Emigration bretonne
© 2000 - Y. JACOB

L'Emigration des Ruraux Bretons
dans le Midi de la France

rapport de M.  J.-M. François Jacob

Imprimerie Réunis - Redon


Sujet Economique et Agricole

Sujet.  # Constatations
# L'émigration des familles bretonnes dans le Midi : ce qui les y attend. 
# Le défrichement des landes bretonnes.
# Possibilité de les retenir en Bretagne. 
Constatations

    D'abord faisons quelques constatations qui nous permettront de mieux étayer nos conclusions: 

       Le paysan en général est particulariste... routinier et peu partisan des innovations... Ses qualités ou ses travers sont chez lui le résultat d'un long atavisme et d'une éducation mal entendue et mal dirigée et d'un âpre attachement au sol. 

    Le paysan Breton est encore plus obstiné et il met environ cinquante ans pour acclimater dans sa vie les innovations que le progrès moderne lui impose dans le domaine mécanique, chimique et professionnel. 

    Il s'accomode très mal du métayage... qui est peut être en fait la plus heureuse des solutions du problème locatif agricole, puisqu'elle lie par des intérêts communs le propriétaire et l'ouvrier, l'employeur et l'employé, et oblige celiu-ci à s'intéresser directement à l'agriculture et celui-là à obtenir de meilleurs rendements. 

    Et ce métayage - ou Colonat partiaire - qui fait merveille dans le Midi de la France n'a aucune chance d'aboutir en Bretagne. Cela tient à deux causes : d'abord la propriété est trop divisé en Bretagne... les latifundia n'existent pas à proprement parler...; et ensuite les fermes de Bretagne sont en général trop petites : 30 hectares au plus pour permettre au métayer et au propriétaire d'y trouver chacun leur compte. 

    Ne songeons donc pas à développer en Bretagne le Colonat partiaire. 

    Le particularisme breton s'accomode mieux au fermage payable en argent. Presque partout (et c'est encore une preuve en faveur de notre thèse) on abnadonne les fermages payables en nature. 

    Fermier, le paysan breton pourra, moyennant une redevance fixe, développer son industrieuse activité pour améliorer ses terres, mener ses élevages et, surtout, vivre en maître absolu sur le petit domaine qu'il a affermé... Cependant il sera bon que les baux soient de très longue durée, car autrement le courage lui manquera pour chercher à acheter les amendements chimique qui lui permettront d'obtenir des résultats plus avantageux en céréales, en cultures sarclées, en fourrages, en arbres à fruits ou en cultures maraîchères. 

    Et ici, nous en venons à regretter la disparition presque universelle du domaine congéable qui liait pour de longues années nos paysans avec leurs propriétaires. Ils possédaient les immeubles construits sur une ferme, pour laquelle ils ne payaient qu'une redevance infime, et leurs propriétaires ne pouvaient les congédier sans leur rembourser la valeur des habitations, écuries et granges, qu'ils y avaient construites... 

    Cette organisation unique - cette solution celtique de la question agraire - que nous voyons encore fonctionner en Irlande, a permis à de vieilles familles paysannes de Bretagne de vivre pendant plusieurs siècles sur des terres dont ils n'étaient en fait que fermiers et dont cependant ils pouvaient avec orgueil se dire un peu propriétaires, puisque les édifices étaient à eux. 

       Il y a surpopulation dans les campagnes bretonnes. Mais pas tant qu'on le croit. 

    Jadis - avant que vint le machinisme révolutionner l'industrie et l'agriculture - il fallait une main-d'oeuvre nombreuse pour travailler dans les champs. Aujourd'hui avec les outils perfectionnés et rapides que le progrès a créés un homme suffit là où hier cinq n'étaient pas de trop. Or les statistiques sont là... la population bretonne croit avec rapidité. Je cite les chiffres de 1928 : d'après le Ministère de l'Intérieur. 

    L'excès des naissances sur les décès est: 

Naissances Décès Excédent
Finistère............. 

Morbihan........... 

Côtes-du-Nord.. 

Ille-et-Vilaine...... 

Loire-Inférieure... 

Ce qui fait en tout 
16.119 

12.561 

12.098 

12.043 

12.255  

 
11.474 

9.741 

9.924 

11.106 

11.466  

 
4.645 

2.820 

2.174 

847 

789  

11.265 unités 

    Pendant ce temps-là, la population française ne croissait que de 70.205 unités.

    Et une seconde question se pose : Y a-t-il de ce fait un véritable danger social en Bretagne?

    Nous répondons hardiment : Non.

    La Bretagne peut nourrir une population double de celle qu'elle entretient actuellement, à condition que ses richesses agricoles soient exploitées rationnellement, économiquement, scientifiquement.

       Or, le quart au moins du territoire de la Bretagne est en friches... ou en landes incultes et jusqu'à ce jour rien n'est fait pour en tirer parti... et je dois dire rien ne sera fait de sitôt, car la monoculture seule pourrait rapidement en avoirraison... mais les machines et les carburants sont hors de prix.

    Je déteste les interventions de l'Etat en général, dans les initiatives privées ; mais mon esprit pratique, dans la circonstance irait presques jusqu'à solliciter son intervention pour verser aux défricheurs les millions qui sont chaque année prévus au budget de l'agriculture pour faire courir des chevaux, pour organiser des Expositions souvent tapageuses, luxueuses et ... inutiles, et même pour organiser la fameuse Fête du blé que l'on projette pour cet été à Paris.

    On subventionne grassement de coûteuses entreprises de transports, qui font par ailleurs très largement leurs frais ; on jette des millions pour entretenir des danseuses à l'Opéra ; on gaspille en champagne et en déplacements ministériels des centaines de mille francs qui seraient de précieux encouragements à ceux qui entreprendraient le défrichement des landes bretonnes. Il ne faudrait pas dix ans pour récupérer ainsi peut-être 25.000 hectares, qui, emblavés, ensemencés ou mis en pâturages, permettraient à l'agriculture bretonne - et par répercussion à l'économie générale française - de prospérer magnifiquement et d'approvisionner le pays sans faire trop appel à l'étranger (1).  

(1) C'est ce qui a été fait sur la terre de Penhoët, en Avessac (L.-Inf.), de 1868 à 1904 ou sur une superficie de 560 hectares, 240 hectares ont été défrichés.

    On m'objectera : Le sol des landes ne vaut rien. Avec tous les agronomes sérieux je répondrai : A moins que vos sols ne soient que des sables, tous ils sont aujourd'hui amendables... Or les humus acides de nos landiers, à moins de ne posséder que des épaisseurs infimes (et encore dans ce cas pourrait-on très avantageusement  créer des prairies), supporteraient les cultures communes des assolements normaux et donneraient des rendements tout aussi avantageux, grâce aux engrais et amendements chimiques, que les terres labourées qui les avoisinent.

    La seule chose nécessaire à faire dans ce cas serait de contraindre le paysan à se mettre à l'école des agronomes... Or, ici surtout, c'est l'exemple qui sera le meilleur professeur. Quand on verra un gros propriétaire, un châtelain non-absentéiste et intéressé à l'agriculture autrement que par l'argent se mettre résolument à l'oeuvre et récolter de beaux blés ou de belles pommes de terre, là où jadis il n'y avait que de la lande, alors même qu'il perdrait un peu d'argent les premières années, les petits propriétaires des alentours l'imiteront en faisant lentement et presque sans bourse délier ce qu'il faisait vite et à grand frais ! Il y a de nombreuses questions sociales en agriculture. Je crois qu'en Bretagne il n'en est pas de plus moralisante et de plus patriotique que celle du défrichage des landes. C'est la routine qui souvent les laisse incultes : il semblerait qu'une ferme - sauf dans la ceinture dorée de l'Armor - qui n'a pas quelques hectares de landes n'est pas complète.

    Ne hues chet lann, Eutru ? (Vous n'avez pas de landes, Monsieur ?), disait un jour devant nous un paysan breton du pays d'Auray, qui cherchait à louer une ferme à l'un de nos amis... La lande c'est le paddock des bêtes à cornes, en tout temps... et nos pauvres petites vaches bretonnes y trouvent quelques maigres herbes à grignoter ; les ajoncs, qu'on y coupe, servent de combustible... et même de litière quand la paille fait défaut ; bref, on ne peut vivre sans lande, paraît-il !

    Et cependant que de terrains l'on pourrait récupérer pour les cultures si l'on y mettait résolumment la charrue.

    Mais hélas !

       Il y a trop de routine en Bretagne. Dans le Midi de la France on a multiplié les prairies artificielles. Dans le Lauraguais, par exemple, toutes les prairies naturelles ont été ensemencées... pensez donc les fourrages se vendent jusqu'à 65 francs les 100 kilos.

    Les engrais chimiques sont peu connus en général. A la côte la terre est suffisamment riche et l'on s'en passe presque. Dans l'Argoad le sol rendrait un bon tiers de plus si l'on multipliait les amendements nitriques ou les produits azotés ou encore les potasses.

    La motoculture, qui fait de si beaux et de si rapides travaux, n'est possible que sur de grands domaines, à moins d'être employée - et nos paysans bretons n'y consentiront jamais - par des entrepreneurs de défonçage... L'essence et le mazout sont trop chers.

    L'élevage est mal compris, sauf pour les chevaux et les vaches à lait ; mais les moutons (les agneaux de lait se vendent à deux mois jusqu'à 200 francs), les chèvres à lait pour l'approvisionnement des villes (la chèvre étant réfractaire à la tuberculose) ou pour la fabrication des fromages, comme la chose se fait dans les montagnes, sont de plus en plus délaissés ou inconnus dans nos campagnes.

    Les routines pourraient surtout être combattues par les Syndicats agricoles, mais ceux-ci ne se bornent souvent qu'à être des marchands d'engrais et leur apostolat social et leur enseignement agricole ne dépassent pas la vente de quelques balles de poudre d'os ou de superphosphates.

    L'on végète... et les garçons de ferme se font rares et vont travailler sur les ballasts des voies ferrées ou dans les usines ; les servantes se placent comme bonnes à la ville... Heureux encore le paysan qui aura de nombreux enfants : au moins la main d'oeuvre ne lui manquera pas.

    Si non, il faudra acheter des machines perfectionnés ; mais celles-ci coûtent cher. Autrefois, trois ou quatre fermes se cotisaient pour l'achat d'une batteuse. Cet usage est perdu, et si l'on n'a pas sa machine à soi, on a recours aux offices dispendieux d'un entrepreneur de battage. J'ai vu il y trente ans jusqu'à quarante personnes sur l'aire à battre. Quand tout le grain était rentré, on faisait des crêpes, on buvait du cidre, on dansait, on plaisantait innocemment. Ces traditions s'en vont. Il faut aller vite : à douze, grâce à la machine perfectionnée, on fait le travail de quarante. Mais la poésie est, elle aussi, partie et sans poésie la cammagne devient industrielle et peu intéressante et le résultat est le départ des jeunes paysans pour la ville où il y a des dancings et des cinémas !

    Tant mieux encore, si le paysan est aisé. En somme l'évolution se fera chez lui instinctivement. Mais s'il est pauvre, s'il est momentanément gêné dans ses affaires, s'il veut acheter du matériel de culture pour défricher sa lande, où trouvera-t-il du crédit ? Les caisses rurales sont rares : les banques agricoles inconnues. Et puis, ici, la politique intervient : il y a la caisse des blancs et celle des rouges.

    Il aura peut-être la ressource d'aller demander une machine en prêt au châtelain d'à-côté. Mais celui-ci n'exploite plus. Il habite la ville ; il ne vient que deux fois par an dans château : à l'époque de la chasse et à l'époque de la perception des fermages.

    O criminels absentéistes de Bretagne ! Quelle responsabilité vous aurez devant l'histoire.

       Enfin, et ce sera notre dernière constation avant d'aborder la question de l'émigration bretonne dans le Midi, on n'a plus aucune considération - pas plus en Bretagne qu'ailleurs du reste - pour les élèves agronomes sortis des grandes écoles d'agriculture. Il est vrai, leur instruction fut surtout théorique ; mais on oublie que la théorie est à la base de la pratique. Aucun de ces élèves - à moins d'être propriétaires eux-mêmes - ne trouve à employer leur activité et leur savoir en agriculture, ou bien alors ils renoncent au métier. C'est le cas de plus du tiers ; ou bien, s'ils sont riches, ils achêteront ou loueront, en Beauce, en Brie, en Normandie, dans les Flandres ou dans le Midi, des fermes où ils pourront appliquer les principes de culture qu'ils ont appris ; ou bien, enfin, ils prendront un emploi administratif dans les dépendances des Ministères de l'Agriculture ou des Colonies, et en fait ils seront perdus pour l'agriculture bretonne.

 

L'Emigration dans le Midi

    Pour décongestionner la Bretagne (!) on a dirigé beaucoup de nos compatriotes Bretons vers les départements de la Dordogne, du Lot, du Lot-et-Garonne et du Gers, très atteints par la dépopulation.

    Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Je suis pessimiste... c'et un mal.

    a)   Le paysan breton sera longtemps un dépaysé dans le Midi. Les conditions de climat, les genres de cultures et d'élevage, les usages locaux d'affermage, la mentalité différente, l'esprit areligieux des voisins, la politique socialiste qui s'y développe et aussi (disons-le en passant) le peu de prestige d'un clergé qui manque trop souvent de zèle. Toutes ces choses sont de nature à rebuter les meilleurs volontés.

    Passe encore si le nouvel arrivant a assez d'argent pour acheter une ferme et un cheptel d'exploitation. Mais s'il devient métayer, les fermiers purs sont très, très rares, que de déconvenues l'attendent : c'est sous la direction unique du propriétaire, et sous la directe férule d'un régisseur zélé et stylé qu'il devra exploiter. Ici, aucune initiative ne lui sera laissée. Tout est réglé à l'avance : temps des labours, des semis, des récoltes, des battages, bref, il a toujours un contrôle à subir. Le particularisme breton sera très mortifié bien souvent. Et puis parlons des travaux.

    En Bretagne, rares sont les fermes où l'on travaille avec des boeufs. Dans le Midi, on ne travaille nulle part avec des chevaux. Boeufs et vaches ne sont considérés que comme du cheptel de travail et d'engrais : tous s'attèlent ; ceux-ci feront de gros labours et les pressants labours et les pressants charrois, ceux-là feront les labours et charrois de petite importance. Mais les uns et les autres devront être minutieusement ménagés, pour ne pas qu'ils dépérissent. Où sont les magnifiques attelages de norfolks ou de postiers bretons, orgueil de nos fermes bretonnes ?...

    b)   Et puis les cultures sont, elles aussi, toutes différentes. N'est pas vigneron qui veut : et le métier ne s'apprend pas du jour au lendemain. Planter, sarcler, greffer, tailler, souffrer, vendanger la vigne ne ressemble en rien à la culture du pommier et à la fabrication du cidre.

    Il en est de même de la culture du maïs, de la vesce et des plantes tinctoriales, du tabac et des fèves. Même la culture du blé est différente : adieu les sillons tortueux dont les sinuosités capricieuses donnent tant de pittoresques à nos campagnes de Bretagne : tout ici se sème à plat et au semoir. Au printemps (quelle innovation en matière de culture pour notre paysan routinier), on passe hardiment la herse dans les blés, les orges et les avoines et plusieurs fois de suite, puis on roule pour faire taller les jeunes plants. On est loin du sarclage à main en usage chez nous.

    c)   Dans le Midi - sauf en quelques grandes fermes organisées à dessein et avec un bétail spécial - on ne fait pas de "lait". Je me suis amusé parfois à voir la gaucherie des paysans gascons dans la traite des vaches. Pas de lait, pas de beurre... la cuisine même se fait à la graisse, et quand on tue un cochon, tout le maigre est mis en saucisse et tout le gras est fondu et mis en pot pour les préparations culinaires de l'année. Adieu les galettes de blé noir, les bouillies de mil ou d'avoine... adieu le lait caillé... adieu le bon beurre, parfumé de noisette, qu'on étendait sur les plates tartines du pain de seigle breton... on mange dans le Mididu confit d'oies... Mais avant de les mettre au "salé", il faut mener l'élevage délicat des oisons, des dindes, des pintades et des canards,... et ceci, pas seulement en amateur, mais obligatoirement, car sinon, adieu le confit d'oies qu'on mangera pendant l'hiver ; adieu les foies d'oie... dont la vente est si rémunératrice, adieu les bonnes ventes des dindes couveuses au printemps, qui se vendent jusqu'à cinquante francs l'une... d'ailleurs la police du métayage prévoit que vous devrez mener au moins quarante oies jusqu'au gavage... et autnt de dindes... et le régisseur sera là pour vous surveiller et vous faire exécuter les clauses du contrat que vous avez signé... ou est votre ti plouz de Bretagne, pauvres émigrés...

    d)   Enfin... Vous irez au marché un jour par semaine... Vous assisterez à d'importantes transactions... mais vous ne comprendrez rien... car tous les paysans qui vous entourent ne parlent même pas le français boiteux que vous avez appris vous-même et avant de le comprendre, il vous faudra dix ans de séjour parmi eux... Adieu le vieux brezonek de nos pères ! Dans quel pays es-tu... ô brave paysan de Bretagne !... Povre de tu ! La Bretagne es pas acqui ! Malheureux que tu es, la Bretagne n'est pas ici !

    e)   Et puis le Dimanche, on te montrera du doigt, quand on te verra aller à la messe... tu finiras par avoir honte de ta religion et tu deviendras comme eux... irréligieux !

 

Le Défrichement des Landes Bretonnes

    Et toutes ces constatations d'habitat , de cultures et de dépaysement que devront subir nos compatriotes émigrés dans le Midi nous forcent à poser une question :

    La Bretagne pourrait-elle leur offrir assez de terres pour les retenir et les faire vivre ?...

    Nous répondons OUI.

       Le nombre de familles bretonnes émigrés dans le Midi n'atteint pas 300, formant en tout environ deux mille individus.

    Or cette émigration s'est beaucoup ralentie... Déjà on déchante... j'en connais cependant dans la Montagne Noire, qui sont satisfaites : elles ont trouvé des cultures à leur gré : pommes de terre, seigle et blé noir... Celles-là ne se plaignent pas... Mais il n'en est pas de même ailleurs.

    Oh ! Sans doute, de beaux rapports sont imprimés, quelques-uns même, dit-on, aux frais des marchands de bien pour entonner le dithyrambe et chanter le bien-être obtenu par les émigrants bretons que de toute sa voix sénatoriale un parlementaire du Gers appelait de tous ses voeux jadis : Venez, Bretons aux chapeaux enrubannés !... etc.... Sans doute, quelques-uns on fait de belles affaires... Mais ils sont la très petite minorité... et les autres sont trop orgueilleux pour dire qu'ils se sont trompés ! Sans doute, l'Etat est intéressé à voir ces émigrations en masse. Ne serait-ce que pour repeupler, fut ce au prix de leur misère, des cantons où le Malthusianisme sévit avec la politique anti-religieuse de la Dépêche de Toulouse. Sans doute, quelques propriétaires sont heureux de les avoir pour mettre en culture des terres qui étaient en friches depuis de longues décades. Sans doute aussi quelques-uns des émigrés vivent tranquillement dans le Midi tout comme en Bretagne...

       Mais là n'est pas la solution du problème.

    Et nous disons : si des paysans bretons ont émigrés pour ne pas trouver dans leur nouvelle patrie d'adoption plus de confort et plus de richesses qu'ils n'en ont chez eux en Bretagne, la propagande dont ils ont été les victimes a été une propagande de mort... Ces pauvres gens sont perdus irrévocablement pour la Bretagne. Où ils se sentaient si bien chez eux... et ils ne sont pas acquis aux nouveaux pays qui les ont adaptés... J'ai déjà trouvé à la Poudrerie de Toulouse plusieurs d'entre eux, qui honteux d'avoir quitté la Bretagne, et n'ayant aucune chance de faire fortune dans l'agriculture méridionale, s'étaient tout simplement embauchés comme manoeuvre dans la vaste usine de produits chimiques.

    O entremetteurs bretons !... Voilà votre oeuvre !

 

Le Remède

    Que faudrait-il faire pour retenir en Bretagne les paysans bretons tentés par l'émigration ?

    Ici, il faut que carrément la législation intervienne... Si la Bretagne constituait un Etat dans une France fédéraliste, cette loi serait faite depuis longtemps... Mais en attendant il nous faudrait nous accommoder de quelques lois générales concernant les défrichements :

       D'abord... que toute lande défrichée soit pendant plusieurs années - 5 ou 10 ans - assimilée aux constructions familiales de la loi Ribot... c'est-à -dire dégrevée de tout impôt...

       Que des entrepreneurs de défrichement soient subventionnés par des fonds d'Etat, au prorata du nombre d'hectares défrichés par eux... Je crois cette mesure très efficace, car ces entrepreneurs seraient les premiers propagateurs et protagonistes des défrichements en grandes séries. N'attendons rien de l'initiative privée... elle est attardée par les trop grands frais de premiers établissement.

       Que des commissions d'agronomes étudient la valeur humifère des landes défrichables et que même leurs avis prévalent avant tout nouveau défrichement... et que des crédits soient  prévus pour eux au Ministère de l'Agriculture.. étant bien entendu que ces agronomes pour avoir plus d'autorité sur les propriétaires de landes seraient désignés par des consortiums de syndicats... Qu'au besoin même (aux grands mots les grands remèdes !) que les terres de landes déclarées, propres aux cultures,soient imposées, tout spécialement tant qu'elles ne seront pas défoncées... Je crois que cette mesure, très radicale en soi, souveraine pour le défrichement des landiers.

       Et pour les terres ainsi défoncées puissent être à bon compte amendées... Mais ici heurtons les grands boyards de l'industrie chimique, qui ont en fait acquis des monopoles, et font le trust des engrais, grâce à la faiblesse, à l'ignorance, ou peut-être au "pot de vinaigre" de nos incapables parlementaires.

       Que la loi intervienne dans l'hygiène des habitations rurales, et que les habitations et communs de ferme, fosses à fumier, etc... qui seront bâtis sur les nouvelles tenues créées dans les landes défrichées, soient modernisées dans leur constructions, je ne dis pas dans leur style.

       Ici les landes seront mises en cultures, là elles seront mises en pâturages. La Bretagne, pays humide, ne pourrait-elle pas avoir, comme la Normandie, des fermes d'herbages, pour la récolte du lait ou l'engraissement du bétail de boucherie. J'aimerais en faire l'essai, et à défaut de mieux, je serais à peu près sûr de réussir sur une lande défrichée.

    Par ailleurs, l'organisation des ventes syndicales des produits de ferme, comme la chose se fait en Belgique, serait le complément de ces fermes hébagères.

       Mais ici, nous nous heurtons encore aux routines ancestrales et à notre particularisme celtique.

    L'école pourrait peut-être modifier la mentalité paysanne bretonne. Mais notre école, nos écoles... sont quelconques et ne sont pas de "chez nous". Le jour où nous aurons des intistuteurs (publics ou privés) stylés en agriculture et résolus à rester avec les ruraux toute leur vie ; le jour où leur mentalité sera redevenue bretonne, qu'ils parleront et qu'ils enseigneront le breton, ce jour là l'agriculturebretonne aura gagné beaucoup.

       Il en sera de même des châtelains ou propriétaires absentéistes. Les landes qui avoisinent leurs domaines ne les intéressent que parce qu'elles recèlent des terriers à lapins. Mais le jour où un impôt - taxe des absentéistes - les frappera, le jour où on leur imposera des taxes de défrichement - comme dans l'industrie on impose des taxes d'apprentissage - peut-être se décideront-ils à faire quelque chose pour mettre leurs terres en valeur. Et le landier qui les intéresse à l'époque de la chasse, ils le trouveront laid dans le paysage et ils se décideront à le faire défricher.

       Quant au petit fermier, on pourrait l'obliger - même dut le fermage en être diminué - à défoncer quelques ares de ses landes chaque année, et, petit à petit, les terrains soumis aux assolements réguliers verraient leurs surfaces augmenter.

    Quant à ceux qui le feraient bénévolement, il y aurait lieu de voter la loi sur les améliorations agricoles que proposa, en 1921, M. Defos de Rau, député des Landes. En fin de bail, une compensation serait payée par le propriétaire - au besoin compensation prévue au bail antérieurement, - sur les aménagements de terres nouvelles accomplis par le fermier.

    Mais - nous ne le répéterons jamais trop - les défrichements avantageux et rapides ne seront jamais faits que par de puissants tracteurs. Or, le coût moyen du défrichement à l'hectare d'un landier serait de deux mille francs tout au plus, en traitant avec un entrepreneur. Est-ce qu'un hectare de bonne terre amendable et fertile ne vaut pas pas les débours ?

 

    10°   Enfin, ne serait-il pas possible d'organiser des syndicats de Défrichement, comme on a fait des syndicats de reboisement et de repeuplement des rivières ?

    La Bretagne est riche, mais elle est.. pardon ! son sol est mal exploité, car elle-même "son bétail humain" est splendidement exploité par l'Etat français et par l'industrie française, qui serait diriger vers les usines, la marine et les autres provinces le magnifique capital humain que produit notre race vigoureuse.

    En France, on n'a pas intérêt à voir la Bretagne riche. Son sol produit de tout, depuis les vins du Nantais jusqu'aux choux-fleurs et aux oignons de Roscoff. sOn sous-sol, comme disait le regretté M. Kerforn, de la Faculté des Sciences de Rennes, est l'un des plus riches et des plus variés qu'il y ait. Mais, quand on veut exploiter une mine, jamais l'autorisation de l'Etat ne vient. Le fameux Syndicat des Forges tient en main l'universel marché des métaux. Quand on voudrait défricher nos landes, on verrait se dresser contre la Bretagne tout un bataillon de mercantis de tout acabit, depuis les usines de Saint-Gobain jusqu'aux Nitrates du Chili.

    Et cependant cette Bretagne, réputée pauvre, n'a-t-elle pas eu le numéro 1 dans la proportion des surfaces emblavéesz en 1927, pour le département d'Ille-et-Vilain (Statistiques du Ministère de l'Agriculture).

    Une Bretgane agricole riche !... allons donc ! Allez dans le Midi, Bretons. La blanche hermine du blason de votre pays y deviendra rouge : ainsi en ont décidé les coryphées des partis politiques et les consortiums économiques.

  

Conclusion

 

    Et c'est ainsi, qu'en vertu d'immuables (!) principes ou préjugés de gouvernements qui veulent avant tout tenir en tutelle la meilleure province de l'agrégat ethnique, qui s'appelle la France, une région prolifique voit sa politique agraire combattue.

    Jadis, l'Italie avait cherché à créer des centres d'émigrations, mais le gouvernement de Mussolini a vite compris que l'émigration n'était pas un remède à la surpopulation. Celle-ci, loin d'être un mal, ne peut être qu'un bien pour un pays. Un pays n'est grand que s'il est populeux. S'il est énergique, il sera vite industrieux, (voyez la Belgique), et il trouvera des ressources dans son sol ou son commerce.

    Quel pays riche, heureux, pittoresque et accueillant serait nore Bretagne si seulement on lui laissait le petit minimum de libertés que réclament pour elle et aussi pour toutes les autres provinces de France, les militants du Régionalisme !

    Héla !... la mentalité de nos gouvernements est complétement à refaire. En France on ne vit que de politique pure... et l'on en crève. Et nos landes aux ajoncs d'or, longtemps encore refleuriront avant d'être éventrées par le soc fécondant de la charrue du Progrès.

    Et pendant ce temps-là, les syndicats du Finistère continueront à déverser sur le Midi leurs convois d'inconscients et de pauvres émigrants ! ... Triste !... Triste !...

 

J.-M. François JACOB

Cet important Rapport a mérité et obtenu la
Médaille d'Honneur, décerné par l'U.R.B.