ROBESPIERRE
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20 décembre 1793 /8 juin 1794
20 décembre 1793 - 30 frimaire An II. Un nombre imposant de femmes se présente à nouveau devant la Convention, réitérer les supplications en faveur des détenus. Robespierre intervient. Sur sa proposition, la Convention crée une commission chargée d'examiner les cas & de liberér les patriotes arrêtés à tort : souci de justice sans tomber dans l'excès du modérantisme ou de l'indulgence.
Gazette nationale, ou le Moniteur universel : " Robespierre. A voir le nombre des citoyennes qui se sont présentées à la barre, on doit croire que tous les parens des détenus sont venus en corps à la Convention. Cependant, parmi les détenus, tous sont-ils patriotes ? Non, sans doute : s'il en était ainsi, la voix publique vous en aurait averti ; le patriotisme aurait réclamé, & il est à croire que les patriotes n'auraient pas été les défenseurs de l'aristocratie ; ce n'est pas à l'aristocratie à défendre les patriotes, mais aux patriotes eux-mêmes ( On applaudit ). Vous devez donc conclure que c'est l'aristocratie qui a conduit ici cette affluence. [...]
" Est-ce ainsi que des républicaines réclament la liberté des opprimés ? Ne doit-on pas croire que ces cris sont poussés pour réveiller l'aristocratie ? Des épouses vertueuses & républicaines prennent une route bien différente ; elles s'adressent en particulier & avec modestie, à ceux qui sont chargés des intérêts de la patrie. Pourquoi vient-on avec ce grand appareil ? Ne doit-on pas soupçonner des intentions perfides ? N'est-ce pas vouloir forcer la Convention à rétrograder que de se présenter avec tant de fracas à sa barre ? N'est-ce pas vouloir accroître l'audace de l'aristocratie ? N'est-ce pas vouloir donner plus de forces aux ennemis de la liberté, au moment où ils redoublent leurs efforts ? Qu'ils se trompent, les intrigans, les contre-révolutionnaires ; qui se persuadent d'amener la Convention à modérer le mouvement révolutionnaire ( On applaudit ). Son énergie ne l'abandonnera pas. Elle regardera la pétition avec la sévérité que des législateurs doivent apporter lorsqu'ils pèsent les intérêts de la patrie. Il importe que la République soit convaincue que la Convention ne souffrira jamais l'oppression du patriotisme, qu'elle défendra les patriotes avec la même énergie qu'elle écrasera l'aristocratie insolente & le perfide modérantisme ( On applaudit ). [...]
" Voici les mesures que je propose : La Convention nationale décrète, 1° que les Comités de salut public & de sûreté générale nommeront des commissaires pour rechercher les moyens de mettre en liberté les patriotes qui auraient pu être incarcérés ; 2° les commissaires apporteront dans l'exercice de leurs fonctions, la sévérité nécessaire pourne point énerver l'énergie des mesures révolutionnaires commandées par le salut de la patrie ; 3° les noms de ces commissaires demeureront inconnus du public pour éviter les dangers des sollicitations ; 4° ils ne pourront mettre personne en liberté de leur propre autorité : ils proposeront seulement le résultat de leurs recherches aux deux Comités, qui statueront définitivement sur la mise en liberté des personnes qui leur paraîtront injustement arrêtées..."
23 décembre 1793 - 3 nivôse An II. Les troupes de Westermann, dantoniste, écrase les Vendéens dans les marais de Savenay ; elles exterminent hommes, femmes, enfants.
Aux Jacobins, alors que Philippeaux est pris à partie pour avoir, selon Levasseur, calomnié les généraux Ronsin & Rossignol, Robespierre, après intervention de Danton, appelle à l'union.
Gazette nationale, ou le Moniteur universel : " Robespierre. [...] Quoi ! le Comité de salut public est accusé d'être composé d'assassins ! Que diraient de plus les aristocrates & nos véritables ennemis ? Cependant Philippeaux n'a point eu d'intentions contre-révolutionnaires. Il faut l'entendre, & juger entre lui & le Comité. La discussion doit donc être calme & tranquille. Citoyens, d'où viennent les agitations qui vous tourmentent depuis quelques jours ? Savez-vous que les puissances étrangères vous cernent ici ? Elles vous ont placés entre deux éccueils, entre le modérantisme qui est abattu pour jamais, & la perfidie prussienne de ces hommes qui veulent la République ou plutôt l'incendie universel. Soyez-en persuadés, la tactique de nos ennemis, & elle est sûre, c'est de nous diviser, on veut que luttant corps à corps, nous nous déchirions de nos propres mains. [...] "
24 décembre 1793 - 4 nivôse An II. La Convention rebaptise Toulon : Port-la-Montagne.
25 décembre 1793 - 5 nivôse An II. Robespierre, au nom du CSP, expose à la Convention les principes du gouvernement révolutionnaire. La lecture est couverte d'applaudissements & les propositions finales sont adoptées à l'unanimité. La mauvaise foi fait dire à certains que la Convention était une simple chambre d'enregistrement que les députés étaient des pingouins, que leurs applaudissements étaient forcés : il suffit de lire soi-même ce rapport, en se transportant à cette époque, pour sentir que non. Il suffit de le lire pour juger par soi-même si ce quil disait était marqué ou non du sceau de la raison ! si donc il avait besoin de sappuyer sur une force autre que celle de ses paroles !
" Le but du gouvernement constitutionnel est de conserver la République ; celui du gouvernement révolutionnaire est de la fonder. [...] Le gouvernement constitutionnel s'occupe principalement de la liberté civile : & le gouvernement révolutionnaire, de la liberté publique. Sous le régime constitutionnel, il suffit presque de protéger les individus contre les abus de la puissance publique : sous le régime révolutionnaire, la puissance publique elle-même est obligée de se défendre contre toutes les factions qui l'attaquent. Le gouvernement révolutionnaire doit aux bons citoyens toute la protection nationale ; il ne doit aux ennemis du peuple que la mort. [...]
" Le vaisseau constitutionnel n'a point été construit pour rester toujours dans le chantier ; mais fallait-il le lancer à la mer au fort de la tempête, & sous l'influence de vents contraires ? [...] Les temples des dieux ne sont pas faits pour servir d'asyle aux sacrilèges qui viennent les profanner ; ni la constitution, pour protéger les complots des tyrans qui cherchent à la détruire. [...]
" Il doit voguer entre deux écueils, la faiblesse & la témérité, le modérantisme & l'excès ; le modérantisme, qui est à la modération, ce que l'impuissance est à la chasteté, & l'excès qui ressemble à l'énergie, comme l'hydropisie à la santé. [...] S'il fallait choisir entre un excès de ferveur patriotique & le néant de l'incivisme, ou le marasme du modérantisme, il n'y aurait pas à balancer. Un corps vigoureux, tourmenté par une surabondance de sève, laisse plus de ressource qu'un cadavre. [...] Si donc on regardait comme criminels tous ceux qui, dans le mouvement révolutionnaire, auraient dépassé la ligne exacte tracée par la prudence, on envelopperait dans une proscription commune, avec les mauvais citoyens, tous les amis naturels de la liberté, vos propres amis & tous les appuis de la république.
" En indiquant les devoirs du gouvernement révolutionnaire, nous avons marqué ses écueils. Plus son pouvoir est grand, plus son action est libre & rapide, plus il doit être dirigé par la bonne foi. Le jour où il tombera dans des mains impures ou perfides, la liberté sera perdue ; son nom deviendra le prétexte & l'excuse de la contre-révolution même ; son énergie sera celle d'un poison violent. [...]
" Les secours accordés aux défenseurs de la patrie & à leurs familles nous ont paru trop modiques. Nous croyons qu'ils peuvent être, sans inconvénient, augmentés d'un tiers. Les immenses ressources de la République, en finances, permettent cette mesure ; la patrie la réclame. [...] Nous avons cru que le remède à cet inconvénient était de leur donner des défenseurs officieux établis par elle, pour leur faciliter les moyens de faire valoir leurs droits. [...] "
26 décembre 1793 - 6 nivôse An II. Victoire de Hoche sur les autrichiens, qui dégage Starsbourg. La Convention rapporte le décret du 30 frimaire sur la Commission de recherche, proposé par Robespierre, & à nouveau défendu par celui-ci. Au nom des Comités, Barère proposait, contrairement au décret initial & à lavis de Robespierre, que les membres de cette commission soit pris dans le sein même du Comité de sûreté générale. Il proposait également dadjoindre quatre membres à ce dernier. Bayle appuya les propositions, mais Billaud Varenne intervînt & la Convention rejeta autant le décret du 30 frimaire que celui proposé par Barère. Nous remarquons ce que nous aurions déjà pu constater, à savoir que ni les Comités ni la Convention nétaient aux ordres de Robespierre. Simpose donc la conclusion quils nécoutèrent ce " tyran " que lorsquils étaient daccord avec lui, que lorsque ses arguments les convainquaient.
Auditeur national : " Robespierre a exprimé ses craintes, quune pareille mesure ne fût un premier pas, & très-dangereux vers le modérantisme ; quelle nouvrît carrière à toutes les réclamations de laristocratie, & quenfin elle ne privât de la chose publique des lumières & du zèle dhommes énergiques, qui, concentrés dans une commission particulière & exclusive, se trouveraient navoir pas autre chose à faire quà examiner des réclamations individuelles. En conséquence il demandait lajournement des propositions de Barère. "
Ce même jour, aux Jacobins, Hébert obtient de la Société quelle examine les deux derniers numéros du Vieux Cordelier de Desmoulins.
27 décembre 1793 - 7 nivôse An II. L'armée de Desaix s'empare de Lauterbourg.
28 décembre 1793 - 8 nivôse An II. Alors que la Convention vient découter la correspondance des représentants en mission dans lOuest, relatant les actes héroïques, Robespierre demande pour le jeune Bara les honneurs du Panthéon & une fête nationale. Adopté. Peu importait que le fait soit peut-être embelli, chacun sentait, chacun sent quil sagissait, à travers cet exemple, dexciter le patriotisme & lesprit civique, en un mot : délever les âmes. Le peuple adopta immédiatement le culte du jeune Bara ; on en retrouve des traces jusqu'en 1830. La fête officielle, elle, devait avoir lieu le 10 thermidor. Les événements du jour empêchèrent évidemment cette fête, mais les artistes qui devaient la produire, ignorant tout de ce qui se passait, se présentèrent. Ils furent renvoyés. Ils demandèrent alors aux thermidoriens de les rembourser... pure perte. Voilà comment un " historien " ose commenter le fait : " Les thermidoriens ne payaient pas les dettes de Robespierre." Jugez du procédé. Comme s'il s'agissait d'une fête robespierriste plutôt que républicaine ! C'est ainsi que les pseudo-historiens, en ne gardant qu'une part de vérité, reforcent leurs mensonges ; ils retranchent aux faits tout ce qui contredit leur version, & ne laissent paraitre que ce qui la conforte. Ils tirent la vérité historique de toutes les déformations qu'ils impriment à l'histoire ! C'est ainsi que les "spécialistes" trompent la masse qui les écoute avec trop de confiance.
Gazette nationale, ou le Moniteur universel : " Robespierre. [ ] Je veux parler de Barra, ce jeune homme âgé de 13 ans a fait des prodiges de valeur dans la Vendée. Entouré de brigands qui, dun côté, lui présentaient la mort, & de lautre lui demandaient de crier vive le roi ! il est mort en criant vive la République ! Ce jeune enfant nourrissait sa mère avec sa paye, il partageait ses soins entre lamour filial & lamour de la Patrie. Il nest pas possible de choisir un plus bel exemple, un plus parfait modèle pour exciter dans les jeunes coeurs lamour de la gloire, de la Patrie & de la vertu, & pour préparer les prodiges quopérera la génération naissante. En décernant des honneurs au jeune Barra, vous les décernez à toutes les vertus, à lhéroïsme, au courage, à lamour filial, à lamour de la Patrie. Les Français seuls ont des héros de 13 ans, cest la liberté qui produit des hommes dun si grand caractère. Vous devez présenter ce modèle de magnanimité, de morale à tous les Français & à tous les peuples ; aux Français, afin quils ambitionnent dacquérir de semblables vertus, & quils attachent un grand prix au titre de citoyen Français ; aux autres peuples, afin quils désespèrent de soumettre un peuple qui compte des héros dans un âge si tendre. Je demande que les honneurs du panthéon soit décernés à Barra, que cette fête soit promptement célébrée, & avec une pompe analogue à son objet & digne du héros à qui nous la destinons. Je demande que le génie des arts caractérise dignement cette cérémonie qui doit présenter toutes les vertus, que David soit spécialement chargé de prêter ses talens à lembellissement de cette fête ( Vifs applaudissemens ). "
1794

En cette année 1794, la République a vaincu ses ennemis sur tous les champs de bataille. En apparence du moins, car la lutte se poursuit par de nouveaux moyens, lunion sacrée contre tous les ennemis intérieur & extérieur de la République na plus lieu dêtre. Mais de quelle République sagit-il ? ( Comme si la République pouvait être plusieurs choses ! ) Les révolutionnaires, daccord sur la première étape, mais pas sur la destination de la Révolution, ont renversé la monarchie sans savoir quelle République élever. Cest pourtant là le véritable enjeu de la Révolution. Or, là, rien nest fait. Là, les buts ou les moyens divergent & sopposent. Inévitablement, les hommes vont se déchirer, car la situation ne peut se normaliser que si un système émerge, un système dont le triomphe sera, pour ses adversaires, la reddition sans condition ou la mort.
5 janvier 1794 - 16 nivôse An II. Aux Jacobins, cest la foire dempoignes. Collot-dHerbois attaque Philippeaux & défend Desmoulins ; Desmoulins, dénoncé par les Cordeliers, accuse Hébert davoir reçu de largent de Bouchotte pour son Père Duchesne ; Robespierre jeune, de retour de mission dans le midi, estime que Hébert doit répondre. Danton & Robespierre interviennent pour faire cesser ces rivalités ; Robespierre demande & obtient que Philippeaux soit entendu la séance suivante.
6 janvier 1794. Exécution de d'Elbée.
7 janvier 1794 - 18 nivôse An II. Aux Jacobins, Philippeaux doit parler. On lappelle : il nest pas là, pas plus que Desmoulins, Bourdon de lOise & Fabre dEglantine. Robespierre signale quil est exclu de fait. Pour mettre fin aux divisions, il demande que la Société débatte dans une prochaine séance sur les vices de la constitution britannique. Le tumulte sétant réinstallé, la proposition de Robespierre est adoptée. Il est étrange que des historiens tournent en ridicule cette initiative, alors que les Jacobins eux-mêmes en sentirent la nécessité !
Gazette nationale, ou le Moniteur universel : " Robespierre. Les champions qui devraient combattre ne se présentant pas dans larêne, je ne crois pas que Philippeaux mérite un arrêté pour lexpulser de cette société : 1° parce quil nen fut jamais ; 2° parce quil ne professa jamais les principes des Amis de la liberté & de légalité. Puisque ceux qui ont provoqué cette lutte fuient actuellement le combat, que la Société les rappelle au tribunal de lopinion publique : elle les jugera. Quant à la Société, quelle mette à lordre du jour une question qui nest pas étrangère à cette rixe. Les crimes du gouvernement anglais & les vices de la constitution britannique. [ ] "
Même séance des Jacobins. Desmoulins est finalement venu. Il rétracte les éloges quil a prodigué à Philippeaux dans son journal qui fait le régal des aristocrates & rend furieux les patriotes. Le N° 4 du Vieux Cordelier est lu. Danton appelle sur lui lindulgence. De son côté, Robespierre, pour sauver son vieil ami, propose que tous les numéros du Vieux Cordelier soient brûlés comme un mauvais souvenir. Mais Desmoulins qui avait lui-même envisagé cette mesure dans son N° 5, lui lance le mot de Rousseau : " Brûler nest pas répondre ! ", & ruine les bonnes dispositions de la Société que Robespierre lui avait ménagées. Pour le coup, il se fait foudroyer. La Réaction brutale de Robespierre fait dire à certains quil manquait dhumour. Il est vrai quessayer de sauver un ami malgré ses fautes, au milieu dune Révolution, & le voir repousser cette main tendue & se perdre lui-même, prête à rire !
Journal de la Montagne : " Robespierre. Camille Desmoulins a fait connaître un nouveau numéro de son journal, dans lequel les aristocrates trouvent leur consolation ; ils vont en envoyer des milliers dans tous les départemens pour donner aux aristocrates de toutes les partie de la République la première lueur despérance quils aient eue depuis que le peuple a proscrit ces libelles impurs, sortis des cabinets de Roland & de ses soudoyés. Desmoulins nest pas digne de la sévérité que certaines personnes ont provoquée contre lui ; je pense même quil est contraire à la liberté de paraître avoir besoin de le punir comme les grands coupables ; il est aussi dangereux de le regarder dans la classe des conspirateurs, que de pardonner à ses libelles remplis de blasphêmes contre-révolutionnaires [ ] Quil examine que ses écrits font la douleur des patriotes & la jouissance des aristocrates, & il nous saura gré de voir quil ny a que pour lui que lon peut les oublier. Je finis en demandant que ses numéros soient traités comme les aristocrates qui les achètent, avec le mépris que méritent les blasphêmes quils contiennent. Je propose à la Société de les brûler au milieu de la salle ( On applaudit à plusieurs reprises ; le discours de Robespierre a été interrompu par des applaudissemens & par des éclats de rire ).
Desmoulins. Cest fort bien dit, Robespierre ; mais je te répondrai avec rousseau : " Brûler nest pas répondre " " Eh bien, sécrie Robespierre, je rétracte ma dernière motion ; je demande que les numéros de Camille ne soient pas brûlés, mais quon y réponde. Puisquil le veut, quil soit couvert dignominie, que la Société ne retienne pas son indignation, puisquil sobstine à soutenir ses diatribes & ses principes dangereux. Lhomme qui tient aussi fortement à des écrits perfides, est peut-être plus quégaré ; sil eut été de bonne-foi, sil eût écrit dans la simplicité de son coeur, il naurait pas osé soutenir plus longtems des ouvrages proscrits par les patriotes, & recherchés par tous les contre-révolutionnaires de la France. Son courage nest quemprunté, il décèle les hommes cachés sous la dictée desquels il a écrit son journal ; il décèle dans Desmoulins lorgane dune faction scélérate qui a emprunté sa plume pour distiller son poison avec plus daudace & de sûreté. Desmoulins, qui se voit blâmé des patriotes, se trouve dédommagé par les adulations des aristocrates quil fréquente, & par les caresses de beaucoup de faux patriotes, sous lesquelles il napperçoit pas lintention perfide de le perdre. Il faut que vous sachiez ce quil a dit pour réponse à ceux qui blâmaient ses écrits : savez-vous que jen ai vendu 50.000 exemplaires ! Je naurais pas dit ces vérités, si Desmoulins navait été si opiniâtre, mais la motion dordre est devenue nécessaire. Je demande donc que les numéros de Camille Desmoulins soient lus à la tribune : sil se trouve des individus qui défendent ses principes, ils seront écoutés, mais il se trouvera des patriotes pour leur répondre. "
8 janvier 1794 - 19 nivôse An II. Aux Jacobins, lecture est faite du N° 3 du Vieux Cordelier. Hébert réclame la lecture du N° 5, particulièrement dirigé contre lui. Robespierre intervient & élargit le débat, faisant oublier Desmoulins. Il finit par sommer Fabre, qui allait sortir, de sexpliquer sur ce quil vient de dire. Mais alors que Fabre est à la tribune, la salle se vide en signe de désapprobation. Cependant, un membre qui lui crie : " A la guillotine ! ", est aussitôt exclu des Jacobins sur proposition de Robespierre.
Gazette nationale, ou le Moniteur universel : " Robespierre. Il est inutile de lire le cinquième numéro du Vieux Cordelier, lopinion doit être déjà fixée sur Camille. Vous voyez dans ses ouvrages les principes les plus révolutionnaires à côté des maximes du plus pernicieux modérantisme. Ici il rehausse le courage du patriotisme, là il alimente lespoir de laristocratie. [ ] Daprès tout cela, que les Jacobins chassent ou conservent Desmoulins, peu importe, ce nest quun individu ; mais ce qui importe davantage, cest que la liberté triomphe & que la vérité soit reconnue. [ ] Je népouse ici la querelle de personne, Camille & Hébert ont également des torts à mes yeux. Hébert soccupe trop de lui-même, il veut que tout le monde ait les yeux sur lui, il ne pense pas assez à lintérêt général. [ ]
Citoyens, vous seriez bien aveugles si, dans tout ce conflit, & les opinions qui se heurtent avec tant de violence, vous ne voyiez que la querelle de quelques particuliers & des haines privées. Loeil observateur dun patriote éclairé, soulève cette enveloppe légère, écarte tous les moyens, & considère la chose sous son véritable point de vue. Il existe une nouvelle faction qui sest ralliée sous les bannières déchirées du brissotisme. [ ] Ceux qui sont dun génie ardent & dun caractère exagéré proposent des mesures ultra-révolutionnaires ; ceux qui sont dun esprit plus doux & plus modérés, proposent des moyens citra-révolutionnaires. Ils se combattent entre eux, mais que lun ou lautre parti soit victorieux, peu leur importe ; comme lun ou lautre système doit également perdre la République, ils obtiennent un résultat également certain, la dissolution de la Convention nationale. [ ] Je sens que ces vérités sont dures : il est certaines gens qui ne sattendaient pas sitôt à les entendre ; mais la conjuration est mûre, & je crois quil est tems de prononcer. Vous apercevez dun seul coup doeil tout le système de conspiration qui se développe ; vous distinguez les étrangers cherchant, par le moyen de certains fripons, à ressusciter le girondisme. [ ] Ne nous occupons daucun individu, mais seulement de la Patrie. Jinvite la Société à ne sattacher quà la conjuration, sans discuter plus longtems les numéros de Camille Desmoulins ; & je demande que cet homme, quon ne voit jamais quune lorgnette à la main, & qui sait si bien exposer les intrigues au théâtre, veuille bien sexpliquer ici ; nous verrons comment il sortira de celle-ci. [ ] "
10 janvier 1794 21 nivôse An II. Aux Jacobins, la discussion sur la Constitution britannique est occultée par les dissensions internes. Desmoulins est exclu. Bourdon de lOise est en passe de lêtre. Robespierre intervient à plusieurs reprises.
Gazette nationale, ou le Moniteur universel : " Robespierre. Je me suis suffisamment expliqué sur Camille Desmoulins ; mais je dois relever ce qua dit Dufourny ( Ami de Danton ). Pourquoi lui, qui est si exact, si sévère à légard de lun, est-il si indulgent pour lautre, ainsi que pour Philippeaux : car enfin, Camille qui a composé des écrits contre-révolutionnaires, avait aussi écrit pour la Révolution. Il a, dans le tems, puissamment servi la liberté. Mais Philippeaux ! par où mérita-t-il jamais de la Patrie ? [ ] Je ne crois pas que Dufourny ait voulu défendre un homme taré dans lopinion publique ; je ne crois pas quil en ait eu le dessein : mais javoue que je suis las de ces luttes qui sélèvent à chaque instant quil mest impossible de ne pas mélever contre elles. Je déclare que quiconque aujourdhui est un ambitieux, est en même tems un scélérat, un insensé. Eh bien, on renouvelle en cet instant, contre moi, une accusation intentée à la tribune de la Convention par Louvet. Parce que jai exercé dans le Comité de salut public un douzième dautorité, on mappelle dictateur ma dictature est celle de Le Peletier, de Marat ( On applaudit ). Vous mavez mal entendu ; je ne veux pas dire que je ressemble à tel ou tel : je ne suis ni Marat ni Pelletier ; je ne suis point encore le martyr de la Révolution ; jai la même dictature queux, cest-à-dire les poignards des tyrans ( Vifs applaudissemens ) [ ]
Je dis donc au peuple qui mentend, quil faut, sans clabauderies & sans prévention, discuter les intrigues, & non un intrigant en particulier. Je dis quen chassant Desmoulins, on fait grâce à un autre individu, & quon épargne dautres intrigans. Je dis que puisque la proposition que javais faite, de soccuper des crimes du gouvernement anglais, ne convient pas, sans doute parce quelle est feuillantine & modérée, je la rétracte. ( Non, non, sécrie-t-on de toutes parts ). Puisquil est une manière plus digne de faire triompher la vérité, je me désiste de celle que javais proposée, & je demande quon soccupe des moyens dexterminer à jamais les intrigues qui nous agitent au-dedans, & qui tendent toutes à empêcher laffermissement de la liberté ; il faut les discuter dans leurs agens, dans leur esprit. [ ] "
13 janvier 1794 - 24 nivôse An II. Arrestation de l'indulgent Fabre dEglantine, sur ordre du Comité de sûreté générale, pour avoir falsifié le décret de liquidation de la Compagnie des Indes. A la Convention, alors que Danton essaye de parler en sa faveur, il sattire cette réplique foudroyante de la part de Billaud-Varenne : " Malheur à celui qui a siégé à côté de Fabre d'Eglantine & qui est encore sa dupe ! "
16 janvier 1794 - 27 nivôse An II. La Convention, à l'initiative de Barras & Fréron, rebaptise Marseille : Ville-sans-Nom. Mais, le 12 février 1794, elle lautorisera à reprendre son nom. Le même jour, est officialisé le drapeau tricolore, bleu, blanc, rouge, à bandes verticales.
19 janvier 1794 - 30 nivôse An II. Arrivée des Anglais en Corse, appelés par Paoli.
21 janvier 1794 - 2 pluviôse An II. Au lieu de réduire les forces de Charrette, au sud de la Loire, dernière poche de résistance vendéenne, le général Turreau, commandant larmée de lOuest, sans ordre de la Convention, lâche ses colonnes infernales ( 24 ) sur la Vendée, avec pour mission de tout raser, de tout brûler, de tout exterminer.
23 janvier 1794 - 4 pluviôse An II. Le Comité, informé par Maignet, robespierriste & compatriote de Couthon, sur la conduite sauvage de Barras & Fréron à Marseille & Toulon, les rappelle.

Barras
27 janvier 1794 - 8 pluviôse An II. Le Comité de salut public écrit à Prost, représentant en mission à Dôle :
" Tu dois, avant de partir, rappeler aux magistrats, à la société populaire, leurs devoirs. Qu'ils se souviennent, qu'ils n'oublient jamais ce qu'ils doivent au peuple. Des scélérats prennent occasion du culte pour l'égarer ; que les magistrats publics frappent les imposteurs contre-révolutionnaire, mais qu'ils éclairent le peuple. Magistrat de son choix, ils ont sa confiance, cette tâche ne leur sera pas difficile. Qu'ils parlent le langage de la raison, jamais celui de la violence ; elle fait des martyrs, la raison seule fait des prosélytes ; elle attend son triomphe ; mais ne précipite rien, ce serait l'éloigner. La tyrannie seule veut commander aux consciences ; la vertu, le patriotisme les éclairent." Peut-on fournir une meilleur preuve que le Comité soutenait une politique ferme, sans sombrer dans les excès. Peut-on lui imputer les crimes des représentants qui, souvent, désobéirent à ses ordres ? C'est ici l'explication de la rivalité mortelle qui s'établit entre Robespierre & certains représentants rappelés de mission en raison des carnages qu'ils organisèrent.
28 janvier 1794 9 pluviôse An II. Aux Jacobins, Léonard Bourdon demande une intervention auprès de la Convention, pour que Ronsin & Vincent soient remis en liberté. Robespierre soppose à cette démarche impolitique. Il intervient également sur le débat relatif à lAngleterre, & achève par demander que, avant impression, tout discours soit dabord examiné par des commissaires.
Journal de la Montagne : " Robespierre laîné. Je moppose à la proposition du préopinant, parce que je la crois contraire au but que se propose lorateur. Le Comité de sûreté générale paraît être convaincu quil ny a aucune preuve valable contre le patriotisme de Vincent & de Ronsin ; cest à cause de cela quil faut laisser agir le Comité, afin que linnocence de ces deux citoyens soit proclamée par lautorité publique & non par une autorité particulière ; il ny a rien de pis pour linnocence opprimée que de fournir aux intrigans le prétexte de dire quon leur a forcé la main, & que les individus qui auraient obtenu la liberté étaient des factieux, puisquils voulaient opposer une force à lautorité nationale. Je crois que le Comité de sûreté générale sera fidèle à ses principes : puisquil ny a aucunes preuves des dénonciations faites par Fabre dEglantine ; que la Société soit tranquille, le Comité ne manquera pas de faire ce quexige lintérêt de la liberté ( Applaudi ). "
30 janvier 1794 11 pluviôse An II. Aux Jacobins, la discussion sur lAngleterre se poursuit. Limpression du discours de Bontemps est demandée ; Momoro réclame contre larrêté pris lavant-veille. Robespierre qui en était à lorigine, le soutient. Robespierre interviendra une nouvelle fois à la suite de Buteau qui distingue le peuple anglais du le gouvernement anglais.
1ère intervention. Gazette nationale, ou le Moniteur universel : " Robespierre. Si les moment de la Société lui permettaient détablir sur chaque discours prononcé à la tribune, une discussion qui en développât les défauts & les avantages, ce serait à coup sûr le meilleur moyen ; mais la foule douvrages que doit nécessairement faire naître cette matière importante, rend impossible une discussion, souvent très longue, sur chacun de ces ouvrages ; il était donc nécessaire détablir une commission qui, daprès une lecture réfléchie, rendit compte à la Société de ces différentes productions, & en fît paraître les tâches. Néanmoins, puisque la discussion est établie sur le discours qui vient dêtre prononcé, on peut, à son égard, sécarter de la règle ordinaire ; lassemblée dailleurs la entendu avec plaisir, parce que non-seulement il respire le patriotisme le plus pur, mais parce que lorateur a saisi le faible des Anglais, en leur offrant le tableau de leur misère & de lanéantissement de leur commerce, & leur fournit ainsi les moyens de combattre avec succès leurs tyrans, & de se soustraire au despotisme qui les opprime. Je vote limpression de louvrage. "
2ème intervention. Gazette nationale, ou le Moniteur universel : " Robespierre. On veut séparer le peuple anglais de son gouvernement, je ne demande pas mieux, à condition quon distinguera aussi le peuple anglais fesant la guerre à la liberté, conjointement avec son gouvernement, du peuple anglais punissant ce même gouvernement de ses attentats contre la liberté. Quest-ce que cette anglomanie, déguisée sous le masque de la philantropie, si ce nest là conversion de lancien brissotisme qui négligea le bonheur & la tranquillité de son pays par aller soccuper de la liberté de la Belgique ? ( Applaudi ). Assurez votre liberté avant de vous occuper de celle des autres ( Applaudi ). Pourquoi veut-on que je distingue un peuple qui se rend complice des crimes de son gouvernement, de ce gouvernement si perfide ? Je naime pas les Anglais, moi ( Applaudissemens ), parce que ce mot me rappelle lidée dun peuple insolent osant faire la guerre au peuple généreux qui a reconquis sa liberté. Je naime pas les Anglais, parce que leur gouvernement perfidement machiavélique envers le peuple même qui le souffre, parce que ce même gouvernement a osé dire & proclamer quil ne fallait garder aucune foi, aucune règle dhonneur avec les Français dans cette guerre, parce que cétait un peuple de rebelles qui avait foulé aux pieds les lois les plus saintes ; parce quune partie du peuple, les matelots, les soldats ont soutenu par les armes cette odieuse proclamation. En qualité de Français, de représentant du peuple, je déclare que je hais le peuple anglais ( Applaudi ). Je déclare que jaugmenterai, autant quil sera en moi, la haine de mes compatriotes contre lui. Que mimporte ce quil pense, je nespère quen nos soldats & la haine profonde quont les Français pour ce peuple.
" Je ne mintéresse au peuple anglais quen qualité dhomme ; alors, javoue que jéprouve quelque peine à en voir un si grand nombre, lâchement soumis à des scélérats qui les conduisent insolemment. Cette peine chez moi est si grande que javoue que cest dans ma haine pour son gouvernement que jai puisé celle que je porte à ce peuple ; quil le détruise donc, quil le brise. Jusqualors je lui voue une haine implacable. Quil anéantisse son gouvernement ; peut-être pourrions-nous encore laimer. Nous verrons si un peuple de marchand vaut un peuple agriculteur ; nous verrons si quelques vaisseaux calent nos terres fertiles. Il est quelque chose de plus méprisable encore quun tyran ; ce sont des esclaves ( Applaudissemens ). "
2 février 1794. Les Cordeliers, présidés alors par Momoro, couvre la déclaration des droits de lhomme dun crêpe noir, marquant par-là leur hostilité à la politique du Comité & de la Convention. En Vendée, une colonne incendie le château de Soubise & massacre 200 prisonniers.
4 février 1794 - 16 pluviose An II. Abolition de l'esclavage dans les colonies françaises. 4 février 1794. Après quun député noir de Saint-Domingue ait rappelé les causes de la révolte des esclaves qui secoue cette île depuis août 1790, une discussion sengage. En moins dun quart dheure la discussion est fermée par ce mot de Lacroix : " Président, ne souffre pas que la Convention se déshonore par une plus longue discussion. ", & labolition de lesclavage, dans toutes les colonies française, est décrétée au milieu de lenthousiasme général.
5 février 1794 - 17 pluviôse An II. Au nom du Comité de salut public, Robespierre expose à la Convention les principes de morale politique qui doivent la guider dans ladministration intérieure de la République. Vivement applaudi, la Convention vote limpression & une large distribution de ce discours mémorable. Les Jacobins le répandront encore davantage.
" [...] Il est temps de marquer nettement le but de la Révolution, & le terme où nous voulons arriver ; il est temps de nous rendre compte à nous-mêmes, & des obstacles qui nous en éloignent encore, & des moyens que nous devons adopter pour latteindre : une idée simple & importante qui semble navoir jamais été apperçue. [...]
Il faut prendre de loin ses précautions pour remettre les destinées de la liberté dans les mains de la vérité qui est éternelle, plus que dans celle des hommes qui passent, de manière que si le gouvernement oublie les intérêts du peuple, ou quil retombe entre les mains des hommes corrompus, selon le cours naturel des choses, la lumière des principes reconnus éclaire ses trahisons, & que toute faction nouvelle trouve la mort dans la seule pensée du crime. [...]
Quel est le but où nous tendons ? la jouissance paisible de la liberté & de légalité ; le règne de cette justice éternelle, dont les lois ont été gravées, non sur le marbre ou sur la pierre, mais dans les coeurs de tous les hommes, même dans celui de lesclave qui les oublie, & du tyran qui les nie.
Nous voulons substituer, dans notre pays, la morale à légoïsme, la probité à lhonneur, les principes aux usages, les devoirs aux bienséances, lempire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du malheur, la fierté à linsolence, la grandeur dâme à la vanité, lamour de la gloire à lamour de largent, les bonnes gens à la bonne compagnie, le mérite à lintrigue, le génie au bel esprit, la vérité à léclat, le charme du bonheur aux ennuis de la volupté, la grandeur de lhomme à la petitesse des grands, un peuple magnanime, puissant, heureux, à un peuple aimable, frivole & misérable, cest-à-dire, toutes les vertus & tous les miracles de la République, à tous les vices & à tous les ridicules de la monarchie.
Nous voulons, en un mot, remplir les voeux de la nature, accomplir les destins de lhumanité, tenir les promesses de la philosophie, absoudre la providence du long règne du crime & de la tyrannie. Que la France, jadis illustre parmi les pays esclaves, éclipsant la gloire de tous les peuples libres qui ont existé, devienne le modèle des nations, leffroi des oppresseurs, la consolation des opprimés, lornement de lunivers, & quen scellant notre ouvrage de notre sang, nous puissions voir briller au moins laurore de la félicité universelle Voilà notre ambition, voilà notre but.
[...] La démocratie est un état où le peuple souverain, guidé par des lois qui sont son ouvrage, fait par lui-même tout ce quil peut bien faire, & par des délégués tout ce quil ne peut faire lui-même.
[...] Puisque lâme de la République est la vertu, légalité, & que votre but est de fonder, de consolider la République, il sensuit que la première règle de votre conduite politique doit être de rapporter toutes vos opérations au maintien de légalité & au développement de la vertu ; car le premier soin du législateur doit être de fortifier le principe du gouvernement. Ainsi tout ce qui tend à exciter lamour de la patrie, à purifier les moeurs, à élever les âmes, à diriger les passions du coeur humain vers lintérêt public, doit être adopté ou établi par vous. Tout ce qui tend à les concentrer dans labjection du moi personnel, à réveiller lengouement pour les petites choses & le mépris des grandes, doit être rejeté ou réprimé par vous. Dans le système de la Révolution française, ce qui est immoral est impolitique, ce qui est corrupteur est contre-révolutionnaire. [...] Déduisons de tout ceci une grande vérité ; cest que le caractère du gouvernement populaire est dêtre confiant dans le peuple, & sévère envers lui-même.[...]
Il faut étouffer les ennemis intérieurs & extérieurs de la République, ou périr avec elle ; or, dans cette situation, la première maxime de votre politique doit être quon conduit le peuple par la raison, & les ennemis du peuple par la terreur.
Si le ressort du gouvernement populaire dans la paix est la vertu, le ressort du gouvernement populaire en révolution est à la fois la vertu & la terreur : la vertu, sans laquelle la terreur est funeste ;la terreur, sans laquelle la vertu est impuissante. La terreur nest autre chose que la justice prompte, sévère, inflexible ; elle est donc une émanation de la vertu ; elle est moins un principe particulier, quune conséquence du principe général de la démocratie, appliqué aux plus pressans besoins de la patrie.
On a dit que la terreur était le ressort du gouvernement despotique. Le vôtre ressemble-t-il donc au despotisme ? Oui, comme le glaive qui brille dans les mains des héros de la liberté, ressemble à celui dont les satellites de la tyrannie sont armés. Que le despote gouverne par la terreur ses sujets abrutis ; il a raison, comme despote : domptez par la terreur les ennemis de la liberté ; & vous aurez raison comme fondateurs de la République. Le gouvernement de la Révolution est le despotisme de la liberté contre la tyrannie. La force nest-elle faite que pour protéger le crime ? [...] Que la tyrannie règne un seul jour, le lendemain il ne restera plus un patriote. Jusquà quand la fureur des despotes sera-t-elle appelée justice, & la justice du peuple, barbarie ou rébellion ? Comme on est tendre pour les oppresseurs, & inexorables pour les opprimés ! Rien de plus naturel : quiconque ne hait point le crime, ne peut aimer la vertu.[...] Punir les oppresseurs de lhumanité, cest clémence ; leur pardonner, cest barbarie. [...] La rigueur des tyrans na pour principe que la rigueur : celle du gouvernement républicain part de la bienfaisance. Aussi, malheur à celui qui oserait diriger vers le peuple la terreur qui ne doit approcher que de ses ennemis ! Malheur à celui qui, confondant les erreurs inévitables du civisme avec les erreurs calculées de la perfidie, ou avec les attentats des conspirateurs, abandonne lintrigant dangereux, pour poursuivre le citoyen paisible ! Périsse le scélérat qui ose abuser du nom sacré de la liberté, ou des armes redoutables quelle lui a confiées, pour porter le deuil ou la mort dans le coeur des patriotes ! Cet abus a existé, on ne peut en douter. Il a été exagéré, sans doute, par laristocratie : mais existât-il dans toute la république quun seul homme vertueux persécuté par les ennemis de la liberté, le devoir du gouvernement serait de la rechercher avec inquiétude, & de le venger avec éclat.[...]
Quil y aurait de légèreté à regarder quelques victoires remportées par le patriotisme, comme la fin de tous nos dangers. Jetez un coup-doeil sur notre véritable situation : vous sentirez que la vigilance & lénergie vous sont plus nécessaires que jamais. Une sourde malveillance contrarie par-tout les opérations du gouvernement : la fatale influence des cours étrangères, pour être plus cachée, nen est ni moins active, ni moins funeste. On sent que le crime intimidé na fait que couvrir sa marche avec plus dadresse.
Les ennemis intérieurs du peuple français se sont divisés en deux factions, comme en deux corps darmée. Elles marchent sous des bannières de différentes couleurs & par des routes diverses : mais elles marchent au même but ; ce but est la désorganisation du gouvernement populaire, la ruine de la Convention, cest-à-dire, le triomphe de la tyrannie. Lune de ces deux factions nous pousse à la faiblesse, lautre aux excès. Lune veut changer la liberté en bacchante, lautre en prostituée.[...]
Le faux révolutionnaire est peut-être plus souvent encore en-deçà quau-delà de la Révolution : il est modéré, il est fou de patriotisme, selon les circonstances. On arrête dans les comités prussiens, anglais, autrichiens, moscovites même, ce quil pensera le lendemain. Il soppose aux mesures énergiques, & les exagère quand il na pu les empêcher : sévère pour linnocence, mais indulgent pour le crime : accusant même les coupables qui ne sont point assez riches pour acheter son silence, ni assez importans pour mériter son zèle ; mais se gardant bien de jamais se compromettre au point de défendre la vertu calomniée : découvrant quelquefois des complots découverts, arrachant le masque à des traîtres démasqués & même décapités ; mais prônant les traîtres vivans & encore accrédités : toujours empressé à caresser lopinion du moment, & non moins attentif à ne jamais léclairer, & sur-tout à ne jamais la heurter : toujours prêt à adopter les mesures hardies, pourvu quelles aient beaucoup dinconvéniens : calomniant celles qui ne présentent que des avantages, ou bien y ajoutant tous les amendemens qui peuvent les rendre nuisibles : disant la vérité avec économie, & tout autant quil faut pour acquérir le droit de mentir impunément : ditillant le bien goutte-à-goutte, & versant le mal par torrens : plein de feu pour les grandes résolutions qui ne signifient rien ;plus quindifférent pour celles qui peuvent honorer la cause du peuple & sauver la patrie : donnant beaucoup aux formes du patriotisme ; très-attaché, comme les dévots dont il se déclare lennemi, aux pratiques extérieures, il aimerait mieux user cent bonnets rouges que de faire une bonne action. [...] "
7 février 1794 19 pluviôse An II. Aux Jacobins, Brichet, entre autres propositions patriotiquement contre-révolutionnaires, demande la tête des 73 Girondins. Il est soutenu par Saintex. Robespierre réclame & obtient leur expulsion.
8 février 1794 - 20 pluviôse An II. La Convention rappelle Carrier. En fait, le Comité de salut public a été informé de ses agissements par Marc-Antoine Julien ( 16 ans ), " l'agent spécial " de Robesppierre, en mission dans l'Ouest. C'est également lui qui signala le comportement modéré & corrompu de Tallien à Bordeau, Tallien qui a été rappelé en février.
Malade dès le début de pluviôse, Robespierre intervient le 10 février aux Jacobins & ne reparaît que le 13 mars 23 ventôse An II. Entre temps, aucune intervention non plus à la Convention. Durant cette période, Couthon était également malade. Leur retour est salué par des applaudissements universels. Le 13, aux Jacobins, Robespierre interviendra brièvement pour demander que la Société consacre ses prochaines séances aux intrigues hébertistes.
21 février 1794. La Commission des subsistances, crée le 27 octobre 1793, publie le tableau général des prix.
22 février 1794. Aux Cordeliers, Hébert attaque les dantonistes comme indulgents & les robespierristes comme endormeurs.
26 février 1794 8 ventôse An II. La Convention, sur rapport de Saint-Just, décrète la mise sous séquestre des biens des suspects, premier volet des lois dites de ventôse. Notons que le séquestre des biens des suspects était déjà pratiqué dans les départements avant ladoption de cette loi.
28 février 1794. En Vendée, aux Lucs-sur-Boulogne, une colonne massacre 468 habitants, dont 110 enfants de moins de 7 ans.
2 mars 1794. Aux Cordeliers, Ronsin appelle à linsurrection.
3 mars 1794 23 ventôse An II. La Convention adopte le second volet des lois de ventôse, exposé par Saint-Just, à savoir la distribution aux indigents des biens des suspects. Le 11 mai - 22 floréal, Barère précisera le terme dindigent. Notons que, pour appliquer ces lois, les communes devaient dresser la liste des indigents & quune commission des Secours publics chargée de juger les suspects fut instituée. En pratique, ces lois ne furent pas ou mal appliquées, du moins les robespierristes neurent pas le temps de les faire convenablement exécuter.
7 mars 1794 17 ventôse An II. Collot dHerbois, à la tête dune délégation de Jacobins, se rend aux Cordeliers qui jurent aux Jacobins une union indissoluble. Les hébertistes sont désavoués. Personne ne répondra à leur appel à linsurrection.
13 mars 1794 23 ventôse An II. Saint-Just, au nom du Comité de salut public, lit à la Convention son rapport sur la conspiration hébertiste. Dans la nuit du 13 au 14, les hébertistes( Hébert, Momoro, Vincent, Ronsin, &c. ) sont arrêtés.
14 mars 1794 24 ventôse An II. Aux Jacobins, Billaud-Varenne attaque Momoro & Boulanger que Robespierre défend.
Courrier républicain : " Quand un homme se montre partisan de la sédition, dit-il, je ne balance pas à le condamner ; mais quand un homme a toujours agi avec courage & désintéressement, jexige des preuves convaincantes, pour croire quil est un traître. Jai vu dans Boulanger un patriote pur ; je lai entendu, dès le commencement de la conspiration, tenir le langage le plus patriotique & le plus, celui dun citoyen qui aime la liberté & na pas de plus grand désir que de la voir triompher. [ ] On veut faire un crime aux patriotes énergiques, & leur caractère ardent sert de prétexte aux malveillans, qui les supposent toujours disposés à prendre parti dans des conspirations violentes. "
16 mars 1794 26 ventôse An II. Amar, du Comité de sûreté générale, présente à la Convention son rapport sur la conspiration de létranger entourant laffaire de la Compagnie des Indes. Mais Billaud-Varenne, soutenu par Robespierre, trouve quil manque de portée & demande quil soit ajouté que les accusés ont " conspiré contre la Nation en cherchant à avilir la représentation nationale. " Le rapport sera revu. Que diraient donc nos politiques en entendant le discours ci-dessous ?
Gazette nationale, ou le Moniteur universel : " Robespierre. [ ] Savez-vous quelle différence il y a entre eux [ les membres du parlement dAngleterre ] & les représentans du peuple français ? cest que cet illustre parlement est entièrement corrompu, & que nous ne comptons dans la Convention nationale que quelques individus atteints de corruption : cest quà la face de la nation britannique, les membres du parlement se vantent du trafic de leur opinion & la donnent au plus offrant ; & que parmi nous, quand nous découvrons un traître ou un homme corrompu, nous lenvoyons à léchafaud ( Vifs applaudissemens ). Je soutiens, moi, & tout homme raisonnable & juste le soutiendra de même, quelque pays quil habite, eût-il le malheur de vivre sous le joug des tyrans coalisés contre nous, que cette affaire même est un nouveau titre de gloire pour la Convention nationale. Oui, elle prouve quà notre existence est attachée la destinée des peuples, puisque les tyrans réunissent tous leurs efforts pour nous accabler ; puisque nous les soutenons avec la dignité qui convient aux mandataires dun grand peuple ; puisque enfin notre existence est le prix du courage héroïque avec lequel nous les repoussons. La corruption de quelques individus fait ressortir, par un contraste glorieux, la vertu publique de cette auguste assemblée ( Vifs applaudissemens ). Peuple, dans quel pays a-t-on vu encore celui qui était investi de la souveraine puissance, tourner contre lui-même le glaive de la loi ? Dans quel pays a-t-on vu encore un sénat puissant, chercher dans son sein ceux qui auraient trahi la cause commune, & les envoyé sous le glaive de la loi ? Qui donc encore a donné ce spectacle au monde ? Vous citoyens ! ( La salle retentit dapplaudissemens ). [ ] "
Le soir, aux Jacobins, alors que Robespierre combat la proposition de Léonard Bourdon dépurer les fonctionnaires publics, il en profite pour attaquer les conceptions dHébert relatives au commerce.
Gazette nationale, ou le Moniteur universel : " Robespierre. [ ] Hébert disait, il y a quelques tems, que tout commerce était un despotisme ; quoù il y a un commerce il ne peut y avoir en même tems de liberté, doù il résultait que le commerce était un crime, & que par conséquent il était impossible dapprovisionner Paris & les grandes communes. Si le marchand est nécessairement un mauvais citoyen, il est évident que personne ne peut plus vendre ; ainsi cet échange mutuel qui fait vivre les membres de la société, est anéanti, & par conséquent la société est dissoute. Voilà quel était le but de nos ennemis ; en détruisant le commerce ils voulaient affamer le Peuple, & le ramener à la servitude par la faim. Les intrigans voulaient quon ne pût ni vendre ni acheter, & que la famine sintroduisit par ce moyen dans la République. Les conjurés profanant le patriotisme, par un abus criminel de son langage & de ses principes, ont mis en avant les propositions les plus propres à susciter un mécontentement général, à empêcher que la liberté ne puisse sasseoir sur des bases inébranlables, pour opérer ensuite la subversion du gouvernement. [ ] "
19 mars 1794 - 29 ventôse An II. Aux Jacobins, Mercier, commissaire de la Commune de Paris, vient annoncer la découverte, au secrétariat de la section de la Fontaine de Grennelle, des pétitions dite des 8.000 & des 20.000, le but étant de tout mettre en oeuvre pour retrouver les pétitionnaires & les envoyer à l'échafaud. Robespierre intervient pour demander une motion d'ordre. Il fait ainsi enterrer définitivement l'affaire. Nul doute que si Robespierre avait soutenu l'idée de rechercher & exécuter les pétitionnaires, elle ne fut adoptée. Mais il ne le fit pas. Il fit plus : il usa de son prestige pour s'opposer à cette entreprise populaire, comme il avait défendu les 73, comme il fit mettre en liberté une foule d'innocents. Comment ses détracteurs expliquent-ils cela ? Parce qu'il voulait se ménager le côté droit. Mais ne se le serait-il ménagé bien davantage s'il avait persécuté les uns pour terroriser les autres, s'il s'était appuyé sur les hommes de sang, comme l'aurait fait un tyran ?
Journal de la Montagne : " Robespierre. [...] Il est singulier que nous ayons toujours dans les questions importantes des incidens à écarter. On a toujours parlé des pétitions des 8 000 & 20 000 quand nous nous sommes trouvés dans des circonstances difficiles. C'était le manège de Chaumette dans les instans d'orages & lorsque des troubles se préparaient. Je demande que la société, au lieu de s'occuper d'un objet particulier, s'occupe au contraire d'étouffer toutes les factions & particulièrement celle de l'étranger."
20 mars 1794 30 ventôse An II. Les hébertistes éliminés, les dantonistes pensent que la Convention est encline à lindulgence. Ce jour, Bourdon de lOise arrache à la Convention le décret darrestation de Héron, agent du Comité de sûreté générale ; il attaque en fait les Comités &, par-delà, la Convention. Mais plusieurs membres témoignent en faveur de Héron, à la suite desquels Robespierre intervient & fait rapporter le décret. Il est à remarquer que Robespierre annonce exactement ce qui se passera en thermidor, cest à dire lunion dindividus de toutes tendances, même de tendances opposées.
Gazette nationale, ou le Moniteur universel : " Robespierre. [ ] Vous voyez donc dans ce qui vient de se passer un exemple des efforts déplorable des efforts que la malveillance ne cesse de faire pour induire la Convention en erreur, & cest sur cela principalement que je me propose de fixer votre attention. Quand les Comités découvrirent, dénoncèrent & confondirent, avec lappui de votre puissance, la faction qui menaçait la liberté, ils ne se dissimulèrent point que les formes dont la faction sétait couverte exposait la liberté à de grands dangers. Ils avaient bien prévu que laristocratie & les autres factions, car il serait absurde de croire quil ny en eût quune dans une République en temps de révolution ; ils avaient prévu, dis-je, quelles se prévaudraient des coups que nous portions sur un delles, pour exterminer les patriotes qui refusaient de se ranger sous leur bannière, pour suivre létendard de la République & de la Convention. [ ] Si linfluence de lamour de la patrie, si les droits du peuple français ne triomphaient pas en ce moment de toutes les factions, vous manqueriez la plus belle occasion que la Providence vous ait présentée pour consolider la liberté. La faction qui survivrai rallierait tous ceux de lautre qui auraient échappé au glaive de la loi. Pressé comme vous, entre deux crimes, je ne sais si nous serons étouffés ; mais si cela arrive, si la vertu de la Convention nest pas assez forte pour triompher de ses ennemis, ce qui sera le plus heureux pour nous, cest de mourir, cest être enfin délivrés du spectacle trop long & trop douloureux de la bassesse & du crime, qui ont passé depuis trois ans sur la scène de la Révolution, & qui se sont efforcés de ternir léclat des vertus républicaines ; mais si la Convention est demain, si elle est après-demain ce quelle est depuis quelques mois, si elle est décidée à faire triompher le peuple, la justice & la raison ( Oui, oui sécrie-t-on de toutes parts ). Si telle est la disposition constante de la Convention ; si elle veut atteindre la palme de la gloire qui lui est offerte ; si nous voulons tous, au sortir de notre mission, goûter le bonheur des âmes sensible qui consiste dans la jouissance du bien quon a fait, à voir un peuple grand sélever à ses hautes destinées & jouir du bonheur qui nous lui avons préparé, je dis que si la Convention, exempte de prévention & de faiblesse, veut terrasser dun bras vigoureux une faction, après avoir écrasé lautre, la patrie est sauvée. " ( " La Convention nationale se lève tout entière, & les voûtes du sanctuaire des lois retentissent de ces mots mille fois répétés, au milieu des plus vifs applaudissemens : Oui ! nous la sauverons ! " Journal de Perlet )
21 mars 1794 - 1er germinal An II. Aux jacobins, Robespierre intervient contre limpression dun discours de Tallien qui laisse penser que larrestation des hébertistes fait la joie des aristocrates & des modérés ; Tallien lui-même approuve lopinion de Robespierre. Nous lions ici deux interventions dans lesquelles il est questions des factions.
Journal de la Montagne : " Robespierre La joie des modérés était dans la faiblesse du gouvernement, & lénergie que la Convention a développée, les a plongés dans un désespoir mortel. Cétait les motions criminelles qui tendaient à laisser impunis les forfaits de laristocratie, cétaient les écrits perfides qui répandaient une doctrine empoisonnée : cétait tout cela, dis-je, qui pourrait donner de la joie aux modérés, mais non les mesures vigoureuses & terribles que le Comité de salut public a prises dans ces dernières circonstances. La joie des modérés, est quand la représentation nationale dépose le caractère qui lui convient, oublie sa dignité jusquau point de faire grâce à laristocratie : mais non quand elle est déterminée à foudroyer sans miséricorde tous les ennemis du peuple. Les modérés & les aristocrates peuvent bien feindre en ce moment une joie hypocrite, mais il est difficile de sy méprendre : il est bien vrai quils veulent profiter des circonstances actuelle, pour calomnier le patriotisme : mais nous avons aussi arraché cette branche de conspiration ; à peine a-t-elle été tentée, quaussitôt elle a été étouffée ; ils perdent maintenant lespoir de la voir exécuter, parce quils savent que léchafaud attend toutes les sortes de conspirations. [ ]
" La faction soudoie parmi nous la faction des modérés & celle des hommes perfides qui, sous le masque dun patriotisme extravagant, voudraient égorger les patriotes. Il est indifférent pour létranger que lun ou lautre de ces deux factions triomphent. Si cest Hébert, la Convention est renversée, les patriotes sont massacrés, la France retombe dans les chaos, & la tyrannie est satisfaite. Si ce sont les modérés, la Convention perd son énergie, les crimes de laristocratie sont impunis,& les tyrans triomphent. Létranger doit protéger toutes ces factions sans sattacher à aucune. Que lui importe quHébert expie ses trahisons sur léchafaud, sil se trouve après lui dautres scélérats qui veulent perdre la République, & égorger tous ceux qui ont combattu constamment contre les traîtres & les tyrans. Tous ces scélérats ligués avec létranger, comptent pour rien la République ; ce nest pour eux quun objet de rapine. Le peuple nest à leurs yeux quun vil troupeau quils croient fait pour sattacher à leur char & les traîner à lopulence & à la fortune. [ ] "
24 mars 1794 24 germinal An II. Exécution des hébertistes. L'exécution des hébertistes, ou des Cordeliers, est le dernier acte de lutte du Comité de salut public & des Jacobins contre les mouvements sectionnaires qui menaçaient la stabilité du gouvernement & la pousuite de la Révolution. Nous voyons cependant que la repression ne toucha pas le peuple. Pourtant celui-ci, frappé dans ses leaders, inconscients ou hypocrites, se défia dès lors du gouvernement & de Robespierre. Aussi, le 9 thermidor, la plupart des sections restèrent-elles dans la neutralité, avant d'applaudirent la Convention le lendemain. Mais, de même que l'on apprécie ce qu'on a que lorsqu'on l'a perdu, le peuple ne réalisa qu'après la chute de Robespierre, & il le réalisa vite, que le 9 thermidor avait mis fin à une politique plus populaire que bourgoise.
26 mars 1794 - 6 germinal. Dissolution de larmée révolutionnaire dont le chef pour la région parisienne, Ronsin, vient dêtre exécuté.
27 mars 1794 7 germinal An II. En Vendée, dans la forêt de Vezins, une colonne découvre lhôpital de larmée de Stofflet ; les blessés ( 1.000 à 1.500 ) sont massacrés. Fouché, en mission à Lyon, est rappelé par le Comité de salut public.
Le même jour, un patriote de Lyon écrit à Robespierre : " Ami de la liberté, défenseur intrépide des droits du peuple, cest à toi que je madresse, comme au républicain le plus intact. Cette ville fut le théâtre de la contre-révolution & déjà la plupart des scélérats ne respirent plus Mais malheureusement beaucoup dinnocents y sont compris Porte ton attention, & promptement, car chaque jour en voit périr Le tableau que je te fais est vrai & impartial, & on en fait beaucoup de faux Mon ami on attend de toi la justice à qui elle est due & que cette malheureuse cité soit rendue à la République Dans tes nombreuses occupations, noublie pas celle-ci. "
Dans les derniers jours de mars. Le numéro 7 du Vieux Cordelier qui, cette fois, est allé trop loin, est saisi. Collot dHerbois & Billaud-Varrenne qui ont abandonné Hébert dont ils étaient pourtant proches, obsèdent Robespierre qui hésite à frapper les dantonistes, & surtout Desmoulins, ce que précisément ils lui reprocheront le 9 thermidor. Mais, après une rencontre avec Danton qui ne veut rien entendre, il cède devant la raison dEtat. Desmoulins qui s'était présenté chez lui, rencontrant Joseph Planche, lui dit : " Je suis perdu. Je me suis présenté chez Robespierre, & il m'a fait refuser sa porte."
Nuit du 30 mars 1794 - 10 germinal An II. Les deux Comités sont réunis &, hormis Lindet, tous les membres du Comité signent lordre darrestation des dantonistes : Danton, Desmoulins, Lacroix & Philippeaux. On remarquera le nombre restreint de prévenus. Les thermidoriens enverront une centaine de robespierristes à léchafaud.
31 mars 1794 11 germinal An II. Dès louverture de la séance de la Convention, Legendre, ami de Danton, demande que les députés arrêtés soient entendus à la barre. Fayau sy oppose avant que Robespierre & Barère ninterviennent à leur tour. Saint-Just lit ensuite le rapport contre les dantonistes, pour lequel Robespierre lui a fourni de précieuses notes. La Convention approuve son Comité.
Gazette nationale, ou le Moniteur universel : " Robespierre. A ce trouble, depuis long-tems inconnu, qui règne dans cette Assemblée ; aux agitations quont produites les premières paroles de celui qui a parlé avant le dernier opinant, il est aisé de sapercevoir en effet quil sagit dun grand intérêt ; quil sagit de savoir si quelques hommes aujourdhui doivent lemporter sur la patrie. [ ] Que mimporte à moi les beaux discours, les éloges quon se donne à soi-même & à ses amis ? Une trop longue & trop pénible expérience nous a appris le cas que nous devions faire de semblables formules oratoires. On ne demande plus ce quun homme & ses amis se vantent davoir fait dans telle époque, dans telle circonstance particulière de la Révolution ; on demande ce quils ont fait dans tout le cours de leur carrière politique ( On applaudit ). Legendre paraît ignorer les noms de ceux qui sont arrêtés : toute la Convention les sait. Son ami Lacroix est du nombre de ces détenus. Pourquoi feint-il de lignorer ? Parce quil sait quon ne peut sans impudeur défendre Lacroix. Il a parlé de Danton, parce quil croit sans doute quà ce nom est attaché un privilège, non, nous nen voulons point de privilège ; nous nen voulons point didoles ( On applaudit à plusieurs reprises ). Nous verrons dans ce jour si la Convention saura briser une prétendue idole pourrie de puis long-temps, ou si, dans sa chute, elle écrasera la Convention & le peuple français. [ ] On veut vous faire craindre que le peuple périsse victime des Comités qui ont obtenu la confiance publique, qui sont émanés de la Convention nationale,& quon veut en séparer ; car tous ceux qui défendent sa dignité, sont voués à la calomnie. On craint que les détenus ne soient opprimés : on se défie donc de la justice nationale, des hommes qui ont obtenu la confiance de la Convention nationale ; on se défie de la Convention qui leur a donné cette confiance, de lopinion publique qui la sanctionnée. Je dis que quiconque tremble en ce moment est coupable ; car jamais linnocence ne redoute la surveillance publique ( On applaudit ).
Je dois ajouter ici quun devoir particulier mest imposé de défendre toute la pureté des principes contre les efforts de lintrigue. Et à moi aussi on a voulu inspirer des terreurs ; on a voulu me faire croire quen approchant de Danton, le danger pourrait arriver jusquà moi ;on me la présenté comme un homme auquel je devais maccoler, comme un bouclier qui pourrait me défendre, comme un rempart qui une fois renversé me laisserait exposé aux traits de mes ennemis. On ma écrit, les amis de Danton mont fait parvenir des lettres, mont obsédé de leurs discours. Ils ont cru que le souvenir dune ancienne liaison, quune foi antique dans de fausses vertus, me déterminerait à ralentir mon zèle & ma passion pour la liberté. Eh bien, je déclare quaucun de ces motifs na effleuré mon âme de la plus légère impression. Je déclare que sil était vrai que les dangers de Danton dussent devenir les miens, je ne regarderais pas cette circonstance comme une calamité publique. Que mimporte les dangers ! Ma vie est à la patrie ; mon coeur est exempt de crainte ; & si je mourais, ce serait sans reproche & sans ignominie ( On applaudit ). [ ] "
4 avril 1794 15 germinal An II. Alors que, au tribunal révolutionnaire, Danton réclame la parution de ses accusateurs, cest-à-dire les membres du Comité, la Convention vote à lunanimité le décret présenté par Saint-Just portant que " tout prévenu de conspiration qui résistera ou insultera à la justice nationale sera hors des débats sur le champ ", ce qui nétait rien moins que fermer la bouche aux dantonistes.
5 avril 1794 16 germinal An II. Exécution des dantonistes. Il nest pas inutile de signaler que, alors que les thermidoriens eurent à coeur de réhabiliter les victimes " innocentes " de la Terreur dont il faisait de Robespierre le seul responsable & le plus coupable des terroristes quils furent tous, pas un ne réclama la réhabilitation de Danton, quand Desmoulins lui-même lobtînt. Ce sont ses propres fils qui la provoquèrent à la fin du XIXème siècle. Nous avons érigé en héros républicain celui que ses contemporains considéraient, à lunanimité, comme un pourri.
12 avril 1794 23 germinal An II. Dans les forêts de Montbert & de Touffou, en Loire-Inférieure, une colonne massacre 500 vendéens.
Aux Jacobins, alors quun orateur sexprime sur les dernières conspirations, des murmures sélèvent quant à la forme de son discours. Robespierre intervient :
Journal de la Montagne : " Robespierre Je saisis cette occasion pour vous faire connaître un principe quil me tarde de vous présenter ; il ny a rien de plus contraire aux intérêts du peuple & de à légalité, que cette difficulté sur le langage. Cest un abus des personnes qui se prétendent bien élevées ; il se trouve beaucoup de citoyens qui peuvent rendre beaucoup de service à la République dans la classe de ceux à qui la pauvreté na pas permis de recevoir une belle éducation ; elle est larme la plus puissante de laristocratie & des intrigans qui se range sous ses étendards. Voulez-vous voir la cause de la liberté bien défendue, voulez-vous voir votre tribune occupée par des hommes vertueux, écoutez attentivement ceux qui professent les vrais principes ; quon y parle un langage moins fleuri, peu importe, pourvu quon y parle celui du patriotisme : faites en sorte que le sans-culotte qui a reçu de la nature un sens droit, & dont lâme est remplie dénergie, puisse nous faire part de ses opinions sans éprouver de difficulté, tant quil ne sécartera pas de principes, & sans être exposé aux huées de laristocratie des gens bien nés. Légalité nest véritablement établie que quand les citoyens peuvent être entendu favorablement sans avoir reçu une éducation élevée. Ce que je dis ne sapplique pas à celui qui est à la tribune ; il est assez instruit pour bien développer ce quil doit vous dire, mais jai voulu vous communiquer une pensée qui était depuis longtemps dans mon âme. "
15, 16, 17, 18 avril 1794 - 26, 27, 28, 29 germinal An II. La Convention discute les articles de la nouvelle loi de police générale présentée par Saint-Just au nom des Comités. Elle lamende à plusieurs reprises. Ce débat, comme tant d'autres, montre que la Convention n'était pas une simple chambre d'enregistrement comme les thermidoriens voudront le faire croire pour se décharger de leur part de responsabilité dans la Terreur.
16 avril 1794 - 27 germinal An II. Création du bureau de police générale, organe du Comité de salut public. Le bureau de police générale faisait partie intégrante du Comité de salut public & avait pour but de permettre à celui-ci de remplir une de ses missions : surveiller les fonctionnaires. Il se confondait avec le membre qui s'en occupait ( Saint-Just dabord, Robespierre ensuite jusquau 12 messidor ). Il recevait les demandes, le plus souvent administratives, ou les dénonciations, le plus souvent dabus de pouvoir. Saint-Just ou Robespierre les distribuait ensuite à leur collègues en fonction de leur nature. Lorsque le responsable du bureau de police générale délivrait un ordre, cétait en présence de ses collègues & au nom du Comité ( dixit Fouquier-Tinville, Saladin ). Nombreuses furent les mises en liberté, rares les arrestations. Le fait le plus retentissant sera larrestation, pour abus de pouvoir, de certains leaders de la section de lIndivisibilité. Mais il faut surtout retenir que les ennemis de Robespierre vont s'ingénier à attribuer à ce bureau de police générale, donc à Robespierre, les actes voire les crimes du Comité de sûreté générale, étant lui-même composé d'ennemis de Robespierre.
29 avril 1794 10 floréal An II. Départ de Saint-Just en mission auprès de larmée du Nord.
7 mai 1794 18 floréal An II. Au nom du Comité de salut public, Robespierre fait à la Convention un rapport sur les idées religieuses & morales qui fixe les thèmes des fêtes décadaires, & entraîne la Convention à reconnaître lexistence de lEtre suprême & limmortalité de lâme. Accueillie avec enthousiasme par la Convention, par la France entière, & même par lEurope ( quoique, dans son cas, pour de mauvaises raisons ), ce discours fut imprimé à plusieurs centaines de milliers dexemplaires & traduit dans toutes les langues. Il suffira de le lire pour comprendre lenthousiasme non-feint quil suscita & le flot de félicitations qui parvint à la Convention & à Robespierre de toutes les parties de la République. Car, contrairement aux détracteurs de Robespierre & de la Révolution qui continuent de colporter les fadaises thermidoriennes, dans le but de le faire passer pour un calotin, pour un fanatique religieux, un intégriste & donc un tyran, voire pour un crédule & donc un imbécile dangereux, la croyance en un Etre suprême, loin dêtre propre à Robespierre, était partagée par la plupart de ses contemporains. ( La notion d'Etre suprême n'était d'ailleurs pas étrangère au culte de la Raison lui-même. ) Fait significatif, cest sous ses auspices quavaient été placées les déclarations des droits de 1789 & de 1793. De plus, le culte de lEtre suprême & de la Nature, par son contenu, navait rien dune religion & ne préparait le retour ni des prêtres ni des rois, au contraire, puisquil consistait en une communion patriotique durant laquelle toutes les tyrannies étaient vouées à lexécration. ( Même si ce culte avait été une religion, il aurait été en accord avec les mentalités de l'époque & il sera ridicule de faire un crime à Robespierre d'avoir été son promoteur. Napoléon n'aura aucune peine à réinstaurer la culte catholique. ) La fête à laquelle il donna lieu, fut dailleurs extrêmement populaire, malgré les médisances de quelques individus. Cependant, si dans lesprit de Robespierre les fêtes décadaires avaient pour but délever les murs, de moraliser la politique, & dunir le peuple autour de lidéal républicain, elles devaient également développer la fraternité par-delà les divisions économiques, source de toutes les rivalités, de tous les fléaux. Bref, une sorte de palliatif à la tyrannie nouvelle ! Toujours cette ignorance du rôle funeste de Largent Pourtant Robespierre avait pressenti cette contradiction insurmontable, cette incompatibilité entre l'Egalité & Largent, puisquil avait noté dans son carnet, quoiquil lait aussitôt raturé : " Quand leur intérêt ( lintérêt des riches ) sera-t-il confondu avec celui du peuple ? Jamais. "
" [...] Tout a changé dans l'ordre physique ; tout doit changer dans l'ordre moral & politique. La moitié de la révolution du monde est déjà faite ; l'autre moitié doit s'accomplir. La raison de l'homme ressemble encore au globe qu'il habite ; la moitié en est plongée dans les ténèbres,quand l'autre est éclairée. Les peuples de l'Europe ont fait des progrès étonnans dans ce qu'on appelle les arts & les sciences, & ils semblent dans l'ignorance des premières notions de la morale publique. Ils connaissent tout, excepté leurs droits & leurs devoirs. D'où vient ce mélange de génie & de stupidité ? De ce que, pour chercher à se rendre habile dans les arts, il ne faut que suivre ses passions, tandis que, pour défendre ses droits & respecter ceux d'autrui, il faut les vaincre. Il en est une autre raison : c'est que les rois qui font le destin de la terre ne craignent ni les grands géomètres, ni les grands peintres, ni les grands poètes, & qu'ils redoutent les philosophes, & les défenseurs de l'humanité. [...]
Nos sublimes voisins entretiennent gravement l'univers de la santé du roi, de ses divertissemens, de ses voyages ; ils veulent absolument apprendre à la postérité à quelle heure il a dîné, à quel moment il est revenu de la chasse ; quelle est la terre heureuse qui, à chaque instant du jour, eut l'honneur d'être foulée par ses pieds augustes ; quels sont les noms des esclaves privilégiés qui ont paru, en sa présence, au lever, au coucher du soleil. Nous lui apprendrons, nous, les noms & les vertus des héros morts en combattant pour la liberté ; nous lui apprendrons dans quelle terre les derniers des satellits des tyrans ont mordu la poussière ; nous lui apprendrons à quelle heure a sonné le trépas des oppresseurs du monde. [...]
L'art de gouverner a été jusqu'à nos jours l'art de tromper & de corrompre les hommes : il ne doit être que celui de les éclairer & de les rendre meilleurs.
Il y a deux sortes d'égoïsme ; l'un, vil, cruel, qui isole l'homme de ses semblables, qui cherche un bien-être exclusif acheté par la misère d'autrui : l'autre, généreux, bienfaisant, qui confond notre bonheur dans le bonheur de tous, qui attache notre gloire à celle de la patrie. Le premier fait les oppresseurs & les tyrans : le second, les défenseurs de l'humanité. [...]
Ne consultez que le bien de la patrie & les intérêts de l'humanité. Toute institution, toute doctrine qui console & qui élève les âmes, doit être accueillie ; rejettez toutes celles qui tendent à les dégrader & à les corrompres. Ranimez, exaltez tous les sentimens généreux & toutes les grandes idées morales qu'on a voulu éteindre ; rapprochez par le charme de l'amitié & par le lien de la vertu les hommes qu'on a voulu diviser. Qui donc t'a donné la mission d'annoncer au peuple que la Divinité n'existe pas, ô toi qui te passiones pour cette aride doctrine, & qui ne te passionnas jamais pour la patrie ? Quel avantage trouves-tu à persuader l'homme qu'une force aveugle préside à ses destinées, & frappe au hasard le crime & la vertu ; que son âme n'est qu'un souffle léger qui s'éteint aux portes du tombeau ? [...] Je ne conçois pas du moins comment la nature aurait pu suggérer à l'homme des fictions plus utiles que toutes les réalités ; & si l'existence de Dieu, si l'immortalité de l'âme, n'étaient que des songes, elles seraient encore la plus belle de toutes les conceptions de l'esprit humain.
Je n'ai pas besoin d'observer qu'il ne s'agit pas ici de faire le procès à aucune opinion philosophique en particulier, ni de contester que tel philosphe peut être vertueux, quelles que soient ses opinions, & même en dépit d'elles, par la force d'un naturel heureux ou d'une raison supérieure. Il s'agit de considérer seulement l'athéisme comme national, & lié à un système de conspiration contre la République. Eh ! que vous importe à vous, législateurs, les hypothèses diverses par lesquelles certains philosophes expliquent les phénomènes de la nature ? Vous pouvez abandonner tous ces objets à leurs disputes éternelles : ce n'est ni comme métaphysiciens, ni comme théologiens, que vous devez les enviager. Aux yeux du législateur, tout ce qui est utile au monde & bon dans la pratique, est la vérité.
[...] Il résulte du même principe qu'on ne doit jamais attaquer un culte établi qu'avec prudence & avec une certaine délicatesse, de peur qu'un changement subit & violent ne paraisse une atteinte portée à la morale, & une dispense de la probité même. Au reste, celui qui peut remplacer la Divinité dans le système de la vie sociale est à mes yeux un prodige de génie ; celui qui, sans l'avoir remplacée, ne songe qu'à la bannir de l'esprit des hommes, me paraît un prodige de stupidité ou de perversité.
[...] Un grand homme, un véritable héros s'estime trop lui-même pour se complaire dans l'idée de son anéantissement. Un scélérat méprisable à ses propres yeux, horrible à ceux d'autrui, sent que la nature ne peut lui faire de plus beau présent que les néant. [...]
Cette secte [ les encyclopédistes ], en matière politique, resta toujours au-dessous des droits du peuple : en matière de morale, elle alla beaucoup au-delà de la destruction des préjugés religieux. Ses coryphées déclamaient quelquefois contre le despotisme, & ils étaient pensionnés par les despotes ; ils faisaient tantôt des livres contre la Cour, &tantôt des dédicaces aux rois, des discours pour les courtisans, & des madrigaux pour les courtisanes ; ils étaient fiers dans leurs écrits, & rampans dans les anti-chambres. Cette secte propagea avec beaucoup de zèle l'opinion du matérialisme qui prévalut parmi les grands & parmi les beaux esprits. [...] Ils ont combattu la Révolution, dès le moment qu'ils ont craint qu'elle n'élevât le peuple au-dessus de toutes les vanités particulières [...] Tel artisan s'est montré habile dans la connaissance des droits de l'homme, quand tel faiseur de livres, presque républicain en 1788, défendait stupidement la cause des rois en 1793. [...]
Fanatiques, n'espérez rien de nous. Rappeler les hommes au culte pur de l'Être suprême, c'est porter un coup mortel au fanatisme. Toutes les fictions disparaissent devant la Vérité & toutes les folies tombent devant la Raison. Sans contrainte, sans persécution, toutes les sectes doivent se confondre d'elles-mêmes dans la religion universelle de la Nature. [...]
Prêtres ambitieux, n'attendez donc pas que nous travaillions à rétablir votre empire ; une telle entreprise serait même au-dessus de notre puissance. Vous vous êtes tués vous-mêmes, & on ne revient pas plus à la vie morale qu'à l'existence physique. Et, d'ailleurs, qu'y a-t-il entre les prêtres & Dieu ? Les prêtres sont à la morale ce que les charlatans sont à la médecine. Combien le Dieu de la nature est différent du Dieu des prêtres ! Il ne connaît rien de si ressemblant à l'athéisme que les religions qu'ils ont faites. A force de défigurer l'Être suprême, ils l'ont anéanti autant qu'il était en eux ; ils en ont fait tantôt un globe de feu, tantôt un boeuf, tantôt un arbre, tantôt un homme, tantôt un roi. Les prêtres ont créé Dieu à leur image : ils l'ont fait jaloux, capricieux, avide, cruel, implacable. Ils l'ont traité comme jadis les maires du palais traitèrent les descendants de Clovis, pour régner sous son nom & se mettre à sa place. Ils l'ont relégué dans le ciel comme dans un palais, & ne l'ont appelé sur la terre que pour demander à leur profit des dîmes, des richesses, des honneurs, des plaisirs & de la puissance. Le véritable prêtre de l'Être suprême, c'est la Nature; son temple, l'univers ; son culte, la vertu ; ses fêtes, la joie d'un grand peuple rassemblé sous ses yeux pour resserrer les doux noeuds de la fraternité universelle, & pour lui présenter l'hommage des curs sensibles & purs.
Prêtres, par quel titre avez-vous prouvé votre mission? Avez-vous été plus justes, plus modestes, plus amis de la vérité que les autres hommes ? Avez-vous chéri l'égalité, défendu les droits des peuples, abhorré le despotisme & abattu la tyrannie ? [...]
Qu'ils tremblent, tous les tyrans armés contre la liberté, s'il en existe encore alors ! Qu'ils tremblent le jour où les Français viendront sur vos tombeaux jurer de vous imiter ! Jeunes Français, entendez-vous l'immortel Bara qui, du sein du Panthéon, vous appelle à la gloire ? Venez répandre des fleurs sur sa tombe sacrée. Bara, enfant héroïque, tu nourrissais ta mère & tu mourus pour ta patrie ! Bara, tu as déjà reçu le prix de ton héroïsme ; la patrie a adopté ta mère ; la patrie, étouffant les factions criminelles, va s'élever triomphante sur les ruines des vices & des trônes. O Bara, tu n'as pas trouvé de modèle dans l'antiquité, mais tu as trouvé parmi nous des émules de ta vertu. [...]
DECRET : Art. I. Le peuple français reconnaît l'existence de l'Etre suprême, & l'immortalité de l'âme. II. Il reconnaît que le culte digne de l'Etre suprême est la pratique des devoirs de l'homme. III. Il met au premier rang de ces devoir de détester la mauvaise foi & la tyrannie, de punir les tyrans & les traitres, de secourir les malheureux, de respecter les faibles, de défendre les opprimés, de faire aux autre tout le bien qu'on peut, & de n'être injuste envers personne. VI. La République française célèbrera tous les ans les fêtes du 14 juillet 1789, du 10 août 1792, du 21 janvier 1793, du 31 mai 1793.
VII. Elle célèbrera, aux jours des décadis, les fêtes dont l'énumération suit : A l'Etre suprême & à la Nature. Au Genre humain. Au Peuple français. Aux Bienfaiteurs de l'humanité. Aux Martyrs de la liberté. A la Liberté & à l'Egalité. A la République. A la Liberté du Monde. A l'amour de la Patrie. A la haine des Tyrans & des Traîtres. A la Vérité. A la Justice. A la Pudeur. A la Gloire & à l'Immortalité. A l'Amitié. A la Frugalité. Au Courage. A la Bonne foi. A l'Héroïsme. Au Désintéressement. Au Stoïcisme. A l'Amour. A la Foi conjugale. A l'Amour paternel. A la Tendresse maternelle. A la Piété filiale. A l'Enfance. A la Jeunesse. A l'Age viril. A la Vieillesse. Au Malheur. A l'Agriculture. A l'Industrie. A nos Ayeux. A la Postérité. Au Bonheur.
XI. La liberté des cultes est maintenue conformément au décret du 18 frimaire. XII. Tout rassemblement aristocratique & contraire à l'ordre public sera réprimé. XIII. En cas de troubles, dont un culte quelconque serait l'occasion ou le motif, ceux qui les exciteraient par des prédications fanatiques, ou par des insinuations contre-révolutionnaires ; ceux qui les provoqueraient par des violences injustes & gratuites seront également punis selon la rigueur des lois. XV. Il sera célébré le 20 prairial prochain une fête nationale en l'honneur de l'Etre suprême."
Le soir, aux Jacobins, Robespierre relit son rapport au milieu dun tonnerre dapplaudissements.
10 mai 1794 21 floréal An II. Pache, maire de Paris & lié aux hébertistes, est arrêté & remplacé par Fleuriot-Lescot. Jamais jugé, son dossier étant vide, il sera libéré en brumaire an IV.
13 mai 1794. La Convention rappelle Turreau qui, loin davoir pacifié la Vendée, a ranimé linsurrection & terni limage de la République & de la Révolution. Notons la différence : Turreau est bon pour la guillotine " sous Robespierre ", ambassadeur aux Etats-Unis sous Napoléon, chevalier de lordre de St Louis sous Louis XVIII pour lequel se sont battus les Vendéens.
15 mai 1794 26 floréal An II. Alors que les Jacobins délibèrent sur une adresse de Julien ( de Paris ), félicitant la Convention davoir adopté le culte de lEtre suprême, Robespierre donne une nouvelle preuve de son " fanatisme " & de son " extrémisme ". Il intervient également pour défendre Lequinio ( à lorigine du terme " Montagne " ), pourtant farouche déchristianisateur lors de sa mission en Charente.
Journal de la Montagne : " Robespierre. [ ] La Convention a fait justice de lopinion scélérate des êtres sans moralité. Les Jacobins suivront son exemple, en adoptant ladresse ; ou plutôt ils ne ladopteront pas, car elle est dans lâme de tous les membres de la Société. Je demande cependant quil soit fait un changement dans cette adresse. Il est des vérités quil faut présenter avec ménagement, telle est cette vérité professée par Rousseau, quil faut bannir de la République tous ceux qui ne croient pas à la divinité. Ce principe cité dans ladresse ne doit pas être adopté, ce serait inspiré trop de frayeur à une grande multitude dimbécilles ou dhommes corrompus. Je ne suis pas davis quon les poursuive tous, mais seulement ceux qui conspirent contre la liberté. Je crois quil faut laisser cette vérité dans les écrits de Rousseau, & ne pas la mettre en pratique. Au reste, je crois que ladresse doit être adoptée. "
" Lorsque nous avons développé les principes immortels qui servent de base à la morale,nous en avons parlé en homme publics & sous le rapport de lintérêt sacré de la liberté ; mais la Convention a-t-elle voulu descendre dans la pensée de chaque particulier, a-t-elle prétendu se mêler des opinions individuelles ? Non, son intention nallait pas au-delà de ce qui intéresse la salut de la France libre. Que nous importe ce que tel a dit, ce quil a écrit ? Ce qui nous intéresse est de savoir si tel est un conspirateur, sil a jeté dans la société civile des fermens de discorde pour détruire la liberté, en un mot sil a été attaché à la faction de létranger. cest sous ce point de vue que nous avons agité la question & que nous avons établi les grands principes ; il ne sagit pas de nous laisser entraîner dans des discussions & des disputes théologiques, mais seulement de consacrer la morale publique, & de confondre les scélérats ; ainsi nous demeurerons invariablement attachés aux principes de la saine politique, en écartant avec soin les principes minutieux & les tracasseries ridicules. Lorsque nous songeons à consolider les bases de la vertu & du patriotisme, nous sommes bien loin de vouloir devenir des persécuteurs ( Applaudi ). "
17 mai 1794 28 floréal An II. Les troupes de Moreau sempare de Tourcoing ; la route de la Belgique est ouverte.
20 mai 1794 - 1er prairial An II. Admirat, ayant guetté en vain Robespierre, décharge ses pistolets sur Collet dHerbois quil manque.
22 mai 1794 3 prairial An II. En Corse, les Anglais prennent Bastia.
23 mai 1794 - 4 prairial An II. Arrestation de Cécile Renault qui, porteuse de deux petits couteaux, essayait de pénétrer chez les Duplay, pour assassiner Robespierre.
25 mai 1794 - 6 prairial An II. Aux Jacobins, Robespierre qui vient déchapper à deux tentatives dassassinat, est accueilli par de vifs applaudissements & reçoit laccolade fraternelle du président, Voulland. Après diverses interventions, Robespierre dit quelques mots.
Journal de la Montagne : " Robespierre. Je suis un de ceux que les événemens qui se sont passés doivent le moins intéresser ; il ne mest cependant pas permis de ne pas les envisager sous le rapport de lintérêt public. [ ] jai senti quil était plus facile de nous assassiner que de vaincre nos principes & de subjuguer nos armées. Lassassinat est un crime effroyables, les tyrans lemploient sans difficulté, parce que cest le moyen le plus conforme à leur faiblesse. Plus la vie des défenseur de la cause du peuple & de lhumanité est certaine & précaire, plus ils doivent se hâter de rendre à leur patrie tous les services quelle a droit dattendre de leur énergie & de leurs lumières, & de remplir leurs derniers jours dactions utiles à la liberté. Quand les puissances tyranniques de lEurope se liguent pour étouffer notre immortelle révolution, un ardent partisan des droits sacrés de lhomme ne doit pas simaginer quil doit vivre long-tems. Moi qui ne crois point à la nécessité de vivre, mais seulement à la vertu & à la Providence, je me trouve placé dans létat où les assassins ont voulu me mettre ; je me sens plus indépendant que jamais de la méchanceté des hommes. Les crimes des tyrans & le fer des assassins mont rendu plus libre & plus redoutable pour tous les ennemis du peuple, mon âme est plus disposée que jamais à dévoiler les traîtres & à leur arracher les masques dont ils osent encore se couvrir ! Lâches agens de la tyrannie, méprisables appuis des oppresseurs du genre humain, sortez de vos repaires obscurs, paraissez tels que vous êtes aux yeux dun peuple indigné de vos crimes ! voyez nous exposés à vos poignards homicides, le sein à découvert, ne voulant pas être environnés de gardes. Frappez, nous attendons vous coups. Calculez avec quelle facilité quelques centaines dassassins peuvent enfoncer le glaive meurtrier dans le coeur de lhomme de bien, qui na pour défense que ses vertus, la surveillance du peuple & la Providence. Mais dun autre côté, mesurez la profondeur de votre scélératesse & les peines que doit attirer lénormité de vos perfidies. Attendez-vous au jugement du peuple & de la Providence, vous néchapperez ni à lun, ni à lautre. [ ] "
26 mai 1794 7 prairial An II. Suite au rapport de Barère sur les tentatives dassassinat, attribuées à linfluence de lAngleterre, la Convention décrète quil ne sera plus fait de prisonniers anglais ou hanovriens. Robespierre intervient ensuite en reprenant le thème quil a développé à la dernière séance des Jacobins ( sur les ennemis de la nation ). Limpression est décrétée.
" [ ] Ils périront, tous les tyrans armés contre le peuple français. Elles périront, toutes les factions qui sappuient sur leur puissance pour détruire notre liberté. Vous ne ferez pas la paix ; mais vous la donnerez au monde, & vous lôterez au crime. Cette perspective prochaine soffrait aux regards des tyrans épouvantés, & ils ont délibéré avec leurs complices, que le temps était arrivé de nous assassiner ; nous, cest-à-dire, la Convention nationale ; car, sils vous attaquent tantôt en masse & tantôt en détail, vous reconnaissez toujours le même plan & les mêmes ennemis : sans doute, ils ne sont pas assez insensés pour croire que la mort de quelques représentans pourrait assurer leur triomphe. Sils ont cru, en effet, que pour anéantir votre énergie, ou pour changer vos principes, il suffit dassassiner ceux à qui vous avez spécialement confié le soin de veiller pour le salut de la République ; sils ont cru quen nous faisant descendre au tombeau, le génie des Brissot, des Hébert & des Danton en sortirait triomphant, pour vous livrer une seconde fois à la discorde, & à lempire des factions & à la merci des traîtres, ils se sont trompés. Quand nous serons tombés sous leurs coups, vous voudrez achever votre sublime entreprise, ou partager notre sort : ou plutôt il ny a pas un Français qui ne voulût alors venir sur nos corps sanglans jurer dexterminer le dernier des ennemis du peuple. [ Abréviateur universel : Les citoyens placés dans les tribunes & ceux qui remplissaient la salle, agitent leurs chapeau en signe dadhésion & répètent à plusieurs reprises, les cris de Vive la République ! Périssent les tyrans ! ]
" [ ] Réjouissons-nous donc & rendons grâce au ciel, puisque nous avons assez bien servi notre patrie, pour avoir été jugés dignes des poignards de la tyrannie. [ ] Quand les puissances de la terre se liguent pour tuer un faible individu, sans doute il ne doit pas sobstiner à vivre : aussi, navons-nous pas fait entré dans nos calculs lavantage de vivre longuement. Ce nest point pour vivre que lon déclare la guerre à tous les tyrans, &, ce qui est beaucoup plus dangereux encore, à tous les crimes. Quel homme sur la terre, a jamais défendu impunément les droits de lhumanité ? Il y a quelques mois, je disais à mes collègues du Comité de salut public : " Si les armées de la République sont victorieuses, si nous démasquons les traîtres, si nous étouffons les factions, ils nous assassineront " ; & je nai point du tout été étonné de voir réaliser ma prophétie [ ]
" Les êtres pervers étaient parvenus à jeter la République & la raison humaine dans le chaos ; il sagit de les en retirer & de créer lharmonie du monde moral & politique. Le peuple français a deux garans de la possibilité dexécuter cette héroïque entreprise, les principes de sa représentation actuelle, & ses propres vertus. Le moment où nous sommes est favorable ; mais il est peut-être unique. Dans létat déquilibre où sont les choses, il est facile de consolider la liberté ; il est facile de la perdre. Si la France était gouvernée pendant quelques mois par une législature corrompue, la liberté serait perdue : la victoire resterait aux factions & à limmoralité. [ ] Ceux qui cherchent à nous diviser, ceux qui arrêtent la marche du gouvernement, ceux qui le calomnient tous les jours près de vous, par des insinuations perfides, ceux qui cherchent à former contre lui, une coalition dangereuse de toutes les passions funestes, de tous les amours-propres irascibles, de tous les intérêts opposés à lintérêt public, sont vos ennemis, & ceux de la patrie ; ce sont les agens de létranger ; ce sont les successeurs des Brissot, des Hébert, des Danton : quils règnent un seul jour, & la patrie est perdue. En disant ces choses, jaiguise contre moi des poignards, & cest pour cela même que je les dis. Vous persévèrerez dans vous principes & dans votre marche triomphante ; vous étoufferez le crime, & vous sauverez la patrie jai assez vécu ; jai vu le peuple français sélancer du sein de lavilissement & de la servitude au faîte de la gloire & de la liberté. Jai vu ses fers brisés & les trônes coupables, qui pèsent sur la terre, près dêtre renversés sous ses mains triomphantes. Jai vu un prodige plus étonnant encore, un prodige que la corruption monarchique & lexpérience des premiers temps de notre Révolution permettaient à peine de regarder comme possible : une Assemblée investie de la puissance de la nation française, marchant dun pas rapide & ferme vers le bonheur public, dévouée à la cause du peuple & au triomphe de légalité, digne de donner au monde le signal de la liberté & lexemple de toutes les vertus. [ ] "
27 mai 1794 - 8 prairial An II. Traduction de Jourdan " Coupe-têtes " devant le tribunal révolutionnaire de Paris, & condamné le jour même. Jourdan " Coupe têtes ", protégé de Rovère, défendu par Tallien, était commandant du fort où eurent lieu les massacres de la Glacière, à Avignon, en 1791. Coupable dexaction, de dilapidation de biens nationaux, darrestations de patriotes, toujours dans le Vaucluse & les Bouches-du-Rhône, il fut dénoncé au Comité de salut public par Maignet & arrêté sur ordre du Comité de sûreté générale.
28 mai 1794 - 9 prairial An II. Larmée des Pyrénées reprend Collioure, Saint-Elne & Port-Vendres aux Espagnols.
4 juin 1794 - 16 prairial An II. Alors que Robespierre est élu, à lunanimité, président de la Convention, Fouché est élu président des Jacobins. Etrange paradoxe puisque les Jacobins sont le fief de Robespierre & que Fouché, coupable aux yeux de Robespierre, pour sa conduite à Lyon, complote contre lui.
Nuit du 30 mai 1794 - 11 prairial An II. A Paris, arrestation de Theresia Cabarrus, la maîtresse que Tallien a ramenée de sa mission à Bordeaux. Fille dun banquier espagnol, armateur à Bordeaux & agioteur, divorcée du marquis de Fontenay, future maîtresse de Barras, puis femme du comte de Caraman, elle aurait profité de sa position auprès de Tallien, pour vendre leur liberté aux suspects incarcérés. Tallien sera un des principaux acteurs du 9 thermidor ( jour où devait être exécutée Theresia ), avant dêtre un proscripteur des Jacobins & des derniers Montagnards.
1er juin 1794 13 prairial An II. Création de lEcole de Mars, dans la plaine des Sablons, aux portes de Paris. Elle avait pour but de former les officiers de demain, des officiers républicains. Ses quelques 3.000 élèves, fils de sans-culottes, recevaient un enseignement militaire & civique, & vivaient selon un mode de vie spartiate.
8 juin 1794 - 20 prairial An II. Fête de lEtre suprême. A Paris, elle est présidée par Robespierre en tant que président de la Convention. La ville était fleurie, à embaumer l'air, & pavoisée comme jamais aux couleurs nationales. La foule était dense & enthousiaste. Le déroulement de la fête prévoyait deux interventions de la de Robespierre. Cest en prévision de cette fête que la Convention lavait dailleurs porté à sa présidence. Un honneur empoisonné ! Ses ennemis, pour la plupart hébertistes ou représentants rappelés de mission, & sur la sellette, en profitèrent pour le tourner en ridicule, le qualifiant de pontife, ou pour le présenter comme un dictateur conduisant un troupeau ou haranguant des esclaves. La stratégie du ridicule sera à nouveau exploitée avec laffaire Théot. Mais, en pour revenir au culte de lEtre suprême, nous allons voir quil sagissait moins de spiritualité que de civisme ou de patriotisme.
1er discours : " [...] Jamais le monde qu'il a créé ne lui offrit un spectacle aussi digne de ses regards. Il a vu régner sur la terre la tyrannie, le crime et l'imposture : il voit dans ce moment une nation entière, aux prises avec tous les oppresseurs du genre humain, suspendre le cours de ses travaux héroïques pour élever sa pensée & ses voeux vers le grand Être qui lui donna la mission de les entreprendre & la force de les exécuter. N'est-ce pas lui dont la main immortelle, en gravant dans le coeur de l'homme le code de la justice & de l'égalité, y traça la sentence de mort des tyrans ? N'est-ce pas lui qui, dès le commencement des temps, décréta la République & mit à l'ordre du jour, pour tous les siècles & tous les peuples, la liberté, la bonne foi & la justice.Il n'a point créé les rois pour dévorer l'espèce humaine ; il n'a point créé les prêtres pour nous atteler, comme de vils animaux, au char des rois, & pour donner au monde l'exemple de la bassesse, de la perfidie, de l'avarice, de la débauche & du mensonge ; mais il a créé l'univers pour publier sa présence, il a créé les hommes pour s'aider, pour s'aimer mutuellement & pour arriver au bonheur par la route de la vertu. [...]
" L'Auteur de la Nature avait lié tous les mortels par une chaîne immense d'amour & de félicité; périssent les tyrans qui osent la briser ! [...] Peuple généreux, veux-tu triompher de tous tes ennemis ? Pratique la justice & rends à la Divinité le seul culte digne d'elle ; peuple, livrons-nous aujourd'hui, sous ses auspices, aux justes transports d'une pure allégresse ; demain nous combattrons encore les vices & les tyrans ; nous donnerons au monde l'exemple des vertus républicaines, & ce sera l'honorer encore."
2ème discours : " [...] Armés tour à tour des poignards du fanatisme & des poisons de l'athéisme, les rois conspirent toujours pour assassiner l'Humanité. S'ils ne peuvent plus défigurer la Divinité par la superstition, pour l'associer à leurs forfaits, ils s'efforcent de la bannir de la terre, pour y régner seuls avec le crime.[...]
C'est surtout la Sagesse que nos coupables ennemis voulaient chasser de la République. C'est à la Sagesse seule qu'il appartient d'affermir la prospérité des empires ; c'est à elle à nous garantir les fruits de notre courage. Associons-la donc à toutes nos entreprises ; soyons graves & discrets dans nos délibérations, comme des hommes qui stipulent les intérêts du monde ; soyons ardents & opiniâtres dans notre colère contre les tyrans conjurés, imperturbables dans les dangers, patients dans les travaux, terribles dans les revers, modestes & vigilants dans les succès ; soyons généreux envers les bons, compatissants envers les malheureux, inexorables envers les méchants, justes envers tout le monde.Ne comptons point sur une prospérité sans mélange & sur des triomphes sans obstacles, ni sur tout ce qui dépend de la fortune ou de la prospérité d'autrui ; ne nous reposons que sur notre constance & sur notre vertu, seuls mais infaillibles garants de notre indépendance ; écrasons la ligue impie des rois par la grandeur de notre caractère, plus encore que par la force de nos armes.
" Français, vous combattez les rois, vous êtes donc dignes d'honorer la Divinité. Être des êtres, auteur de la nature, l'esclave abruti, le vil suppôt du despotisme, l'aristocrate perfide & cruel t'outragent en t'invoquant ; mais les défenseurs de la Liberté peuvent s'abandonner avec confiance dans ton sein paternel. Être des êtres, nous n'avons point à t'adresser d'injustes prières : tu connais les créatures sorties de tes mains ; leurs besoins n'échappent pas plus à tes regards que leurs plus secrètes pensées. La haine de la mauvaise foi & de la tyrannie brûle dans nos coeurs avec l'amour de la justice & de la Patrie ; notre sang coule pour la cause de l'humanité ; voilà notre prière, voilà nos sacrifices, voilà le culte que nous t'offrons."
Fête de l'Etre suprême
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