L'État aux abois venait de faire voter par l'Assemblée Nationale le 19 décembre 1789 la nationalisation des biens du clergé, pour faire face à ses créanciers et éviter la banqueroute. Celui-ci accepta moyennant l'engagement par l'Etat de payer par la suite à ses membres, évêques et prêtres, un traitement convenable.
Mais les passions antireligieuses l'emportèrent ; le vieux gallicanisme abattu, mais jamais mort, triompha, grâce aux idées subversives inculquées dans les cerveaux par les encyclopédistes sous le nom de principes de Liberté et d'Egalité et le 12 juillet 1790 la Constitution Civile du Clergé était votée en réponse au refus qu'opposaient certains curés à promulguer, du haut de la chaire, tous les actes émanant de l'Assemblée nationale et cela sous peine de déchéance (art. 6 du décret de l'A. N. du 2 juin 1790)
C'était violenter les consciences.
Aussi en Bretagne on protesta… et le 13 Février 1791, sous la conduite d'un vieil officier de marine, le comte de Flanqueville-de-Pélinée, trois mille paysans s'assemblèrent à Vannes pour réclamer les prêtres qu'on avait chassés de leurs paroisses pour avoir refusé le serment schismatique de la Constitution Civile du Clergé.
Mais la Révolution affirmait son anticléricalisme… le 1er juin 1791 l'Assemblée Nationale ordonna la déportation des prêtres non jureurs qui continueraient à remplir des fonctions ecclésiastiques… et le 3 septembre 1791, dans le Morbihan, un arrêté fut pris pour obliger tous les ex-recteurs ou vicaires réfractaires à se retirer à dix lieues de la paroisse où ils avaient précédemment exercé leur ministère.
C'était la guerre… et c'était la justification de la chouannerie : car :
Or les députés bretons… en acceptant le principe d'une Constitution Nouvelle à donner à la France avaient posé la question préalable : l'acceptation du nouvel état de choses par les Etats de Bretagne. Or ceux-ci… ne furent jamais réunis… ni donc consultés.
Malheureusement il fut peu secondé… et d'ailleurs il mourut inopinément, laissant l'opposition dans le désarroi.
Cependant en Mars 1793 toute la Bretagne était en feu… Les espoirs que la Rouerie avait semés dans les esprits et les cœurs continuaient à germer… la persécution religieuse battait son plein. Dans le Morbihan plus de deux cents prêtres étaient emprisonnés. La terreur étalait ses horreurs partout, le sang des innocents ruisselait des échafauds, les prisons regorgeaient de suspects… La Bretagne était écrasée sous la botte des politiciens de la Convention et de leurs commissaires sans foi ni loi. Les hommes de cœur devaient résister. La Chouannerie était justifiée une fois encore.

Elle commence par jeter une tête de roi à la face de l'Europe et par voter la levée de 300.000 hommes, pour faire front à une terrible coalition dont elle se tirera d'ailleurs magnifiquement d'affaire… non pas, comme on l'a trop souvent répété, grâce à ses va-nu-pieds recrutés au petit bonheur un peu partout… mais grâce aux vieilles troupes royales qui les encadraient : la Bretagne reçut, elle aussi,… contrairement à sa constitution d'Etal libre, l'ordre de lever des troupes… Soit par ignorance, soit par faiblesse, soit par peur des représailles, dans les cantons nord de la Bretagne on laissa la conscription se faire… Mais dans le Morbihan maritime les choses n'allèrent pas si bien… Un beau dimanche… à la sortie de la messe qui pouvait encore se dire, à Pluneret, un jeune paysan de Kerléano, en Brech… Georges Cadoudal leva l'étendard de la révolte… en déclarant que jamais un uniforme de soldat républicain ne souillerait son échine. La foule des paysans qui, l'entoure, jure qu'ils en feront autant et que c'est avec des faux et des fourches qu'ils recevront les agents de la conscription. Le mot d'ordre circule de paroisse en paroisse. Bientôt les agents recruteurs arrivent, les jeunes gens fuient ou vont rejoindre Cadoudal.
Nous ne suivrons pas ici la thèse, peut-être tendancieuse du Dr de Closmadeuc, qui prétend qu'à 22 ans, en 1793, Georges Cadoudal, alors clerc de notaire chez Me Glain de Sainte-Avoye notaire à Auray, ayant fait de l'agitation royaliste à Auray, vit emprisonner, à cause de lui, son oncle Louis Cadoudal et dut s'engager dans les troupes républicaines pour obtenir son élargissement ; qu'il partit ensuite combattre contre les Vendéens et qu’il déserta pour rejoindre la Rochejacquelein… La vérité est tout autre : nous tenons les faits suivants de notre père et de notre grand'mère qui les tenaient d'Hermely lui-même.
Cadoudal dut signer un engagement dans l'armée républicaine pour faire sortir son oncle de prison… mais il ne rejoignit jamais ; il continua à faire de l'agitation ; de Pluneret, il alla à Brech, puis à Crach et à Locmariaquer, où il fit la connaissance d'Hermelv.
Il n'y avait pas de temps à perdre, car les sergents recruteurs commençaient à « fouiller » les paroisses pour dénicher les jeunes mobilisables. A Auray, à Brech, à Carnac, à Crach ils ont levé des soldats… Tout est dans la consternation…
A l,ocmariaquer, ils viennent aussi sous la forme de marins d'une petite galiote à bombes. Plus de temps à perdre. Jean Marie Hermely réunit les jeunes gens de son âge, frappés par l'édit d'enrôlement et pendant une nuit noire du printemps de 1793 une barque silencieusement part de la pointe du Nézard et met le cap sur la galiote d'Etat qui était mouillée sur la rade.
En un clin d'oeil voilà nos gars à bord, le matelot de vigie est abattu avec une barre de cabestan et sans perdre de temps tous les autres matelots de la République sont tués et jetés à la mer, s'ils résistent, ou faits prisonniers, s'ils se rendent à merci.
Hermely et les siens avaient vaincu : la galiote était armée de canons et possédait dans ses soutes des vivres pour plus d'un mois, mais surtout elle était richement munie en poudre et en boulets de canon.
A l'unanimité, Hermely est nommé capitaine et désormais la galiote régnera en maîtresse dans la rivière d'Auray et c'est aux agents de la conscription qu'ils vont d'abord s'attaquer… Ils arrêtent ceux-ci, les désarment, les tuent même… et surtout leur enlèvent leurs papiers…
Mais, comme des renforts de Bleus arrivent pour les soutenir, quelques récalcitrants, sont enrôlés d'office… les autres embarquent sur la galiote d'Hermely qui les conduit à Saint-Jean de Mont d'où ils vont rejoindre les insurgés vendéens de la Rochejacquelein.
Cadoudal est avec eux, mais Hermely restera sur sa péniche avec ses matelots, et lorsqu'après le désastre de Savenay, Georges reviendra à Auray… c'est auprès d'Hermely, qui a une cachette sûre sur son petit navire qu'il ira chercher asile… Mais bientôt au cours d'un voyage à Kerléano, il est dénoncé et mis en prison à Brest… Il s'évadera bientôt et ira encore rejoindre Hermelv. Dès ce jour il sera un chef et un vrai chef, aimé et respecté, et Tinteniac se l'adjoindra comme lieutenant dans l'Etat Major de son armée appelée alors l'Armée Rouge à cause des uniformes des officiers. Cette armée d'ailleurs se grossit de jour en jour de mécontents. A Locmariaquer, Hermely a levé tous les mobilisables qui ne veulent pas servir dans les rangs de l'armée de la Convention, et ce corps, surtout composé de marins, ne sera pas le plus mauvais contingent de l'armée de Cadoudal. Ils feront, par eau, la liaison entre Baden, Plougoumelen, Arzon, 1'lle aux Moines et transporteront plus d'une fois, pour les mettre en lieu sûr dans la presqu'île de Locmariaquer, les contingents de la rive gauche de la rivière d'Auray. Et un jour d'échauffourée entre Bleus et Blancs lorsque victorieux du côté de Landevant, Georges Cadoudal obligera les Bleus à quitter Auray, et quand ceux-ci ne sachant quelle direction prendre finiront par monter sur un des bricks amarrés au quai de Saint-Goustan d'Auray, ils seront abasourdis par les bombes que la petite galiote d'Hermely leur enverra presque à bout portant pour leur couper la retraite.
Dès ce jour, entre Georges Cadoudal et Jean Marie Hermely il s'établit une amitié et une fidélité que rien ne pourra abattre ou même diminuer. Ils étaient dignes l'un de l'autre.
Mais les munitions de la galiote à bombes s'épuisèrent assez vite. Le danger était sur terre plus que sur mer. Georges Cadoudal appelle Hermely - désormais c'est sous ce nom qu'il sera connu dans l'armée chouanne - auprès de lui, il salissait surtout de défendre l'accès de la presqu'île de Locmariaquer ; donc c'est entre le château de Kergurioné, en Crac'h, et la pointe du Roh-du qu'il faudra patrouiller pour empêcher les Bleus et leurs gendarmes de pénétrer sur le territoire de Locmariaquer.
Déjà une armée royale a pris la presqu'île de Quiberon ; on compte sur un débarquement d'émigrés avec un contingent d'Anglais et à défaut de la possibilité de le tenter à Quiberon on le fera à Locmariaquer ou à la pointe de Larmor-Kernevest, au hameau de Saint-Philibert.
D'Hervillv, Puisaye, Sombreuil, Tinténiac, Cadoudal assemblent des troupes de tous côtés : le point de concentration est Quiberon. Pour se frayer un passage et dégager les roules, des escarmouches ont lieu çà et là… Jacques Audran organise le secteur Vannes-Muzillac avec François Martin, de Sulniac ; Jean-Marie Trébur-Oswald, dit Jacques Duchemin, tient et mobilise la presqu'île de Rhuys ; le terrible Vincent Hervé, dit la Joie, règne dans la région Baden-Plougoumelen… Thuriau Le Glohannic recrute autour de Crac'h ; les frères Rohu organisent la région Carnac-Plouharnel ; à Port Navalo, à Kerpennir de Locmariaquer, dans l'île du Veizik, an Motenno en Arzon, au Logeo, au Fort-Espagnol, au Blair, au Bonno, à Kerisper, partout il y a des postes… et la rivière d'Aurav est étroitement surveillée par les sentinelles et les guetteurs de l'armée du Loyal-Emigrant. Déjà Hermely s'est affirmé un chef, car tout cela est son œuvre.
Il a toujours avec lui sa poignée de matelots ; elle s'est grossie de quelques paysans de Crac'h. On a donné à chacun un fusil à pierre ; la poudre, ils la font eux-mêmes et l'on compte sur les prises de guerre pour perfectionner l'équipement.
Son quartier général est le Plas-Kaer, petite chapelle placée à deux kilomètres du bourg de Crac'h au milieu de la Lande.
Le PlasKaer est à côté du hameau de Kerdreven. Là il y a une brave famille, la famille Lemouroux, paysans aisés et dévoués aux chouans. Ils sont d'ailleurs apparentés aux Cadoudal de Kerléano. Ils partagent avec les chouans leur soupe de lard et leur bouillie d'avoine.
Dans les heures d'accalmie, quand ils ne sont pas de service, les chouans donnent volontiers la main aux travaux de la ferme : chez les Lemouroux, il y a aussi une jeune fille Guyonne, jolie, travailleuse, douce, illettrée cependant. Jean-Marie Hermely se fiance à elle et l’épousera plus Lard, en 1794.
Plus que jamais, c'est à Kerdreven que Hermelv habitera.
En attendant, l'armée d'émigrés a pris position dans la presqu'île de Quiberon. Des armes et des costumes ont été donnés aux Chouans. Les Bleus ont cerné la presqu'île ; toutes les tentatives pour essayer de les repousser ont été vaines. Mais un projet hardi est conçu : Tinténiac et Cadoudal iront débarquer avec leurs hommes dans la presqu'île de Rhuys. Autour de Vannes, auprès des chefs chouans du pays ils recruteront de nouveaux volontaires. Auray, ils l'atteindront sans peine et la ville est sûre. L'on tombera sur les derrières de l'armée des Bleus, autour de Plouharmel. et l'on débloquera la presqu'île de Quiberon (1795).
Hermely avait été blessé à la jambe gauche au cours d'un engagement précédent. Malgré sa souffrance il pilotera l'une des péniches, qui font le va et vient entre Saint-Pierre-Quiberon et le Grand Mont, pour transporter les troupes de Tinténiac, puis il ira se reposer quelque temps à Kerdreven en Crac'h et surveillera le secteur au cours de sa convalescence (été 1795).
Celle-ci d'ailleurs dure à peine un mois, et vite il a rejoint Cadoudal, qui cette fois (les incapables chefs dont le manque de plan et de cohésion avait été la cause de la capitulation de Quiberon ayant disparu) va régner en maître dans la région et suivant l'expression de Tallien lui-même tenir le Morbihan.
Tout est à réorganiser. Disons plutôt à organiser. Car la démoralisation gagne l'armée chouanne. Mais l'ascendant de Georges est tel que la confiance renaît bien vite.
Et sa renommée même a couru au loin ; déjà des nobles royalistes s'inquiètent de voir l'influence que Georges Cadoudal et Jean-Marie Hermely prennent sur leurs affidés. Ils ne peuvent supporter que des roturiers aient des commandements qu'eux-mêmes ne peuvent assumer. Un ordre leur vient un jour d'Angleterre de se mettre aux ordres de Puisave. Le rouge leur monte au front, et, tous deux, ils partent, trouver Louis XVIII qui s'énerve à Londres au milieu de ses courtisans. Ils plaident leur cause (1797) et mystérieusement avec Mercier La Vendée qui commandait dans les Côtes-du-Nord, ils débarquent un jour, porteurs de grades conférés par le roi lui-même. Il y eut. encore des murmures autour d'eux, mais le roi avait parlé, il fallait obéir cette fois. D'ailleurs, dépités ou furieux, ces émigrés, aussi nuls que prétentieux quittèrent un à un, bientôt, l'armée chouanne, pour aller plastronner en martyrs dans les salons du comte d'Artois, à Londres, et au mois d'avril 1800, trois ans plus tard, lors du traité de Beauregard, Georges pourra dire au général Brune, qu'il n'avait aucun émigré dans son armée… Tous ses lieutenants n'étaient - peu sans faut - que des roturiers !
D'ailleurs ces paysans roturiers l'occasion allait leur être fournie bientôt de prouver qu'ils étaient des chefs.
Auray, la ville sainte, arrosée par le sang des martyrs de Quiberon venait d'être de nouveau occupée… Pendant l'absence de Georges et d'Hermely, les chouans, ou s'étaient dispersés, ou s'étaient rendus : le prestige de la force brutale (la guillotine avait fonctionné à Vannes et à Lorient pour des prêtres, des religieux et deux femmes de Sérent) avait désarmé les braves dans la région Alréennne, mais à Bignan, Guillemot tenait encore les Bleus en respect…
Tout semblait perdu. Mais le retour de Georges donne confiance aux plus timorés et, moins de quinze jours après, tandis que dans les bois du Loch, les Bleus se sont réfugiés, tandis que Georges les contraint à se rendre, Hermely a fini de nettoyer la haute ville et le voici passant à Saint-Jullien du Ballon, marchant en tête de son peloton victorieux, poussant devant lui vers Pluvigner et vers l,andévant, les derniers soldats de la République, qui jettent leurs armes pour fuir plus rapidement. Il a mis son chapeau breton, ceint d'un ruban au bout de son sabre, et il chante, sur l'air martial et bien breton que Julien Cadoual, le barde, frère du grand Georges, lui avait appris cette chanson moitié Française et moitié bretonne :
C'était le 29 juin 1797.
Cet acte mémorable lui vaudra que sa tête sera mise plus tard à prix et que, quelques mois après, tandis qu'il était caché dans les combles de la chapelle du Plas-Kaer, un peloton de Bleus vint à Kerdreven demander à sa femme de lui dénoncer, sous peine de mort, la cachette de son mari.
Celle-ci refuse…
Elle est emmenée aussitôt en sabots, traînant sur des chemins remplis de neige ses trois enfants dont le plus jeune était encore à la mamelle…
La voilà à Auray, devant une commission d'amis de la Constitution.
Les années 1795-96-97-98 furent les plus pénibles et les plus héroïques que vécut Hermely, car, vivant en partisan et souvent en franc-tireur, il dut la plupart du temps se cacher. En effet la petite Chouannerie de 1793 à 1799 ne fut qu'une guerre de coups de main et de « guérillas » sans suite, ni cohésion… Elle fut cependant le fait spontané, de braves gens, dégoûtés de voir la canaille régner et légiférer et la protestation indignée du peuple Breton, qui ne pouvait se résigner à perdre sa personnalité : et elle relie la Bretagne, toujours protestataire d'aujourd'hui, aux Bonnets Rouges du notaire Le Balp au XVIIe siècle et aux conspirateurs du marquis de Pont-Callec an XVIIIe siècle.
Par ailleurs, les Vendéens victorieux avaient, en somme, fini par traiter avec les Bleus pour conserver leurs prêtres. Les policiers étaient relativement peu nombreux dans l'Ouest, la République avait besoin de ses soldats aux frontières et la période de la petite chouannerie ne se signala que par quelques sanglantes escarmouches ici ou là… A vrai dire, il y avait peu d'entente entre les chefs, d'ailleurs l'on peut dire qu'il n'y eut jamais d'entente entre eux au cours de cette période troublée. Une seule autorité aurait pu s'imposer dans le commandement, dans la tactique et dans les opérations c'était le comte d'Artois; mais nous savons qu'il se borna à faire une apparition dans les îles d'Yeu et de Noirmoutiers… et que ses conseillers l'empêchèrent de venir sur le continent pour donner du courage à ses partisans. Et 1'Histoire le blâmera à jamais, car il eut été en effet facile, après les premiers succès de Charrette, de Stofflet et de La Rochejacquelin de réunir dans tout l'Ouest Bretagne-Poitou-Normandie, une forte armée et de marcher sur Paris, démuni alors de troupes, et d'arrêter net les progrès de la Révolution. Car, ne nous le dissimulons pas : la Révolution française ne fut que le fait de quelques gredins, soutenus par la lie de la population parisienne… Et tous les coups d'Etat qui se succédèrent au cours du XIXe siècle furent l'oeuvre exclusive de Paris que la province moutonnière suivit les yeux fermés… tant l'esprit centraliste - œuvre des Bourbons d'ailleurs - avait pénétré la législation et les moeurs de la population française.
Mais les églises étaient toujours fermées, et plus que jamais était justifiée la Chouannerie bretonne… On traitait la Bretagne en pays conquis et pour les vrais bretons cela était insupportable. Georges n'avait pas abandonné tout espoir. Les souvenirs de la Terreur étaient trop vifs, le sang innocent n'avait pas été vengé. Paris avait beau étaler les excentricités de ses Incroyables ; en province, il couvait des rancoeurs. Dans le plus grand secret on s'organisait. C'était à Locoal, petite île de la rivière d'Etel, reliée à la terre ferme par un pont de bois, qu'était établi le quartier général de l'insurrection.
Hermely était le chef du secteurs de Port-Louis à Locmariaquer ; il avait comme adjoint Le Carour, de Plouhinec.
Des courriers circulaient journellement entre Paris et Locoal et dans l'île du Bonheur, on était renseigné comme aucune chancellerie ne le fût jamais.
Une contre-police royaliste, dirigée à Paris par Du Perron, dit Marchand, et plus Lard, en 1799, par l,imoélan dépistait toutes les machinations que Fouché entreprenait pour se saisir des grands chefs chouans et à la moindre alerte, des courriers partaient de Paris pour renseigner les intéressés.

Dans la région de Locmariakaer vivait l'abbé Philippe. Sous la Terreur (de 93 au 3 avril 96) il avait été emprisonné à Vannes et à Josselin, et avait été relaché pour faire de l'apaisement.
Mais nous savons comment les arrivistes du pouvoir le comprenaient, cet apaisement. C'était des dénonciateurs de chouans qu'ils voulaient et des recruteurs de soldats pour les armées de la République ; c'était surtout des prêtres capables de faire chorus avec les malheureux prêtres jureurs, afin que fut ainsi justifiée leur conduite et approuvé leur serment schismatique aux yeux des fidèles.
L’abbé Philippe n'était pas en 1791 attaché à une paroisse… Il était de Languidic et vivait comme prêtre libre, donc pas soumis au serment. On lui confisqua néanmoins les biens qu'il possédait dans sa paroisse natale… et, en revenant à Locmariaquer, après sa longue détention, il ne voulut en rien entrer en relation avec le recteur jureur de Locmariaquer… Mais ayant la confiance de la population foncièrement catholique et sûr de l'appui des chouans il dispensait les sacrements à domicile… Il fut pour ce motif dénoncé à la police d'Auray… Et dut se cacher pour accomplir son pieux ministère.
En effet, dit Jean Guiraud (La Croix, 30 janvier 1933) :
- Le coup d'Etat du 18 fructidor an V (4 septembre 1797) fait contre les éléments modérés et relativement libéraux du Directoire eut un effet immédiat : la loi votée le lendemain (19 fructidor), et qui aggravait encore celle de brumaire an IV.
- « Les insermentés et les constitutionnels rétractés qui leur étaient assimilables avaient huit jours pour s'expatrier, faute de quoi ils deviendraient passibles du Conseil militaire et de la mort, s'ils se trouvaient inscrits sur les listes d'émigrés on de la déportation en Guyane, s'ils n'étaient pas inscrits. »
- Le gouvernement recevait ainsi « le droit de déporter administrativement, en dehors des tribunaux, tout prêtre qui manifesterait du « fanatisme » on de l'amitié pour les chouans, en sorte qu'aucun prêtre désormais n'était sûr d'échapper à la persécution. Les infirmes et les vieillards eux-mêmes, s'ils étaient exempts cette fois de la réclusion, n’en étaient pas moins frappés de mort civile et d'interdiction du ministère. Aussi ne restaient, pour assurer légalement le culte, que les ecclésiastiques soumis aux anciens serments et au serment nouveau de haine exigé de tout fonctionnaire ».
- Le coup d'Etat du 18 brumaire an VIII qui établit le Consulat amena une détente progressive ; les prêtres constitutionnels ou mariés furent libérés, mais les insermentés ou réfractaires demeurèrent encore quelque temps suspects et soumis aux tracasseries de la police.
Hermely tout en surveillant son secteur se dévoua à la protection de l'abbé Philippe : en entru Philippe comme on l'appelait.
Caché habituellement au Moustoir dans une cachette curieuse dont l'entrée était sous la pierre du foyer, le vieux prêtre allait faire le catéchisme à Kermané et dans les alentours du Plaskoer. C'est lui qui baptisa dans la vieille chapelle l'une de mes arrières grand'mères maternelles Anna Mallet de Crac'h. L'on raconta que sa marraine la porta au baptême dans son tablier sous une charge de choux de vache.
Hermely, dans la seule région de Crac'h, abattit à coups de fusil une dizaine de gendarmes en différentes rencontres de 1793 à 1800, et il fut à différentes reprises sévèrement molesté par le digne abbé Philippe… pour sa… brutalité envers les policiers… mais rien ne pouvait l'adoucir… « Si je ne les tue pas… ils me tueront, disait-il, et vous tueront après ! » La légitime défense pouvait être judicieusement invoquée…
Doué d'une force herculéenne (bien qu'il n'eut que 1 m. 70 de haut) et d'une audace inouïe, il laissait le peloton avancer jusqu'à quelques mètres de la haie où il s'était dissimulé. Il visait le chef du groupe et quelquefois avec un deuxième fusil un autre gendarme, puis surgissant brusquement avec les pistolets dont il était toujours porteur il réglait quelques autres et achevait le combat en frappant avec une crosse de fusil.
Il fut insaisissable, ne fut jamais arrêté et toutes les battues qu'on entreprit pour s'emparer de lui furent inutiles sinon sanglantes. Disons en passant qu'il était universellement aimé par tous les paysans de la région et que les trahisons dont étaient victimes les chouans étaient impitoyablement et sommairement réprimées.
Un jour, à Kerdreven, arrivent deux gendarmes… Hermely n'a que le temps de se sauver au grenier et de garnir ses flingots et ses pistolets… Mais il a été aperçu et déjà les policiers se promettent de toucher les deux mille francs promis à ceux qui s'empareraient de lui ou de l'abbé Philippe qui avait été signalé dans les alentours.
Hermely dégonde la lucarne du grenier ; un escalier de pierres y conduisait et au moment où les deux gendarmes frappent « au nom de la loi ! » à la porte du grenier, celle-ci est bousculée brusquement par le proscrit et tombant lourdement sur les policiers les projette sur le sol d'une hauteur de trois mètres. Le chouan s'amuse de leur déconvenue, les désarme et les prie de s'en retourner raconter leur histoire à leur chef…
Grâce à la vigilante surveillance d'Hermely et de Jan de Crac'h, on raconte que le digne abbé Philippe put un jour de Noël célébrer une messe de minuit dans la chapelle de Saint-André de Locmarec à trois kilomètres d'Auray… Il put dire la messe de Pâques à Saint-Jean de Crac'h et dans l'église même de Saint-Philibert. Cependant ses tournées apostoliques n'étaient pas sans danger. Mais Hermely et les siens veillaient.
Une autre fois il était au Germané-Kerzuc, avec l'abbé Philippe qui y réunissait des enfants pour le catéchisme. Une importante patrouille de Bleus cerne le village. Mais l'abbé Philippe a été aperçu, il n'a que le temps de se travestir en garçon de ferme, de se barbouiller les mains avec de la boue et de se mettre à vider le fumier de l'écurie avec le maître de la maison. Nul ne le soupçonne sous cet accoutrement et on le laisse tranquille. Quant à Hermely, armé de ses pislolets et flingots il s'était tout simplement caché sous le lit clos, dans lequel était couchée la vieille grand'mère infirme et malade.
Les Bleus s'en vont… Hermely sort de sa cachette, vole de haie en haie et envoie par ci par là un coup de feu sur les policiers apeurés, en déinolit cinq sur un parcours de deux kilomètres et toujours insaisissable gagne les combles de la chapelle du Plas-Kaer sans avoir été seulement aperçu.
Cette chapelle du Plas-Kaer, à deux kilomètres à l'est de Crac'h fut restaurée en 1890 par l'abbé Le Cunff, recteur de Crac'h avec le concours de toute sa paroisse… Il y travailla lui-même, se faisant tour à tour tailleur de pierres, manoeuvre, maçon et charpentier. Elle est aujourd'hui le lieu d'un pèlerinage très fréquenté le 8 septembre par les paroisses circonvoisines.
A l'époque de la Révolution, la route d'Auray à Locmariaquer passait par le Roc'h-du a trois kilomètres à vol d’oiseau - au nord, et la chapelle était complètement isolée au milieu d'une immense lande, facile à protéger par des sentinelles vigilantes et elle fut plus d'une fois le lieu des rendez-vous et des conciliabules des chouans des environs. C'est dans ses combles que se cachaient habituellement Hermely sous la Terreur et c'est parmi les fourrés qui l'entouraient qu'il exerçait ses chouans au tir. Ce fut aussi dans ses ruines que le vaillant abbé Philippe administrait ordinairement les sacrements à ses fidèles de Crac'h. Et grâce au « Jacques de Locmariaquer » aucun d'entre eux ne manqua jamais d'accomplir, aux pires jours de la « chasse aux prêtres » sous le Directoire, ses devoirs religieux à Pâques.
Qu'une plaque de granit rappelle un jour dans la vénérable chapelle du Plas-Kaer les noms de l'abbé Philippe et de J.M. Hermely, pour lesquels le digne abbé Le Cunff ( (il nous l'a dit lui-même) - ne manquait jamais de prier avec ferveur dans le sanctuaire qu'il avait restauré.
Cet abbé Philippe vécut jusqu'à un âge très avancé et mourut à Locmariaquer en 1897 en odeur de sainteté… Confesseur de la foi, vivant en reclus et comme un ascète, couvert de poux comme saint Benoît Labre, et distribuant en esprit de pénitence sans compter aux pauvres la fortune relativement importante que lui avaient laissée ses parents, il passait pour avoir le don de prophétie. Et ici nous pouvons affirmer - même sous la foi du serment -- si jamais l'autorité ecclésiastique nous le demandait, que dans notre enfance des vieilles personnes, dont nos deux grand'mères, et aussi Marie Jeanne Camenen, Marie Joseph Le Ludec, Marie Anne Madec, Euphrosine Le Broudiec qui tenaient elles-mêmes ces faits de leurs vieux parents contemporains de l'abbé Philippe, que le saint prêtre avait prédit le progrès moderne et la dispersion dans le peuple des idées socialistes et communistes.
Nous citons textuellement de mémoire :
- Un jour viendra où il y aura des grands chemins d'un village à l'autre ; où il y aura des chariots qui marcheront tout seuls, sans chevaux ni bœufs pour les traîner ; où les hommes pourront voler dans l'air comme des oiseaux et nager sous l'eau comme des poissons. Un jour viendra aussi où le fils se soulèvera contre son père et la fille contre sa mère ; et entre les enfants d'une même paroisse il y aura la guerre au point que les fossés des routes seront rougis de sang. Mais ce sera un étonnement pour tout le monde de voir l'Eglise dominer la Révolution et ramener les égarés et les remettre, dans le droit chemin, et le monde entier s'agenouiller devant le pain sacré de l'autel…
L'histoire peut donc les considérer comme authentiques, d'autant plus qu'il y a encore à Locmariaquer bien des vieilles gens à même de les citer comme provenant par leurs traditions familiales du saint abbé Philippe lui-même.
