ROBESPIERRE
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10 juin - 28 juillet 1794
10 juin 1794 22 prairial An II. La Convention adopte la loi présentée, au nom du Comité de salut public, par Couthon, augmentant le nombre des jurés, mais supprimant l'interrogatoire préalable, les témoins de la défense ( Art. XIII ) & étendant de façon évasive les motifs passibles du tribunal révolutionnaire. La vie ou la mort reposait désormais sur la conscience des jurés. L'ajournement ayant été demandé, Barère réclame l'ajournement à trois jours, Lecointre à deux. Robespierre intervient & demande la discussion séance tenante, jusqu'à neuf heure du soir si nécessaire. Adopté au milieu de vifs applaudissements. Le même jour, la Convention maintient à leur poste les membres du Comité de salut public qui devait être renouvelé, comme le rappela Couthon. Un mot sur les lois de prairial qui ouvraient à Paris la période dite de la " Grande Terreur ", alors que, paradoxalement, la Terreur avait déjà partout cessé, sauf en Vendée, à Nîmes & à Orange. Remarquons tout d'abord quaucun député ne critiqua la loi sur le fond, mais que les proconsuls terroristes, inquiets pour eux-mêmes, réclamèrent un décret explicite en faveur des députés, alors que la loi demeurait inchangée quant à limmunité parlementaire. Dans l'esprit de ses auteurs, elles devaient permettre d'exécuter rapidement, mais de façon limitée, & d'en finir avec la Terreur elle-même. Mais, dans les faits, leur faille sera exploitée par les ennemis de Robespierre, ( Fouquier-Tinville, accusateur public, & le Comité de sûreté générale qui ne comptait que deux robespierristes, Lebas & David ) qui, pour le rendre odieux aux parisiens, s'ingénieront à multiplier les victimes, tout en accusant Robespierre de leurs crimes. D'autres ( Fouché en particulier ) profiteront de ce contexte pour épouvanter la Convention en faisant circuler de fausses listes de proscription de députés. Notons enfin que tous les suspects de la République étaient alors envoyés au tribunal révolutionnaire de Paris. Aussi la Grande Terreur ne fit pas 1.376 morts pour Paris seulement, mais pour toute la France. En tout, en un an, le tribunal de Paris prononça 2.627 condamnations à mort. ( 17.000 pour toute la France. )
Gazette nationale, ou le Moniteur universel : " Robespierre. [...] Je demande que le projet soit discuté article par article, & séance tenante. Je motive ma demande par un seul mot : d'abord cette loi n'est ni plus obscure, ni plus compliquée que celles que le Comité vous a déjà soumises pour le salut de la Patrie. J'observe d'ailleurs que depuis long-tems la Convention nationale discute & décrète sur le champ, parce que depuis long-tems elle n'est plus asservie à l'empire des factions ; parce que depuis long-ems il y a dans sa très-grande majorité un assentiment prononcé pour le bien public ( Vifs applaudissemens ). Je dirai donc que des demandes d'attermoiement de la fortune de la République, sont affectés dans ce moment ; que quand on est bien pénétré des dangers de la Patrie & de ceux que courent ses défenseurs, dans quelque lieu qu'ils se trouvent, quelque poste qu'ils occupent, on est plus enclin à porter des coups rapides contre ses ennemis, que provoquer des lenteurs qui ne sont que des délais pour l'aristocratie qui les emploie à corrompre l'opinion & à former de nouvelles conspirations. On se trompe si l'on croit que la bonne foi des patriotes a trop de forces contre les efforts des tyrans de l'Europe & de leurs agens, dont la rage se manifeste par les calomnies & les crimes qu'ils ne cessent de vomir sur cette enceinte, qui ne vous laisseront aucun repos, & qui ne vous épargneront ni artifices, ni conspirations impies, que quand ils n'existeront plus. Quiconque est embrasé de l'amour de la Patrie, accueillera avec transport les moyens d'atteindre & de frapper ses ennemis. Je demande que, sans s'arrêter à la proposition de l'ajournement, la Convention discute, jusqu'à neuf heures du soir, s'il le faut, le projet de loi qui lui est soumis ( Vifs applaudissemens )."
11 juin 1794 - 23 prairial An II. En labsence des membres du grand Comité, Bourdon de lOise, appuyé par Bernard de Sainte, réclame un décret additionnel aux lois du 22 prairial, pour assurer les députés de limmunité parlementaire, comme si la Comité avait voulu y porter atteinte. Merlin de Douais intervient & la Convention, après un long considérant, décrète quil ny a pas lieu à délibérer. Nous voyons que la Convention croyait sincèrement au respect de Robespierre pour la représentation nationale. Remarquons que Bernard de Sainte, fut rappelé de sa mission à Montbéliard, en octobre 93, à la suite des informations données au Comité par Robespierre jeune de passage à Vesoul & qui fit libérer 90 prisonniers incarcérés sur ordre de son " collègue ". Arrêté en prairial an IV, il fut accusé dêtre un " complice de Robespierre " La mauvaise foi des thermidoriens navait pas de borne ! Mais il ne fut pas condamné. Après Waterloo, Fouché qui venait de trahir Napoléon pour se rallier à Louis XVIII, inscrivit sur sa liste de proscription son ancien collègue terroriste.
12 juin 1794 24 prairial An II. A la Convention, Couthon estimant le considérant de la veille comme une injure au comité, réclame & obtient son retrait, sous les applaudissements. Bourdon de lOise qui déjà manoeuvre en coulisses, balbutie alors de plates excuses. Robespierre intervient & dénonce le complot en train de se tramer. Mais, alors que son intervention est couverte dapplaudissements, il se refuse à nommer personne. ( Grave erreur quil répètera le 8 thermidor. ) Evoquant un fait concernant Tallien, celui-ci se lève pour démentir. Alors Billaud-Varenne se lève à son tour pour lattester & foudroyer Tallien. Enfin Barère intervient, cite un fait relaté dans un article du journal anglais The Star ( une Charlotte Corday sortie dun tombeau poursuivant Robespierre avec un poignard, durant un bal masqué donné à Londres ) & demande lui aussi le rapport du fameux considérant, ce qui est voté au milieu de vifs applaudissements. Nous voyons quà ce moment-là, lharmonie régnait encore au sein du Comité. Tout laisse également penser que les lois de prairial furent approuvées par le Comité dans son entier, & quelles ne furent pas seulement luvre de Couthon & Robespierre comme les membres du Comité le diront après thermidor. Nous noterons que les paroles de Robespierre témoignent de la subordination du Comité à la Convention, &, une fois de plus, du profond respect quil avait pour elle. Enfin, nous pouvons sentir combien laction sur le terrain social est compromise, puisque le Comité est à nouveau attaqué, réduit à la lutte politique, & donc paralysé par lobligation de se défendre car il faut bien assurer son existence & la liberté de ses mouvements pour espérer pouvoir entreprendre des réformes ! Plus encore que contre le Comité, cest contre Robespierre que se tramait la conspiration. Les thermidoriens eurent beau se vanter davoir déjoué la conspiration de Robespierre, les seuls qui conspirèrent, ce fut eux, les Fouché, les Carrier, les Tallien, les Legendre, les Barras, les Fréron, les Bourdon, les Dumont, &c. !
Gazette nationale, ou le Moniteur universel : " Robespierre. [ ] Quant à lautre proposition, celle qui fut faite hier ; sans doute en lisolant, elle pu ne paraître quabsurde ; mais il faut la rapprocher de tout ce qui se dit & de tout ce qui se fait chaque jour ; son but était de faire croire que le projet présenté par la Comité, attentait aux droits de la représentation nationale, ce qui est évidemment faux. Le préopinant a cherché, dans la discussion, à séparer le Comité, de la Montagne. La Convention, la Montagne, le Comité, cest la même chose ( Vifs applaudissemens ). Tout représentant du peuple qui aime sincèrement la liberté, tout représentant du peuple qui est déterminé à mourir pour la Patrie, est de la Montagne ( De nouveaux applaudissemens se font entendre, & les membres de la Convention se lèvent en signe dadhésion & de dévoûement ). Citoyens, lorsque les chefs dune faction sacrilège, lorsque les Brissot, les Vergniaud, les Gensonné, les Guadet & les autres scélérats dont le peuple français ne prononcera jamais le nom quavec horreur, sétaient mis à la tête dune portion de cette auguste Assemblée ; quand ils parvinrent, à force dintrigues, à la tromper sur les hommes, & par une conséquences naturelle, sur les choses, cétait sans doute le moment où la partie de la Convention qui était éclairée sur ces manoeuvres liberticides, devait faire des efforts pour les combattre & les déjouer. Alors le nom de la Montagne, qui leur servait comme dasile au milieu de cette tempête, devint sacré, parce quil désignait la portion des représentans du peuple qui luttaient contre lerreur. Mais du moment que les intrigues furent dévoilées ; du moment que les scélérats qui les tramaient sont tombés sous le glaive de la loi ; du moment que la probité, la justice, les moeurs sont mis à lordre du jour ; du moment que chaque membre de cette Assemblée veut se dévouer pour la patrie, il ne peut y avoir que deux partis dans la Convention, les bons & les méchans, les patriotes &les contre-révolutionnaires hypocrites ( On applaudit ). [ ] La Montagne nest autre chose que les hauteurs du patriotisme ; un Montagnard nest autre chose quun patriote pur, raisonnable & sublime ; ce serait outrager la Patrie, ce serait assassiner le peuple, que de souffrir que quelques intrigans, plus méprisables que les autres, parce quils sont plus hypocrites, sefforçassent dentraîner une portion de cette Montagne & de sy faire les chefs dun parti.
[ ]
Bourdon ( de lOise ). Je demande quon prouve ce quon avance ; on vient de dire assez clairement que jétais un scélérat
Robespierre. Je demande, au nom de la Patrie, que la parole me soit conservée. Je nai pas nommé Bourdon ; malheur à qui se nomme lui-même. [ Intervention de Bourdon ] Mais sil veut se reconnaître au portrait général que le devoir ma forcé de tracer, il nest pas en mon pouvoir de len empêcher. Oui, la Montagne est pure, elle est sublime, & les intrigans ne sont pas de la Montagne. ( Une voix. Nommez-les ). Je les nommerai quand il le faudra. A chaque instant du jour, à chaque instant de la nuit même, il est des intrigans qui sappliquent à insinuer dans lesprit des hommes de bonne foi qui siègent sur la Montagne, les idées les plus fausses, les calomnies les plus atroces [ ] Par exemple, lorsquil arrive des départemens des représentans du peuple qui étaient en mission, & dont le rappel a été déterminé par des vues générales dordre public, qui navaient rien dinjurieux pour eux, on sen empare, on verse à longs traits dans leur coeur le poison de la calomnie, on excite leur amour propre ; & sil sen trouve de faibles, daccessible à quelquun des moyens qui sont mis en usage, on les transforme en ennemis du gouvernement créé par la Convention nationale. Sil en était quelques-uns qui se ressouvinssent encore des anciennes mesures prises contre la liberté, qui tinssent à quelque parti abattu, ce serait ceux-là quon chercherait surtout à accaparer. Le parti une fois formé, vous verriez sy réunir infailliblement tous les intrigans de la République, tout ce quil y a de fripons & dhommes perdus ; car, il faut vous le dire encore, il suffirait quun seul homme manifestât des principes opposés à ceux de la Convention, pour que tous les ennemis de la liberté se ralliassent à lui. Au reste, ces intrigans cherchent à dissimuler leurs projets ; ils se rétractent quand leurs tentatives nont pas réussi, & cherchent à couvrir leurs démarches par des protestations hypocrites destime & de dévoûement pour la Convention nationale & pour le Comité de salut public ; aussitôt après, ils suivent constamment leur plan, & nen cherchent pas moins à grossir la boule de neige quils forment, & qui, si elle descendait du sommet de la Montagne, ne grossirait que plus rapidement encore. [ ]
A légard des dangers qui ne regardent que nous, reposez-vous sur nous du soin de les braver ;mais veillez sur la Patrie, & ne souffrez pas quon porte atteinte à vos principes : Quand la confiance que vous avez mise en nous sera altérée, évitez à la Patrie des déchiremens. Il vaudrait mieux peut-être encore que les ennemis de la Patrie, que les amis de dOrléans siégeassent momentanément au timon des affaires publiques, que de voir la Convention avilie & divisée. Si les vérités que je viens de proférer ont été entendues, nous continuerons nos travaux avec courage. Observez toutefois que nous avons besoin dencouragemens, quon a tout fait pour rendre notre carrière pénible. Cest assez davoir à lutter contre les rois conjurés & contre tous les monstres de la Terre, sans trouver à nos côtés des ennemis. Venez donc à notre secours ; ne permettez pas que lon nous sépare de vous, puisque nous ne sommes quune partie de vous-mêmes, & que nous ne sommes rien sans vous. Donnez-nous la force de porter le fardeau immense, & presque au dessus des efforts humains, que vous nous avez imposé. Soyons toujours justes & unis, en dépit de nos ennemis communs. "
14 juin 1794 26 prairial An II. Aux Jacobins, Couthon signale quune première fausse liste de proscription, comptant 18 noms, vient dêtre interceptée.
15 juin 1794 - 27 prairial An II. Alors que la Commune de Paris interdit les fêtes sectionnaires, aux relents de déchristianisation, à la Convention, Vadier, du Comité de sûreté générale, présente laffaire Catherine Théot, dite la Mère de Dieu, comme une conspiration de fanatiques. Robespierre qui alors présidait, ne dit rien sur le moment, mais, bon gré mal gré, il convaincra ses collègues du Comité de salut public détouffer cette sinistre affaire. Robespierre en personne arracha les dossiers à Fouquier-Tinville qui, tout balbutiant, alla aussitôt apprendre la tournure des événements à ses comparses du Comité de sûreté générale. Depuis plus de quinze ans, à Paris, des adeptes ( Parmi eux dom Gerle, ex-constituant, qui avait reçu de Robespierre un certificat de civisme ) se réunissaient autour dune vielle illuminée, Catherine Théot se disant mère de Dieu, les appelant à élever leurs coeurs vers lEtre suprême. Jamais ils navaient été inquiétés. En loccurrence, il sagissait de tourner en ridicule les idées religieuses, le culte de lEtre suprême & au-delà Robespierre que Catherine Théot appelait soi-disant son premier prophète, son ministre chéri. Aujourdhui encore, on a beau chercher, on ny voit en rien une conspiration contre la République. Mais les ennemis de Robespierre nétaient pas à un innocent près pour abattre ce colosse de la Révolution. A loccasion de cette affaire, doit on en conclure que, parce quil usa du peu de pouvoir quil avait, pour sopposer à des actes arbitraires, cétait un dictateur ? Certains nhésiteront pas à le dire. De même, quand il fut impuissant à empêcher des crimes commis ( en son nom ) par ses ennemis, ils nhésitent pas à les lui imputer, à laccuser davoir été un tyran.
17 juin 1794 29 prairial An II. Exécution dAdmiral & de Cécile Renault, plus 52 coaccusés. Le Comité de sûreté générale sétait ingénié à multiplier le nombre des complices &, sur le chemin du supplice, pour marquer les esprits, leur fit porter des chemises rouges, comme symbole des parricides. Pendant ce temps, dans la foule, des mouchards faisaient circuler le bruit quils étaient immolés à Robespierre, & Cécile Renault, en particulier, pour une affaire damourette.
21 juin 1794 3 messidor An II. Aux Jacobins, Robespierre commente la déclaration que le Duc DYork a faite à ses armées à la suite du décret de la Convention interdisant aux armées de la République de faire des prisonniers anglais ou hanovriens. Alors les anglais parlent du gouvernement de Robespierre, des armées de Robespierre, &c.
Journal de la Montagne : " Robespierre Un homme libre peut pardonner à son ennemi, sil ne lui présente que la mort ; il ne lui pardonnera jamais sil ne lui présente qu des fers. [ ] Le duc dYork en faisant circuler sa proclamation simagine peut-être que les armées françaises défèreront plutôt à ses ordres quaux décrets de la Convention ; mais nous ne sommes plus aux tems des Brissot, des Guadet, des Gensonné : la République sest glissée depuis entre les nombreuses factions, elle les a toutes abattues.[ ] la République existe quoiquelle nait pas été dabord le but de la Révolution ; car je le répète, elle sest glissée comme furtivement, à travers une trouée révolutionnaire, au milieu des factions rivales qui toutes tendaient à établir un nouveau système de tyrannie : voilà pourquoi les vrais républicains ont été regardés comme des intrus : voilà pourquoi, lorsque la république sest élevée, toutes les factions se sont agitées à la fois pour lanéantir elle & ses défenseurs : voilà pourquoi il y eu si peu de patriotes purs dans lorigine de la révolution : voilà pourquoi les tyrans & leurs suppôts sagitent encore dans tous les sens pour semer parmi nous les divisions, les discordes, & la désorganisation ; ils savent trop bien quun peuple ne peut combattre avec succès ses ennemis conjurés quavec cet accord, cet ensemble, & ce point de ralliement qui seul doit être lâme de toutes ses victoires & de ses triomphes. Ce plan de division est donc continuellement suivi dans ses ramifications infinies : ne pouvant attaquer le peuple en masse, on cherche à lisoler de la Convention nationale, la Convention davec ses Comités, & les membres de ses Comités davec eux-mêmes. Voilà le but des proclamations du duc dYork : les factions ne sont pas mortes, elles remueront encore. [ ] Que signifie aussi cette préférence que me donne à moi le duc dYork ? Je croyais être citoyen français, & il me fait roi de France & de Navarre. [ ] "
25 juin 1794 . Prise de Charleroi.
26 juin 1794 8 messidor An II. Victoire de Fleurus, à laquelle contribua fortement Saint-Just alors en mission aux armées, victoire qui repousse durablement la menace étrangère. On entend souvent dire que la victoire de Fleurus précipita la chute de Robespierre, car, en écartant la menace étrangère, elle rendait dès lors la Terreur inutile. Or, il était notoire, du moins à Paris, que Robespierre cherchait à ralentir le cours de la Terreur. De plus la Terreur était la répression des ennemis de lintérieur. Enfin, la Convention se rallia aux terroristes eux-mêmes pour renverser Robespierre. Ce nest donc pas contre la Terreur que se leva la Convention le 9 thermidor, mais contre Robespierre lui-même, contre la République telle quil la concevait. Pour parvenir à cette République populaire, il avait déployé toute lénergie qui en préservait lespoir. Mais, le péril écarté, les Bourgeois ne lui laissèrent pas le loisir de construire sa République : la France sans les nobles leur suffisait. Si, parmi les révolutionnaires, beaucoup partageaient son idéal, aucun navait son caractère, son charisme & sa clairvoyance. Les bourgeois, eux, savaient que, Robespierre renversé, la République populaire perdrait son plus ferme appui. Aussi, le 9 thermidor, voyant Robespierre malmené, ils encouragèrent dans leur erreur les révolutionnaires inconséquents, & assurèrent le succès de la conspiration des terroristes aux abois.

27 juin 1794 9 messidor An II. Aux Jacobins, Robespierre dénonce la terreur inspirée aux députés par les représentants rappelés de mission. Notons que, si les terroristes sont à Paris, ayant été rappelés, les robespierristes, les députés intègres, sont en mission dans les départements. Dans exactement un mois, ce déséquilibre sera fatal.
Gazette française : " [ ] Depuis deux mois Depuis plus long-temps des hommes qui se disent représentans du peuple, que je ne regarde pas comme tels, au moins comme homme, parce que je crois quil faut avoir une âme pour être représentant du peuple ; une certain espèce dhommes, dis-je, déploient toute leur force, tous leurs moyens, toute lénergie, su le crime était susceptible dénergie, pour jeter le poison dans lâme pure dune partie des membres de la Convention. Ils cherchent à réunir, dans des soupers, dans des dîners indignes de républicains, des hommes purs, des hommes que nous embrasserions en frères, & qui ne connaissent ni ces repas, ni les convives. Là, lobjet de la conversation, échauffée par les circonstances, cest des calomnies contre vous, contre ceux quon regarde comme de vrais patriotes, contre les Comités de salut public & de sûreté générale ; pourquoi faut-il que nous nous nommions toujours nous-mêmes ? pourquoi ne pouvons-nous défendre la chose publique sans nous défendre nous-mêmes ? Pourquoi nous a-t-on tellement lié à lintérêt général, que nous ne puissions plus parler en faveur du gouvernement, des principes de la Convention nationale, sans paraître nous défendre nous-mêmes ? Lorsque Brissot nous attaquait, il suivait le même système ; & quand nous repoussions ses calomnies, il disait que nous étions sans cesse à faire notre apologie ; il voulait nous rendre ridicule pour nous perdre. [ ] Apprenez donc quil existe une ligue dhommes corrompus qui tâchent de faire croire que le Comité de salut public veut attaquer les membres de la Convention en général, & les membres estimables en particulier. Nous tenons cet aveu de quelques-uns de nos collègues mêmes, qui ne couchent pas chez eux, frappés des terreurs que leur ont inspirées ces scélérats. [ ] On nous suppose donc une âme bien vile, si lon croit que nous puissions oublier nos devoirs dans lespoir de conserver la vie non, quon nous assassine, mais que le lendemain on ne nous assimile pas aux scélérats qui auront voulu plonger le poignard dans notre sein. [ ] "
28 juin 1794 - 10 messidor An II. Bruissart, ami de Robespierre de longue date, demande le rappel de Lebon ( terroriste forcené ) & son remplacement par Augustin Robespierre ( dit Bonbon ) qui seul peut calmer les maux qui désolent notre patrie. Arrêtés après thermidor, Bruissart & sa femme furent acquittés le 10 ventôse an III, la Société Populaire d'Arras ayant reconnu à l'unanimité que " Buissart et sa femme travaillaient à obtenir justice contre les atrocités de Lebon et de ses complices. "
29 juin 1792 - 11 messidor An II. Alors que les Comités sont réunis, une violente dispute éclate, au cours de laquelle Robespierre est traité de dictateur. Lorage éclatait. Les motifs ne manquaient : politiques ( application de la Terreur, culte de lEtre suprême ), économiques ( application des lois de ventôse ), personnels ( ex-amis de Danton, ex-amis de Hébert, proconsul sur la sellette, &c. ), humains ( amour-propre piqué par lascendant tacite de Robespierre ), &c.
1er juillet 1794 13 messidor An II. Robespierre qui, depuis le 11 messidor, ne participe plus aux opérations du Comité de salut public, Robespierre qui est attaqué de tous côtés & fait déjà lobjet des calomnies les plus atroces, confie son dégoût & sa rage aux Jacobins. En messidor, en tant que membre du Comité de salut public, Robespierre signe ( pas tout seul ) des notes de frais, des mises en liberté, des réintégrations, le rappel de Dubois-Crancé, larrestation pour abus de pouvoir de Sénar, agent du Comité de sûreté générale, &c., mais rien qui concerne la marche du gouvernement ou de la Terreur. Cest durant cette période que le nombre des exécutions décupla. Pourquoi Robespierre na-t-il pas usé de son pouvoir pour sopposer à ce massacre ? Mais Robespierre na jamais eu autant de pouvoir que lui en ont prêté les thermidoriens ! Sur qui laurait-il assis, lui qui était entouré dennemis, jusquau sein du Comité ? Alors que devait-il faire, lui qui, comme il le dira, était incapable de faire tout le bien quil voulait, & impuissant à arrêter tout le mal quil voyait ou dont il recevait les plaintes, car toutes montaient vers lui ?
Journal de la Montagne : " Robespierre. [ ] Quand le crime conspire dans lombre la ruine de la liberté, est-il pour des hommes libres, des moyens plus forts que la vérité & la publicité ? Irons-nous, comme les conspirateurs, concerter dans des repaires obscurs, les moyens de nous défendre contre leurs efforts perfides ? Irons-nous répandre lor & semer la corruption ? En un mot, nous servirons-nous contre nos ennemis des mêmes armes quils emploient pour nous combattre ? Non. Les armes de la liberté & de la tyrannie sont aussi différentes, que la liberté & la tyrannie sont opposées. Contre les scélératesse des tyrans & de leurs amis, il ne nous reste dautre ressource que la vérité, & le tribunal de lopinion publique, & dautre appui que les gens de bien. On juge la postérité dun état, moins par les succès de lextérieur, que par lheureuse situation de lintérieur. Quand les faction sont audacieuses, quand linnocence tremble pour elle-même, la République nest pas fondée sur des bases durables. Je dénonce ici, aux gens de bien, un système odieux qui tend à soustraire laristocratie à la justice nationale, & à perdre la patrie en perdant les patriotes ; car la cause de la patrie & celle des patriotes, cest la même chose. De tous les tems les ennemis de la patrie ont voulu assassiner les patriotes au physique & au moral. Aujourdhui, comme dans tous les tems, on sefforce de jeter sur les défenseurs de la République, un vernis dinjustice & de cruauté ; on dénonce comme des attentats contre lhumanité, la sévérité employée contre les conspirateurs. Celui qui protège & favorise ainsi les aristocrates, combat par-là même les patriotes ; il faut que la Révolution se décide par la ruine des uns ou des autres.
Lhomme humain est celui qui se dévoue pour la cause de lhumanité, & qui poursuit avec vigueur & avec justice celui qui sen montre lennemi ; on le verra toujours tendre une main secourable à la vertu outragée, & à linnocence opprimée. Le barbare est celui qui, sensible pour les conspirateurs, est sans entrailles pour les patriotes vertueux ; les mêmes hommes qui se laissent attendrir pour laristocratie, sont implacables pour les patriotes. La faction des indulgens, sont des termes par lesquels on a cherché à caractériser les anthropophages, dont lhumanité consiste à parer les coups portés aux ennemis de lhumanité, pour leur donner la facilité den porter de nouveaux aux patriotes. [ ]
Quil me soit permis de parler de moi, dans une affaire qui nest pas bien importante pour moi, du côté de lintérêt personnel. A Londres on me dénonce à larmée française comme un dictateur ; les mêmes calomnies ont été répétées à Paris : vous frémiriez si je vous disais dans quel lieu. A Londres on a dit quen France la calomnie avait réussi, & que les patriotes étaient divisés ; à Londres on a fait des caricatures, on me dépeint comme lassassin des honnêtes gens ; des libelles imprimés dans les presses fournies par la nation elle-même, me dépeignent sous les mêmes traits. A Paris on dit que cest moi qui ai organisé le Tribunal révolutionnaire, que ce Tribunal a été organisé pour égorger les patriotes & les membres de la Convention nationale ; je suis dépeint comme un tyran & un oppresseur de la représentation nationale. A Londres on dit quen France on imagine de prétendus assassinats pour me faire entourer dune garde militaire. Ici lon me dit, en parlant de la Regnault, que cest sûrement une affaire damourette, & quil faut bien croire que jai fait guillotiner son amant. Cest ainsi que lon absout les tyrans, en attaquant un patriote isolé qui na pour lui que son courage & sa vertu La vérité est mon seul asyle contre le crime ; je ne veux ni de partisans ni déloges : ma défense est dans ma conscience. Je prie les citoyens qui mentendent, de se rappeler que les démarches les plus innocentes & les plus pures sont exposées à la calomnie, & quils ne peuvent rien faire que les tyrans ne cherchent à le tourner contre eux. [ ] Il nest pas au pouvoir des tyrans & de leurs valets de faire échouer mon courage : quon répande des libelles contre mois, je nen serai pas moins toujours le même, & je défendrai la liberté & légalité avec la même ardeur ; si lon me forçait de renoncer à une partie des fonctions dont je suis chargé, il me resterait encore ma qualité de représentant du peuple, & je ferais une guerre à mort aux tyrans & aux conspirateurs. "
10 juillet 1794 22 messidor An II. Banquet fraternel organisé par les modérés de la section des Amis de la Patrie. Depuis la victoire de Fleurus, les sections qui nont plus guère de moyen dexpression, organisent dans la rue des banquets fraternels où sans-culottes & bourgeois confondus boivent à la paix, à la fin de la Terreur, à la fin du gouvernement révolutionnaire. Cette initiative populaire aussitôt circonvenue par les bourgeois, voire les aristocrates, & transformée en nouvelle poussée indulgente, faisait manifestement le jeu de la contre-révolution.
11 juillet 1794 - 23 messidor An II. Aux Jacobins, lecture est faite dune lettre en provenance de Lyon dite Commune-Affranchie, qui dénonce les persécutions dont sont victimes les patriotes eux-mêmes. Après lintervention de divers orateurs, Robespierre intervient. Comme Couthon avant lui, il dénonce Dubois-Crancé qui, lors de la prise de Lyon, a laissé échappé les royalistes, & Fouché qui a organisé la répression massive. Dubois-Crancé est exclu des Jacobins ; Fouché est invité à venir se justifier, ce quil ne fera pas. Comment, devant tant de preuves manifestes, dont le texte qui suit est une de plus, comment a-t-on pu comment peut-on faire croire que Robespierre était sanguinaire, quil voulait exterminer la France ? Quoi de plus révoltant que de voir un homme accusé des crimes dont il sest indigné au point den être lui-même victime ?
Journal de la Montagne : " Les principes de lorateur [ Robespierre ] sont darrêter leffusion du sang humain, versé par le crime : les auteurs des complots dénoncés naspirent au contraire quà immoler tous les patriotes & sur-tout la Convention nationale, depuis que le Comités a indiqué les vices dont elle devait se purger. Quels sont ceux qui sans cesse ont distingué lerreur du crime, & qui ont défendu les patriotes égarés ? Ne sont-ce pas les membres du Comité ? Ceux qui réclament la justice ne peuvent être redoutables quaux chefs des factions, & ceux qui veulent perdre dans lopinion les membres du Comités, ne peuvent avoir dautre intention que de servir les projets des tyrans intéressés à la chute dun Comité qui les déconcerte & les anéantira bientôt.
Robespierre termine par dénoncer lauteur de toutes ces manuvres qui est le même qui a persécuté les patriotes à Commune-Affranchie, avec une astuce, une perfidie aussi lâche que cruelle : le Comité de salut public ne fut pas sa dupe. Nous demandons, enfin, que la justice & la vertu triomphent, que linnocence soit paisible &le peuple victorieux de tous ses ennemis, & que la Convention mette sous ses pieds toutes les petites intrigues. "
12 juillet 1794 - 24 messidor An II. A la Commune, Payan dénonce les banquets fraternels.
14 juillet 1794 26 messidor An II. Nouveaux banquets fraternels en lhonneur de la prise de la Bastille. Aux Jacobins, Robespierre dénonce Fouché qui, pour toute justification, a envoyé une lettre priant la Société dattendre le rapport des Comités sur sa conduite pour se prononcer. Plusieurs membres présentes des faits à charge contre Fouché qui est finalement exclu. A la même époque, Fouché écrivait à sa sur à Nantes. Ses lettres furent interceptées par Bô, représentant en mission, qui, alarmé, renvoya ces lettres au Comité de salut public. On peut y lire : " Je nai rien à redouter des calomnies de Maximilien Robespierre dans peu vous apprendrez lissue de cet événement, qui, jespère, tournera au profit de la République. " " Encore quelques jours, les frippons, les scélérats seront connus ; lintégrité des hommes probes sera triomphante. Aujourdhui peut-être nous verrons les traîtres démasqués " Elles arrivèrent trop tard.
Journal de la Montagne : " Robespierre. Je commence par faire la déclaration que lindividu Fouché ne mintéresse nullement. Jai pu être lié avec lui parce que je lai cru patriote ; quand je lai dénoncé ici, cétait moins à cause de ses crimes passés que parce quil se cachait pour en commettre dautres, & parce que je le regarde comme le chef de la conspiration que nous avons à dévoiler. [ ] Il est étonnant que celui qui, à lépoque dont je parle, briguait lapprobation de la Société, la néglige lorsquil est dénoncé, & quil semble implorer, pour ainsi dire, le secours de la Convention contre les Jacobins. Craint-il les yeux & les oreilles du peuple ? Craint-il que sa triste figure ne présente visiblement le crime, que six mille regards fixés sur lui ne découvrent dans ses yeux son âme toute entière, & quen dépit de la nature qui les a cachés, on y lise ses pensées ? Craint-il que son langage ne décèle lembarras & les contradictions dun coupable ? "
16 juillet 1794 - 28 messidor An II. A la Convention, sortie de Barère contre les banquets fraternels. Aux Jacobin, Robespierre les dénonce à son tour.
Journal de la Montagne : " Robespierre. La Convention a rendu ce matin un décret dont lobjet est dextirper un abus coloré du vernis patriotique, je veux parler des prétendus banquets fraternels. Il ne faut pas que laristocratie puisse accuser la Convention de ne pas aimer la fraternité, il est donc utile dexposer, ici, les vérités qui ont été la base de ce sage décret, & de montrer que les aristocrates savent abuser contre nous de nos vertus même : un des secrets les plus dangereux de laristocratie, est de faire dans un tems ce qui nest bon à faire que dans un autre. Voulez-vous que la Révolution narrive pas à un terme heureux & désirable, fraternisez avec le crime ; jamais la fraternité ne peut exister que pour les amis de la vertu, il nest pas possible que les gens de bien sunissent avec leurs ennemis & leurs assassins : étouffons tous les germes de discorde, soyons juste envers tout le monde & même envers le crime, mais prenons garde de nous compromettre par des démarches indiscrettes. La fraternité est lunion des coeurs, cest lunion des principes : le patriote ne peut sallier quà un patriote ; sil sunit à dautres, il perd ses forces au lieu de les augmenter. [ ] Le succès momentané des prétendus banquets patriotiques a eu sa source dans le sentiment général de civisme qui anime le peuple entier. Les première tentatives sont venues de la perversité des intrigans qui ont des vues perfides, telles que celle damolir lopinion publique, & dendormir les amis de la liberté ; comment en effet pourrait-on se défier dun homme avec qui on a bu dans la même coupe, sur les lèvres duquel on a trouvé le langage du patriotisme, & dont les regards ne présentaient que limage de lamitié ? [ ] "
22 & 23 juillet 1794 - 4 & 5 thermidor An II. Fixation du maximum des salaires. Au Comité de salut public, échec de la tentative de réconciliation, amorcée par Barère, entre Robespierre, dont linactivité commence à sébruiter & à inquiéter, & ses collègues. Carnot avait éloigné Paris des compagnies de cannoniers ; Saint-Just consentait à ne plus parler d'Etre suprême ; Proteste d'êre son ami.
24 juillet 1794 6 thermidor An II. Aux Jacobins, Robespierre intervient à plusieurs reprises, entre autres pour dénoncer une lettre dont lauteur, un soldat, se fait gloire davoir voulu faire un manche de couteau avec los de son bras amputé, pour dénoncer laccusation selon laquelle les Jacobins seraient à lorigine des insultes proférées à lencontre de la Convention par des femmes des tribunes, pour dénoncer une pétition insensée & son perfide auteur, un nommé Magenthies.
Annales de la République française : " Robespierre a pris la parole : il est évident, a-t-il dit, que le mot que vous venez dapplaudir est controuvé ; il doit plutôt exciter lhorreur que ladmiration ; ces paroles font frémir, elles ne sont donc jamais sorties de la boucher dun héros républicain. On ne met point assez de choix dans les pièces de la correspondance qui vous sont présentées, & des lectures fastidieuses & rebutantes consument un temps précieux. Je demande que la correspondance soit à lavenir triée avec plus de soi ( Adopté ). "
Abréviateur universel : " Robespierre demande la parole. Cest une charge pénible, dit-il, que celle qui nous est imposée de découvrir & de déconcerter tant de conspirations sans cesse renaissantes ; les trames ourdies par les brissotins & les girondins se renouent aujourdhui, & les mêmes moyens quils employaient pour égarer la Convention nationale & le peuple français, sont remis en usage par leurs coupables successeurs. Aujourdhui des femmes contre-révolutionnaires apostées dans les tribunes de la Convention ont insulté lassemblée, & lui ont reproché avec insolence de lever trop tôt sa séance. Ce fait horrible a réveiller les fureurs de la calomnie : les hypocrites ont dit quont préparait sans doute une insurrection, quon voulait exposer la Convention à la colère du peuple. Cest ainsi que Brissot apostait aux portes de lassemblée des hommes à qui il donnait mission dinsulter les représentans du peuple ; cest par cet odieux système, quil est parvenu à tromper une partie dailleurs honnête & probe de la Convention, & à entraîner dans ses plans des citoyens vertueux & des hommes respectables. Si la représentation nationale tombait dans quelqu erreur, on ne pourrait attribuer son égarement quà ce système réchauffé de calomnie contre les meilleurs patriotes. Le moment est venu de frapper les dernières têtes de lhydre : les factieux ne doivent plus espérer de grâce. Lintérêt de la patrie & de la liberté nous commande de redoubler dénergie. Cest au nom de ce même intérêt, que jadjure les Jacobins & tous les bons citoyens de saisir & darrêter sur-le-champ quiconque oserait insulter la Convention nationale. "
Abréviateur universel : " [ ] Je tiens entre mes mains un imprimé ayant pour titre, Pétition à la Convention nationale, & signé de Majenki. Le pétitionnaire débute par de belles phrases sur la divinité & limmortalité de lâme, &, après toutes ses déclamations, finit par demander à lassemblée la peine de mort contre quiconque oserait dire : sacré nom de Dieu. Il frémit, dit-il lui-même, davoir écrit ces quatre, morts, &c. Il est facile de sentir quelle est lintention de lécrivain. La pétition na pas été présentée à la Convention, mais elle a été distribuée avec profusion ; elle inondera peut-être nos armées ; elle parviendra dans les pays étrangers & par-tout où les écrits patriotes ne peuvent pénétrer. Elle nous y fera passer pour un peuple dinsensés, à la raison & aux principes desquels il nest plus possible dajouter foi. Lintention de lécrivain perfide a été dappeller la peine de mort sur la tête de ceux qui, dans lAncien régime, nétaient point décorés du titre dhonnêtes gens, sur la tête des héros de la patrie parmi lesquels il nen est peut-être pas un qui nait prononcé ce mot. Je demande que la Société envoye une députation au Comité de salut public pour lui dénoncer cet écrit, & que demain elle se rende à la Convention pour lui faire la même dénonciation. "
26 juillet 1794 - 8 thermidor An II. Discours testament de Robespierre. Enthousiasme général de la Convention. L'impression est demandée par Lecointre, combattue par Bourdon de l'Oise, & adoptée sur intervention de Barère & Couthon. Mais Robespierre a une fois de plus, une fois de trop, dénoncé des députés sans les nommer, du moins sans le nommer tous. Alors Vadier réouvre la discussion, apuyé par Cambon, Panis & Amar. Ils demandent le renvoi pour examen aux Comités que Robespierre vient de dénoncer. Robespierre s'indigne ; le décret d'impression n'en n'est pas moins rapporté.
" [...] Est-ce nous qui avons plongé dans les cachots les patriotes, & porté la terreur dans toutes les conditions ? Ce sont les monstres que nous avons accusés. Est-ce nous qui, oubliant les crimes de l'aristocratie & protégeant les traîtres, avons déclaré la guerre aux citoyens paisibles, érigé en crimes ou des préjugés incurables ou des choses indifférentes, pour trouver partout des coupables & rendre la révolution redoutable au peuple même ? Ce sont les monstres que nous avons accusés. Est-ce nous qui, recherchant des opinions anciennes, fruit de l'obsession des traîtres, avons promené le glaive sur la plus grande partie de la Convention nationale, & qui demandions dans les sociétés populaires la tête de six cents représentants du peuple ? Ce sont les monstres que nous avons accusés. [...]
Que les tyrans de l'Europe osent proscrire un représentant du peuple français, c'est sans doute l'excès de l'insolence ; mais que des Français qui se disent républicains travaillent à exécuter l'arrêt de mort prononcé par les tyrans, c'est l'excès du scandale & de l'opprobre ! Est-il vrai que l'on ait colporté des listes odieuses où l'on désignait pour victimes un certain nombre de membres de la Convention & qu'on prétendait être l'ouvrage du Comité de salut public & ensuite le mien ? Est-il vrai qu'on ait osé supposer des séances du Comité, des arrêtés rigoureux qui n'ont jamais existé, des arrestations non moins chimériques ? Est-il vrai qu'on ait cherché à persuader à un certain nombre de représentants irréprochables que leur perte était résolue ? à tous ceux qui, par quelque erreur, avaient payé un tribut inévitable à la fatalité des circonstances & à la faiblesse humaine, qu'ils étaient voués au sort des conjurés ? Est-il vrai que l'imposture ait été répandue avec tant d'art & d'audace, qu'un grand nombre de membres n'osaient plus habiter la nuit leur domicile ? Oui, les faits sont constants, & les preuves de ces deux manuvres sont au Comité de salut public. [...] Est-ce la mort des conjurés qu'on veut venger ? Si l'on nous accuse d'avoir dénoncé quelques traîtres, qu'on accuse donc la Convention qui les a accusés ; qu'on accuse la justice qui les a frappés ; qu'on accuse le peuple qui a applaudi à leur châtiment. Quel est celui qui attente à la représentation nationale, de celui qui poursuit ses ennemis, ou de celui qui les protège ? Et depuis quand la punition du crime épouvante-t-elle la vertu ?
Telle est cependant la base de ces projets de dictature & d'attentats contre la représentation nationale imputés d'abord au Comité de salut public en général. Par quelle fatalité cette grande accusation a-t-elle été transportée tout à coup sur la tête d'un seul de ses membres ? [...] Que d'autres aperçoivent le côté ridicule de ces inculpations, c'est à moi de n'en voir que l'atrocité. Vous rendrez au moins compte à l'opinion publique de votre affreuse persévérance à poursuivre le projet d'égorger tous les amis de la patrie, monstres qui cherchez à ravir l'estime de la Convention nationale, le prix le plus glorieux des travaux d'un mortel, que je n'ai ni usurpé ni surpris, mais que j'ai été forcé de conquérir ! Paraître un objet de terreur aux yeux de ce qu'on révère & de ce qu'on aime, c'est pour un homme sensible & probe le plus affreux des supplices ; le lui faire subir, c'est le plus grand des forfaits. [...]
Le cur flétri par l'expérience de tant de trahisons, je crois à la nécessité d'appeler surtout la probité de tous les sentiments généreux au secours de la République. Je sais que partout où on rencontre un homme de bien, en quelque lieu qu'il soit assis, il faut lui tendre la main, & le serrer contre son cur, je crois à des circonstances fatales dans la révolution, qui n'ont rien de commun avec les desseins criminels, je crois à la détestable influence de l'intrigue, & surtout à la puissance sinistre de la calomnie. [...] Les hommes pervers nous appellent des hommes de sang, parce que nous avons fait la guerre aux oppresseurs du monde. Nous serions donc humains, si nous étions réunis à leur ligue sacrilège pour égorger le peuple & pour perdre la patrie.
[...] Pour moi, j'aurais une répugnance extrême à me défendre personnellement devant vous contre la plus lâche de toutes les tyrannies, si vous n'étiez pas convaincus que vous êtes les véritables objets des attaques de tous les ennemis de la République. Eh ! que suis-je pour mériter leurs persécutions, si elles n'entraient dans le système général de leur conspiration contre la Convention nationale ? N'avez-vous pas remarqué que, pour vous isoler de la nation, ils ont publié à la face de l'univers que vous étiez des dictateurs régnant par la terreur, & désavoués par le vu tacite des Français ? [...] qu'un représentant du peuple qui sent la dignité de ce caractère sacré, qu'un citoyen français digne de ce nom puisse abaisser ses vux jusqu'aux grandeurs coupables & ridicules qu'il a contribué à foudroyer, qu'il se soumette à la dégradation civique pour descendre à l'infamie du trône, c'est ce qui ne paraîtra vraisemblable qu'à ces êtres pervers qui n'ont pas même le droit de croire à la vertu. Que dis-je, vertu ? C'est une passion naturelle, sans doute ; mais comment la connaîtraient-ils, ces âmes vénales, qui ne s'ouvrirent jamais qu'à des passions lâches & féroces : ces misérables intrigants, qui ne lièrent jamais le patriotisme à aucune idée morale, qui marchèrent dans la révolution à la suite de quelque personnage important & ambitieux, de je ne sais quel prince méprisé, comme jadis nos laquais sur les pas de leurs maîtres ? Mais elle existe, je vous en atteste, âmes sensibles & pures ; elle existe, cette passion tendre, impérieuse, irrésistible, tourment & délices des curs magnanimes, cette horreur profonde de la tyrannie, ce zèle compatissant pour les opprimés, cet amour sacré de la patrie, cet amour plus sublime & plus saint de l'humanité, sans lequel une grande révolution n'est qu'un crime éclatant qui détruit un autre crime. Elle existe, cette ambition généreuse de fonder sur la terre la première République du monde ; cet égoïsme des hommes non dégradés, qui trouve une volupté céleste dans le calme d'une conscience pure & dans le spectacle ravissant du bonheur public.Vous le sentez, en ce moment, qui brûle dans vos âmes ; je le sens dans la mienne. [...]
Ils m'appellent tyran. Si je l'étais, ils ramperaient à mes pieds, je les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de commettre tous les crimes, & ils seraient reconnaissants. Si je l'étais, les rois que nous avons vaincus, loin de me dénoncer (quel tendre intérêt ils prennent à notre liberté ! ) me prêteraient leur coupable appui ; je transigerais avec eux. Dans leur détresse, qu'attendent-ils, si ce n'est le secours d'une faction protégée par eux, qui leur vende la gloire & la liberté de notre pays ? On arrive à la tyrannie par le secours des fripons ; où courent ceux qui les combattent ? Au tombeau & à l'immortalité. Quel est le tyran qui me protège ? Quelle est la faction à qui j'appartiens ? C'est vous-mêmes. Quelle est cette faction qui, depuis le commencement de la révolution, a terrassé les factions, a fait disparaître tant de traîtres accrédités ? C'est vous, c'est le peuple, ce sont les principes. Voilà la faction à laquelle je suis voué, & contre laquelle tous les crimes sont ligués.
[...] Qui osera jamais servir la patrie, quand je suis obligé encore ici de répondre à de telles calomnies ? Ils citent comme la preuve d'un dessein ambitieux les effets les plus naturels du civisme & de la liberté ; l'influence morale des anciens athlètes de la révolution est aujourd'hui assimilée par eux à la tyrannie. [...] La vérité, sans doute, a sa puissance ; elle a sa colère, son despotisme ; elle a des accents touchants, terribles, qui retentissent avec force dans les curs purs, comme dans les consciences coupables, & qu'il n'est pas plus donné au mensonge d'imiter qu'à Salmonée d'imiter les foudres du ciel ; mais accusez-en la nature, accusez-en le peuple qui le sent & qui l'aime.
Il y a deux puissances sur la terre ; celle de la raison & celle de la tyrannie ; partout où l'une domine, l'autre en est bannie. Ceux qui dénoncent comme un crime la force morale de la raison cherchent donc à rappeler la tyrannie. [...] La République a triomphé, jamais ses défenseurs. Qui suis-je, moi qu'on accuse ? un esclave de la liberté, un martyr vivant de la République, la victime autant que l'ennemi du crime, Tous les fripons m'outragent ; les actions les plus indifférentes, les plus légitimes de la part des autres, sont des crimes pour moi. Un homme est calomnié dès qu'il me connaît. On pardonne à d'autres leurs forfaits ; on me fait un crime de mon zèle. Otez-moi ma conscience, je suis le plus malheureux de tous les hommes ; je ne jouis pas même des droits du citoyen : que dis-je ? il ne m'est pas même permis de remplir les devoirs d'un représentant du peuple.
[...] Je ne sais pas respecter les fripons : j'adopte bien moins encore cette maxime royale, qu'il est utile de les employer ; les armes de la liberté ne doivent être touchées que par des mains pures. Epurons la surveillance nationale, au lieu d'en pallier les vices. La vérité n'est un écueil que pour les gouvernements corrompus ; elle est l'appui du nôtre. [...]
Je puis donc répondre que les auteurs de ce plan de calomnies sont d'abord le duc d'York, M. Pitt, & tous les tyrans armés contre nous. Qui ensuite ? ... Ah ! je n'ose les nommer dans ce moment & dans ce lieu. Je ne puis me résoudre à déchirer entièrement le voile qui couvre ce profond mystère d'iniquités, mais ce que je puis affirmer positivement, c'est que, parmi les auteurs de cette trame, sont les agents de ce système de corruption & d'extravagance, le plus puissant de tous les moyens inventés par l'étranger pour perdre la République, sont les apôtres impurs de l'athéisme & de l'immoralité dont il est la base.
[...] Comment pourrais-je ou raconter ou deviner toutes les espèces d'impostures qui ont été clandestinement insinuées, soit dans la Convention nationale, soit ailleurs, pour me rendre odieux ou redoutable ? Je me bornerai à dire que, depuis plus de six semaines, la nature & la force de la calomnie, l'impuissance de faire le bien & d'arrêter le mal, m'a forcé à abandonner absolument mes fonctions de membre du Comité de salut public, & je jure qu'en cela même je n'ai consulté que ma raison & ma patrie. Je préfère ma qualité de représentant du peuple à celle de membre du Comité du salut public, & je mets ma qualité d'homme & de citoyen français avant tout.
[...] Quel ami de la patrie peut vouloir survivre au moment où il n'est plus permis de la servir & de défendre l'innocence opprimée ? Pourquoi demeurer dans un ordre de choses où l'intrigue triomphe éternellement de la vérité, où la justice est un mensonge, où les plus viles passions, où les craintes les plus ridicules occupent dans les curs la place des intérêts sacrés de l'humanité ? Comment supporter le supplice de voir cette horrible succession de traîtres, plus ou moins habiles à cacher leurs âmes hideuses sous le voile de la vertu, & même de l'amitié, mais qui tous laisseront à la postérité l'embarras de décider lequel des ennemis de mon pays fut le plus lâche & le plus atroce ? [...]
Laissez flotter un moment les rênes de la révolution, vous verrez le despotisme militaire s'en emparer, & le chef des factions renverser la représentation nationale avilie. Un siècle de guerre civile & de calamités désolera notre patrie, & nous périrons pour n'avoir pas voulu saisir un moment marqué dans l'histoire des hommes pour fonder la liberté ; nous livrons notre patrie à un siècle de calamités, & les malédictions du peuple s'attacheront à notre mémoire qui devait être chère au genre humain. [...]
Peuple, souviens-toi que si, dans la République, la justice ne règne pas avec un empire absolu, & si ce mot ne signifie pas l'amour de l'égalité & de la patrie, la liberté n'est qu'un vain nom. Peuple, toi que l'on craint, que l'on flatte & que l'on méprise ; toi, souverain reconnu qu'on traite toujours en esclave, souviens-toi que partout où la justice ne règne pas, ce sont les passions des magistrats, & que le peuple a changé de chaînes & non de destinées.
Souviens-toi qu'il existe dans ton sein une ligue de fripons qui lutte contre la vertu publique, qui a plus d'influence que toi-même sur tes propres affaires, qui te redoute & te flatte en masse, mais te proscrit en détail dans la personne de tous les bons citoyens.
Rappelle-toi que, loin de sacrifier cette poignée de fripons à ton bonheur, tes ennemis veulent te sacrifier à cette poignée de fripons, auteurs de tous nos maux, & seuls obstacles à la prospérité publique.
Sache que tout homme qui s'élèvera pour défendre la cause & la morale publique sera accablé d'avanies & proscrit par les fripons ; sache que tout ami de la liberté sera toujours placé entre un devoir & une calomnie ; que ceux qui ne pourront être accusés d'avoir trahi seront accusés d'ambition ; que l'influence de la probité & des principes sera comparée à la force de la tyrannie & à la violence des factions ; que ta confiance & ton estime seront des titres de proscription pour tous tes amis ; que les cris du patriotisme opprimé seront appelés des cris de sédition, & que, n'osant t'attaquer toi-même en masse, on te proscrira en détail dans la personne de tous les bons citoyens, jusqu'à ce que les ambitieux aient organisé leur tyrannie. [...] Ainsi donc, les scélérats nous imposent la loi de trahir le peuple, à peine d'être appelés dictateurs. Souscrirons-nous à cette loi ? Non : défendons le peuple, au risque d'en être estimés ; qu'ils courent à l'échafaud par la route du crime, & nous par celle de la vertu.
[...] Tels sont les principes. S'il est impossible de les réclamer sans passer pour un ambitieux, j'en conclurai que les principes sont proscrits, & que la tyrannie règne parmi nous, mais non que je doive le taire : car que peut-on objecter à un homme qui a raison, & qui sait mourir pour son pays ?
Je suis fait pour combattre le crime, non pour le gouverner. Le temps n'est point arrivé où les hommes de bien peuvent servir impunément la patrie ; les défenseurs de la liberté ne seront que des proscrits, tant que la horde des fripons dominera. "
Le soir, aux Jacobins, Robespierre obtient la parole pour relire son discours, alors que Billaud & Collot la demandaient aussi. A lissue de cette lecture saluée par les plus vifs applaudissements, Couthon réclame lexclusion de la Société de tous les députés qui, dans la journée, ont voté contre limpression. Billaud & Collot sont chassés des Jacobins sous les huées. Finalement, les Jacobins, après avoir poussé quelques cris de Vive la République !, se séparent contents deux-mêmes sans avoir rien décidé pour le lendemain, tandis que Fouché & les ennemis de Robespierre sagitent dans tous les sens pour entraîner dans leur conjuration, sous quelque prétexte que ce soit, autant de monde que possible : girondins, hébertistes, dantonistes, terroristes, trouillards, &c. ( Il n'est pas jusqu'aux 73 députés girondins incarcérés qu'ils ne soient allés caresser dans leur prison, alors qu'ils n'avaient cessé de réclamer leurs têtes. ) Ils arrêtent une tactique sans gloire mais sans danger : dire nimporte quoi pourvu que Robespierre ne puisse ni parler ni être entendu.
Pendant ce temps, Billaud & Collot, fous de rage, sont retournés au Comité de salut public. Là ils ont trouvé Saint-Just quils invectivent, quils accusent de dresser leur acte daccusation. Saint-Just ne bronche pas ; il promet de montrer son travail à ses collègues. Mais, à 5 heures du matin, il a disparu. A midi, il est à la Convention doù il fait porter ce mot à ses collègues : " Linjustice a fermé mon coeur, je vais louvrir à la Convention. " Ses collègues se précipitent. Il est midi, 9 thermidor.
27 JUILLET 1794 - 9 THERMIDOR AN II
A LA CONVENTION
A la Convention, Saint-Just commence le discours quil a préparé dans la nuit & qui, dénonçant la concentration du pouvoir entre les mains de quelques membres du Comité de salut public ( Billaud, Barère, Collot & Carnot, les autres étant en mission, Robespierre ne participant plus. ), navait dautre but que dappeler à lunion. Mais Tallien, au bout de trois phrases, lui coupe la parole, déclarant avec impudence quil nest lui-même daucune faction. Billaud-Varenne qui ignore tout du contenu du discours de Saint-Just, appuie Tallien, peint à la Convention les périls imaginaires qui planent sur elle. Lebas, ami de Saint-Just, indigné par les énormités quil entend, se précipite à la tribune, mais est étouffé avant davoir put dire un mot. Billaud continue ; il dénonce les officiers robespierristes de la garde nationale ; il reproche à Robespierre davoir pris ses distances davec le Comité, il laccuse de vouloir depuis longtemps entamer la Convention, il lui fait un crime davoir trop longtemps protégé Danton, & finit par déclarer que pas un représentant ne voudrait exister sous un tyran ! La Convention se soulève, approbatrice. Robespierre qui avait abordé cette journée toujours confiant dans la pureté de la Convention, paraît sous les cris de A bas le tyran ! Tallien reprend la parole pour affirmer que Robespierre dressait des listes de proscriptions. Il appuie ses mots en sortant le poignard dont il sest armé pour, dit-il, frapper le tyran, si la Convention neût été disposée à lui rendre la justice due aux scélérats. Lui aussi dénonce Hanriot & Lavalette ; il ajoute Dumas, président du tribunal révolutionnaire. Billaud ajoute Boulanger & Dufraisse à la liste. Avec les interventions de Batelier, Vadier, à nouveau Billaud, la discussion dérive alors sur le commandement de la garde nationale, discussion au cours de laquelle Barère lâche cette phrase, dans laquelle se ressent tout lorgueil des ex-collègues de Robespierre : " les réputations énormes & les hommes égaux ne peuvent subsister longtems en commun. " Mais Vadier ramène la discussion sur Robespierre. Bientôt se joignent à la curée Bourdon de lOise, Dumont, Cambon, Elie-Lacoste, Fréron, Collot dHerbois, pour ne citer queux. Robespierre lance : " quon menvoie à la mort ! " & demande à Collot qui préside : " De quel droit, président, soutiens-tu les assassins ? " Tumulte. Le président se couvre pour la deuxième fois. Il refuse la parole à Robespierre, en lui déclarant : " Tu ne lauras quà ton tour. " Accablé par le nombre, Robespierre ségosille. " Le sang de Danton tétouffe " lui aurait lancé Garnier ( de lAube ). Le débat séternise. Personne nose aller droit au but de cette mascarade. Cest Louchet, un député inconnu, qui entre dans lhistoire en tant que lâche : " Je demande le décret darrestation contre Robespierre. " La Convention nen croit pas ses oreilles ; elle se ressaisit & la motion est adoptée. Lozeau, de la Charente-Inférieure, arrache, lui, un décret daccusation. Augustin Robespierre sélance à la tribune : " Je demande aussi la mort, je veux mourir pour la liberté ? Je suis aussi coupable que mon frère ; jai voulu faire le bien de mon pays ; je veux aussi périr de la main du crime ! " Elie-Lacoste demande son arrestation. Un membre cri que la patrie & la liberté viennent de sortir de loppression ce à quoi Robespierre rétorque : " Oui, car les brigands triomphent ! " A son tour, Lebas, méprisant la terreur de ses voisins qui essayent de le retenir, se lève : " Je ne veux pas partager lopprobre de ce décret ! Je demande aussi larrestation. " Elie-Lacoste dénonce maintenant Couthon & Saint-Just comme formant un triumvirat avec Robespierre ; il demande aussi leur arrestation. La Convention vote le décret darrestation de toutes les personnes nommées. Après hésitation des huissiers, Robespierre, Robespierre jeune, Couthon, Saint-Just & Lebas sont arrêtés & conduits au Comité de sûreté générale. Il est autour de 16 heures 30.
L'INSURRECTION DE LA COMMUNE
A la nouvelle de l'arrestation de Robespierre & ses amis, Hanriot, qui évidemment, en tant que commandant général de la garde nationale de Paris, ne devait pas être l'ivrogne dont les thermidoriens nous ont laissé le tableau, donne les ordres que la Commune prendra de son côté, & se précipite avec une escorte au Comité de sûreté générale. Mais, comptant sur son autorité personnelle, il pénètre dans le bâtiment avec ses seuls aides de camp. Ils sont arrêtés à leur tour, sous les yeux des députés qui, de toute facçon, refusaient de les suivre.
Vers 18 heures, la Commune se met en état dinsurrection contre les députés corrompus & les ultra-terroristes ( non contre la Convention ). Ses membres font le serment de mourir à leur poste. Le tocsin sonne ; la générale bat ; les barrières sont fermées. Ordre est donné aux prisons de ne pas recevoir les députés arrêtés qui vont être transférés. Des commissaires & une adresse sont envoyés dans toutes les sections qui sont invitées à se réunir à l'Hôtel de ville. Partout le peuple se rassemble ; presque toutes les Sections ( 27 ) affirment leur fidélité à la Commune. ( Les sections ne protestèrent de leur fidélité à la Convention qu'après que tout espoir soit envolé, quand il ne restât plus rien d'autre à faire, alors que les ex-agents de la Terreur étaient les maîtres & persécutaient tous ceux qui ne faisaient pas allégeance. ) Mais la répression des hébertistes ou Cordeliers, en germinal, a jeté un froid dans les couches populaires, ainsi que le maximum des salaires chez les ouvriers. La masse du peuple ne bougera pas ; elle réalisera trop tard les enjeux du 9 thermidor.
La Commune nomme Giot commandant de la garde nationale, tandis que Coffinhal, entre 20 heures 30 & 21 heures, à la tête d'une force armée se précipite aux Tuileries & délivre Hanriot. Mais les députés ne sont plus là. Vers 19 heures, Robespierre jeune a été conduit à la prison de Saint-Lazare, puis à la Force, Couthon à la Bourbe, Lebas à la Conciergerie, Saint-Just aux Ecossais. Robespierre, lui, a été conduit à la prison du Luxembourg où le concierge refusa de le recevoir, malgré son insistance. ( Robespierre, de même que Couthon, voulait être jugé, & espérait bien être acquitté comme Marat, ce qui était fort probable. ) Il sera alors conduit à l'administration de police, quai des Orfèvres. Là, il sera reçu par les employés enthousiastes, aux cris de Vive Robespierre ! Mais, pour en revenir à Coffinhal, loin d'investir la Convention qui se trouve à deux pas, il retourne à la Commune qui elle aussi n'est qu'à quelques centaines de mètres de la Convention.
A la Convention, toute tremblante face à la mobilisation de la Commune, Collot d'Herbois déclare : " Voici l'instant de mourir à notre poste ! " A ce moment, elle est complètement désarmée & elle est la merci des troupes qui sont aux Tuileries. Elle ne peut compter que sur la puissance de son prestige. Elle annule cependant les ordres de la Commune, lance des mandats d'arrêt contre ses membres & ceux de l'administration de police ; elle met hors-la-loi les députés qui se serait soustraits à ses décrets. Elle fait arrêter Labretèche, commandant robespierriste de l'école de Mars dont les élèves se rallieront à elle. Elle charge Barras du commandement militaire, quoiqu'il n'ait pas encore de troupes. Des commissaires se rendent dans certaines Sections & obtiennent parfois leur ralliement en calomniant Robespierre.
De leur côté, les Jacobins qui à la nouvelle des événements se sont réunis, se mettent eux aussi en insurrection. ( Preuve qu'eux non plus ne s'insurgeaient pas contre la Convention : Brival qui avait voté l'arrestation des députés robespierristes est radié des Jacobins, mais aussitôt réintégré. ) Ils approuvent tous les actes de la Commune & envoient à leur tour des Commissaires rameuter les Sections.
Vers 21 heures, Augustin Robespierre qui a été délivré, arrive le premier à la Commune. Arrivent ensuite Saint-Just & Lebas. Informés de leur mise hors-la-loi, ils dépêchent de nouveaux commissaires à Robespierre. La première fois, il s'était opposé aux envoyés de la Commune qui voulaient l'emmener, en leur disant : " Laissez-moi paraître devant mes juges ! " Mais cette fois-ci, il cède. Il est un peu moins de 22 heures. Les députés réunis, Maximilien, Augustin & Saint-Just, écrivent à Couthon : " Tous les patriotes sont proscrits, le peuple entier est levé. Ce serait le trahir que de ne pas te rendre à la Maison commune, où nous sommes." Couthon qui jusque-là se refusait à rejoindre l'insurrection, accourt. Il arrive à 01 heure 30. Ainsi, Robespierre & ses amis, les soi-disant triumvirs, avaient tellement conspiré qu'ils furent les premiers surpris par l'insurrection spontanée de la Commune, surprise comme eux, & mirent des heures avant de la rejoindre.
Vers 22 heures, la Commune dispose de 2.000 hommes au moins ; ils sont massés sur la place de grève, devant l'Hôtel de ville. Ils attendent des ordres qui ne viendront pas. Mais que font les chefs ? Ils se congratulent. Ils discutent. Ils veulent légitimer leur action & rallier le peuple, les armées, &c. Ils sont à la fois sûr de leur vicoire & hostiles ( surtout Robespierre ) à l'idée d'outrager la Convention nationale comme à l'idée d'une dictature.
Dans les rues de Paris & autour de la Commune même, des émmissaires de la Convention proclament les derniers décrets. Des membres de la Commune se saisissent des premiers venus & les emmenent à l'Hôtel de ville. Fleuriot-Lescot a alors la mauvaise idée de faire part à l'assistance des fameux décrets selon lesquels tout partisan de l'insurrection, quelque soit son état, est hors-la-loi. C'est la débandade. Quant à ceux qui sont restés, sans consigne, travaillés par les espions de Barras, ils se dispersent, rentrent chez eux. ( Pour couronner le tout, vers minuit, une pluie torrentielle s'abat sur la ville & fait le vide.)
A 02 heures, les troupes de la Convention qui, venant de l'Ouest, ont progréssé en deux colones, une conduite par Barras, l'autre par Léonard Bourdon, arrivent sur la place de grève & dispersent les derniers défenseurs de la Commune. Un petit groupe, disposant du mot de passe, s'introduit à l'intérieur de l'Hôtel de ville, monte à l'étage où se trouve les députés. Un gendarme, du nom de Merda, pénètre dans la salle de l'Egalité & tire sur Robespierre, assis à une table ; la balle lui perfore la joue gauche & lui fracasse la mâchoire. Aussitôt les troupes de la Convention investissent lHôtel de ville. Tout est perdu. Lebas saisit un pistolet & se tire une balle dans la tête. Augustin Robespierre se jette par la fenêtre & se tue ou tout comme. Le porteur de Couthon ( paralysé des membres inférieurs ) reçoit une balle dans la jambe alors qu'il est dans les escaliers ; Couthon les dévale & se retrouve à moitié mort. Saint-Just, impassible, se laisse garrotter.
Le 10 thermidor, vers 18 heures, ils sont guillotinés. En deux jours, 92 exécutions... ce n'est qu'un début. Car le 9 thermidor ne met pas fin à la Terreur. Celle-ci perd seulement son caractère légal & change de camp ou de couleur.

Comment ces hommes qui surent galvaniser une Nation aux prises avec toute l'Europe & une partie de ses propres enfants, n'ont-ils pas su venir à bout d'une Assemblée ? Que le Peuple n'ait pas répondu en masse, cela n'explique ni l'immobilisme des troupes présentes suffisament nombreuses, ni le silence des intéressés, ni la facilité avec laquelle ceux-ci furent repris ! Comprenaient-ils & se résignèrent-ils au fait que, de toute façon, la force des choses appelait la bourgeoisie & ses crimes au pouvoir ? Peut-être !
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CONSEQUENCES DU 9 THERMIDOR
Sur le plan intérieur, inutile de dire quavec la disparition de Robespierre sen était fait de la révolution sociale. En accablant la mémoire de Robespierre de toutes les horreurs de la Terreur, dont il sétait fait notoirement ladversaire, les Thermidoriens qui les avaient pourtant commises, firent du robespierrisme, dans quelque domaine que ce soit, une accusation passible de mort. En cela ils furent relayés par la presse qui, pour complaire aux maîtres du jour, se soustraire à leur fureur ou libérer leur haine des progrès sociaux, déversa des torrents de boue sur la mémoire de Robespierre. Dès lors, les révolutionnaires égarés ne purent plus suivre la voie quils avaient condamné en le frappant, ce dont beaucoup se repentirent. Il fut donc également impossible de comprimer la contre-révolution bourgeoise & monarchiste qui put alors relever la tête, & la releva partout. Les prisons furent ouvertes & les suspects de la veille donnèrent libre cours à leur vengeance. Dans la rue, la jeunesse dorée de Fréron, anciennement Orateur du peuple, fit la loi & persécuta les Jacobins à coup de gourdins. A la Convention, Girondins & Dantonistes revinrent en force. Les Hébertistes, si révolutionnaires, ne firent pas un pli & disparurent pour se faire oublier ou se joignirent à la meute pour faire pardonner leurs crimes en en commettant de nouveaux. Aussi, les proscripteurs de Robespierre, à lexception des scélérats, furent proscrits à leur tour. Plus personne n'était donc là pour défendre la mémoire de Robespierre, pour rétablir la vérité sur son compte ; les anti-robespierristes réécrivirent l'histoire à leur manière ; plusieurs générations l'apprirent ainsi & consacrèrent les calomnies thermidoriennes en vérités historiques.
Quant au peuple, si une partie se rejouit de la chute de Robespierre, soit pour l'abolition du maximum qui la suivit, soit par pitié pour les suspects, il déchanta vite. Le temps des bourgeois n'est pas celui des sans-culottes. Bourgeois & aristocrates, le vent en poupe, retrouvaient leur arrogance, & la liberté des prix plongea le peuple dans la misère. Pour lui, sur tous les plans, la situation fut pire que sous le bon temps de Robespierre. Mais, privé de chefs charismatiques & visionnaires, sa force théoriquement invincible ne lui servit à rien lorsquen prairial An III il se leva pour réclamer des mesures sociales ; il fut aussitôt écrasé & les rares députés, les rescapés de la Montagne, dit les Crétois, qui avaient pris sa défense, furent arrêtés & condamnés à mort. Ils se poignardèrent plutôt que de périr sur l'échafaud.
De son côté, le gouvernement, la Convention thermidorienne, puis le Directoire, organe de la bourgeoisie, redoutant autant le peuple que l'aristocratie, étant donc politiquement sans appui, éleva fatalement l'armée ( alors républicaine ) en arbitre des destinées de l'Etat, conférant aux généraux l'ascendant que Robespierre redoutait tant, ouvrant ainsi la porte au Césarisme. Si l'on ne considère donc pas Napoléon comme un monarque, on peut dire que les monarchistes furent repoussés jusquen 1815 où ils ne durent leur victoire quà lintervention étrangère ( A leur retour ils se livrèrent à des massacres sous le nom de "terreur blanche" ). Mais, en fait, le nouvel ordre des choses était en place dès 1792. Louis XVI cédant le trône à Largent, l'aristocratie des riches remplaça l'aristocratie nobiliaire, & ce jusqu'à nos jours. Or, comme l'avait remarqué Robespierre, qu'importe la forme du gouvernement si les conditions du peuple restent inchangées, si l'Egalité en droits demeure une quête ? Pour sa part, il n'avait pas compris que ce qu'il nommait l'immoralité était la dévotion à Largent.
Sur le plan extérieur, la chute de Robespierre prolongea la guerre, car elle rouvrit les divisions & ranima les espoirs de lAngleterre qui, ayant vu en lui le maître dune France stabilisée, victorieuse, invincible & raisonnable, était prête à négocier. Or, il est notoire que lAngleterre était & fut derrière toutes les guerres suscitées à la France en ce temps-là, ces guerres qui firent 5 millions de morts.
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Voilà donc Robespierre, l'homme qu'il fallait abattre, précisément parce qu'il avait la tête sur les épaules. Voilà l'homme dont il faut encore étouffer la mémoire sous les plus monstrueuses calomnies pour que le peuple s'interdise de se lever & proscrive lui-même ses défenseurs.
Est-il donc si difficle de concevoir que Robespierre ait pu être un homme honnête & raisonnable, lui qui fut victime de tous les hommes sanguinaires & corrompus, lui dont tous les hommes honnêtes ont regrété ou partagé la chute ? N'est-il pas ridicule d'accuser encore Robespierre de tyrannie quand il est notoire qu'il ne fut jamais terrible que pour les tyrans de tous bords ? N'est-il pas étrange de l'inculper de tout & son inverse, de recevoir béatement & de ressasser continuellement les accusations de ses ennemis, sans jamais dire un mot de qui ils étaient eux & de ce qu'ils firent de si glorieux ? Sont-ce les crimes des robespierristes, des Saint-Just, des Couthon, de Lebas, des Robespierre jeune, &c., que l'on reproche à la Révolution, & par-là à Robespierre, ou ceux des Fouché, des Carrier, des Barras, des Collot d'Herbois, des Dumont, &c., en un mot de ses ennemis ? N'est-il donc pas pour le moins étonnant de retenir contre Robespierre les crimes de ses ennemis, & de garder le silence sur la conduite de ses amis ? Ce pourrait-il que ce soit seulement un hasard, un oubli ?
Si Robespierre était un tyran, pourquoi s'acharne-t-on plus sur lui que sur n'importe quel autre ? Serait-ce donc pour s'en convaincre à force de mensonges ? Accuser quelqu'un de tyrannie dispenserait-il de motiver une telle accusation ? Quels sont les faits précis derrière les mots vagues & perfides ? Qu'y a-t-il de plus absurde que de poursuivre, par ignorance, un homme qui a défendu, sans faiblir, les idées humanistes & démocratiques que l'on défend soi-même ? Que devait donc faire, dans cette tourmente, un homme honnête pour que la postérité le reconnaisse comme tel ? Qu'aurait-il dû faire pour sauver la République sans la noyer dans le sang, pour amener la paix sans favoriser la contre-révolution, pour servir le Peuple sans compromettre sa cause ? Voilà la question à laquelle les détracteurs de Robespierre se gardent bien de répondre.
Non ! ce n'est pas pour rien que Jean Jaurès a dit que, s'il l'avait fallu, il serait allé s'asseoir à ses côtés sur les bancs de la Montagne.
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