L'apiponcture, une pratique peu connue
Une rencontre avec le médecin Federico Grosso
L'apiponcture, une pratique peu connue

Journal Suisse d’Apiculture Juin 1993 page 198

Vimodrone, une grosse agglomération aux portes de Milan; des métros, des périphériques, un trafic intense, des avions, des immeubles serrés les uns contre les autres, un parc de la taille d'un mouchoir, quelques jardins comparables à des timbres-poste, des entreprises à n'en plus finir, de chaque type et de chaque spécialité, personne ne s'arrête pour flâner, les passants sont toujours pressés. Des magasins adaptés à cette démesure, pleins de tous les biens de consommation. Tout ce qui peut se trouver dans une cité moderne, projetée vers le futur et située dans l'une des zones les plus densément peuplées et industrialisées de l'Italie.
Dans ce lieu où chaque rythme de la vie traditionnelle a été bouleversé, vit et travaille le docteur Federico Grosso qui soigne ses patients, notamment avec l'apithérapie, en collaboration avec le chevalier Elio Galli, apiculteur émérite de l'endroit.
Notre revue suit depuis longtemps le docteur Grosso dans la pratique de sa profession et dans le cadre de ses études qui ont déjà soulevé un grand intérêt.
En collaboration avec quelques apiculteurs de cette région, nous sommes allés dans son cabinet où le médecin a répondu amicalement aux questions que nous publions, pensant qu'elles peuvent intéresser les lecteurs.

En tant que bon médecin, possédant une formation scientifique « classique », comment avez-vous remarqué l'efficacité de l'apithérapie ?

Je me suis rallié à l'apithérapie et à l'apiponcture, ce qui m'a permis d'en découvrir l'efficacité relative, grâce à mon amour inné des abeilles et de leur monde merveilleux. Cet intérêt m'a fait rencontrer, par hasard, un maître et expert en apiculture, le chevalier Elio Galli, de Vimodrone, qui m'a dès lors familiarisé avec le monde fascinant de ces insectes, m'en faisant découvrir ses secrets.
C'est justement le chevalier Galli qui me rendit un jour très perplexe et sollicita ma curiosité, quand dans son rucher, je le vis prendre une abeille et piquer l'épaule d'un homme atteint d'une évidente périarthrite scapulohumérale. Je n'approuvai absolument pas cette thérapie effectuée en pleine campagne, sur des bases empiriques, et je conseillai à mon ami Galli de ne pas chercher de problèmes. Lui, me parla alors d'une quantité de personnes qu'il avait déjà piquées en obtenant de bons résultats, et également de cette « médecine alternative » qu'il avait apprise de son père, et perfectionnée en discutant avec des moines et des frères de différents couvents. Je savais qu'en France l'apiponcture était pratiquée, mais je restais sceptique, ma culture médicale «classique» m'empêchant d'approfondir cette question: quoiqu'il en soit, peu de jours plus tard, je voulus approfondir mes connaissances sur ce sujet et je recherchai une bibliographie traitant de cette question. En Italie, il n'existait absolument aucune publication qui parlât d'apiponcture.
Le professeur Graziella Bolchi Serini, de l'Institut d'entomologie agraire de l'Université de Milan, m'aida dans cette recherche, en me révélant l'existence d'une quantité énorme d'études et de publications médicales sur ce sujet, ainsi que d'une revue internationale, Apiacta, imprimée à Bucarest, qui publiait ces recherches et ces résultats.
Je passai trois jours dans la bibliothèque de l'institut, et grâce à l'attention de la bibliothécaire, Madame Tardio, j'eus à disposition ce que je cherchais.
Ce fut un éclair, et pourquoi pas un défi: pourquoi ne pas prouver ces théories? Avec le chevalier Galli (dont le rôle est primordial), je tentai de vérifier si ce que j'avais lu pouvait être obtenu grâce au venin d'abeille. Après cinq années, je peux affirmer que c'est vrai (du moins les patients le disent): je me suis convaincu que cette médecine alternative a ses applications et sa validité.

Concluez-vous à l'efficacité de l'apiponcture au-delà de la médecine classique traditionnelle ?


Il y a exactement cinq ans je vous aurais répondu par un non sec. Aujourd'hui, je dois répondre par l'affirmative à la lumière des résultats favorables que j'ai constaté. Je ne veux pas affirmer non plus que j'ai abandonné, en tant que médecin, la thérapie classique, mais je veux dire que souvent on obtient avec l'apiponcture des niveaux d'efficacité supérieurs. Je ne vois donc pas pourquoi je négligerais cette médecine alternative dans les cas où une telle cure est indiquée.
Dans le numéro XIX de la revue internationale Apiacta de 1984, deux médecins français, F. Forestier et M. Palmer, publièrent leur expérience de 1600 cas de patients soignés au venin d'abeille: atteints d'épicondylite (mal du tennis) et de périarthrite scapulo-humérale, ces patients n'avaient ressenti aucune amélioration, même lors d'injection de cortisone, alors que l'efficacité atteinte par l'apiponcture avoisinait les 80% des cas. Pendant ces années de travail, j'ai pu constater personnellement une telle efficacité.

Avez-vous trouvé de la collaboration dans le milieu médical, ou de l'intérêt pour cette thérapie méconnue de la médecine classique italienne?

Votre question met le doigt sur une plaie. Je dois dire que je n'ai trouvé de grande collaboration, de l'intérêt, des échanges profitables d'idées et des contacts constructifs qu'avec les médecins français, allemands et anglais qui s'occupent depuis des années de ce sujet tant au niveau hospitalier qu'ambulatoire ou à l'échelon de la recherche. Après avoir lu la bibliographie mondiale, il était indispensable que je noue des contacts avec eux avant de pouvoir lancer, en Italie, l'apiponcture. Par ailleurs, il n'existait en Italie, il y a cinq ans (à ce qu'il me semble il n'en existe toujours pas aujourd'hui), aucun médecin qui pratiquât cette thérapie et avec lequel j'aurais pu échanger des expériences de travail (un médecin de Rome et un autre de Cuneo s'intéressèrent à ce sujet, ils vinrent pour apprendre la technique, mais disparurent par la suite).
Je n'ai trouvé ni intérêt ni collaboration en Italie, mais beaucoup de curiosité; il faut noter par ailleurs, que nous méconnaissons et sous exploitons l'apiponcture de la même manière que nous le faisions pour l'acuponcture il y a trente ou quarante ans, quand cette médecine alternative chinoise était regardée avec soupçon et critiquée. Aujourd'hui l'acuponcture est une science officielle et elle est pratiquée dans nombre d'hôpitaux. Je souhaite un développement analogue à l'apiponcture. Je me souviens de l'incrédulité et de l'embarras de l'assessorat régional à la santé, ainsi que des longs vides téléphoniques avec le Ministère de la santé quand je demandais les renseignements pour obtenir une éventuelle autorisation de pratiquer cette thérapie.

En Italie quel est le développement de l'apiponcture dans le milieu médical ?

Dans le monde de la médecine italienne, l'apiponcture n'a aucun développement parce qu'elle n'est pas pratiquée et n'est pas encore reconnue officiellement. Pratiquement, elle n'existe pas. Il faut alors penser qu'en Union soviétique (regardez Apiacta numéro XIV, 1979, page 14) le « Conseil médical scientifique » du Ministère de la santé a approuvé, depuis de nombreuses années, et a rendu publiques les instructions pour l'application du venin d'abeille, et qu'il l'a indiqué pour certaines maladies et contre-indiqué pour d'autres.
Je pense quoi qu'il en soit que, de la même manière que la physique du passé niait la métaphysique alors que l'on admet que la physique actuelle est la métaphysique niée hier, ainsi l'apithérapie trouvera également demain son utilité et un créneau respectable dans l'univers de la médecine officielle. Il reste encore un vaste domaine à découvrir qui sera l'utilisation combinée des techniques d'acuponcture et d'apiponcture; c'est-à-dire exploiter au mieux le venin d'abeille et son action chimique en l'injectant sur les points des «canaux d'énergie», le long des «méridiens».

Avez-vous trouvé une tradition populaire en Italie qui se rapporterait à ce type de thérapie ?

Je dirai oui, parce que mon valeureux collaborateur le chevalier Elio Galli personnifie justement cette tradition populaire, ayant appris du Père Angelo les notions fondamentales pour l'application de la piqûre de l'abeille (bien que ce soit empiriquement) dans certaines maladies. Il me semble ensuite que ce type de soins était connu et pratiqué dans divers monastères et par quelques apiculteurs qui avaient observés comment la piqûre de cet hyménoptère apportait un soulagement aux personnes qui souffraient de maladies rhumatismales (il est en effet difficile de trouver un apiculteur qui souffre de douleurs rhumatismales). Je ne crois pas qu'il existe de publications en rapport: un vieux manuel Ulrico Hoepli de 1925 écrit par G. Canestrini, L'Apiculture, ne laisse pas de place pour cette thérapie. Il faudrait fouiner dans les archives et les bibliothèques des monastères dispersés en Italie pour découvrir si quelque moine se serait assigné la tâche de transcrire cette tradition populaire.

Comment se fait-il que dans un grand nombre de pays européens (particulièrement de l'Est européen) et extra-européens l'apiponcture se soit ainsi développée à un niveau médical scientifique?

Je pense que la raison principale est d'origine culturelle: ne pas refuser a priori ce que la nature offre et continuer à approfondir les expériences de ceux qui nous ont précédés dans cette étude. Par ailleurs, la médecine naturelle est beaucoup plus pratiquée à l'étranger que chez nous en Italie. Selon moi, la confiance dans la capacité curative de la nature a poussé un grand nombre de médecins européens dans l'étude du venin d'abeille, et a ainsi permis la découverte de sa composition et la formulation des théories qui clarifient son mécanisme d'action.
En Italie nous croyons davantage en la synthèse chimique qu'en la pharmacologie naturelle, même si un -rand nombre des médicaments utilisés sont d'origine naturelle: il suffit de penser à la digitale, principal médicament pour le traitement des cardiopathies, ou à certains médicaments antitumoraux très récents. J'espère qu'en nous rapprochant de la nature (que nous avons trop piétinée) nous pourrons bénéficier des bienfaits qu'elle nous offre et parmi ceux-ci du venin d'abeille: à l'étranger, depuis des années déjà, ils croient au sérieux de cette cure et des résultats enviables ont été obtenus.

Comment choisissez-vous les abeilles et quel type d'abeille utilisez-vous ?

Les abeilles que nous possédons sont les «blondes», c'est-à-dire l'apis mellifera ligustica, répandue dans toute l'Italie. De la famille, c'est-à-dire de l'essaim que nous avons dans le cabinet médical, nous utilisons pour l'apiponcture les abeilles gardiennes.
Nous savons que l'abeille naît reine en conformité aux nécessités et à l'économie de l'essaim; au contraire, le faux bourdon (mâle) naît d'un oeuf non fécondé de la reine; outre des deux castes nous avons ensuite la caste des travailleuses qui naissent de la fécondation de l'oeuf de la reine, par un spermatozoïde qui provient de la spermathèque, remplie de sperme au cours des accouplements survenus pendant le vol nuptial royal.
Si l'on admet que la vie moyenne d'une abeille ouvrière est de trente à trente-cinq jours en été (de la naissance à la mort), il faut préciser que pendant les deux ou trois premières semaines de vie elle reste «à la maison », c'est-à-dire que ses fonctions sont celles d'une abeille gardienne prévue pour la défense de la ruche: solidairement à l'intérieur de leur demeure, elle montent la garde pour les cas de nécessité, quand elles sont dérangées (ce que nous faisons quand nous les capturons continuellement pour l'apiponcture, nous les retrouvons de ce fait toujours plus nombreuses à l'entrée de la ruche).
Au cours de la seconde moitié de leur vie, les abeilles ouvrières deviennent des butineuses, et parmi celles-ci 2% deviennent des exploratrices (elles volent à la recherche de fleurs puis retournent à la ruche et en indiquent la localisation par une danse circulaire, ou une danse de la queue, tout en offrant un échantillon du nectar récolté).
Ainsi, pour de multiples raisons, nous utilisons des abeilles gardiennes pour piquer les patients: en premier lieu ce sont des abeilles jeunes, abondamment pourvues en venin; elles ne transportent ni nectar, ni pollen, ni propolis, ni eau qui manqueraient à l'essaim; nous les avons de plus à portée « de doigts » en différents endroits sur la planche d'envol; enfin elles forment une main-d'oeuvre non encore « spécialisée », facilement remplaçable par les 1500 à 2000 oeufs que la reine dépose quotidiennement dans les cellules, du printemps à l'automne.

Quelles maladies peuvent être traitées ?

Les patients que nous avons traités (plus de 800 fiches cliniques) en cinq ans étaient atteints de maladies du système nerveux périphérique (radiculites, névrites, névralgies), des articulations (arthroses, arthrites, spondylites), de rhumatismes (lombalgies, R.A.), céphalées, asthme bronchique, dermatites eczémateuses et psoriasiques (parallèlement à l'administration de propolis par la bouche). Nous avons vu disparaître des kystes articulaires (ganglions tendineux), et un effet sédatif et relaxant nous a été rapporté (des patients ont cessé de prendre des anxiolytiques parce qu'ils n'étaient plus nécessaires).
Dans de nombreux cas un état de bien-être général a été induit et des asthénies sexuelles ont disparus. Nous avons obtenu de bons résultats pour les pollinoses (allergie au pollen), comme l'a également signalé le médecin russe B.N. Orlov.
Nous n'avons par contre enregistré aucun résultat bénéfique dans les cas de vitiligos (cirrhose hépatique).
Il me semble maintenant très intéressant, pour le soutien des propriétés thérapeutiques du venin d'abeille, de se reporter au décret du Ministère de la santé russe concernant ce sujet.
« Selon les instructions approuvées par le Conseil médical scientifique du Ministère de la santé de l'URSS, le venin d'abeille peut être utilisé uniquement sous contrôle médical, pour le traitement des maladies suivantes: - maladies rhumatismales (polyarthrites, myopathies, cardiopathies rhumatismales); - polyarthrites infectieuses non spécifiques; spondylarthroses non déformantes; maladies du système nerveux périphérique (radiculites lombosacrées, inflammation des nerfs sciatiques, fémorales ou faciales, névralgies intercostales, polynévrites, etc.); ulcérations trophiques et plaies torpides; maladies vasculaires chirurgicales (thrombophlébites sans suppuration, endartérites, infections artériosclérotiques des vases des artères); infiltrations inflammatoires (sans suppuration); asthme bronchique; hémicrânies (migraine, céphalée); maladies hypertoniques au premier et deuxième stade; iritis et irido-cyclites (réaction inflammatoire de l'iris et du corps ciliaire); - syndrome de Ménière (vertige auriculaire). Le venin d'abeille a, entre autres, ces contre-indications: - allergie au venin d'abeille;
- maladies infectieuses;
- tuberculose;
- maladies psychiques,
- maladies du foie et du pancréas, à un stade aigu; - maladies des reins, si accompagnées d'hématurie; - affections de la corticosurrénale, surtout pour la maladie d'Addison; - septicémie et maladie septicémique aiguë;
- déficience cardio-vasculaire;
- maladies du système nerveux central; - état de dépérissement organique;
- maladies du sang et du système hématopoïétique avec tendance à l'hémorragie.
L'automédication avec piqûre d'abeille ou préparations contenant du venin d'abeille est interdite, parce que dangereuse. »

Sur quelle base s'appuie l'apiponcture et pourquoi est-elle applicable avec succès ?

Je dirais que l'apiponcture a des bases solides et sérieuses, surtout scientifiques. Elle est efficace parce que le venin d'abeille est un médicament et, comme tel, doit être manié avec beaucoup de prudence et de circonspection. Sa composition et son mécanisme d'action, qui s'explique à différents niveaux de l'organisme, assurent les brillants résultats rapportés par la littérature médicale mondiale.
Nous essayerons par la suite d'éclaircir de manière exhaustive le comment et le pourquoi de telles propriétés.

Pouvez-vous raconter l'histoire de l'apiponcture, en illustrant ses méthodes d'application, le mécanisme d'action et les résultats ? Quel est l'avenir de cette thérapie médicale alternative ?

Il ne fait aucun doute que la médecine classique soit une médecine expérimentale, tournée vers l'étude des causes et des causes concomitantes d'un phénomène, c'est-à-dire qu'elle soit la « science du pourquoi ». Il est certain que, depuis Hippocrate et jusqu'à nos jours, une myriade de pourquoi aient obtenus une réponse adaptée. Déjà chez Aristote, dont la philosophie bannit toute forme d'innéité, la connaissance naît de l'expérience de la représentation sensible. L'erreur, dit-il, naît de la fausse élaboration des données. Le philosophe stagirite distingue l'intelligence (capacité de recueillir les premiers principes) de la science (capacité de dériver, à partir des premiers principes, les conséquences nécessaires) et de la sagesse (synthèse de l'intelligence et/ou de la science). Non sans raison, dans l'Ethique à Nicomaque, , Aristote compare le médecin au mathématicien, auquel il manque l'expérience de la représentation sensible.
La médecine est donc une science expérimentale, mais malheureusement au seuil du XX' siècle il y a encore des maladies dont la présence laisse la médecine malheureusement perplexe: le «pourquoi» n'a pas trouvé de réponse. Voilà alors la médecine alternative ou parallèle qui, avec l'apiponcture, la pranothérapie, la magnétothérapie, l'acuponcture, intègre ou renforce (elle ne s'oppose pas) la médecine classique, apportant des résultats souvent surprenants. Peut-être que le « pourquoi » ne trouve pas de réponse convaincante, mais c'est le résultat positif qui compte. S'agit-il uniquement d'un effet psychologique ou placebo? Je répondrai non. Quoi qu'il en soit, si une telle cure est capable de susciter des émotions positives chez le malade et de mobiliser les énergies profondes de sa totalité psychophysique en direction de la guérison, alors la médecine alternative me semble la bienvenue.
Encore aujourd'hui, en Italie, elle apparaît malheureusement comme un ennemi plus qu'un allié. L'apiponcture est vue avec une défiance et une incrédulité que seuls les résultats de son application sauront effacer: on passera alors de la «sorcellerie» au «miracle».
Au contraire, en France, en Allemagne, en Autriche, en Espagne, en Yougoslavie, en Russie et dans tous les pays de l'Est, en Chine, au Japon et en Amérique, une telle thérapie est très répandue. Déjà pendant les premières années du XXe siècle, le D' Boinet (directeur hospitalier et docteur à la Faculté de médecine) et M. Lautal (apiculteur) tenaient des ruches et pratiquaient l'apiponcture dans les deux principaux hôpitaux de Marseille (Hôtel-Dieu et Conception). Dans quelques pays de l'Est (Russie, Roumanie, Bulgarie, Pologne), sont répartis quelques hospitaliers qui utilisent le venin d'abeille; une telle pratique est encore impensable chez nous. Les consentements et les confirmations nous proviennent justement de l'étranger. Pendant plus de douze ans, 1276 patients soviétiques atteints de polyarthrites ont été soignés avec des résultats surprenants auprès du service d'apithérapie de l'hôpital de Gorki.
Aux Etats-Unis, un groupe de médecins a fondé l'Association nationale d'apithérapie, se jumelant ensuite avec la Fondation Warren contre l'arthrite. Ils sont également en train d'expérimenter les effets de l'apithérapie pour le traitement des brûlures, des blessures chirurgicales, des douleurs postopératoires; ils ont découvert son action antivirale et des études sont en cours dans le domaine de l'oncologie
Pendant le congrès mondial de Rio de Janeiro de l'année passée, environ cinquante communications scientifiques furent présentées: les Chinois et les chercheurs d'URSS, de Roumanie, de Yougoslavie et de Pologne restent à l'avant-garde.
En donnant pour acquises ses propriétés antirhumatismales, deux chercheurs américains ont présenté une expérimentation intéressante concernant l'action stimulante du venin d'abeille sur le système neurohormonal. Le Chinois Li Zhondpu a parlé de l'utilisation du venin d'abeille pour lutter contre les asthénies sexuelles, alors que quelques chercheurs brésiliens ont présenté les résultats d'une étude expérimentale (sur des animaux de laboratoire) concernant son action radioprotectrice.
L'apiponcture est le traitement médical de quelques maladies grâce aux piqûres provoquées d'abeilles.
Elle fait partie d'une discipline appelée apithérapie, qui consiste au traitement des maladies par l'entremise des produits récoltés, transformés ou sécrétés par l'abeille: pollen, propolis, miel, gelée royale et justement venin, dont nous nous occuperons. Jusqu'à aujourd'hui, la piqûre de l'abeille (mais était-ce une abeille ou une guêpe?) a toujours été considérée comme un événement défavorable et nuisible, vecteur de douleur si ce n'est de maladie: nous allons tenter de démontrer que le venin de cet insecte merveilleux est également bénéfique.
L'apithérapie est une thérapie vieille comme le monde. Nous savons que Charlemagne et Yvan le Terrible y recouraient pour soulager les douleurs consécutives aux attaques de goutte dont ils souffraient; mais déjà avant notre ère, Hippocrate et Celse, suivis par Galien, étaient des partisans convaincus de cette thérapie. Elle exploite les propriétés chimico-pharmacologiques du venin sécrété et appliqué par la piqûre de l'abeille provoquée, c'est-à-dire sollicitée physiquement pour piquer. L'aiguillon, ou dard (véhicule du venin), est,situé à l'extrémité de l'ultime anneau de l'abdomen de l'hyménoptère, et est une gaine élastique, affilée, qui contient deux stylets armés de crochets acérés (une douzaine) à son extrémité. L'aiguillon est relié à l'appareil venimeux constitué de deux glandes: la glande alcaline qui sécrète un liquide alcalin dont la fonction est encore inconnue (sert-il à lubrifier les crochets ?), la glande acide qui est reliée par un canal à un petit sac ovoïdal, appelé bourse venimeuse. La piqûre de l'abeille (qui est une réponse de défense de l'insecte) provoque l'injection du venin dans l'épiderme.
Pour pratiquer cette cure, des abeilles saines sont indispensables, appartenant à un essaim fort; cette obligation nécessite la collaboration d'un apiculteur expert; en outre, nous avons étudié une technique de capture de l'abeille qui lui empêche de piquer nos doigts afin de conserver l'aiguillon à appliquer au patient. Il faut prendre l'abeille de face par un geste précis (ne jamais être hésitant avec ces insectes), en attrapant l'aile gauche entre le pouce et l'index de la main droite, de telle manière que l'insecte, qui se replie sur lui-même pour se défendre et piquer, rencontre l'ongle du pouce dans lequel l'aiguillon ne Peut pénétrer: nous aurons ainsi sauvé tant le bout de notre doigt, que l'aiguillon.
Le venin est un liquide incolore, au goût âcre et amer, fortement acide: une goutte pèse environ 300 millièmes de milligrammes. Quand l'abeille frappe, elle injecte de 0, 1 à 0,5 mg de venin.
Grâce à une technique ultramoderne comme la séparation par chromatographie, l'immuno-électrophorèse croisée et la radio- immuno-électrophorèse (R. Einarson, 1982), le venin de l'abeille a révélé ses composants. Il contient une grande quantité d'eau ainsi qu'un certain nombre d'acides parmi lesquels le formique, des arninoacides libres comme le glutamique, la proline, la lysine, l'aminobutyrique et l'aminoisobutyrique. En outre des enzymes ont été isolés, des composants peptiques et des composants non peptiques de bas poids moléculaire. Selon la publication Chemistry and pharmacology of honeybee venon (vraiment magistrale) de Barbara E.C. Banks de l'Institut de physiologie et de Rudolf A. Shipolini de l'Institut de biochimie de l'Université de Londres, nous rapportons dans le tableau 1.

composants fondamentaux à partir desquels il est possible de déduire la façon dont le venin d'abeille est un vrai et spécifique médicament.
Les actions du venin d'abeille et de ses fractions sur l'organisme ont été rapportées dans un travail du docteur russe B.N. Orlov (Apiacta, N` XIV, 1979), dans lequel il souligne que chez l'homme l'âge et le sexe ont un rôle déterminant. Les expériences ont démontré que le venin d'abeille a une action importante sur le système nerveux. Il bloque la transmission des stimuli vers les glandes sympathiques, il la ralentit le long de l'épine dorsale et, en conséquence, retarde les réactions réflexes: cet effet peut être attribué non seulement à l'action directe du venin sur les centres nerveux de la moelle, mais aussi par le dysfonctionnement des rapports fonctionnels au niveau des centres supérieurs du système nerveux.
Les électroencéphalogrammes indiquent que l'administration du venin provoque une excitation des régions sous-corticales du cerveau, suivie par une inhibition tant du cortex que des centres sous-corticaux. Le venin d'abeille exerce également une forte action sur le système cardio-vasculaire. L'inoculation intraveineuse du venin chez des animaux provoque un abaissement de la pression artérielle de brève durée, accompagné d'une augmentation du volume sanguin passant par les vases cardiaques.
A petite dose, le venin a un effet stimulant sur le coeur pris isolément. Les doses toxiques inhibent l'activité cardiaque. Récemment, il a été constaté que le venin et la mélittine ont une action antiarythmique: ils bloquent les arythmies provoquées par un choc électrique ou par l'administration de strophantine. Une autre propriété importante du venin d'abeille est sa capacité à stimuler l'activité du système hypophyse- surrénale: il a été constaté que le venin administré par piqûre d'abeille ou par injection augmente le taux de cortisone dans le sang ainsi que celui des 17 cytostéroïdes dans l'urine; ce sont deux indices de l'intensification de l'activité du système hypophysesurrénale.
Il a été isolé dans le venin un polypeptide dont l'activité inflammatoire est cent fois plus importante que celle de l'hydrocortisone: ceci explique les bons résultats obtenus dans le traitement des maladies inflammatoires, en clinique comme sur les animaux de laboratoire, par exemple dans les cas de myocardite du lapin. L'action radioprotectrice du venin a enfin été observée par des chercheurs américains et russes: les expériences ont démontré que l'administration de doses non toxiques de venin d'abeille à des cobayes, a augmenté dans une mesure considérable leur résistance à l'irradiation par des rayons Rôntgen, en comparaison avec d'autres sujets non traités.
Des études intéressantes ont été conduites (Apiacta, No XIX, 1984, Orlov-Korneva-Asafova-Romanova) sur l'action du venin d'abeille pour la circulation sanguine, la perméabilité capillaire et les propriétés rhéologiques du sang: il a été démontré que le venin peut provoquer l'hémolyse. Une autre propriété importante du venin est celle de bloquer les glandes; ceci explique son action thérapeutique pour les maladies hypertoniques et pour l'arthrite oblitérante. Il faut enfin se souvenir de l'effet analgésique du venin, dû surtout à son principal composant, la mélittine.
A la lumière de ces études expérimentales et des applications cliniques, nous sommes maintenant confronté au problème de l'élaboration d'une théorie rationnelle qui expliquerait l'essence de l'activité biologique du venin.
Nous savons que le venin d'abeille contient un haut pourcentage d'histamine et également d'histidine, laquelle est métabolisée dans l'organisme humain, par décarboxylation, en histamine:
Ce constituant organique de bas poids moléculaire, solidairement à l'action phlogogène de certains des composants acides du venin, active un enzyme de l'organisme (par ailleurs déjà présent dans le venin) la phospholipase A2, qui agit sur les phospholipides de la membrane cellulaire desquels prennent origine des acides gras précurseurs, parmi lesquels l'acide arachidonique. De là, à travers ce que Taussig appelle la « cascade de l'acide arachidonique », nous aboutissons à la formation (voir Fig. 8) des leucotriènes et des divers composants du système prostaglandinique, comme l'a bien traité le professeur G.P. Velo dans ce volume (note du traducteur: il s'agit probablement d'un autre article de L'ape nostra amica). A travers la vie cycloxygénasique, on constate la formation de substances comme la prostaglandine, la prostacycline (qui est une prostaglandine instable), les endopéroxydes et les thromboxynes, substances qui sont toutes intéressantes en quelque mesure pour le processus phlogistique.
Les prostaglandines sont une famille de molécules, distribuées universellement, qui agissent comme médiatrices de multiples effets pharmacologiques dans divers tissus. Ce sont des acides gras découverts dans les années 30 par von Euler, qui les appela ainsi car il estima que c'étaient des substances produites par la prostate. Ces substances ne semblent pas intervenir spécifiquement dans une phase déterminée du processus inflammatoire, mais elles joueraient plutôt un rôle important comme «modulatrices» du processus phlogistique.
Les leucotriènes sont nommés ainsi car ils ont été isolés pour la première fois dans les leucocytes. Ce sont des composés qui se forment à la suite de l'activation de la voie lipoxygénasique, et qui ont une importante action biologique: la Slow Reacting Substance of Anaphylaxis (SRS-A), par exemple, un mélange de LTC,, LTD et LTE , qui est un puissant bronchoconstricteur et aurait un rôle important dans l'asthme et dans les réactions d'hypersensibilité immédiate.
Tausig (Pathologie générale) soutient en outre que, en plus de fournir l'inflammation aiguë, la PGE ' et la PGE, ont également une action inhibitrice sur les modifications inflammatoir-es, empêchant la libération des histamines des cellules mast et la perte des enzymes lysozomaux des neutrophiles. Les divers effets de la prostaglandine sont probablement en rapport avec leur concentration dans le tissu: ainsi, des concentrations basses de prostaglandine stimulent l'inflammation, alors qu'un excès de prostaglandine a un effet inhibiteur. Les prostaglandines peuvent ainsi être considérées comme des régulateurs de l'inflammation, par le fait qu'elles peuvent soit tempérer la réponse inflammatoire soit la supprimer.
Il a été démontré ensuite que le venin d'abeille stimule l'hypophyse; il provoque une augmentation de la sécrétion d'ACTH (substance qui stimule à son tour les glandes surrénales pour produire de la cortisone) et de la bendorphine (substance antidouleur).
Il semble que l'ACTH et la bendorphine dérivent d'un précurseur commun, une glycoprotéine ayant un complexe moléculaire de 31000: en fait, l'administration de glucocorticoïdes synthétiques inhibe la sécrétion hypophysaire, tant que FACTH que de la bendorphine, alors que la surrenectomie la stimule.
La bêta-endorphine est un polypeptide hypophysaire possédant une action analgésique, récemment isolé dans le cerveau, qui possède dans les regards du système nerveux central une action semblable à celle de l'opium et qui, lorsqu'elle est administrée par voie intraveineuse à un rat, est un analgésique au moins trois fois plus puissant que la morphine.
Nous pouvons donc affirmer que, au niveau des centres nerveux supérieurs, la douleur sera « modulée » en fonction de l'équilibre complexe entre la prostaglandine et l'endorphine.
La piqûre d'une abeille a des effets extrêmement variables d'un sujet à un autre (chaque médicament a d'ailleurs une réponse différente dans des organismes autres): il est donc nécessaire de bénéficier de l'expérience de l'apiponcteur pour obtenir le maximum de bénéfice sans aucun risque.
Celui qui subit une piqûre ressent une douleur intense alors qu'au niveau local une zone érythémateuse apparaît, avec en son centre, formée en quelques minutes, une papule blanchâtre qui entoure l'aiguillon.
Un prurit et une douleur suivent pour quelques minutes; puis tout s'atténue graduellement en deux à trois heures et, au moins extérieurement, après deux jours, tout signe et manifestations ennuyeuses ont disparu.
Ceci est le développement habituel, mais parfois, en début de cure et lors des premières piqûres, l'enflure peut être intense, la zone piquée très chaude, le prurit très ennuyeux et à l'emplacement de la piqûre de petites vésicules ou boutons peuvent apparaître.
Nous observons donc des réponses différentes d'un patient à un autre, selon la réactivité immunologique de chacun, comme l'ont démontré 1. Hendrickx, P. Bezzola et R. Caputo de la Clinique dermatologique la de l'Université de Milan.
Une piqûre d'abeille est un stimulus important sur le plan immunologique; chez un certain nombre de sujets elle est en outre la cause d'une réponse d'anticorps spécifiques IgE et IgG aux antigènes du venin. Il y a un véritable choc immunologique au. niveau local et une stimulation du système immunitaire au niveau systémique. Ceci explique pourquoi après un certain nombre de piqûres, les réactions locales (à part le moment de douleur) vont en diminuant d'intensité et jusqu'à disparaître chez certains patients.
Avant de débuter ce type de thérapie, je m'étais demandé s'il était nécessaire d'entreprendre un traitement antitétanique dans un but prophylactique: je ne l'ai jamais pratiqué et aucun cas d'infection tétanique ne m'a jamais été signalé. Vraisemblablement, les composants chimiques du venin ont une action défensive contre le Clostridi tetani, et en outre le travail de récolte des abeilles est effectué sur des fleurs qui ne sont que très rarement porteuses de ce bacille; et, enfin, nous devons nous souvenir que l'aiguillon de l'abeille n'est pas exposé à l'extérieur de l'abdomen mais qu'il est rétractable, et donc toujours à l'abri. Nous pouvons donc conclure qu'il n'est pas nécessaire d'entreprendre une vaccinothérapie antitétanique avant d'entamer une cure d'apiponcture.
Comme je l'ai montré précédemment, il est indispensable, avant de débuter cette thérapie, de s'assurer de la sensibilité individuelle au venin et de l'existence d'une allergie. Nous pouvons mettre en évidence cette réponse de l'organisme au moyen de très petites doses de venin: par une piqûre et le retrait immédiat de l'aiguillon en évitant sa compression, laquelle provoquerait l'injection de tout le venin dans l'organisme En cas d'allergie (par ailleurs rare, 1 cas sur 800 au cours de notre expérience), dans un temps très court, se développeront un érythème et une papule de grande dimension, un prurit intense, de l'urticaire généralisée, une difficulté respiratoire avec un bronchospasme, un oedème de la glotte, des signes cardio-vasculaires et cérébraux, un choc et un collapsus. Tous ces symptômes apparaîtront à la dose de 0,5 mg de venin contenue dans un aiguillon, mais certainement pas lorsqu'une petite dose est injectée, comme c'est le cas dans notre test; en cas d'allergie elle provoquerait seulement une intense réaction locale avec prurit.
Pour une prédisposition à l'allergie, il y aurait sur le plan génétique une prédisposition récessive autosomale liée à la présence du déterminant HLA AW30.
En outre, comme pour une allergie médicamenteuse, un terrain anxieux ou spasmophile et une sensibilité aux médiateurs chimiques favorisent l'anaphylaxie.
Grâce à l'immuno-électrophorèse et à la radio-immuno-électrophorèse croisée, les extraits allergènes du venin d'abeille ont pu être analysés: ces deux méthodes complémentaires sont indispensables pour obtenir des informations quantitatives et qualitatives sur les composants individuels des systèmes antigènes à compositions multiples. Ces techniques, associées à d'autres méthodes physico-chimiques, permettent d'obtenir des notions plus complètes sur les identités moléculaires.
Les venins d'abeille récoltés par stimulation électrique, et partant des sérums de sujets allergiques au venin d'abeille, ont été confrontés au moyen de ces deux méthodes. Cinq allergènes différents ont été reconnus: la phospholipase A, la hyaluronidase, la mélittine, la phosphatase acide, ainsi que l'antigène 1 ou antigène C. Par ailleurs dix-huit précipités ont été identifiés, montrant ainsi la complexité de ces divers allergènes et démontrant que leur nombre est beaucoup plus grand que les cinq allergènes décrits habituellement. La physiopathologie des accidents allergiques démontre qu'une piqûre d'abeille est un important stimulus immunologique, chez un certain nombre de sujets, qui provoque une réponse immédiate et massive des anticorps spécifiques, IgE et IgG, aux antigènes du venin. Les antigènes responsables du choc anaphylactique et des réactions d'hypersensibilité immédiate appartiennent à la classe des IgE, alors que les anticorps bloquants qui apparaissent soit spontanément, soit à la suite d'un traitement d'apiponcture prolongé et à doses croissantes, appartiennent à la classe des IgG. Donc:
- les anticorps IgE apparaissent immédiatement et enchaînent le choc;
- les anticorps IgG sont des anticorps bloquants qui apparaissent plus lentement et ont une fonction protectrice.
La caractéristique la plus fréquente de l'IgE est de se fixer sur les récepteurs spécifiques de la membrane des mastocytes, basophiles et macrophages. La combinaison antigène (venin) + anticorps IgE entraîne une dégranulation cellulaire avec libération des granules, qui contiennent de l'héparine, des enzymes, un grand nombre d'histamines et des leucotriènes; la réaction allergique provient de là.
Les méthodes officielles de dénombrement de l'IgE sont le radio-allergosorbent test (RAST), l'histamine release et la dégranulation des basophiles in vitro (T.D.B.H.).
Habituellement l'IgE sérique relevé par le RAST diminue avec le temps.
L'apparition et l'accroissement des anticorps IgG sont beaucoup plus lents que ceux des IgE. Contrairement à ces derniers qui peuvent persister pendant longtemps chez un sujet qui n'est plus repiqué, les IgG décroissent progressivement en quelques mois et leur taux est très bas.
Il a été récemment démontré que le degré de protection est en fonction du taux des IgG, qui jouent le rôle des anticorps bloquants (travail de Davis Golden, E.-U.). En France, Bousquet, Michel et Ménardo ont démontré avec la méthode RAST que les apiculteurs qui recevaient 200 piqûres d'abeilles par an étaient protégés, alors que leur taux d'IgE dépassait les 200 unités/ml; en dessous de 150 unités/ml apparaissaient des réactions allergiques.
L'histoire clinique de l'hypersensibilité au venin peut être classifiée en:
1. réaction de type immédiat (au cours des six heures suivant la piqûre);
2. réaction de type retardé (au-delà des six heures).
Ces deux réactions peuvent se manifester avec des symptômes subjectifs et objectifs, au niveau local ou systémique: nous avons déjà exposé précédemment une telle symptomatologie. Ces réactions sont de type allergique, c'est-à-dire liées à l'état immunologique du patient.
Les réactions toxiques sont, au contraire, liées à l'injection d'une quantité élevée de venin par un grand nombre de piqûres dans un laps de temps très court (attaque d'un essaim d'abeilles). Dans ce cas la symptomatologie est celle du choc anaphylactique, dû cette fois non à un phénomène allergique mais à la quantité exagérée des amines vasoactives contenues dans le venin.

L'apithérapie a-t-elle des effets collatéraux?

Une fois les tests pratiqués pour exclure une allergie, il n'a jamais été constaté que le venin puisse provoquer des conséquences dommageables. Naturellement les administrations doivent être exécutées avec des dosages stables, et il faut également respecter les temps: nous préférons nous fier exclusivement et directement à l'aiguillon des abeilles, d'autres préfèrent recourir à des produits à base de venin, à différentes dilutions. Notre préférence pour l'usage direct du venin contenu dans l'aiguillon est motivée par une conviction que partage également le Dl Joseph Saine, du Canada, qui applique depuis 1960 la thérapie avec le venin d'abeille dans sa clinique de Montréal: nous sommes convaincus que les résultats de l'application du venin directement par la piqûre d'une abeille sont supérieurs à ceux obtenus par l'injection de venin cristallisé ou lyophilisé, parce que, au cours de l'élaboration nécessaire à la cristallisation, certains des composants fondamentaux se volatilisent et, en conséquence, certains des anneaux de la chaîne structurelle se brisent, entraînant une réduction de l'efficacité du produit. Il existe des ampoules ou des pommades à utiliser sous forme habituelle, des solutions de venin qui se prêtent à la ionophorèse, une physiothérapie qui favorise l'accumulation sous-cutanée du médicament pour en favoriser l'absorption lente et graduelle par l'organisme.
La ionophorèse du venin d'abeille est très utilisée dans les pays de l'Est européen (Pavlina Potchinkova, Bulgarie).

L'apithérapie a-t-elle une contre-indication ?

En répondant à une question précédente, nous avons rapporté les normes du Ministère de la santé russe, dans lesquelles sont énoncées les indications et les contre-indications.
Fondamentalement les contre-indications touchent les maladies aiguës ou chroniques, de genèse infectieuse, dans lesquelles le système immunitaire est déjà sollicité à son maximum pour produire les défenses de l'organisme: il n'est donc pas nécessaire de le stimuler davantage.
Après avoir effectué le test cutané et s'il ne subsiste aucune contre-indication, nous commençons à traiter le malade par des piqûres en nombre croissant, en fonction de la réponse de l'organisme, tant rapportée par le malade et que constatée aux contrôles. Il existe différents schémas thérapeutiques, mais aucun n'est fixe. Il est opportun de suivre au coup par coup la réponse de l'organisme (locale et générale) au venin et de moduler en conséquence tant le nombre que l'emplacement des piqûres.
Parfois il suffit d'une seule piqûre par séance, parfois il arrive d'en pratiquer dix et même plus. Le traitement thérapeutique est donc personnalisé.
Pour piquer, nous portons toujours notre choix sur une abeille gardienne, mieux pourvue en venin qu'une butineuse. Après la piqûre, l'insecte meurt. La thérapie doit être poursuivie jusqu'à l'obtention des effets désirés ou jusqu'à la guérison; pour cela, une petite ruche a été placée dans mon cabinet médical (une espèce de valise de taille réduite, différente de toutes les autres) elle fut conçue avec le chevalier Elio Galli, qui la construisit; elle nous permet de piquer depuis la fin du printemps jusqu'au seuil de l'hiver: au premier froid, les abeilles entrent en «léthargie» et se regroupent au centre de la ruche en formant une grappe pour éviter la dispersion de la chaleur.
Dans notre petite ruche, la famille d'abeilles est composée au début de l'été d'environ 20000 individus, au lieu des 50000 à 60000 contenus dans une ruche normale.
La possibilité de désensibiliser (c'est-à-dire de diminuer ou d'abolir l'hypersensibilité ou l'allergie) les personnes dont l'allergie au venin d'abeille pourrait causer la mort, est un aspect important du sujet que nous sommes en train de traiter. Le diagnostic d'une allergie au venin d'abeille se fonde sur trois points:
1. interrogatoire du patient,
2. tests cutanés,
3. bilan immunologique.
1. L'histoire clinique est déterminante pour le mode d'apparition et de manifestation symptomatique: intensité, temps d'apparition, localisation, évolution. L'identification de l'insecte aidera à poser le diagnostic, il faut se rappeler que l'abeille, à la différence de la guêpe, laisse son aiguillon.
2. Les tests cutanés constituent l'élément décisif du diagnostic. Selon l'école française, ils sont pratiqués avec des extraits de venin utilisés par voie sous-cutanée, à des concentrations croissantes, en partant de 10-4 MCg/ MI à 1 mcg/mI.
Une réponse positive à des concentrations majeures n'a aucune valeur diagnostique parce qu'elle sera liée à un mécanisme irritatif, non spécifique. Sans recourir aux injections intradermiques d'extraits, je suis convaincu que le but peut être atteint en piquant le patient et en retirant immédiatement l'aiguillon, de façon à n'injecter qu'une très petite dose du venin: la réponse positive (en cas d'allergie) est évidente, quelle que soit la méthode employée.
Ces tests sont biens tolérés et n'ont jamais causé une réaction systémique. Leur fiabilité est en outre incontestable; en effet, la sensibilité cutanée est corroborée dans 100% des cas par l'histoire clinique.
Les tests cutanés permettent donc de repérer la nécessité d'une désensibi-lisation.
3. Le bilan immunologique est un élément important pour le diagnostic.
Le dosage des IgE totaux (technique Phadebs IgE Prist) ne révèle qu'exceptionnellement un taux élevé; celui-ci démontre alors l'existence d'un terrain atypique et d'une allergie associée, respiratoire, cutanée ou autre. Le RAST IgE (Phadebas RAST) dose les IgE spécifiques au venin d'abeille. Les résultats sont exprimés en unités PRU (Phadebas RAST Unit) selon ces valeurs:
- négatif: inférieur à .......0,35 PRU.
- limite + (border line): de 0,35 à 0,70 PRU.
- positif ++: de.... 0,70 à 3,5 PRU.
- très positif . . . : de 3,5 à 17,5 PRU.
- excessivement positif . . . . : supérieur à 17,5 PRU.
Le degré de positivité dépend du temps écoulé entre la date de la piqûre et celle de l'examen; ainsi des résultats négatifs ou limites sont enregistrés immédiatement après un accident anaphylactique (le taux d'IgE spécifique n'atteint son maximum qu'après six semaines) ou longtemps après. Le RAST IgE au venin d'abeille est fiable à 100% selon les immunoallergologues de l'Hôpital Ambroise Paré de Boulogne.
Le RAST IgG révèle les IgG spécifiques antivenin d'abeille chez les personnes désensibilisées ainsi que chez les apiculteurs.
L'augmentation croissante de leur taux, en cours de désensibilisation, est une preuve objective de la protection recherchée.
Parmi les preuves radio-immunologiques, outre le RAST IgG, d'autres techniques permettent de doser les IgG spécifiques: le RIP IgG (radioimmuno-précipitation, technique du Centre de radioanalyse de l'Institut Pasteur de Lyon) et une autre méthode qui utilise la protéine A du staphylocoque doré.
Par conséquent, chez ces patients allergiques, un traitement de fond est conseillé: l'immunothérapie au venin d'abeille. Il faut contraindre l'organisme à produire des anticorps bloquants, protecteurs, c'est-à-dire des IgG, pour le rendre capable de se défendre lors de l'introduction de venin.
La technique est celle utilisée pour les vaccinations désensibilisantes en cas d'allergie au pollen.
L'âge ne représente pas une limitation pour ce traitement: ainsi, il est possible de traiter des enfants (même si ceux-ci peuvent bénéficier d'une désensibilisation spontanée avant l'adolescence), mais uniquement s'ils ont présenté de graves manifestations cutanées et respiratoires.
Un grand nombre de protocoles ont été proposés pour l'immunothérapie. Le premier nécessite une hospitalisation d'une semaine environ, et implique des injections pluriquotidiennes, jusqu'à ce que soit obtenue la dose d'entretien permettant la sortie de l'hôpital. Le second protocole est beaucoup plus lent et implique une injection hebdomadaire pendant trente consultations (donc trente semaines) pour atteindre la dose d'entretien. Le troisième protocole, enfin, atteint la dose maximale en dix semaines, avant que les injections ne deviennent mensuelles. Ce traitement devrait être théoriquement continué «à vie», même si certains auteurs (Reismarin) recommandent son interruption quand les IgE spécifiques sont retournés à des taux normaux et que les tests cutanés sont devenus négatifs. Nous pensons qu'au lieu de pratiquer des injections souscutanées de venin à des dissolutions variables, il suffit de se servir d'abeilles vivantes et de prévoir le temps pendant lequel on laissera l'aiguillon afin de doser hebdomadairement la quantité de venin injectée selon la réaction du patient.
En définitive, nous pouvons affirmer que la désensibilisation au venin d'abeille doit être entreprise chez les sujets allergiques qui présentent dans leur anamnèse une réaction générale anaphylactique et offrent une réponse positive aux tests cutanés. La protection désirée est obtenue chez 97 % des sujets traités (Liechtenstein) quand la dose d'entretien atteint 200 mcg; cette dose est nécessaire pour le développement et la permanence d'un taux d'IgG spécifiques fournissant une protection efficace.
Nous rappelons que 200 mcg correspondent à quatre fois la quantité de venin injectée par une piqûre d'abeille.
Nous avons plusieurs fois espéré que l'apithérapie puisse avoir dans un futur proche la diffusion qu'elle mérite; mais, selon moi, cela ne suffit pas.
Il faut approfondir son application et continuer l'étude sur les mécanismes d'action du venin. Une hypothèse de travail très intéressante est l'application combinée de l'acuponcture et de l'apiponcture. L'acuponcture chinoise peut être classée dans la catégorie des réflexothérapies; quant à son efficacité, elle serait due à l'augmentation de la concentration d'endorphine (effet atteint également par le venin d'abeille) accompagné d'une activation du système inhibiteur descendant.
L'acuponcture est une pratique médicale d'origine orientale fondée sur la conception taoïste de l'univers dont l'organisme humain serait une copie microcosmique. Les différents organes s'ordonnent entre eux par un réseau complexe de «canaux d'énergie» le long des «méridiens», sur lesquels peuvent être déterminés environ 650 «points» ayant une localisation constante.
Les «points» sont comparables aux «écluses» d'un système d'irrigation: ils peuvent être ouverts ou fermés par l'infiltration d'aiguilles afin de favoriser une répartition harmonieuse de l'énergie le long des méridiens.
Chaque problème physique trouverait son origine dans un excès ou un défaut d'énergie à l'intérieur d'un organe particulier pour lequel l'intervention thérapeutique devrait tendre à rétablir l'équilibre primitif. Originellement l'acuponcture chinoise était une méthode de traitement général, applicable pour chaque type de pathologie; récemment, c'est surtout son utilisation comme méthode pour obtenir l'analgésie qui a été développée.
Pour obtenir ce but, la technique originelle consiste à introduire, de façon intradermique, des aiguilles de différentes longueurs aux points déterminés et à les manipuler de manière prolongée, par des mouvements alternés entre le pouce et l'index. En Occident, des ruses ont été adoptées par amplifier l'effet antalgique de l'acuponcture: injection de substances médicamenteuses, stimulation par des ultrasons ou avec un laser, association des aiguilles et du courant électrique (électroacuponcture). L'utilisation simultanée d'acuponcture et d'apiponcture permettrait certainement de potentialiser ces deux thérapies: la stimulation physique de l'aiguille serait remplacée par la stimulation chimique (possédant un effet beaucoup plus prolongé) du venin de l'aiguillon sur les «points» délimités le long des « méridiens ».
Après une révision critique de notre travail (environ 800 fiches cliniques, des milliers de piqûres réparties sur cinq ans), nous pouvons affirmer que les résultats sont largement encourageants. L'apiponcture a eu des effets bénéfiques dans les cas de pathologies rhumatismales, d'arthroses, d'arthrites, y compris les rhumatoïdes, pour quelques maladies du collagène, de lombalgies traumatiques ou non, de scialtagies, d'arthropathies psoriasiques, d'eczémas, d'alopécies diffuses et zonales, de céphalées vasomotrices, d'asthme bronchique, d'asthénies sexuelles (en parallèle avec de hautes doses de gelée royale, selon l'école française) et de névrites.
Dans de nombreux cas, un état de bien-être général a été induit, entre autres un effet sédatif et relaxant, qui a permis l'élimination des anxiolytiques prescrits auparavant.
Ainsi, mon collègue Yves Donadieu (médecin français) a justement affirmé au Congrès international de Lazise que l'apiponcture est un moyen thérapeutique de premier plan, qui ne demande rien d'autre que d'être mieux connu et utilisé. En ce sens, elle pourra, de façon valable, contribuer au maintien et à la restauration de notre bien le plus précieux: la santé.
Nous sommes de son avis et nous travaillons avec enthousiasme sur ce chemin.

N.B.: A ce jour, le Dr Forestier, d'Aix-les-Bains (F), a traité plus de 3000 patients.

Extrait de L'Ape nostra amica, sept.-oct. 1991.

Traduction M. J.-F. Pillet.

Emile et les abeilles