Hermely

VIII. Fin de la Chouannerie

Cependant, en Bretagne, la vie chère se faisait sentir; l'armée républicaine elle-même détestait ces guerres civiles et plus d'une fois elle se mutina… car elle était mal nourrie et mal payée… Aussi, furieux de la chasse à mort qu'on leur faisait de tous côtés et toujours électrisés par les grands chefs, dont les têtes avaient été mises à prix, les chouans ne désarmaient pas… Trop de rancoeur gonflait leur poitrine, trop de sang innocent avait été versé, trop de vols et d'exactions de toutes sortes étaient restés impunis par les lois liberticides de la Révolution… et puis, disons-le, Fouché., l'ancien oratorien, le conventionnel régicide, esprit sans foi ni loi, chargé du Ministère de la police, ne cessait de les provoquer en traitant la Bretagne en pays conquis.

Le préfet de Vannes Jullien, qui n'avait à la bouche que, des mots de pacification, ne cessait de traquer les suspects. Le 11 janvier 1802 le lieutenant de Guillemot, Gomez, était passé par les armes à Pontivy ; des soldats de la république déguisés en chouans commettaient les pires excès dans les formes bretonnes ; de l'argent était promis aux dénonciateurs des chouans. L'énergie du désespoir animait les chefs : Cadoudal était à Londres avec Hermely… et grâce à leur énergique intervention auprès des princes, ceux-ci empêchèrent l'Angleterre d'accéder au désir du premier Consul qui exigeait - au traité d'Amiens - la déportation des émigrés français au Canada.

Aussi, à cause des événements politiques, Georges sentait la partie perdue en Bretagne ; et, par dévouement pour ses vaillants compagnons et pour se réserver des aides pour les coups de main à tenter dans l'avenir, il envoya au début de 1802 Jean-Marie Hermely en Bretagne avec des ordres précis pour inviter 'les grands chefs chouans à venir auprès de lui en Angleterre où un asile et une solde leur seraient assurés.

Hermely débarqua à Saint-Quay-Portrieux et se rendit successivement auprès de La Haye Saint-Hilaire, qui avait succédé à Saint-Régent, dans le Trégor, auprès de Guezno de Penanster, dans le Léon, auprès de de Bar dans la Cornouailles, enfin auprès de Guillemot, qui tenait toujours dans la région de Bignan.

Ce dernier ordonna à ses principaux lieutenants de se rendre à Bréluhern, près de Pont-du-du-Loc, sous Grand-Champ, au nord de Vannes (dans les mêmes parages, deux ans auparavant, au cours de l'indécise bataille de Pont-du-Loc, Guillemot avait vaillamment soutenu le combat contre les Bleus).

Le 22 Avril 1802, Le Thiers, Le Goasble, Michel, Le Chevalier de Troussier, Gambert, Audran, Pobéguin, Mercier, Pourchasse, Le Comte Le Louer, Martin Thomazic, Dagorn, Bachimont, Le Neillon partirent pour Plumergat ; le 24 ils étaient à Kerderf en Plougoumelen où les rejoignirent les 2 Eveno (Jacques et Grégoire) Lainé, Le Bourdiec, Le Lan de Kervignac, Guyonvarch, Milloch, Pierre-Jean Cadoudal (neveu de Georges) et Moran d'Hennebont).

Bien armés et accompagnés de chevaux bâtés, ils évitent Auray et traversent la rivière du Loch, probablement à Kerantré, d'où ils se rendent au hameau de Lenlochet, en la paroisse de Crach. Vincent Hervé et Hermely affrètent un navire que commande le capitaine Audran, et, le 11 mai 180 , les officiers chouans débarquent à Guernesey, où les autorités de l'île leur font le meilleur accueil… Les officiers des adjudances de Dehar (Cornouailles) et de Guesnno de Penanster (Léon) et de Guimard-Coettedreux (Trégor) débarquèrent quelques jours après à leur tour… mais à Jersev.

Quant aux soldats de l'armée chouanne la plupart, firent leur soumission et bénéficièrent de l'amnistie en restant sous la surveillance de la police… les autres rentrèrent simplement chez eux… et nul ne s'inquiéta plus…

Les églises d'ailleurs avaient été ouvertes ; en fait, les chouans avaient atteint le principal but de leur insurrection. Des escarmouches eurent lieu cependant encore par ci par là… Mais on peut dire que la vraie chouannerie était morte.

De Gernesey, Hermely rejoignit Cadoudal à Londres au cours de l'été de 1802.

IX. Le complot de Cadoudal

Cependant, Georges avait d'autres projets. Son sens avisé de Breton conscient et de royaliste convaincu lui faisait percer l'avenir.

Les cloches, avaient carillonné au jour de Pâques 1802 pour annoncer la paix religieuse que venait de consacrer le Concordat ; mais ce n’était qu'une nouvelle manoeuvre politique du gouvernement de Paris pour consacrer la Révolution ; pour ceux que la Révolution avait enrichis, pour les acheteurs de biens nationaux… dont un article du Concordat libérait la conscience. Peut-être c'était la paix.

Mais pour la foule des tenants, pour le trône et l'autel… pour ceux que la Révolution avait dépossédés et réduits à la misère, pour les Bretons conscients, altérés de liberté, pour ceux qui avaient vu monter les leurs à l'échafaud… et qui entendaient au fond de leurs souvenirs les cris des innocences outragées, c'était toujours la guerre… Et il en serait ainsi tant que justice n'aurait pas été rendue à tous…

Et puis enfin, qui sait ?… Est-ce que ce Corse à cheveux plats n'avait pas l'intention de prendre le sceptre des Bourbons ?… Pour les chouans c'était toujours la guerre… Cependant cette fois le projet n'était plus de faire le franc-tireur et le partisan. A Paris, on le savait, il y avait de la lassitude. Tous les soi-disant mandataires du peuple autant ceux de la Convention, ceux du Directoire, ceux du Consulat… n'avaient été que des fripons… seule, la Monarchie légitime pouvait rétablir l'ordre; on transporterait donc la Chouannerie à Paris…

En Bretagne, on avait été peu édifié de la façon dont, la République faisait ses pacifications… et des généraux pacificateurs sans parler des troupes, qui s'étaient succédés :Hoche qui manqua à la parole donnée en laissant Tallien faire fusiller les vaincus de Quiberon et qui passa son temps à courir les « jupons » dans les châteaux, d'où les maîtres étaient absents ; Bernadotte qui emprisonnait et fusillait sans pitié au nom de la République , Brune tortionnaire et voleur, Humbert avare et cupide, qui ne négligeait rien pour acheter à vil prix, des propriétés des personnes dont il faisait confisquer les biens.

L'on avait constaté que la Révolution française avait été uniquement l'œuvre des émeutiers de Paris et que le peuple moutonnier des provinces n'avait su que dire : Amen, en toutes les circonstances et suivre aveuglément les nouveaux gouvernements issus des différents coups d'Etat… Il s'agissait d'en faire un d'exécution facile et, qui Trouvait se faire saris trop verser de sang. En plein jour, une troupe résolue dirigée par des chouans, maîtres en conspiration, on enlèverait le premier consul au milieu de sa garde et l'on reconduirait le comte d'Artois triomphant aux Tuileries et celui-ci légiférerait en qualité de régent du royaume, jusqu'au retour du roi Louis XVIII.

On était bien renseigné ; on savait que Moreau, un breton de Morlaix, le populaire vainqueur de Hohenlinden, Pichegru et jusqu'à Dumouriez accepteraient d'entrer dans le complot pour renverser Bonaparte, dont la tyrannie s'étalait trop au grand jour.

Au printemps de 1803, Hermely est envoyé à Paris par Georges avec des ordres pour Sol de Grisolles qui séjournait dans la capitale depuis l'été de 1801 en observateur des événements ; bientôt arrivèrent des chouans de Normandie, Raoul Gaillard et Bouvet de Lover. Ils ont ordre avec Rose de Banville, de Croixmare et Limoelan de préparer le terrain parmi les royalistes et les mécontents ; de chercher des logements chez les personnes sûres pour les conspirateurs et surtout d'établir entre Paris et la côte normande une grande piste de toute sécurité avec des cachettes chez des gens dévoués… car un grand coup se prépare.

Tout étant terminé et, bien en train, Hermely partit pour l'Angleterre rendre compté à Georges de sa mission, et entre Dieppe et le Tréport, le 21 août 1803, à Biville, sur la côte de Normandie les conjurés débarquèrent de la goélette El Venajo. C'étaient Cadoudal, Hyde de Neuville, Hermely, de la Haye-Saint-Hilaire, Joyaut d'Assas, Brèche, Louis Picot de Josselin, Jean Pierre Querelle médecin. Voyageant habituellement la nuit par des routes peu fréquentées, et se cachant le jour dans des maisons amies ou dans des bois, ils se dirigèrent vers Paris, sous la conduite de Jean Marie Hermely, qui leur avait préparé la piste. Ils arrivèrent dans la Capitale, le 1er septembre, et se dispersèrent dans différents hôtels ou chez des particuliers pour éviter les soupçons des policiers de Fouché ; quelques semaines après, au début de novembre, ils furent rejoints par quelques autres officiers chouans qui arrivaient, de Bretagne et au devant desquels alla Hermely ; c'étaient Guillaume Le Mercier (le petit roi de Bignan), Pourchasse, Pierre-Jean Cadoudal  (cousin de Georges), Le Lan de Kervignac.

En décembre 1803 Le Thieis fit de l'agitation dans le Morbihan en lançant la nouvelle que Georges était de retour en Bretagne, pour donner l'éveil au premier consul et faire une diversion, dont devaient bénéficier les conjurés de Paris.

Quelques bricks anglais engagèrent même des escarmouches avec les gabarres de Nantes dans l'embouchure de la Vilaine et en face de Groix, Tout s'annonçait bien.

Mais hélas ! dés septembre 1803 la police de Fouché fut alertée par le préfet Jullien (du Morbihan) ; une lettre écrite par le médecin Querelle à son beau-frère Blouet, pharmacien à Vannes, donnait aux limiers du gouvernement vent de ce qui se passait.

Durant toute sa carrière de partisan, Cadoudal eut à coeur de boycotter l'élément féminin… : « Car les femmes, disait-il, ne peuvent pas garder un secret ! » Ce fut une femme, une bouchère de Vannes, la femme Paul, maîtresse de Blouet, apothicaire, qui donna l'éveil au préfet Jullien, de Vannes, de ce qui se passait… en lui portant (peut-être par l'appât du lucre, car elle était criblée de dettes) la lettre du médecin Querelle, qu'elle réussit à extorquer à son amant après l'avoir enivré dans un cabaret.

Pendant ce temps Rohu, de Plouharnel-Carnac, Tibur-Oswald, de Sarzeau, Le Guénédal, de Ploeren, de grands chefs chouans qui avaient cependant jadis brillamment fait leur devoir au cours de l'épopée chouanne avaient déposé les armes et s'étaient rendus à merci… et vivaient librement chez eux sous la surveillance de la police. Le Guénédal seul ne fut pas inquiété et l'histoire l'accuse formellement d'avoir vendu ses anciens compagnons d'armes ; Tibur-Oswald et Rohu furent arrêtés… pour la forme… et traînés de prison en prison… jusqu'à Paris, mais ils furent bientôt relâchés sur l'intervention du préfet Jullien  et le premier même devint plus tard fonctionnaire du service vicinal à Quiberon. Quant à Rohu devenu avare et ivrogne, on prétend qu'il reçut de l'argent ; il vécut à Plouharnel assez de temps pour écrire ses fameux mémoires… qui ne sont que le plaidoyer « pro domo » d'un traître qui essaye de se justifier.

Les chouans étaient trahis… Il semble même que des anciens émigrés, qui détestaient Cadoudal et dont l'argent répandu à bon escient par Fouché, avait fait ce que nous appelons aujourd'hui des rastas, besogneux et par conséquent bons à toutes les besognes, avaient renseigné Régnier, le ministre de la Justice, sur le complot, qui se tramait contre le premier Consul. Le préfet de Vannes fit incarcérer Blouet, l' apothicaire de Vannes, pourtant innocent, le 23 septembre. Le 12 octobre l'officier de santé Quérelle était appréhendé à Paris… et se voyant perdu… il vendit les conjurés. En effet Pichegru, qui était en Angleterre, débarqua en France le 19 janvier 1804… et fut arrêté le 20 février. Le 4 mars ce fut le tour de Polignac ; le 9 mars, Georges lui-même fut arrêté non sans une énergique résistance sur la Montagne Sainte-Geneviève ; le 17 ce fut le tour de Le Mercier ; de Léhan, de Pierre-Jean Cadoudal, qui s'étaient enfuis, tombèrent entre les mains des policiers sur la route de Bretagne. Mais Jean-Marie Hermely restait toujours à Paris pour surveiller les événements et essayer de tenter un coup de force pour délivrer le grand Georges.

Enfermés à l'abbaye de Saint-Germain, puis au Temple, vivant entre eux comme des religieux cloîtrés, récitant religieusement matin et soir la prière à travers les judas de leurs cellules, les conjurés restèrent enfermés près de huit mois.

Tout est tenté auprès d'eux pour obtenir des détails sur leur complot : l'un même, Picot, de Josselin, domestique de Georges, est torturé. On lui serra les pouces entre des chiens de fusil pour l'obliger à parler . A d'autres on promet de l'argent, des grades dans l'armée. Quant à Georges, le premier Consul voudrait se l'attacher… et il lui offre de l'amnistier… Georges exige aussi l'amnistie pour ses co-accusés et une garantie définitive pour les coutumes de Bretagne. Naturellement ces deux dernières conditions lui sont refusées et le 25 juillet 1804, le noble chef chouan monte à l'échafaud et meurt en prédestiné.

Grande fut la douleur de Jean-Marie Hermely en apprenant la mort de son héroïque ami.

Il était encore à Paris, caché au quartier latin ; il alla reconnaître la tombe de Georges et lorsque en 1820 l'Etat autorisa le transport au Mausolée de Kerléano des cendres du célèbre conspirateur, son témoignage fut précieux pour la reconnaissance au cimetière de Charonne.

X. Sous l’Empire (1804-1814)

Suivant l'antique adage : toute anarchie amène despotisme, l'anarchie de la période révolutionnaire fut consacrée le 2 décembre 1804 par la proclamation d'un empire plus tyrannique que le plus despote des Bourbons, plus belliqueux que la plus sanglante des monarchies moyenâgeuses, mais aussi plus glorieuse (militairement parlant) que la plus illustre des épopées de Charlemagne.

Cadoudal disparu, la Chouannerie n'eut plus que quelques brusques et amorphes soubresauts. Petit à petit, tout rentra dans l'ordre.

D'ailleurs, une amnistie générale fut proclamée en faveur de tous les anciens insurgés : le pays voulait faire peau neuve… Hermely avait trente cinq ans en 1804… Il se retira dès 1805 à Locmariaquer et vécut à Fétan er Stired pauvrement, des produits de sa petite ferme et du métier de passager-gabarreur ; à cette époque, en effet, la route d'Aurav à Locmariaquer n'était qu'un très mauvais chemin carrossable et les transports se faisaient surtout par mer, entre les deux localités. La ferme de Kerdreven en Crac'h qui appartenait à Guyonne sa femme, il la vendit pour élever ses six enfants, dont trois seulement ne moururent pas en bas âge.

La Chouannerie matée plus par le manque de ressources en argent et en hommes que par les investigations de la police et les « dragonnades » du préfet Jullien, Napoléon qui s'y connais sait en homme, fit l'impossible pour s'attacher les cœurs bretons et se concilier spécialement les anciens chefs chouans.

Hermely qui frisait la quarantaine fut lui aussi sollicité pour rentrer dans les armées impériales. Un jour trois officiers dont un était le secrétaire du préfet lui-même, vinrent le trouver à Fetan-er-Stired, et lui offrirent de servir dans l'armée impériale… On lui présenta une bourse pleine d'or et surtout un brevet de capitaine. « Signez votre engagement, lui dit-on, et suivez-nous, votre avenir et celui de vos enfants sont assurés ». Hermely, qui à ce moment vivait dans une situation voisine de la misère, prit le brevet qu'on lui offrait, le déchira et en remit les morceaux aux officiers recruteurs, qui bondissaient d'indignation… devant l'abnégation et le désintéressement du fameux Jean-Marie.

XI. Sous la Restauration (1814-1830)

Mais un beau jour l'Empire croula. Louis XVIII revint. Le drapeau blanc claqua aux vents ; les fleurs de lys refleurirent. La maudite Révolution n'était plus qu'un lointain souvenir.

La Restauration dédommagea en partie ceux que la Convention ou le Directoire avaient spoliés. Elle récompensa aussi ses loyaux partisans, et, dans la nécessité où elle était de s'entourer de serviteurs fidèles, elle confia à quelques-uns d'entre eux des postes importants.

Hermely reçut à titre de dommages-intérêts :

De 1850 a 1818 il fut nommé chevalier, officier puis commandeur de la Légion d'Honneur.

De plus le roy Louis XVIII et surtout le comte d'Artois qui le connaissait très bien personnellement lui offrirent de prendre son jeune fils Louis comme page… Hermely accepta, mais sa femme Guyonne Le Mouroux, qui rêvait de faire un prêtre de son enfant, ne voulut jamais le laisser partir pour la Cour. Et quand le petit Louis eut grandi, vers 1823, comme son père voulait l'envoyer à l'école militaire, pour devenir officier… celui-ci s'échappa de la maison paternelle et partit à pied pour Rome en mendiant le long de la route…

C'est à cette époque aussi qu'Hermely refusa le majorat, la rente de dix-huit mille francs et le titre héréditaire de baron de Locoal que lui offrait le roi, en prétextant, l'impossibilité où il était d'assurer la perpétuité de son nom par une descendance mâle… son fils voulant se faire prêtre.

Il conçut d'ailleurs un grand dépit de la détermination de ce dernier. Il le maudit, le chassa de sa maison et ne le revit plus jamais.

Il se brouilla également avec sa fille Clémentine (notre arrière grand'mère) à l'occasion de son mariage, car il estimait que l'officier de port Mathurin Le Bouedec, qu'elle épousa, n'était pas un parti digne de la fille du lieutenant-colonel qu'il était.

Seule sa fille aînée Marie Charlotte trouva grâce devant lui en épousant le lieutenant d'infanterie Petitprez. Il avantagea même beaucoup cette dernière et lorsqu'en 1830 la Monarchie légitime dut se retirer devant la faction bourgeoise, qui proclama à la fin de juillet Louis-Philippe Ier roi des Français, lorsque le drapeau blanc fleurdelysé dut céder la place au drapeau tricolore de la Révolution et de l'Empire… en 1830 il démissionna pour ne pas servir sous un roi, fils d'un régicide, mais il conseilla cependant à son gendre Petitprez de rester dans l'armée et d'y faire sa carrière… D'ailleurs, l'Algérie, la plus belle des Colonies françaises et le dernier territoire que les Bourbons ont réuni au sol de leur patrie, l'Algérie venait d'être conquise, (le maréchal de Bourmont prit Alger le 30 juillet 1830 et Charles X ne partit pour l'exil que le 31), Hermely conseilla à son gendre de demander du service dans le corps expéditionnaire de pacification et de s'établir définitivement sur le sol d'Afrique.

Le lieutenant Petitprez Louis Éléonore Marie Victorin fit partie de l'Etat-Major de Bugeaud, prit sa retraite comme chef de bataillon et mourut en 1849 le 9 octobre. Il eut deux filles, et les registres paroissiaux de Cherchell, dont le curé actuel M. l'abbé L. Billard, nous a si aimablement donné des extraits, mentionnent que l'une Marie Jeanne Charlotte Petitprez fut marraine de la première cloche de l'église paroissiale de Cherchell, le 25 mars 1846, et que l'autre, Adélaïde Delphine Petitprez, dame de la Légion d'honneur, épousa le 4 novembre 1861 le capitaine Gustave Gauphelbert Gustave Lambert.

XII. A Locoal

Au fond de la rivière d'Etel, bien en amont de l'îlot de Saint-Cado, relié à la terre de Belz par le pont du diable, en face de Sainte-Hélène, dont l'église est un lieu de pèlerinage pour les femmes de marins sans nouvelles de leurs maris absents, se trouve l'île de Locoal qui s'élève doucement au-dessus de l'eau et des vasières, au milieu de la verdure. Au sommet se trouve une vieille église qui serait un ancien cloître des Templiers ; à côté se voit Er Veniteri (le monastère) belle construction massive rappelant le Moyen-Age…

Au treizième siècle il y avait dans cette île en effet, un prieuré de Templiers ; les Etats de Bretagne refusèrent de séculariser l'Ordre et d'aliéner ses biens, après que le Concile de Vienne de 1312 eut décidé la suppression de l'Ordre des Chevaliers du Temple. Cependant par la suite des temps, les Chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem - dits plus tard chevaliers de Malte - entrèrent en possession de l'île de Locoal… et sur la jetée bâtie par les Templiers pour relier l'île, au Nord, à la paroisse de Mendon, on voit encore de très belles croix et des bornes monolithes rappelant le souvenir des chevaliers de Malte.

Un peu plus au sud, au milieu de la rivière, se trouve un petit îlot doit la superficie n'atteint pas quatre hectares… C'est l'île du Bonheur où Georges Cadoudal avait établi sinon son quartier général, du moins sa cachette-résidence habituelle.

On y vivait, en effet, en parfaite sécurité car, en plusieurs points de l'île, vers Sainte-Hélène, vers Belz, vers Plouhinec ou vers Locoal, des bateaux étaient prêts à transporter et à mettre en lieu sûr les conspirateurs … On aurait joui volontiers du bonheur parfait dans cette île du Bonheur… si l'on n'avait pas eu à subir les manies tyranniques de Julienne Madame Jordonne… la cuisinière de Georges, dont nous ignorons le vrai nom… car Jordonne était le sobriquet que lui donna, paraît-il, Georges lui-même. C'est la seule femme auquel fut attribué un rôle de premier plan dans la Chouannerie Morbihanaise : elle était dévouée, jusqu'à la mort, aux chouans, mais elle exigeait d'eux une grande ponctualité pour les repas et pour toutes choses. Elle avait, dit-on, une tête de conspiratrice, ne savait pas sourire, et régnait en maîtresse dans l'île du Bonheur.

Jean-Marie Hermely avait, dès 1816, jeté son dévolu sur ce joli coin de Locoal, qui lui rappelait de si tragiques et héroïques souvenirs, et il avait acheté le petit domaine de Kergunen à l'ouest du bourg.

C'est dans une petite maison qui existe encore, composée de six pièces, qu'il habita le restant de ses jours de 1830 à 1852, aimé de ses fermiers et respecté de toute la population du Village.

Il y vécut simplement et presque pauvrement avec une servante et un vieux domestique, qui travaillait le potager, soignait les vaches et le petit cheval, qui, chaque lundi, le menait au marché d'Auray dans sa carriole.

Sa femme, Guyonne, était morte à Port-Louis en 1826.

Vers 1845, sa petite fille, Adèle le Bouédec, vint lui tenir compagnie et diriger sa maison ; et, de 1848 à 1852, année de sa mort, il eut constamment près de lui son arrière petit-fils et filleul, mon père, Louis Jean-Marie Jacob, dont il rêvait de faire un officier.

Volontiers, à la saison de la chasse, il allait tirer le canard dans les palus et les lièvres dans les champs… et il avait, dit-on, bon pied et bon œil… et on raconte qu'il montrait avec orgueil le fusil estampillé aux armes royales et dédicacé, que lui avait donné Louis XVIII…. J'ai entendu des vieilles gens, qui l'avaient connu, raconter qu'à quatre-vingts ans, il abattait un écureuil en plein saut entre deux arbres.

Mais, comme la plupart de ceux qui avaient guerroyé pendant les guerres chouannes, vers la fin de sa vie il se désintéressait totalement de la cause légitimiste.. Il ne pardonnait pas aux princes et au comte d'Artois entre autres de n'être pas venu se mettre à la tête de la Chouannerie et il avait à ce sujet de longs colloques avec son ami le recteur de I.ocoal, l'abbé Kersaho, ancien aumônier du Lycée de Laval, esprit très distingué, qui fut député du Morbihan à la Chambre Constituante de 1872.

Il était complètement brouillé avec ses enfants pour les raisons que nous avons déjà dites… Mais il recevait très volontiers ses petits enfants et, entr'autres, le jeune abbé Le Bouédec, mort à la fleur de l'âge, vicaire à Quistinic.

XIII. Portrait moral et physique

Il resta gallican, jusqu'à la fin de sa vie. Il observait strictement - même dans un âge très avancé -, les jeûnes de l'Eglise et les fêtes du Calendrier au nombre de dix-neuf, d'avant le Concordat de 1802. Mais il ne pardonnait pas à son fils de s'être fait prêtre et religieux et d'avoir ainsi éteint son nom; il jugeait sévèrement l'Eglise d'avoir passé l'éponge sur les horreurs de la Révolution en reconnaissant la Légitimité des acquisitions des biens nationaux et il n'avait que du mépris pour ces acquéreurs de biens si mal acquis  et ses virulentes rodomontades à leur sujet lui attirèrent même des citations en justice de paix… d'où d'ailleurs il sortit toujours acquitté car, au fond, il ne disait que la vérité.

Qu'aurait-il dit de nos jours, en voyant les arrières-petits-fils des dépossédés de 1792 s'apparenter avec les arrières-petites-filles des détrousseurs de leurs pères ! Car on redore son blason comme on peut.

La promulgation du Concordat que l'Eglise n'accepta d'ailleurs que pour l'apaisement des passions et le bien des âmes et - disons-le aussi - sous la menace peut-être d’un schisme, mécontenta beaucoup des anciens défenseurs et partisans de l'Ancien Régime : des fidèles, des prêtres, des évêques même refusèrent de s'y soumettre et ainsi fut fondée, dans la Vendée entre autres, à Paris, dans les Alpes, à Fougères, (les Louisets) ce qu'on a appelé La Petite Eglise…. qui a encore des adeptes. Sans être affidé à aucune secte franchement schismatique ou hérétique, Jean-Marie Hermely, tout en respectant l'Eglise, bornait toutes ses pratiques religieuses extérieures à l'assistance à la messe dominicale et, de 1802 à 1852, il ne se confessa plus, ni ne fit plus ses Pâques… à moins qu'il ne rencontra un prêtre anti-concordataire … Cependant dans sa maison, il exigeait que la prière fut dite en commun et il y assistait chaque matin et chaque soir… et chaque jour il récitait son chapelet… ou même à certains jours son rosaire.

Disons tout de suite qu'il était très frustre : son cahier d'ordres de Port-l,ouis compte presque autant de fautes d'ortographe que de mots : son intelligence était très vive mais son instruction était très rudimentaire, quand à son obstination elle était sans appel : il ne supportait pas la contradiction : le soldat avait tué chez lui l'Homme courtois.


Un portrait nous a été laissé de lui (Sageret tome I p. 160) :

Il était doué d'une force herculéenne et d'une incroyable adresse.

Un jour, il passait à Erdeven, revenant d'un rendez-vous avec son lieutenant Le Carour, de Quellerousse, en Plouhinec et s'était arrêté pour boire un bol de cidre dans une auberge du bourg. On était à la tombée de la nuit… deux policiers, qui l'ont reconnu, se réjouissent déjà de la prime qu'ils vont toucher. En hâte ils tirent leur veste de soldat et leur chapeau et s'affublent d'une veste de paysan. Jean-Marie a vent de la chose : il attend leur entrée dans l'auberge et d'une gifle il envoie l'un rouler sous une table et d'un coup de pied dans le ventre il renverse l'autre… et se sauve à cheval dans la nuit avec son cousin Corvec qui l'accompagnait.

Une autre fois, près du Fort-Espagnol, il abattit à coups de pioche, deux matelots de la Nation qui s'étaient avisés de lui demander (car ils n'avaient pas reconnu Hermely) où était la cachette de l'abbé Philippe…

Il fut le type du chouan accompli. Breton, bretonnant, intransigeant sur les principes, incapable de déloyauté, brave et hardi, audacieux jusqu'à la témérité, ne doutant de rien, obéissant aveuglément aux ordres de ses chefs, dévoué sans retour et même sans réflexion, franc jusqu'à l'effronterie, orgueilleux peut-être, en tout cas fier de ses fonctions, secourable vis-à-vis des faibles et des femmes… donnant sa protection sans bravache et sans compter, inflexible dans le commandement et rude dans les représailles, ennemi personnel des acheteurs de biens nationaux, auxquels il ne cessa de créer des ennuis de toutes sortes bon camarade, plein d'initiative et de « cran », confiant même dans son étoile, il fut sinon l'Alter ego, du moins le grand homme de confiance de Georges Cadoual, dont il était d'ailleurs le cousin par sa femme Guyonne le Mouroux.

Et Georges, dès 1793, n'accomplit plus aucune entreprise périlleuse sans demander son concours à Jean-Marie. C'est lui qui commande le secteur d'Auray, en l'absence de Georges lorsque celui-ci s'avise d'aller aux alentours de Rennes au rendez-vous des insurgés Normands, ou, à Pouancé, rendre une furtive visite à Mademoiselle Lucrèce Mercier, sa fiancée.

Avec Georges ou seul, il fit huit voyages en Angleterre de 1794 à 1802.

Tous les historiens lui décochent la même épithète : le Fameux Jean-Marie Hermely.

Lorsque le Premier Consul qui n'a pas pu se débarrasser de Georges par la guerre, essayera, comme l'a si bien démontré l'académicien Le Notre, de le faire périr par le poison, et enverra un ancien émigré, l'authentique comte de Becdelièvre, pour empoisonner le fameux chef des Chouans… c'est Hermely qui accompagnera Georges près de Sarzean et qui aidera Fardel d'Arzon à enlever, à, juger et à exécuter le traître.

Enfin Hermely sera avec Georges à son retour d'Angleterre en avril 1802 pour enlever le premier Consul.

XIV. Ses noms et surnoms

Nous avons vu qu'il s'appelait en réalité Jean-Marie Emery… Il y a encore à Locmariaquer des Emery, à Fetan-er-Stired même, ou au bourg et à Saint-Philibert, qui descendent de ses frères ou cousins… Dans l'armée Chouanne les chefs ne le connaissaient que sous le nom de Jean-.,Marie ; les soldats l'appelaient Hermely… et ce dernier nom, quelquefois orthographié Hermely lui resta… Lui-même d'ailleurs signait Hermely… et il fit ratifier cette appellation par la Cour de Rennes.

Mais les Bleus, qui le détestaient pour les vilaines et parfois sanglantes farces qu'il leur jouait, l'avaient surnommé par dérision Jacques… le Jacques de Locmariaquer. Mais ce surnom, qui avait, parait-il, le don de l'exaspérer, ne subsista pas…

A Locoal on ne l'appelait que En Entru Hermely.

Tous les chefs chouans, en effet, étaient obligés dans leurs correspondances de cacher leurs vrais noms sous des pseudonymes.

Nous les connaissons tous aujourd'hui : Cadoudal correspondait au surnom symbolique de Gédéon ; le chef de légion Eveno s'appelait Hector ; Burban-Malabry Milloch ; l'artilleur chef de légion, l'ami personnel d'Hermely Brèche, Joseph Kirsch ; Pierre Guillemot, le roi de Brignan, Valentin ; François Périal Dudon ; Lignaroux Brise-Barrière ; Pierre-Jean Cadoudal Joachim ; Julien Guillemot Serjeant ; Alexis Le Louer Alain de Moréac ; Le Neillon Charles de Pluvigner ; Corriton Guillovary ; Grégoire Eveno Jean Malapert ; Pierre Morvan Pipi ; Pobéguin Kerarnec ; Julien Thomazic Duval ; Joseph Le Méro Le Crom ; Hubert Sans-soucy ; Pourchasse Charrier ; Le Mouroux Jean de Crach ; etc.… l'abbé Le Leuc'h. De Communeaux ; l'abbé Guillo, Jérome.

La plupart de ces officiers chouans ont encore des descendants dans le pays.

Nous avons jadis connu à Auray la famille Eveno, petits enfants de l'ancien gendarme de Belz, devenu Hector dans l'armée de Georges.

Il y a encore des Burban à Lorient.

Nous croyons que le nom de Brèche a fini en quenouille et s'est éteint ; mais nous possédons une lettre du R.P. Placide, fils de Jean Hermely, où il est fait mention de Mme et de Mlle Brèche… Ils habitaienl. Port-Louis. La famille de Cadoudal, anoblie par Louis XVIII habite toujours Kerléano et près d'eux habitent les familles Le Bourser ou Le Gohebel descendants des soeurs du Grand Georges.

Il y a des Neillon dans la région Auray Pluvigner.

Les descendants directs de Le Thieis habitent aujourd'hui Auray et font honneur à leur ancêtre par les sentiments religieux ou politiques qu'ils professent.

Nous avons connu à Auray le commandant Pohéguin, condisciple de notre père à Sainte-Anne ; il descendait du chouan Kerarnec…

Julien Thomazic, appelé Duval a des arrière-petits-fils dans le pays. Corriton, de Belz aussi, Jean de Crach également.

Et il y a ici une chose curieuse ; plusieurs chouans gardèrent leurs noms de guerre après la Révolution et firent souche sous ce nom c'est le cas de Gillouart, Duval, Valy (autre nom de Guillemot, Hermely, Charrier, Dudon), Il y aurait ici matière à une étude curieuse.

XV. Quelques anecdotes

Jean-Marie Hermely était très dévot à Sainte-Anne d'Auray, où dans son adolescence il avait été bien souvent en pèlerinage. Aussi la profanation de la statue miraculeuse par les Bleus et les amis de la Constitution d'Auray qui la brûlèrent en 1795 à Vannes le chagrina et l'exaspéra terriblement.

Il fut l'ami et le compagnon d'armes de Pobéguin, de Keranna surnommé KerArnec… Aussi lorsque le culte public fut rétabli dans la sainte chapelle par les pères de la Foi (Jésuites) il eut le très grand honneur d'être appelé à prêter serment pour certifier avoir entendu Pobéguin, alors décédé, dire qu'il avait vu des femmes ramasser dans les débris fumants du bûcher le morceau de la statue miraculeuse de Nicolazic, que l'on voit aujourd'hui dans le piédestal de la statue en cuivre doré que l'on expose à la vénération des pèlerins.

Un vitrail dans la chapelle de Nicolazic au bas de la basilique, du côté de l'épître, rappelle le souvenir de cette reconnaissance.


Il fit partie également en 1820 de la garde d'honneur de la duchesse d'Angoulême, la fille de Louis XVI, la douce et infortunée prisonnière du Temple, qui vit, tour à tour les siens, disparaître : son père, sa mère, sa tante, que de gens sans aveu envoyèrent à l'échafaud et son frère le gentil Louis XVII, qui mourut si mystérieusement après une infecte captivité.

Mariée à son cousin, la jeune princesse fit un voyage en Bretagne pour inaugurer les monuments du champ des Martyrs et la Chartreuse, semant partout sur son passage les sourires du pardon et de l'oubli…

Quand elle fut acclamée au balcon de la mairie d'Auray, Hermely était à ses côtés… Mais nous tenons de notre grand'mère le fait suivant : A Vannes, dans la foule qui se pressait pour acclamer la princesse, il rencontra quelques acheteurs de biens nationaux… A l'un il dit : Retirez-vous d'ici, voleur ; l'autre il le bouscula ; l'autre, il le giffla… Le premier était M. de Lomarzelle, le second M. Rainu de Limur, le troisième M. du Bodan…

Il gardait avec amour le souvenir de Georges Cadoudal. Ni la Restauration, ni la République de 1848, ni la Monarchie de juillet n'autorisèrent le culte public dans la chapelle rotonde de Kerléano près d'Auray… où reposent ses cendres, mais Hermely revenait chaque année, en juillet, prier sur la tombe de son chef et ami.


C'était aussi un Breton conscient et fier de son pays. Un jour il fut convié, à la Cour de Louis XVIII en 1819 à Paris. Il y parut avec Guyonne, sa femme; celle-ci n'était qu'une paysanne, presque illettrée, ne sachant presque pas parler français ; de plus elle portait le « Jobelin » de Crac'h, coiffe blanche enserrant ses cheveux, qui lui donnait l'aspect d'une religieuse… A cette vue quelques courtisans s'esclaffèrent de rire. Mais Hermely s'avança vers eux, l'air menaçant et, aux yeux du roi, un drame aurait eu lieu sans l'intervention du duc de Richelieu qui connaissait Hermely ; d'un mot, il obligea les malotrus à s'incliner devant l'héroïque chouan et sa femme… Le roi même, instruit de l'incident, voulut que celle-ci eut une place d'honneur au cours d'un banquet officiel et décora Hermely publiquement de l'ordre du Lys, Beaucoup de courtisans présents ne pouvaient montrer autant de titres que lui pour obtenir cette suprême décoration, qui consacrait la fidélité d'un royaliste. Mais plus d'un était peut-être un ancien courtisan de Napoléon.

Chapitre XVI