez lâche pour transiger avec la cour, sur aucun article de notre code constitutionnel ; assez perfide pour faire proposer par elle des changemens nouveaux, que la pudeur ne lui permettrait pas de proposer lui-même ; assez ennemi de la patrie pour chercher à décréditer la constitution, parce quelle mettrait quelque borne à son ambition ou à sa cupidité ; assez impudent pour oser avouer aux yeux de la nation, quil na cherché dans la révolution quun moyen de sagrandir & de sélever ; car je ne veux regarder certain écrit & certain discours qui pourrait présenter ce sens, que comme lexplosion passagère du dépit déjà expié par le repentir.
" Mais nous, du moins, nous ne serons ni assez stupides, ni assez indifférens à la chose publique, pour consentir à être les jouets éternels de lintrigue, pour renverser successivement les différentes parties de notre ouvrage, au gré de quelques ambitieux, jusquà ce quils nous aient dit : le voilà tel quil nous convient. [ ]
" Je demande que chacun de nous jure quil ne consentira jamais à composer avec le pouvoir exécutif sur aucun article de la constitution ; & que quiconque osera faire une semblable proposition, soit déclaré traître à la patrie. "

12 septembre 1791. L'Assemblée décrète enfin le rattachement d'Avignon à la France.
14 septembre 1791. Révocation du décret du premier août, d'où liberté illimitée de voyager, mais surtout, officieusement, d'émigrer & de revenir conspirer.
24 septembre 1791. LAssemblée, cédant devant les manoeuvres des colons, revient sur son décret du 15 mai 1791 accordant aux hommes libres de couleur les droits politiques. Le 5 septembre une vive discussion sétait déjà engagée au sujet de la non exécution dudit décret, discussion durant laquelle Barnave ayant dit à lAssemblée, en parlant de Robespierre, quil ne fallait pas que " les gens honnêtes soient dupes dune cabale ", Robespierre avait répliqué : " & des traîtres ". Ce jour-là, le 24, Robespierre intervient une nouvelle fois pour sauvegarder le peu de droits qui avait été reconnus aux hommes libres de couleur en vain une fois de plus.
Journal des Etats Généraux : " M. Robespierre [ ] Eh ! fut-il vrai quon dût faire encore des efforts impuissans pour réclamer les droits de lhumanité, ce serait encore un devoir de les réclamer. [ ]
" On ne persuadera jamais à personne, je ne dis pas seulement que les décrets de l'assemblée nationale, mais même les relations de ces décrets, avec les droits de citoyens, puissent donner des idées assez nettes à des hommes abrutis par l'esclavage, qui ont très peu d'idées, ou qui n'ont que des idées absolument étrangères à celles dont il s'agit en ce moment, pour les engager à rompre, tout à la fois, & leurs anciennes habitudes & leurs chaînes. je dis qu'on ne persuadera à personne que des esclaves, qui ne savent pas lire, qui sont entourés de toutes les précautions, de toutes les entraves, dont leurs maîtres veulent les environner, puissent prendre de vos décrets, la connaissance nécessaire à des hommes capables de réflexion, pour en tirer de pareilles conséquences & pour y conformer leur conduite. [...]
" Quoiquil en soit, M. le rapporteur donne encore pour un des motifs des troubles que vos justes & sages décrets doivent exciter parmi les colons blancs, la crainte que les principes de lassemblée nationale ne la portent un jour à décréter la liberté des esclaves. Cest prévoir les malheurs de bien loin, il faut en convenir, car nous ne sommes pas encore réduits au résultat de voir les principes de la justice & de lhumanité faire des progrès assez rapides & pour occasionner des allarmes telles que les amis de la liberté eussent lieu de sen repentir.
" Quil me soit permis de vous dire, quelque haine quil puisse exister contre moi, le courage gratuit que jai montré à défendre la justice, l'humanité & les intérêts sacrés dune partie des citoyens que nous devons protéger en Amérique, puisque nous nous occupons de leur sort, ne mabandonnera pas."
" Mais, messieurs, je ne puis me dispenser de répondre à une certaine observation que l'on vous a présenté pour affaiblir l'intérêt des hommes libres de couleur. Remarquez qu'il n'est pas question de leur accorder leurs droits, remarquez qu'il n'est pas question de les leur reconnaître, remarquez qu'il est question de les leur arracher, après que vous les leur ayez reconnu.[...]
" Que l'on pense ainsi lorsqu'on regarde la liberté, le bien le plus saré de l'homme, le souverain buen de tout homme qui n'est point abruti; que l'on pense ainsi,lorsqu'on regarde la liberté comme le superflu dont le Peuple Français peut se passer, pourvu qu'on lui laisse la tranquillité & du pain, que l'on raisonne ainsi avec de tels principes, je ne m'en étonne pas. Mais moi, dont la liberté sera l'idole, moi qui ne connais ni bonheur, ni prospérité, ni moralité, pour les hommes ni pour les nations sans liberté, je déclare que j'abhorre de pareils systèmes, & que je réclame votre justice, l'humanité, la justice & l'intérêt national en faveur des hommes libres de couleur. "
L'Ami du Roi ( Royou ) : " M. Robespierre, qui a toujours l'air de croire que ces discussions sont sérieuses, monte à la tribune, armé d'un mortel discours. Ses raisons on le devine. Unité, égalité, ces deux mots disent tout."
27 septembre 1791. Robespierre reçoit une lettre qui, sans doute, éclaire le futur de son auteur, l'égérie des Girondins, à savoir Mme Roland : " [ ] Puissions-nous, en appréciant les vices que les préjugés & les ambitieux ont fait introduire dans notre constitution, sentir toujours davantage que tout ce qui sécarte de la plus parfaite égalité, de la plus grande liberté, tend nécessairement à dégrader lespèce, la corrompt & léloigne du bonheur. Vous avez beaucoup fait, Monsieur, pour démontrer & répandre ces principes ; il est beau, il est consolant de pouvoir se rendre ce témoignage à un âge où tant dautres ne savent point encore quelle carrière leur est réservée ; il vous en reste une grande à parcourir pour que toutes les parties répondent au commencement & vous êtes sur un théâtre où votre courage ne manquera pas dexercice. [...] Lors même que je n'aurais suivi le cours de la Révolution & la marche du corps législatif que dans les papiers publics, j'aurais distingué le petit nombre d'hommes courageux toujours fidèles aux principes, &, parmi ces hommes mêmes, celui dont l'énergie n'a cessé d'opposer la plus grande résistance aux prétentions, aux manoeuvres du despotisme & de l'intrigue. J'ai eu foi en l'intérêt avec lequel vous recevriez des nouvelles de deux êtres dont l'âme est faite pour vous sentir & qui aiment à vous exprimer une estime qu'ils accordent à peu de personnes, un attachement qu'ils n'ont voué qu'à ceux qui placent au-dessus de tout la gloire d'être juste & le bonheur d'être sensible."
Madame Rolland
29 septembre 1791. L'Assemblée promulgue un décret limitant la liberté des clubs. Robespierre s'y est évidemment opposé :
Jounral des Etats Généraux : " M. Robespierre [...] La constitution garantit aux Français le droit de s'assembler paisiblement & sans armes : la constitution garantit aux Français la communication libre des pensées, toutes les fois qu'on ne fait point de tort à autrui. D'après ces principes, je demande comment on ose vous dire que la correspondance d'une réunion d'hommes paisibles & sans armes, avec d'autres assemblées de la même nature, peut être proscrite par les principes de la constitution ? [...]
" Pour qu'il soit vrai de dire que la révolution est finie, il faut que la constitution soit affermie, puisque la chute & l'ébranlement de la constitution doit nécessairement prolonger la révolution, qui n'est autre chose que les efforts de la nation pour conserver ou conquérir la liberté. or, comment peut-on proposer de rendre nul & sans influence le plus puissant moyen de l'affermir, celui qui, de l'aveu du rapporteur lui-même, a été généralement reconnu nécessaire jusqu'ici ? [...]
" Pour moi, quand je vois d'un côté que la constitution naissante a encore des ennemis intérieurs & extérieurs, quand je vois que les discours & les signes extérieurs sont changés, mais que les actions sont toujours les mêmes, & que les coeurs ne peuvent être changés que par un miracle ; quand je vois l'intrigue, la fausseté donnner en même temps l'alarme, semer les troubles & la discorde, lorsque je vois les chefs des factions opposées combattre moins pour la cause de la révolution que pour envahir le pouvoir de dominer sous le nom de monarque ; lorsque d'un autre côté je vois le zèle exagéré avec lequel ils prescrivent l'obéissance aveugle, en même temps qu'ils proscrivent jusqu'au mot de liberté ; que je vois les moyens extraordinaires qu'ils emploient pour tuer l'esprit public, en ressucitant les préjugés, la légèreté, l'idolâtrie, loin de condamner l'esprit d'ivresse qui anime ceux qui m'entourent, je n'y vois que l'esprit de vertige qui propage l'esclavage des nations & le despotisme des tyrans. Si ceux qui partagent les sollicitudes des législateurs sont regardés comme des hommes dangereux ; si je ne suis pas convaincu que ceux qui pensent ainsi sont des insensés, des ibéciles,une raison me force à les regarder comme des perfides. S'il faut que je cesse de réclamer contre les projets des ennemis de la patrie, s'il faut que j'applaudisse à la ruine de mon pays : ordonnez-moi ce que vous voudrez, faites-moi périr avant la perte de la liberté. Aussi bien il restera en France des hommes assez sincèrement amis de la liberté, assez clairvoyants pour appercevoir tous les pièges que l'on nous tend de toutes parts, pour empêcher les traitres de jouir jamais du fruit de leurs travaux.
" Je sais que pour préparer le succès des projets que l'on offre aujourd'hui à votre délibération, on a eu soin de prodiguer les critiques, les sophismes, les calomnies & tous les petites moyens emplyés par de petits hommes qui sont à la fois l'opprobre & le fléau des révolutions. [...] Je sais que ces sortes de projets plaisent beaucoup à tous les hommes intéressés à prévariquer impunément ; car tout homme qui peut être corrompu, craint la surveillance des citoyens instruits, comme les brigands redoutent la lumière qui éclaire leurs forfaits. [...]"
30 septembre 1791. Dernière séance de la Constituante. A leur sortie, Robespierre dit " l'Incorruptible " & Pétion dit " le Vertueux " sont acclamés & courronés de chêne civique par le Peuple de Paris. De toute la France afflueront des adresses de félicitation à ces législateurs incorruptibles. Portraits & bustes de Robespierre fleurissent. Remarquons que le peuple acclama ses défenseurs, mais n'agressa pas les députés qui avaient trahi sa cause & qui maintenant marchaient au milieu de lui.

Pétion
Le Thermomètre du Jour : MM. Pétion & Robespierre sortaient les derniers en se tenant sous les bras. Des citoyens ayant à la main des couronnes de chêne liées avec des rubans tricolores, les ont embrassés en leur disant : Recevez le prix de votre civisme & de votre incorruptibilité ; nous donnons en vous couronnant, le signal à la postérité ; & les applaudissemens & les bravos, les cris de vivent Pétion & Robespierre ! Vivent les députés sans taches ! mêlés aux accords d'une musique militaire placée sur la terrasse des feuillans, ont rempli tous les coeurs de la plus douce ivresse. En vain les deux législateurs voulaient se dérober à ces témoignages de la reconnaissance publique : comme ils fuyaient, au moins, leur dit une jeune dame qu'ils ont rencontrée dans l'escalier qui conduit au garde-meuble, permettez que mon enfant vous embrasse ; ce qu'il n'ont pu refuser. Pour échapper au concert d'applaudissemens qui les poursuivait, les deux députés, réfugiés dans une maison de la rue Saint-Honoré, ont monté en fiacre. Aussi-tôt, dans le délire de l'enthousiasme, on a dételé les chevaux, & mille bras se sont empressés de traîner la voiture ; idolâtrie avilissante, dont ceux qui en étaient l'objet ont été affligés & indignés. Dans ce moment l'honorable Robespierre, saisi d'une indignation, est descendu précipitamment de la voiture. " Citoyens, a-t-il dit, que faites-vous ? Quelle posture humiliante allez-vous prendre ? Est-ce là le prix de mes travaux pour vous pendant deux ans ? Ne vous souvenez-vous déjà plus que vous êtes un peuple libre?"... & il est remonté avec vivacité dans la voiture où était son digne collègue. L'attitude & l'admiration des citoyens dans ce moment ne peut se décrire : sublime spectacle. Tu fais couler des larmes délicieuses. On a laissé partir la voiture au bruit des fanfares, des applaudissemens, des cris & des bénédictions les plus énergiques.[...]"
Dans le fond, Robespierre aura eu peu ou pas d'influence sur la Constituante, composée pour moitié de nobles & d'ecclésiastiques, pour l'autre, de bourgeois conservateurs. Du moins, en prenant la tribune de l'Assemblée pour une chaire de l'Univers, aura-t-il été entendu du Peuple & de la postérité. C'est d'ailleurs là le drame ! Les constituants ne comprirent pas que l'époque était socialement dynamique. Les revendications démocratiques de Robespierre qui étaient dans tous les esprits & qui n'avaient rien d'extraordinaire pour nous aujourd'hui ni d'insensé pour beaucoup à l'époque, auraient pu être adoptées par la Constitutante. Elle ne l'a pas fait. Ainsi, en préférant les privilèges & les préjugés aux Principes, a-t-elle condamné la Révolution à surmonter les résistances en prenant un cours terrible. Marat l'avait prévu ; pourtant aucun révolutionnaire ne le souhaitait. Robespierre en particulier cherchera toujours à rester dans la légalité. Il voulait, comme cela ressort de son discours sur la liberté de la presse & dans bien d'autres occasions, que l'harmonie sociale soit atteinte par la réforme progressive des lois... d'où son attachement au suffrage universel & ses espoirs en la Législative. Mais pour cela, il fallait la paix.
2 octobre 1791. Brissot est élu président des Jacobins, Robespierre, vice-président.
11 octobre 1791. Les Jacobins annoncent que leurs séances seront désormais publiques.
Club des Jacobins
23 octobre 1791. Le 16, Robespierre est parti pour Arras, sa ville natale. Il arrive le 16 & est accueilli par le peuple qui le fête comme un héros. Même accueil à Béthune le 23 ( voir ci-après ), & à Lille le 24.
Annales les patriotiques & littéraires de la France : " Six personnages furent au-devant de lui dans deux carosses jusqu'à trois lieux de Béthune ( à Aix ). Ce fut là qu'il reçu les premiers hommages de ses compatriotes. Les habitans ornèrent de fleurs & de branchage la voiture qui lui était destinée. Plusieurs citoyens, montés sur des chevaux & précédés d'un trompette d u 13e régiment de cavalerie, lui firent leur compliment à plus d'une lieue de la ville. Dans le fauxbourg, la garde nationale se mit sous les armes & précéda ensuite la voiture. Les femmes, sur sa route, le montaient à leurs enfans, & des larmes d'attendrissement ruisselaient sur leurs visages.
" Après un dîner qu'il accepta des citoyens, il se rendit à la séance punlique de la société des amis de la constitution, qui se tient le dimanche à la maison commune. C'est là que, par les applaudissemens le plus vifs & les plus réitérés, ses compatriotes lui témoignèrent l'étendue de leur reconnaissance. Les dames envièrent aux hommes l'honneur de lui donner la couronne civique : on le leur déféra. Sa modestie ne souffrit pas qu'on en ornât sa tête ; il la posa sur son coeur. Toute la séance se fût passée en félicitations : mais les éloges pèsent à la vertu. Il témoigna qu'on ne s'occupât plus de lui. On lui obéit ; mais les délibérations furent fréquemment interrompues par des battemens de mains, & nos orateurs ne se trompèrent point sur leur objet. Après la séance, il accepta à souper. Toute la ville aurait voulu en être ; malheureusement la salle était petite : elle ne désemplit point, & cependant plusieurs personnes ne purent se procurer le plaisir d'y contempler le sublime défenseur des droits & de la dignité du peuple.
" M. Bouthillier, du Lion d'Or, eut l'honneur de l'avoir à coucher. Qu'il le méritait bien, ce digne citoyen, qui, sollicitant l'honneur de le loger, dit : Si je n'avais qu'un lit, & qu'il me fût demandé pour le roi ou pour Roberpierre, le brave député aurait la préférence ! "
Dans le cours de ce mois, Narbonne passe des marchés avec lAngleterre pour acheter des armes, ce qui, d'une part, dépouille la France de son numéraire &, d'autre part, immobilise ses propres fabriques darmes. Quant à savoir si les armes commandées seront jamais livrées ?
4 novembre 1791. Lettre de Robespierre à propos des prêtres, écrite à Arras, publiée à son insu dans le Courrier des 83 départements : " [ ] Presque tous les orateurs de lAssemblée nationale ont donné à gauche dans la question des prêtres ; ils ont disserté en rhéteurs sur la tolérance & la liberté des cultes ; ils nont vu quune question de philosophie & de religion dans une question de révolution & de politique ; ils nont pas vu que partout où un prêtre aristocrate trouve un prosélyte, il en fait un nouvel ennemi de la révolution ; car les ignorans quil égare sont incapables de discerner lintérêt religieux de lintérêt national, & quil prêche le despotisme & la contre-révolution, en paraissant défendre des opinions religieuses Ils nont pas vu quil fallait protéger tous les cultes, excepté celui qui déclare lui-même la guerre aux autres, & qui nest quune arme dont on se sert pour attaquer la liberté mal affermie. Je mapperçois quà Paris on connaît bien mal lesprit public & le pouvoir des prêtres. Je suis persuadé que ceux-ci suffiraient seuls pour ramener le despotisme, & que la cour na quà les laisser faire, sûre de recueillir bientôt le fruit de leurs manuvres, &c "
17 novembre 1791. DArras, Robespierre écrit à Duplay au sujet de Pétion : " [ ] Je pense avec une douce satisfaction que mon cher Petion a peut-être été nommé maire de Paris au moment où jécris. Jéprouverai plus vivement que personne la joie que doit donner à tout citoyen ce triomphe du patriotisme & de la probité franche sur lintrigue & sur la tirannie. [ ] " Voilà donc le Robespierre que certains osent présenter comme un jaloux ! Jaloux de Petion qui a effectivement été nommé maire alors que lui-même na obtenu que quelques voix chose déjà extraordinaire puisquil ne sétait pas présenté.
28 novembre 1791. De retour à Paris, Robespierre soupe avec Pétion nouveau maire de Paris, puis se rend aux Jacobins qui le portent à la présidence. Ce jour, Dubois-Crancé présente un projet visant à saisir le roi pour qu'il somme l'Electeur de Trêves, de Mayence, &c., de "mettre fin aux attroupements & aux enrôlements qu'ils tolèrent sur la frontière ", projet dont la société ordonne l'impression. Robespierre intervient dans ce sens :
Journal des Débats de la Sté des Amis de la Constitution : " Les électeurs de Mayence, de Trêves, de Spire & de Cologne, voilà les grands ennemis qui menacent la nation française,suivant ce projet de décret. je ne pense pas que la nation redoute ces petites puissances : est-ce que l'on n'aurait pas osé citer dans ce projet de décret une autre puissance? Craindrait-on enfin de citer Léopold, qui a chez lui, à Tournay, des rassemblemens d'émigrés, il faut dire à Léopold, vous violez le droit des gens, en souffrant les rassemblemens de quelques rebelles que nous sommes loin de craindre, mais qui sont insultans pour la nation. Nous vous sommons de les dissiper sans délai, où nous vous déclarons la guerre au nom de la nation fra,çaise, & au nom de toutes les nations ennemies des tyrans. [...] Il faut tracer autour de Léopold le cercle que Popilius traça autour de Mitridate. Voilà le décret qui convient à la nation française & à ses représentans."
29 novembre 1791. Aux Jacobins se produit un événement anodin en apparence, mais dont la connaissance est capitale pour la suite. Ce jour-là, Palissot veut présenter à la société son ouvrage sur les questions religieuses. Robespierre l'interrompt & la société passe à l'ordre du jour.
Journal des Débats de la Sté des Amis de la Constitution : " Nous ne devons pas, dit le législateur incorruptible ( Robespierre ), sortir de la ligne de démarcation que nous a prescrite l'Assemblée constitutante. Je crois donc que la société ne peut pas entendre cet ouvrage sans danger. Il ne faut pas heurter de front les préjugés religieux, que le peuple adore ; il faut que le temps mûrisse ce peuple, & le mette insensiblement au dessus des préjugés ; je demande donc que la Société passe à l'ordre du jour & qu'elle s'occupe des objets que les circonstances rendent plus pressans."
4 décembre 1791. Les Jacobins, pour lélection municipale, refusent leur appui à Danton qui lobtiendra de Brissot. Il sera malgré tout difficilement élu.
5 décembre 1791. Les Jacobins envisagent de présenter à l'Assemblée une pétition pour que les sections puissent se réunir en cas d'urgence. Légaliste, Robespierre s'y oppose.
Journal des Débats de la Sté des Amis de la Constitution : " Si vous fesiez cette démarche, vous donneriez prise à vos ennemis. Ce sont les sections de Paris qui doivent présenter cette pétition, alors elle sera revêtue d'un caractère imposant. l'Assemblée nationale agira ensuite avec sa sagesse ordinaire, & elle procurera ce beinfait inestimable de la liberté, qui est l'objet de nos voeux."
7 décembre 1791. Le ci-devant comte de Narbonne, fils de Louis XV, est nommé ministre de la guerre. En septembre il était entré en relation avec les Girondins ( Brissot, Condorcet, Carra, Réal, &c. ) avec qui il avait conclu un accord pour déclarer la guerre.
9 décembre 1791. Le 5 décembre, les membres du directoire du département de Paris ont présenté au roi une pétition lui demandant de mettre son veto sur le décret relatif aux prêtres réfractaires, pétition illégale s'ils ne l'avaient signée à titre privé. Ce jour, Robespierre présente aux Jacobins une adresse aux sociétés affiliées à ce sujet :
Journal des Débats de la Sté des Amis de la Constitution : " Craignez, administrateurs perfides, que votre conduite actuelle ne nous éclaire sur votre conduite passée, craignez que l'on ne se rappelle que c'est le directoire du département de Paris qui a donné le premier, des églises aux prêtres réfractaires, & divisé le peuple de nos campagnes entre deux pasteurs, craignez qu'on ne se rappelle que les membres de ce même directoire, parlant tantôt comme pétitionnaires à la barre de l'assemblée nationale, tantôt au comité de constitution, tantôt à l'assemblée nationale même comme législateurs, ont fait convertir en loi, ce fatal arrêté qui a été la première cause du désordre actuel. Craignez que rapprochant cette époque, de votre dernier attentat, on ne s'apperçoive que vous semblez faire tous vos efforts pour nous ramener au despotisme par l'anarchie.
" Mais non, le despotisme est mort, il est mort pour toujours ; l'anarchie même ne le ressusciterait pas, & le monarque sans doute rejettera votre coupable adresse dont la nation est indigne. Au reste, ce serait en vain que nos ennemis voudraient s'en prévaloir, ce serait en vain qu'ils auraient conçu l'affreux projet de couvrir la terre de la liberté de sang & de ruines ; la liberté s'élèverait sur ces ruines mêmes, elle surnagerait sur les flots de sang, ils iraient chercher la liberté dans les coeurs de ceux qui survivraient. Tremblez, perfides, la liberté est plus fortes que les tyrans."
Ce même jour, Louis XVI ayant reçu une lettre de Léopold lui annonçant son soutien, Carra déclare aux Jacobins qu'il faut attaquer, en commençant par Liège, sans attendre que la coalition se soit entièrement formée.
Journal des Débats de la Sté des Amis de la Constitution : " M. Robespierre dit que M. Carra donnait peut-être avec un peu trop de confiance dans cette prétendue coalition, qu'il était bon de se tenir sur la défensive, mais qu'il croyait que les puissances étrangères avaient plus l'intention de nous effrayer que nous attaquer."
11 décembre 1791. Carra propose que le Peuple soit consulté pour déclarer la guerre. Robespierre s'y oppose :
Journal des Débats de la Sté des Amis de la Constitution : " Il est absurde de chercher à résoudre une pareille question excepté dans l'assemblée nationale. Le parti le plus dangereux est de déclarer la guerre. En supposant que les puissances étrangères veuillent nous attaquer, le roi pourrait nous trahir. Il n'y a que cette ressource, c'est que la nation voyant les manoeuvres du pouvoir exécutif éclater, & se voyant menée à sa ruine par des traîtres, elle pourvoirait elle-même à son propre salut. Ce motif mérite des considérations ; car MM., en déclarant la guerre vous vous ôtez cette seule ressource : le moyen de se défier du pouvoir exécutif. L'assemblée nationale fera savoir au ppouvoir exécutif de déclarer la guerre ; il répondra : j'ai pris toutes les mesures sévères contre les émigrans, j'ai fait faire une proclamation, & je vous autorise à déclarer la guerre ; aussitôt l'assemblée nationale éprise de cette marque de confiance, mettra toutes les forces de l'Etat entre les mains du pouvoir exécutif, & s'il n'est pas de bonne foi il vous trahira. Jamais il ne faut qu'un événement en fasse oublier un autre, il faut toujours avoir présent à l'esprit, le passé, le présent & l'avenir. [...] "
12 décembre 1791. Aux Jacobins, la discussion sur la guerre se poursuit, & Robespierre intervient :
Journal des Débats de la Sté des Amis de la Constitution : " Voyez la conduite de la cour & du ministère... & quand bien même vous pardonneriez à ceux qui ont goûté du despotisme, de ne pouvoir s'accommoder de l'égalité, parce qu'ils se croient au-dessus de la nature humaine ; quand même vous croiriez à la conversion des ministres ; examinez ce qui s'est passé jusqu'ici & décidez cette question : peut-on craindre de trouver les ennemis du dedans contre la révolution française, ou trouver parmi ces ennemis la cour & les gens du pouvoir exécutif ? si vous me répondez affirmativement, je vous dirai, à qui confierez-vous la conduite de cette guerre ? aux agens du pouvoir exécutif. Vous abandonnerez doc la sûreté de l'empire aux ennemis de l'empire, à ceux qui veulent vous perdre. De-là résulte que ce que nous avons de plus à craindre, c'est la guerre. La guerre est le plus grand fléau qui puisse menacer la liberté dans les circonstances où nous nous trouvons. Je sais qu'il y a des inconvéniens dans les deux systèmes, soit que nous attaquions ou non, dans le cas où nous aurions la guerre ; mais si nous considérons quels sont les véritables motifs de la guerre, si nous nous approchons des véritables intentions de nos ennemis, nous verrons que le seul parti à prendre, c'est d'attendre.[...] "
14 décembre 91. Discours de Narbonne, à l'assemblée législative, en faveur de la guerre & annonce quune des trois armées sera confiée à La Fayette, quoiquun décret de la Constituante interdise à ses membres, durant deux ans, de recevoir aucun emploi du pouvoir exécutif. De son côté, Louis XVI , conformément au voeu de l'assemblée nationale, lance à l'électeur de Trêves un ultimatum expirant au 15 janvier. Si ce dernier ne disperse pas les émigrés, la France verra en lui un ennemi & lui déclarera la guerre. Le même jour Louis XVI écrit au ministre Breteuil :
" Au lieu d'une guerre civile, ce sera une guerre politique, et les choses en seront bien meilleures. L'état physique et moral de la France fait qu'il lui est impossible de soutenir une demi-campagne mais il faut que j'aie l'air de m'y livrer franchement. Il faut que ma conduite soit telle que, dans le malheur, la nation ne voie de ressources qu'en se jetant dans mes bras."
Aux Jacobins, Biauzat qui invite à ne pas se défier du roi, est contredit par Robespierre, lui-même appuyé par Danton.
Journal des Débats de la Sté des Amis de la Constitution : " La proposition du roi ne peut être que l'objet du plus mûr examen de la part de l'assemblée nationale. Voilà la seule question qui demande la sagesse & la confiance nécessaire des représentans du peuple. Voilà la question qui est abandonnée à la discussion libre de tous les citoyens. Ce serait une singulière dérision de nous parler de la constitution & de nos libertés, si on nous interdiait le droit de nous occuper de cette question d'une manière particulièrement libre. La paix & la guerre est relative à nos plus chers intérêts, chaque citoyen a part à cette discussion ; je délcare moi, que je la discuterai selon ma conscience & le sentimen impérieux de ma liberté. Je déclare que quelque soit le sens des papiers ministériels lorsqu'ils s'occupent de cet objet, que quelque soit à cet égard la manière de penser de quelques ministres, je ne reconnais à aucun d'eux le droit de m'enlever ma liberté, & je leur donne la permission illimitée de me calomnier moi & tous les bons citoyens autant qu'ils le trouveront convenable à leurs intérêts."
18 décembre 1791. Le 16, Brissot qui n'est pas venu aux Jacobins depuis deux mois, prononce son discours pour la guerre. Ce jour, Robespierre lui répond par son premier grand discours contre la guerre :
" La guerre ! s'écrient la cour & le ministère, & leurs inombrables partisans. La guerre! répète un grand nombre de bons citoyens, mus par un sentiment généreux, plus susceptibles de se livrer à l'enthousiasme du patriotisme, qu'exercés à méditer sur les ressorts des révolutions & sur les intrigues des cours. Qui osera contredire ce cri imposant ? Personne, si ce n'est ceux qui sont convaincus qu'il faut délibérer mûrement, avant de prendre une résolution décisive pour le salut de l'état, & pour la destinée de la constitution, ceux qui ont observé que c'est à la précipitatin & à l'enthousiasme d'un moment que sont dues les mesures les plus funestes qui aient compromis notre liberté, en favorisant les projets, & en augmentant la puissance de ses ennemis, qui savent que le véritable rôle de ceux qui veulent servir leur patrie, est de semer dans un temps pour recueillir dans un autre, & d'attendre de l'expérience le triomphe de la vérité.
" Je ne viens point caresser l'opinion du moment, ni flatter la puissance dominante ; je ne viens point non plus prêcher une doctrine pusillanime, ni conseiller un lâche système de faiblesse & d'inertie ; mais je viens développer une trame profonde que je crois assez bien connaitre. je veux aussi la guerre, mais comme l'intérêt de la nation la veut : domptons nos ennemis intérieurs, marchons ensuite contre nos ennemis étrangers, si alors il en existe encore. [...]
" C'est pendant la guerre que la même loi les investit du pouvoir de punir arbitrairement les soldats. C'est pendant la guerre que l'habitude d'une obéissance passive, & l'enthousiasme trop naturel pour les chefs heureux, fait, des soldats de la patrie, les soldats du monarque ou de ses généraux. Dans les temps de troubles & de factions, les chefs des armées deviennent les arbitres du sort de leur pays, & font pencher la balance en faveur du parti qu'ils ont embrassé. Si ce sont des Césars ou des Cromwells, ils s'emparent eux-mêmes de l'autorité. Si ce sont des courtisans sans caractère, nuls pour le bien, mais dangereux lorsqu'ils veulent le mal, ils reviennent déposer leur puissance aux pieds de leur maître, & l'aident à reprendre un pouvoir arbitraire, à condition d'être ses premiers valets. [...] "
" La défiance, quoi que vous puissiez dire, est la gardienne des droits du peuple ; elle est au sentiment profond de la liberté, ce que la jalousie est à l'amour. législateurs nouveaux,profitez du moins de l'expérience de trois années d'intrigues & de perfidie ; songez que si vos devanciers avaient senti la nécessité de cette vertu, votre tâche serait beaucoup moins difficile à remplir ; sans elle, vous êtes aussi destinés à être le jouet & la victime des hommes les plus vils & les plus corrompus, & craignez que de toutes les qualités nécessaires pour sauver la liberté, celle-là ne soit la seule qui vous manque. [...]
" Pourquoi sommes-nous réduits maintenant à nous occuper de la guerre extérieure ? C'est parce qu'elle est prête à s'allumer au-dedans ; c'est parce que l'on espère nous surprendre en mauvais état de défense. [...]
" A Coblentz, dites-vous, à Coblentz ! Comme si les représentants du peuple pouvaient remplir toutes leurs obligations envers lui, en lui faisant présent de la guerre. c'est à Coblentz qu'est le danger ? Non, Coblentz n'est point une seconde Carthage ; le siège du mal n'est point à Coblentz, il est au milieu de nous, il est dans votre sein. Avant de courir à Coblentz, mettez-vous au moins en état de faire la guerre. [...]
" Je me résume. Il ne faut point déclarer la guerre actuellement. Il faut avant tout faire fabriquer par-tout des armes sans relâche ; il faut armer la gardes nationales ; il faut armer le peuple, ne fût-ce que de piques ; il faut prendre des mesures sévères & différentes de celles qu'on a adoptées jusque ici,pour qu'il ne dépende pas des ministres de négliger impunément ce qu'exige la sûreté de l'état ; il faut soutenir la dignité du peuple, & défendre ses droits trop négligés. Il faut veiller au fidèle emploi des finances, couvertes encore de ténèbres, au lieu d'achever de les ruiner par une guerre imprudente, à laquelle le système seul de nos assignats serait un obstacle, si on l aportait chez les étrangers ; il faut pinir les ministres coupables, & persister dans la résolution de réprimer les prêtres séditieux. [...]
" Ne nous dites donc plus que la nation veut la guerre. La nation veut que les efforts de ses ennemis soient confondus & que ses représentans défendent ses intérêts : la guerre est à ses yeux un remède extrême dont elle désire être dispensée : c'est à vous d'éclairer l'opinion publique, & il suffit de lui présenter la vérité & l'intérêt général pour les faire triompher. La grandeur d'un représentant du peuple n'est pas de caresser l'opinion momentanée qu'excitent les intrigues des gouvernemens, mais que combat la raison sévère, & que de longues calamités démentent. Elle consite quelquefois à lutter seul, avec sa conscience, contre le torrent des préjugés & des factions. Il doit confier le bonheur public à la sagesse, le sien à sa vertu, sa gloire aux honnêtes gens & à la postérité."
" Au reste, nous touchons à une crise décisive pour notre révolution ; de grands événemens vont se succéder avec rapidité. Malheur à ceux qui, dans cette circonstance, n'immoleront pas au salut public l'esprit de parti, leurs passions & leurs préjugés mêmes ! [...]"
Le Courrier des LXXXIII départemens : " Dans l'avant-dernière séance, M. Robespierre avait demandé la parole pour répondre au discours de M. Brissot. Tous les membres étaient électrifiés par la vue de trois drapeaux qu'on venait de suspendre à la voûte ppur figurer l'alliance de l'Amérique, de l'Angleterre & de la France. Au même instant, m. le président pait donner lecture d'une lettre d'un inconnu, qui offre une superbe lame de Damas pour en faire présent au premier général qui remportera une victoire sur les émigrés. C'était un moyen infaillible d'exciter l'enthousiasme de l'assemblée. ( Elle était composée de Français. ) Le cri de guerre retentit dans tous les coins de la salle. Il fallait sans doute plus que du courage pour oser par ler de paix. M. Robespierre, qui n'écoute jamais que la voix de sa conscience, monte cependant à la tribune pour réfuter MM. Brissot & Roederer. Son opinion heurtait celle de tous les auditeurs. M. Robespierre fut souvent interrompu par de nombreux applaudissemens, & on ordonna l'impression de son discours... Il n'est pas d'éloge qui ne soit au-dessous d'un pareil succès."

Brissot
19 décembre 1791. Louis XVI met son veto sur le décret déclarant suspects les prêtres réfractaires, principaux organes de la contre-révolution.
25 décembre 1791. A propos de troubles occasionnés par les Feuillants, dans l'enceinte même de leur club, pour les attribuer aux Jacobins, Robespierre exprime clairement la tactique qui sera toujours la sienne :
" Il faut attendre le moment de la justice & de la lumière, il faut attendre le moment où les forfaits des tyrans provoqueront la vengeance du peuple justement outragé. Il faut attendre ce moment, & jusques là vouer au mépris & à l'indignation publique les vils ennemis qui veulent détruire la constitution. [...] "
30 décembre 1791. Nouveau discours de Brissot pour la guerre :" nous vaincrons & nous rétablirons notre crédit public & notre prospérité, ou nous serons battus & les traîtres seront convaincus & punis. Nous avons besoin de grandes trahisons [ ] "
31 décembre 1791. L'Assemblée vote l'amnistie des Suisses de Châteauvieux.
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