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Le trajet de Tadjourah à Ankober

La route de Tajourah au Choa était, si les témoignages des voyageurs sont véridiques, une des plus terribles du monde. Rimbaud mit quatre mois à arriver à Ankober, " par des routes horribles rappelant l'horreur présumée des pays lunaires ", dit-il, sans jamais rencontrer le moindre abri ou la moindre source. Tout ce qu'avaient les caravaniers pour étancher leur soif était l'eau emportée de Tajourah et elle n'était guère agréable à boire. Qu'on imagine des peaux de chèvres puantes, enduites à l'intérieur comme à l'extérieur de graisse rance, remplie d'une eau pas trop pure, même au départ, et ballottée à dos de chameau pendant des jours et des nuits, par la chaleur tropicale. Cette boisson était mesurée, goutte à goutte, comme si elle eût été un cocktail des plus précieux, mais nul barman américain n'a jamais inventé d'apéritif avec un goût plus rare; c'était une liqueur épaisse, d'un jaune livide, qui coulait lentement, un mélange de poils de chèvre et de graisse rance.

La route s'étirait éternellement, elle escaladait et dégringolait les pentes abruptes, se frayant un chemin à travers les blocs énormes de lave noire, ou de lave couleur de peau d'éléphant.

Ils furent harcelés pendant le jour et ils furent harcelés pendant la nuit par des hordes de sauvages qui se montraient de temps en temps sur les hauteurs environnantes et ils furent obligés de tirer sur eux pour les faire fuir. La route, sur la plus grande partie de son trajet, traversait le territoire des Danakils, de toutes les tribus de la région la plus redoutable. Tous les voyageurs revenant d'Abyssinie affirment que l'on trouve parmi eux les sauvages les plus affreux, les plus perfides et les plus brutaux de l'univers. Leur terre stérile ne leur assurait même pas le nécessaire.

Aussi voyaient-ils avec colère l'arrivée d'étrangers dans leur pays. La meilleure preuve que l'un d'eux pouvait donner de ses droits au respect et à l'honneur c'était d'avoir massacré un étranger qui aurait pu leur disputer le peu de nourrîture que produisait le pays. Le meurtre, d'ailleurs, était chez eux une occupation digne d'admiration, et nul Danakil n'était considéré comme suffisamment sérieux pour les responsabilités du mariage s'il ne pouvait se vanter d'au moins un assassinat, et faire parade des organes sexuels de sa victime, qui se portaient comme un ornement autour du cou. Et puisque chaque nouveau meurtre rapportait de nouveaux ornements, le massacre d'un hôte endormi ajoutait le même éclat à la réputation du brave que la mort d'un ennemi vaincu sur le champ de bataille.

A l'appel de leur chef, au son des tambours ou des lances frappant les boucliers, signal qu'un ennemi avait été aperçu dans leur territoire, un cri de guerre diabolique se faisait entendre pour le rassemblement de la tribu. A cet appel chaque homme s'élançait de sa case et se précipitait avec une promptitude sauvage et une agilité de panthère, pour attaquer l'ennemi. 

Aux yeux des Européens ils étaient presque invisibles, car leur couleur était du même ton gris et sale que la lave. Ils bondissaient de derrière leur abri de roc, rapides comme des lézards, courbés en deux pour éviter de se profiler contre la blancheur du ciel. Ils apparaissaient soudain, avec un silence et une invisibilité mystérieux, comme s'ils surgissaient du sol, évoqués par une puissance magique, de l'endroit même que l'on fixait des yeux et que l'on eût juré vide. Ils remplissaient de terreur tous ceux qui venaient à leur rencontre. Telle est encore aujourd'hui leur réputation de cruauté et de sauvagerie, que les Danakils inspirent l'épouvante parmi les autres peuples de l'Abyssinie.

La route continuait à monter dans toute son horreur pour arriver enfin au lac Assal, ce lac salé qui a rempli d'étonnement tous les voyageurs comme Johnston, Harris et Rochet d'Héricourt. Ce lac faisait partie, jadis, de la mer, et ces eaux mortes et stagnantes s'étendent en un bassin immense, autour duquel se dresse une chaîne ininterrompue de montagnes volcaniques, s'élevant à pic du niveau du lac et formant un entonnoir géant. 

Par cet entonnoir le soleil aspire l'humidité depuis des siècles, laissant un dépôt de sel sur les bords du lac, et ce sel entoure les eaux vertes d'une frange d'un blanc bleuâtre, d'une largeur d'un kilomètre, suffisamment résistante pour une caravane entière. Une autre bande bleuâtre s'élève jusqu'à une hauteur de 50 pieds contre le flanc de la montagne, et montre combien le niveau du lac est tombé au cours des siècles. Le lac Assal est, paraît-il, le spectacle le plus lugubre et le plus impressionnant de l'Abyssinie, et plus horrible à midi qu'à toute autre heure de la journée; alors sous le ciel chauffé à blanc, la mer morte semble s'engourdir davantage et devenir plus stagnante, cette mer, prisonnière éternelle, se solidifiant lentement et inexorablement.

A mesure que la caravane s'avançait le long des rives du lac, une odeur fétide s'exhalait des eaux croupies et l'air lourd n'était nullement rafraîchi par le vent brûlant qui soulevait une nuée de sable embrasé, de sorte que l'on eût cru marcher dans le feu.

C'était aux rives de ce lac que l'Abyssinie s'était toujours approvisionnée de sel, mais en 1886 une compagnie française s'était formée pour l'exploiter commercialement. Rimbaud, cependant, doutait du succès de l'entreprise , et estimait que la vente du sel ne couvrirait pas les frais. Il y avait en premier lieu la difficulté de découvrir le véritable propriétaire du territoire revendiqué par les sultans de Tajourah, et de Lohaitu, par le chef de la tribu des Debné et ensuite par Ménélik lui-même, à qui ses sujets amenaient annuellement quelques milliers de chameaux chargés de sel. Il aurait été quasi impossible d'arriver à un accord avec tous ces gens qui ne s'entendaient pas entre eux. Il y aurait ensuite le problème de recruter la main-d'oeuvre, les frais en seraient élevés, tous les travailleurs devant être importés, parce que les Danakils ne travaillaient pas, et qu'il serait nécessaire d'entretenir une troupe armée pour protéger tous les travaux.

La caravane, après avoir fait presque tout le tour du lac, le quitta enfin et la route continua à serpenter entre les blocs de lave et de basalte. Ils passèrent tout près de la caverne mystérieuse qui selon une croyance locale était reliée à la côte par un chemin souterrain qui aboutissait à Ghubbet Khareb, à six milles de là. Les vampires et les revenants seuls manquaient pour compléter l'horreur de l'endroit, où l'on pouvait se croire aux derniers confins du monde habitable. Après cela il y eut 23 étapes jusqu'à Hérer, à travers le pays les plus affreux de l'Afrique, dit Rimbaud. De Hérer il ne restait plus que huit ou dix jours de marche pour arriver à l'Hawache, frontière du royaume de Ménélik, où l'on trouvait enfin une sécurité relative. La route se mit alors à descendre par les pentes douces pour arriver à la vallée à travers laquelle serpentait la rivière. Ici il n 'y avait plus de lave stérile; la végétation devenait luxuriante et tropicale. L' oeil se reposait avec délices sur les tamaris touffus, sur de grands arbres, et dans les sous-bois de la forêt vierge on devinait des oiseaux sauvages et du gibier en profusion. Malheureusement la rivière ne put leur servir de route car l'Hawache est une rigole tortueuse inapte à la navigation, parce qu'elle est obstruée à chaque pas par les arbres et les rochers. Rimbaud fut obligé de la traverser à plusieurs endroits et il n'y avait point de ponts; De son temps il n'existait que deux ponts dans tout le Choa, que Ménélik avait fait construire pour le passage des troupes, c'étaient de simples passerelles en troncs d'arbres mais néanmoins remarquables pour le pays. Pour transborder les marchandises, il dut faire bâcler des radeaux, et les chameaux furent remorqués à la nage, soutenus par des peaux gonflées d'air. Tout cela demanda du temps et retarda encore davantage le progrès de la caravane, Rimbaud, cependant, était tellement fait aux délais de toute sorte qu'il ne s'en rendait même plus compte.

Enfin, après un voyage rempli de souffrances, qui avait duré quatre mois, il arriva à Ankober le 6 février 1887.

ENID STARKIE - Rimbaud en Abyssinie - 1938

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