| Scène I | Scène II | Scène III | Scène IV | Scène V | Scène VI | Scène VII | Scène VIII |
Le vieux Nicolas Kermajeg… en costume de travail…
rentre en sifflant Intron Santez Anna…
puis s’assied près de la table… et déploie le journal.
| Nicolas | (s’épongeant le front) Ouf ! Ah !… ce qu’il fait chaud
à tirer les patates !…
Reposons-nous un peu en lisant la Croix de Quimper. (Il lit) « les journaux anticléricaux du pays annoncent avec grand fracas un grand meeting anticlérical où le célèbre conférencier de l’Avant-Garde Maçonnique doit prendre la parole… Le ban et l’arrière ban des rouges du pays sont convoqués à cette conférence… Mais comme la réunion est publique et contradictoire… un beau chahut est promis au renégat par les jeunes catholiques de la région Quimpéroise ! » Ah ! Ces salauds de Parisiens anticléricaux !… Ils ne nous laisserons donc jamais en paix dans notre paisible Bretagne ! (On frappe à la porte)… Qui est là !… |
| Job | Moi !… |
| Nicolas | Qui toi ? |
| Job | Job ! |
| Nicolas | Quel Job ? |
| Job | Votre fils Job Kermajeg. |
| Nicolas | (Il va ouvrir)… Oh, quelle surprise, mon pauvre garçon
! Après dix ans d’absence…
(Ils s’embrassent) Et quelle bonne étoile t’amène au pays ?… |
| Job | Je viens vous voir… mon père. |
| Nicolas | … Oui, mais encore ?… Songe que tu n’as pas mis le pied ici, chez ton père, depuis dix ans !… |
| Job | Et probablement j’aurais encore attendu dix autres années, sans venir vous voir si… |
| Nicolas | Si ?… Quoi ? |
| Job | Si la direction de mon groupe… ne m’avait pas délégué pour porter la bonne parole aux amis de Quimper ! |
| Nicolas | De quelle groupe parles-tu ? |
| Job | De l’Avant-Garde … |
| Nicolas | Hein ! de l’avant-garde ? De quelle avant-garde ? l’Avant-Garde Maçonnique… |
| Job | Oui ! |
| Nicolas | Comment, tu es lié à cette bande de crapules ?… |
| Job | Pas crapules du tout, mon père… Ces gens recherchent la lumière !… |
| Nicolas | Et ils travaillent dans les ténèbres à déchristianiser le pays, à déchristianiser la Bretagne, à… |
| Job | (solennel) à montrer à tous la vérité… |
| Nicolas | La vérité… elle est dans le catéchisme… |
| Job | Non !… Dans la science et la philosophie… |
| Nicolas | Oui… et tu salis mon nom à faire une telle besogne !… |
| Job | Non… Mais je gagne et vis ma vie… et j’ai bien fait d’aller dans ce Paris de lumière… Je suis devenu riche, au lieu que vous, vous ici, dans ce pays arriéré… |
| Nicolas | Tais-toi !… Renégat… Ah ! C’est toi le conférencier de
l’Avant-Garde Maçonnique… Eh bien petit… attends toi à un
beau chahut à Quimper… Et qui plus est… je serai avec les protestataires
et ton père te criera à la face ce que tu mérites…
Oui… et ton fils sera là aussi. Renégat, Judas… Je ne sais
pas ce qui me retient !… Je devrais te… Mais non. Pardonnons puisque le
Christ l’ordonne et que… l’autre, le bon petit Yves…
(Il pleure) |
| Job | A propos où est-il ? |
| Nicolas | A Rennes en ce moment, il reviendra demain… Il passe son bachot de philosophie. |
| Job | Fichtre !… bachot de philosophie… Mais où donc a t-il fait ses études ?… |
| Nicolas | Ca ne te regarde pas !… Tu me l’as abandonné à la mort de sa mère… pour aller courir… la gueuse à Paris… Il ne t’appartient plus… J’ai peiné pour l’élever et en faire un homme. Il sera quelqu’un un jour, au lieu que toi ?… |
| Job | Calmez-vous, mon père. Je suis riche aujourd’hui. Je puis vous dédommager. |
| Nicolas | Garde ton… C’est de l’argent ma acquis !… J’ai quatre vaches dans mon étable… je vends leur lait, je récolte des patates et des légumes dans mon jardin. Je fais du cidre… et en travaillant je vis heureux. Et j’ai bien élevé ton fils. |
On frappe à la porte…
Job va l’ouvrir… On lui remet un télégramme.
| Job | Qu’est-ce qu’il y a… |
| Nicolas | (Il lit)
« Reçu mention très bien. Arriverai Rosporden à 6 heures express. Yves » Ah ! C’est mon petit Yvon !… |
| Job | Le voilà bachelier… Je vous félicite !… Mention très bien. Il ira loin, le petit… Tenez je l’amène avec moi à Paris… Il fera ce qu’il voudra...le droit, les lettres, les sciences… et nous en ferons quelque chose… dites donc, mon père… vous ne voyer pas ça Yves Kermajeg, député de Quimper. |
| Nicolas | Ah oui ! Député… anticlérical, hein !… C’est ça qui ferait pousser mes choux ! |
| Job | Vous n’allez pas tout de même le mettre à labourer la terre. |
| Nicolas | Et pourquoi pas ? Est-ce qu’il n’est pas plus honorable de sarcler des oignons, de planter des choux ou de traire les vaches que de faire les con-fé-rences anticléricales ? |
| Job | Sans doute ?… Mais ?… Quand on est bachelier on peut devenir quelqu’un, si l’on pousse un peu ses études… Et je suis très bien placé pour le faire arriver, le petit !… |
| Nicolas | Oui… avec la loge… hein ? Yves restera avec moi, mon vieux Job !… Rien ne m’en séparera… Tu l’as jadis abandonné… Je t’ai fait déchoir de tes droits paternels sur lui… pour ta mauvaise conduite… |
| Job | Oui, mais, depuis ! |
| Nicolas | Depuis ! Ca [a] été pire encore pour toi… car tu es devenu
athée… et lui…
(Il lève les bras au ciel). |
| Yves | Ah. Bonjour Grand-père ! Vous avez reçu mon télégramme ? |
| Nicolas | Oui, mais je n’ai pas pu aller à la gare au devant de toi… pour
te féliciter… j’ai été retenu par…
(montrant Job) monsieur. |
| Job | Monsieur… vous dites ! Mais mon pauvre petit Yves, je suis ton père légitime… Job Kermajeg. |
| Yves | (dans l’étonnement) Et moi qui vous croyait mort. |
| Nicolas | Oui, mon petit Yves… Il était mort à la … foi ! |
| Yves | (Se jetant dans les bras de son père) Bonjour papa… |
| Nicolas | Alors Job… tu restes dîner avec nous… nous fêterons le bachot et la mention d’Yves… On fera des crêpes… On débouchera quelques bonnes bouteilles de « pur jus ». Je cours prévenir la bonne Marie Janig… qui est en train de traire les vaches… Dans une minute je serai de retour !… |
| Job | Alors Yves… c’est beau… bachelier à 16 ans !… Que comptes-tu faire maintenant ?… |
| Yves | Etudier ! encore ! |
| Job | Etudier !… Je vois que tu es le digne fils de ton père. Tu aimes l’étude ? |
| Yves | Oui, papa. |
| Job | Mais tu vas aller au lycée préparer une grande école ? |
| Yves | (Hoche la tête) |
| Job | Tu pourrais devenir professeur dans un lycée, dans une faculté… |
| Yves | Oh. Mieux [que] ça ! |
| Job | Tu pourrais préparer Saint-Cyr, si tu as le tempérament militaire. |
| Yves | Oh. Mieux que ça !… |
| Job | Tu pourrais préparer Centrale, ou Polytechnique, si tu as le goût des sciences. |
| Yves | Oh. Mieux que ça ! |
| Job | Mieux que ça !… Tu voudrais entrer dans la diplomatie ? |
| Yves | Oh. Mieux que ça ! |
| Job | Quoi alors ? |
| Yves | Eh bien… Je voudrais aller au grand séminaire pour devenir prêtre. |
| Job | (ahuri)
… au grand… quoi… te faire… curé |
| Yves | (tranquillement et rayonnant(?))
Oui ! |
| Job | Mais… tu n’y penses pas ! |
| Yves | J’y penses depuis que j’ai l’âge de raison… Monsieur le recteur,
en parfait accord avec grand-père… m’a envoyé au petit séminaire
de Pont-Croix… et c’est décidé. Je rentrerai dès qu’on
voudra me recevoir au grand séminaire de Quimper. Voilà.
(Il sort en (?)) |
| Job | (Seul)
Lui !… Curé !… Mon fils à moi ?… Il est vrai que ?… Mais que va t-on dire à la loge ?… Je ne gravirai plus l’échelon supérieur dans la hiérarchie maçonnique ! Et puis… ma situation de conférencier de l’Avant-Garde Maçonnique ?… Je suis un homme à l’eau ! Mon fils… curé ?… Non, Non ! Ce n’est pas possible ! Je ferai casser le jugement qui me déchoit à son égard et … j’ai des amis puissants et je détournerai le petit d’entrer dans la prêtraille ! Non, ma situation et mon prestige ne seront pas brisés à cause de lui… Je compte d’ailleurs me présenter avec un programme d’extrême-gauche dans le région de Quimper ! Oh ! Ce sera joli… un curé fils d’un député anticlérical… Oui, Je… |
| Nicolas | (En entrant une crêpe à la main)
Ah ! Quelles sont savoureuses les crêpes de Marie Janig !… Oui donc… Job !… Veux-tu en goûter !… |
| Job | (Sec) Merci, mon père… |
| Nicolas | ( ) Mais tu es tout chose à présent… Es-tu vexé de ce que je t’ai dit tout à l’heure ?… |
| Job | Non… mais je suis meurtri de ce que je viens d’apprendre de la bouche de mon petit |
| Yves | |
| Nicolas | Quoi !… |
| Job | Il veut se faire curé ! |
| Nicolas | Eh oui. Eh bien ! |
| Job | Eh bien, ça me gêne ! Ca compromet mon avenir électoral… ça… |
| Nicolas | (Riant)
Ah Ah Ah… Il te l’a dit ! Et je l’approuve… Oh ! (?) … toi le farouche bouffeur de curé, tu ne comprends pas ça… Tu ne comprends plus ces choses là !… Oui mon ami. Yves sera prêtre ! tel a été de tout temps son désir… et d’accord avec monsieur le recteur, je l’ai mis au petit séminaire… le voilà bachelier aujourd’hui… et bientôt il ira au grand séminaire. |
| Job | Non, ce n’est pas possible. Il n’ira pas au séminaire. |
| Nicolas | Je te dis qu’il ira… et malgré toi… politicien anticlérical. |
| Job | (Tragique)
Il n’ira pas… |
| Nicolas | Il ira… et cette année même. |
| Job | Il est mineur… et je … |
| Nicolas | Pardon, il ne t’appartient plus, Homme sans conduite ! Rappelle-toi que tu es déchu de tes droits paternels a son égard… Il est à moi ce petit et non à toi… Vaurien ! |
| Job | Taisez-vous… Le voilà… |
Les mêmes, plus Yves.
| Yves | Les crêpes sont bonnes… Et Marie Janig met le couvert… |
| Nicolas | Je sors pour chercher les pichets de cidre…
(Il sort). |
| Job | Dis moi, mon cher petit Yves, que tu n’iras pas au séminaire !… |
| Yves | Ma détermination est prise papa… J’irai. |
| Job | Et bien, alors ! Pas à Quimper… |
| Yves | A Quimper ! Toutes les formalités sont accomplies et à la rentrée d’Octobre je serai le petit abbé Yves Kermajeg. |
| Job | Tout est perdu ! |
| Yves | Perdu ! Quoi ! |
| Job | Eh bien ! Ma situation future ! |
| Yves | Quelle situation !… |
| Job | Ma situation de député !… |
| Yves | Député d’où ?… |
| Job | Eh bien de Quimper ! Parbleu. |
| Yves | En voilà une affaire !… Eh bien présentez vous ailleurs. |
| Job | Oui, mais c’est à Quimper que mon comité me présente. |
| Yves | Quel comité ?
(Nicolas rentre au fond du théâtre). |
| Job | La Loge ! |
| Yves | Oh vous êtes francs-maçons. |
| Job | Oui !… Hélas ! |
| Yves | Pourquoi êtes-vous francs-maçons. |
| Job | Pour avoir une bonne situation… et arriver… |
| Yves | Allons, papa… tout cela chez vous n’est pas sérieux. Seule l’ambition vous guide ; le besoin vous oblige à marcher et la vie facile vous à habitué à ces palinodies… Je vois maintenant que vous n’êtes pas convaincu… Au fond vous marchez pour ne pas perdre votre place… C’est l’argent qui vous fait agir… |
| Nicolas | (?) Oui… Mon pauvre Job… J’ai entendu ton hélas de tout à l’heure… tu marches sans conviction avec tous ces pantins-là… Tu es devenu journaliste, conférencier anticlérical pour sortir de l’ordinaire… pour briller… te faire flagornner par les voyous et les gens sans (?) … Mais prend garde, mon fils… rappelle-toi ces paroles tu bouffes du curé (?) tous ceux qui bouffent du curé… en crêvent… car vois tu les curés ont une viande indigente… Allons laisse tout cela… Nous en reparlerons… allons manger les crêpes de Marie Janig pour fêter le succès de ton fils… et pour… |
| Job | (pleurant)
Ah !… |
| Nicolas | Ah ! Tu pleures. |
| Job | Pardon, mon père. J’ai été un ingrat envers vous.
J’ai été un indigne père jusqu'à ce jour… …
Non… Je changerai de vie… et je vais décommander ma conférence
de demain à Quimper.
(Tirant les papiers d’une serviette) Tenez, jetez les au feu. |
| Nicolas | Justement, Marie Janig sera heureuse de tout ce beau papier pour faire du feu sous sa poêle. |
| Job | Mais Yves !… Quand on saura qu’il est le fils de… |
| Nicolas | Bah. Tout le monde le sait mais quand on saura qu’il a déjà converti son père et l’a ramené dans le droit chemin… on augurera bien pour son avenir clérical. |
| Job | (Embrassant Yves)
Mon cher petit enfant… |
| Yves | (Même jeu) Mon cher papa, n’allez plus à Paris. Restez ici avec grand-père… et par la plume, la parole, l’exemple surtout… défendez maintenant cette belle église catholique… que vous avez attaquée, vilipendée, méprisée,… et excécrée jusqu'à ce jour… Voilà 10 ans que grand-père et moi, nous prions pour voir ce beau jour… Je m’étais offert à Dieu en victime expiatoire pour vous. Eh bien c’est en victime de reconnaissance maintenant que je m’offrirai à Dieu. Et un jour j’espère, devant vous, dans une journée de joie comme aujourd’hui… je célébrerai devant vous ma première messe… Tenez vous me la servirez… |
| Nicolas | Et l’on fera encore des crêpes… ce jour-là… En attendant allons à table… et arrosons avec un coup de pur jus cette conversion et cette vocation. Oui. Dieu est bon ! Benedicite !… |
| Job | Dominus. |
| Yves | Dominus. |