Hermely

VI. L'armée des chouans

On serait tenté de croire que l'armée chouanne n'était qu'un ramassis de paysans sans organisation et sans tactique, marchant aveuglément aux ordres de chefs qui les fanatisaient. Tout au contraire, il n'y eut pas d'armée plus disciplinée ou plus judicieusement conduite.

Volontiers nous accordons qu'au début, vers 1793, on eut plus à cœur d'avoir le nombre que la qualité et de conférer les titres d'honneur et les grades à ceux que la naissance avait désignés… Mais déjà vers 1794, les grands chefs chouans s'étaient aperçus que la valeur militaire était autant l'apanage des roturiers que celui des nobles et seul le mérite et les services rendus entrèrent désormais en jeu pour la collation des brevets d'officiers et des grades subalternes, et l'on reste étonné devant les listes que Mercier La Vendée et Cadoudal établirent, d'ailleurs, avec l'assentiment des princes… Elles ne contiennent peu ou pas de noms de « nobles »… et ce fut peut-être là la cause principale du facile recrutement de l'armée royale, car les noms des chefs inspiraient confiance. C'est surtout sous le Directoire et le Consulat que l'armée chouanne devient véritablement une armée organisée.

Dans le Morbihan, Georges commandait en chef ; au dessous de lui venaient Guillemot, « le célèbre roi de Brignan », Le Pège de Bar et la Haye Saint-Hilaire comme adjudants généraux… Nous voyons ensuite comme chefs de légion (colonels) Hermely, Eveno, Burban, Malabry, Le Thieis, le chevalier de Troussier, de Pénanster, Dujardin, Brèche, Carré, Verrin dit Parial.

Puis viennent 16 chefs de bataillon et 35 capitaines. Les compagnies de paroisses étaient composées de : un capitaine, un lieutenant, un sous-lieutenant, un sergent-major, 2 sergents, un fourrier, 4 caporaux, 1 frater (infirmier), 1 tambour et de 60 à 120 fusiliers. En outre il v avait des compagnies de hussards et d'artillerie… et de travailleurs. En tout 40.000 hommes. Pour tous les chouans l'uniforme était de couleur grise : un pantalon, demi-guêtres noires, gilet à manches, une veste de chasseur, une capote à l'autrichienne , un chapeau militaire à la française cocarde blanche, col noir.

Le costume des officiers était un peu différent : habits-vestes rouges avec parements et revers jaunes, gilets blancs et pantalons bruns, boutons de composition qui portaient la devise : la Foi et le Roi, et des couronnes ; pour coiffure un chapeau « à la française ».

L'armement des hommes se composait d'un fusil de munitions de calibre 16 et d'une baïonnette. Les officiers avaient des sabres et des pistolets.

Les grades se distinguaient au moyen d'écharpes blanches à franges d'or pour les généraux ; blanches à franges de la couleur de leur légion pour les chefs de légion. J.-M. Hermely en sa qualité de commandant de la 3e légion d'Auray portait une écharpe blanche à franges jaunes.

Les officiers subalternes se distinguaient par deux galons (colonels) deux fleurs de lys au col (majors) 3, 2 ou 1 boutonnière en argent (capitaine, et lieutenant).

L'abbé Marc Gullevic dirigeait l'aumônerie.

L'abbé Le Leuhxe était le trésorier général… et chaque soldat recevait une prime d'engagement de 300 francs.

L'argent provenait soit des redevances que les chouans forçaient les acheteurs de biens nationaux à leur paver, soit les fonds que les princes, réfugiés à Londres, envoyaient par l'intermédiaire des courriers ou de vaisseaux anglais, soit même le plus souvent, de l'Angleterre elle-même ; et c'était Hermely qui allait sur son petit côtre les chercher, aux alentours de l'île d'Houat, sur des navires de l'amirauté anglaise.

Il résidait habituellement à Locmariaquer, tantôt à Pont el Len, tantôt à Kernevest, tantôt à Fetan er Stirek, et presque jamais il n'était chez lui, mais toujours à l'affût d'un brick, anglais dans la baie de Quiberon.

Il lui passa ainsi plusieurs millions par les mains, sans contrôle ni reconnaissance et jamais il ne garda pour lui-même la moindre somme…

Chaque soldat de l'armée chouanne recevait une paie qui était de 15 sols par jour soit deux francs à trois francs de notre monnaie actuelle… Une discipline de fer réglait tout et tous s'y soumettaient volontiers… Leur nourriture, ou bien la compagnie l'achetait (bestiaux, grains, etc.) ou bien les gens du pays la leur donnait volontiers… On n'imposait de réquisitions qu'aux villages ou aux personnes qui refusaient de fournir des recrues… et encore ces réquisitions étaient toujours ponctuellement payées. Le vol, le brigandage et la maraude furent le fait peut-être des soldats de la République, mais pas celui de l'armée royale. Georges veillait également à la bonne moralité de ses troupes. Le service dominical de la Messe, les Pâques, les sermons de dévotion étaient méticuleusement organisés par les aumôniers nombreux qu'avait enrôlés le génial partisan. On trouverait aujourd'hui tyranniques les ordres qu'il imposait à ses soldats : par exemple, s'il prévoyait une campagne (car dans les accalmies les soldats chouans restaient chez eux) il leur interdisait de se marier ou de quitter leurs villages pour être prêts à la première alerte. Lui-même, fiancé à la soeur de Mercier-la-Vendée, montra l'exemple en différant la date de son mariage… qui n'eut jamais lieu d'ailleurs. L'on dit aussi que même au plus fort de ses opérations militaires il ne manqua jamais à la messe (dimanches ou jours de fête). Le soir avec ses officiers, au milieu de ses troupes, on récitait la prière en commun ; le blasphème était sévèrement puni. Bref, son armée était surtout catholique et bretonne… en effet, c'était surtout en breton que les ordres étaient transmis aux sergents et aux hommes, et plus d'une fois, pour justifier certaines taxes qu'il imposait, notamment, aux détenteurs de biens nationaux, il invoqua la coutume de Bretagne, qui, suivant lui n'avait jamais été abolie dans la nuit du 4 août, puisque les Etats de Bretagne n'avaient jamais été réunis pour donner leur sanction à la suppression des privilèges, et la Bretagne à cause du traité de 1532 pouvait toujours se réclamer d'eux car, en principe, elle était encore un peuple souverain. Et Herrnely qui était loin cependant d'être un rêveur et un intellectuel, car il n'était qu'ancien matelot, pensait comme Georges Cadoudal. En effet, avant l'Edit de spoliation les deux tiers des territoires de Locmariaquer et de Crac'h avaient pour possesseurs légitimes les familles suivantes :

De plus les seigneurs du Pleskis Kaer, les Robien du Gankis Kaer possédaient en Crac'h et en Locmariaquer de très nombreuses fermes.

Toutes ces familles ayant émigré, leurs biens furent confisqués. Les principaux acheteurs furent Cauzique d'Auray, qui s'appropria le splendide domaine du Plessis-Kaer pour presque rien. Barré-Manéguen avocat à Auray qui finit ses jours dans la dévotion, et en établissant des oeuvres pies sur la paroisse de Saint-Gildas, réparant canoniquement les vols dont il s'était autrefois rendu coupable, etc.… quelques obscurs commerçants Lorientais morts par la suite dans la misère.

A part Cauzique peut-être, qui avait loué le domaine de Plessis Kaer à un maquignon appelé Jouanno et surnommé Jaco, aucun des autres propriétaires de ces biens mal acquis ne put toucher de fermages de 1797 à 1804… les chouans d’Hermely obligeaient les fermiers à les payer à la caisse commune de leur armée… d'ailleurs plusieurs de ces chouans étaient, eux-mêmes fermiers d'acheteurs de biens nationaux… ; pour faire opérer ces paiements, Hermely faisait venir d'ailleurs des chouans inconnus au pays et que la police d'Auray ne pouvait ennuyer !

Pour organiser son secteur et, pour opérer ses réquisitions Hermely était aidé à Locmariaquer par ses cousins Corvec, par les Marions, les Cailloce et le Bourdiec, de Kerjean.

A Crac'h, Thuriau Le Gloannic qui devint comme lui chef de légion, était secondé par Jean Le Méro, par le Mouroux, frère de Guyonne Le Mouroux, ma grand'mère, par Audie, son cousin et Le Diffon. Les lieux de rassemblement de ces chouans étaient habituellement une petite maison isolée dans la lande du Menhir, à deux kilomètres au sud de Kerléano, ou Kerdreven où habitait Hermely, ou encore le hameau de Lenlochetnon loin du Plessis-Kaer.


Les émigrés, qui rentrèrent en France dans les calmes relatifs du Directoire et surtout du Consulat, n'avaient, pour beaucoup d'entre eux, rien appris, ni rien retenu. Les spoliations, dont ils avaient été victimes, les assassinats qui avaient fait disparaître un bon nombre de membres de leurs famille, les héroïques épopées qu'avaient su vivre avec tant de désintéressement et d'abnégation les chouans pour défendre leur religion et pour rétablir l'ancien régime ne les avaient pas contraints à se rendre à l'évidence, quelques uns d'entre eux vinrent avec ardeur à l'armée chouanne, mais moins pour obéir que pour commander. Ils acceptaient volontiers de plastronner dans les Etats-majors… mais ils leur répugnait de servir comme subalternes comme capitaines dans les compagnies paroissiales…. Et Georges dut parfois les molester on même les congédier.. Il y eut cependant de très notables exceptions, comme ce brave de la Goublaye, du Perray, en Plumelec, qui servit avec honneur à la tête de la compagnie paroissiale dans la légion de Guillemot ; mais, en général les nobles se montraient peu sympathiques aux chouans, dont cependant ils approuvaient l'insurrection. Ils étaient restés grand siècle et imbus des principes d'Ancien Régime, ils supportaient mal que des roturiers fussent à la tête du mouvement. Ils lui auraient même été hostiles sans l'autorité du Comte Le I.oreux, commissaire royal aux armées de Bretagne, qui s'avait en imposer à tous, et sans la collation des grades, directement, par le bureau militaire du Comte d'Artois lui-même.

Nous l'avons déjà dit : c'était surtout l'Angleterre qui fournissait aux chouans de l'or et des munitions. D'aucuns, mal renseignés, et surtout mal intentionnés, les voueront aux gémonies pour ce fait, au nom d’un sentiment français, qui n'a rien à faire ici ; mais qu'ils ouvrent l'histoire et ils verront que la Bretagne, peuple souverain en 1532, n'avait lié sa destinée à celle du peuple français qu'à la condition d'avoir sa charte personnelle respectée. Or la Révolution avait biffé toutes les franchises provinciales ; et la Chouannerie n'était au fond que le soubresaut de la conscience bretonne offensée.

Le mouvement insurrectionnel fut d'abord religieuse d'origine avec Franqueville, il devint nettement nationaliste séparatiste avec la Rouerie il fut surtout royaliste (le drapeau qui flotta à Quiberon, que j'ai vu chez la marquise d'Anglade, au château de la Grand-Ville, près de Brandivy (Morbihan) est parsemé de fleurs de lys d'or et porte l'inscription bretonne : Doué hag er roué) ; au moment du débarquement des émigrés à Quiberon ; il prit son sens véritable catholique et breton fédéraliste à partir de 1796 avec Cadoudal.

La France était en guerre avec l'Ancleterre et celle-ci avait intérêt à susciter partout des ennemis au Gouvernement de Paris… Les chouans acceptèrent volontiers les subsides en argent, armes et munitions que leur envoya le gouvernement de Londres. Au temps de Pontcallec les Bretons acceptèrent également le concours des Espagnols.

La Bretagne n'avait jamais cessé d'être un peuple souverain. Et le chef de son pouvoir exécutif était non pas les pitres de la Convention, du Directoire ou du Consulat,… mais le roi légitime de France, successeur de la duchesse Anne : voilà la vérité.

D'ailleurs la France, officiellement athée du Directoire, exploita elle-même en 1798 contre l'Angleterre un sentiment analogue chez les Irlandais catholiques cependlant, autant qu'irrédentistes et sin-feiners, en leur envoyant un corps expéditionnaire sous le commandement du Général Humbert… Avant de critiquer durement les autres qu'on soit logique avec soi-même. Il n'y a pas dans la morale des nations deux poids et deux mesures.

Les pays, disait Wilson en 1919, ont la libre disposition d'eux-mêmes et la force ne prime pas le droit ; et devant les carences apeurées et les déficiences voulues ou intéressées des gens, qui sont préposés au gouvernement des peuples, il est toujours consolant de voir des hommes de cœur se lever en brandissant l'étendard de la révolte et du bon sens… Les chouans ont été des hommes de cœur et de très bons bretons.


Nous ne pouvons pas taire ici la curieuse organisation des courriers de l'armée chouanne, dont Hermelv était le ministre des Postes.

Un service public de poste existait par diligences entre les villes de Bretagne et Paris par Nantes et Rennes ; mais dans un pays en pleine insurrection on ne pouvait songer utiliser les messageries d'Etat… qui d'ailleurs marchaient fort mal et avec intermittences. Les chouans ne connaissaient les diligences que pour les dévaliser des papiers ou des fonds d'Etat qu'elles pouvaient contenir.

Georges qui résidait habituellement dans une ferme de l’île de du Bonheur, près de Locoal, tenait les conseils de guerre dans quelques métairies, à mi-route entre Grand-Champ et Plescop. C'est de là que partaient ses ordres.

Ceux-ci. n'étaient jamais confiés à des soldats, sous-officiers ou même officiers subalternes. Mais toujours à des grands chefs ayant fait, leurs preuves, hardis, débrouillards, sachant bien parler bretons, et connaissant déjà la topographie des lieux. Ils voyageaient la nuit à pied ou à cheval, ou en bateau sur l'océan ou les rivières. Ils allaient habituellement seuls, déguisés en paysans ou en matelots, et rien dans leur allure ni leur accoutrement ne devait indiquer les hautes missions dont ils étaient investis. Ils étaient armés jusqu'aux dents de plusieurs pistolets chargés et soigneusement dissimulés sous leurs habits et avaient l'ordre de détruire en cas d'attaque les papiers dont ils étaient porteurs et dont d'ailleurs ils connaissaient toujours la teneur.

Hermely fut le chef des courriers  de l'armée chouanne. En cette qualité il fit jusqu'à six voyages en Angleterre auprès du comte d'Artois. Son chemin habituel, car il fallait éviter les villes, était pour aller en Angleterre, Josselin, où il descendait chez Mlle Trémeau ; Moncontour, où il se cachait chez Leloutre ou Richard, Saint Quai-Portrieux où il trouvait en permanence un cotre pour le conduire à Jersey ou Guernesey, d'où il gagnait sans encombre l'Angleterre.

Il alla même une fois à Beaupreau, en Anjou, porter des plans de campagne à d'Autichamp et à Bourmont par la Vilaine, qu'il remonta jusqu'à Langon, passa par le Grand Fougerav, Sion et Pouancé, où il remit à Lucrère Mercier, sœur de Mercier la Vendée une lettre de la part de Georges, son fiancé.


Il avait la pleine confiance de tous les grands chefs et en particulier du comte Le Loreux, commissaire royal auprès de l'armée des chouans. Celui-ci l'avait vu à l'œuvre, avait éprouvé sa vaillance et sa probité, quand il allait au larges des Iles d'Houat ou d'Hoedec, chercher les sacs d'or sur les navires anglais et les transporter dans les cachettes souterraines, que des contrebandiers avaient établies autrefois dans l'île du Bonheur, en Locoal… et en 1800 découragé, après la stupide capitulation de d'Autichamp dans l'Anjou, en écrivant d'Angleterre à Mercier, le comte Le Loreux lui disait en post-scriptum : « Si vous pouvez envoyer Jean-Marie en Angleterre avec un état, il pourrait vous être renvoyé pour vous donner des « nouvelles », ce qui voulait dire il pourrait vous porter de l'argent pour liquider  le passif de l'armée des chouans, donner des secours, aux veuves, aux blessés, aux royalistes lésés…

Aucun témoignage de confiance ne peut être plus élogieux pour la mémoire d'Hermely que ces quelques mots, écrits au hasard dans ce post-scriptum. Car on peut dire que les trois quarts des fonds de l'armée de Cadoudal lui passèrent par les mains… et il mourut pauvre et endetté.

Et cette lettre du comte Le Loreux était la liquidation - en fait - de la chouannerie bretonne ; le mouvement insurrectionnel en Anjou et Vendée avait été surtout religieux… les prêtres réfractaires revenaient d'exil et les églises ouvraient de nouveau leurs portes… Mais en Bretagne, on tenait encore, car un autre sentiment animait les insurgés… on ne pouvait se consoler de l'abandon de la coutume bretonne et raisonné ou non, ce regret existait chez tous.

VII. La grande Chouannerie

Le funambulesque Directoire, dont seul le but parait n'avoir été que de mécontenter les Etats Monarchiques d'Europe pour établir des républiques sur les ruines des trônes renversés, ne réussit à l'extérieur qu'à fomenter contre la France la deuxième coalition de 1799 et à l'intérieur qu’à faire une lamentable faillite… Aussi succomba-t-il le 9 Octobre 1799 sous le mépris public… Le premier consul Bonaparte par ses victoires et sa politique habile réussit en 1801, par le traité de Lunéville, à mettre la paix sur le continent et par la paix d'Amiens, (Mars 1880) à assurer la liberté des mers ; de plus il préparait avec la Papauté le Concordat de 1802 qui assurait la paix religieuse à l'intérieur. Aussi les émigrés rentraient; une à une, les églises rouvraient leurs portes et l'ancien clergé réfractaire revenait de l'exil ou sortait de ses cachettes et les réunions du culte catholique se faisaient librement.

Cependant en Bretagne de grands coups allaient être frappés. On appelle Grande Chouannerie la période qui s'étend du coup d'Etat du 18 brumaire (14 Novembre 1799) au 6 avril 1800… jusque-là, la guerre avait été surtout une guerre de partisans. Et disons-le, les chouans furent des maîtres dans ces « guérillas » de tout instant. Mais ils finirent par s'apercevoir que la dispersion des forces et leur mangue d'unité étaient une cause de faiblesse.

On peut résumer les fastes de cette époque à quelques faits généraux : la prise de Redon, clé de la Bretagne insurgée et ville de liaison avec l'Anjou, par Sol de Grisolles et sa reprise par les Bleus quelques jours après, en Novembre 1799 ; l'organisation des colonnes mobiles républicaines par le général Hédouville ; la délégation de Challan comme commissaire à l'armée de l'Ouest - appelée désormais l'armée d'Angleterre ; la déroute et la désagrégation de ces colonnes mobiles par les tactiques hardies des Chouans ; le grand débarquement des munitions sur les côtes morbihannaises par l'amiral britannique Wendham (du 29 Novembre au 9 Décembre 1799) ; la levée en masse, (jusqu'à 30.000 chouans rien que dans le Morbihan maritime) ; la grande bataille de la Tour d'Elven et la déroute de Harty, général de la République ; le licenciement prématuré des chouans Angevins, Normands, Haut-Bretons et Vendéens par Bourmont, Frotté, Chatillon, La Prévalaye, Soyer, d'Autichamp et Suzannet, après le traité du 7 Décembre 1799 qui accordait l'exercice public du culte par l'ancien clergé réfractaire ; la suppression de tout serment de haine aux rois pour les prêtres non-jureurs qui rentraient dans leurs paroisses ; l'injurieuse proclamation de Bonaparte du sept Nivose, où le futur empereur laissait échapper sa bile de bandit corse contre les héroïques patriotes Bretons, coupables à ses veux de contrecarrer ses ambitions inavouables et ses désirs de domination tyrannique ; l'arrivée en Bretagne du Général Brune, le héros de la guerre de Hollande, muni de pouvoirs dictatoriaux (on avait cependant fait une révolution pour abolir la « tyrannie ») la rentrée presque générale dans leurs paroisses des prêtres détenus dans les geôles de la République ; la détente dans la persécution religieuse… et le lâchage des Chouans (leur trahison même) par quelques prêtres  heureux de la paix religieuse recouvrée au moins partiellement (Noël 1799) ; l'évacuation forcée des fortins de la côte morbihannaise par les canonniers bleus sous l'énergique attaque des Chouans ; le débarquement des munitions du 18 janvier ; la reprise des hostilités ; la grande bataille du Pont du Loc, les 24 et 25 janvier, et son résultat incertain ; le traité de Beauregard le 12 Février ; les débuts du désarmement des chouans et de la brutale pacification de Brune ; l'entrevue de Georges avec Bonaparte à Paris ; la troisième apparition de la flotte britannique et les affaires d'Houat et d'Hoedic.

Dans tous ces événements, Hermelv joua des rôles importants, dont quelques uns de premier plan. Il participa à la déroute ou à la destruction des colonnes mobiles des régions de Belz, d'Auray et Quiberon ; ce fut lui qui fut chargé d'aller au nom de l'Etat-Major des Chouans exposer la situation de l'armée des insurgés à l'amiral Wendham, de lui demander de l'argent et des munitions et d'en assurer le débarquement, au moins d'une partie, sur les côtes de Saint-Philibert et de Billiers ; il ne participa pas à la bataille de la Tour d'Elven le 30 Novembre 1799 où vaillamment Mercier, Rohu, et Guillemot brisèrent l'offensive du général Hartv ; Hermely y avait envoyé une partie de sa légion, mais il avait gardé ses marins pour protéger et accomplir le grand débarquement d'armes, effets d'habillements, poudre et barils de piastres que le comte d'Artois et l'amirauté britannique avaient envoyés aux insurgés bretons.

L'escadre anglaise disparut ; mais Georges avait eu l'assurance qu'un débarquement de 10.000 anglais viendrait incessamment appuyer les Chouans. Il comptait surtout sur la venue d'un prince de la famille royale. I,'Etal-Major de l'armée républicaine le sut également et, fit établir le long de la côte des postes de gardes-côte avec des canons.

Le long des grèves de Locmariaquer, Hermily ne laissa pas ces postes se fixer et il contribua également à détruire les postes établis le long des plages de la Trinité, de Carnac et de Plouharnel.

Hélas, et ce sera à jamais la faute des princes ! ! ! pas plus pour aider les chouans de Bretagne que pour encourager les Vendéens en 1793, aucun prince ne vint sur le continent… Mais de plus en plus, Bonaparte laissait passer le bout de l'oreille ! deux fois d'Andigné, qui avait fait cependant acte de loyalisme, avait essayé de traiter avec le premier Consul en faveur des insurgés : Il ne reçut que des réponses insolentes du général corse.

Et l'on savait dans les Etat-Majors chouans que le plan de désarmement et de pardon, auquel travaillait le commissaire Challan, et même plus tard le général Brune, n'avait qu'un but : obtenir la paix des Bretons insurgés, à tout prix, au prix même de la rentrée de tous leurs prêtres non-jureurs ; enrôler les ex-chouans dans les armées de la République sous le commandement d'officiers bien éprouvés, les embarquer ensuite pour Saint-Domingue d'où ils ne seraient jamais revenus, et de prévenir ainsi à tout jamais dans cet Ouest turbulent et surtout dans cette Bretagne si légitimiste, toute velléité de soulèvement à l'avenir, lorsque le général Bonaparte aurait réussi par des coups d'Etal. successifs, à se faire proclamer consul à vie d'abord… Empereur des Français ensuite… Aussi il y eut de la fureur, mais non du découragement dans l'armée chouanne.

Fièvreusement on s'organisa : on provoqua même des désertions parmi les soldats et les marins de la République… Et ce fut peut-être à cette époque qu'Hermely s'appliqua avec Joseph Isidore Brèche, canonnier déserteur de l'artillerie républicaine, à provoquer des désertions parmi les canonniers républicains, car on manquait d'artilleurs dans les rangs des chouans.

Beaucoup de Bleus firent comme Brèche et vinrent grossir l'armée de Georges… car le dégoût commençait à gagner les coeurs des plus purs républicains.

On savait en effet, qu'à Paris, Bonaparte travaillait pour son propre compte et non pour celui de la France ; que l'ex-abbé Sieyès consul comme lui, ménageait le retour de la Monarchie au profit du duc d'Orléans, fils du régicide Philippe-Egalité… et qu'au fond les honnêtes gens ne soupiraient plus qu'après le retour des Bourbons… dont l'avènement pouvait seul ramener la paix.

Georges était généralissime de toute l'armée Chouanne, mais, à part peut-être le Peige-Debar qui commandait en Cornouailles, ses seconds, du Léon ou de l'évêché de Saint-Brieuc (Le Gris Duval entre autres) n'acceptaient ses ordres qu'en rechignant.

Quoi qu'il en soit, à cette époque, c'est dans le Morbihan. qu'était concentré le gros de l'armée républicaine… C'est à Georges Cadoudal qu'en voulait le premier consul.

Le Général Brune, secondé par les généraux Harty et Grigny harcelait l'armée chouanne… et occupa le Pont du Loc, au bas d'un coteau à l'est de Grand-Champ… Au nord. Guillemot, « le célèbre roi de Bignan » prit l'offensive au point du jour, vers le Sud, Rohu et Cadoudal attaquèrent à leur tour ; l'armée de Brune était à l'ouest et le plan était de la forcer à s'engager à fond avec Sol de Grisolles, dont on attendait l'arrivée vers sept heures du matin, le 24 janvier ; puis Georces et Rohu l'aurait pris par derrière du côté de Grand-Champ et Guillemot l'aurait coupée au Pont du Loc en s'appuyant sur la Haye Saint Hilaire qui gardait la route de Vannes tout à fait au Sud.

Hélas, l'unité manqua dans le commandement, de plus, quelques officiers d'origine Haut-Bretonne ou française, ne purent se faire comprendre de leurs hommes, tous bretonnants ; Sol de Grisolles, qui avait du se défendre contre le général Grigny aux alentours de Muzillac n'arriva qu'à midi ; et Guillemot qui occupait des positions imprenables ne reprit pas sa deuxième offensive dans l'après-midi ; de plus, vers le Sud dans la direction de Vannes, la Haye Saint-Hilaire s'acharna à poursuivre des fuyards et à faire le siège d'un château où les Bleus s'étaient réfugiés. Et en somme, la bataille fut absolument indécise et n'eut pas l'effet moral qu'on en attendait ; les pertes des deux côtés étaient sensiblement égales ; les chouans étaient environ 23.000 et les Bleus 20.000 ; mais ces derniers avaient de plus de l'artillerie et de nombreux cavaliers, choses qui manquaient a peu près entièrement à l'armée de Georges.

La bataille de Pont-du-Loc fut le plus grand et le dernier engagement de la Grande Chouannerie et Cadoudal avoua que les coups de main réussissaient mieux aux Chouans, qui manquaient de canons et de cavaliers, que les batailles rangées.

Après l'affaire de Pont-du-Loc, le gros des forces chouannes se massa autour de Bignan et Saint-Jean Brevelay ; par crainte d'un débarquement d'anglais, le général Grignv nettoya les côtes d'Arzon et de Locmariaquer et Hermely qui défendait le secteur dut, devant des forces dix fois supérieures se retirer vers Carnac ; il dut même se replier sur Belz et Locoal après l'assassinat par les bleus de l'abbé Le Baron, recteur de Carnac ; d'ailleurs tout l'Etat-major de Georges, sauf Rohu et Guillemot, était d'avis de traiter et de fait c'était le parmi le plus sage… car toute la chouannerie de l'ouest se résumait à l'armée de Georges et à celle de Frotté, dans l'Eure ; tous les autres chefs de Normandie, d'Anjou et de Vendée avaient fait leur soumission.

Le 4 février, près du château de Beauregard, Cadoudal rencontra Brune et discuta les conditions du désarmement ; puis on lui donna un sauf-conduit et une escorte pour aller trouver Bonaparte à Paris ; entre temps, Georges, à la grande fureur des Anglais, avait refusé les 60.000 fusils et les 80.000 piastres , les canons et les autres munitions que le gouvernement britannique lui envoyait.

C'était la paix, au moins momentanée, c'était surtout la pacification religieuse; donc le premier but de la chouannerie était atteint.


Vers la fin de Mars 1800, Georges, qu'accompagnait Biget Le Ridant et Hermely, eut deux ou trois entrevues avec Bonaparte qui lui parla en maître, (sans émouvoir les chouans) en lui offrant le grade de général de division.

Georges demanda à réfléchir, puis connaissant la mauvaise foi de la police consulaire, qui assassina Frotté de Toustan, il quitta brusquement Paris avec Hermely et Le Ridant pour Boulogne suivi. par un peloton de policiers dont il dut adroitement déjouer la vigilance au cours de la route.

Sur ces entrefaites, Humbert, le général qui avait manqué l'expédition d'Irlande, remplaça Bernadotte, et se mit à la recherche des grands chefs chouans, et aussi, disons-le, en quête de butin de guerre, argent, objets d'art ou propriétés à piller à son profit, car il était « bon républicain » (avril 1800).

A Londres, Cadoudal étudia un plan de campagne nouveau avec le Vendéen Hyde de Neuville et au cours de l'été, (3 juin 1800) il débarqua à Houat avec Hermely et rejoignit Guillemot dans sa position imprenable de Bignan.

Mais la Chouannerie ne battait plus que d'une aile. Les prêtres prêchaient la paix. Bernadotte et ses infernales colonnes terrorisaient le pays. Mais, ça et là, les Chouans tenaient encore car ils savaient que Cadoudal était en Bretagne.

Bientôt en effet, il apparut dans la presqu'île de Rhuys; bientôt les Anglais, qui y avaient encloué plusieurs canons, prennent le 6 juin le fortin de Port Navalo, mais échouent devant celui de Locmariaquer. Ils brûlent plusieurs navires et s'établissent dans les îles pendant plusieurs jours. Hermely était reparti avec Georges qui ne dirigeait pas l'expédition britannique car le 6 juin il était auprès de Guillemot à Bignan.

On y tenait, en effet, un conseil de guerre important, et les chefs chouans étudiaient une tactique nouvelle et un plan nouveau de guerre : faire de l'agitation en Anjou et Bretagne pour dépister la police consulaire pendant ce temps, à Paris, Saint Régent essayerait d'enlever Bonaparte… et même de le tuer si c'était nécessaire ; les royalistes de la capitale lui prêteront main forte. L'activité des chouans est intense. Hélas, fait inouï dans les fastes de la chouannerie, le recteur de Pluvigner, Pasco, prêtre réfractaire rentré dans sa paroisse, s'oppose à des levées de chouans et… dénonce même Georges à Bernadotte (juillet 1800).

On raconte que Rohu et Eveno voulurent tuer l'indigne abbé Pasco, Hermely proposa seulement de l'enlever et de le déporter à Houat ou à Hoedic, mais Georges s'y opposa cependant il ne cacha pas sa tristesse d'avoir été trahi par un prêtre non assermenté. D'autres chouans notables, Berthelot, Pépin, Micault, de la Vieuville, entrèrent au service du général républicain Debelle, mais ils trahirent à la fois Georges et leur nouveau chef.

Dégoûté momentanément Georges Cadoudal partit pour Jersey, mais, le 19 août, il était de retour avec Hermely portant un million de francs que celui-ci alla déposer dans les « caches » de l'île de Bonheur, à Locoal.

On croyait à Paris à une nouvelle insurrection. Mais elle fut de fait entravée par le clergé ; on vit à Pont-Scorff, à Josselin, de bons prêtres assurément, confesseurs de la foi, travailler nettement pour le gouvernement.

De plus, quelques anciens émigrés se mirent au service de Fouché. C'était du Chatelier, Gabriel de Becdelièvre, le pharmacien l.aisné ; puis de Beauveau et Bertrand de Saint-Hubert ex-officiers vendéens. Ils touchèrent de grosses primes et partirent à la recherche de Georges pour le tuer. Aucun de ces nobles rastas n'arriva à ses fins… Becdelièvre fut jugé par Georges lui-même à Sarzeau et fusillé par les soins de Fardel, d'Arzon et de J-M Hermely (décembre 1800). Du Chatelier exécuté par Gambert auprès d'Elven. Saint-Hubert et Beauseau sont déjoués à leur tour.

Ici se place un fait dont il faut - au nom de l'histoire - laver la mémoire de Georges Cadoudal. C'est l'attentat de Saint Régent- contre le Premier Consul, le 7 nivose An III (25 décembre 1800). Georges ne fut pour rien - comme le claironnent la plupart des historiens - dans l'organisation de la Machine Infernale de Saint-Malo. Et il entra même en fureur contre ses auteurs, Limoélan et Saint-Régent, et les traita de lâches en présence de l'officier de marine Rivoire. Les attentats, où pouvaient succomber d'innocentes victimes n'étaient pas dans la manière du loyal insurgé. Et plus tard dans un entretien avec l'abbé Kersaho, Hermely certifia la bonne foi de Georges dans l'affaire de la rue Saint-Nicaise. Et notre grand'mère, qui était présente, me l'a souvent raconté quand j'étais enfant.

D'ailleurs à ce sujet l'honnête Sageret conclut volontiers que perpétré ou non par Cadoudal, cet attentat était justifié du fait que Bonaparte venait de lancer contre Cadoudal des anciens émigrés royalistes pour l'assassiner…

S'il avait voulu se débarrasser de Bonaparte, par un attentat… Cadoudal aurait eu cent occasions de le faire… Mais si le procédé brutal de l'assassinat est peut-être corse, il n'est sûrement pas breton… et Cadoudal était un ennemi chevaleresque, car il était Breton et Catholique pratiquant.


Trahis par des notables catholiques orthodoxes (!) quelques chefs chouans disparaissent de la scène au début de 1801. Mercier La Vendée,, le second de Georges est tué le 24 janvier à Loudéac ; Julien Cadoudal, jeune frère de Georges est arrêté et assassiné sans procès près de Landevant le 7 février ; Kobbe Renard, Saint-Régent et Rivoire sont arrêtés, ce dernier à Calais. Les procédés illégaux de Fouché et du préfet Giraud-Duplessis exaspérèrent les chouans. Leurs chefs étaient traqués ; ils ne recevaient plus d'ordres… jouant leur vie au milieu de I)op nations moitié ralliées par les prêtres réfractaires, rentrés dans leurs anciennes paroisses, prêtres qui en faisaient eux-même d'ailleurs à leur tête et n'écoutaient pas les avis de leurs évêques encore en exil, Mgr Amelot par exemple. Poussés à bout par les procédés des policiers et leurs illégalités et exactions, quelques chouans se laissèrent aller à des actes incontestablement blâmables dont la seule excuse serait leur désespoir et les menées de la police contre eux.

Georges voyant ainsi sa tête mise à prix et jugeant ton résistance impossible, quitta la Bretagne le 14 mai 1801 en compagnie de son fidèle Jean-Marie. Il ne devait plus la revoir.

Réfugié en Angleterre, Georges Cadoudal fut l'objet d'une demande d'extradition de la part de Bonaparte… Ce sera l'honneur du gouvernement anglais de n'avoir pas cédé aux prétentions du vindicatif premier consul.

En Angleterre, Georges négociait avec l'Etat-Major britannique la possibilité de prendre à sa solde les officiers de l'armée chouanne et, en Juillet 1801, il envoya Hermely et Prigent en Bretagne pour porter son message à Guillemot et à Le Thieis.


Le Concordat qui fut signé entre le Premier Consul par le Cardinal Consalvi, au nom de Pie VII le 15 juillet 1801, porta le coup de grâce à la Chouannerie bretonne.

La Papauté ne le fit qu'en vue de la Paix religieuse, alors que le rusé Bonaparte n'avait en vue que sa popularité parmi les populations catholiques… Cette œuvre éminemment injuste pour les uns, était politiquement caduque et le gouvernement de la troisième république le biffa le 5 décembre 1905 comme un chiffon de papier. Les différents articles restaient vagues, imprécis et indécis sur certains détails… Il n'y eut de précis et de méticuleux que les articles organiques, qui consacraient la mainmise de l'Etat sur l'Eglise de France. Mais ces articles organiques, disons-le, à la décharge de l'Eglise, ne furent jamais canoniquement reconnus par elle.

Cependant les chouans tenaient toujours… Certaines bandes, celles de Bohu entr’autres, dans laquelle ne combattait plus Hermely, furent impitoyables dans leurs « guérillas ». On créa contre eux des faux Chouans, qui empruntant aux vrais les costumes, le langage et le même idéalisme, réussirent par leur abominable conduite à fâcher les populations et à déconsidérer les anciens et honnêtes insurgés de l'armée de Cadoudal.

Hermely avait rejoint Georges à Londres à la fin de 1801.

Chapitre VIII