Hermely
© 2000 - Y. JACOB

Locmariaquer Autrefois …
Coup d’œil sur la Chouannerie au pays d’Auray


Biographie de
Jean-Marie HERMELY

dit le « Jacques de Locmariaquer » 
Chef de légion et 
chef des Courriers de l’État-Major desChouans 

et Lieutenant de Georges Cadoudal


par son arrière petit-fils
J.-M. François-Jacob

du Collège bardique de Bretagne 
Chevalier de l’ordre des Hospitaliers 
Nobles de Saint-Lazare de Jérusalem


Colonnel Jean-Marie HERMELY
Lieutenant du Roi 
Commandant d'armes de la citadelle de Port-Louis 
Commandeur de la Légion d'Honneur
Chevalier deSaint-Louis et de l'Ordre Royale du Lys 
Ex-compagnon de Georges Cadoudal 
et chef des Courriers de l'armée Chouanne

Dédicace

A mon frère Joseph, JACOB, capitaine de la marine marchande,
A ses fils, mes neveux, Louis, Jean, Joseph et Georges JACOB,
A mes cousins-germains Edouard, Marie et Denis COUÉDEL. que pieusement je dédie ce modeste essai biographique sur notre ancêtre commun Jean-Marie HERMELY… le fameux «Jacques de Locmariakaer», compagnon et lieutenant de l’immortel Georges CADOUDAL.

C'est pour perpétuer la mémoire d'un vaillant, d'un fidèle et d'un héros de l'épopée chouanne que j'ai écrit ces lignes.

C'est pour vous livrer ses grands exemples d'endurance, de fierté légitimiste et d'espérance jamais abattue ; c'est pour exalter devant l'histoire, son magnifique idéalisme et son audace à toute épreuve au cours de cette période de couardise et de lâcheté que fut ce que notre père, le capitaine Jean-Marie Jacob, appelait notre ignoble grande Révolution ; c'est pour louer la beauté morale de son caractère et la ténacité de sa volonté que je publie cet opuscule.

Puissent ces quelques pages vous consoler dans la poignante lutte pour la vie, qui fut et sera le sort de notre famille ; puissent-elles aguerrir vos âmes dans l'amour du devoir, librement accepté, afin que vous ayez toujours à cœur de suivre la voie droite de la loyauté et de la tradition, dont se détournent aujourd'hui tant d'arrivistes en mal de domination et tant de mercantis assoiffés de richesses.

On vit plus heureux en songeant que dans le passé de sa famille il y a une auréole de gloire qu'il importe de ne pas ternir qu'en se laissant aller à-vau-l'eau dans le courant des turpitudes morales ou politiques qui envahit notre Société contemporaine.

Quand on a dans les veines le sang d'un vaillant... on cherche à s'assimiler son idéalisme et sa vertu et l'on va vers l'avenir, serein et heureux, en méditant l'adage dont saint Augustin fil la règle de sa conduite :

« Cur non faciam quod isti, quod istae ? »
et que ces vers bretons traduiront avec ampleur :
Er ré ne heli ket 
Skuir vad ou hourdadeu 
N'en des ket tam erbet 
A hoed ru en ou haloneu.
[Ceux qui ne suivent pas les bons exemples de leurs ancêtres n'ont pas le moins du monde, de sang rouge dans leurs cœurs.]
On trouve dans nos jours d'authentiques descendants de croisés qui prostituent leur blason dans les basses capitulations à la mode… Nous, nous n'avons pas de blason, mais nous avons Jean-Marie HERMELY. Eh bien ! sachez-le… pour tous ceux qui se glorifient du nom qu'ils portent ou du sang qui coule dans leurs veines, il y a une époque qui fait date dans l'Histoire… C'est la Révolution… Dis-nous ce que firent tes ancêtres au cours de la Révolution et nous te dirons qui tu es.

Ne l'oublions jamais.
J.-M. François JACOB,
du Collège bardique de Bretagne, 

Chevalier de l'Ordre des Hospitaliers Nobles
de Saint-Lazare de Jérusalem. 

filleul de J. M. Hermely. 

en l'an de grâce mil neuf-cent trente-trois 
et du mois de février le dix-neuvième

38e jour anniversaire de la mort de notre père, 

Château de Saint-Antonin sur Bayon
par Aix-en-Provence. 

 

Préface

En 1928, sous la signature d'un académicien breton, Charles Le Goffic, une librairie parisienne éditait un ouvrage qui a écœuré beaucoup de nos compatriotes et nombre de descendants de victimes de la Révolution.

Sous prétexte d'écrire l'histoire de la Chouannerie bretonne, l'auteur semble n'avoir eu à cœur que d'écrire un libelle plein de cancans, romancé à la Michelet, pour vilipender, railler et salir les Chouans.

En 1930, en vertu d'une loi aussi inhumaine que négatrice de la propriété, de l'ordre social et de la tradition, du genre de celles que nous ont votées avec tant de désinvolture les députés de la IIIe République, on violait dans le cimetière de Locoal, trève de Locoal-Mendon, (Morbihan) une tombe dont la pierre portait l'inscription suivante :

et cela sans prévenir les descendants du défunt, ni même faire une enquête pour les trouver (Et la concession était perpétuelle!).

Ce J. M. Emery qui est plus connu sous le nom d'Hermely était notre trisaïeul... et tint même notre propre père sur les fonts baptismaux.

Nous avons pensé que l'heure avait sonné de faire revivre sa mémoire et de prouver que la Chouannerie dont il fut un remarquable représentant, trouve aussi bien sous la Terreur que sous le Directoire et le Consulat, sa justification et sa grandeur.  Elle fut la plus belle des manifestations de l'idéalisme breton à une époque où l'on ne savait que trembler, moucharder ou vivre sans foi et sans courage devant la canaille qui étalait ses vices et sa cruauté dans le gouvernement et dans la rue.

Evidemment J. M. Hermely ne fut pas un grand chef, investi de l'autorité d'un la Rouerie, d'un Sombreuil, d'un Mercier-La-Vendée, d'un Autichamp, d'un d'Hervilly, d'un Tinténiac ou d'un Georges Cadoudal…

Il ne fut qu'un comparse… Mais il fut mêlé à tous les événements importants de cette époque troublée… Il fut investi de grandes missions de confiance et… fait peut-être unique dans l'histoire de la Chouannerie, il survécut à toutes les aventures sanglantes auxquelles il participa, et mourut en 1850… à une date donc assez rapprochée de nous, qui nous a permis de colliger les souvenirs oraux ou écrits qu'il a laissés dans l'Histoire.

Toute notre enfance fut bercée par le récit de ses exploits que nous faisaient notre grand’mère ou notre père qui l'avaient connu…

De plus, nous avons compulsé ses papiers… et interrogé les différents historiens de Georges Cadoudal… L'histoire doit être impartiale et vraie… Nous n'avons pas assez d’imagination pour écrire des romans et nous n'avons aucune velléité académicienne, ni surtout envie de flatter… même au prix de jugements faux, les académiciens de « gauche » pour obtenir le scrutin triomphal… qui donne droit au port de l'habit vert.

D'ailleurs aucune histoire de la Chouannerie n'est complète ni définitive : La Vie de Gorges Cadoudal, par son neveu, est fort pauvre en détails et souvent imprécises peut-être même tendancieuse sur certains points ; l'histoire de la Chouannerie de Gabarit est plus judicieuse mais trop tatillonne et n'admet jamais les traditions orales : celle de Le Goffic… est une histoire à la Aulard… presque un roman où fourmillent de grossières erreurs géographiques (Ploermel pris pour Plouharnel, etc.) ; les écrits de Guillemot et de Rohu sont bourrés de faits… mais les jugements - surtout ceux de Rohu -, sont foncièrement des plaidoyers pro domo ; les écrits du R. P. Le Falher sont des maîtres-livres sur lesquels on peut faire état, tant pour les détails qu'ils contiennent que pour les réflexions que suscitent les faits relatés ; il en est de même de la vaste compilation de Sageret, qui est peut-être diffuse et manque d'unité à force de vouloir être complète, mais ses 4 volumes sont des écrits honnêtes et judicieux, qui seront toujours à la base de l'histoire de cette forrnidable et sanglante épopée que fut la Chouannerie. La Vie de Cadoudal par Lenôtre, enfin, est la belle analyse psychologique, bourrée de détails, d'un historien probe et sans parti-pris, qui sait en quelques lignes mettre en relief les faits et les gens. La biographie d'Hermely que nous présentons, apportera peut-être, elle aussi, sa modeste pierre au monument que l'Histoire élève, de jour en jour, à la gloire des Chouans, qui furent certainement autre chose que les bandits que leurs détracteurs ont dépeints.


Nous avons écrit ce modeste ouvrage, l'histoire en mains et nos souvenirs d'enfance en tête : depuis l'âge de dix ans, nous rêvions d'écrire la vie de Jean-Marie Hermely ; nous ne prétendons pas avoir fait une oeuvre de haut mérite ; mais nous avons sûrement fait un travail de sincérité… où, peut-être souvent notre coeur a débordé . , mais où il n’a jamais falsifié les événements pour les besoins de sa cause. Aussi, qu'on ne s'étonne pas de trouver, dans cet opuscule, quelques longueurs sur Locmariaquer et son passé. C'est à dessein que nous les y avons insérées. Dans ce joli coin de terre, où noirs avons vu le jour, nous comptons tant de parents et tant d'amis ! Nous l'avons tant aimé, à la fois pour la joliesse et le charme de ses sites, la foi bretonne de ses habitants et l'originalité de ses anciennes costumes ! Pays de paix, pays de calme, pays placé aux avant-postes de la résistance bretonne ; pays de braves gens et de gens braves ; volontiers je lui offre en exemple la vie de l'un de ses plus illustres enfants, afin que ses habitants, dont les ancêtres furent les rudes soldats d'Hermely, sachent encore, demain, conserver l'idéalisme de leurs pères et repousser du pied les innovations morbides que la mode, l'incompréhension, et la politique peut-être, suscitent de toutes parts autour d'eux pour conduire la société contemporaine à 1'uniformité banale et sans cachet du plus stupide « parisianisme », ou pour détruire chez les meilleurs, tout élan généreux vers le devoir, librement accepté, vers la fidélité des convictions civiques, sociales ou religieuses, vers la liberté enfin, qui ne se sollicite de personne, mais se prend, se défend et se maintient par le dévouement des hommes de coeur.

Et, à Locmariaquer, l'histoire l'a prouvé, on est des gens de cœur : la mer en a englouti beaucoup trop, et les tranchées de la grande guerre ont été rougies du sang de beaucoup trop d'entre eux.

I. Locmariaquer

Locmariaquer joli bourg de seize cents habitants du canton d'Auray, placé entre la rivière du Loch et la baie de Quiberon, à l'extrémité d'une longue terre qui sert à l'ouest de clôture au golfe du Morbihan, peut à bon droit, se glorifier d'un illustre passé historique.
[L'orthographe devrait être Locmaria-Kaer. Locmaria dans 1a baronnie de Kaer, dont le chef-lieu était le château du Gankis-Kaer en Grach ; mais la graphie Locmariaquer, qui a prévalu.]
Non seulement ses grandioses mégalithes, le grand Menhir, les Pierres-Plates, le Mané Lud, le Mané Hroueh, le Mané Retual, pour ne citer que les plus célèbres sont sans conteste les plus grands du monde et présentent aux amateurs de glyptique scripturaire des inscriptions indéchiffrables, mais encore sa position géographique, sa rade de toute sécurité pour les navires de moyen tonnage, le paysage mystérieux de ses îles, ses plages de sables ou de galets offrent aux touristes de délicieuses émotions et aux artistes de belles gammes de couleurs.

Mais c'est surtout l'historien qui reste rêveur devant l'importance de son passé et devant ses gloires malheureuses. Elle fut la Dariorig des Venètes, capitale de ce vaillant peuple maritime qui osa défier César, le fier vainqueur des Gaules et organiser contre ses prétentions la vaste confédération armoricaine qui, de Boulogne à Bayonne, engloba toutes les tribus riveraines de la mer qui ne voulaient pas se soumettre aux Romains : Atrebates, Ossimiens, Curiosolites, Corisopites, Pictons, Bazades, Aturins et Sibusates.

A cette époque, son territoire était beaucoup plus vaste et surtout plus élevé au dessus du niveau de la mer… et la ville comptait près de cinquante mille habitants… Un aqueduc long de plus de huit kilomètres et dont il reste quelques piliers d'arches dans le bois de Rosnarho en Crac'h et des substructions dans le lit de la rivière d'Auray, au lieu dit pont de César, amenait de Kerisper près du Bono, de l'eau dans un vaste réservoir, ou château d'eau, situé à côté de Park en Noareu ; sous le cimetière actuel on en a découvert les fondations.

Invincibles sur mer, les Venètes et leurs alliés tinrent longtemps et insolemment les troupes de César en échec… Au point que celui-ci résolut de les attaquer sur leur élément liquide ; il fit venir d'Italie et de Provence des constructeurs de navires et, avec les bois de la région de la Vilaine, il se bâtit une flotte de toutes pièces. Et en l'an 54 avant Jésus-Christ, sous le grand'mont (Saint Gildas de Rhuys) la flotte romaine qui était actionnée par des rames, attaqua la flotte armoricaine qui marchait à l'aide de voiles… Les cordages des bateaux venètes furent vite coupés par les faux dont étaient hérissés les navires Romains… et, désemparés, ils rentrèrent dans le golfe vers l'anse de Dariorig, avec la marée montante… Mais ils furent poursuivis et même devancés par les bateaux des Romains… La bataille était perdue, la ville prise, la confédération armoricaine brisée ; le Sénat venète fut massacré, le peuple traîné en esclavage en Italie… et le littoral maritime conquis… et voué désormais à la latinisation.

Dariorig fut l'Alésia maritime des Gaules… Quand donc les défenseurs malheureux de Dariorig auront-ils le monument que méritent leur vaillance et leur infortune ?

A l'époque Gallo-Romaine, Dariorig devint le vaste latifundia… d'une villa romaine dont on a trouvé des substructions près du monticule de Saint-Michel… Puis son nom disparaît de l'histoire. Vers le IVe siècle une dépression de terrain réduisit son territoire de plus de la moitié.

A l'époque des immigrations bretonnes des huitième et neuvième siècles probablement, des colons cambriens s'y établirent et c'est peut-être à cette époque que lui fut donné le nom de Locmaria.

Plus tard, en plein moyen âge, des moines bénédictins de Sainte-Croix de Quimperlé y fondèrent un prieuré et y bâtirent la splendide église romane qui est devenue l'église paroissiale actuelle.

A son nom de Locmaria on ajouta dans les chartes le nom de la baronnie de Kaer dont le village était le fief, et l'on fit Locmaria-Kaer.

On vénère à l'église une statue de Notre-Dame de Bon Retour Intron Varia Kaer Dro. Dans la campagne la dévotion populaire a élevé plusieurs petites chapelles sans grand caractère architectural. Ce sont Saint-Michel dans le haut du bourg, Saint-Pierre à Loperhet, Sainte-Anne au Moustoir, dont il sera question dans cette biographie à l'endroit de l'abbé Philippe.

On y parle le breton, avec un accent très doux, un peu traînant des gens de la côte et la langue y a un vocabulaire riche qui est un véritable trésor pour les grammairiens.

D'ailleurs, Locmariaquer a donné le jour à plusieurs poètes bretonnants, à l'abbé Oliéro entre autres : Golvanig un puriste plein d'inspiration, dont les oeuvres seront toujours goûtées des amateurs de belles choses : son Evangéliaire breton et ses poésies forment le fond classique du dialecte vannetais.

C'est aussi à Locmariaquer qu'est né Jean de Kerpenhir, le délicieux romancier, auteur d'Anna Calvé, où il a mis tout son coeur et son talent de bon Breton.

Aujourd'hui comme la mer met a découvert plusieurs milliers d'hectares de vasières, Locmariaquer est devenu l'un des plus grands centres d'élevage d'huîtres de Bretagne . La fraîcheur de ses étés attire de nombreux baigneurs et touristes et rien n'est plus gracieusement pittoresque que de voir les jours de fêtes et de régates les splendides costumes que portent les femmes et les jeunes filles de Locmariakœr. D'après les artistes elles seraient les plus jolies de tout le golfe du Morbihan.
[A vrai dire, le Morbihan, dont le centre est Locmariaquer, est bien - les statistique le proclament - le centre le plus important d'huîtres de France… peut-être même du monde… Mais l'huître qui y est élevée, doit subir à Marennes, Ostende, ou Riec-sur-Bélon nu dans les parcs d'Angleterre, un engraissage rationnel avant d'être consommée.]

De nos jours Locmariaker a fourni de nombreux matelots et sous-officiers à la marine de guerre… Mais il n'en était pas ainsi autrefois ; c'était un centre de matelots navigateurs et de capitaines long-courriers et caboteurs. Nous devons à l'histoire, à notre parenté et à l'amitié de citer ici quelques noms de capitaine ou marins, célèbres dans les annales locales de la navigation au milieu du dernier siècle : le capitaine Le Rohellec, le capitaine Ker, le capitaine Le Ludec, un fameux marin qui a laissé son nom à une méthode spéciale pour redresser les navires chavirés le long des quais  ; le capitaine Philibert Le Gloanic, mon grand parrain et notre grand'oncle… qui en 1874 refusait 40 francs de la tonne, pour affréter son navire l'Auray d'Auray, pour aller de Diégo-Suarez à Pondichéry… (ce trajet se paie actuellement 12 francs !… et nous sommes cependant au siècle de la vie chère) ; le capitaine Mahé dont le fils fut un archéologue distingué de la Société Polymatique de Vannes et dont les trois filles, Victoire, Marie-Joseph et Rose furent les bienfaitrices des oeuvres paroissiales de Locmariaquer.
[A Rio-de-Janeiro, vers 1865, le trois mâts, Mentana, qu'il commandait, chavira le long des quais et les ingénieurs du port n'ayant pu le redresser, le capitaine Le Ludec les chassa de son bord et avec seulement les 18 hommes de son équipage, en plantant ses grosses vergues dans la vase par un jeu de palans et de cabestans, il remit à flots le navire.]

Le capitaine Guillas, dont les trois filles tenaient une boutique à Auray et possédaient un perroquet célèbre, qui tenait une véritable conversation en breton et saluait les clients en leur demandant : «  Petra vo ? Boteu Koed ?  » Il fit fuir ainsi un jour un malandrin, qui s'était introduit dans le magasin pour voler.
[Que voulez-vous ? De sabots ?]

Le capitaine Créquer, dont la goélette Père Poulain était universellement connue par la disposition de sa mâture très penchée.

Le capitaine Pasco, dont le retentissant naufrage du trois-mâts Paralos, qu'il commandait, affirma la vaillance et la maîtrise de marin dans la baie de la Table, sur la côte de Bonne Espérance.

Les maîtres au Cabotage, Rozo, Bouilly, Camenen, Corvec, Lelin, qui commandaient des chasse-marée célèbres.

Hurtaud qui commandait le lougre « le Mystère » (sur lequel voyagea mon père dans sa jeunesse) et qui voulait que chaque soir le mousse du bord vint réciter sa prière à la porte de la chambre ; le dimanche également il exigeait que tous ses matelots allassent à la messe… et il les répartissait en deux groupes afin de pouvoir plus facilement satisfaire au devoir dominical, et le capitaine Mahéo, son gendre, qui commandait le brick Sainte-Eugénie, continua ses pieuses traditions.

Le capitaine Joseph Jacob, notre grand'père, qui commandait la Clémentine et mourut à l'âge de 42 ans.

Son frère Constant Jacob, mon grand'oncle, qui fit naufrage, à l'entrée de Dunkerque, sur la goélette les Trois Soeurs et dont une plaque de marbre rappelle le souvenir sur le bureau des douanes de cette ville pour célébrer l'héroïsme que déployèrent les douaniers pour voler à son secours.

Les frères Le Pendu, dont l'un Jean-François, notre grand'père maternel, disparut corps et biens au cours de l'hiver 1866-1867 en revenant de Rotterdam avec la goélette Le Jeune François.

Le capitaine au long cours Joseph Ezan, mon petit parrain, qui disparut corps et biens en 1889, avec le trois-mâts Aconcagua en se rendant au Chili.

Notre père enfin, le capitaine au long cours Louis, Jean-Marie, Jacob, arrière petit fils de Jean-Marie Hermely et son filleul. Il fit ses études secondaires au petit séminaire de Ste-Anne d'Auray qui avait la vogue à cette époque, fut l'un des héros de la Révolution intestine qui y déclencha le départ précipité d'un certain nombre de professeurs, déplacés par Mgr Dubreuilh, évêque de Vannes pour ne pas vouloir se rallier à l'Empire. Bachelier à seize ans et admissible à Saint-Cyr, il dut en 1862, à la mort de son père capitaine-armateur de la goélette Clémentine, renoncer au métier des armes et prendre avec un subrécargue, le commandement du navire qui était le gagne-pain de la famille ; et suivre la carrière maritime. Il devint capitaine au Long Cours en 1872, à Vannes, puis voyagea sur le René de Nantes comme officier d'abord, puis comme commandant, après la mort du capitaine en mer. Il commanda successivement les bricks Horace, Eugène-Raoul ; sur le brick-goélette Saint-Joseph en 1878, il découvrit dans les eaux de la Barbade, dans les Antilles Anglaises, le banc, appelé depuis banc Saint-Joseph, et reçut de l'amirauté britannique une lettre de félicitations. Il devint co-armateur du trois-mâts C-J… qui fut abordé en rade de Pensacola, Canada, par un vapeur anglais ; puis commanda le Jacques, la Marie-Alice, et la Marguerite-Elise de Nantes. Il ne perdit qu'un navire, celui de son père… la Clémentine, encore avait-il un subrécargue à bord.

Il était expert dans l'art de tailler les voiles; d'ailleurs il mit toute sa coquetterie à ne jamais commander que des voiliers.

Il mourut à Auray en 1895, le 19 février, juge au tribunal maritime commercial de Lorient.


Il faut citer aussi les gabarreurs Guillevic (Pélican), Le Goff, Lantrin, Corlobé, Coheden, Le Barch, etc… qui faisaient les « passages » et transportaient les denrées entre Locmariaquer et Auray… Tous ces humbles faisaient vaillamment leur métier, vivaient pauvrement et ne s'enrichirent jamais ; mais plus d'un d'entre eux se noya dans l'exercice de sa rude profession.

Dans les cancans du bourg, on parle encore de Christophe Quintin, le sacristain d'il y a soixante ans, qui était à la fois menuisier, fossoyeur, et barbier et qui trouvait le moyen - quand il faisait, à l'automne, sa quête de lard - de parcourir toute la paroisse en donnant un sou à tous les enfants des maisons qu'il visitait, et de rentrer chez lui sans avoir dépensé un seul sou ; c'était bien simple : pour se rendre plus sympathique la maîtresse de maison et recevoir d'elle un plus gros morceau de lard, il la félicitait sur la beauté et la santé de ses mioches et, avec le plus sincère des enthousiasmes, leur donnait à chacun un sou pour acheter des bonbons chez Korvegen, la boutiquière du bourg ; puis, pendant que la mère était au cellier entrain de choisir le lard, adroitement, le bonhomme enlevait leurs sous aux enfants et allait recommencer ailleurs sa… comédie… dont à la fin, personne n'était plus dupe.

Il aimait aussi disait-on, beaucoup le café, surtout le café bien poivré d'eau-de-vie !… et quand il se versait une goutte dans sa tasse, pour bien montrer qu'il en prenait peu, il se servait de sa petite cuillère, comme mesure ; mais celle-ci, gitée à dessein sur un certain angle n'arrivait, comme le tonneau des Danaïdes, jamais à se remplir… et la rasade de guin ardant était d'autant plus forte !

Nous avons bien connu Henri Cailloce, un descendant de chouan, qui chantait avec coeur à l'église et Coriton, dont le grand'père, soldat de Rohu, se distingua dans un engagement sanglant avec les Bleus, pour forcer le passage du Lac, en octobre 1799. Ce Cariton, de Kerveres, composait des chansons satiriques en Breton, mais esprit un peu fruste et sans culture, volontiers il maniait l'expression grivoise, et il semble bien qu'aujourd'hui, leur actualité ayant disparu, ces chansons ne sont plus chantées par personne.

Dans les Annales de la Chouannerie, on nomme également Jacques Drian, ou Dréan qui, le 31 octobre 1799, sous les ordres de Rohu, après l'engagement de l'Etang de Cranic, au cours d'un repli sur Pluvigner que gardaient les chouans de Josselin, reçut, auprès du château de Keronnic, un coup de fusil en pleine poitrine, et n'en mourut pas… Il vécut jusqu'en 1851 avec une balle dans le poumon gauche - à quelques millimètres du cœur !

Sa famille émigra de Locmariaquer à Auray… et l'un de ses petits-fils devint prêtre : l'abbé Dréan, que nous avons connu jadis d'abord professeur à Saint-Yves d'Auray, et longtemps plus tard vicaire à Sarzeau.

Quelques anciens de Locmariaquer se souviennent également de Moussu ; c'était un triste sire !… et n'était pas du pays ; il était à Paris à l'époque de la Commune et donna tête baissée dans le mouvement communard : il se vantait d'avoir commandé le feu pour l'exécution des otages de la Commune et des dominicains d'Arcueil ; au cours de la semaine de mai 1871, il réussit à s'échapper de Paris sous un déguisement (il était affublé d'une soutane de prêtre !) ; après l'amnistie, il vint se fixer à l,ocmariaquer et essaya d'établir des parcs à huîtres à KantSeudey. Mais il n'y fit pas fortune. C'était un beau parleur, un hâbleur de grande envergure, féru de Voltaire et surtout de Rousseau et de Proudhon… Quelques naïfs se laissèrent gagner par ses doctrines… et lui prêtèrent des sommes d'argent… qu'ils ne revirent plus jamais… C'était assurément un très bon républicain et il se vanta plus tard d'avoir contribué à établir la République à Locmariaquer… Bel ancêtre en vérité !

Notons aussi le forgeron Crabot, de Kerhel, un véritable artiste en ferronnerie, auteur de la célèbre grille en fer forgé que l'on admire dans l'église de Carnac. Enfin pour le pittoresque nous nommerons Louis l,e Pluart, surnommé Men gi, qui était forgeron en principe, mais en fait peintre, vitrier, bricoleur, fossoyeur, menuisier, charpentier, couvreur, remonteur de l'horloge (qu'il détraquait et réparait à peu près chaque semaine), poulieur, ramoneur de cheminée… et qui se brouillait avec le recteur quand celui-ci ne le désignait pas, du haut de la chaire, pour porter la grande croix à la procession : c'était l'homme le plus populaire du village et l'ami de tous les enfants qu'il abreuvait de discours… plus ou moins décousus.

Sans souci de la chronologie, nommons encore Cachor, dont le vrai nom était Louis Carret ; il avait été frère coadjuteur chez les Pères de Grignon de Montfort, à la Chartreuse d’Auray, et pour la somme de cinq sous par mois il enseignait à lire en breton et apprenait le catéchisme et les prières aux enfants ; on chuchotait dans le village qu'il « se piquait le nez » parfois ; il habitait dans une petite maison située sur la route du Guivin, et qui appartient actuellement à notre tante, Mme Mouraud.

Il eut pour successeur dans la garde des enfants et l'enseignement du catéchisme Philomène Marion, personne très intelligente et dévouée, cul-de-jatte et ne possédant qu'un seul bras, lequel encore n'était armé que de deux doigts. Elle habitait la place de l'Abarh-Ker… et rien n'était pittoresque comme son école, où les enfants terrifiés par le long bâton qu'elle maniait avec dextérité malgré son infirmité, étaient assis devant elle sur des bancs et les chaises de tous modèles… Elle-même placée à côté de la fenêtre, épiait tout ce qui se passait sur la place… et était une gazette vivante. Le dimanche, on la conduisait à l'église dans une brouette !

Une autre gazette vivante encore, mais dans un autre genre. Mlle Marie-Joseph Mahé, personne d'un grand dévouement qui vivait de très modestes rentes, et passa sa vie entière à soigner les malades. Après sa mort sa maison tomba en ruines et l'on raconte que chaque jour, à la tombée de la nuit, on l'entendait réciter son rosaire en poussant des gémissements. N'omettons pas non plus de signaler bien qu'il ne fut pas de Locmariaquer et qu'il n'y venait que par intermittences Durand un ancien maître d'école… devenu colporteur et barde errant et qui allait de bourg en bourg, une grande caisse sur le dos, pour vendre des bimbeloteries et des chansons bretonnes… Il parlait un breton boiteux qui faisait rire tout le monde. Racontant un voyage sur mer un peu mouvementé, il disait: Er vag e hroé pik… ha me hroé mi pek… faisant comprendre par onomatopée… que son estomac protestait contre les roulis et les tangages.

Les vieilles demoiselles Lucie et Marie Le Port, deux braves institutrices qui enseignèrent le rudiment du français à plusieurs générations et que l'on trouva mortes dans la grande maison qu'elles habitaient - en recluses - à l'entrée du bourg.

Jolv, un brave maître d'école, qui avait un trop grand penchant pour la « dive bouteille », et qui, mis à la retraite, fut un jour arrêté en état d'ivresse dans la région de Saint-Nazaire et tiré d'affaire grâce au dévouement et au talent de maître Jean Gouzer, avocat au barreau nazairien, qui avait été son élève autrefois à Locmariaquer.

Il y avait aussi Corvec le boulanger, qui n'avait pas son égal, dans toute la Bretagne, pour faire le gâteau breton, appelé pâte brisée et qui tirait de l'harmonium de l'église, (car il était aussi organiste) des accords que personne depuis n'a pu trouver ! Il fut maire de Locmariaquer après notre grand'père Le Bouédec et c'est à lui qu'on doit la mairie et l'école actuelle, le quai et la chaussée du bourg… on l'avait surnommé Cornichon.

Le père Pessel, un vieux matelot. qui portait des boucles d'oreilles en or aux oreilles et dont la maison était peuplée d'une ribambelle de chats qu'il nourrissait chaque jour de poisson frai s.

Cagnard, son voisin du Kouh horh, (je souhaite qu'il vive encore), tisserand et ostréiculteur, l'un des meilleurs sonneurs de biniou que l'on ait connu… C'était un brave homme et un véritable artiste. Il composait lui-même la plupart de ses airs et nous avons eu la bonne fortune d'en noter plusieurs - à son insu. Il était connu dans toutes les communes du Golfe du Morbihan… et on le retenait 2 ou 3 mois à l'avance pour sonner dans les noces. Au jeu des trois rois, dans mon enfance, il faisait Saint Michel et il avait un ascendant particulier pour imposer silence au diable… D'ailleurs ce diable était Picaut, un ancien matelot boîteux, l'un des survivants des Trois Soeurs, qui fit naufrage à l'entrée de Dunkerque sous le commandement de notre grand'oncle Constant Jacob.

Nous citerons encore quelques vieux matelots : le père Lubin, qui fut confirmé à l'âge de soixante-dix ans ; le « bonhomme Jossel » que les gamins faisaient rager quand ils se permettaient de s'accrocher à son bateau… au cours des baignades d'été. Il est vrai qu'un jour ces malandrins avaient barbouillé avec de la bouse de vache l'inscription qu'il avait… si artistement peinte sur la poupe. Le père Cadoret, dont le langage était si pittoresque ; le père Ezan, qui nous amenait en canot pour ramasser du goëmon dans l'île du Veizic ; le brave J. Corvec, un colosse et un bien digne homme, à qui une vaste barbe grise broussailleuse donnait l'aspect terrifiant d'une vieux loup de mer : et c'était l'homme le plus doux de la terre… Il était notre cousin par sa femme, la brave Françoise Le Pendu. Il y avait aussi Le Pluarl, Kanl-diaul, dont la voix de tonnerre vomissait de formidables jurons : c'était un ancien matelot.

Mitron, Camenen, le boulanger, dont le timbre vocal spécial aurait été désigné entre mille ; son frère l’abbé Benoni Camenen, chanoine de la Martinique, qui fut quelque temps adjoint au maire et dont le rhum était très apprécié des gourmets.

Kerdal, le brave facteur qui faisait trente kilomètres par jour avant de distribuer son courrier et que l'on trouva mort sur la route d'Auray, un soir d'hiver.

Le vieux douanier Kergosien, qui alimentait le bourg en poissons frais avec Coheden et le grognon Le Rol ; le capitaine Corlobé qui, devenu ostréiculteur, aménagea la carcasse de sa vieille goélette : la ville de Luçon, en magasin à huîtres ; le garde maritime Serré qui remplissait son canot d'enfants pour aller faire la chasse aux Sinagots qui draguaient les parcs, sous prétexte de pêcher des crevettes.

Puis il y avait la vieille Fine Guillam, qui tirait la bonne aventure ; Louise Moran… la marchande de poulets… qui était pleine de poux ; Milie Janton, la marchande de lait qui avait, un cœur d'or et distribuait des bonbons ou des gâteaux aux enfants qui allaient la voir.

La bonne soeur noire  Euphrosine Bourdiec, qui travaillait en journée chez ma grand'mère ; la bonne soeur noire Cabelguen, dont les petits bergers de l'Etang trayaient la vache dans un sabot ; la bonne soeur blanche Anna Collet qui s'occupait de la lingerie de l'église paroissiale.
[Les bonnes soeurs de campagne, qu'on appelle tin-tin dans le Léon, ont presque disparu de Bretagne. C'était de braves filles, issues de bonnes familles paysannes, qui renonçaient au mariage par dévotion ou pour permettre à leurs frères et sœurs de s'établir plus facilement et plus richement… Elles vivaient soit de petites rentes, soit de leur travail. Elles appartenaient à différents tiers-ordres ; les plus estimées à Locmariaquer, oblates de Saint Benoît, étaient appelées bonnes sœurs noires, de la couleur du tablier qu'elles portaient aux processions ; les autres, tertiaires de Saint Dominique, étaient les bonnes sœurs blanches et leurs tabliers de gala étaient blancs. Par ailleurs, sauf par l'absence de velours sur leurs robes et par le large bandeau de lin blanc qui enserrait leurs cheveux sous leurs coiffes, rien ne les distinguait dans leurs costumes des autres femmes du village ; elles prononçaient des voeux, acceptés par l'Eglise, et en plus de l'assistance à la messe quotidienne, elles avaient un rosaire à réciter par jour, en guise d'office canonial.]

Marie-Joseph Le Ludec, la sœur du capitaine, dont nous avons parlé, qui était avec Mlle Oliero, soeur de l'abbé, la plus intellectuelle en choses bretonnes que nous ayons connue. Elle était arrivée à presque expliquer - aperto libro - les textes latins de son livre de prières, en breton sans avoir jamais appris le latin à l'école.

Enfin nous citerons Zénaïde Fleuriot, sur les genoux de la quelle nous avons été dans notre enfance… Ame d'élite et écrivain de talent, ses romans respiraient un bel idéalisme et la plus saine des morales ; et ce fut pour nous en 1928 une bien douce joie de contribuer à la célébration de son centenaire dans le village qu'elle avait aimé, habité et choisi pour sa sépulture.

Et Francis Fleuriot ce délicat poète, son neveu, qui ne vivait que de l'esprit et qui inconscient imitateur de son oncle Villiers de l'Isle-Adam, fit passer la flamme de son coeur dans les beaux vers que tous connaissent.


De 1825 à 1870, soit donc pendant 35 ans, Locmariaquer eut pour recteur l'abbé Goder ; en Eutru Person Kouh, comme on l'appelait. Il était franchement gallican et n'admit jamais diton, comme dogme de foi, la déclaration de l'infaillibilité pontificale… Malgré son entêtement il était très dévoué à ses ouailles et vivait comme un ascète…

En 1888 la trêve de Saint Philibert fut détachée de la paroisse de Locmariaquer et proclamée commune indépendante… et pendant trente ans le recteur en fut l'abbé Le Biboul, né à Kerfagot en Saint-Gildas de Rhuvs. C'était un rustre… mais un digne prêtre, dont les sermons étaient pleins d'à-propos et de pittoresque. C'était aussi un grand amateur de pêche et il fallait voir son accoutrement quand il promenait son « aveneau » sur les vasières pour pêcher les crevettes.

Locmariaquer eut après l'abbé Goder, comme recteurs le très digne abbé Moisan qui me baptisa ; l'abbé Joy, de l,orient, qui parlait un breton plutôt livresque avec un timbre de voix tout à fait spécial et qui démissionna en 1906. Il eut pour successeur le saint abbé Le Port, de Granchamp, qui fut longtemps vicaire à Aurav et y dépensa sa fortune en oeuvres. On raconte qu'un jour il donna une soutane toute neuve à une pauvre mère de famille d'Auray qui n'avait pas d'argent pour payer une robe à sa fille, qui devait faire sa première communion. Il mourut pauvre et fut remplacé, par l'abbé Le Floch, d'Auray. actuellement recteur de l,ocoal. Le recteur actuel, l'abbé Le Gaillard, un bon breton et un délicat artiste, lui succéda et c'est à lui qu'on doit la restauration de l'église actuelle : remplacement de la chaire. dont le style détonnait avec l'ensemble roman du monument, par un simple ambon sculpté, qui permet à tous de jouir des belles lignes architecturales de la nef ; le remplacement des trois cloches d'antan, dont deux étaient accordées en si-fa… diabolus in musica - par trois autres qui chantent avec des intervalles très harmonieux à l'oreille ; la mise à nu des belles pierres de l'abside qu'on avait recouvertes de plâtras ; le dégagement du vitrail absidial qu'on avait malencontreusement bouché.


Parmi les prêtres les plus marquants nés à Locmariaquer ou issus de familles provenant de cette localité, nous nommerons l'abbé Crabot, ou plutôt Mgr Cratbot, prélat de Sa Sainteté, qui fut précepteur du comte de Paris et de ses frères Aumale, Joninville, etc… et mourut à Auray et y fut inhumé l'abbé Rio, oncle des demoiselles Le Port dont nous avons parlé ;

L'abbé Oliero, Golvanig déjà cité.

L'abbé Kermorvant, ancien recteur d'Hoedic.

L'abbé Maheo, mort à Saint-Gérand,

L'abbé Jean Maurice Marrion, de Keriaval, petit fils de chouans, qui mourut vicaire de Kerentrech, Lorient après quelques mois de ministère, victime de son dévouement, en soignant les cholériques et fut, sur sa demande instante auprès de Dieu, la dernière victime de sa paroisse, durant l'hiver 1871-72. Sa tombe, dans le petit cimetière de Kerentrech, est fréquentée pieusement par les fidèles et est couverte d'ex-voto… Peut-être sera-t-il un jour sur les autels.

Son frère l'abbé François Marrion, qui fut missionnaire en Haïti et devint curé de Saint-Léonard, dans le diocèse de Blois. Il était d'une force herculéenne et nous l'avons vu nous-même tenir à bras tendu un essieu de charrette, dont le poids atteignait quarante kilos.

Ils étaient tous deux les frères du brave Henri Marrion de Ti-Kolas, qui fut notre subrogé-tuteur.

L'abbé Le Port, de Kergeret, qui odieusement calomnié dut quitter le diocèse de Vannes et aller exercer son ministère dans celui de Beauvais… Il eut une conduite héroïque pendant la Grande Guerre 1914-1918, resta dans sa paroisse mutilée et refusa la Légion d'honneur en disant que le témoignage de sa conscience lui suffisait. « Je n'ai fait que mon devoir, ajoutait-il, et Dieu seul sera ma récompense ». Il mourut en 1927.

L'abbé Le Bouedec, mon grand oncle, mort vicaire à Quistenic, après quelques années de vicariat.

L'abbé Le Port, de Pen-er-Pont, cousin-germain de ma mère, qui mourut très jeune également, vicaire à Naizin.

D'autres sont encore vivants ; le chanoine Le Gouguec recteur de Ploemeur, l'abbé Joseph Mahéo, recteur de Plouharnel, les abbés Vincent et Jean-Marie Le Rohellec, nos bons amis de tout temps : le premier, l'abbé Vincent, prêtre, de l'archidiocèse de Tours, qui a fourni une belle carrière dans l'enseignement libre ; son frère, l'abbé Jean-Marie Le Rohellec, un as de la grande guerre, chevalier de le légion d'honneur, aujourd'hui aumônier de la marine, à l'Ecole des Mécaniciens à Lorient. L'abbé Le Biboul, recteur de Crac'h, l'abbé Vicherat, vicaire de Montlhérv, dans le diocèse de Versailles…. et enfin, notre propre cousin-germain le R. P. Paul Hervis, prêtre de la Mission (lazariste), missionnaire à Madagascar (vicariat apostolique de Fort-Dauphin).

Et peut-être l'histoire racontera un jour que c'est après un séjour de vacances à Locmariaquer que René Bazin rêva et écrivit son splendide Magnificat.

Quelques religieuses également sont nées à Locmariaquer : feue soeur Zoé Pasco, tante de M. Jean Gouzer déjà cité, fille de la charité, et soeur Marie Ange Le Pendu, notre propre tante et marraine, fille de la charité, qui, à l'âge de cinquante ans, après vingt cinq ans de dévouement dans les écoles en France, alla diriger l'école des filles de la Charité de Salonique…. En 1915 elle fut désignée pour diriger celle de Monastir et durant toute l'occupation bulgare 1915-1916 ne cessa d'y faire sa classe en français. Elle fut décorée en 1917 de la Croix du mérite militaire Serbe par le roi actuel de Serbie, alors prince régent.

Nous noterons encore deux cousines-germaines de notre père, les demoiselles Le Lin, qui moururent l'une carmélite à Montauban, l'autre Augustine hospitalière à Auray … ; enfin Madame Le Glocanic, dame du Sacré-Coeur, notre grand'tante dans la lignée paternelle, qui eut sa belle dot engloutie dans la construction du Sacré-Cœur de Quimper, dont elle fut l'une des fondatrices. Cette splendide maison est devenue le Collège de jeunes filles de Quimper, en vertu de la loi du 1er juillet 1901… qui, au nom de la Liberté, expropria les congrégations enseignantes.


Tout cela c'est le passé… un passé qui nous attendrit et nous bouleverse. Aussi c'est avec tristesse que nous saluons ici la mémoire de tous ces braves gens, figurants inconscients de ce vieux et pittoresque Locmariaquer que nous avons été l'un des derniers à voir et à admirer dans notre enfance… dans ce bon vieux temps où le temps ne comptait pas et où les touristes à allure parisienne ne venaient pas dans nos campagnes bretonnes étaler leurs excentricités et où le balai du « laïcisme à la mode » ne s'efforçait pas de diriger vers le tout à l'égout du quelconque les plus anciennes et les plus respectables coutumes et traditions des gens et des peuples.

Néanmoins un bel avenir est encore réservé à notre joli coin de terre dans la vie bretonne et les annales du tourisme et ; Locmariaquer ne mentira pas au blason, qu'on lui a récemment composé et que lui a brossé avec amour un de ses enfants de prédilection l'artiste peintre Baptiste Corlobé.

Ses armoiries symboliques portent : mi-parti un menhir d'argent sur fond de sinople en chef et un bateau voiles déployées d'argent sur fond d'azur en pointe… le tout surmonté d'une couronne de baron (Locmariaquer est dans l'ancienne baronnie de Kaer), et porte la devise à double interprétation

Kaer é mem bro
[Le pays de Kaer est mon pays -
ou joli est mon pays.]

II. Adolescence de Jean-Marie Hermely

C'est à Locmariaquer, au hameau de Fetan et Stirek  que naquit en l'an de grâce 1769, le 3 octobre, celui dont nous nous honorons de compter comme notre trisaïeul et dont la vie fut un magnifique exemple de fidélité légitimiste, de terrible énergie morale, de vaillance, d'honneur et de désintéressement à toute épreuve.
[Par suite d'une prononciation vicieuse on dit Fetan er Stirek, ce qui ne signifie rien et l'on écrit sur le cadastre Fetan er Stired, fontaine des étoiles. C'est Fétan er-sterig, fontaine de la petite rivière qu'il faut dire, au nom de la géographie et du bon sens.]

Il s'appelait Jean Marie Emery.

Nous verrons dans la suite dans quelles circonstances il prit le nom de Hermily, ou Hermely.

Ambroise Emery était son père et Philiberte Le Corvec sa mère. Moitié marins, moitié paysans, ses parents étaient de petits propriétaires. Le port d'Auray au XVIle siècle et au XVIIIe siècle avait une très grande importance. Les navires les plus grands de cette époque ne jaugeaient guère plus de deux cents tonnes, et avec la marée, ils pouvaient monter jusqu'au quai de Saint-Goustan. C'est même là qu'en 1779 débarqua Benjamin Franklin quand il vint faire son retentissant voyage diplomatique et philosophique en France. Mais Auray fut surtout un repaire de corsaires. L'éloignement du port où l'on pouvait sans crainte de surprises se ravitailler et faire les radoubs des navires, la sûreté et l'abord facile de la rade de Locmariaquer que l'étroit goulet de Port-Navalo rendait aisé à défendre, tout désignant le port de Saint-Goustan d'Auray au choix des écumeurs de mer.

Le père et les oncles de Jean-Marie Hermely furent des matelots corsaires et peut-être le récit de leurs exploits sur mer et de leur vie aventureuse aguerrit-il l'âme de notre héros dans l'amour de l'inédit et de l'imprévu qui fut la règle de sa vie.

Quoi qu'il en soit, il avait vingt ans lorsque furent proclamées, dans la salle du jeu de Paume, dans la nuit du 4 Août 1789, la volonté, paraît-il populaire, de l'abolition de tous les privilèges des nobles, du clergé… et des provinces ! … et la nécessité d'une constitution nouvelle à donner au pays tout entier.

Suivant l'usage, Hermely avait dans sa prime jeunesse fréquenté l'école paroissiale où on lui apprit à lire, à écrire, à compter, l'histoire sainte et le rudiment du latin… et les rêveries du Contrat Social de Jean-Jacques n'avaient pas remplacé dans son éducation le simple catéchisme diocésain que lui enseigna, en breton, peut-être le bon abbé Philippe, dont plus tard en pleine période révolutionnaire il sera le garde du corps et le dévoué paroissien.

A l'âge de treize ans, suivant les usages de la Marine, (l'acte de navigation de Colbert, encore en usage de nos jours sur l'obligation de l'embarcation des mousses), Jean Marie Hermely s'embarqua comme mousse sur un brick d'Auray et voyagea aux Antilles… sur des navires de la marine royale jusque vers 1788. Puis il prit du service sur la gabarre d'un patron borneur : la route de Locmariakaer à Auray était mauvaise et d'accès difficile pour les charrettes, c'est par mer que se faisaient surtout les transactions.

III. Débuts de la Révolution

Mais des événements graves se passaient dans les sphères politiques et religieuses.

L'État aux abois venait de faire voter par l'Assemblée Nationale le 19 décembre 1789 la nationalisation des biens du clergé, pour faire face à ses créanciers et éviter la banqueroute. Celui-ci accepta moyennant l'engagement par l'Etat de payer par la suite à ses membres, évêques et prêtres, un traitement convenable.

Mais les passions antireligieuses l'emportèrent ; le vieux gallicanisme abattu, mais jamais mort, triompha, grâce aux idées subversives inculquées dans les cerveaux par les encyclopédistes sous le nom de principes de Liberté et d'Egalité et le 12 juillet 1790 la Constitution Civile du Clergé était votée en réponse au refus qu'opposaient certains curés à promulguer, du haut de la chaire, tous les actes émanant de l'Assemblée nationale et cela sous peine de déchéance (art. 6 du décret de l'A. N. du 2 juin 1790)

C'était violenter les consciences.

Aussi en Bretagne on protesta… et le 13 Février 1791, sous la conduite d'un vieil officier de marine, le comte de Flanqueville-de-Pélinée, trois mille paysans s'assemblèrent à Vannes pour réclamer les prêtres qu'on avait chassés de leurs paroisses pour avoir refusé le serment schismatique de la Constitution Civile du Clergé.

Mais la Révolution affirmait son anticléricalisme… le 1er juin 1791 l'Assemblée Nationale ordonna la déportation des prêtres non jureurs qui continueraient à remplir des fonctions ecclésiastiques… et le 3 septembre 1791, dans le Morbihan, un arrêté fut pris pour obliger tous les ex-recteurs ou vicaires réfractaires à se retirer à dix lieues de la paroisse où ils avaient précédemment exercé leur ministère.

C'était la guerre… et c'était la justification de la chouannerie : car :

C'était la guerre car : C'était la guerre car : D'ailleurs la résistance effective allait s'organiser : ce fut la conspiration de La Rouerie. Ce gentilhomme était un officier supérieur de l'armée d'Amérique. Son plan était de reconquérir l'indépendance bretonne, en chassant de Bretagne tous les délégués du pouvoir central de Paris, en débarrassant le pays de toutes les troupes gouvernementales et en mettant à la tête des villes et des régions des hommes décidés à administrer non plus en vertu de lois votées par la Constituante, mais par un comité directeur de légistes, officiers ou notables qui connaissaient et aimaient les coutumes de Bretagne…

Malheureusement il fut peu secondé… et d'ailleurs il mourut inopinément, laissant l'opposition dans le désarroi.

Cependant en Mars 1793 toute la Bretagne était en feu… Les espoirs que la Rouerie avait semés dans les esprits et les cœurs continuaient à germer… la persécution religieuse battait son plein. Dans le Morbihan plus de deux cents prêtres étaient emprisonnés. La terreur étalait ses horreurs partout, le sang des innocents ruisselait des échafauds, les prisons regorgeaient de suspects… La Bretagne était écrasée sous la botte des politiciens de la Convention et de leurs commissaires sans foi ni loi. Les hommes de cœur devaient résister. La Chouannerie était justifiée une fois encore.

IV. La Petite Chouannerie (1793 -1799)

Du 4 septembre 1792 au 26 octobre 1793, une Assemblée de bourgeois - sans mandat, puisque le collège électoral qui les avait élus n'était pas démocratique - se targuant du titre d'amis du peuple - en réalité, des bavards, des jaloux, des factieux, des ambitieux et… quelques-uns des agioteurs et des concussionnaires - fait régner sur le pays le régime de la Terreur en prétendant faire de l'assainissement et abattre l'Ancien Régime… C'est la Convention.

Elle commence par jeter une tête de roi à la face de l'Europe et par voter la levée de 300.000 hommes, pour faire front à une terrible coalition dont elle se tirera d'ailleurs magnifiquement d'affaire… non pas, comme on l'a trop souvent répété, grâce à ses va-nu-pieds recrutés au petit bonheur un peu partout… mais grâce aux vieilles troupes royales qui les encadraient : la Bretagne reçut, elle aussi,… contrairement à sa constitution d'Etal libre, l'ordre de lever des troupes… Soit par ignorance, soit par faiblesse, soit par peur des représailles, dans les cantons nord de la Bretagne on laissa la conscription se faire… Mais dans le Morbihan maritime les choses n'allèrent pas si bien… Un beau dimanche… à la sortie de la messe qui pouvait encore se dire, à Pluneret, un jeune paysan de Kerléano, en Brech… Georges Cadoudal leva l'étendard de la révolte… en déclarant que jamais un uniforme de soldat républicain ne souillerait son échine. La foule des paysans qui, l'entoure, jure qu'ils en feront autant et que c'est avec des faux et des fourches qu'ils recevront les agents de la conscription. Le mot d'ordre circule de paroisse en paroisse. Bientôt les agents recruteurs arrivent, les jeunes gens fuient ou vont rejoindre Cadoudal.

Nous ne suivrons pas ici la thèse, peut-être tendancieuse du Dr de Closmadeuc, qui prétend qu'à 22 ans, en 1793, Georges Cadoudal, alors clerc de notaire chez Me Glain de Sainte-Avoye notaire à Auray, ayant fait de l'agitation royaliste à Auray, vit emprisonner, à cause de lui, son oncle Louis Cadoudal et dut s'engager dans les troupes républicaines pour obtenir son élargissement ; qu'il partit ensuite combattre contre les Vendéens et qu’il déserta pour rejoindre la Rochejacquelein… La vérité est tout autre : nous tenons les faits suivants de notre père et de notre grand'mère qui les tenaient d'Hermely lui-même.

Cadoudal dut signer un engagement dans l'armée républicaine pour faire sortir son oncle de prison… mais il ne rejoignit jamais ; il continua à faire de l'agitation ; de Pluneret, il alla à Brech, puis à Crach et à Locmariaquer, où il fit la connaissance d'Hermelv.

Il n'y avait pas de temps à perdre, car les sergents recruteurs commençaient à « fouiller » les paroisses pour dénicher les jeunes mobilisables. A Auray, à Brech, à Carnac, à Crach ils ont levé des soldats… Tout est dans la consternation…

A l,ocmariaquer, ils viennent aussi sous la forme de marins d'une petite galiote à bombes. Plus de temps à perdre. Jean Marie Hermely réunit les jeunes gens de son âge, frappés par l'édit d'enrôlement et pendant une nuit noire du printemps de 1793 une barque silencieusement part de la pointe du Nézard et met le cap sur la galiote d'Etat qui était mouillée sur la rade.

En un clin d'oeil voilà nos gars à bord, le matelot de vigie est abattu avec une barre de cabestan et sans perdre de temps tous les autres matelots de la République sont tués et jetés à la mer, s'ils résistent, ou faits prisonniers, s'ils se rendent à merci.

Hermely et les siens avaient vaincu : la galiote était armée de canons et possédait dans ses soutes des vivres pour plus d'un mois, mais surtout elle était richement munie en poudre et en boulets de canon.

A l'unanimité, Hermely est nommé capitaine et désormais la galiote régnera en maîtresse dans la rivière d'Auray et c'est aux agents de la conscription qu'ils vont d'abord s'attaquer… Ils arrêtent ceux-ci, les désarment, les tuent même… et surtout leur enlèvent leurs papiers…

Mais, comme des renforts de Bleus arrivent pour les soutenir, quelques récalcitrants, sont enrôlés d'office… les autres embarquent sur la galiote d'Hermely qui les conduit à Saint-Jean de Mont d'où ils vont rejoindre les insurgés vendéens de la Rochejacquelein.

Cadoudal est avec eux, mais Hermely restera sur sa péniche avec ses matelots, et lorsqu'après le désastre de Savenay, Georges reviendra à Auray… c'est auprès d'Hermely, qui a une cachette sûre sur son petit navire qu'il ira chercher asile… Mais bientôt au cours d'un voyage à Kerléano, il est dénoncé et mis en prison à Brest… Il s'évadera bientôt et ira encore rejoindre Hermelv. Dès ce jour il sera un chef et un vrai chef, aimé et respecté, et Tinteniac se l'adjoindra comme lieutenant dans l'Etat Major de son armée appelée alors l'Armée Rouge à cause des uniformes des officiers. Cette armée d'ailleurs se grossit de jour en jour de mécontents. A Locmariaquer, Hermely a levé tous les mobilisables qui ne veulent pas servir dans les rangs de l'armée de la Convention, et ce corps, surtout composé de marins, ne sera pas le plus mauvais contingent de l'armée de Cadoudal. Ils feront, par eau, la liaison entre Baden, Plougoumelen, Arzon, 1'lle aux Moines et transporteront plus d'une fois, pour les mettre en lieu sûr dans la presqu'île de Locmariaquer, les contingents de la rive gauche de la rivière d'Auray. Et un jour d'échauffourée entre Bleus et Blancs lorsque victorieux du côté de Landevant, Georges Cadoudal obligera les Bleus à quitter Auray, et quand ceux-ci ne sachant quelle direction prendre finiront par monter sur un des bricks amarrés au quai de Saint-Goustan d'Auray, ils seront abasourdis par les bombes que la petite galiote d'Hermely leur enverra presque à bout portant pour leur couper la retraite.

Dès ce jour, entre Georges Cadoudal et Jean Marie Hermely il s'établit une amitié et une fidélité que rien ne pourra abattre ou même diminuer. Ils étaient dignes l'un de l'autre.

Mais les munitions de la galiote à bombes s'épuisèrent assez vite. Le danger était sur terre plus que sur mer. Georges Cadoudal appelle Hermely - désormais c'est sous ce nom qu'il sera connu dans l'armée chouanne - auprès de lui, il salissait surtout de défendre l'accès de la presqu'île de Locmariaquer ; donc c'est entre le château de Kergurioné, en Crac'h, et la pointe du Roh-du qu'il faudra patrouiller pour empêcher les Bleus et leurs gendarmes de pénétrer sur le territoire de Locmariaquer.

Déjà une armée royale a pris la presqu'île de Quiberon ; on compte sur un débarquement d'émigrés avec un contingent d'Anglais et à défaut de la possibilité de le tenter à Quiberon on le fera à Locmariaquer ou à la pointe de Larmor-Kernevest, au hameau de Saint-Philibert.

D'Hervillv, Puisaye, Sombreuil, Tinténiac, Cadoudal assemblent des troupes de tous côtés : le point de concentration est Quiberon. Pour se frayer un passage et dégager les roules, des escarmouches ont lieu çà et là… Jacques Audran organise le secteur Vannes-Muzillac avec François Martin, de Sulniac ; Jean-Marie Trébur-Oswald, dit Jacques Duchemin, tient et mobilise la presqu'île de Rhuys ; le terrible Vincent Hervé, dit la Joie, règne dans la région Baden-Plougoumelen… Thuriau Le Glohannic recrute autour de Crac'h ; les frères Rohu organisent la région Carnac-Plouharnel ; à Port Navalo, à Kerpennir de Locmariaquer, dans l'île du Veizik, an Motenno en Arzon, au Logeo, au Fort-Espagnol, au Blair, au Bonno, à Kerisper, partout il y a des postes… et la rivière d'Aurav est étroitement surveillée par les sentinelles et les guetteurs de l'armée du Loyal-Emigrant. Déjà Hermely s'est affirmé un chef, car tout cela est son œuvre.

Il a toujours avec lui sa poignée de matelots ; elle s'est grossie de quelques paysans de Crac'h. On a donné à chacun un fusil à pierre ; la poudre, ils la font eux-mêmes et l'on compte sur les prises de guerre pour perfectionner l'équipement.

Son quartier général est le Plas-Kaer, petite chapelle placée à deux kilomètres du bourg de Crac'h au milieu de la Lande.

Le PlasKaer est à côté du hameau de Kerdreven. Là  il y a une brave famille, la famille Lemouroux, paysans aisés et dévoués aux chouans. Ils sont d'ailleurs apparentés aux Cadoudal de Kerléano. Ils partagent avec les chouans leur soupe de lard et leur bouillie d'avoine.

Dans les heures d'accalmie, quand ils ne sont pas de service, les chouans donnent volontiers la main aux travaux de la ferme : chez les Lemouroux, il y a aussi une jeune fille Guyonne, jolie, travailleuse, douce, illettrée cependant. Jean-Marie Hermely se fiance à elle et l’épousera plus Lard, en 1794.

Plus que jamais, c'est à Kerdreven que Hermelv habitera.

En attendant, l'armée d'émigrés a pris position dans la presqu'île de Quiberon. Des armes et des costumes ont été donnés aux Chouans. Les Bleus ont cerné la presqu'île ; toutes les tentatives pour essayer de les repousser ont été vaines. Mais un projet hardi est conçu : Tinténiac et Cadoudal iront débarquer avec leurs hommes dans la presqu'île de Rhuys. Autour de Vannes, auprès des chefs chouans du pays ils recruteront de nouveaux volontaires. Auray, ils l'atteindront sans peine et la ville est sûre. L'on tombera sur les derrières de l'armée des Bleus, autour de Plouharmel. et l'on débloquera la presqu'île de Quiberon (1795).

Hermely avait été blessé à la jambe gauche au cours d'un engagement précédent. Malgré sa souffrance il pilotera l'une des péniches, qui font le va et vient entre Saint-Pierre-Quiberon et le Grand Mont, pour transporter les troupes de Tinténiac, puis il ira se reposer quelque temps à Kerdreven en Crac'h et surveillera le secteur au cours de sa convalescence (été 1795).

Celle-ci d'ailleurs dure à peine un mois, et vite il a rejoint Cadoudal, qui cette fois (les incapables chefs dont le manque de plan et de cohésion avait été la cause de la capitulation de Quiberon ayant disparu) va régner en maître dans la région et suivant l'expression de Tallien lui-même tenir le Morbihan.

Tout est à réorganiser. Disons plutôt à organiser. Car la démoralisation gagne l'armée chouanne. Mais l'ascendant de Georges est tel que la confiance renaît bien vite.

Et sa renommée même a couru au loin ; déjà des nobles royalistes s'inquiètent de voir l'influence que Georges Cadoudal et Jean-Marie Hermely prennent sur leurs affidés. Ils ne peuvent supporter que des roturiers aient des commandements qu'eux-mêmes ne peuvent assumer. Un ordre leur vient un jour d'Angleterre de se mettre aux ordres de Puisave. Le rouge leur monte au front, et, tous deux, ils partent, trouver Louis XVIII qui s'énerve à Londres au milieu de ses courtisans. Ils plaident leur cause (1797) et mystérieusement avec Mercier La Vendée qui commandait dans les Côtes-du-Nord, ils débarquent un jour, porteurs de grades conférés par le roi lui-même. Il y eut. encore des murmures autour d'eux, mais le roi avait parlé, il fallait obéir cette fois. D'ailleurs, dépités ou furieux, ces émigrés, aussi nuls que prétentieux quittèrent un à un, bientôt, l'armée chouanne, pour aller plastronner en martyrs dans les salons du comte d'Artois, à Londres, et au mois d'avril 1800, trois ans plus tard, lors du traité de Beauregard, Georges pourra dire au général Brune, qu'il n'avait aucun émigré dans son armée… Tous ses lieutenants n'étaient - peu sans faut - que des roturiers !

D'ailleurs ces paysans roturiers l'occasion allait leur être fournie bientôt de prouver qu'ils étaient des chefs.

Auray, la ville sainte, arrosée par le sang des martyrs de Quiberon venait d'être de nouveau occupée… Pendant l'absence de Georges et d'Hermely, les chouans, ou s'étaient dispersés, ou s'étaient rendus : le prestige de la force brutale (la guillotine avait fonctionné à Vannes et à Lorient pour des prêtres, des religieux et deux femmes de Sérent) avait désarmé les braves dans la région Alréennne, mais à Bignan, Guillemot tenait encore les Bleus en respect…

Tout semblait perdu. Mais le retour de Georges donne confiance aux plus timorés et, moins de quinze jours après, tandis que dans les bois du Loch, les Bleus se sont réfugiés, tandis que Georges les contraint à se rendre, Hermely a fini de nettoyer la haute ville et le voici passant à Saint-Jullien du Ballon, marchant en tête de son peloton victorieux, poussant devant lui vers Pluvigner et vers l,andévant, les derniers soldats de la République, qui jettent leurs armes pour fuir plus rapidement. Il a mis son chapeau breton, ceint d'un ruban au bout de son sabre, et il chante, sur l'air martial et bien breton que Julien Cadoual, le barde, frère du grand Georges, lui avait appris cette chanson moitié Française et moitié bretonne :

Courage mes enfants, avancez mes amis,
Ma chassamb en Genailh ér mez ag en Alrè.

C'était le 29 juin 1797.

Cet acte mémorable lui vaudra que sa tête sera mise plus tard à prix et que, quelques mois après, tandis qu'il était caché dans les combles de la chapelle du Plas-Kaer, un peloton de Bleus vint à Kerdreven demander à sa femme de lui dénoncer, sous peine de mort, la cachette de son mari.

Celle-ci refuse…

Elle est emmenée aussitôt en sabots, traînant sur des chemins remplis de neige ses trois enfants dont le plus jeune était encore à la mamelle…

La voilà à Auray, devant une commission d'amis de la Constitution.

Et s'armant d'une hache, un sous-officier lui prend la main gauche où brillait une modeste alliance en argent et la pose sur un billot. Les enfants apeurés jettent des cris. Un officier républicain, du nom de Lesausse, moins barbare, intervient et donne ordre de relâcher la pauvre femme.


Les années 1795-96-97-98 furent les plus pénibles et les plus héroïques que vécut Hermely, car, vivant en partisan et souvent en franc-tireur, il dut la plupart du temps se cacher. En effet la petite Chouannerie de 1793 à 1799 ne fut qu'une guerre de coups de main et de « guérillas » sans suite, ni cohésion… Elle fut cependant le fait spontané, de braves gens, dégoûtés de voir la canaille régner et légiférer et la protestation indignée du peuple Breton, qui ne pouvait se résigner à perdre sa personnalité : et elle relie la Bretagne, toujours protestataire d'aujourd'hui, aux Bonnets Rouges du notaire Le Balp au XVIIe  siècle et aux conspirateurs du marquis de Pont-Callec an XVIIIe siècle.


Par ailleurs, les Vendéens victorieux avaient, en somme, fini par traiter avec les Bleus pour conserver leurs prêtres. Les policiers étaient relativement peu nombreux dans l'Ouest, la République avait besoin de ses soldats aux frontières et la période de la petite chouannerie ne se signala que par quelques sanglantes escarmouches ici ou là… A vrai dire, il y avait peu d'entente entre les chefs, d'ailleurs l'on peut dire qu'il n'y eut jamais d'entente entre eux au cours de cette période troublée. Une seule autorité aurait pu s'imposer dans le commandement, dans la tactique et dans les opérations c'était le comte d'Artois; mais nous savons qu'il se borna à faire une apparition dans les îles d'Yeu et de Noirmoutiers… et que ses conseillers l'empêchèrent de venir sur le continent pour donner du courage à ses partisans. Et 1'Histoire le blâmera à jamais, car il eut été en effet facile, après les premiers succès de Charrette, de Stofflet et de La Rochejacquelin de réunir dans tout l'Ouest Bretagne-Poitou-Normandie, une forte armée et de marcher sur Paris, démuni alors de troupes, et d'arrêter net les progrès de la Révolution. Car, ne nous le dissimulons pas : la Révolution française ne fut que le fait de quelques gredins, soutenus par la lie de la population parisienne… Et tous les coups d'Etat qui se succédèrent au cours du XIXe siècle furent l'oeuvre exclusive de Paris que la province moutonnière suivit les yeux fermés… tant l'esprit centraliste - œuvre des Bourbons d'ailleurs - avait pénétré la législation et les moeurs de la population française.

Mais les églises étaient toujours fermées, et plus que jamais était justifiée la Chouannerie bretonne… On traitait la Bretagne en pays conquis et pour les vrais bretons cela était insupportable. Georges n'avait pas abandonné tout espoir. Les souvenirs de la Terreur étaient trop vifs, le sang innocent n'avait pas été vengé. Paris avait beau étaler les excentricités de ses Incroyables ; en province, il couvait des rancoeurs. Dans le plus grand secret on s'organisait. C'était à Locoal, petite île de la rivière d'Etel, reliée à la terre ferme par un pont de bois, qu'était établi le quartier général de l'insurrection.

Hermely était le chef du secteurs de Port-Louis à Locmariaquer ; il avait comme adjoint Le Carour, de Plouhinec.

Des courriers circulaient journellement entre Paris et Locoal et dans l'île du Bonheur, on était renseigné comme aucune chancellerie ne le fût jamais.

Une contre-police royaliste, dirigée à Paris par Du Perron, dit Marchand, et plus Lard, en 1799, par l,imoélan dépistait toutes les machinations que Fouché entreprenait pour se saisir des grands chefs chouans et à la moindre alerte, des courriers partaient de Paris pour renseigner les intéressés.

V. Hermely et l'abbé Philippe

Des prêtres réfractaires se cachaient çà et là et dispensaient les bienfaits des sacrements au péril de leur vie. Des gendarmes sillonnaient les routes pour pacifier les esprits et arrêter les prêtres non assermentés.

Dans la région de Locmariakaer vivait l'abbé Philippe. Sous la Terreur (de 93 au 3 avril 96) il avait été emprisonné à Vannes et à Josselin, et avait été relaché pour faire de l'apaisement.

Mais nous savons comment les arrivistes du pouvoir le comprenaient, cet apaisement. C'était des dénonciateurs de chouans qu'ils voulaient et des recruteurs de soldats pour les armées de la République ; c'était surtout des prêtres capables de faire chorus avec les malheureux prêtres jureurs, afin que fut ainsi justifiée leur conduite et approuvé leur serment schismatique aux yeux des fidèles.

L’abbé Philippe n'était pas en 1791 attaché à une paroisse… Il était de Languidic et vivait comme prêtre libre, donc pas soumis au serment. On lui confisqua néanmoins les biens qu'il possédait dans sa paroisse natale… et, en revenant à Locmariaquer, après sa longue détention, il ne voulut en rien entrer en relation avec le recteur jureur de Locmariaquer… Mais ayant la confiance de la population foncièrement catholique et sûr de l'appui des chouans il dispensait les sacrements à domicile… Il fut pour ce motif dénoncé à la police d'Auray… Et dut se cacher pour accomplir son pieux ministère.

En effet, dit Jean Guiraud (La Croix, 30 janvier 1933) :

Et si en fait, la guillotine avait été remisée par la chute de Robespierre, les affreux pontons de Rochefort ne laissaient pas de montrer sur la mer leur sinistre silhouette ! on y mourait comme des mouches et dans d'horribles conditions d'hygiène.


Hermely tout en surveillant son secteur se dévoua à la protection de l'abbé Philippe : en entru Philippe comme on l'appelait.

Caché habituellement au Moustoir dans une cachette curieuse dont l'entrée était sous la pierre du foyer, le vieux prêtre allait faire le catéchisme à Kermané et dans les alentours du Plaskoer. C'est lui qui baptisa dans la vieille chapelle l'une de mes arrières grand'mères maternelles Anna Mallet de Crac'h. L'on raconta que sa marraine la porta au baptême dans son tablier sous une charge de choux de vache.

Hermely, dans la seule région de Crac'h, abattit à coups de fusil une dizaine de gendarmes en différentes rencontres de 1793 à 1800, et il fut à différentes reprises sévèrement molesté par le digne abbé Philippe… pour sa… brutalité envers les policiers… mais rien ne pouvait l'adoucir… « Si je ne les tue pas… ils me tueront, disait-il, et vous tueront après ! » La légitime défense pouvait être judicieusement invoquée…

Doué d'une force herculéenne (bien qu'il n'eut que 1 m. 70 de haut) et d'une audace inouïe, il laissait le peloton avancer jusqu'à quelques mètres de la haie où il s'était dissimulé. Il visait le chef du groupe et quelquefois avec un deuxième fusil un autre gendarme, puis surgissant brusquement avec les pistolets dont il était toujours porteur il réglait quelques autres et achevait le combat en frappant avec une crosse de fusil.

Il fut insaisissable, ne fut jamais arrêté et toutes les battues qu'on entreprit pour s'emparer de lui furent inutiles sinon sanglantes. Disons en passant qu'il était universellement aimé par tous les paysans de la région et que les trahisons dont étaient victimes les chouans étaient impitoyablement et sommairement réprimées.

Un jour, à Kerdreven, arrivent deux gendarmes… Hermely n'a que le temps de se sauver au grenier et de garnir ses flingots et ses pistolets… Mais il a été aperçu et déjà les policiers se promettent de toucher les deux mille francs promis à ceux qui s'empareraient de lui ou de l'abbé Philippe qui avait été signalé dans les alentours.

Hermely dégonde la lucarne du grenier ; un escalier de pierres y conduisait et au moment où les deux gendarmes frappent « au nom de la loi ! » à la porte du grenier, celle-ci est bousculée brusquement par le proscrit et tombant lourdement sur les policiers les projette sur le sol d'une hauteur de trois mètres. Le chouan s'amuse de leur déconvenue, les désarme et les prie de s'en retourner raconter leur histoire à leur chef…

Grâce à la vigilante surveillance d'Hermely et de Jan de Crac'h, on raconte que le digne abbé Philippe put un jour de Noël célébrer une messe de minuit dans la chapelle de Saint-André de Locmarec à trois kilomètres d'Auray… Il put dire la messe de Pâques à Saint-Jean de Crac'h et dans l'église même de Saint-Philibert. Cependant ses tournées apostoliques n'étaient pas sans danger. Mais Hermely et les siens veillaient.

Une autre fois il était au Germané-Kerzuc, avec l'abbé Philippe qui y réunissait des enfants pour le catéchisme. Une importante patrouille de Bleus cerne le village. Mais l'abbé Philippe a été aperçu, il n'a que le temps de se travestir en garçon de ferme, de se barbouiller les mains avec de la boue et de se mettre à vider le fumier de l'écurie avec le maître de la maison. Nul ne le soupçonne sous cet accoutrement et on le laisse tranquille. Quant à Hermely, armé de ses pislolets et flingots il s'était tout simplement caché sous le lit clos, dans lequel était couchée la vieille grand'mère infirme et malade.

Les Bleus s'en vont… Hermely sort de sa cachette, vole de haie en haie et envoie par ci par là un coup de feu sur les policiers apeurés, en déinolit cinq sur un parcours de deux kilomètres et toujours insaisissable gagne les combles de la chapelle du Plas-Kaer sans avoir été seulement aperçu.


Cette chapelle du Plas-Kaer, à deux kilomètres à l'est de Crac'h fut restaurée en 1890 par l'abbé Le Cunff, recteur de Crac'h avec le concours de toute sa paroisse… Il y travailla lui-même, se faisant tour à tour tailleur de pierres, manoeuvre, maçon et charpentier. Elle est aujourd'hui le lieu d'un pèlerinage très fréquenté le 8 septembre par les paroisses circonvoisines.

A l'époque de la Révolution, la route d'Auray à Locmariaquer passait par le Roc'h-du a trois kilomètres à vol d’oiseau - au nord, et la chapelle était complètement isolée au milieu d'une immense lande, facile à protéger par des sentinelles vigilantes et elle fut plus d'une fois le lieu des rendez-vous et des conciliabules des chouans des environs. C'est dans ses combles que se cachaient habituellement Hermely sous la Terreur et c'est parmi les fourrés qui l'entouraient qu'il exerçait ses chouans au tir. Ce fut aussi dans ses ruines que le vaillant abbé Philippe administrait ordinairement les sacrements à ses fidèles de Crac'h. Et grâce au « Jacques de Locmariaquer » aucun d'entre eux ne manqua jamais d'accomplir, aux pires jours de la « chasse aux prêtres » sous le Directoire, ses devoirs religieux à Pâques.

Qu'une plaque de granit rappelle un jour dans la vénérable chapelle du Plas-Kaer les noms de l'abbé Philippe et de J.M. Hermely, pour lesquels le digne abbé Le Cunff ( (il nous l'a dit lui-même) - ne manquait jamais de prier avec ferveur dans le sanctuaire qu'il avait restauré.


Cet abbé Philippe vécut jusqu'à un âge très avancé et mourut à Locmariaquer en 1897 en odeur de sainteté… Confesseur de la foi, vivant en reclus et comme un ascète, couvert de poux comme saint Benoît Labre, et distribuant en esprit de pénitence sans compter aux pauvres la fortune relativement importante que lui avaient laissée ses parents, il passait pour avoir le don de prophétie. Et ici nous pouvons affirmer - même sous la foi du serment -- si jamais l'autorité ecclésiastique nous le demandait, que dans notre enfance des vieilles personnes, dont nos deux grand'mères, et aussi Marie Jeanne Camenen, Marie Joseph Le Ludec, Marie Anne Madec, Euphrosine Le Broudiec qui tenaient elles-mêmes ces faits de leurs vieux parents contemporains de l'abbé Philippe, que le saint prêtre avait prédit le progrès moderne et la dispersion dans le peuple des idées socialistes et communistes.

Nous citons textuellement de mémoire :

Ceci nous fut dit vers 1890, à une époque ou l'on ne parlait guère des automobiles, ni des sous-marins, ni des Congrès Eucharistiques… ni du renouveau catholique contemporain… Et ces paroles dans la bouche de personnes de bonne foi dont quelques-unes complètement illettrées n'étaient que le fidèle reportage de paroles prononcées par d'autres personnes beaucoup plus anciennes… plus frustes encore et par conséquent incapables de les avoir inventées.

L'histoire peut donc les considérer comme authentiques, d'autant plus qu'il y a encore à Locmariaquer bien des vieilles gens à même de les citer comme provenant par leurs traditions familiales du saint abbé Philippe lui-même.

VI. L'armée des chouans

On serait tenté de croire que l'armée chouanne n'était qu'un ramassis de paysans sans organisation et sans tactique, marchant aveuglément aux ordres de chefs qui les fanatisaient. Tout au contraire, il n'y eut pas d'armée plus disciplinée ou plus judicieusement conduite.

Volontiers nous accordons qu'au début, vers 1793, on eut plus à cœur d'avoir le nombre que la qualité et de conférer les titres d'honneur et les grades à ceux que la naissance avait désignés… Mais déjà vers 1794, les grands chefs chouans s'étaient aperçus que la valeur militaire était autant l'apanage des roturiers que celui des nobles et seul le mérite et les services rendus entrèrent désormais en jeu pour la collation des brevets d'officiers et des grades subalternes, et l'on reste étonné devant les listes que Mercier La Vendée et Cadoudal établirent, d'ailleurs, avec l'assentiment des princes… Elles ne contiennent peu ou pas de noms de « nobles »… et ce fut peut-être là la cause principale du facile recrutement de l'armée royale, car les noms des chefs inspiraient confiance. C'est surtout sous le Directoire et le Consulat que l'armée chouanne devient véritablement une armée organisée.

Dans le Morbihan, Georges commandait en chef ; au dessous de lui venaient Guillemot, « le célèbre roi de Brignan », Le Pège de Bar et la Haye Saint-Hilaire comme adjudants généraux… Nous voyons ensuite comme chefs de légion (colonels) Hermely, Eveno, Burban, Malabry, Le Thieis, le chevalier de Troussier, de Pénanster, Dujardin, Brèche, Carré, Verrin dit Parial.

Puis viennent 16 chefs de bataillon et 35 capitaines. Les compagnies de paroisses étaient composées de : un capitaine, un lieutenant, un sous-lieutenant, un sergent-major, 2 sergents, un fourrier, 4 caporaux, 1 frater (infirmier), 1 tambour et de 60 à 120 fusiliers. En outre il v avait des compagnies de hussards et d'artillerie… et de travailleurs. En tout 40.000 hommes. Pour tous les chouans l'uniforme était de couleur grise : un pantalon, demi-guêtres noires, gilet à manches, une veste de chasseur, une capote à l'autrichienne* , un chapeau militaire à la française cocarde blanche, col noir.
[Capote longue avec capuchon…]

Le costume des officiers était un peu différent : habits-vestes rouges avec parements et revers jaunes, gilets blancs et pantalons bruns, boutons de composition qui portaient la devise : la Foi et le Roi, et des couronnes ; pour coiffure un chapeau « à la française ».

L'armement des hommes se composait d'un fusil de munitions de calibre 16 et d'une baïonnette. Les officiers avaient des sabres et des pistolets.

Les grades se distinguaient au moyen d'écharpes blanches à franges d'or pour les généraux ; blanches à franges de la couleur de leur légion pour les chefs de légion. J.-M. Hermely en sa qualité de commandant de la 3e légion d'Auray portait une écharpe blanche à franges jaunes.

Les officiers subalternes se distinguaient par deux galons (colonels) deux fleurs de lys au col (majors) 3, 2 ou 1 boutonnière en argent (capitaine, et lieutenant).

L'abbé Marc Gullevic dirigeait l'aumônerie.

L'abbé Le Leuhxe était le trésorier général… et chaque soldat recevait une prime d'engagement de 300 francs.

L'argent provenait soit des redevances que les chouans forçaient les acheteurs de biens nationaux à leur paver, soit les fonds que les princes, réfugiés à Londres, envoyaient par l'intermédiaire des courriers ou de vaisseaux anglais, soit même le plus souvent, de l'Angleterre elle-même ; et c'était Hermely qui allait sur son petit côtre les chercher, aux alentours de l'île d'Houat, sur des navires de l'amirauté anglaise.

Il résidait habituellement à Locmariaquer, tantôt à Pont el Len, tantôt à Kernevest, tantôt à Fetan er Stirek, et presque jamais il n'était chez lui, mais toujours à l'affût d'un brick, anglais dans la baie de Quiberon.

Il lui passa ainsi plusieurs millions par les mains, sans contrôle ni reconnaissance et jamais il ne garda pour lui-même la moindre somme…
[Que l'on mette en parallèle avec ce modeste chef chouan, les grands ancêtres de la Révolution dont on a plein la bouche aujourd'hui… les Danton, les Camille Desmoulins, les Fabre d'Eglantine, les Marat, les Vergniaud, le Saint-Just, les Fouquier-Tinville, etc… qu'a si magnifiquement exécutés le professeur Mathiez, de Besançon. Il ne furent que des agioteurs, des noceurs, des concussionnaires et des fripons… Robespierre seul, qui mourut pauvre, fut un honnête homme.]

Chaque soldat de l'armée chouanne recevait une paie qui était de 15 sols par jour soit deux francs à trois francs de notre monnaie actuelle… Une discipline de fer réglait tout et tous s'y soumettaient volontiers… Leur nourriture, ou bien la compagnie l'achetait (bestiaux, grains, etc.) ou bien les gens du pays la leur donnait volontiers… On n'imposait de réquisitions qu'aux villages ou aux personnes qui refusaient de fournir des recrues… et encore ces réquisitions étaient toujours ponctuellement payées. Le vol, le brigandage et la maraude furent le fait peut-être des soldats de la République, mais pas celui de l'armée royale. Georges veillait également à la bonne moralité de ses troupes. Le service dominical de la Messe, les Pâques, les sermons de dévotion étaient méticuleusement organisés par les aumôniers nombreux qu'avait enrôlés le génial partisan. On trouverait aujourd'hui tyranniques les ordres qu'il imposait à ses soldats : par exemple, s'il prévoyait une campagne (car dans les accalmies les soldats chouans restaient chez eux) il leur interdisait de se marier ou de quitter leurs villages pour être prêts à la première alerte. Lui-même, fiancé à la soeur de Mercier-la-Vendée, montra l'exemple en différant la date de son mariage… qui n'eut jamais lieu d'ailleurs. L'on dit aussi que même au plus fort de ses opérations militaires il ne manqua jamais à la messe (dimanches ou jours de fête). Le soir avec ses officiers, au milieu de ses troupes, on récitait la prière en commun ; le blasphème était sévèrement puni. Bref, son armée était surtout catholique et bretonne… en effet, c'était surtout en breton que les ordres étaient transmis aux sergents et aux hommes, et plus d'une fois, pour justifier certaines taxes qu'il imposait, notamment, aux détenteurs de biens nationaux, il invoqua la coutume de Bretagne, qui, suivant lui n'avait jamais été abolie dans la nuit du 4 août, puisque les Etats de Bretagne n'avaient jamais été réunis pour donner leur sanction à la suppression des privilèges, et la Bretagne à cause du traité de 1532 pouvait toujours se réclamer d'eux car, en principe, elle était encore un peuple souverain. Et Herrnely qui était loin cependant d'être un rêveur et un intellectuel, car il n'était qu'ancien matelot, pensait comme Georges Cadoudal. En effet, avant l'Edit de spoliation les deux tiers des territoires de Locmariaquer et de Crac'h avaient pour possesseurs légitimes les familles suivantes :

De plus les seigneurs du Pleskis Kaer, les Robien du Gankis Kaer possédaient en Crac'h et en Locmariaquer de très nombreuses fermes.

Toutes ces familles ayant émigré, leurs biens furent confisqués. Les principaux acheteurs furent Cauzique d'Auray, qui s'appropria le splendide domaine du Plessis-Kaer pour presque rien. Barré-Manéguen avocat à Auray qui finit ses jours dans la dévotion, et en établissant des oeuvres pies sur la paroisse de Saint-Gildas, réparant canoniquement les vols dont il s'était autrefois rendu coupable, etc.… quelques obscurs commerçants Lorientais morts par la suite dans la misère.

A part Cauzique peut-être, qui avait loué le domaine de Plessis Kaer à un maquignon appelé Jouanno et surnommé Jaco, aucun des autres propriétaires de ces biens mal acquis ne put toucher de fermages de 1797 à 1804… les chouans d’Hermely obligeaient les fermiers à les payer à la caisse commune de leur armée… d'ailleurs plusieurs de ces chouans étaient, eux-mêmes fermiers d'acheteurs de biens nationaux… ; pour faire opérer ces paiements, Hermely faisait venir d'ailleurs des chouans inconnus au pays et que la police d'Auray ne pouvait ennuyer !

Pour organiser son secteur et, pour opérer ses réquisitions Hermely était aidé à Locmariaquer par ses cousins Corvec, par les Marions, les Cailloce et le Bourdiec, de Kerjean.

A Crac'h, Thuriau Le Gloannic qui devint comme lui chef de légion, était secondé par Jean Le Méro, par le Mouroux, frère de Guyonne Le Mouroux, ma grand'mère, par Audie, son cousin et Le Diffon. Les lieux de rassemblement de ces chouans étaient habituellement une petite maison isolée dans la lande du Menhir, à deux kilomètres au sud de Kerléano, ou Kerdreven où habitait Hermely, ou encore le hameau de Lenlochetnon loin du Plessis-Kaer.


Les émigrés, qui rentrèrent en France dans les calmes relatifs du Directoire et surtout du Consulat, n'avaient, pour beaucoup d'entre eux, rien appris, ni rien retenu. Les spoliations, dont ils avaient été victimes, les assassinats qui avaient fait disparaître un bon nombre de membres de leurs famille, les héroïques épopées qu'avaient su vivre avec tant de désintéressement et d'abnégation les chouans pour défendre leur religion et pour rétablir l'ancien régime ne les avaient pas contraints à se rendre à l'évidence, quelques uns d'entre eux vinrent avec ardeur à l'armée chouanne, mais moins pour obéir que pour commander. Ils acceptaient volontiers de plastronner dans les Etats-majors… mais ils leur répugnait de servir comme subalternes comme capitaines dans les compagnies paroissiales…. Et Georges dut parfois les molester on même les congédier.. Il y eut cependant de très notables exceptions, comme ce brave de la Goublaye, du Perray, en Plumelec, qui servit avec honneur à la tête de la compagnie paroissiale dans la légion de Guillemot ; mais, en général les nobles se montraient peu sympathiques aux chouans, dont cependant ils approuvaient l'insurrection. Ils étaient restés grand siècle et imbus des principes d'Ancien Régime, ils supportaient mal que des roturiers fussent à la tête du mouvement. Ils lui auraient même été hostiles sans l'autorité du Comte Le I.oreux, commissaire royal aux armées de Bretagne, qui s'avait en imposer à tous, et sans la collation des grades, directement, par le bureau militaire du Comte d'Artois lui-même.

Nous l'avons déjà dit : c'était surtout l'Angleterre qui fournissait aux chouans de l'or et des munitions. D'aucuns, mal renseignés, et surtout mal intentionnés, les voueront aux gémonies pour ce fait, au nom d’un sentiment français, qui n'a rien à faire ici ; mais qu'ils ouvrent l'histoire et ils verront que la Bretagne, peuple souverain en 1532, n'avait lié sa destinée à celle du peuple français qu'à la condition d'avoir sa charte personnelle respectée. Or la Révolution avait biffé toutes les franchises provinciales ; et la Chouannerie n'était au fond que le soubresaut de la conscience bretonne offensée.

Le mouvement insurrectionnel fut d'abord religieuse d'origine avec Franqueville, il devint nettement nationaliste séparatiste avec la Rouerie il fut surtout royaliste (le drapeau qui flotta à Quiberon, que j'ai vu chez la marquise d'Anglade, au château de la Grand-Ville, près de Brandivy (Morbihan) est parsemé de fleurs de lys d'or et porte l'inscription bretonne : Doué hag er roué) ; au moment du débarquement des émigrés à Quiberon ; il prit son sens véritable catholique et breton fédéraliste à partir de 1796 avec Cadoudal.

La France était en guerre avec l'Ancleterre et celle-ci avait intérêt à susciter partout des ennemis au Gouvernement de Paris… Les chouans acceptèrent volontiers les subsides en argent, armes et munitions que leur envoya le gouvernement de Londres. Au temps de Pontcallec les Bretons acceptèrent également le concours des Espagnols.

La Bretagne n'avait jamais cessé d'être un peuple souverain. Et le chef de son pouvoir exécutif était non pas les pitres de la Convention, du Directoire ou du Consulat,… mais le roi légitime de France, successeur de la duchesse Anne : voilà la vérité.

D'ailleurs la France, officiellement athée du Directoire, exploita elle-même en 1798 contre l'Angleterre un sentiment analogue chez les Irlandais catholiques cependlant, autant qu'irrédentistes et sin-feiners, en leur envoyant un corps expéditionnaire sous le commandement du Général Humbert… Avant de critiquer durement les autres qu'on soit logique avec soi-même. Il n'y a pas dans la morale des nations deux poids et deux mesures.

Les pays, disait Wilson en 1919, ont la libre disposition d'eux-mêmes et la force ne prime pas le droit ; et devant les carences apeurées et les déficiences voulues ou intéressées des gens, qui sont préposés au gouvernement des peuples, il est toujours consolant de voir des hommes de cœur se lever en brandissant l'étendard de la révolte et du bon sens… Les chouans ont été des hommes de cœur et de très bons bretons.


Nous ne pouvons pas taire ici la curieuse organisation des courriers de l'armée chouanne, dont Hermelv était le ministre des Postes.

Un service public de poste existait par diligences entre les villes de Bretagne et Paris par Nantes et Rennes ; mais dans un pays en pleine insurrection on ne pouvait songer utiliser les messageries d'Etat… qui d'ailleurs marchaient fort mal et avec intermittences. Les chouans ne connaissaient les diligences que pour les dévaliser des papiers ou des fonds d'Etat qu'elles pouvaient contenir.

Georges qui résidait habituellement dans une ferme de l’île de du Bonheur, près de Locoal, tenait les conseils de guerre dans quelques métairies, à mi-route entre Grand-Champ et Plescop. C'est de là que partaient ses ordres.

Ceux-ci. n'étaient jamais confiés à des soldats, sous-officiers ou même officiers subalternes. Mais toujours à des grands chefs ayant fait, leurs preuves, hardis, débrouillards, sachant bien parler bretons, et connaissant déjà la topographie des lieux. Ils voyageaient la nuit à pied ou à cheval, ou en bateau sur l'océan ou les rivières. Ils allaient habituellement seuls, déguisés en paysans ou en matelots, et rien dans leur allure ni leur accoutrement ne devait indiquer les hautes missions dont ils étaient investis. Ils étaient armés jusqu'aux dents de plusieurs pistolets chargés et soigneusement dissimulés sous leurs habits et avaient l'ordre de détruire en cas d'attaque les papiers dont ils étaient porteurs et dont d'ailleurs ils connaissaient toujours la teneur.

Hermely fut le chef des courriers  de l'armée chouanne. En cette qualité il fit jusqu'à six voyages en Angleterre auprès du comte d'Artois. Son chemin habituel, car il fallait éviter les villes, était pour aller en Angleterre, Josselin, où il descendait chez Mlle Trémeau ; Moncontour, où il se cachait chez Leloutre ou Richard, Saint Quai-Portrieux où il trouvait en permanence un cotre pour le conduire à Jersey ou Guernesey, d'où il gagnait sans encombre l'Angleterre.
[Nous ne devons pas ici passer soirs silence l'autre grand courriers de l'armée  chouanne : l'abbé Guillo, prêtre de Saint-Jean Brevelay, que l’on appelait Jérôme. Il faisait constamment la navette entre la Bretagne et l'île de Jersey et remplissait les mêmes fonctions qu’Hermely.]

Il alla même une fois à Beaupreau, en Anjou, porter des plans de campagne à d'Autichamp et à Bourmont par la Vilaine, qu'il remonta jusqu'à Langon, passa par le Grand Fougerav, Sion et Pouancé, où il remit à Lucrère Mercier, sœur de Mercier la Vendée une lettre de la part de Georges, son fiancé.


Il avait la pleine confiance de tous les grands chefs et en particulier du comte Le Loreux, commissaire royal auprès de l'armée des chouans. Celui-ci l'avait vu à l'œuvre, avait éprouvé sa vaillance et sa probité, quand il allait au larges des Iles d'Houat ou d'Hoedec, chercher les sacs d'or sur les navires anglais et les transporter dans les cachettes souterraines, que des contrebandiers avaient établies autrefois dans l'île du Bonheur, en Locoal… et en 1800 découragé, après la stupide capitulation de d'Autichamp dans l'Anjou, en écrivant d'Angleterre à Mercier, le comte Le Loreux lui disait en post-scriptum : « Si vous pouvez envoyer Jean-Marie en Angleterre avec un état, il pourrait vous être renvoyé pour vous donner des « nouvelles », ce qui voulait dire il pourrait vous porter de l'argent pour liquider  le passif de l'armée des chouans, donner des secours, aux veuves, aux blessés, aux royalistes lésés…
[Et de fait, Hermely lut l'un des liquidateurs de la Chouannerie dans la région d'Auray. Il reçut cent vingt mille piastres que lui apporta l'abbé Guillo et, en accord avec quelques chefs, il les fit distribuer entre tous ceux qui avaient subi quelques dommages dans leurs familles ou leur corps… Nous en avons reçu nous-même le témoignage d'un descendant de chouans, Le Maguer, de la Foret, en Auray, dont les parents furent plus tard fermiers d'Hermely à Locoal : c'est grâce aux secours que sa grand'mère reçut à cette époque de l'Intendance royale, dont notre trisaïeul gérait les fonds, qu’elle put acheter à Nostang une petite ferme en 1804, ferme, où elle éleva les huit enfants et qui fut vendue à sa mort. Mais nous n'avons ici aucune autre précision sur la date exacte des distributions de secours, dont nous venons de parler.]

Aucun témoignage de confiance ne peut être plus élogieux pour la mémoire d'Hermely que ces quelques mots, écrits au hasard dans ce post-scriptum. Car on peut dire que les trois quarts des fonds de l'armée de Cadoudal lui passèrent par les mains… et il mourut pauvre et endetté.

Et cette lettre du comte Le Loreux était la liquidation - en fait - de la chouannerie bretonne ; le mouvement insurrectionnel en Anjou et Vendée avait été surtout religieux… les prêtres réfractaires revenaient d'exil et les églises ouvraient de nouveau leurs portes… Mais en Bretagne, on tenait encore, car un autre sentiment animait les insurgés… on ne pouvait se consoler de l'abandon de la coutume bretonne et raisonné ou non, ce regret existait chez tous.

VII. La grande Chouannerie

Le funambulesque Directoire, dont seul le but parait n'avoir été que de mécontenter les Etats Monarchiques d'Europe pour établir des républiques sur les ruines des trônes renversés, ne réussit à l'extérieur qu'à fomenter contre la France la deuxième coalition de 1799 et à l'intérieur qu’à faire une lamentable faillite… Aussi succomba-t-il le 9 Octobre 1799 sous le mépris public… Le premier consul Bonaparte par ses victoires et sa politique habile réussit en 1801, par le traité de Lunéville, à mettre la paix sur le continent et par la paix d'Amiens, (Mars 1880) à assurer la liberté des mers ; de plus il préparait avec la Papauté le Concordat de 1802 qui assurait la paix religieuse à l'intérieur. Aussi les émigrés rentraient; une à une, les églises rouvraient leurs portes et l'ancien clergé réfractaire revenait de l'exil ou sortait de ses cachettes et les réunions du culte catholique se faisaient librement.

Cependant en Bretagne de grands coups allaient être frappés. On appelle Grande Chouannerie la période qui s'étend du coup d'Etat du 18 brumaire (14 Novembre 1799) au 6 avril 1800… jusque-là, la guerre avait été surtout une guerre de partisans. Et disons-le, les chouans furent des maîtres dans ces « guérillas » de tout instant. Mais ils finirent par s'apercevoir que la dispersion des forces et leur mangue d'unité étaient une cause de faiblesse.

On peut résumer les fastes de cette époque à quelques faits généraux : la prise de Redon, clé de la Bretagne insurgée et ville de liaison avec l'Anjou, par Sol de Grisolles et sa reprise par les Bleus quelques jours après, en Novembre 1799 ; l'organisation des colonnes mobiles républicaines par le général Hédouville ; la délégation de Challan comme commissaire à l'armée de l'Ouest - appelée désormais l'armée d'Angleterre ; la déroute et la désagrégation de ces colonnes mobiles par les tactiques hardies des Chouans ; le grand débarquement des munitions sur les côtes morbihannaises par l'amiral britannique Wendham (du 29 Novembre au 9 Décembre 1799) ; la levée en masse, (jusqu'à 30.000 chouans rien que dans le Morbihan maritime) ; la grande bataille de la Tour d'Elven et la déroute de Harty, général de la République ; le licenciement prématuré des chouans Angevins, Normands, Haut-Bretons et Vendéens par Bourmont, Frotté, Chatillon, La Prévalaye, Soyer, d'Autichamp et Suzannet, après le traité du 7 Décembre 1799 qui accordait l'exercice public du culte par l'ancien clergé réfractaire ; la suppression de tout serment de haine aux rois pour les prêtres non-jureurs qui rentraient dans leurs paroisses ; l'injurieuse proclamation de Bonaparte du sept Nivose, où le futur empereur laissait échapper sa bile de bandit corse contre les héroïques patriotes Bretons, coupables à ses veux de contrecarrer ses ambitions inavouables et ses désirs de domination tyrannique ; l'arrivée en Bretagne du Général Brune, le héros de la guerre de Hollande, muni de pouvoirs dictatoriaux (on avait cependant fait une révolution pour abolir la « tyrannie ») la rentrée presque générale dans leurs paroisses des prêtres détenus dans les geôles de la République ; la détente dans la persécution religieuse… et le lâchage des Chouans (leur trahison même) par quelques prêtres heureux* de la paix religieuse recouvrée au moins partiellement (Noël 1799) ; l'évacuation forcée des fortins de la côte morbihannaise par les canonniers bleus sous l'énergique attaque des Chouans ; le débarquement des munitions du 18 janvier ; la reprise des hostilités ; la grande bataille du Pont du Loc, les 24 et 25 janvier, et son résultat incertain ; le traité de Beauregard le 12 Février ; les débuts du désarmement des chouans et de la brutale pacification de Brune ; l'entrevue de Georges avec Bonaparte à Paris ; la troisième apparition de la flotte britannique et les affaires d'Houat et d'Hoedic.
[L'Eglise s'accommode de tous les gouvernements ; elle n'a d'autre mission sur la terre que de sauver les âmes ; aussi, elle n'est pas en cause ici, mais les chouans dont l'énergie et l'abnégation avaient obligé le Consulat à accorder la liberté à l'Eglise étaient en droit de  demander à quelques prêtres un peu plus de discrétion à leur en droit.]

Dans tous ces événements, Hermelv joua des rôles importants, dont quelques uns de premier plan. Il participa à la déroute ou à la destruction des colonnes mobiles des régions de Belz, d'Auray et Quiberon ; ce fut lui qui fut chargé d'aller au nom de l'Etat-Major des Chouans exposer la situation de l'armée des insurgés à l'amiral Wendham, de lui demander de l'argent et des munitions et d'en assurer le débarquement, au moins d'une partie, sur les côtes de Saint-Philibert et de Billiers ; il ne participa pas à la bataille de la Tour d'Elven le 30 Novembre 1799 où vaillamment Mercier, Rohu, et Guillemot brisèrent l'offensive du général Hartv ; Hermely y avait envoyé une partie de sa légion, mais il avait gardé ses marins pour protéger et accomplir le grand débarquement d'armes, effets d'habillements, poudre et barils de piastres que le comte d'Artois et l'amirauté britannique avaient envoyés aux insurgés bretons.

L'escadre anglaise disparut ; mais Georges avait eu l'assurance qu'un débarquement de 10.000 anglais viendrait incessamment appuyer les Chouans. Il comptait surtout sur la venue d'un prince de la famille royale. I,'Etal-Major de l'armée républicaine le sut également et, fit établir le long de la côte des postes de gardes-côte avec des canons.

Le long des grèves de Locmariaquer, Hermily ne laissa pas ces postes se fixer et il contribua également à détruire les postes établis le long des plages de la Trinité, de Carnac et de Plouharnel.

Hélas, et ce sera à jamais la faute des princes ! ! ! pas plus pour aider les chouans de Bretagne que pour encourager les Vendéens en 1793, aucun prince ne vint sur le continent… Mais de plus en plus, Bonaparte laissait passer le bout de l'oreille ! deux fois d'Andigné, qui avait fait cependant acte de loyalisme, avait essayé de traiter avec le premier Consul en faveur des insurgés : Il ne reçut que des réponses insolentes du général corse.

Et l'on savait dans les Etat-Majors chouans que le plan de désarmement et de pardon, auquel travaillait le commissaire Challan, et même plus tard le général Brune, n'avait qu'un but : obtenir la paix des Bretons insurgés, à tout prix, au prix même de la rentrée de tous leurs prêtres non-jureurs ; enrôler les ex-chouans dans les armées de la République sous le commandement d'officiers bien éprouvés, les embarquer ensuite pour Saint-Domingue d'où ils ne seraient jamais revenus, et de prévenir ainsi à tout jamais dans cet Ouest turbulent et surtout dans cette Bretagne si légitimiste, toute velléité de soulèvement à l'avenir, lorsque le général Bonaparte aurait réussi par des coups d'Etal. successifs, à se faire proclamer consul à vie d'abord… Empereur des Français ensuite… Aussi il y eut de la fureur, mais non du découragement dans l'armée chouanne.

Fièvreusement on s'organisa : on provoqua même des désertions parmi les soldats et les marins de la République… Et ce fut peut-être à cette époque qu'Hermely s'appliqua avec Joseph Isidore Brèche, canonnier déserteur de l'artillerie républicaine, à provoquer des désertions parmi les canonniers républicains, car on manquait d'artilleurs dans les rangs des chouans.

Beaucoup de Bleus firent comme Brèche et vinrent grossir l'armée de Georges… car le dégoût commençait à gagner les coeurs des plus purs républicains.

On savait en effet, qu'à Paris, Bonaparte travaillait pour son propre compte et non pour celui de la France ; que l'ex-abbé Sieyès consul comme lui, ménageait le retour de la Monarchie au profit du duc d'Orléans, fils du régicide Philippe-Egalité… et qu'au fond les honnêtes gens ne soupiraient plus qu'après le retour des Bourbons… dont l'avènement pouvait seul ramener la paix.

Georges était généralissime de toute l'armée Chouanne, mais, à part peut-être le Peige-Debar qui commandait en Cornouailles, ses seconds, du Léon ou de l'évêché de Saint-Brieuc (Le Gris Duval entre autres) n'acceptaient ses ordres qu'en rechignant.

Quoi qu'il en soit, à cette époque, c'est dans le Morbihan. qu'était concentré le gros de l'armée républicaine… C'est à Georges Cadoudal qu'en voulait le premier consul.

Le Général Brune, secondé par les généraux Harty et Grigny harcelait l'armée chouanne… et occupa le Pont du Loc, au bas d'un coteau à l'est de Grand-Champ… Au nord. Guillemot, « le célèbre roi de Bignan » prit l'offensive au point du jour, vers le Sud, Rohu et Cadoudal attaquèrent à leur tour ; l'armée de Brune était à l'ouest et le plan était de la forcer à s'engager à fond avec Sol de Grisolles, dont on attendait l'arrivée vers sept heures du matin, le 24 janvier ; puis Georces et Rohu l'aurait pris par derrière du côté de Grand-Champ et Guillemot l'aurait coupée au Pont du Loc en s'appuyant sur la Haye Saint Hilaire qui gardait la route de Vannes tout à fait au Sud.

Hélas, l'unité manqua dans le commandement, de plus, quelques officiers d'origine Haut-Bretonne ou française, ne purent se faire comprendre de leurs hommes, tous bretonnants ; Sol de Grisolles, qui avait du se défendre contre le général Grigny aux alentours de Muzillac n'arriva qu'à midi ; et Guillemot qui occupait des positions imprenables ne reprit pas sa deuxième offensive dans l'après-midi ; de plus, vers le Sud dans la direction de Vannes, la Haye Saint-Hilaire s'acharna à poursuivre des fuyards et à faire le siège d'un château où les Bleus s'étaient réfugiés. Et en somme, la bataille fut absolument indécise et n'eut pas l'effet moral qu'on en attendait ; les pertes des deux côtés étaient sensiblement égales ; les chouans étaient environ 23.000 et les Bleus 20.000 ; mais ces derniers avaient de plus de l'artillerie et de nombreux cavaliers, choses qui manquaient a peu près entièrement à l'armée de Georges.

La bataille de Pont-du-Loc fut le plus grand et le dernier engagement de la Grande Chouannerie et Cadoudal avoua que les coups de main réussissaient mieux aux Chouans, qui manquaient de canons et de cavaliers, que les batailles rangées.

Après l'affaire de Pont-du-Loc, le gros des forces chouannes se massa autour de Bignan et Saint-Jean Brevelay ; par crainte d'un débarquement d'anglais, le général Grignv nettoya les côtes d'Arzon et de Locmariaquer et Hermely qui défendait le secteur dut, devant des forces dix fois supérieures se retirer vers Carnac ; il dut même se replier sur Belz et Locoal après l'assassinat par les bleus de l'abbé Le Baron, recteur de Carnac ; d'ailleurs tout l'Etat-major de Georges, sauf Rohu et Guillemot, était d'avis de traiter et de fait c'était le parmi le plus sage… car toute la chouannerie de l'ouest se résumait à l'armée de Georges et à celle de Frotté, dans l'Eure ; tous les autres chefs de Normandie, d'Anjou et de Vendée avaient fait leur soumission.

Le 4 février, près du château de Beauregard, Cadoudal rencontra Brune et discuta les conditions du désarmement ; puis on lui donna un sauf-conduit et une escorte pour aller trouver Bonaparte à Paris ; entre temps, Georges, à la grande fureur des Anglais, avait refusé les 60.000 fusils et les 80.000 piastres , les canons et les autres munitions que le gouvernement britannique lui envoyait.

C'était la paix, au moins momentanée, c'était surtout la pacification religieuse; donc le premier but de la chouannerie était atteint.


Vers la fin de Mars 1800, Georges, qu'accompagnait Biget Le Ridant et Hermely, eut deux ou trois entrevues avec Bonaparte qui lui parla en maître, (sans émouvoir les chouans) en lui offrant le grade de général de division.

Georges demanda à réfléchir, puis connaissant la mauvaise foi de la police consulaire, qui assassina Frotté de Toustan, il quitta brusquement Paris avec Hermely et Le Ridant pour Boulogne suivi. par un peloton de policiers dont il dut adroitement déjouer la vigilance au cours de la route.

Sur ces entrefaites, Humbert, le général qui avait manqué l'expédition d'Irlande, remplaça Bernadotte, et se mit à la recherche des grands chefs chouans, et aussi, disons-le, en quête de butin de guerre, argent, objets d'art ou propriétés à piller à son profit, car il était « bon républicain » (avril 1800).

A Londres, Cadoudal étudia un plan de campagne nouveau avec le Vendéen Hyde de Neuville et au cours de l'été, (3 juin 1800) il débarqua à Houat avec Hermely et rejoignit Guillemot dans sa position imprenable de Bignan.

Mais la Chouannerie ne battait plus que d'une aile. Les prêtres prêchaient la paix. Bernadotte et ses infernales colonnes terrorisaient le pays. Mais, ça et là, les Chouans tenaient encore car ils savaient que Cadoudal était en Bretagne.

Bientôt en effet, il apparut dans la presqu'île de Rhuys; bientôt les Anglais, qui y avaient encloué plusieurs canons, prennent le 6 juin le fortin de Port Navalo, mais échouent devant celui de Locmariaquer. Ils brûlent plusieurs navires et s'établissent dans les îles pendant plusieurs jours. Hermely était reparti avec Georges qui ne dirigeait pas l'expédition britannique car le 6 juin il était auprès de Guillemot à Bignan.

On y tenait, en effet, un conseil de guerre important, et les chefs chouans étudiaient une tactique nouvelle et un plan nouveau de guerre : faire de l'agitation en Anjou et Bretagne pour dépister la police consulaire pendant ce temps, à Paris, Saint Régent essayerait d'enlever Bonaparte… et même de le tuer si c'était nécessaire ; les royalistes de la capitale lui prêteront main forte. L'activité des chouans est intense. Hélas, fait inouï dans les fastes de la chouannerie, le recteur de Pluvigner, Pasco, prêtre réfractaire rentré dans sa paroisse, s'oppose à des levées de chouans et… dénonce même Georges à Bernadotte (juillet 1800).

On raconte que Rohu et Eveno voulurent tuer l'indigne abbé Pasco, Hermely proposa seulement de l'enlever et de le déporter à Houat ou à Hoedic, mais Georges s'y opposa cependant il ne cacha pas sa tristesse d'avoir été trahi par un prêtre non assermenté. D'autres chouans notables, Berthelot, Pépin, Micault, de la Vieuville, entrèrent au service du général républicain Debelle, mais ils trahirent à la fois Georges et leur nouveau chef.

Dégoûté momentanément Georges Cadoudal partit pour Jersey, mais, le 19 août, il était de retour avec Hermely portant un million de francs que celui-ci alla déposer dans les « caches » de l'île de Bonheur, à Locoal.

On croyait à Paris à une nouvelle insurrection. Mais elle fut de fait entravée par le clergé ; on vit à Pont-Scorff, à Josselin, de bons prêtres assurément, confesseurs de la foi, travailler nettement pour le gouvernement.

De plus, quelques anciens émigrés se mirent au service de Fouché. C'était du Chatelier, Gabriel de Becdelièvre, le pharmacien l.aisné ; puis de Beauveau et Bertrand de Saint-Hubert ex-officiers vendéens. Ils touchèrent de grosses primes et partirent à la recherche de Georges pour le tuer. Aucun de ces nobles rastas n'arriva à ses fins… Becdelièvre fut jugé par Georges lui-même à Sarzeau et fusillé par les soins de Fardel, d'Arzon et de J-M Hermely (décembre 1800). Du Chatelier exécuté par Gambert auprès d'Elven. Saint-Hubert et Beauseau sont déjoués à leur tour.

Ici se place un fait dont il faut - au nom de l'histoire - laver la mémoire de Georges Cadoudal. C'est l'attentat de Saint Régent- contre le Premier Consul, le 7 nivose An III (25 décembre 1800). Georges ne fut pour rien - comme le claironnent la plupart des historiens - dans l'organisation de la Machine Infernale de Saint-Malo. Et il entra même en fureur contre ses auteurs, Limoélan et Saint-Régent, et les traita de lâches en présence de l'officier de marine Rivoire. Les attentats, où pouvaient succomber d'innocentes victimes n'étaient pas dans la manière du loyal insurgé. Et plus tard dans un entretien avec l'abbé Kersaho, Hermely certifia la bonne foi de Georges dans l'affaire de la rue Saint-Nicaise. Et notre grand'mère, qui était présente, me l'a souvent raconté quand j'étais enfant.

D'ailleurs à ce sujet l'honnête Sageret conclut volontiers que perpétré ou non par Cadoudal, cet attentat était justifié du fait que Bonaparte venait de lancer contre Cadoudal des anciens émigrés royalistes pour l'assassiner…

S'il avait voulu se débarrasser de Bonaparte, par un attentat… Cadoudal aurait eu cent occasions de le faire… Mais si le procédé brutal de l'assassinat est peut-être corse, il n'est sûrement pas breton… et Cadoudal était un ennemi chevaleresque, car il était Breton et Catholique pratiquant.


Trahis par des notables catholiques orthodoxes (!) quelques chefs chouans disparaissent de la scène au début de 1801. Mercier La Vendée,, le second de Georges est tué le 24 janvier à Loudéac ; Julien Cadoudal, jeune frère de Georges est arrêté et assassiné sans procès près de Landevant le 7 février ; Kobbe Renard, Saint-Régent et Rivoire sont arrêtés, ce dernier à Calais. Les procédés illégaux de Fouché et du préfet Giraud-Duplessis exaspérèrent les chouans. Leurs chefs étaient traqués ; ils ne recevaient plus d'ordres… jouant leur vie au milieu de I)op nations moitié ralliées par les prêtres réfractaires, rentrés dans leurs anciennes paroisses, prêtres qui en faisaient eux-même d'ailleurs à leur tête et n'écoutaient pas les avis de leurs évêques encore en exil, Mgr Amelot par exemple. Poussés à bout par les procédés des policiers et leurs illégalités et exactions, quelques chouans se laissèrent aller à des actes incontestablement blâmables dont la seule excuse serait leur désespoir et les menées de la police contre eux.

Georges voyant ainsi sa tête mise à prix et jugeant ton résistance impossible, quitta la Bretagne le 14 mai 1801 en compagnie de son fidèle Jean-Marie. Il ne devait plus la revoir.

Réfugié en Angleterre, Georges Cadoudal fut l'objet d'une demande d'extradition de la part de Bonaparte… Ce sera l'honneur du gouvernement anglais de n'avoir pas cédé aux prétentions du vindicatif premier consul.

En Angleterre, Georges négociait avec l'Etat-Major britannique la possibilité de prendre à sa solde les officiers de l'armée chouanne et, en Juillet 1801, il envoya Hermely et Prigent en Bretagne pour porter son message à Guillemot et à Le Thieis.


Le Concordat qui fut signé entre le Premier Consul par le Cardinal Consalvi, au nom de Pie VII le 15 juillet 1801, porta le coup de grâce à la Chouannerie bretonne.

La Papauté ne le fit qu'en vue de la Paix religieuse, alors que le rusé Bonaparte n'avait en vue que sa popularité parmi les populations catholiques… Cette œuvre éminemment injuste pour les uns, était politiquement caduque et le gouvernement de la troisième république le biffa le 5 décembre 1905 comme un chiffon de papier. Les différents articles restaient vagues, imprécis et indécis sur certains détails… Il n'y eut de précis et de méticuleux que les articles organiques, qui consacraient la mainmise de l'Etat sur l'Eglise de France. Mais ces articles organiques, disons-le, à la décharge de l'Eglise, ne furent jamais canoniquement reconnus par elle.

Cependant les chouans tenaient toujours… Certaines bandes, celles de Bohu entr’autres, dans laquelle ne combattait plus Hermely, furent impitoyables dans leurs « guérillas ». On créa contre eux des faux Chouans, qui empruntant aux vrais les costumes, le langage et le même idéalisme, réussirent par leur abominable conduite à fâcher les populations et à déconsidérer les anciens et honnêtes insurgés de l'armée de Cadoudal.

Hermely avait rejoint Georges à Londres à la fin de 1801.

VIII. Fin de la Chouannerie

Cependant, en Bretagne, la vie chère se faisait sentir; l'armée républicaine elle-même détestait ces guerres civiles et plus d'une fois elle se mutina… car elle était mal nourrie et mal payée… Aussi, furieux de la chasse à mort qu'on leur faisait de tous côtés et toujours électrisés par les grands chefs, dont les têtes avaient été mises à prix, les chouans ne désarmaient pas… Trop de rancoeur gonflait leur poitrine, trop de sang innocent avait été versé, trop de vols et d'exactions de toutes sortes étaient restés impunis par les lois liberticides de la Révolution… et puis, disons-le, Fouché., l'ancien oratorien, le conventionnel régicide, esprit sans foi ni loi, chargé du Ministère de la police, ne cessait de les provoquer en traitant la Bretagne en pays conquis.

Le préfet de Vannes Jullien, qui n'avait à la bouche que, des mots de pacification, ne cessait de traquer les suspects. Le 11 janvier 1802 le lieutenant de Guillemot, Gomez, était passé par les armes à Pontivy ; des soldats de la république déguisés en chouans commettaient les pires excès dans les formes bretonnes ; de l'argent était promis aux dénonciateurs des chouans. L'énergie du désespoir animait les chefs : Cadoudal était à Londres avec Hermely… et grâce à leur énergique intervention auprès des princes, ceux-ci empêchèrent l'Angleterre d'accéder au désir du premier Consul qui exigeait - au traité d'Amiens - la déportation des émigrés français au Canada.

Aussi, à cause des événements politiques, Georges sentait la partie perdue en Bretagne ; et, par dévouement pour ses vaillants compagnons et pour se réserver des aides pour les coups de main à tenter dans l'avenir, il envoya au début de 1802 Jean-Marie Hermely en Bretagne avec des ordres précis pour inviter 'les grands chefs chouans à venir auprès de lui en Angleterre où un asile et une solde leur seraient assurés.

Hermely débarqua à Saint-Quay-Portrieux et se rendit successivement auprès de La Haye Saint-Hilaire, qui avait succédé à Saint-Régent, dans le Trégor, auprès de Guezno de Penanster, dans le Léon, auprès de de Bar dans la Cornouailles, enfin auprès de Guillemot, qui tenait toujours dans la région de Bignan.

Ce dernier ordonna à ses principaux lieutenants de se rendre à Bréluhern, près de Pont-du-du-Loc, sous Grand-Champ, au nord de Vannes (dans les mêmes parages, deux ans auparavant, au cours de l'indécise bataille de Pont-du-Loc, Guillemot avait vaillamment soutenu le combat contre les Bleus).

Le 22 Avril 1802, Le Thiers, Le Goasble, Michel, Le Chevalier de Troussier, Gambert, Audran, Pobéguin, Mercier, Pourchasse, Le Comte Le Louer, Martin Thomazic, Dagorn, Bachimont, Le Neillon partirent pour Plumergat ; le 24 ils étaient à Kerderf en Plougoumelen où les rejoignirent les 2 Eveno (Jacques et Grégoire) Lainé, Le Bourdiec, Le Lan de Kervignac, Guyonvarch, Milloch, Pierre-Jean Cadoudal (neveu de Georges) et Moran d'Hennebont).

Bien armés et accompagnés de chevaux bâtés, ils évitent Auray et traversent la rivière du Loch, probablement à Kerantré, d'où ils se rendent au hameau de Lenlochet, en la paroisse de Crach. Vincent Hervé et Hermely affrètent un navire que commande le capitaine Audran, et, le 11 mai 180 , les officiers chouans débarquent à Guernesey, où les autorités de l'île leur font le meilleur accueil… Les officiers des adjudances de Dehar (Cornouailles) et de Guesnno de Penanster (Léon) et de Guimard-Coettedreux (Trégor) débarquèrent quelques jours après à leur tour… mais à Jersev.

Quant aux soldats de l'armée chouanne la plupart, firent leur soumission et bénéficièrent de l'amnistie en restant sous la surveillance de la police… les autres rentrèrent simplement chez eux… et nul ne s'inquiéta plus…

Les églises d'ailleurs avaient été ouvertes ; en fait, les chouans avaient atteint le principal but de leur insurrection. Des escarmouches eurent lieu cependant encore par ci par là… Mais on peut dire que la vraie chouannerie était morte.

De Gernesey, Hermely rejoignit Cadoudal à Londres au cours de l'été de 1802.

IX. Le complot de Cadoudal

Cependant, Georges avait d'autres projets. Son sens avisé de Breton conscient et de royaliste convaincu lui faisait percer l'avenir.

Les cloches, avaient carillonné au jour de Pâques 1802 pour annoncer la paix religieuse que venait de consacrer le Concordat ; mais ce n’était qu'une nouvelle manoeuvre politique du gouvernement de Paris pour consacrer la Révolution ; pour ceux que la Révolution avait enrichis, pour les acheteurs de biens nationaux… dont un article du Concordat libérait la conscience. Peut-être c'était la paix.

Mais pour la foule des tenants, pour le trône et l'autel… pour ceux que la Révolution avait dépossédés et réduits à la misère, pour les Bretons conscients, altérés de liberté, pour ceux qui avaient vu monter les leurs à l'échafaud… et qui entendaient au fond de leurs souvenirs les cris des innocences outragées, c'était toujours la guerre… Et il en serait ainsi tant que justice n'aurait pas été rendue à tous…

Et puis enfin, qui sait ?… Est-ce que ce Corse à cheveux plats n'avait pas l'intention de prendre le sceptre des Bourbons ?… Pour les chouans c'était toujours la guerre… Cependant cette fois le projet n'était plus de faire le franc-tireur et le partisan. A Paris, on le savait, il y avait de la lassitude. Tous les soi-disant mandataires du peuple autant ceux de la Convention, ceux du Directoire, ceux du Consulat… n'avaient été que des fripons… seule, la Monarchie légitime pouvait rétablir l'ordre; on transporterait donc la Chouannerie à Paris…

En Bretagne, on avait été peu édifié de la façon dont, la République faisait ses pacifications… et des généraux pacificateurs sans parler des troupes, qui s'étaient succédés :Hoche qui manqua à la parole donnée en laissant Tallien faire fusiller les vaincus de Quiberon et qui passa son temps à courir les « jupons » dans les châteaux, d'où les maîtres étaient absents ; Bernadotte* qui emprisonnait et fusillait sans pitié au nom de la République, Brune tortionnaire et voleur, Humbert avare et cupide, qui ne négligeait rien pour acheter à vil prix, des propriétés des personnes dont il faisait confisquer les biens.
[C'est ce même farouche républicain qui, devenu maréchal sous Napoléon, acceptera la couronne de Suède et trahira Napoléon, son bienfaiteur, en lui déclarent la guerre, quel joli monde !]

L'on avait constaté que la Révolution française avait été uniquement l'œuvre des émeutiers de Paris et que le peuple moutonnier des provinces n'avait su que dire : Amen, en toutes les circonstances et suivre aveuglément les nouveaux gouvernements issus des différents coups d'Etat… Il s'agissait d'en faire un d'exécution facile et, qui Trouvait se faire saris trop verser de sang. En plein jour, une troupe résolue dirigée par des chouans, maîtres en conspiration, on enlèverait le premier consul au milieu de sa garde et l'on reconduirait le comte d'Artois triomphant aux Tuileries et celui-ci légiférerait en qualité de régent du royaume, jusqu'au retour du roi Louis XVIII.

On était bien renseigné ; on savait que Moreau, un breton de Morlaix, le populaire vainqueur de Hohenlinden, Pichegru et jusqu'à Dumouriez accepteraient d'entrer dans le complot pour renverser Bonaparte, dont la tyrannie s'étalait trop au grand jour.

Au printemps de 1803, Hermely est envoyé à Paris par Georges avec des ordres pour Sol de Grisolles qui séjournait dans la capitale depuis l'été de 1801 en observateur des événements ; bientôt arrivèrent des chouans de Normandie, Raoul Gaillard et Bouvet de Lover. Ils ont ordre avec Rose de Banville, de Croixmare et Limoelan de préparer le terrain parmi les royalistes et les mécontents ; de chercher des logements chez les personnes sûres pour les conspirateurs et surtout d'établir entre Paris et la côte normande une grande piste de toute sécurité avec des cachettes chez des gens dévoués… car un grand coup se prépare.

Tout étant terminé et, bien en train, Hermely partit pour l'Angleterre rendre compté à Georges de sa mission, et entre Dieppe et le Tréport, le 21 août 1803, à Biville, sur la côte de Normandie les conjurés débarquèrent de la goélette El Venajo. C'étaient Cadoudal, Hyde de Neuville, Hermely, de la Haye-Saint-Hilaire, Joyaut d'Assas, Brèche, Louis Picot de Josselin, Jean Pierre Querelle médecin. Voyageant habituellement la nuit par des routes peu fréquentées, et se cachant le jour dans des maisons amies ou dans des bois, ils se dirigèrent vers Paris, sous la conduite de Jean Marie Hermely, qui leur avait préparé la piste. Ils arrivèrent dans la Capitale, le 1er septembre, et se dispersèrent dans différents hôtels ou chez des particuliers pour éviter les soupçons des policiers de Fouché ; quelques semaines après, au début de novembre, ils furent rejoints par quelques autres officiers chouans qui arrivaient, de Bretagne et au devant desquels alla Hermely ; c'étaient Guillaume Le Mercier (le petit roi de Bignan), Pourchasse, Pierre-Jean Cadoudal* (cousin de Georges), Le Lan de Kervignac.
[Cadoudal est classé dans l'histoire parmi les grands conspirateurs. Mais l'on peut se demander aujourd'hui - les faits de l'histoire en mains -, si Cadoudal, dont le génie valait celui de Napoléon, n'avait pas raison de chercher en 1803 à mettre Bonaparte dans l'impossibilité de nuire… Si Napoléon n'avait pas existé, la Révolution n'aurait pas été confirmée, la France aurait eu, peut-être moins de gloires militaires, mais bien des vies humaines auraient été épargnées… Nous n'aurions eu ni les sanglantes hécatombes de l'Empire, ni la désastreuse guerre de 1870-71, ni la terrible épopée 1914-1918. Un ancien « poilu » a bien le droit d'émettre le voeu qu'un jour la France reconnaissante fera bien de remplacer sous le mausolée de porphyre des Invalides, le corps de Napoléon par celui de Georges Cadoudal, car dans le marasme de l'époque du Consulat, seul Cadoudal vit clair… et dans le sens de la… Paix.]

En décembre 1803 Le Thieis fit de l'agitation dans le Morbihan en lançant la nouvelle que Georges était de retour en Bretagne, pour donner l'éveil au premier consul et faire une diversion, dont devaient bénéficier les conjurés de Paris.

Quelques bricks anglais engagèrent même des escarmouches avec les gabarres de Nantes dans l'embouchure de la Vilaine et en face de Groix, Tout s'annonçait bien.

Mais hélas ! dés septembre 1803 la police de Fouché fut alertée par le préfet Jullien (du Morbihan) ; une lettre écrite par le médecin Querelle à son beau-frère Blouet, pharmacien à Vannes, donnait aux limiers du gouvernement vent de ce qui se passait.

Durant toute sa carrière de partisan, Cadoudal eut à coeur de boycotter l'élément féminin… : « Car les femmes, disait-il, ne peuvent pas garder un secret ! » Ce fut une femme, une bouchère de Vannes, la femme Paul, maîtresse de Blouet, apothicaire, qui donna l'éveil au préfet Jullien, de Vannes, de ce qui se passait… en lui portant (peut-être par l'appât du lucre, car elle était criblée de dettes) la lettre du médecin Querelle, qu'elle réussit à extorquer à son amant après l'avoir enivré dans un cabaret.

Pendant ce temps Rohu, de Plouharnel-Carnac, Tibur-Oswald, de Sarzeau, Le Guénédal, de Ploeren, de grands chefs chouans qui avaient cependant jadis brillamment fait leur devoir au cours de l'épopée chouanne avaient déposé les armes et s'étaient rendus à merci… et vivaient librement chez eux sous la surveillance de la police. Le Guénédal seul ne fut pas inquiété et l'histoire l'accuse formellement d'avoir vendu ses anciens compagnons d'armes ; Tibur-Oswald et Rohu furent arrêtés… pour la forme… et traînés de prison en prison… jusqu'à Paris, mais ils furent bientôt relâchés sur l'intervention du préfet Jullien* et le premier même devint plus tard fonctionnaire du service vicinal à Quiberon. Quant à Rohu devenu avare et ivrogne, on prétend qu'il reçut de l'argent ; il vécut à Plouharnel assez de temps pour écrire ses fameux mémoires… qui ne sont que le plaidoyer « pro domo » d'un traître qui essaye de se justifier.
[La découverte du complot Cadoudal consacra l'avenir administratif du préfet Jullien, qui devint dans la suite conseiller d'Etat… et comte de l'Empire… C'était lui aussi un bon et farouche républicain…, mais comme Fouché… il avait évolué…]

Les chouans étaient trahis… Il semble même que des anciens émigrés, qui détestaient Cadoudal et dont l'argent répandu à bon escient par Fouché, avait fait ce que nous appelons aujourd'hui des rastas, besogneux et par conséquent bons à toutes les besognes, avaient renseigné Régnier, le ministre de la Justice, sur le complot, qui se tramait contre le premier Consul. Le préfet de Vannes fit incarcérer Blouet, l' apothicaire de Vannes, pourtant innocent, le 23 septembre. Le 12 octobre l'officier de santé Quérelle était appréhendé à Paris… et se voyant perdu… il vendit les conjurés. En effet Pichegru, qui était en Angleterre, débarqua en France le 19 janvier 1804… et fut arrêté le 20 février. Le 4 mars ce fut le tour de Polignac ; le 9 mars, Georges lui-même fut arrêté non sans une énergique résistance sur la Montagne Sainte-Geneviève ; le 17 ce fut le tour de Le Mercier ; de Léhan, de Pierre-Jean Cadoudal, qui s'étaient enfuis, tombèrent entre les mains des policiers sur la route de Bretagne. Mais Jean-Marie Hermely restait toujours à Paris pour surveiller les événements et essayer de tenter un coup de force pour délivrer le grand Georges.

Enfermés à l'abbaye de Saint-Germain, puis au Temple, vivant entre eux comme des religieux cloîtrés, récitant religieusement matin et soir la prière à travers les judas de leurs cellules, les conjurés restèrent enfermés près de huit mois.

Tout est tenté auprès d'eux pour obtenir des détails sur leur complot : l'un même, Picot, de Josselin, domestique de Georges, est torturé. On lui serra les pouces entre des chiens de fusil pour l'obliger à parler . A d'autres on promet de l'argent, des grades dans l'armée. Quant à Georges, le premier Consul voudrait se l'attacher… et il lui offre de l'amnistier… Georges exige aussi l'amnistie pour ses co-accusés et une garantie définitive pour les coutumes de Bretagne. Naturellement ces deux dernières conditions lui sont refusées et le 25 juillet 1804, le noble chef chouan monte à l'échafaud et meurt en prédestiné.
[Peut-être la longue détention des Chouans conspirateurs avait-elle pour but d'attendre l'arrivée à Paris du comte d'Artois… Bonaparte, en effet, qui était très superstitieux, avait reçu d'une tireuse de cartes, aux ordres, dit-on, de la Franc-Maçonnerie, que la couronne impériale lui serait octroyée, s'il arrivait à mettre à mort un prince de l'ancienne famille de Bourbon. Prévenu à temps de la découverte du complot, le Comte d'Artois ne débarqua pas… Alors le Corse se rabattit sur le duc d'Enghien qu'il fit - au mépris du droit des gens - enlever le 14 mars en territoire allemand et fusiller sans procès dans les fossés de Vincennes en 1804. Ce meurtre, que rien ne justifiait, donne une auréole de martyr à Cadoudal.]
[On avait fait cependant une grande révolution pour abolir la torture… en justice… Mais les policiers de Fouché étaient… de bons républicains !]

Grande fut la douleur de Jean-Marie Hermely en apprenant la mort de son héroïque ami.

Il était encore à Paris, caché au quartier latin ; il alla reconnaître la tombe de Georges et lorsque en 1820 l'Etat autorisa le transport au Mausolée de Kerléano des cendres du célèbre conspirateur, son témoignage fut précieux pour la reconnaissance au cimetière de Charonne.

X. Sous l’Empire (1804-1814)

Suivant l'antique adage : toute anarchie amène despotisme, l'anarchie de la période révolutionnaire fut consacrée le 2 décembre 1804 par la proclamation d'un empire plus tyrannique que le plus despote des Bourbons, plus belliqueux que la plus sanglante des monarchies moyenâgeuses, mais aussi plus glorieuse (militairement parlant) que la plus illustre des épopées de Charlemagne.

Cadoudal disparu, la Chouannerie n'eut plus que quelques brusques et amorphes soubresauts. Petit à petit, tout rentra dans l'ordre.

D'ailleurs, une amnistie générale fut proclamée en faveur de tous les anciens insurgés : le pays voulait faire peau neuve… Hermely avait trente cinq ans en 1804… Il se retira dès 1805 à Locmariaquer et vécut à Fétan er Stired pauvrement, des produits de sa petite ferme et du métier de passager-gabarreur ; à cette époque, en effet, la route d'Aurav à Locmariaquer n'était qu'un très mauvais chemin carrossable et les transports se faisaient surtout par mer, entre les deux localités. La ferme de Kerdreven en Crac'h qui appartenait à Guyonne sa femme, il la vendit pour élever ses six enfants, dont trois seulement ne moururent pas en bas âge.

La Chouannerie matée plus par le manque de ressources en argent et en hommes que par les investigations de la police et les « dragonnades » du préfet Jullien, Napoléon qui s'y connais sait en homme, fit l'impossible pour s'attacher les cœurs bretons et se concilier spécialement les anciens chefs chouans.

Hermely qui frisait la quarantaine fut lui aussi sollicité pour rentrer dans les armées impériales. Un jour trois officiers dont un était le secrétaire du préfet lui-même, vinrent le trouver à Fetan-er-Stired, et lui offrirent de servir dans l'armée impériale… On lui présenta une bourse pleine d'or et surtout un brevet de capitaine. « Signez votre engagement, lui dit-on, et suivez-nous, votre avenir et celui de vos enfants sont assurés ». Hermely, qui à ce moment vivait dans une situation voisine de la misère, prit le brevet qu'on lui offrait, le déchira et en remit les morceaux aux officiers recruteurs, qui bondissaient d'indignation… devant l'abnégation et le désintéressement du fameux Jean-Marie.

XI. Sous la Restauration (1814-1830)

Mais un beau jour l'Empire croula. Louis XVIII revint. Le drapeau blanc claqua aux vents ; les fleurs de lys refleurirent. La maudite Révolution n'était plus qu'un lointain souvenir.

La Restauration dédommagea en partie ceux que la Convention ou le Directoire avaient spoliés. Elle récompensa aussi ses loyaux partisans, et, dans la nécessité où elle était de s'entourer de serviteurs fidèles, elle confia à quelques-uns d'entre eux des postes importants.

Hermely reçut à titre de dommages-intérêts :

De 1850 a 1818 il fut nommé chevalier, officier puis commandeur de la Légion d'Honneur.

De plus le roy Louis XVIII et surtout le comte d'Artois qui le connaissait très bien personnellement lui offrirent de prendre son jeune fils Louis comme page… Hermely accepta, mais sa femme Guyonne Le Mouroux, qui rêvait de faire un prêtre de son enfant, ne voulut jamais le laisser partir pour la Cour. Et quand le petit Louis eut grandi, vers 1823, comme son père voulait l'envoyer à l'école militaire, pour devenir officier… celui-ci s'échappa de la maison paternelle et partit à pied pour Rome en mendiant le long de la route…

C'est à cette époque aussi qu'Hermely refusa le majorat, la rente de dix-huit mille francs et le titre héréditaire de baron de Locoal que lui offrait le roi, en prétextant, l'impossibilité où il était d'assurer la perpétuité de son nom par une descendance mâle… son fils voulant se faire prêtre.

Il conçut d'ailleurs un grand dépit de la détermination de ce dernier. Il le maudit, le chassa de sa maison et ne le revit plus jamais.

Il se brouilla également avec sa fille Clémentine (notre arrière grand'mère) à l'occasion de son mariage, car il estimait que l'officier de port Mathurin Le Bouedec, qu'elle épousa, n'était pas un parti digne de la fille du lieutenant-colonel qu'il était.

Seule sa fille aînée Marie Charlotte trouva grâce devant lui en épousant le lieutenant d'infanterie Petitprez. Il avantagea même beaucoup cette dernière et lorsqu'en 1830 la Monarchie légitime dut se retirer devant la faction bourgeoise, qui proclama à la fin de juillet Louis-Philippe Ier roi des Français, lorsque le drapeau blanc fleurdelysé dut céder la place au drapeau tricolore de la Révolution et de l'Empire… en 1830 il démissionna pour ne pas servir sous un roi, fils d'un régicide, mais il conseilla cependant à son gendre Petitprez de rester dans l'armée et d'y faire sa carrière… D'ailleurs, l'Algérie, la plus belle des Colonies françaises et le dernier territoire que les Bourbons ont réuni au sol de leur patrie, l'Algérie venait d'être conquise, (le maréchal de Bourmont prit Alger le 30 juillet 1830 et Charles X ne partit pour l'exil que le 31), Hermely conseilla à son gendre de demander du service dans le corps expéditionnaire de pacification et de s'établir définitivement sur le sol d'Afrique.

Le lieutenant Petitprez Louis Éléonore Marie Victorin fit partie de l'Etat-Major de Bugeaud, prit sa retraite comme chef de bataillon et mourut en 1849 le 9 octobre. Il eut deux filles, et les registres paroissiaux de Cherchell, dont le curé actuel M. l'abbé L. Billard, nous a si aimablement donné des extraits, mentionnent que l'une Marie Jeanne Charlotte Petitprez fut marraine de la première cloche de l'église paroissiale de Cherchell, le 25 mars 1846, et que l'autre, Adélaïde Delphine Petitprez, dame de la Légion d'honneur, épousa le 4 novembre 1861 le capitaine Gustave Gauphelbert Gustave Lambert.

XII. A Locoal

Au fond de la rivière d'Etel, bien en amont de l'îlot de Saint-Cado, relié à la terre de Belz par le pont du diable, en face de Sainte-Hélène, dont l'église est un lieu de pèlerinage pour les femmes de marins sans nouvelles de leurs maris absents, se trouve l'île de Locoal qui s'élève doucement au-dessus de l'eau et des vasières, au milieu de la verdure. Au sommet se trouve une vieille église qui serait un ancien cloître des Templiers ; à côté se voit Er Veniteri (le monastère) belle construction massive rappelant le Moyen-Age…

Au treizième siècle il y avait dans cette île en effet, un prieuré de Templiers ; les Etats de Bretagne refusèrent de séculariser l'Ordre et d'aliéner ses biens, après que le Concile de Vienne de 1312 eut décidé la suppression de l'Ordre des Chevaliers du Temple. Cependant par la suite des temps, les Chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem - dits plus tard chevaliers de Malte - entrèrent en possession de l'île de Locoal… et sur la jetée bâtie par les Templiers pour relier l'île, au Nord, à la paroisse de Mendon, on voit encore de très belles croix et des bornes monolithes rappelant le souvenir des chevaliers de Malte.

Un peu plus au sud, au milieu de la rivière, se trouve un petit îlot doit la superficie n'atteint pas quatre hectares… C'est l'île du Bonheur où Georges Cadoudal avait établi sinon son quartier général, du moins sa cachette-résidence habituelle.

On y vivait, en effet, en parfaite sécurité car, en plusieurs points de l'île, vers Sainte-Hélène, vers Belz, vers Plouhinec ou vers Locoal, des bateaux étaient prêts à transporter et à mettre en lieu sûr les conspirateurs … On aurait joui volontiers du bonheur parfait dans cette île du Bonheur… si l'on n'avait pas eu à subir les manies tyranniques de Julienne Madame Jordonne… la cuisinière de Georges, dont nous ignorons le vrai nom… car Jordonne était le sobriquet que lui donna, paraît-il, Georges lui-même. C'est la seule femme auquel fut attribué un rôle de premier plan dans la Chouannerie Morbihanaise : elle était dévouée, jusqu'à la mort, aux chouans, mais elle exigeait d'eux une grande ponctualité pour les repas et pour toutes choses. Elle avait, dit-on, une tête de conspiratrice, ne savait pas sourire, et régnait en maîtresse dans l'île du Bonheur.

Jean-Marie Hermely avait, dès 1816, jeté son dévolu sur ce joli coin de Locoal, qui lui rappelait de si tragiques et héroïques souvenirs, et il avait acheté le petit domaine de Kergunen à l'ouest du bourg.

C'est dans une petite maison qui existe encore, composée de six pièces, qu'il habita le restant de ses jours de 1830 à 1852, aimé de ses fermiers et respecté de toute la population du Village.
[Locoal n'est qu'une trêve de Locoal-Mendon, c'est-à-dire une section administrative avec officier d'état-civil résident ; mais elle forme une paroisse dont la mense curiale avant la loi du 5 décembre 1905 disposait de sept métairies, provenant probablement des biens des chevaliers de Malte.]

Il y vécut simplement et presque pauvrement avec une servante et un vieux domestique, qui travaillait le potager, soignait les vaches et le petit cheval, qui, chaque lundi, le menait au marché d'Auray dans sa carriole.

Sa femme, Guyonne, était morte à Port-Louis en 1826.

Vers 1845, sa petite fille, Adèle le Bouédec, vint lui tenir compagnie et diriger sa maison ; et, de 1848 à 1852, année de sa mort, il eut constamment près de lui son arrière petit-fils et filleul, mon père, Louis Jean-Marie Jacob, dont il rêvait de faire un officier.

Volontiers, à la saison de la chasse, il allait tirer le canard dans les palus et les lièvres dans les champs… et il avait, dit-on, bon pied et bon œil… et on raconte qu'il montrait avec orgueil le fusil estampillé aux armes royales et dédicacé, que lui avait donné Louis XVIII…. J'ai entendu des vieilles gens, qui l'avaient connu, raconter qu'à quatre-vingts ans, il abattait un écureuil en plein saut entre deux arbres.

Mais, comme la plupart de ceux qui avaient guerroyé pendant les guerres chouannes, vers la fin de sa vie il se désintéressait totalement de la cause légitimiste.. Il ne pardonnait pas aux princes et au comte d'Artois entre autres de n'être pas venu se mettre à la tête de la Chouannerie et il avait à ce sujet de longs colloques avec son ami le recteur de I.ocoal, l'abbé Kersaho, ancien aumônier du Lycée de Laval, esprit très distingué, qui fut député du Morbihan à la Chambre Constituante de 1872.
[Cet abbé Kersaho. était un combatif et un orateur de grande envergure. En 1872, il publia une verte réponse au discours que Gambetta prononça devant les ouvriers de Romans et où il lâcha la célèbre formule qui est devenu le cri de ralliement des maîtres du jour « Le cléricalisme, voilà l'ennemi. »]

Il était complètement brouillé avec ses enfants pour les raisons que nous avons déjà dites… Mais il recevait très volontiers ses petits enfants et, entr'autres, le jeune abbé Le Bouédec, mort à la fleur de l'âge, vicaire à Quistinic.

XIII. Portrait moral et physique

Il resta gallican, jusqu'à la fin de sa vie. Il observait strictement - même dans un âge très avancé -, les jeûnes de l'Eglise et les fêtes du Calendrier au nombre de dix-neuf, d'avant le Concordat de 1802. Mais il ne pardonnait pas à son fils de s'être fait prêtre et religieux et d'avoir ainsi éteint son nom; il jugeait sévèrement l'Eglise d'avoir passé l'éponge sur les horreurs de la Révolution en reconnaissant la Légitimité des acquisitions des biens nationaux et il n'avait que du mépris pour ces acquéreurs de biens si mal acquis  et ses virulentes rodomontades à leur sujet lui attirèrent même des citations en justice de paix… d'où d'ailleurs il sortit toujours acquitté car, au fond, il ne disait que la vérité.
[Pour mémoire - et pour rappeler leurs descendants, devenus ajourd'hui des piliers du trône et de l'atuel, à un peu d'humilité nous citerons quelques noms : Alexis de Lamarzelle et Danet de Vannes ; le Lubois de Marcilly de Lorient ; Mohé de Villeneuve de Vannes ; Bonneville de Lorient ; Chanu de Limur de Séné ; Castel de Lonent de Missiriac ; Mellac de Pont Scarf ; Lemasne de Billiers, etc.]

Qu'aurait-il dit de nos jours, en voyant les arrières-petits-fils des dépossédés de 1792 s'apparenter avec les arrières-petites-filles des détrousseurs de leurs pères ! Car on redore son blason comme on peut.

La promulgation du Concordat que l'Eglise n'accepta d'ailleurs que pour l'apaisement des passions et le bien des âmes et - disons-le aussi - sous la menace peut-être d’un schisme, mécontenta beaucoup des anciens défenseurs et partisans de l'Ancien Régime : des fidèles, des prêtres, des évêques même refusèrent de s'y soumettre et ainsi fut fondée, dans la Vendée entre autres, à Paris, dans les Alpes, à Fougères, (les Louisets) ce qu'on a appelé La Petite Eglise…. qui a encore des adeptes. Sans être affidé à aucune secte franchement schismatique ou hérétique, Jean-Marie Hermely, tout en respectant l'Eglise, bornait toutes ses pratiques religieuses extérieures à l'assistance à la messe dominicale et, de 1802 à 1852, il ne se confessa plus, ni ne fit plus ses Pâques… à moins qu'il ne rencontra un prêtre anti-concordataire*… Cependant dans sa maison, il exigeait que la prière fut dite en commun et il y assistait chaque matin et chaque soir… et chaque jour il récitait son chapelet… ou même à certains jours son rosaire.
[L'abbé Kersaho usa, dit-on, plus d’une, fois, d'innocentes ruses et peut-être de… pieuses restrictions mentales en lui présentant des prêtres… anti-concordataires.]

Disons tout de suite qu'il était très frustre : son cahier d'ordres de Port-l,ouis compte presque autant de fautes d'ortographe que de mots : son intelligence était très vive mais son instruction était très rudimentaire, quand à son obstination elle était sans appel : il ne supportait pas la contradiction : le soldat avait tué chez lui l'Homme courtois.


Un portrait nous a été laissé de lui (Sageret tome I p. 160) :

Il était doué d'une force herculéenne et d'une incroyable adresse.

Un jour, il passait à Erdeven, revenant d'un rendez-vous avec son lieutenant Le Carour, de Quellerousse, en Plouhinec et s'était arrêté pour boire un bol de cidre dans une auberge du bourg. On était à la tombée de la nuit… deux policiers, qui l'ont reconnu, se réjouissent déjà de la prime qu'ils vont toucher. En hâte ils tirent leur veste de soldat et leur chapeau et s'affublent d'une veste de paysan. Jean-Marie a vent de la chose : il attend leur entrée dans l'auberge et d'une gifle il envoie l'un rouler sous une table et d'un coup de pied dans le ventre il renverse l'autre… et se sauve à cheval dans la nuit avec son cousin Corvec qui l'accompagnait.

Une autre fois, près du Fort-Espagnol, il abattit à coups de pioche, deux matelots de la Nation qui s'étaient avisés de lui demander (car ils n'avaient pas reconnu Hermely) où était la cachette de l'abbé Philippe…

Il fut le type du chouan accompli. Breton, bretonnant, intransigeant sur les principes, incapable de déloyauté, brave et hardi, audacieux jusqu'à la témérité, ne doutant de rien, obéissant aveuglément aux ordres de ses chefs, dévoué sans retour et même sans réflexion, franc jusqu'à l'effronterie, orgueilleux peut-être, en tout cas fier de ses fonctions, secourable vis-à-vis des faibles et des femmes… donnant sa protection sans bravache et sans compter, inflexible dans le commandement et rude dans les représailles, ennemi personnel des acheteurs de biens nationaux, auxquels il ne cessa de créer des ennuis de toutes sortes bon camarade, plein d'initiative et de « cran », confiant même dans son étoile, il fut sinon l'Alter ego, du moins le grand homme de confiance de Georges Cadoual, dont il était d'ailleurs le cousin par sa femme Guyonne le Mouroux.

Et Georges, dès 1793, n'accomplit plus aucune entreprise périlleuse sans demander son concours à Jean-Marie. C'est lui qui commande le secteur d'Auray, en l'absence de Georges lorsque celui-ci s'avise d'aller aux alentours de Rennes au rendez-vous des insurgés Normands, ou, à Pouancé, rendre une furtive visite à Mademoiselle Lucrèce Mercier, sa fiancée.

Avec Georges ou seul, il fit huit voyages en Angleterre de 1794 à 1802.

Tous les historiens lui décochent la même épithète : le Fameux Jean-Marie Hermely.

Lorsque le Premier Consul qui n'a pas pu se débarrasser de Georges par la guerre, essayera, comme l'a si bien démontré l'académicien Le Notre, de le faire périr par le poison, et enverra un ancien émigré, l'authentique comte de Becdelièvre, pour empoisonner le fameux chef des Chouans… c'est Hermely qui accompagnera Georges près de Sarzean et qui aidera Fardel d'Arzon à enlever, à, juger et à exécuter le traître.

Enfin Hermely sera avec Georges à son retour d'Angleterre en avril 1802 pour enlever le premier Consul.

XIV. Ses noms et surnoms

Nous avons vu qu'il s'appelait en réalité Jean-Marie Emery… Il y a encore à Locmariaquer des Emery, à Fetan-er-Stired même, ou au bourg et à Saint-Philibert, qui descendent de ses frères ou cousins… Dans l'armée Chouanne les chefs ne le connaissaient que sous le nom de Jean-.,Marie ; les soldats l'appelaient Hermely… et ce dernier nom, quelquefois orthographié Hermely lui resta… Lui-même d'ailleurs signait Hermely… et il fit ratifier cette appellation par la Cour de Rennes.

Mais les Bleus, qui le détestaient pour les vilaines et parfois sanglantes farces qu'il leur jouait, l'avaient surnommé par dérision Jacques… le Jacques de Locmariaquer. Mais ce surnom, qui avait, parait-il, le don de l'exaspérer, ne subsista pas…

A Locoal on ne l'appelait que En Entru Hermely.

Tous les chefs chouans, en effet, étaient obligés dans leurs correspondances de cacher leurs vrais noms sous des pseudonymes.

Nous les connaissons tous aujourd'hui : Cadoudal correspondait au surnom symbolique de Gédéon ; le chef de légion Eveno s'appelait Hector ; Burban-Malabry Milloch ; l'artilleur chef de légion, l'ami personnel d'Hermely Brèche, Joseph Kirsch ; Pierre Guillemot, le roi de Brignan, Valentin ; François Périal Dudon ; Lignaroux Brise-Barrière ; Pierre-Jean Cadoudal Joachim ; Julien Guillemot Serjeant ; Alexis Le Louer Alain de Moréac ; Le Neillon Charles de Pluvigner ; Corriton Guillovary ; Grégoire Eveno Jean Malapert ; Pierre Morvan Pipi ; Pobéguin Kerarnec ; Julien Thomazic Duval ; Joseph Le Méro Le Crom ; Hubert Sans-soucy ; Pourchasse Charrier ; Le Mouroux Jean de Crach ; etc.… l'abbé Le Leuc'h. De Communeaux ; l'abbé Guillo, Jérome.

La plupart de ces officiers chouans ont encore des descendants dans le pays.

Nous avons jadis connu à Auray la famille Eveno, petits enfants de l'ancien gendarme de Belz, devenu Hector dans l'armée de Georges.

Il y a encore des Burban à Lorient.

Nous croyons que le nom de Brèche a fini en quenouille et s'est éteint ; mais nous possédons une lettre du R.P. Placide, fils de Jean Hermely, où il est fait mention de Mme et de Mlle Brèche… Ils habitaienl. Port-Louis. La famille de Cadoudal, anoblie par Louis XVIII habite toujours Kerléano et près d'eux habitent les familles Le Bourser ou Le Gohebel descendants des soeurs du Grand Georges.

Il y a des Neillon dans la région Auray Pluvigner.

Les descendants directs de Le Thieis habitent aujourd'hui Auray et font honneur à leur ancêtre par les sentiments religieux ou politiques qu'ils professent.

Nous avons connu à Auray le commandant Pohéguin, condisciple de notre père à Sainte-Anne ; il descendait du chouan Kerarnec…

Julien Thomazic, appelé Duval a des arrière-petits-fils dans le pays. Corriton, de Belz aussi, Jean de Crach également.

Et il y a ici une chose curieuse ; plusieurs chouans gardèrent leurs noms de guerre après la Révolution et firent souche sous ce nom c'est le cas de Gillouart, Duval, Valy (autre nom de Guillemot, Hermely, Charrier, Dudon), Il y aurait ici matière à une étude curieuse.

XV. Quelques anecdotes

Jean-Marie Hermely était très dévot à Sainte-Anne d'Auray, où dans son adolescence il avait été bien souvent en pèlerinage. Aussi la profanation de la statue miraculeuse par les Bleus et les amis de la Constitution d'Auray qui la brûlèrent en 1795 à Vannes le chagrina et l'exaspéra terriblement.

Il fut l'ami et le compagnon d'armes de Pobéguin, de Keranna surnommé KerArnec… Aussi lorsque le culte public fut rétabli dans la sainte chapelle par les pères de la Foi (Jésuites) il eut le très grand honneur d'être appelé à prêter serment pour certifier avoir entendu Pobéguin, alors décédé, dire qu'il avait vu des femmes ramasser dans les débris fumants du bûcher le morceau de la statue miraculeuse de Nicolazic, que l'on voit aujourd'hui dans le piédestal de la statue en cuivre doré que l'on expose à la vénération des pèlerins.

Un vitrail dans la chapelle de Nicolazic au bas de la basilique, du côté de l'épître, rappelle le souvenir de cette reconnaissance.


Il fit partie également en 1820 de la garde d'honneur de la duchesse d'Angoulême, la fille de Louis XVI, la douce et infortunée prisonnière du Temple, qui vit, tour à tour les siens, disparaître : son père, sa mère, sa tante, que de gens sans aveu envoyèrent à l'échafaud et son frère le gentil Louis XVII, qui mourut si mystérieusement après une infecte captivité.

Mariée à son cousin, la jeune princesse fit un voyage en Bretagne pour inaugurer les monuments du champ des Martyrs et la Chartreuse, semant partout sur son passage les sourires du pardon et de l'oubli…

Quand elle fut acclamée au balcon de la mairie d'Auray, Hermely était à ses côtés… Mais nous tenons de notre grand'mère le fait suivant : A Vannes, dans la foule qui se pressait pour acclamer la princesse, il rencontra quelques acheteurs de biens nationaux… A l'un il dit : Retirez-vous d'ici, voleur ; l'autre il le bouscula ; l'autre, il le giffla… Le premier était M. de Lomarzelle, le second M. Rainu de Limur, le troisième M. du Bodan…

Il gardait avec amour le souvenir de Georges Cadoudal. Ni la Restauration, ni la République de 1848, ni la Monarchie de juillet n'autorisèrent le culte public dans la chapelle rotonde de Kerléano près d'Auray… où reposent ses cendres, mais Hermely revenait chaque année, en juillet, prier sur la tombe de son chef et ami.


C'était aussi un Breton conscient et fier de son pays. Un jour il fut convié, à la Cour de Louis XVIII en 1819 à Paris. Il y parut avec Guyonne, sa femme; celle-ci n'était qu'une paysanne, presque illettrée, ne sachant presque pas parler français ; de plus elle portait le « Jobelin » de Crac'h, coiffe blanche enserrant ses cheveux, qui lui donnait l'aspect d'une religieuse… A cette vue quelques courtisans s'esclaffèrent de rire. Mais Hermely s'avança vers eux, l'air menaçant et, aux yeux du roi, un drame aurait eu lieu sans l'intervention du duc de Richelieu qui connaissait Hermely ; d'un mot, il obligea les malotrus à s'incliner devant l'héroïque chouan et sa femme… Le roi même, instruit de l'incident, voulut que celle-ci eut une place d'honneur au cours d'un banquet officiel et décora Hermely publiquement de l'ordre du Lys, Beaucoup de courtisans présents ne pouvaient montrer autant de titres que lui pour obtenir cette suprême décoration, qui consacrait la fidélité d'un royaliste. Mais plus d'un était peut-être un ancien courtisan de Napoléon.

XVI. Sa mort

Jean-Marie Hermely ne connut durant sa longue vie, aucune maladie. Rustique, endurant sans souffrance le chaud et le froid, la faim et la soif, couchant sur la dure, il passa, de 1892 à 1802, dix ans de sa vie, dans les plus abominables conditions. Tantôt il était en mer, sur un petit cotre à guetter les navires anglais au large de l'île d'Houat, tantôt il était sur les routes voyageant de nuit pour porter à quelques grands chefs quelques messages importants ; tantôt caché dans les combles de la chapelle du Plas-Kaer ou dans quelques greniers de chaumières ou dans des caves, - en ville - à Auray à Vannes, à Locminé, il épiait les mouvements des Bleus, dormant quand il pouvait, d'un oeil, et toujours la main sur ses pistolets pour être debout à la première alerte.

Il fut blessé, à la jambe gauche, au cours d'un combat dans la presqu'île de Quiberon, alors qu'il était sergent dans l'armée des émigrés… Il souffrit plus ou moins de cette blessure, mal soignée, pendant toute sa vie… mais jamais il ne se plaignit à personne et en aucune occasion cette douleur ne fut pour lui une occasion pour « tirer au flanc ». Il était d'un dévouement sans mesure .
[Vers la fin de sa vie, cette blessure mal soignée se mit à suppurer… Alors, il appelait son arrière-petit-fils, notre père : Coco ! disait-il… et il appliquait un doigt sur le point malade de sa cuisse. C'était l'ordre pour aller lui chercher je ne sais quelles feuilles de chou ou de vigne… remède empirique dont la fraîcheur apaisait momentanément les lancinations de l'abcès purulent.]

En 1847 seulement il accepta de marcher avec une canne ou avec l'aide d'un bras de ses familiers.

Vers 1850 il eut des faiblesses dues à son âge et lui si matineux habituellement, il dut quelquefois rester couché toute la matinée. Sa nièce, Adèle Le Bouédec, qui comme un ange de charité, essaya d'adoucir les tristesses de ses vieux jours, avait fait installer une sonnette auprès de son lit… Une nuit, vers trois heures du matin, le 10 octobre 1850, se sentant plus indisposé, il sonna plusieurs fois, mais quand sa nièce arriva près de son lit, le vieillard râlait… On appela le recteur en hâte mais avant son arrivée, le vieux chouan avait déjà rendu son âme à Dieu. Il était âgé de quatre vingt trois ans et huit jours.

Ses obsèques furent grandioses. Mon père avait huit ans à cette époque et nous en à souvent rappelé le souvenir.

Comme il avait le grade de lieutenant colonel, deux compagnies d'infanterie avec drapeau et musique vinrent lui rendre les derniers honneurs, et suivant l'usage du temps, les soldats défilèrent devant la tombe ouverte en déchargeant, leur fusil à blanc sur la bière.

Il fut enterré dans le cimetière de Locoal dans l'allée centrale près du porche de l'église. A côté de lui sa nièce  dormait son dernier sommeil… et non loin aussi reposait la dépouille mortelle de l'illustre et savant abbé Kersaho, son ami.
[Adèle Le Bouédec après sa mort, vendit le domaine de Kerregunen et se retira dans la maison d'école, dont elle fut la première institutrice. Morte à Auray, rue du Lait, en 1881, au cours d'un séjour chez ,son amie Mlle Kerhello.]

En 1904 le général de Cadoudal, alors chef de bataillon, nous offrit de faire transporter ses restes à Kerléano à côté de ceux du grand Georges, dont il avait été le vaillant lieutenant… et à côté de ceux de Mercier la Vendée.

Si nous avions su ce qui devait leur arriver en 1928… nous aurions accepté bien volontiers… Hélas, toutes les protestations à ce sujet seraient vaines aujourd'hui, qu'on a inhumainement et illégalement enfoui ses ossements à la fosse commune !

Ainsi vont les choses et les hommes dans le tout à l'égout de l'histoire et du souvenir.

CONCLUSION

A l'heure où nous écrivons ces lignes, à Locoal même, qui fut jadis si fier de lui, l'oubli, le sinistre oubli, plus terrible encore que la mort, s'est fait sur J.-M. Hermely. Il est vrai, personne de notre famille n'est plus là pour en entretenir le souvenir. Le vieux manoir de Keregunen est toujours la propriété des descendants de la famille Pièche, qui l'acheta à la mort d'Hermely… Le vieux Bastien, l'ancien homme d'affaires de Mlle Le Bouédec, n'est plus de ce monde. Les jeunes générations ont d'autres soucis que de penser aux anciens. L'île du Bonheur qui aurait dû devenir un lieu de pèlerinage pour les monarchistes du pays n'est plus qu'un chantier d'ostréiculture.

La petite école, fondée par notre tante, ayant été dévolue à la commune de Locoal-Meudon, est devenue une école laïque.

L'abbé Kerzérho, condisciple de mon père à Sainte-Anne n’est plus là, le chanoine Le Blavec, qui conserva - lui-même me l'écrivit - avec beaucoup de piété, la tombe de J. M. Hermely n'est plus là ; espérons que l'abbé Le Floch, l'inconscient et sûrement - nous a-t-il dit - repentant auteur de la violation de la vénérable sépulture aura à cœur, d'une façon ou d'une autre , de rappeler le nom de notre trisaïeul à la postérité, et nous lui faisons confiance.

Quoi qu'il en soit, ici et là, dans la magnifique histoire de la Chouannerie qu'a écrite l'érudit M. Sageret, dans la poignante biographie de Georges Cadoudal, que l'éminent Lenotre nous a brossée… J.-M. Hermely est mentionné avec honneur.

Que ces lignes rappellent encore sa mémoire à ceux qui ont son sang généreux dans leurs veines et à ceux qui aiment à saluer les vaillants et les forts et les partisans jamais vaincus des causes justes et désespérées, dont il fut l'un des champions hardis et désintéressés.

EPILOGUE

C'est, à dessein qu’au cours de cette modeste étude, nous avons émis sur les faits et les gens des jugements nombreux et parfois sévères, et nommé beaucoup de chouans, dont les noms étaient plus ou moins tombés dans l'oubli.

Un Breton, fier de sa race et de sa nationalité, peut hardiment exalter l'idéalisme celtique de ses concitoyens et la Chouannerie Bretonne fut, à coup sûr, la plus bruyante et la plus magnifique exaltation de cet idéalisme celtique : Amour pour la liberté, pitié pour les faibles, aversion pour l'arrivisme et l'ambition, horreur de la diplomatie douteuse qui compose avec les suppôts du mal pour des fins matérielles, croyance enfin en l'indéfectible justice d'un Dieu vengeur des opprimés.

Nous avons voulu - dans ces jours où l'on ne sait plus à droite que geindre et… capituler - jeter à la face des triomphateurs du moment le mépris qu'ils méritent de la part de ceux qui ont encore au cœur des notions de devoir et de loyauté et qui règlent leur conduite, malgré tout,, sur les beaux exemples que leur ont laissés leurs ancêtres chouans ; ceux-ci en effet versèrent leur sang ou risquèrent leur vie pour affirmer leur foi chrétienne et défendre les traditions bretonnes, ils valent bien les pompeux doctrinaires, les pillards sans vergogne, les fricoteurs de tout acabit, les assassins et les tortionnaires que l'histoire tendancieuse de nos jours appelle des Grands Ancêtres de la Révolution.

Mais… que les arrière-petits-fils de Chouans, (et ils sont nombreux en Bretagne !) relèvent la tête, avec fierté et avec enthousiasme : leur sang est plus pur que celui des Croisés. Mais qu'ils s'efforcent de l'affiner encore en travaillant comme le firent leurs pères, librement, fièrement, sans reproche et sans peur pour le noble idéal des chouans, que résument ces simples mots

Doué, hag er Vro !
Dieu et la Patrie.


Depuis plus de trente ans, nous faisons modestement notre devoir dans les rangs des mainteneurs des traditions, de la langue et des arts de Bretagne ; et nous avons pu à loisir étudier les différentes écoles qui s'insurgent toutes contre le centralisme de l'Etat actuel : régionalisme, nationalisme, séparatisme, autonomisme ; tous ces partis ont des bases solides et raisonnables ; il leur faudrait un lien.

Le drapeau, qui flotta à Quiberon en 1795, - et dont nous avons jadis vu la loque vénérable chez Mme la Marquise d'Anglade, au manoir de la Gran’Ville, en Brandvy est blanc, parsemé de fleurs de lys d'or et porte l'inscriptions Doué hag er Roué ! (Dieu et le Roi !) autour d'une couronne royale… C'est le drapeau de la Monarchie légitime. Il est blanc, comme la bannière de Bretagne. Et nous savons que les monarques, dont il est l'emblème, ne refuseront pas à leurs sujets bretons le droit de substituer aux fleurs de lys d'or des Bourbons les hermines noires de leurs anciens ducs…

Car aucune monarchie, aucune dynastie, dans aucun pays du monde, n'eut plus de défenseurs intrépides et désintéressés que les Bourbons directs en Bretagne.

Et ceux-ci ne pourraient pas un jour ne pas s'en souvenir !

Nous n'avons aucune confiance dans les dynasties orléanistes ou bonapartistes qui ont régné en France. La première s'est exclue elle-même dans la personne de ses fondateurs : le régicide Philippe-Egalité, et l'usurpateur Louis-Philippe ; l'autre a trop de sang sur les mains également… d'Austerlitz à Sedan.

Le salut ne viendra pas de leur côté, mais nous voyons les choses avec les veux de la Foi et nous faisons confiance à la vraie et directe race de saint Louis, celle qu'aucune des prétendues renonciations d'Utrecht en 1713, n'a jamais atteinte.
[Lire à ce sujet l'irréfutable thèse de M. Paul Watrin sur la Tradition Monarchique, Collection de la Science Historique, 326, rue Saint-Jacques, Paris Ve .]

A l'heure marquée par Dieu - en dépit, des agitations humaines, des scrutins dits plus ou moins populaires - et des conférences plus ou moins parlementaires… elle nous reviendra… D'ici là, elle n'impose à ses partisans qu'une soumission absolue aux directives de la Sainte Eglise. Et, avec elle, refleurira la Paix sociale, la paix religieuse… et la concorde entre les citoyens.

Elle nous ramènera même la Paix Internationale, dont la Société des Nations cherche si péniblement la formule.

Et monarchie de droit divin, donc émanée de Dieu même, elle rétablira partout la Charité chrétienne en détruisant le marasme économique actuel, uniquement dû aux forbans de la République.

Car ne l'oublions pas, Dieu seul est le Maître : Nisi Dominus custodierit civitatem, frustra vigilat qui custodit eam.

L'Etat en France ne sera bien gardé que par l'Oint du sacre de Reims et en Bretagne que par le successeur légitime de la bonne duchesse Anne… un prince de la Maison de Bourbon Anjou !



Edition de la « Science Historique »
326, rue Saint-Jacques - Paris (Ve)

Albi : Imprimerie-Reliure des Orphelins-Apprenti