Première nouvelle produite pour l'assocation des écrivains qui
veulent venir en aide aux enfants du monde. Je fais appel aux écrivains afin
qu'ils prennent leur plume et posent un geste politique en consacrant un
premier texte à tous ces enfants du monde qui souffrent de la guerre. Je
vous donne à lire ce court récit dans l'espoir que d'autres écrivains se
joindront à moi pour défendre les enfants, victimes des intérêts des grands
de ce monde.
Mon ami,
mon frère, je viens te confesser ici que je ne sais
plus prier. Qui m'a donc retournée de la sorte pour
que je ne sache plus m'approcher ? Autrefois, j'entendais
mon pas résonner sur le pavé et ça me rendait heureuse.
Aujourd'hui, malgré les sillages de ceux qui m'ont
précédée, en dépit du silence trouble de la nuit,
je ne reconnais plus mon pas.
Je reviens de la cité
qui m'a longtemps bercée d'illusions. Et dans le
cercle parfait des songes à venir, j'erre à ta
recherche, m'inquiétant sans cesse de redire à
voix haute ces mots desquels je veux devenir toute
proche. Je marche derrière eux comme une étoile
perdue. On m'avait promis l'abondance des matins,
j'ai les mains vides de cathédrales effondrées.
Je n'ai plus rien à donner que ce sentiment d'impuissance
mêlé de rage sourde. Et je ne sais plus prier.
Ils ont été si nombreux,
ceux de ma génération, à me répéter les vertus de
leur programme. Dans l'enceinte close de la ville,
ils déambulaient ; au-dessus de leur tête surgissait
un ciel éteint, dépouillé de nuage, large d'espace
et de pouvoir sans religion. J'ai regardé, impuissante,
l'immensité du ciel. J'avais pris congé de mon
âme.
Je t'écris, mon ami,
pour savoir si tu entends ma voix frêle sous les
décombres de la cité. Celle qu'ils ont érigée, après
avoir soigneusement extirpé jusqu'à la moindre racine,
les fondements de mon être ; les fers dont ils m'ont
prétendument délivrée font à
présent des bruits de dents mortes.
J'ai cherché à leur échapper tout en faisant
mine de rester. Je portais déjà l'attitude
de quelqu'un qui s'en va. Je ne voulais pas les écouter.
Sur les murailles qu'ils dressaient, j'osais encore
tracer de vagues dessins, des silhouettes emportées
par le vent, des silhouettes qui elles aussi s'enfuyaient,
dépouillées.
Sous leurs pieds, Dieu
gémissait encore. Les vérités sont devenues inaudibles.
Je n'ai jamais pleuré. J'ai cru que Dieu n'existait
pas. J'ai pensé que, s'ils avaient pu le tuer à
coups de haches, il n'avait pas eu vraiment la force
d'exister. J'ai cru à la mort, à la paix malade
du silence, à leur programme sans mesure. Ils ont
dit : brisez vos carcans, cassez vos miroirs, soyez
libres. Le programme de l'ennui était désormais fixé
dans chacun de ses détails. Il fallait être prêt à
mourir dans le monotone des jours pareillement assemblés.
Je suis née avec leur liberté, la mise à
mort dans mon âme.
Voici que je t'appelle
encore mon ami. Je sais que tu résistes, toi aussi,
quelque part dans le monde, dans une vallée obscure,
la fragile nebka, auprès d'un rocher, dans une synagogue.
Parfois les mots se tiennent frileusement sur un
portail. Il nous est resté ceci encore : la parole.
J'ai su que je devais prier tandis que je
cherchais à te joindre. Et j'ai erré en vain, ne trouvant
nulle part où aller. Toutes les églises, sans exception,
étaient fermées, les rues pleines de voitures,
les maisons haletantes, des maisons au souffle de
l'agonie. J'ai couru ensuite vers la rivière qui
coule aux limites de notre ville. J'ai désiré entendre
ses murmures, mais le bruit, le bruit toujours enterrait
ses secrets. La rivière était muette et je
ne savais plus la faire parler. À la mesure de ma
colère, le bruit s'est mis alors à grandir
en moi comme un géant mécontent. Et j'ai crié
ton nom. Mais tu ne pouvais pas me répondre, trop
occupé à vouloir qu'ils te reconnaissent dans
le tumulte. Mais je peux t'assurer, mon ami, qu'ils n'écoutent
plus personne, pas même leur propre voix grelottante
qui chevrote certains soirs de pleine lune, où il
m'arrive encore à moi de croire qu'un cercle d'amitié
se tisse.
Tandis qu'ils hurlent
la victoire de leur programme, nos oreilles sont
pleines de leur démesure. Ils cachent les hécatombes
des cathédrales qu'ils ont fait sauter. Ils font reposer
sur le socle de leur histoire individuelle des vérités
paisibles et sans lendemain. Et nous les avons accompagnés,
et nous les avons crus et nous les avons écoutés.
Ils ne sacrifient pas leur vie comme les kamikazes
; ils sont déjà morts. Ils n'espèrent pas
un monde meilleur ; ils sont des sacs de peau que l'esprit
a depuis longtemps désertés.
Ils veulent à présent
me convaincre à l'ennui d'une âme lisse et sans
rébellion. Dans les plaines nues, où flambent les
chevaux de feu, je cherche encore un lieu où prier.
Nous devons à présent trouver une autre route pour
rentrer chez nous.
Aussi, quand tu me verras dans la foule anonyme,
assise sur une banquette de métro, songe que cette
femme à tes côtés, a construit des ponts au
creux de ses mains.
Je n’ai pas trouvé d’autre façon pour te rejoindre.
Peut-être qu’ensemble alors aurons-nous le courage
de nous éveiller à la conscience de ces ponts
qu’il nous faudra désormais reconstruire.