ROBESPIERRE
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Opinion sur les subsistances
Prononcé à la Convention le 2 décembre 1792
Parler aux représentans du peuple des moyens de pourvoir à sa subsistance, ce nest pas seulement leur parler du plus sacré de leurs devoirs, mais du plus précieux de leurs intérêts. Car, sans doute, ils se confondent avec lui.
Ce nest pas la cause des citoyens indigens que je veux plaider, mais celle des propriétaires & commerçans eux-mêmes.
Je me bornerai à rappeler des principes évidens, mais qui semblent oubliés. Je nindiquerai que des mesures simples qui ont déjà été proposées, car il sagit moins de créer de brillantes théories, que de revenir aux premières notions du bon sens.
Dans tout pays où la nature fournit avec prodigalité aux besoins des hommes, la disette ne peut être imputée quaux vices de ladministration ou des lois elles-mêmes ; les mauvaises lois & la mauvaise administration ont leur source dans les faux principes & dans les mauvaises moeurs.
Cest un fait généralement reconnu que le sol de la France produit beaucoup au-delà de ce qui est nécessaire pour nourrir ses habitans, & que la disette actuelle est une disette factice. La conséquence de ce fait & du principe que jai posé peut être fâcheuse, mais ce nest pas le moment de nous flatter. Citoyens, cest à vous quest réservée la gloire de faire triompher les vrais principes, & de donner au monde des lois justes. Vous nêtes point faits pour vous traîner servilement dans lornière des préjugés tyranniques, tracés par vos devanciers, ou plutôt vous commencez une nouvelle carrière où personne ne vous a devancés. Vous devez soumettre du moins à un examen sévère toutes les lois faites sous le despotisme royal, & sous les auspices de laristocratie nobiliaire, ecclésiastique ou bourgeoise ; & jusquici, vous nen avez point dautres. Lautorité la plus imposante quon nous cite, est celle dun ministre de Louis XVI, combattue par un autre ministre du même tyran. Jai vu naître la législation de lassemblée constituante sur le commerce des grains ; elle nétait que celle du tems qui lavait précédée ; elle na pas changé jusquà ce moment, parce que les intérêts & les préjugés qui en étaient la base, nont point changé. Jai vu, au tems de la même assemblée, les mêmes événemens qui se renouvellent à cette époque ; jai vu laristocratie accuser le peuple ; jai vu les intrigans hypocrites imputer leurs propres crimes aux défenseurs de la liberté quils nommaient agitateurs & anarchistes ; jai vu un ministre impudent dont il nétait pas permis de soupçonner la vertu, exiger les adorations de la France en la ruinant, & du sein de ces criminelles intrigues, la tyrannie sortir armée de la loi martiale, pour se baigner légalement dans le sang des citoyens affamés. Des millions au ministre, dont il était défendu de lui demander compte, des primes qui tournaient au profit de sang-sues du peuple, la liberté indéfinie du commerce ; & des baïonnettes pour calmer les alarmes ou pour opprimer la faim, telle fut la politique vantée des nos premiers législateurs.
Les primes peuvent être discutées ; la liberté du commerce est nécessaire jusquau point où la cupidité homicide commence à en abuser ; lusage des baïonnettes est une atrocité ; e système est essentiellement incomplet parce quil ne porte point sur le véritable principe.
Les erreurs où on est tombé à cet égard me paraissent venir de deux causes principales :
1° Les auteurs de la théorie nont considéré les denrées les plus nécessaires à la vie que comme une marchandise ordinaire, & nont mis aucune différence entre le commerce du bled, par exemple, & celui de lindigo ; ils ont plus disserté sur le commerce des grains, que sur la subsistance du peuple ; & faute davoir fait entrer cette donnée dans leurs calculs, ils ont fait une fausse application des principes évidens en général ;cest ce mélange de vrai & de faux qui a donné quelque chose de spécieux à un système erroné.
2° Il lont bien moins encore adapté aux circonstances orageuses que les révolutions amènent ; & leur vague théorie fût-elle bonne dans les tems ordinaires, ne trouverait aucune application aux mesures instantanées, que les momens de crise peuvent exiger de nous. Ils ont compté pour beaucoup les profits des négocians ou des propriétaires, & la vie des hommes à-peu-près pour rien. Eh pourquoi ! cétaient des grands, les ministres, les riches qui écrivaient, qui gouvernaient ; si çeût été le peuple, il est probable que ce système aurait reçu quelques modifications !
Le bon sens, par exemple, indique cette vérité, que les denrées qui ne tiennent pas aux besoins de la vie, peuvent être abandonnées aux spéculations les plus illimitées du commerçant ; la disette momentanée qui peut se faire sentir est toujours un inconvénient supportable ; & il suffit quen général la liberté indéfinie de ce négoce tourne au plus grand profit de létat & des individus ; mais la vie des hommes ne peut être soumise aux mêmes chances. Il nest pas nécessaire que je puisse acheter de brillantes étoffes ; mais il faut que je sois assez riche pour acheter du pain, pour moi & pour mes enfans.le négociant peut bien garder, dans ses magasins, les marchandises que le luxe & la vanité convoitent jusquà ce quil trouve le moment de les vendre au plus haut prix possible ;mais nul homme na le droit dentasser des monceaux de bled, à côté de son semblable qui meurt de faim.
Quel est le premier objet de la société ? cest de maintenir les droits imprescriptibles de lhomme. Quel est le premier de ces droits ? celui dexister.
La première loi sociale est donc celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens dexister ; toutes les autres sont subordonnées à celle-là ; la propriété na été instituée ou garantie que pour la cimenter ; cest pour vivre dabord que lon a des propriétés. Il nest pas vrai que la propriété puisse jamais être en opposition avec la subsistance des hommes.
Les alimens nécessaires à lhomme sont aussi sacrés que la vie elle-même. Tout ce qui est indispensable pour la conserver est une propriété commune à la société entière. Il ny a que lexcédent qui soit une propriété individuelle, & qui soit abandonné à lindustrie des commerçans. Toute spéculation mercantile que je fais aux dépens de la vie de mon semblable nest point un trafic, cest un brigandage & un fratricide.
Daprès ce principe, quel est le problême à résoudre en matière de législation sur les subsistances ? le voici : assurer à tous les membres de la société la jouissance de la portion des fruits de la terre qui est nécessaire à leur existence ; aux propriétaires ou aux cultivateurs le prix de leur insdutrie, & livrer le superflu à la liberté du commerce.
Je défie le plus scrupuleux défenseur de la propriété de contester ces principes, à moins de déclarer ouvertement quil entend par ce mot le droit de dépouiller & dassassiner ses semblables. Comment donc a-t-on pu prétendre que toute espèce de gêne, ou plutôt que toute règle sur la vente du bled était une atteinte à la propriété, & déguiser ce système barbare sous le nom spécieux de la liberté du commerce ? Les auteurs de ce système ne saperçoivent-ils pas quils sont nécessairement en contradiction avec eux-mêmes ?
Pourquoi êtes-vous forcés dapprouver la prohibition de lexportation des grains à létranger toutes les fois que labondance nest point assurée dans lintérieur ? Vous fixez vous-mêmes le prix du pain, fixez-vous celui des épices, ou des brillantes productions de lInde ? Quelle est la cause de toutes ces exceptions, si ce nest lévidence même des principes que je viens de développer ? Que dis-je ? le gouvernement assujettit quelquefois le commerce même des objets de luxe à des modifications que la saine politique avoue ; pourquoi celui qui intéresse la subsistance du peuple en serait-il nécessairement affranchi ?
Sans doute si tous les hommes étaient justes & vertueux ; si jamais la cupidité nétait tentée de dévorer la substance du peuple ; si dociles à la voix de la raison & de la nature, tous les riches se regardaient comme les économes de la société, ou comme les frères du pauvre, on pourrait ne reconnaître dautre loi que la liberté la plus illimitée ; mais sil est vrai que lavarice peut spéculer sur la misère, & la tyrannie elle-même sur le désespoir du peuple ; sil est vrai que toutes les passions déclarent la guerre à lhumanité souffrante, pourquoi les lois ne réprimeraient-elle pas ces abus ? Pourquoi narrêteraient-elles pas la main homicide du monopoleur, comme celle de lassassin ordinaire ? pourquoi ne soccuperaient-elles pas de lexistence du peuple, après sêtre si long-tems occupées des jouissances des grands,& de la puissance des despotes ?
Or, quels sont les moyens de réprimer ces abus ? On prétend quils sont impraticables ; je soutiens quils sont aussi simples quinfaillibles ; on prétend quils offrent un problême insoluble, même au génie ; je soutiens quils ne présentent au moins aucune difficulté au bon sens & à la bonne foi ; je soutiens quils ne blessent ni lintérêt du commerce, ni les droits de la propriété.
Que la circulation dans toute létendue de la république soit protégée ; mais que lon prenne les précautions nécessaires pour que la circulation ait lieu. Cest précisément du défaut de circulation que je me plains. Car le fléau du peuple, la source de la disette, ce sont les obstacles mis à la circulation, sous le prétexte d la rendre illimitée. La subsistance publique circule-t-elle, lorsque des spéculateurs avides la retiennent entassée dans leurs greniers ? Circule-t-elle, lorsquelle est accumulée dans les mains dun petit nombre de millionnaires qui lenlèvent au commerce, pour la rendre plus précieuse & plus rare ; qui calculent froidement combien de familles doivent périr avant que la denrée ait atteint le tems fixé par leur atroce avarice ? Circule-t-elle, lorsquelle ne fait que traverser les contrées qui lont produite, aux yeux des citoyens indigens qui éprouvent le supplice de Tantale, pour aller sengloutir dans le gouffre inconnu de quelque entrepreneur de la disette publique ? Circule-t-elle, lorsquà côté des plus abondantes récoltés le citoyen nécessiteux languit, faute de pouvoir donner une pièce dor, ou un morceau de papier assez précieux pour en obtenir une parcelle ?
La circulation est celle qui met la denrée de première nécessité à la portée de tous les hommes, & qui porte dans les chaumières labondance & la vie. Le sang circule-t-il, lorsquil est engorgé dans le cerveau ou dans la poitrine ? Il circule, lorsquil coule librement dans tous le corps ; les subsistances sont le sang du peuple, & leur libre circulation nest pas moins nécessaire à la santé du corps social, que celle du sang à la vie du corps humain. Favorisez donc la libre circulation des grains, en empêchant tous les engorgemens funestes. Quel est le moyen de remplir cet objet ? Or à la cupidité lintérêt & la facilité de les opérer. Or, trois causes les favorisent, le secret, la liberté sans frein, & la certitude de limpunité.
Le secret, lorsque chacun peut cacher la quantité de subsistances publiques dont il prive la société entière ; lorsquil peut frauduleusement les faire disparaître & les transporter, soit dans les pays étrangers, soit dans les magasins de lintérieur. Or, deux moyens simples sont proposés : le premier est de prendre les précautions nécessaires pour constater la quantité de grain quà produite chaque contrée, & celle que chaque propriétaire ou cultivateur a récoltée. Le second consiste à forcer les marchands de grains à les vendre au marché, & à défendre tout transport des achats durant la nuit. Ce nest ni la possibilité, ni lutilité de ces précautions quil faut prouver ; car ni lune ni lautre nest contestée. Est-ce la légitimité ? Mais comment pourrait-on regarder comme une atteinte à la propriété des règles de police générale, commandées par lintérêt de la société ? Eh ! quel est le bon citoyen qui peut se plaindre dêtre obligé dagir avec loyauté & au grand jour ? A qui les ténèbres sont-elles nécessaires si ce nest aux accapareurs & aux frippons ? Dailleurs, ne vousai-je pas prouvé que la société avait le droit de réclamer la portion qui est nécessaire à la subsistance des citoyens ? Que dis-je ? cest le plus sacré des devoirs. Comment donc les lois nécessaires pour en assurer lexercice seraient-elles injustes ?
Jai dit que les autres causes des opérations désastreuses du monopole, étaient la liberté indéfinie & limpunité. Quel moyen plus sûr dencourager la cupidité & de la dégager de toute espèce de frein, que de poser en principe que la loi na pas même le droit de la surveiller, de lui imposer les plus légères entraves ? Que la seule règle qui lui soit prescrite cest le pouvoir de tout oser impunément ? Que dis-je ? Tel est le degré de perfection auquel cette théorie a été portée, quil est presquétabli que les accapareurs sont impeccables ; que les monopoleurs sont les bienfaits de lhumanité ; que, dans les querelles qui sélèvent entreux & le peuple, cest le peuple qui a toujours tort. Ou bien le crime du monopole est impossible, ou il est réel ; si cest une chimère, comment est-il arrivé que de tout tems on ait cru à cette chimère ? Pourquoi avons-nous éprouvé ses ravages dès les premiers tems de notre révolution ? Pourquoi des rapports non-suspects, & des faits incontestables, nous dénoncent-ils ses coupables manoeuvres ? Sil est réel, par quel étrange privilège obtient-il seul le droit dêtre protégé ? Quelles bornes les vampires impitoyables qui spéculeraient sur la misère publique, mettraient-ils à leurs attentats, si, à toute espèce de réclamation, on opposait sans cesse des baïonnettes & lordre absolu de croire à la pureté & à la bienfaisance de tous les accapareurs ? La liberté indéfinie nest autre chose que lexcuse, la sauvegarde & la cause de cet abus. Comment pourrait-elle en être le remède ? De quoi se plaint-on ? précisément des maux qua produits le système actuel, ou du moins des maux quil na pas pu prévenir ? & quel remède nous propose-t-on ? Le système actuel. Je vous dénonce les assassins du peuple, & vous répondez : laissez les faire. Dans ce système, tout est contre la société ; tout est en faveur des marchands de grains.
Cest ici, législateurs, que toute votre sagesse & toute votre circonspection son nécessaires. Un tel sujet est toujours délicat à traiter ; il est dangereux de redoubler les allarmes du peuple,& de paraître même autoriser son mécontentement. Il est plus dangereux encore de taire la vérité, & de se dissimuler les principes. Mais, si vous voulez les suivre, tous les inconvéniens disparaissent : les principes seuls peuvent tarir la source du mal.
Je sais bien que quand on examine les circonstances de telle émeute particulière, excitée par la disette réelle ou factice des blés, on reconnaît quelquefois linfluence dune cause étrangère. Lambition & lintrigue ont besoin de susciter des troubles : quelquefois, ce sont ces mêmes hommes qui excitent le peuple, pour trouver le prétexte de légorger, & pour rendre la liberté même terrible, aux yeux des hommes faibles & égoïstes. Mais il nen est pas moins vrai que le peuple est naturellement droit & paisible ; il est toujours guidé par une intention pure ; les malveillans ne peuvent le remuer, sils ne lui présentent un motif puissant & légitime à ses yeux. Ils profitent de son mécontentement plus quils ne le font naître ; & quand ils le portent à des démarchent inconsidérées, par le prétexte des subsistances, ce nest que parce quil est disposé à recevoir ses impressions, par loppression & par la misère. Jamais un peuple heureux ne fut un peuple turbulent. Quiconque connaît les hommes, quiconque connaît sur-tout le peuple français, sait quil nest pas au pouvoir dun insensé ou dun mauvais citoyen, de le soulever sans aucune raison, contre les lois quil aime, encore moins contre les mandataires quil a choisis, & contre la liberté quil a conquise. Cest à ses représentans à lui témoigner la confiance quil leur donne lui-même, & de déconcerter la malveillance aristocratique, en soulageant ses besoins, & en calmant ses alarmes.
Les alarmes même des citoyens doivent être respectées. Comment les calmer, si vous restez dans linaction ? Les mesures même quon propose, ne fussent-elles pas aussi nécessaires que nous le pensons, il suffit quil les désire, il suffit quelles prouvent à ses yeux votre attachement à ses intérêts, pour vous déterminer à les adopter. Jai déjà indiqué quelle était la nature & lesprit de ces lois, je me contenterai ici de demander la priorité pour les projets de décrets qui proposent des précautions contre le monopole, en me réservant de proposer des modifications, si elle est adoptée. Jai déjà prouvé que ces mesures & les principes sur lesquels elles sont fondées, étaient nécessaires au peuple. Je vais prouver quelles sont utiles aux riches & à tous les propriétaires.
Je ne leur ôte aucun profit honnête, aucune propriété légitime ; je ne leur ôte que le droit dattenter à celle dautrui ; je ne détruis point le commerce, mais le brigandage du monopoleur ; je ne les condamner quà la peine de laisser vivre leur semblables. Or, rien, sans doute, ne peut leur être plus avantageux ; le plus grand service que le législateur puisse rendre aux hommes, cest de les forcer à être honnêtes gens. Le plus grand intérêt de lhomme nest pas damasser des trésors, & la pus douce propriété nest point de dévorer la subsistance de cent familles infortunées. Le plaisir de soulager ses semblables, & la gloire de servir sa patrie, valent bien ce déplorable avantage. A quoi peut servir aux spéculateurs les plus avides, la liberté indéfinie de leur odieux trafic ? à être, ou opprimés, ou oppresseurs. Cette dernière destinée, sur-tout, est affreuse. Riches, égoïstes, sachez prévoir & prévenir davance les résultats terribles de la lutte de lorgueil & des passions lâches contre la justice & contre lhumanité. Que lexemple des nobles & des roix vous instruise. Apprenez à goûter les charmes de légalité & les délices de la vertu ; ou du moins contentez-vous des avantages que la fortune vous donne, & laissez au peuple, du pain, du travail & des moeurs. Cest en vain que les ennemis de la liberté sagitent pour déchirer le sein de leur patrie ; ils narrêteront pas plus le cours de la raison humaine, que celui du soleil ; la lâcheté ne triomphera point du courage ; cest au génie de lintrigue à fuir devant le génie de la liberté. & vous, législateurs, souvenez-vous, que vous nêtes point les représentans dune caste privilégiées, mais ceux du peuple français, noubliez pas que la source de lordre, cest la justice ; que leplus sûr garant de la tranquillité publique, cest le bonheur des citoyens, & que les longues convulsions qui déchirent les Etats ne sont que le combat des préjugés contre les principes, de légoïsme contre lintérêt général ; de lorgueil & des passions des hommes puissans, contre les droits & contre les besoins des faibles.
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