Hermely

I. Locmariaquer

Locmariaquer joli bourg de seize cents habitants du canton d'Auray, placé entre la rivière du Loch et la baie de Quiberon, à l'extrémité d'une longue terre qui sert à l'ouest de clôture au golfe du Morbihan, peut à bon droit, se glorifier d'un illustre passé historique.

Non seulement ses grandioses mégalithes, le grand Menhir, les Pierres-Plates, le Mané Lud, le Mané Hroueh, le Mané Retual, pour ne citer que les plus célèbres sont sans conteste les plus grands du monde et présentent aux amateurs de glyptique scripturaire des inscriptions indéchiffrables, mais encore sa position géographique, sa rade de toute sécurité pour les navires de moyen tonnage, le paysage mystérieux de ses îles, ses plages de sables ou de galets offrent aux touristes de délicieuses émotions et aux artistes de belles gammes de couleurs.

Mais c'est surtout l'historien qui reste rêveur devant l'importance de son passé et devant ses gloires malheureuses. Elle fut la Dariorig des Venètes, capitale de ce vaillant peuple maritime qui osa défier César, le fier vainqueur des Gaules et organiser contre ses prétentions la vaste confédération armoricaine qui, de Boulogne à Bayonne, engloba toutes les tribus riveraines de la mer qui ne voulaient pas se soumettre aux Romains : Atrebates, Ossimiens, Curiosolites, Corisopites, Pictons, Bazades, Aturins et Sibusates.

A cette époque, son territoire était beaucoup plus vaste et surtout plus élevé au dessus du niveau de la mer… et la ville comptait près de cinquante mille habitants… Un aqueduc long de plus de huit kilomètres et dont il reste quelques piliers d'arches dans le bois de Rosnarho en Crac'h et des substructions dans le lit de la rivière d'Auray, au lieu dit pont de César, amenait de Kerisper près du Bono, de l'eau dans un vaste réservoir, ou château d'eau, situé à côté de Park en Noareu ; sous le cimetière actuel on en a découvert les fondations.

Invincibles sur mer, les Venètes et leurs alliés tinrent longtemps et insolemment les troupes de César en échec… Au point que celui-ci résolut de les attaquer sur leur élément liquide ; il fit venir d'Italie et de Provence des constructeurs de navires et, avec les bois de la région de la Vilaine, il se bâtit une flotte de toutes pièces. Et en l'an 54 avant Jésus-Christ, sous le grand'mont (Saint Gildas de Rhuys) la flotte romaine qui était actionnée par des rames, attaqua la flotte armoricaine qui marchait à l'aide de voiles… Les cordages des bateaux venètes furent vite coupés par les faux dont étaient hérissés les navires Romains… et, désemparés, ils rentrèrent dans le golfe vers l'anse de Dariorig, avec la marée montante… Mais ils furent poursuivis et même devancés par les bateaux des Romains… La bataille était perdue, la ville prise, la confédération armoricaine brisée ; le Sénat venète fut massacré, le peuple traîné en esclavage en Italie… et le littoral maritime conquis… et voué désormais à la latinisation.

Dariorig fut l'Alésia maritime des Gaules… Quand donc les défenseurs malheureux de Dariorig auront-ils le monument que méritent leur vaillance et leur infortune ?

A l'époque Gallo-Romaine, Dariorig devint le vaste latifundia… d'une villa romaine dont on a trouvé des substructions près du monticule de Saint-Michel… Puis son nom disparaît de l'histoire. Vers le IVe siècle une dépression de terrain réduisit son territoire de plus de la moitié.

A l'époque des immigrations bretonnes des huitième et neuvième siècles probablement, des colons cambriens s'y établirent et c'est peut-être à cette époque que lui fut donné le nom de Locmaria.

Plus tard, en plein moyen âge, des moines bénédictins de Sainte-Croix de Quimperlé y fondèrent un prieuré et y bâtirent la splendide église romane qui est devenue l'église paroissiale actuelle.

A son nom de Locmaria on ajouta dans les chartes le nom de la baronnie de Kaer dont le village était le fief, et l'on fit Locmaria-Kaer.

On vénère à l'église une statue de Notre-Dame de Bon Retour Intron Varia Kaer Dro. Dans la campagne la dévotion populaire a élevé plusieurs petites chapelles sans grand caractère architectural. Ce sont Saint-Michel dans le haut du bourg, Saint-Pierre à Loperhet, Sainte-Anne au Moustoir, dont il sera question dans cette biographie à l'endroit de l'abbé Philippe.

On y parle le breton, avec un accent très doux, un peu traînant des gens de la côte et la langue y a un vocabulaire riche qui est un véritable trésor pour les grammairiens.

D'ailleurs, Locmariaquer a donné le jour à plusieurs poètes bretonnants, à l'abbé Oliéro entre autres : Golvanig un puriste plein d'inspiration, dont les oeuvres seront toujours goûtées des amateurs de belles choses : son Evangéliaire breton et ses poésies forment le fond classique du dialecte vannetais.

C'est aussi à Locmariaquer qu'est né Jean de Kerpenhir, le délicieux romancier, auteur d'Anna Calvé, où il a mis tout son coeur et son talent de bon Breton.

Aujourd'hui comme la mer met a découvert plusieurs milliers d'hectares de vasières, Locmariaquer est devenu l'un des plus grands centres d'élevage d'huîtres de Bretagne . La fraîcheur de ses étés attire de nombreux baigneurs et touristes et rien n'est plus gracieusement pittoresque que de voir les jours de fêtes et de régates les splendides costumes que portent les femmes et les jeunes filles de Locmariakœr. D'après les artistes elles seraient les plus jolies de tout le golfe du Morbihan.

De nos jours Locmariaker a fourni de nombreux matelots et sous-officiers à la marine de guerre… Mais il n'en était pas ainsi autrefois ; c'était un centre de matelots navigateurs et de capitaines long-courriers et caboteurs. Nous devons à l'histoire, à notre parenté et à l'amitié de citer ici quelques noms de capitaine ou marins, célèbres dans les annales locales de la navigation au milieu du dernier siècle : le capitaine Le Rohellec, le capitaine Ker, le capitaine Le Ludec, un fameux marin qui a laissé son nom à une méthode spéciale pour redresser les navires chavirés le long des quais  ; le capitaine Philibert Le Gloanic, mon grand parrain et notre grand'oncle… qui en 1874 refusait 40 francs de la tonne, pour affréter son navire l'Auray d'Auray, pour aller de Diégo-Suarez à Pondichéry… (ce trajet se paie actuellement 12 francs !… et nous sommes cependant au siècle de la vie chère) ; le capitaine Mahé dont le fils fut un archéologue distingué de la Société Polymatique de Vannes et dont les trois filles, Victoire, Marie-Joseph et Rose furent les bienfaitrices des oeuvres paroissiales de Locmariaquer.

Le capitaine Guillas, dont les trois filles tenaient une boutique à Auray et possédaient un perroquet célèbre, qui tenait une véritable conversation en breton et saluait les clients en leur demandant : «  Petra vo ? Boteu Koed ?  » Il fit fuir ainsi un jour un malandrin, qui s'était introduit dans le magasin pour voler.

Le capitaine Créquer, dont la goélette Père Poulain était universellement connue par la disposition de sa mâture très penchée.

Le capitaine Pasco, dont le retentissant naufrage du trois-mâts Paralos, qu'il commandait, affirma la vaillance et la maîtrise de marin dans la baie de la Table, sur la côte de Bonne Espérance.

Les maîtres au Cabotage, Rozo, Bouilly, Camenen, Corvec, Lelin, qui commandaient des chasse-marée célèbres.

Hurtaud qui commandait le lougre « le Mystère » (sur lequel voyagea mon père dans sa jeunesse) et qui voulait que chaque soir le mousse du bord vint réciter sa prière à la porte de la chambre ; le dimanche également il exigeait que tous ses matelots allassent à la messe… et il les répartissait en deux groupes afin de pouvoir plus facilement satisfaire au devoir dominical, et le capitaine Mahéo, son gendre, qui commandait le brick Sainte-Eugénie, continua ses pieuses traditions.

Le capitaine Joseph Jacob, notre grand'père, qui commandait la Clémentine et mourut à l'âge de 42 ans.

Son frère Constant Jacob, mon grand'oncle, qui fit naufrage, à l'entrée de Dunkerque, sur la goélette les Trois Soeurs et dont une plaque de marbre rappelle le souvenir sur le bureau des douanes de cette ville pour célébrer l'héroïsme que déployèrent les douaniers pour voler à son secours.

Les frères Le Pendu, dont l'un Jean-François, notre grand'père maternel, disparut corps et biens au cours de l'hiver 1866-1867 en revenant de Rotterdam avec la goélette Le Jeune François.

Le capitaine au long cours Joseph Ezan, mon petit parrain, qui disparut corps et biens en 1889, avec le trois-mâts Aconcagua en se rendant au Chili.

Notre père enfin, le capitaine au long cours Louis, Jean-Marie, Jacob, arrière petit fils de Jean-Marie Hermely et son filleul. Il fit ses études secondaires au petit séminaire de Ste-Anne d'Auray qui avait la vogue à cette époque, fut l'un des héros de la Révolution intestine qui y déclencha le départ précipité d'un certain nombre de professeurs, déplacés par Mgr Dubreuilh, évêque de Vannes pour ne pas vouloir se rallier à l'Empire. Bachelier à seize ans et admissible à Saint-Cyr, il dut en 1862, à la mort de son père capitaine-armateur de la goélette Clémentine, renoncer au métier des armes et prendre avec un subrécargue, le commandement du navire qui était le gagne-pain de la famille ; et suivre la carrière maritime. Il devint capitaine au Long Cours en 1872, à Vannes, puis voyagea sur le René de Nantes comme officier d'abord, puis comme commandant, après la mort du capitaine en mer. Il commanda successivement les bricks Horace, Eugène-Raoul ; sur le brick-goélette Saint-Joseph en 1878, il découvrit dans les eaux de la Barbade, dans les Antilles Anglaises, le banc, appelé depuis banc Saint-Joseph, et reçut de l'amirauté britannique une lettre de félicitations. Il devint co-armateur du trois-mâts C-J… qui fut abordé en rade de Pensacola, Canada, par un vapeur anglais ; puis commanda le Jacques, la Marie-Alice, et la Marguerite-Elise de Nantes. Il ne perdit qu'un navire, celui de son père… la Clémentine, encore avait-il un subrécargue à bord.

Il était expert dans l'art de tailler les voiles; d'ailleurs il mit toute sa coquetterie à ne jamais commander que des voiliers.

Il mourut à Auray en 1895, le 19 février, juge au tribunal maritime commercial de Lorient.


Il faut citer aussi les gabarreurs Guillevic (Pélican), Le Goff, Lantrin, Corlobé, Coheden, Le Barch, etc… qui faisaient les « passages » et transportaient les denrées entre Locmariaquer et Auray… Tous ces humbles faisaient vaillamment leur métier, vivaient pauvrement et ne s'enrichirent jamais ; mais plus d'un d'entre eux se noya dans l'exercice de sa rude profession.

Dans les cancans du bourg, on parle encore de Christophe Quintin, le sacristain d'il y a soixante ans, qui était à la fois menuisier, fossoyeur, et barbier et qui trouvait le moyen - quand il faisait, à l'automne, sa quête de lard - de parcourir toute la paroisse en donnant un sou à tous les enfants des maisons qu'il visitait, et de rentrer chez lui sans avoir dépensé un seul sou ; c'était bien simple : pour se rendre plus sympathique la maîtresse de maison et recevoir d'elle un plus gros morceau de lard, il la félicitait sur la beauté et la santé de ses mioches et, avec le plus sincère des enthousiasmes, leur donnait à chacun un sou pour acheter des bonbons chez Korvegen, la boutiquière du bourg ; puis, pendant que la mère était au cellier entrain de choisir le lard, adroitement, le bonhomme enlevait leurs sous aux enfants et allait recommencer ailleurs sa… comédie… dont à la fin, personne n'était plus dupe.

Il aimait aussi disait-on, beaucoup le café, surtout le café bien poivré d'eau-de-vie !… et quand il se versait une goutte dans sa tasse, pour bien montrer qu'il en prenait peu, il se servait de sa petite cuillère, comme mesure ; mais celle-ci, gitée à dessein sur un certain angle n'arrivait, comme le tonneau des Danaïdes, jamais à se remplir… et la rasade de guin ardant était d'autant plus forte !

Nous avons bien connu Henri Cailloce, un descendant de chouan, qui chantait avec coeur à l'église et Coriton, dont le grand'père, soldat de Rohu, se distingua dans un engagement sanglant avec les Bleus, pour forcer le passage du Lac, en octobre 1799. Ce Cariton, de Kerveres, composait des chansons satiriques en Breton, mais esprit un peu fruste et sans culture, volontiers il maniait l'expression grivoise, et il semble bien qu'aujourd'hui, leur actualité ayant disparu, ces chansons ne sont plus chantées par personne.

Dans les Annales de la Chouannerie, on nomme également Jacques Drian, ou Dréan qui, le 31 octobre 1799, sous les ordres de Rohu, après l'engagement de l'Etang de Cranic, au cours d'un repli sur Pluvigner que gardaient les chouans de Josselin, reçut, auprès du château de Keronnic, un coup de fusil en pleine poitrine, et n'en mourut pas… Il vécut jusqu'en 1851 avec une balle dans le poumon gauche - à quelques millimètres du cœur !

Sa famille émigra de Locmariaquer à Auray… et l'un de ses petits-fils devint prêtre : l'abbé Dréan, que nous avons connu jadis d'abord professeur à Saint-Yves d'Auray, et longtemps plus tard vicaire à Sarzeau.

Quelques anciens de Locmariaquer se souviennent également de Moussu ; c'était un triste sire !… et n'était pas du pays ; il était à Paris à l'époque de la Commune et donna tête baissée dans le mouvement communard : il se vantait d'avoir commandé le feu pour l'exécution des otages de la Commune et des dominicains d'Arcueil ; au cours de la semaine de mai 1871, il réussit à s'échapper de Paris sous un déguisement (il était affublé d'une soutane de prêtre !) ; après l'amnistie, il vint se fixer à l,ocmariaquer et essaya d'établir des parcs à huîtres à KantSeudey. Mais il n'y fit pas fortune. C'était un beau parleur, un hâbleur de grande envergure, féru de Voltaire et surtout de Rousseau et de Proudhon… Quelques naïfs se laissèrent gagner par ses doctrines… et lui prêtèrent des sommes d'argent… qu'ils ne revirent plus jamais… C'était assurément un très bon républicain et il se vanta plus tard d'avoir contribué à établir la République à Locmariaquer… Bel ancêtre en vérité !

Notons aussi le forgeron Crabot, de Kerhel, un véritable artiste en ferronnerie, auteur de la célèbre grille en fer forgé que l'on admire dans l'église de Carnac. Enfin pour le pittoresque nous nommerons Louis l,e Pluart, surnommé Men gi, qui était forgeron en principe, mais en fait peintre, vitrier, bricoleur, fossoyeur, menuisier, charpentier, couvreur, remonteur de l'horloge (qu'il détraquait et réparait à peu près chaque semaine), poulieur, ramoneur de cheminée… et qui se brouillait avec le recteur quand celui-ci ne le désignait pas, du haut de la chaire, pour porter la grande croix à la procession : c'était l'homme le plus populaire du village et l'ami de tous les enfants qu'il abreuvait de discours… plus ou moins décousus.

Sans souci de la chronologie, nommons encore Cachor, dont le vrai nom était Louis Carret ; il avait été frère coadjuteur chez les Pères de Grignon de Montfort, à la Chartreuse d’Auray, et pour la somme de cinq sous par mois il enseignait à lire en breton et apprenait le catéchisme et les prières aux enfants ; on chuchotait dans le village qu'il « se piquait le nez » parfois ; il habitait dans une petite maison située sur la route du Guivin, et qui appartient actuellement à notre tante, Mme Mouraud.

Il eut pour successeur dans la garde des enfants et l'enseignement du catéchisme Philomène Marion, personne très intelligente et dévouée, cul-de-jatte et ne possédant qu'un seul bras, lequel encore n'était armé que de deux doigts. Elle habitait la place de l'Abarh-Ker… et rien n'était pittoresque comme son école, où les enfants terrifiés par le long bâton qu'elle maniait avec dextérité malgré son infirmité, étaient assis devant elle sur des bancs et les chaises de tous modèles… Elle-même placée à côté de la fenêtre, épiait tout ce qui se passait sur la place… et était une gazette vivante. Le dimanche, on la conduisait à l'église dans une brouette !

Une autre gazette vivante encore, mais dans un autre genre. Mlle Marie-Joseph Mahé, personne d'un grand dévouement qui vivait de très modestes rentes, et passa sa vie entière à soigner les malades. Après sa mort sa maison tomba en ruines et l'on raconte que chaque jour, à la tombée de la nuit, on l'entendait réciter son rosaire en poussant des gémissements. N'omettons pas non plus de signaler bien qu'il ne fut pas de Locmariaquer et qu'il n'y venait que par intermittences Durand un ancien maître d'école… devenu colporteur et barde errant et qui allait de bourg en bourg, une grande caisse sur le dos, pour vendre des bimbeloteries et des chansons bretonnes… Il parlait un breton boiteux qui faisait rire tout le monde. Racontant un voyage sur mer un peu mouvementé, il disait: Er vag e hroé pik… ha me hroé mi pek… faisant comprendre par onomatopée… que son estomac protestait contre les roulis et les tangages.

Les vieilles demoiselles Lucie et Marie Le Port, deux braves institutrices qui enseignèrent le rudiment du français à plusieurs générations et que l'on trouva mortes dans la grande maison qu'elles habitaient - en recluses - à l'entrée du bourg.

Jolv, un brave maître d'école, qui avait un trop grand penchant pour la « dive bouteille », et qui, mis à la retraite, fut un jour arrêté en état d'ivresse dans la région de Saint-Nazaire et tiré d'affaire grâce au dévouement et au talent de maître Jean Gouzer, avocat au barreau nazairien, qui avait été son élève autrefois à Locmariaquer.

Il y avait aussi Corvec le boulanger, qui n'avait pas son égal, dans toute la Bretagne, pour faire le gâteau breton, appelé pâte brisée et qui tirait de l'harmonium de l'église, (car il était aussi organiste) des accords que personne depuis n'a pu trouver ! Il fut maire de Locmariaquer après notre grand'père Le Bouédec et c'est à lui qu'on doit la mairie et l'école actuelle, le quai et la chaussée du bourg… on l'avait surnommé Cornichon.

Le père Pessel, un vieux matelot. qui portait des boucles d'oreilles en or aux oreilles et dont la maison était peuplée d'une ribambelle de chats qu'il nourrissait chaque jour de poisson frai s.

Cagnard, son voisin du Kouh horh, (je souhaite qu'il vive encore), tisserand et ostréiculteur, l'un des meilleurs sonneurs de biniou que l'on ait connu… C'était un brave homme et un véritable artiste. Il composait lui-même la plupart de ses airs et nous avons eu la bonne fortune d'en noter plusieurs - à son insu. Il était connu dans toutes les communes du Golfe du Morbihan… et on le retenait 2 ou 3 mois à l'avance pour sonner dans les noces. Au jeu des trois rois, dans mon enfance, il faisait Saint Michel et il avait un ascendant particulier pour imposer silence au diable… D'ailleurs ce diable était Picaut, un ancien matelot boîteux, l'un des survivants des Trois Soeurs, qui fit naufrage à l'entrée de Dunkerque sous le commandement de notre grand'oncle Constant Jacob.

Nous citerons encore quelques vieux matelots : le père Lubin, qui fut confirmé à l'âge de soixante-dix ans ; le « bonhomme Jossel » que les gamins faisaient rager quand ils se permettaient de s'accrocher à son bateau… au cours des baignades d'été. Il est vrai qu'un jour ces malandrins avaient barbouillé avec de la bouse de vache l'inscription qu'il avait… si artistement peinte sur la poupe. Le père Cadoret, dont le langage était si pittoresque ; le père Ezan, qui nous amenait en canot pour ramasser du goëmon dans l'île du Veizic ; le brave J. Corvec, un colosse et un bien digne homme, à qui une vaste barbe grise broussailleuse donnait l'aspect terrifiant d'une vieux loup de mer : et c'était l'homme le plus doux de la terre… Il était notre cousin par sa femme, la brave Françoise Le Pendu. Il y avait aussi Le Pluarl, Kanl-diaul, dont la voix de tonnerre vomissait de formidables jurons : c'était un ancien matelot.

Mitron, Camenen, le boulanger, dont le timbre vocal spécial aurait été désigné entre mille ; son frère l’abbé Benoni Camenen, chanoine de la Martinique, qui fut quelque temps adjoint au maire et dont le rhum était très apprécié des gourmets.

Kerdal, le brave facteur qui faisait trente kilomètres par jour avant de distribuer son courrier et que l'on trouva mort sur la route d'Auray, un soir d'hiver.

Le vieux douanier Kergosien, qui alimentait le bourg en poissons frais avec Coheden et le grognon Le Rol ; le capitaine Corlobé qui, devenu ostréiculteur, aménagea la carcasse de sa vieille goélette : la ville de Luçon, en magasin à huîtres ; le garde maritime Serré qui remplissait son canot d'enfants pour aller faire la chasse aux Sinagots qui draguaient les parcs, sous prétexte de pêcher des crevettes.

Puis il y avait la vieille Fine Guillam, qui tirait la bonne aventure ; Louise Moran… la marchande de poulets… qui était pleine de poux ; Milie Janton, la marchande de lait qui avait, un cœur d'or et distribuait des bonbons ou des gâteaux aux enfants qui allaient la voir.

La bonne soeur noire  Euphrosine Bourdiec, qui travaillait en journée chez ma grand'mère ; la bonne soeur noire Cabelguen, dont les petits bergers de l'Etang trayaient la vache dans un sabot ; la bonne soeur blanche Anna Collet qui s'occupait de la lingerie de l'église paroissiale.

Marie-Joseph Le Ludec, la sœur du capitaine, dont nous avons parlé, qui était avec Mlle Oliero, soeur de l'abbé, la plus intellectuelle en choses bretonnes que nous ayons connue. Elle était arrivée à presque expliquer - aperto libro - les textes latins de son livre de prières, en breton sans avoir jamais appris le latin à l'école.

Enfin nous citerons Zénaïde Fleuriot, sur les genoux de la quelle nous avons été dans notre enfance… Ame d'élite et écrivain de talent, ses romans respiraient un bel idéalisme et la plus saine des morales ; et ce fut pour nous en 1928 une bien douce joie de contribuer à la célébration de son centenaire dans le village qu'elle avait aimé, habité et choisi pour sa sépulture.

Et Francis Fleuriot ce délicat poète, son neveu, qui ne vivait que de l'esprit et qui inconscient imitateur de son oncle Villiers de l'Isle-Adam, fit passer la flamme de son coeur dans les beaux vers que tous connaissent.


De 1825 à 1870, soit donc pendant 35 ans, Locmariaquer eut pour recteur l'abbé Goder ; en Eutru Person Kouh, comme on l'appelait. Il était franchement gallican et n'admit jamais diton, comme dogme de foi, la déclaration de l'infaillibilité pontificale… Malgré son entêtement il était très dévoué à ses ouailles et vivait comme un ascète…

En 1888 la trêve de Saint Philibert fut détachée de la paroisse de Locmariaquer et proclamée commune indépendante… et pendant trente ans le recteur en fut l'abbé Le Biboul, né à Kerfagot en Saint-Gildas de Rhuvs. C'était un rustre… mais un digne prêtre, dont les sermons étaient pleins d'à-propos et de pittoresque. C'était aussi un grand amateur de pêche et il fallait voir son accoutrement quand il promenait son « aveneau » sur les vasières pour pêcher les crevettes.

Locmariaquer eut après l'abbé Goder, comme recteurs le très digne abbé Moisan qui me baptisa ; l'abbé Joy, de l,orient, qui parlait un breton plutôt livresque avec un timbre de voix tout à fait spécial et qui démissionna en 1906. Il eut pour successeur le saint abbé Le Port, de Granchamp, qui fut longtemps vicaire à Aurav et y dépensa sa fortune en oeuvres. On raconte qu'un jour il donna une soutane toute neuve à une pauvre mère de famille d'Auray qui n'avait pas d'argent pour payer une robe à sa fille, qui devait faire sa première communion. Il mourut pauvre et fut remplacé, par l'abbé Le Floch, d'Auray. actuellement recteur de l,ocoal. Le recteur actuel, l'abbé Le Gaillard, un bon breton et un délicat artiste, lui succéda et c'est à lui qu'on doit la restauration de l'église actuelle : remplacement de la chaire. dont le style détonnait avec l'ensemble roman du monument, par un simple ambon sculpté, qui permet à tous de jouir des belles lignes architecturales de la nef ; le remplacement des trois cloches d'antan, dont deux étaient accordées en si-fa… diabolus in musica - par trois autres qui chantent avec des intervalles très harmonieux à l'oreille ; la mise à nu des belles pierres de l'abside qu'on avait recouvertes de plâtras ; le dégagement du vitrail absidial qu'on avait malencontreusement bouché.


Parmi les prêtres les plus marquants nés à Locmariaquer ou issus de familles provenant de cette localité, nous nommerons l'abbé Crabot, ou plutôt Mgr Cratbot, prélat de Sa Sainteté, qui fut précepteur du comte de Paris et de ses frères Aumale, Joninville, etc… et mourut à Auray et y fut inhumé l'abbé Rio, oncle des demoiselles Le Port dont nous avons parlé ;

L'abbé Oliero, Golvanig déjà cité.

L'abbé Kermorvant, ancien recteur d'Hoedic.

L'abbé Maheo, mort à Saint-Gérand,

L'abbé Jean Maurice Marrion, de Keriaval, petit fils de chouans, qui mourut vicaire de Kerentrech, Lorient après quelques mois de ministère, victime de son dévouement, en soignant les cholériques et fut, sur sa demande instante auprès de Dieu, la dernière victime de sa paroisse, durant l'hiver 1871-72. Sa tombe, dans le petit cimetière de Kerentrech, est fréquentée pieusement par les fidèles et est couverte d'ex-voto… Peut-être sera-t-il un jour sur les autels.

Son frère l'abbé François Marrion, qui fut missionnaire en Haïti et devint curé de Saint-Léonard, dans le diocèse de Blois. Il était d'une force herculéenne et nous l'avons vu nous-même tenir à bras tendu un essieu de charrette, dont le poids atteignait quarante kilos.

Ils étaient tous deux les frères du brave Henri Marrion de Ti-Kolas, qui fut notre subrogé-tuteur.

L'abbé Le Port, de Kergeret, qui odieusement calomnié dut quitter le diocèse de Vannes et aller exercer son ministère dans celui de Beauvais… Il eut une conduite héroïque pendant la Grande Guerre 1914-1918, resta dans sa paroisse mutilée et refusa la Légion d'honneur en disant que le témoignage de sa conscience lui suffisait. « Je n'ai fait que mon devoir, ajoutait-il, et Dieu seul sera ma récompense ». Il mourut en 1927.

L'abbé Le Bouedec, mon grand oncle, mort vicaire à Quistenic, après quelques années de vicariat.

L'abbé Le Port, de Pen-er-Pont, cousin-germain de ma mère, qui mourut très jeune également, vicaire à Naizin.

D'autres sont encore vivants ; le chanoine Le Gouguec recteur de Ploemeur, l'abbé Joseph Mahéo, recteur de Plouharnel, les abbés Vincent et Jean-Marie Le Rohellec, nos bons amis de tout temps : le premier, l'abbé Vincent, prêtre, de l'archidiocèse de Tours, qui a fourni une belle carrière dans l'enseignement libre ; son frère, l'abbé Jean-Marie Le Rohellec, un as de la grande guerre, chevalier de le légion d'honneur, aujourd'hui aumônier de la marine, à l'Ecole des Mécaniciens à Lorient. L'abbé Le Biboul, recteur de Crac'h, l'abbé Vicherat, vicaire de Montlhérv, dans le diocèse de Versailles…. et enfin, notre propre cousin-germain le R. P. Paul Hervis, prêtre de la Mission (lazariste), missionnaire à Madagascar (vicariat apostolique de Fort-Dauphin).

Et peut-être l'histoire racontera un jour que c'est après un séjour de vacances à Locmariaquer que René Bazin rêva et écrivit son splendide Magnificat.

Quelques religieuses également sont nées à Locmariaquer : feue soeur Zoé Pasco, tante de M. Jean Gouzer déjà cité, fille de la charité, et soeur Marie Ange Le Pendu, notre propre tante et marraine, fille de la charité, qui, à l'âge de cinquante ans, après vingt cinq ans de dévouement dans les écoles en France, alla diriger l'école des filles de la Charité de Salonique…. En 1915 elle fut désignée pour diriger celle de Monastir et durant toute l'occupation bulgare 1915-1916 ne cessa d'y faire sa classe en français. Elle fut décorée en 1917 de la Croix du mérite militaire Serbe par le roi actuel de Serbie, alors prince régent.

Nous noterons encore deux cousines-germaines de notre père, les demoiselles Le Lin, qui moururent l'une carmélite à Montauban, l'autre Augustine hospitalière à Auray … ; enfin Madame Le Glocanic, dame du Sacré-Coeur, notre grand'tante dans la lignée paternelle, qui eut sa belle dot engloutie dans la construction du Sacré-Cœur de Quimper, dont elle fut l'une des fondatrices. Cette splendide maison est devenue le Collège de jeunes filles de Quimper, en vertu de la loi du 1er juillet 1901… qui, au nom de la Liberté, expropria les congrégations enseignantes.


Tout cela c'est le passé… un passé qui nous attendrit et nous bouleverse. Aussi c'est avec tristesse que nous saluons ici la mémoire de tous ces braves gens, figurants inconscients de ce vieux et pittoresque Locmariaquer que nous avons été l'un des derniers à voir et à admirer dans notre enfance… dans ce bon vieux temps où le temps ne comptait pas et où les touristes à allure parisienne ne venaient pas dans nos campagnes bretonnes étaler leurs excentricités et où le balai du « laïcisme à la mode » ne s'efforçait pas de diriger vers le tout à l'égout du quelconque les plus anciennes et les plus respectables coutumes et traditions des gens et des peuples.

Néanmoins un bel avenir est encore réservé à notre joli coin de terre dans la vie bretonne et les annales du tourisme et ; Locmariaquer ne mentira pas au blason, qu'on lui a récemment composé et que lui a brossé avec amour un de ses enfants de prédilection l'artiste peintre Baptiste Corlobé.

Ses armoiries symboliques portent : mi-parti un menhir d'argent sur fond de sinople en chef et un bateau voiles déployées d'argent sur fond d'azur en pointe… le tout surmonté d'une couronne de baron (Locmariaquer est dans l'ancienne baronnie de Kaer), et porte la devise à double interprétation

Kaer é mem bro

II. Adolescence de Jean-Marie Hermely

C'est à Locmariaquer, au hameau de Fetan et Stirek  que naquit en l'an de grâce 1769, le 3 octobre, celui dont nous nous honorons de compter comme notre trisaïeul et dont la vie fut un magnifique exemple de fidélité légitimiste, de terrible énergie morale, de vaillance, d'honneur et de désintéressement à toute épreuve.

Il s'appelait Jean Marie Emery.

Nous verrons dans la suite dans quelles circonstances il prit le nom de Hermily, ou Hermely.

Ambroise Emery était son père et Philiberte Le Corvec sa mère. Moitié marins, moitié paysans, ses parents étaient de petits propriétaires. Le port d'Auray au XVIle siècle et au XVIIIe siècle avait une très grande importance. Les navires les plus grands de cette époque ne jaugeaient guère plus de deux cents tonnes, et avec la marée, ils pouvaient monter jusqu'au quai de Saint-Goustan. C'est même là qu'en 1779 débarqua Benjamin Franklin quand il vint faire son retentissant voyage diplomatique et philosophique en France. Mais Auray fut surtout un repaire de corsaires. L'éloignement du port où l'on pouvait sans crainte de surprises se ravitailler et faire les radoubs des navires, la sûreté et l'abord facile de la rade de Locmariaquer que l'étroit goulet de Port-Navalo rendait aisé à défendre, tout désignant le port de Saint-Goustan d'Auray au choix des écumeurs de mer.

Le père et les oncles de Jean-Marie Hermely furent des matelots corsaires et peut-être le récit de leurs exploits sur mer et de leur vie aventureuse aguerrit-il l'âme de notre héros dans l'amour de l'inédit et de l'imprévu qui fut la règle de sa vie.

Quoi qu'il en soit, il avait vingt ans lorsque furent proclamées, dans la salle du jeu de Paume, dans la nuit du 4 Août 1789, la volonté, paraît-il populaire, de l'abolition de tous les privilèges des nobles, du clergé… et des provinces ! … et la nécessité d'une constitution nouvelle à donner au pays tout entier.

Suivant l'usage, Hermely avait dans sa prime jeunesse fréquenté l'école paroissiale où on lui apprit à lire, à écrire, à compter, l'histoire sainte et le rudiment du latin… et les rêveries du Contrat Social de Jean-Jacques n'avaient pas remplacé dans son éducation le simple catéchisme diocésain que lui enseigna, en breton, peut-être le bon abbé Philippe, dont plus tard en pleine période révolutionnaire il sera le garde du corps et le dévoué paroissien.

A l'âge de treize ans, suivant les usages de la Marine, (l'acte de navigation de Colbert, encore en usage de nos jours sur l'obligation de l'embarcation des mousses), Jean Marie Hermely s'embarqua comme mousse sur un brick d'Auray et voyagea aux Antilles… sur des navires de la marine royale jusque vers 1788. Puis il prit du service sur la gabarre d'un patron borneur : la route de Locmariakaer à Auray était mauvaise et d'accès difficile pour les charrettes, c'est par mer que se faisaient surtout les transactions.

Chapitre III