Danielle Dussault l'auteure & MÉDIATEXTE
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Nouvelle qui paraît sur le site de nouvelles Cuentos : http://www.fl.ulaval.ca/cuentos/colloque/index/index.htm

Une goutte d'eau
par
Danielle Dussault


Pour la petite Rokia au Mali.
Qu'elle trouve courage.


   Il faisait un ciel d'encre, sans tache. Les étoiles craquaient dans l'obscurité. Et le feu, allumé tôt dans la soirée, montait haut. Tu n'étais pas seul. Des amis formaient un cercle autour des flammes. La circonférence, bien qu'inégalement dessinée, donnait à croire, sans risque de s'y méprendre, qu'il s'agissait d'une communauté aux liens solidement établis, sinon sur le point de s'affermir.


   Certains des membres restaient à l'écart et demeuraient silencieux. D'autres, par contre, se tenaient plus près du centre, aux aguets. Tous s'étaient réunis, ce soir-là, dans l'unique but d'assister à l'initiation. Nul ne devait savoir qui allait être choisi. Même l'initié ignorait qu'il allait l'être. Le hasard voulut que le choix s'arrêtât sur toi. L'ensemble des rites d'affiliation t'échappaient, tu ne les appréhendais que par fragments épars, et ceux que tu connaissais t'avaient toujours profondément embarrassé. Il y avait un trajet à suivre, des épreuves à traverser ; globalement, deux obstacles à surmonter. C'était un défi pourtant que tu désirais relever, car tu prenais cela très au sérieux. N'allais-tu pas, dès lors, faire partie de l'équipe, peu à peu constituée autour d'un centre, que tu n'étais pas, que tu ne serais jamais, mais qui te permettrait enfin de rayonner ?


   Une frêle excitation, à laquelle tu ne voulais pas encore céder, grelottait en toi. C'était la possible idée que tout cela fût réel. Tu comptais pour un groupe, ta présence allait marquer une différence au sein d'une société secrète. Tu avais l'occasion -elles se comptent sur les doigts d'une main- d'intégrer le cercle des élus.


    Un meneur de jeu jetait des branches de cèdres dans le feu. Tout cela éclaboussait en des jets sonores, éclatants et en ombres dansantes sur les visages.


   te rendre utile, sentir le ventre de la terre te propulser vers les enfants qui appellent, mais surtout tu désires aimer comme la seule chose qui vaille encore. Tu veux visiter le monde et lui appartenir, créer la beauté, devenir le vent qui souffle dans l'onde ainsi animée. On t'a dit : l'initiation est longue, le chemin parsemé d'embûches, le parcours périlleux. Mais tu connais ta force morale, ta ténacité, ton désir. Aussi, tu ne manifestes aucune surprise lorsqu'on te désigne pour marcher dans la voie sacrée. Tu trembles, cependant. Tu as peur. Et tous tes amis le voient.


   L'adoration du feu en appelle à la survivance de la race humaine. Veux-tu faire partie, oui ou non, de la race humaine ? Être un homme ? Dépasser tes limites ? Briser tes chaînes ? Atteindre l'absolu ? Tenter l'impossible? Alors lève-toi et marche dans la voie sacrée !


*


   La lumière du feu brûle mon visage. Je dois exécuter une ancienne danse chinoise, pratiquée autrefois dans les montagnes d'Asie, danser et laisser libre cours à mon essence. Mais je ne suis pas certain que la façon dont je bouge, la timide retenue qui me limite encore, soient d'appartenance asiatique ; je suis emmuré dans un quant-à-soi dont je n'arrive pas à me débarrasser. Je danse toutefois, et mes mouvements suivent le rythme de mon chant. J'ai une voix grave, solide, naturelle. J'ignore d'où me viennent ces mots inconnus, ces timbres incantatoires, puissants, qui me traversent, mais accompagnés ainsi, dans le crépitement des flammes, ils m'assurent que je suis bien vivant. Le souffle imposant de la fumée transforme alors mes monstres intérieurs en des expressions mobiles, accessibles à l'homme, et à travers lesquelles on peut projeter n'importe quel enfer personnel. Venez, venez, déposer vos ignominies dans ma fumée ! Mon ombre, devenue visible, prête flanc. Malgré cela, je chante jusqu'à ce que ma complète vérité rejoigne l'essence du feu.


   Comme tu as toujours été à la recherche du chemin qui mène à ton âme, tu te réjouis d'ainsi retourner à la nature, d'assembler ton petit paquet de misères personnelles, de le donner à la lumière et de t'en détacher dans l'enfantement du feu. Je crois que j'invoque la clémence des dieux à travers cette courte prière, celle du corps qui danse et de l'esprit qui chante.


   Le premier obstacle, c'est de surmonter sa timidité, d'oublier que les autres vous regardent et de parvenir à danser. Rien d'autre. Après cela, toutes les autres langues s'apprennent facilement.
Tu as eu raison de croire en toi. Tu as traversé la première étape du parcours. D'ailleurs, tu t'étonnes que cela soit advenu de façon aussi naturelle, après tant de plaines et de jours désespérants.
Ainsi, cela t'a pris toutes ces années pour y arriver. Mais peu importe, tu danses maintenant.


*
 

    Au bord du tunnel où je dois entrer, un animal se débat, s'agite désespérément dans les rets d'un piège. C'est un oiseau au bec court et crochu, un rapace manifestement. Je crois qu'il s'agit d'un faucon. Ses grands yeux me fixent, sondent tout mon être.


   Que fais-tu à présent ? Tu continues ton chemin ? On t'a dit : l'initiation est longue, le chemin parsemé d'embûches, le parcours périlleux. As-tu vraiment du temps à perdre ? Le faucon… quelqu'un d'autre viendra bien le dégager de son piège. Les piaillements percent ton tympan, leur stridence t'affole. Mais tu passes outre. Tu t'enfonces dans la caverne. Si tu veux faire partie du cercle des élus, tu dois aller dans la grotte ; c'est une image bien sûr, une projection mentale, une façon, en quelque sorte, de harponner la vérité pour t'aider à envisager le fait que, maintenant, tu as un enfant à sauver. C'est le deuxième obstacle à surmonter. Tu n'as pas le temps de t'occuper d'une bestiole qui souffre. D'ailleurs, tu n'entends plus les cris de l'oiseau. Cela t'inquiète pourtant. Mais il est trop tard. Tu t'es enfoncé dans la grotte sombre aux parois humides.


   L'eau coule, le vent froid du silence, les paroles dures que tu as dites et qui refont surface. Tes petits moyens, tu en as honte. Une goutte d'eau dans l'océan peut-elle vraiment faire la différence ? Des images ne cessent de t'envahir. Tenaces comme des ombres. Là, un enfant, abandonné dans la neige et qui a froid. Dans un orphelinat moldave, une fillette recroquevillée sur un matelas troué. Plus loin, un petit garçon au visage défiguré, en raison du terrible noma causé par la malnutrition. Et ces milliers d'autres, qui errent dans la rue, que tu voudrais envelopper. Tu ne sais plus où donner de la tête. Une goutte d'eau qui s'éparpille, voilà ton être. Comment peux-tu même penser à sauver un seul enfant sur cette planète quand tu te disperses ainsi ?


    La porte, maintenant entrouverte, donne sur un monde de poussière, des formes immobiles qui vacillent sous des fils d'araignée. C'est le chemin que tu dois prendre. Tu sais bien que, pour accéder à la lumière, l'initiation est longue, le chemin parsemé d'embûches, le parcours périlleux. Sur les parois, de grandes fresques montrent des visages qui expriment la peur, le silence forcé. Une vieille femme se berce dans une chaise qui fait entendre son grincement millénaire. Ta mère. Tu la perçois de dos. Sa chevelure grise est maintenue par un filet. On dirait presque le rets d'un animal, mais la trame est plus fine, quasiment invisible, de telle manière plus efficace. Elle tricote un chandail. Un visage d'enfant, à peine perceptible, s'y profile. Le dessin du visage, inachevé. Ta mère, sans se retourner, dit que c'est pour toi. Le chandail t'est destiné.


    Te revoilà enfant. Jouant avec d'autres au bord d'un étang. Pour faire partie de la fraternité, le chef d'équipe a dit que tu devais avaler un crapaud. Tous les enfants rassemblés cherchent un crapaud pour l'occasion. Une petite bête pas trop dégoûtante, te disent ceux qui t'aiment, une grosse dégoulinante à avaler, te promettent ceux qui t'en veulent. Tu dois t'ouvrir aux coutumes, si fracassantes soient-elles, te commettre dans un rituel. Pour être considéré comme l'un des leurs. Afin d'intégrer le réseau qui les lie tous. Tu veux accéder à une meilleure condition dans le monde des enfants ; il est si difficile d'y trouver quelqu'un à qui parler. Et tu ne connais pas encore les mots de la langue. Tu avales le crapaud et les crissements sous les dents, le bruit mouillé s'enfonce en toi, le cartilage dans la gorge bloque, comme une immense charrue l'hiver qui pousse la neige au fond d'un bois. Puis ce souvenir retourne baigner dans l'étang de ta conscience.


    Tu entends de nouveau les cris de l'oiseau, ses couinements. Il te faut rebrousser chemin, refaire le trajet en sens inverse, retrouver le faucon à tout prix, la blessure négligée, tant pis pour le chandail promis par ta mère, tu sauveras bien un enfant un jour ou l'autre, tu trébuches, l'énervement de tes gestes, l'animal silencieux, plus silencieux que la mort elle-même.


L'oiseau a disparu du rets dans lequel il s'était pris. Seule une plume tremblote légèrement près du piège. Tu regardes le soleil à présent, la surface lisse, sans repère, du ciel. Tu te dis que tu n'accepteras plus n'importe quelle condition pour intégrer un réseau. Tu te retournes lentement comme si tu laissais pendre derrière toi les fils qui t'enchaînaient. Tu fais dos au soleil qui te réchauffe. La lumière trop vive, tu l'oublies. Devant toi, il y a un mur. Quelque chose te dit que tu parviendras à le contourner. Ce mystère dans ta vie, tu ne cherches plus à l'éluder. Ce sont les cris à peine audibles des enfants du monde. Maintenant tu les entends mieux.


Sur la paroi du mur, tu constates alors que ton ombre a disparu. Seule une toute petite goutte d'eau, de la grosseur d'une noisette, s'écoule en douceur dans une crevasse.

Projet de recueil de textes sur la thématique des ponts.
Contact : dagnelle@globetrotter.net
Les écrivains désireux de venir en aide aux enfants du monde peuvent réagir à ce texte en écrivant à leur tour un récit de quelques pages.


Nulle part où aller


  Mon ami, mon frère, je viens te confesser ici que je ne sais plus prier. Qui m'a donc retournée de la sorte pour que je ne sache plus m'approcher ? Autrefois, j'entendais mon pas résonner sur le pavé et ça me rendait heureuse. Aujourd'hui, malgré les sillages de ceux qui m'ont précédée, en dépit du silence trouble de la nuit, je ne reconnais plus mon pas.


  Je reviens de la cité qui m'a longtemps bercée d'illusions. Et dans le cercle parfait des songes à venir, j'erre à ta recherche, m'inquiétant sans cesse de redire à voix haute ces mots desquels je veux devenir toute proche. Je marche derrière eux comme une étoile perdue. On m'avait promis l'abondance des matins, j'ai les mains vides de cathédrales effondrées. Je n'ai plus rien à donner que ce sentiment d'impuissance mêlé de rage sourde. Et je ne sais plus prier.


  Ils ont été si nombreux, ceux de ma génération, à me répéter les vertus de leur programme. Dans l'enceinte close de la ville, ils déambulaient ; au-dessus de leur tête surgissait un ciel éteint, dépouillé de nuage, large d'espace et de pouvoir sans religion. J'ai regardé, impuissante, l'immensité du ciel. J'avais pris congé de mon âme.


  Je t'écris, mon ami, pour savoir si tu entends ma voix frêle sous les décombres de la cité. Celle qu'ils ont érigée, après avoir soigneusement extirpé jusqu'à la moindre racine, les fondements de mon être ; les fers dont ils m'ont prétendument délivrée font à présent des bruits de dents mortes.


   J'ai cherché à leur échapper tout en faisant mine de rester. Je portais déjà l'attitude de quelqu'un qui s'en va. Je ne voulais pas les écouter. Sur les murailles qu'ils dressaient, j'osais encore tracer de vagues dessins, des silhouettes emportées par le vent, des silhouettes qui elles aussi s'enfuyaient, dépouillées.


  Sous leurs pieds, Dieu gémissait encore. Les vérités sont devenues inaudibles. Je n'ai jamais pleuré. J'ai cru que Dieu n'existait pas. J'ai pensé que, s'ils avaient pu le tuer à coups de haches, il n'avait pas eu vraiment la force d'exister. J'ai cru à la mort, à la paix malade du silence, à leur programme sans mesure. Ils ont dit : brisez vos carcans, cassez vos miroirs, soyez libres. Le programme de l'ennui était désormais fixé dans chacun de ses détails. Il fallait être prêt à mourir dans le monotone des jours pareillement assemblés. Je suis née avec leur liberté, la mise à mort dans mon âme.


  Voici que je t'appelle encore mon ami. Je sais que tu résistes, toi aussi, quelque part dans le monde, dans une vallée obscure, la fragile nebka, auprès d'un rocher, dans une synagogue. Parfois les mots se tiennent frileusement sur un portail. Il nous est resté ceci encore : la parole.


   J'ai su que je devais prier tandis que je cherchais à te joindre. Et j'ai erré en vain, ne trouvant nulle part où aller. Toutes les églises, sans exception, étaient fermées, les rues pleines de voitures, les maisons haletantes, des maisons au souffle de l'agonie. J'ai couru ensuite vers la rivière qui coule aux limites de notre ville. J'ai désiré entendre ses murmures, mais le bruit, le bruit toujours enterrait ses secrets. La rivière était muette et je ne savais plus la faire parler. À la mesure de ma colère, le bruit s'est mis alors à grandir en moi comme un géant mécontent. Et j'ai crié ton nom. Mais tu ne pouvais pas me répondre, trop occupé à vouloir qu'ils te reconnaissent dans le tumulte. Mais je peux t'assurer, mon ami, qu'ils n'écoutent plus personne, pas même leur propre voix grelottante qui chevrote certains soirs de pleine lune, où il m'arrive encore à moi de croire qu'un cercle d'amitié se tisse.


   Tandis qu'ils hurlent la victoire de leur programme, nos oreilles sont pleines de leur démesure. Ils cachent les hécatombes des cathédrales qu'ils ont fait sauter. Ils font reposer sur le socle de leur histoire individuelle des vérités paisibles et sans lendemain. Et nous les avons accompagnés, et nous les avons crus et nous les avons écoutés. Ils ne sacrifient pas leur vie comme les kamikazes ; ils sont déjà morts. Ils n'espèrent pas un monde meilleur ; ils sont des sacs de peau que l'esprit a depuis longtemps désertés.


  Ils veulent à présent me convaincre à l'ennui d'une âme lisse et sans rébellion. Dans les plaines nues, où flambent les chevaux de feu, je cherche encore un lieu où prier. Nous devons à présent trouver une autre route pour rentrer chez nous.
Aussi, quand tu me verras dans la foule anonyme, assise sur une banquette de métro, songe que cette femme à tes côtés, a construit des ponts au creux de ses mains.
Je n’ai pas trouvé d’autre façon pour te rejoindre. Peut-être qu’ensemble alors aurons-nous le courage de nous éveiller à la conscience de ces ponts qu’il nous faudra désormais reconstruire.

 

 




 CA N'A JAMAIS ÉTÉ TOI


 L'ALCOOL FROID


LES YEUX GRECS


CAMILLE OU LA FIBRE DE L'AMIANTE


LE VENT DU MONDE

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