Pour la petite Rokia au Mali.
Qu'elle trouve courage.
Il faisait un ciel d'encre, sans tache. Les étoiles
craquaient dans l'obscurité. Et le feu, allumé
tôt dans la soirée, montait haut. Tu n'étais
pas seul. Des amis formaient un cercle autour des flammes.
La circonférence, bien qu'inégalement dessinée,
donnait à croire, sans risque de s'y méprendre,
qu'il s'agissait d'une communauté aux liens solidement
établis, sinon sur le point de s'affermir.
Certains des membres restaient
à l'écart et demeuraient silencieux. D'autres, par
contre, se tenaient plus près du centre, aux aguets.
Tous s'étaient réunis, ce soir-là, dans l'unique but
d'assister à l'initiation. Nul ne devait savoir qui
allait être choisi. Même l'initié ignorait qu'il allait
l'être. Le hasard voulut que le choix s'arrêtât
sur toi. L'ensemble des rites d'affiliation t'échappaient,
tu ne les appréhendais que par fragments épars,
et ceux que tu connaissais t'avaient toujours profondément
embarrassé. Il y avait un trajet à suivre,
des épreuves à traverser ; globalement, deux
obstacles à surmonter. C'était un défi pourtant
que tu désirais relever, car tu prenais cela très
au sérieux. N'allais-tu pas, dès lors, faire partie
de l'équipe, peu à peu constituée autour d'un centre,
que tu n'étais pas, que tu ne serais jamais, mais
qui te permettrait enfin de rayonner ?
Une frêle excitation, à
laquelle tu ne voulais pas encore céder, grelottait
en toi. C'était la possible idée que tout cela fût
réel. Tu comptais pour un groupe, ta présence allait
marquer une différence au sein d'une société
secrète. Tu avais l'occasion -elles se comptent sur
les doigts d'une main- d'intégrer le cercle des élus.
Un meneur de jeu jetait
des branches de cèdres dans le feu. Tout cela éclaboussait
en des jets sonores, éclatants et en ombres dansantes
sur les visages.
te rendre utile, sentir
le ventre de la terre te propulser vers les enfants
qui appellent, mais surtout tu désires aimer comme
la seule chose qui vaille encore. Tu veux visiter le monde
et lui appartenir, créer la beauté, devenir
le vent qui souffle dans l'onde ainsi animée. On
t'a dit : l'initiation est longue, le chemin parsemé
d'embûches, le parcours périlleux. Mais tu
connais ta force morale, ta ténacité, ton désir. Aussi,
tu ne manifestes aucune surprise lorsqu'on te désigne
pour marcher dans la voie sacrée. Tu trembles, cependant.
Tu as peur. Et tous tes amis le voient.
L'adoration du feu en appelle
à la survivance de la race humaine. Veux-tu faire partie,
oui ou non, de la race humaine ? Être un homme ? Dépasser
tes limites ? Briser tes chaînes ? Atteindre l'absolu
? Tenter l'impossible? Alors lève-toi et marche dans
la voie sacrée !
La lumière du feu brûle
mon visage. Je dois exécuter une ancienne danse chinoise,
pratiquée autrefois dans les montagnes d'Asie, danser
et laisser libre cours à mon essence. Mais je ne suis
pas certain que la façon dont je bouge, la timide retenue
qui me limite encore, soient d'appartenance asiatique
; je suis emmuré dans un quant-à-soi dont je n'arrive
pas à me débarrasser. Je danse toutefois,
et mes mouvements suivent le rythme de mon chant. J'ai une
voix grave, solide, naturelle. J'ignore d'où me viennent
ces mots inconnus, ces timbres incantatoires, puissants,
qui me traversent, mais accompagnés ainsi, dans le
crépitement des flammes, ils m'assurent que je suis
bien vivant. Le souffle imposant de la fumée transforme
alors mes monstres intérieurs en des expressions
mobiles, accessibles à l'homme, et à travers
lesquelles on peut projeter n'importe quel enfer personnel.
Venez, venez, déposer vos ignominies dans ma fumée
! Mon ombre, devenue visible, prête flanc. Malgré
cela, je chante jusqu'à ce que ma complète
vérité rejoigne l'essence du feu.
Comme tu as toujours été
à la recherche du chemin qui mène à ton âme, tu te
réjouis d'ainsi retourner à la nature, d'assembler
ton petit paquet de misères personnelles, de le donner
à la lumière et de t'en détacher dans
l'enfantement du feu. Je crois que j'invoque la clémence
des dieux à travers cette courte prière, celle
du corps qui danse et de l'esprit qui chante.
Le premier obstacle, c'est
de surmonter sa timidité, d'oublier que les autres
vous regardent et de parvenir à danser. Rien d'autre.
Après cela, toutes les autres langues s'apprennent
facilement.
Tu as eu raison de croire en toi. Tu as traversé
la première étape du parcours. D'ailleurs,
tu t'étonnes que cela soit advenu de façon
aussi naturelle, après tant de plaines et de jours
désespérants.
Ainsi, cela t'a pris toutes ces années pour y arriver.
Mais peu importe, tu danses maintenant.
*
Au bord du tunnel où je dois entrer, un animal se
débat, s'agite désespérément dans les rets d'un piège.
C'est un oiseau au bec court et crochu, un rapace manifestement.
Je crois qu'il s'agit d'un faucon. Ses grands yeux
me fixent, sondent tout mon être.
Que fais-tu à présent ?
Tu continues ton chemin ? On t'a dit : l'initiation
est longue, le chemin parsemé d'embûches, le parcours
périlleux. As-tu vraiment du temps à perdre ? Le faucon…
quelqu'un d'autre viendra bien le dégager de son piège.
Les piaillements percent ton tympan, leur stridence
t'affole. Mais tu passes outre. Tu t'enfonces dans
la caverne. Si tu veux faire partie du cercle des élus,
tu dois aller dans la grotte ; c'est une image bien
sûr, une projection mentale, une façon, en quelque
sorte, de harponner la vérité pour t'aider à
envisager le fait que, maintenant, tu as un enfant à
sauver. C'est le deuxième obstacle à surmonter.
Tu n'as pas le temps de t'occuper d'une bestiole qui souffre.
D'ailleurs, tu n'entends plus les cris de l'oiseau.
Cela t'inquiète pourtant. Mais il est trop tard. Tu
t'es enfoncé dans la grotte sombre aux parois humides.
L'eau coule, le vent froid
du silence, les paroles dures que tu as dites et qui
refont surface. Tes petits moyens, tu en as honte.
Une goutte d'eau dans l'océan peut-elle vraiment faire
la différence ? Des images ne cessent de t'envahir.
Tenaces comme des ombres. Là, un enfant, abandonné
dans la neige et qui a froid. Dans un orphelinat moldave,
une fillette recroquevillée sur un matelas troué. Plus
loin, un petit garçon au visage défiguré, en raison
du terrible noma causé par la malnutrition. Et ces
milliers d'autres, qui errent dans la rue, que tu
voudrais envelopper. Tu ne sais plus où donner de
la tête. Une goutte d'eau qui s'éparpille, voilà ton
être. Comment peux-tu même penser à sauver un seul
enfant sur cette planète quand tu te disperses ainsi
?
La porte, maintenant entrouverte,
donne sur un monde de poussière, des formes immobiles
qui vacillent sous des fils d'araignée. C'est le chemin
que tu dois prendre. Tu sais bien que, pour accéder
à la lumière, l'initiation est longue, le chemin parsemé
d'embûches, le parcours périlleux. Sur les
parois, de grandes fresques montrent des visages qui expriment
la peur, le silence forcé. Une vieille femme se berce
dans une chaise qui fait entendre son grincement millénaire.
Ta mère. Tu la perçois de dos. Sa chevelure
grise est maintenue par un filet. On dirait presque le rets
d'un animal, mais la trame est plus fine, quasiment
invisible, de telle manière plus efficace. Elle tricote
un chandail. Un visage d'enfant, à peine perceptible,
s'y profile. Le dessin du visage, inachevé. Ta mère,
sans se retourner, dit que c'est pour toi. Le chandail
t'est destiné.
Te revoilà enfant. Jouant
avec d'autres au bord d'un étang. Pour faire partie
de la fraternité, le chef d'équipe a dit que tu devais
avaler un crapaud. Tous les enfants rassemblés cherchent
un crapaud pour l'occasion. Une petite bête pas trop
dégoûtante, te disent ceux qui t'aiment, une grosse
dégoulinante à avaler, te promettent ceux qui t'en
veulent. Tu dois t'ouvrir aux coutumes, si fracassantes
soient-elles, te commettre dans un rituel. Pour être
considéré comme l'un des leurs. Afin d'intégrer le
réseau qui les lie tous. Tu veux accéder à une meilleure
condition dans le monde des enfants ; il est si difficile
d'y trouver quelqu'un à qui parler. Et tu ne connais
pas encore les mots de la langue. Tu avales le crapaud
et les crissements sous les dents, le bruit mouillé
s'enfonce en toi, le cartilage dans la gorge bloque,
comme une immense charrue l'hiver qui pousse la neige
au fond d'un bois. Puis ce souvenir retourne baigner
dans l'étang de ta conscience.
Tu entends de nouveau les
cris de l'oiseau, ses couinements. Il te faut rebrousser
chemin, refaire le trajet en sens inverse, retrouver
le faucon à tout prix, la blessure négligée, tant pis
pour le chandail promis par ta mère, tu sauveras bien
un enfant un jour ou l'autre, tu trébuches, l'énervement
de tes gestes, l'animal silencieux, plus silencieux
que la mort elle-même.
L'oiseau a disparu du rets dans lequel il s'était
pris. Seule une plume tremblote légèrement
près du piège. Tu regardes le soleil à
présent, la surface lisse, sans repère, du ciel.
Tu te dis que tu n'accepteras plus n'importe quelle
condition pour intégrer un réseau. Tu te retournes
lentement comme si tu laissais pendre derrière toi
les fils qui t'enchaînaient. Tu fais dos au soleil
qui te réchauffe. La lumière trop vive, tu l'oublies.
Devant toi, il y a un mur. Quelque chose te dit que
tu parviendras à le contourner. Ce mystère dans ta
vie, tu ne cherches plus à l'éluder. Ce sont les cris
à peine audibles des enfants du monde. Maintenant tu
les entends mieux.
Sur la paroi du mur, tu constates alors que ton ombre
a disparu. Seule une toute petite goutte d'eau, de
la grosseur d'une noisette, s'écoule en douceur dans
une crevasse.
Projet de recueil de textes sur la thématique des
ponts.
Contact : dagnelle@globetrotter.net
Les écrivains désireux de venir en aide aux
enfants du monde peuvent réagir à ce texte
en écrivant à leur tour un récit de quelques
pages.
Nulle part où aller
Mon ami, mon frère, je viens
te confesser ici que je ne sais plus prier. Qui m'a
donc retournée de la sorte pour que je ne sache plus
m'approcher ? Autrefois, j'entendais mon pas résonner
sur le pavé et ça me rendait heureuse. Aujourd'hui,
malgré les sillages de ceux qui m'ont précédée,
en dépit du silence trouble de la nuit, je ne reconnais
plus mon pas.
Je reviens de la cité qui
m'a longtemps bercée d'illusions. Et dans le cercle
parfait des songes à venir, j'erre à ta recherche,
m'inquiétant sans cesse de redire à voix haute ces
mots desquels je veux devenir toute proche. Je marche
derrière eux comme une étoile perdue. On m'avait promis
l'abondance des matins, j'ai les mains vides de cathédrales
effondrées. Je n'ai plus rien à donner que ce sentiment
d'impuissance mêlé de rage sourde. Et je ne sais plus
prier.
Ils ont été si nombreux,
ceux de ma génération, à me répéter les vertus de
leur programme. Dans l'enceinte close de la ville,
ils déambulaient ; au-dessus de leur tête surgissait
un ciel éteint, dépouillé de nuage, large d'espace
et de pouvoir sans religion. J'ai regardé, impuissante,
l'immensité du ciel. J'avais pris congé de mon âme.
Je t'écris, mon ami, pour
savoir si tu entends ma voix frêle sous les décombres
de la cité. Celle qu'ils ont érigée, après avoir
soigneusement extirpé jusqu'à la moindre racine,
les fondements de mon être ; les fers dont ils m'ont
prétendument délivrée font à
présent des bruits de dents mortes.
J'ai cherché à leur échapper tout en faisant
mine de rester. Je portais déjà l'attitude
de quelqu'un qui s'en va. Je ne voulais pas les écouter.
Sur les murailles qu'ils dressaient, j'osais encore tracer
de vagues dessins, des silhouettes emportées par
le vent, des silhouettes qui elles aussi s'enfuyaient,
dépouillées.
Sous leurs pieds, Dieu gémissait
encore. Les vérités sont devenues inaudibles. Je n'ai
jamais pleuré. J'ai cru que Dieu n'existait pas. J'ai
pensé que, s'ils avaient pu le tuer à coups de haches,
il n'avait pas eu vraiment la force d'exister. J'ai
cru à la mort, à la paix malade du silence, à leur
programme sans mesure. Ils ont dit : brisez vos carcans,
cassez vos miroirs, soyez libres. Le programme de l'ennui
était désormais fixé dans chacun de
ses détails. Il fallait être prêt à mourir
dans le monotone des jours pareillement assemblés.
Je suis née avec leur liberté, la mise à mort dans
mon âme.
Voici que je t'appelle encore
mon ami. Je sais que tu résistes, toi aussi, quelque
part dans le monde, dans une vallée obscure, la fragile
nebka, auprès d'un rocher, dans une synagogue. Parfois
les mots se tiennent frileusement sur un portail. Il
nous est resté ceci encore : la parole.
J'ai su que je devais prier tandis que je
cherchais à te joindre. Et j'ai erré en vain, ne trouvant
nulle part où aller. Toutes les églises, sans exception,
étaient fermées, les rues pleines de voitures,
les maisons haletantes, des maisons au souffle de l'agonie.
J'ai couru ensuite vers la rivière qui coule aux
limites de notre ville. J'ai désiré entendre
ses murmures, mais le bruit, le bruit toujours enterrait
ses secrets. La rivière était muette et je
ne savais plus la faire parler. À la mesure de ma
colère, le bruit s'est mis alors à grandir
en moi comme un géant mécontent. Et j'ai crié
ton nom. Mais tu ne pouvais pas me répondre, trop
occupé à vouloir qu'ils te reconnaissent dans
le tumulte. Mais je peux t'assurer, mon ami, qu'ils n'écoutent
plus personne, pas même leur propre voix grelottante
qui chevrote certains soirs de pleine lune, où il
m'arrive encore à moi de croire qu'un cercle d'amitié
se tisse.
Tandis qu'ils hurlent la
victoire de leur programme, nos oreilles sont pleines
de leur démesure. Ils cachent les hécatombes des cathédrales
qu'ils ont fait sauter. Ils font reposer sur le socle
de leur histoire individuelle des vérités paisibles
et sans lendemain. Et nous les avons accompagnés, et
nous les avons crus et nous les avons écoutés.
Ils ne sacrifient pas leur vie comme les kamikazes ;
ils sont déjà morts. Ils n'espèrent pas
un monde meilleur ; ils sont des sacs de peau que l'esprit
a depuis longtemps désertés.
Ils veulent à présent me
convaincre à l'ennui d'une âme lisse et sans rébellion.
Dans les plaines nues, où flambent les chevaux de
feu, je cherche encore un lieu où prier. Nous devons
à présent trouver une autre route pour rentrer
chez nous.
Aussi, quand tu me verras dans la foule anonyme,
assise sur une banquette de métro, songe que cette
femme à tes côtés, a construit des ponts au
creux de ses mains.
Je n’ai pas trouvé d’autre façon pour te rejoindre.
Peut-être qu’ensemble alors aurons-nous le courage
de nous éveiller à la conscience de ces ponts
qu’il nous faudra désormais reconstruire.