Efflam : Le Retour
© 2000 - Y. JACOB

Le Retour

saynète pour glorifier la vocation sacerdotale

par Jean François Jacob

(1918 ?)

[Cahier n°3]
La scène représente un intérieur breton…
de petite ferme.
Une table, quelques chaises ou bancs rustiques.
Un journal sur la table.

Personnages
Le grand-père
: Nicolas Kermajeg 
son fils
: Job Kermajeg 
son petit-fils
: Yves Kermajeg 
 

Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII

Scène I

Le vieux Nicolas Kermajeg… en costume de travail…
rentre en sifflant Intron Santez Anna…
puis s’assied près de la table… et déploie le journal.

Nicolas (s’épongeant le front) Ouf ! Ah !… ce qu’il fait chaud à tirer les patates !… 
Reposons-nous un peu en lisant la Croix de Quimper. 
(Il lit
« les journaux anticléricaux du pays annoncent avec grand fracas un grand meeting anticlérical où le célèbre conférencier de l’Avant-Garde Maçonnique doit prendre la parole… Le ban et l’arrière ban des rouges du pays sont convoqués à cette conférence… Mais comme la réunion est publique et contradictoire… un beau chahut est promis au renégat par les jeunes catholiques de la région Quimpéroise ! » 
Ah ! Ces salauds de Parisiens anticléricaux !… Ils ne nous laisserons donc jamais en paix dans notre paisible Bretagne ! 
(On frappe à la porte)… Qui est là !… 
Job Moi !… 
Nicolas Qui toi ? 
Job Job ! 
Nicolas Quel Job ? 
Job Votre fils Job Kermajeg. 
Nicolas (Il va ouvrir)… Oh, quelle surprise, mon pauvre garçon ! Après dix ans d’absence… 
(Ils s’embrassent) Et quelle bonne étoile t’amène au pays ?…
Job Je viens vous voir… mon père. 
Nicolas … Oui, mais encore ?… Songe que tu n’as pas mis le pied ici, chez ton père, depuis dix ans !… 
Job Et probablement j’aurais encore attendu dix autres années, sans venir vous voir si… 
Nicolas Si ?… Quoi ? 
Job Si la direction de mon groupe… ne m’avait pas délégué pour porter la bonne parole aux amis de Quimper ! 
Nicolas De quelle groupe parles-tu ? 
Job De l’Avant-Garde … 
Nicolas Hein ! de l’avant-garde ? De quelle avant-garde ? l’Avant-Garde Maçonnique… 
Job Oui ! 
Nicolas Comment, tu es lié à cette bande de crapules ?… 
Job Pas crapules du tout, mon père… Ces gens recherchent la lumière !… 
Nicolas Et ils travaillent dans les ténèbres à déchristianiser le pays, à déchristianiser la Bretagne, à… 
Job (solennel) à montrer à tous la vérité… 
Nicolas La vérité… elle est dans le catéchisme… 
Job Non !… Dans la science et la philosophie… 
Nicolas Oui… et tu salis mon nom à faire une telle besogne !… 
Job Non… Mais je gagne et vis ma vie… et j’ai bien fait d’aller dans ce Paris de lumière… Je suis devenu riche, au lieu que vous, vous ici, dans ce pays arriéré… 
Nicolas Tais-toi !… Renégat… Ah ! C’est toi le conférencier de l’Avant-Garde Maçonnique… Eh bien petit… attends toi à un beau chahut à Quimper… Et qui plus est… je serai avec les protestataires et ton père te criera à la face ce que tu mérites… Oui… et ton fils sera là aussi. Renégat, Judas… Je ne sais pas ce qui me retient !… Je devrais te… Mais non. Pardonnons puisque le Christ l’ordonne et que… l’autre, le bon petit Yves… 
(Il pleure)
Job A propos où est-il ? 
Nicolas A Rennes en ce moment, il reviendra demain… Il passe son bachot de philosophie. 
Job Fichtre !… bachot de philosophie… Mais où donc a t-il fait ses études ?… 
Nicolas Ca ne te regarde pas !… Tu me l’as abandonné à la mort de sa mère… pour aller courir… la gueuse à Paris… Il ne t’appartient plus… J’ai peiné pour l’élever et en faire un homme. Il sera quelqu’un un jour, au lieu que toi ?… 
Job Calmez-vous, mon père. Je suis riche aujourd’hui. Je puis vous dédommager. 
Nicolas Garde ton… C’est de l’argent ma acquis !… J’ai quatre vaches dans mon étable… je vends leur lait, je récolte des patates et des légumes dans mon jardin. Je fais du cidre… et en travaillant je vis heureux. Et j’ai bien élevé ton fils. 

Scène II

On frappe à la porte…
Job va l’ouvrir… On lui remet un télégramme.

Job Qu’est-ce qu’il y a… 
Nicolas (Il lit
« Reçu mention très bien. Arriverai Rosporden à 6 heures express. Yves » Ah ! C’est mon petit Yvon !… 
Job Le voilà bachelier… Je vous félicite !… Mention très bien. Il ira loin, le petit… Tenez je l’amène avec moi à Paris… Il fera ce qu’il voudra...le droit, les lettres, les sciences… et nous en ferons quelque chose… dites donc, mon père… vous ne voyer pas ça Yves Kermajeg, député de Quimper.
Nicolas Ah oui ! Député… anticlérical, hein !… C’est ça qui ferait pousser mes choux ! 
Job Vous n’allez pas tout de même le mettre à labourer la terre. 
Nicolas Et pourquoi pas ? Est-ce qu’il n’est pas plus honorable de sarcler des oignons, de planter des choux ou de traire les vaches que de faire les con-fé-rences anticléricales ? 
Job Sans doute ?… Mais ?… Quand on est bachelier on peut devenir quelqu’un, si l’on pousse un peu ses études… Et je suis très bien placé pour le faire arriver, le petit !… 
Nicolas Oui… avec la loge… hein ? Yves restera avec moi, mon vieux Job !… Rien ne m’en séparera… Tu l’as jadis abandonné… Je t’ai fait déchoir de tes droits paternels sur lui… pour ta mauvaise conduite… 
Job Oui, mais, depuis ! 
Nicolas Depuis ! Ca [a] été pire encore pour toi… car tu es devenu athée… et lui… 
(Il lève les bras au ciel). 

Scène III
Yves Ah. Bonjour Grand-père ! Vous avez reçu mon télégramme ? 
Nicolas Oui, mais je n’ai pas pu aller à la gare au devant de toi… pour te féliciter… j’ai été retenu par… 
(montrant Job) monsieur.
Job Monsieur… vous dites ! Mais mon pauvre petit Yves, je suis ton père légitime… Job Kermajeg.
Yves (dans l’étonnement) Et moi qui vous croyait mort. 
Nicolas Oui, mon petit Yves… Il était mort à la … foi !
Yves (Se jetant dans les bras de son père) Bonjour papa… 
Nicolas Alors Job… tu restes dîner avec nous… nous fêterons le bachot et la mention d’Yves… On fera des crêpes… On débouchera quelques bonnes bouteilles de « pur jus ». Je cours prévenir la bonne Marie Janig… qui est en train de traire les vaches… Dans une minute je serai de retour !… 

Scène IV
Job Alors Yves… c’est beau… bachelier à 16 ans !… Que comptes-tu faire maintenant ?… 
Yves Etudier ! encore ! 
Job Etudier !… Je vois que tu es le digne fils de ton père. Tu aimes l’étude ? 
Yves Oui, papa. 
Job Mais tu vas aller au lycée préparer une grande école ? 
Yves (Hoche la tête
Job Tu pourrais devenir professeur dans un lycée, dans une faculté… 
Yves Oh. Mieux [que] ça ! 
Job Tu pourrais préparer Saint-Cyr, si tu as le tempérament militaire. 
Yves Oh. Mieux que ça !… 
Job Tu pourrais préparer Centrale, ou Polytechnique, si tu as le goût des sciences. 
Yves Oh. Mieux que ça ! 
Job Mieux que ça !… Tu voudrais entrer dans la diplomatie ? 
Yves Oh. Mieux que ça ! 
Job Quoi alors ? 
Yves Eh bien… Je voudrais aller au grand séminaire pour devenir prêtre. 
Job (ahuri
… au grand… quoi… te faire… curé 
Yves (tranquillement et rayonnant(?)
Oui ! 
Job Mais… tu n’y penses pas ! 
Yves J’y penses depuis que j’ai l’âge de raison… Monsieur le recteur, en parfait accord avec grand-père… m’a envoyé au petit séminaire de Pont-Croix… et c’est décidé. Je rentrerai dès qu’on voudra me recevoir au grand séminaire de Quimper. Voilà. 
(Il sort en (?)

Scène V
Job (Seul
Lui !… Curé !… Mon fils à moi ?… Il est vrai que ?… Mais que va t-on dire à la loge ?… Je ne gravirai plus l’échelon supérieur dans la hiérarchie maçonnique ! Et puis… ma situation de conférencier de l’Avant-Garde Maçonnique ?… Je suis un homme à l’eau ! Mon fils… curé ?… Non, Non ! Ce n’est pas possible ! Je ferai casser le jugement qui me déchoit à son égard et … j’ai des amis puissants et je détournerai le petit d’entrer dans la prêtraille ! Non, ma situation et mon prestige ne seront pas brisés à cause de lui… Je compte d’ailleurs me présenter avec un programme d’extrême-gauche dans le région de Quimper ! Oh ! Ce sera joli… un curé fils d’un député anticlérical… Oui, Je… 

Scène VI
Nicolas (En entrant une crêpe à la main
Ah ! Quelles sont savoureuses les crêpes de Marie Janig !… Oui donc… Job !… Veux-tu en goûter !… 
Job (Sec) Merci, mon père… 
Nicolas ( ) Mais tu es tout chose à présent… Es-tu vexé de ce que je t’ai dit tout à l’heure ?… 
Job Non… mais je suis meurtri de ce que je viens d’apprendre de la bouche de mon petit 
Yves
Nicolas Quoi !… 
Job Il veut se faire curé ! 
Nicolas Eh oui. Eh bien ! 
Job Eh bien, ça me gêne ! Ca compromet mon avenir électoral… ça… 
Nicolas (Riant
Ah Ah Ah… Il te l’a dit ! Et je l’approuve… Oh ! (?) … toi le farouche bouffeur de curé, tu ne comprends pas ça… Tu ne comprends plus ces choses là !… Oui mon ami. Yves sera prêtre ! tel a été de tout temps son désir… et d’accord avec monsieur le recteur, je l’ai mis au petit séminaire… le voilà bachelier aujourd’hui… et bientôt il ira au grand séminaire. 
Job Non, ce n’est pas possible. Il n’ira pas au séminaire. 
Nicolas Je te dis qu’il ira… et malgré toi… politicien anticlérical. 
Job (Tragique
Il n’ira pas… 
Nicolas Il ira… et cette année même. 
Job Il est mineur… et je … 
Nicolas Pardon, il ne t’appartient plus, Homme sans conduite ! Rappelle-toi que tu es déchu de tes droits paternels a son égard… Il est à moi ce petit et non à toi… Vaurien ! 
Job Taisez-vous… Le voilà… 

Scène VII

Les mêmes, plus Yves.

Yves Les crêpes sont bonnes… Et Marie Janig met le couvert… 
Nicolas Je sors pour chercher les pichets de cidre… 
(Il sort). 

Scène VIII
Job Dis moi, mon cher petit Yves, que tu n’iras pas au séminaire !… 
Yves Ma détermination est prise papa… J’irai. 
Job Et bien, alors ! Pas à Quimper… 
Yves A Quimper ! Toutes les formalités sont accomplies et à la rentrée d’Octobre je serai le petit abbé Yves Kermajeg. 
Job Tout est perdu ! 
Yves Perdu ! Quoi ! 
Job Eh bien ! Ma situation future ! 
Yves Quelle situation !… 
Job Ma situation de député !… 
Yves Député d’où ?…
Job Eh bien de Quimper ! Parbleu. 
Yves En voilà une affaire !… Eh bien présentez vous ailleurs. 
Job Oui, mais c’est à Quimper que mon comité me présente. 
Yves Quel comité ? 
(Nicolas rentre au fond du théâtre). 
Job La Loge ! 
Yves Oh vous êtes francs-maçons. 
Job Oui !… Hélas ! 
Yves Pourquoi êtes-vous francs-maçons. 
Job Pour avoir une bonne situation… et arriver… 
Yves Allons, papa… tout cela chez vous n’est pas sérieux. Seule l’ambition vous guide ; le besoin vous oblige à marcher et la vie facile vous à habitué à ces palinodies… Je vois maintenant que vous n’êtes pas convaincu… Au fond vous marchez pour ne pas perdre votre place… C’est l’argent qui vous fait agir… 
Nicolas (?) Oui… Mon pauvre Job… J’ai entendu ton hélas de tout à l’heure… tu marches sans conviction avec tous ces pantins-là… Tu es devenu journaliste, conférencier anticlérical pour sortir de l’ordinaire… pour briller… te faire flagornner par les voyous et les gens sans (?) … Mais prend garde, mon fils… rappelle-toi ces paroles tu bouffes du curé (?) tous ceux qui bouffent du curé… en crêvent… car vois tu les curés ont une viande indigente… Allons laisse tout cela… Nous en reparlerons… allons manger les crêpes de Marie Janig pour fêter le succès de ton fils… et pour… 
Job (pleurant
Ah !… 
Nicolas Ah ! Tu pleures. 
Job Pardon, mon père. J’ai été un ingrat envers vous. J’ai été un indigne père jusqu'à ce jour… … Non… Je changerai de vie… et je vais décommander ma conférence de demain à Quimper. 
(Tirant les papiers d’une serviette
Tenez, jetez les au feu. 
Nicolas Justement, Marie Janig sera heureuse de tout ce beau papier pour faire du feu sous sa poêle. 
Job Mais Yves !… Quand on saura qu’il est le fils de… 
Nicolas Bah. Tout le monde le sait mais quand on saura qu’il a déjà converti son père et l’a ramené dans le droit chemin… on augurera bien pour son avenir clérical. 
Job (Embrassant Yves
Mon cher petit enfant… 
Yves (Même jeu) Mon cher papa, n’allez plus à Paris. Restez ici avec grand-père… et par la plume, la parole, l’exemple surtout… défendez maintenant cette belle église catholique… que vous avez attaquée, vilipendée, méprisée,… et excécrée jusqu'à ce jour… Voilà 10 ans que grand-père et moi, nous prions pour voir ce beau jour… Je m’étais offert à Dieu en victime expiatoire pour vous. Eh bien c’est en victime de reconnaissance maintenant que je m’offrirai à Dieu. Et un jour j’espère, devant vous, dans une journée de joie comme aujourd’hui… je célébrerai devant vous ma première messe… Tenez vous me la servirez… 
Nicolas Et l’on fera encore des crêpes… ce jour-là… En attendant allons à table… et arrosons avec un coup de pur jus cette conversion et cette vocation. Oui. Dieu est bon ! Benedicite !… 
Job Dominus. 
Yves Dominus. 


Rideau