La construction du Sacré-Coeur

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LA CONSTRUCTION DU SACRÉ-CŒUR : UN SYMBOLE ANTI-RÉPUBLICAIN


C'est dans un contexte politique bien particulier que fut élaboré, entre 1870 et 1872, le projet de la basilique du Sacré-Cœur : l'Église, très hostile à la République qui venait de naître, voulait un édifice symbolisant le pouvoir de la religion catholique sur toute la société.

En retraçant ce contexte, nous commençons ici le récit de la construction du Sacré-Cœur de Montmartre. Il y avait sur la Butte, le 16 octobre 1919, neuf cardinaux, douze archevêques, 98 évêques, le légat du pape, des centaines de prêtres, de religieux et de religieuses, des milliers de fidèles, pour la consécration solennelle de la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre. C'était le point d'orgue d'une histoire qui durait depuis près de cinquante ans, pleine de bruit et de fureurs, et qui illustrait parfaitement l'un des problèmes politiques majeurs de cette époque : la question des rapports entre l'Église et la République.
On a souvent affirmé que le projet d'une basilique à Paris dédiée au Sacré Cœur de Jésus avait été formé pour "expier" l'insurrection de la Commune. Ce n'est pas exact. Le "vœu" qui marque la naissance du projet date en effet de décembre 1870, et la Commune n'a éclaté que le 18 mars 1871, à Montmartre.
Mais cela n'enlève rien à la signification politique de l'édifice : ceux qui l'ont conçu voulaient proclamer par ce symbole spectaculaire, en même temps que leur hostilité à la République, leur volonté de soumettre la société française et l'Etat à la religion catholique. Le choix du site de Montmartre, dominant Paris, était significatif.
Voilà pourquoi cet édifice a suscité, et suscite encore, tant de polémiques - même si, au fil des ans, les positions de l'Eglise ont évolué.

Le pape se déclare " prisonnier "
Le projet du Sacré-Cœur est né en même temps que la IIIe République. Pour bien comprendre, il faut se rappeler le contexte de l'époque.
1870 : Napoléon III est renversé. Ayant déclaré la guerre à la Prusse en juillet 1870, il a été vaincu et fait prisonnier dès le 2 septembre. Le 4 septembre, dans Paris assiégé par l'armée prussienne, la République est proclamée. Après un hiver épouvantable, le gouvernement provisoire capitulera devant la Prusse en janvier.
Février 1871 : une Assemblée Nationale est élue. Elle est composée majoritairement de députés royalistes, issus des campagnes. Mais ceux-ci ne sont pas d'accord sur le choix du prétendant. Les " légitimistes " sont partisans du comte de Chambord, descendant de Charles X, et les " orléanistes " du comte de Paris, héritier de Louis-Philippe. Faute de s'entendre, ils se résignent au maintien ( provisoire, pensent-ils ) du régime républicain sous la présidence de Thiers.
La hiérarchie catholique, dans son immense majorité, est royaliste. Elle ne s'était ralliée à Napoléon III qu'à contrecœur. Elle souhaite le renversement de la République. Elle remet en cause les libertés acquises au long du siècle dans le domaine politique et dans celui des mœurs.
De leur côté, évidemment, les républicains sont majoritairement hostiles à l'Église.
Le pape, c'est Pie IX, porté au trône pontifical en 1846 et qui mourra en 1878. On a du mal aujourd'hui à imaginer de quelle façon catégorique il condamnait toute idée de liberté de conscience et de laïcité de l'État.
En 1864, dans le Syllabus ou Catalogue des principales erreurs modernes, il condamnait comme absolument fausses les idées selon lesquelles " tout homme est libre d'embrasser et de suivre la religion qu'il croit vraie ", ou " il n'est plus utile que la religion catholique soit considérée comme l'unique religion d'État à l'exclusion de tous les autres cultes ". A condamner également, ceux qui prétendent que " l'Église n'a pas le droit d'employer la force ", ou qui veulent que "les rois et les princes soient exempts de la juridiction de l'Église ", ou que " l'Église soit séparée de l'État et l'État de l'Église ", etc.
Pie IX par ailleurs s'accrochait à son pouvoir de monarque absolu sur ses États. Les États pontificaux couvraient une grande partie de l'Italie, mais leur existence était contestée. En 1848, les républicains italiens conduits par Garibaldi et Mazzini avaient pris le pouvoir à Rome. Des troupes françaises, envoyées par le futur Napoléon III, avaient rétabli Pie IX sur son trône en 1849. En 1867 à nouveau, l'armée française était venue au secours du pape. Mais en 1870, Napoléon III retire ses troupes d'Italie car il en a besoin pour la guerre contre la Prusse. Aussitôt l'armée du royaume d'Italie, qui était en cours d'unification, occupe Rome, et annexe les États du pape.
Pie IX refuse de s'incliner, bien qu'on lui ait garanti sa souveraineté sur le territoire du Vatican et la non-immixtion de l'État italien dans les affaires de l'Église. Contraint de ne plus sortir du Vatican, il se déclare prisonnier.
Les catholiques français se mobilisent pour le soutenir, et parmi eux, au premier rang, les promoteurs de la basilique du Sacré-Cœur. Ce thème du pape " prisonnier " reviendra comme un leitmotiv dans leurs proclamations.

Deux bourgeois parisiens très pieux
C'est une famille de riches bourgeois parisiens qui est à l'origine du projet.
Alexandre Legentil et Hubert Rohault de Fleury ont épousé les deux filles de Charles Marcotte, qui avait été haut fonctionnaire sous Louis-Philippe ( directeur des Eaux et Forêts ) et qui s'était reconverti dans la finance.
Alexandre Legentil ( 1821-1889 ) est le fils d'un gros négociant en tissus, créateur d'un des premiers grands magasins, le Petit Saint-Thomas, et qui a été député sous Louis-Philippe et pair de France. Alexandre a repris les affaires de son père. Il est traducteur et auteur d'ouvrages d'économie, et membre de la Société d'encouragement pour l'industrie nationale. Mais surtout, c'est un homme très pieux. Il s'est engagé dans la Société de Saint-Vincent-de-Paul, association de bienfaisance. Dans sa vieillesse, il fera cadeau de son château de St Ouen aux Oblats de St François de Sales, et il écrira des ouvrages de piété.
Hubert Rohault de Fleury ( 1828-1910 ) vit de ses rentes. Son grand-père, polytechnicien, inspecteur général des bâtiments sous Louis-Philippe, et son père, polytechnicien également, architecte, ont amassé assez d'argent pour qu'Hubert n'ait pas d'autre souci que de gérer tranquillement sa fortune. Il consacre la plus grande partie de son temps à la religion : il assiste tous les matins à la messe avec son épouse, lit des vies de saints, et est très actif lui aussi dans la Société de Saint-Vincent-de-Paul. La construction de la basilique du Sacré-Cœur occupera les quarante dernières années de sa vie.
Depuis longtemps, cette famille est inquiète de la progression des idées nouvelles. Elle voit l'immoralité partout. Elle se demande comment faire pour ramener la France (la France, pas seulement les Français) dans le giron de l'Église sainte et unique.

Sous l'aile de Monseigneur Pie
Dès le début du siège de Paris, Legentil et Rohault de Fleury, avec leurs épouses, leurs enfants, leur beau-père et leur beau-frère, ont fui la capitale. Ils ne connaîtront pas l'affreux hiver 70-71 dans Paris assiégé. Ils se sont réfugiés à Poitiers, sous l'aile de l'évêque du lieu, Monseigneur Pie, un des prélats français les plus influents, chef de file du courant " ultramontain ", c'est-à-dire favorable à une soumission totale de l'Église de France à l'autorité du pape.
C'est là que l'idée mûrit. Pour ces gens, aucun doute : si la France a été si rapidement vaincue, c'est en punition de ses péchés. Il faut bâtir un édifice qui proclame qu'elle se repent et qu'elle retourne sous l'autorité de sa mère l'Église.
Avec l'appui de Mgr Pie, ils envoient de nombreux courriers pour faire connaître leur idée. Vingt-cinq évêques au moins, et des supérieurs d'ordres religieux, sont contactés. Les jésuites et les dominicains se rallient au projet et s'en font les propagandistes.
En décembre 1870, Legentil et Rohault rédigent leur " vœu " pour la construction d'une basilique dédiée au Sacré-Cœur. Cette première version du vœu, très longue, évoque les " péchés " de la France, citant comme exemples : l'insuffisance de l'aide apportée au pape pour la défense de ses États, les crucifix " arrachés " des écoles, l'érection à Paris d'une statue de Voltaire, les " horribles blasphèmes " qu'on entend partout et que l'autorité tolère... Elle parle aussi de la guerre, des " exactions et rapines " des troupes prussiennes " commandées par le chef de l'hérésie protestante " (le roi de Prusse).

La dévotion au Sacré Cœur et les royalistes

Le culte du Sacré Cœur est né en 1672 des effusions mystiques d'une religieuse de Paray-le-Monial (Saône-et-Loire), Marguerite-Marie Alacoque : Jésus, raconta-t-elle, lui était apparu et leurs cœurs avaient fusionné. La dévotion au Cœur de Jésus, avec son aspect spectaculaire et sentimental, se répandit assez vite, surtout dans les campagnes.Durant la Révolution, les paysans bretons et vendéens révoltés contre la République (les chouans) choisirent le Sacré-Cœur comme emblème, cousant sur leurs drapeaux et sur leurs vêtements l'image d'un cœur surmonté d'une croix. Ce culte prit alors une signification politique contre-révolutionnaire. On raconta qu'avant d'être guillotiné Louis XVI avait "consacré" la France au Sacré Cœur.La dévotion au Sacré Cœur fut un peu délaissé à l'époque romantique, où se développèrent quelques tentatives de construction d'un christianisme social acceptant les valeurs démocratiques. (On vit notamment, lors de la révolution de 1848, nombre de curés bénir les "arbres de la liberté".) Mais ces tentatives ne durèrent pas ; l'Eglise catholique, au milieu du dix-neuvième siècle, s'enferma à nouveau dans une attitude réactionnaire, qui coïncida avec une nouvelle extension de la dévotion au Sacré Cœur.Paray-le-Monial reste un important lieu de pèlerinage, mais est aujourd'hui davantage fréquenté par le courant "charismatique" de l'Eglise (courant qui met en avant la piété) que par l'extrême-droite catholique.

En janvier 1871, le texte, un peu raccourci, est envoyé dans toute la France et à Rome. Presque tous les correspondants, à quelque tendance de l'Église qu'ils appartiennent, donnent leur accord. Le plus réticent est Mgr Darboy, archevêque de Paris. Mais Mgr Darboy sera fusillé comme otage en mai 1871 par la Commune, durant la "semaine sanglante".
Le pape accorde sa bénédiction mais demande qu'on retire les allusions au roi de Prusse.
À ce moment, aucun site n'est encore choisi pour la future basilique. Le nom de Montmartre n'a pas encore été prononcé.
Là-dessus éclate la Commune. Le 18 mars 1871, Montmartre puis tous les quartiers ouvriers de Paris se révoltent contre le gouvernement de Thiers. C'est la guerre civile.
Le 16 mai 1871, l'Assemblée Nationale, installée à Versailles, vote une résolution ordonnant des prières publiques "pour supplier Dieu d'apaiser nos discordes civiles". Thiers et son armée répondent aussitôt à leur manière au souhait de l'Assemblée : la " semaine sanglante ", du 22 au 28 mai, fera taire les voix discordantes, au prix de 30 000 morts.
Le projet de basilique, mis de côté durant les deux mois de la Commune, est relancé sitôt après l'écrasement de celle-ci. En juillet, le nouvel archevêque de Paris, Mgr Guibert, reçoit Legentil et quelques-uns de ses amis. Legentil raconte l'entrevue : " L'archevêque a été très bon et a l'air très vénérable, mais bien vieux, bien cassé. Mgr Jeancard ( un de ses adjoints ) était là, qui roupillait un peu pendant les allocutions de son chef de file. Il n'est pas jeune non plus et je ne vois pas sans frayeur ce pauvre diocèse de Paris tomber dans de si vieilles mains."

La version définitive du "vœu"
Mais les inquiétudes de Legentil se dissiperont vite : jusqu'à sa mort en 1886, Mgr Guibert sera le plus actif des partisans de la basilique.
Le 18 janvier 1872, l'archevêque accorde son soutien officiel à l'Œuvre du Vœu national qui vient de se former. Des personnalités catholiques de premier plan font partie du comité directeur. Le plus remarqué est le général de Charette, petit-neveu du plus célèbre des chefs chouans qui luttèrent contre la Révolution. M. de Charette, figure marquante du parti royaliste, a commandé les soldats français engagés dans l'armée de Pie IX ; à la tête de ses " zouaves pontificaux ", il est revenu en France en 1870 se battre contre les Prussiens, puis contre les communards.
La version définitive du "vœu" est rédigée sous la direction de Mgr Guibert :
" En présence des malheurs qui désolent la France et des malheurs plus grands peut-être qui la menacent encore, en présence des attentats sacrilèges commis à Rome contre les droits de l'Église et du Saint Siège (...), nous nous humilions devant Dieu et reconnaissons que nous avons été coupables et justement châtiés. Et pour faire amende honorable de nos péchés et obtenir de l'infinie miséricorde du Sacré Cœur de Notre Seigneur Jésus-Christ le pardon de nos fautes, ainsi que les secours extraordinaires qui peuvent seuls délivrer le Souverain Pontife de sa captivité et faire cesser les malheurs de la France, nous promettons de contribuer à l'érection à Paris d'un sanctuaire dédié au Sacré Cœur de Jésus." ( le texte de ce vœu est inscrit à l'intérieur de la basilique, à gauche en entrant.)

Le choix du site de Montmartre
Le 31 juillet une lettre de Rome approuve l'Œuvre. Une souscription nationale est lancée.
Où construire le sanctuaire ? Les membres du comité sont divisés. L'un propose le Trocadéro. Un autre Belleville. Legentil suggère qu'on démolisse l'Opéra de Paris (dont la construction, commencée en 1862, n'est pas achevée) pour le remplacer par la basilique. A ses yeux, l'Opéra symbolise l'immoralité de la société du Second Empire. Il souhaite, écrit-il, " que ce scandaleux monument d'extravagance, d'indécence et de mauvais goût soit détruit et que ses riches matériaux et son bel emplacement servent à la fondation projetée ".
Mgr Guibert tranchera en faveur de Montmartre. Plusieurs raisons à cela. D'abord Montmartre est un site sacré très ancien. Là, selon la légende, aurait été tué Saint Denis, premier évêque de Paris. Durant tout le Moyen Âge et jusqu'au XVIIe siècle, un pèlerinage solennel reliait chaque année la basilique de St-Denis à l'abbaye de Montmartre, au sommet de la Butte. Et puis l'emplacement, dominant Paris, permettra à la basilique du Sacré-Cœur d'être visible de toute la ville. Accessoirement, l'archevêque n'est pas fâché de répondre par ce sanctuaire à l'insurrection de la Commune, sur le lieu même où elle a éclaté, à Montmartre.
Le 16 octobre 1872, Mgr Guibert préside d'ailleurs le premier pèlerinage à Montmartre depuis la Révolution de 1789. Les pèlerins se rendent à une chapelle en bois qui vient d'être édifiée sur l'emplacement de l'ancienne abbaye, rasée en 1792 pendant la Révolution. Mgr Guibert n'a pas choisi par hasard la date du 16 octobre : c'est le jour anniversaire de l'exécution de la reine Marie-Antoinette. Et justement la rue où a été construite cette petite chapelle se nomme rue Marie-Antoinette. Coïncidence ?....
Mgr Guibert rencontre peu après Thiers, président de la République, et Jules Simon, ministre des Cultes, qui se montrent prudents mais promettent de l'aider.

Le gouvernement de l'Ordre moral
Le 28 mai 1873, un autre pèlerinage rassemble 20 000 fidèles à Chartres autour de Mgr Pie. En tête, 140 députés portant des cierges. Mgr Pie, dans son discours, évoque le projet du Sacré-Cœur. Il explique que la régénération de la France exige qu'on oppose les droits de Dieu aux droits de l'Homme. " L'heure approche, dit-il, en laquelle Jésus-Christ rentrera non seulement dans les intelligences et les cœurs des hommes, mais dans les institutions, dans les sociétés et dans la vie publique des peuples."
Trois jours avant, Thiers a été renversé par la majorité de droite de l'Assemblée qui le jugeait trop républicain. Le nouveau président, Mac Mahon, royaliste, forme ce qu'on appellera " le gouvernement de l'Ordre moral ". On attend de lui qu'il rétablisse le roi sur son trône. Tous les vents semblent favorables aux partisans de la " réaction catholique ", ainsi qu'ils se nomment eux-mêmes. Mais l'avenir déjouera leurs pronostics, et l'histoire du Sacré-Cœur en sera l'illustration.
Une loi sera votée en 1873 par l'Assemblée Nationale pour permettre à l'archevêché d'acquérir les terrains. La première pierre sera posée en 1875. L'intérieur de la nef sera inauguré en 1891, le campanile ( clocher ) ne sera terminé qu'en 1912. Il faudra même attendre 1923 pour l'achèvement de la décoration intérieure. Et tout au long de ces années, de formidables et incessantes polémiques accompagneront les travaux.

Noël Monier

Notes
  Charles Rohault
, le père d'Hubert, a été un des pionniers des constructions métalliques. Il est l'auteur notamment des serres et du pavillon de minéralogie du Jardin des Plantes. Il a établi des plans pour l'Opéra de Paris, mais son projet a été refusé au profit de celui de Charles Garnier. - retour au texte

  Cette rue s'appellera rue Antoinette à partir de 1879. Actuellement, rue Yvonne Le Tac.- retour au texte

 


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