Historique du manuscrit
En 1895, à la librairie académique Perrin et Cie parut
un volume, très alertement et parfois très spirituellement
écrit, publié par M. le comte d'Hézecques, ancien
député an Corps législatif, membre du Conseil général
de la Somme.
Il a pour titre : Souvenirs d'un Page de la Cour de Louis XVI, et n'est
que le récit émotionnant des derniers jours de la Monarchie,
fait par un ancien page de la Grande Ecurie du Roi : Félix, comte
de France d'Hézecques, baron de Mailly.
A la page 122, on lit ces lignes :
« On conservait parmi les pages, depuis plus d'un siècle,
un petit poème, fait par M. de Cardrieux, page sous Louis XIV. Ce
petit ouvrage écrit d'une manière aussi légère
que plaisante contenait les usages établis parmi les pages, les
règlements et l'emploi de la journée. Le caractère
de chaque page y était tracé avec originalité. J'y
avais fait quelques changements que le temps avait rendus nécessaires,
et substitué le portrait des pages de mon temps ; mais cette copie
s'est perdue dans mes voyages et je la regrette souvent.»
Or, le Hasard a voulu qu'au château de Benquet, dans les archives
familiales de M. le comte Joseph de Laurens-Castelet, maire de Benquet
et Conseiller d'arrondissement des Landes, cette copie ait été
retrouvée... Elle est écrite sur ce papier épais et
spongieux en usage au XVIIe siècle... l'encre en est jaune... mais
l'écriture est restée très lisible.
Une autre copie sur papier très fin a été également
retrouvée dans les mêmes archives... Elle porte de nombreuses
ratures et interpolations... peut-être pour la mettre... à
la page... Elle semble avoir eu la première pour modèle...
car, ici et là, on rencontre des ratures semblables... et des réflexions
écrites de la même main...
Cette dernière copie est l'œuvre, semble-t-il, ou d'Etienne-Marguerite
Lonjon de la Prade - de Castelsarrazin - page à la Petite Ecurie
du Roi du 30 juin 1769 au 1er juillet 1772... ou de son frère Jean-Pierre-Marthe
Lonjon de la Prade, également page à la Petite Ecurie du
28 juin 1771 au 1er juillet 1774.
Le nom des Lonjon de la Prade, très noble famille de l'Agenois,
comptant de nombreux pages et officiers dans l'armée Royale et plusieurs
Chevaliers de Malte, a disparu... le dernier rejeton de la famille étant
mort le 20 avril 1881 à Benquet, ne laissant que trois filles :
1° Mme la vicomtesse de Laurens-Castelet, habitant au château
de Benquet, Landes... dont la très heureuse mémoire nous
a fourni de précieux renseignements pour la rédaction de
ce modeste travail... 2° Mme la marquise de Boisaison, et 3° Mme
la baronne de la Fage, décédée en 1930 à Toulouse,
dont l'une des filles, Mme de Banières a épousé le
descendant d'un garde du Corps de Versailles, ancien page probablement.
Le curieux poème, que nous allons publier, devait être
l'un des... pamphlets classiques de la Chambre des Pages de la Petite Ecurie...
Plein de saillies et d'humour, comique, burlesque... et parfois même
très rabelaisien dans les récits sinon dans les expressions,
il éclaire sous un jour très gai la vie austère quoique
dorée, que menaient les pages des Ecuries royales... Plus d'un Saint-Cyrien
de nos jours reconnaîtra les traditionnelles brimades en usage dans
les écoles militaires... On reconnaîtra à certains
traits le panache des demoiselles en dentelles, qui étonnèrent
par leur bravoure les Turcs, à la bataille du Saint-Gothard... et
les élégants Gardes-Françaises qui se firent si élégamment
tuer à Fontenoy en 1745 ; précurseurs des demoiselles au
pompon rouge de Dixmude et des Saint-Cyriens aux panaches tricolores et
aux gants blancs qui chargèrent contre les Boches en 1914.
Le poème de la Chambre des Pages de la Petite Ecurie, étant
de lecture facile, nous trouvons absolument inutile d'y ajouter des commentaires.
Nous nous bornerons à donner quelques notes sur les pages du Roi
et des Princes, sur leur origine, sur leur genre de vie au palais, sur
leurs services à la Cour et sur l'avenir qui les attendait à
la sortie des Ecuries royales.
Daignent ces modestes lignes jeter un nouveau lustre sur le brillant
passé que fut celui de la France monarchique... et contribuer à
faire connaître à nos contemporains, plus âpres que
jamais à ne regarder que les jouissances du présent, que
la vie fastueuse de l'ancienne Cour de nos rois n'amollissait pas les cœurs
des jeunes gens « bien nés », mais faisait d'eux souvent
des héros, épris d'idéal, de fidélité...
et d'honneur...
Evidemment, le poème de la Chambre des Pages à la Petite
Ecurie est loin d'être ce qu'on appelle un chef-d'œuvre... C'est
une œuvre jeune cependant... pleine d'esprit... et de gauloiseries. Derrière
ces vers dont quelques-uns scandés à l'emporte-pièce,
on sent un auteur farci de Boileau et l'on découvre un réel
lettré... Telle expression est bien du grand siècle ; tel
vers, faux par sa structure. brosse un petit tableau... et c'est le sourire
aux lèvres qu'on lit le poème sans fatigue d'un bout à
l'autre.
De l'auteur nous ne savons qu'une chose, c'est qu'il fut page à
la Petite Ecurie en 1715... l'année même où mourut
le grand Roi... et cette mort y est même décrite avec d'autant
plus de tristesse qu'elle priva cette année-là les pages
d'un voyage à Fontainebleau.
Nous laissons aussi à la science et à la curiosité
des généalogistes le soin d'écrire les notices sur
les pages dont les noms sont cités : d'Artron, Bermont, Rumond,
Vigny, Dumoulin, Lagarde, Ladivese, Varax, Couet, d'Emerville, Prilly,
d'Avenas ; comme aussi les notices des cuisiniers Huet et Ménard,
et celles des abbés Bastide et Dostin, du « triste »
abbé Pontois, chapelain des Pages.
Origine des Pages
L'institution des Pages remonte à la féodalité. Obligés
de se défendre contre les invasions normandes, à une époque
où le pouvoir central des Carolingiens ne pouvait, à cause
de l'immensité de l'Empire, faire front à tous leurs ennemis,
les populations du Nord se mirent à organiser, sinon des armées
permanentes, du moins des milices locales qui à la première
alerte couraient aux armes et repoussaient l'envahisseur. On bâtit
des castels sur les hauteurs, on les entoura de murs, on y établit
des tours de guet... et l'on mit à l'intérieur des armes,
des chevaux et des toutes sortes d'engins de guerre... Pour entretenir
le matériel et les écuries, il fallait du personnel ; on
fit appel à des serfs... à des paysans : pagii ; plus tard
dans le calme relatif qui résulta de l'établissement des
Normands en Normandie, après le traité de Saint-Clair-sur-Epte,
en 911, le maintien de tous ces arsenaux de défense devint inutile...
Mais, de seigneur à seigneur, on se fit la guerre, et cette guerre
se modernisa avec des armes plus perfectionnées et des méthodes
plus sûres, qui nécessitaient quelques études ou du
moins une préparation... et tout possesseur de fief se crut obligé
d'avoir autour de lui quelques hommes de guerre... Les serfs restaient
attachés à la glèbe, les clercs demeuraient dans leurs
écoles ou leurs églises... la guerre devint le grand sport
noble... et tout vassal se croyait obligé de fournir des soldats
à son suzerain... Il commença par lui donner ses enfants
pour leur apprendre le métier des armes : ceux-ci, d'abord occupés
aux emplois tenus jadis par les paysans : pagii des guerres normandes...
conservèrent le nom de leurs prédécesseurs ce furent
les pages : pagii (1).
(1) Des étymologistes font venir paysan de pagiensis, et pages
de pagius... Il est certain que pays vient de pagus... peut-être
aussi pages vient-il de pagius... forme de basse-latinité de paganus...
Mais paysan nous semble-t-il vient du français pays, après
addition de la terminaison an, comme artisan, courtisan, etc... et non
de paganus directement. Jamais une gutturale surtout suivie d'une nasale
n'est devenue une sifflante. (Pagius aurait été l'habitant
d'un pagus) En tout cas pages ne vient sûrement pas non plus du grec
paiz ... ou de paidion, esclave, comme le prétend Daru.
Les croisades développèrent leur institution, en organisant
et en codifiant les us et coutumes de la Chevalerie.
Pour être armé chevalier le processus habituel devait
être le suivant : à sept ans, on entrait comme page à
la Cour d'un seigneur, à quatorze ans on était écuyer
et, à vingt ans on recevait l'adoubement et on était un homme
de guerre complet, un chevalier.
Au début, en dépit du jeune âge du candidat on
ne soignait guère l'éducation du jeune page... ; on visait
surtout à faire de lui un homme endurci à toutes les rudesses
de la vie militaire et on laissait dédaigneusement aux clercs le
monopole des études spéculatives... et il y eût des
chevaliers qui ne surent jamais ni lire, ni écrire (2).
(2) Ce mépris des choses de l'esprit s'est vu jusqu'au siècle
dernier... et l'on raconte que l'arrière-grand-père du roi
de Serbie actuel, le roi Milan, était complètement illettré.
Ce qui ne l'empêcha pas d'être un brave et bon monarque. La
Serbie n'est sortie du Moyen Age et de la Féodalité [qu’]au
XIXéme siècle... Aujourd'hui les illettrés y sont
extrêmement rares et cependant l'enseignement n'y est ni gratuit
ni obligatoire.
Mais avec le temps, surtout sous l'influence de plus en plus grandissante
de l’église, les moeurs s'adoucirent et, dans tous les castels où
il y avait des pages, il y eut un éco1âtre, chargé
de leur apprendre le rudiment et de défricher leur esprit et de
l'élever au-dessus du terre à terre de la vie : car, avouons-le,
dresser des chiens, des chevaux ou des faucons, monter à cheval,
courir après les cerfs ou les chevreuils à travers bois,
n'étaient pas des choses propres à polir les coeurs, ni à
affiner leur moralité.
Cependant, elles aguerrissaient les caractères, trempaient les
âmes, assouplissaient les corps faisaient des preux et des braves
et l'on pouvait tout attendre dans les combats des jeunes pages qui avaient
été élevés à la rude école de
la vie féodale.
Mais la vie des pages an château ne manquait pas cependant de
charmes... C'étaient les représentations des jongleurs, les
chants des ménestrels, qui célébraient les gestes
des illustres chevaliers, les belles cérémonies dans les
chapelles et les églises, les processions où ils paradaient
autour des « gentes dames », les tournois, les séances
d'apparat de réceptions de nouveaux chevaliers, de prestations d’hommages
par les vassaux. les grands mariages des enfants du seigneur, les voyages
mêmes de celui-ci à la cour du roi, les assises solennelles
de justice présidées par leur maître, partout ils étaient
à l'honneur, surtout après les Croisades, et ils formèrent
les premiers éléments des cours féodales. On peut
dire que les pages étaient auprès des seigneurs ce que sont
les petits clercs autour des autels. Ils devinrent même un luxe et
c’est souvent au nombre des pages dont il s'entourait que l'on jugeait
de la richesse et du faste d'un prince... Et l'engouement ne cessa pas
après la disparition de la féodalité... et le bon
La Fontaine pourra encore écrire avec vérité an XVIe
siècle :
Tout marquis veut avoir des pages.
Seulement, en général, et c'est l'envers de la médaille,
ces pages ne furent pas des modèles de vertu... Nous sommes loin
des surveillances austères dont on gratifie la jeunesse de nos jours.
Abandonnés à eux-mêmes, souvent ils se laissèrent
aller à des excès regrettables, soit de table, soit de moeurs.
Peu à peu dans le farniente qu'amenaient les époques, rares,
il est vrai, de paix, volontiers ils s'adonnaient à des jeux pas
toujours bien séants... ils se brimaient les uns les autres d'une
façon quelque peu cruelle, sinon méchante et ces jeux, ces
brimades devinrent de tristes traditions quelquefois. Il y avait des duels
fréquemment...
Il y eut aussi parfois des intrigues amoureuses nouées entre
les « damoiseaux » et les demoiselles des cours... et même
avec les filles des cuisines et des basses-cours... et les maisons des
vilains, qui s'étageaient sur les flancs de la Motte féodale
étaient pleines de leurs fredaines... On raconte que les pages d'Eléonore
d'Aquitaine entre autres eurent très souvent de fâcheuses
histoires avec les soldats du guet à Bordeaux, à Poitiers
ou à Angers. Aussi les manants les fuyaient-ils comme la peste...
Cependant leur société resta assez simple, trop simple,
peut-être, jusqu'au règne de Louis XII, qui par une ordonnance
fixa la coutume des pages de sa maison et, sur les ruines de la féodalité
abattue, réglementa leur institution, fixa le nombre de pages que
pouvait avoir chaque noble fieffé... Ils devinrent par la suite
une charge honorifique et leur recrutement comme celui des chevaliers,
devenu un grade surtout honoraire exigea de nombreux quartiers de noblesse
: la chevalerie avait fait place à la gentilhommerie, et l'esprit
de caste prévalait partout.
Louis XI n'eut pas à proprement parler de cours... tout fut réduit
chez lui à la plus simple expression... et il n'eut que des pages
d'écurie... Charles VII fut surtout un « militaire »
;
la tête remplie de romans de chevalerie, ne rêvit que gloire
et succès sur les champs de bataille, c'est vers les choses de la
guerre qu'il appliqua son esprit et il n'eut que des pages de camp...
Louis XII eut une cour austère et il simplifia tout... réduisant
à 12 le nombre de ses pages d'honneur.
Mais François 1er, le roi gentilhomme, assoiffé de luxe
et de plaisirs, multiplia autour de lui le nombre des pages qu'il recrutait
dans les familles des officiers de la couronne... Quant à Henri
II, c'est surtout parmi ses grands pages qu'il choisissait ses «
mignons ».
Les règnes bouleversés et sanglants de ses trois fils
et successeurs ne prétèrent guère au luxe et ce n'est
pas sur le grand nombre de leurs pages que se portèrent leurs soucis.
Vint Henri IV. Habitué à courir par monts et par vaux
dès sa première enfance, ennemi du faste, et plutôt
porté vers la bonne chère et les... jupons, le Béarnais
pendant tout son règne n'attache pas une grande importance à
la tenue et à la toilette des pages de la cour. Chacun s'habillait
comme il voulait... ou plutôt comme le voulait la dame dont il était
le porte-traîne... Etre porte-traîne était en effet
à peu près le seul service qu'avaient les pages à
cette époque.
Le règne de Louis XIII fut un peu plus pompeux : la mode était
à l'italienne et au faste de Florence... Dans tous les vestibules
des princes les pages grouillaient... et ceux-ci n'étaient pas toujours
d'extraction noble... on les considérait comme des domestiques d'un
degré supérieur... Pendant les guerres de la Fronde, ils
servirent d'estafettes entre les dames et leurs troupes... A Paris, en
général, les bourgeois les détestaient..., car heureux
et fiers de porter les livrées des grands personnages de la cour...
ces jeunes gens de moeurs souvent dissolues se croyaient tout permis...
Et le terrible La Reynie, le général de police, qui vida
la Cour des Miracles, plaça des lanternes dans les carrefours de
la capitale, nettoya les rues de toutes les immondices matérielles
et... morales qu'elles contenaient.. fut amené à faire pendre
haut et court, au grand scandale de tous les grands seigneurs, un page
de la duchesse de Chevreuse, qui avait, en compagnie d'un laquais, son
compagnon de débauche, rossé un étudiant en Sorbonne
sur le pont du Change.
Mais c'est le règne de Louis XIV qui fut l'époque d'or
des pages... Au début, il y eut des pages à résidence
fixe dans les différents palais ou châteaux où résidait
la cour... Saint-Cloud, Rueil, Saint-Germain, le Louvre, Blois, etc...
et des pages attachés au service du roi, de la reine et des princes
et qui les suivaient dans leurs déplacements. Il arrivait aussi
que quelques pages bénévoles offraient de servir momentanément
à la cour... à Blois notamment : c'étaient les enfants
des gentilhommes des environs.
C'est surtout après l'établissement de la cour de Versailles
en 1682, que datent à la fois, comme institution permanentie d'Etat,
les réglements, les attributions et aussi l'importance de la corporation
des « Pages du Roy ».
Et vers la fin du XVIIe siècle, il y eut près de deux
cents pages en service à la cour du grand monarque.
La régence n'en dimina ni le nombre, ni les charges, ni le luxe
; sous Louis XVI ils furent plus nombreux que jamais et au début
du règne de Louis XVI, il y avait à Versailles 190 pages,
répartis ainsi :
A la chambre du roi
Au service de la reine
A la chambre de Monsieur
A la chambre du comte d'Artois
Au service de Mme Elisabeth
A la Grande Ecurie du roi
A la Petite Ecurie dn roi
Aux Ecuries de Monsieur
Aux Ecuries du comte d'Artois
Aux Ecuries des princesses
A la vénerie
A la fauconnerie |
8
12
4
4
8
50
40
12
12
24
8
8 (3) |
(3) Les autres princes du sang, qui habitaient Paris, en entretenaient
en moyenne une douzaine chacun.., mais à leurs frais.
A ce nombre il faut ajouter les « Pages de la Musique », au
nombre de douze, qui tenaient les parties de soprani et d'altos dans la
maîtrise de la chapelle royale, et qui étaient de condition
roturière bien qu'ils portassent la même livrée que
les pages de la Grande Ecurie, moins les bas de soie et les boucles d'argent
: c'étaient habituellement les enfants des valets d'écurie.
A la différence des autres, ils recevaient un salaire, mais n'étaient
pas nourris sur la cassette du roi. C'était surtout leur belle voix
qui les désignait pour chanter aux offices solennels et quotidiens
(car tous les jours les rois de Fraince assistaient à la messe)
de la chapelle royale.
Déjà réduits en 1792, les pages disparurent avec
la royauté.
Recrutement des Pages
Au début, dans les temps primitifs de la féodalité,
les pages - pagii - étaient des jeunes campagnards, fils de manants,
vilains ou serfs. C'étatient des valets.
Mais ils cédèrent bientôt l'entretien des écuries
à des gagés et dès lors leur recrutement se fit, soit
parmi la bourgeoisie, et plus tard parmi les fils des hommes d'armes et
des chevaliers.
Ces emplois furent assez recherchés, surtout de la bourgeoisie
aisée, car ils conféraient la Noblesse... et être un
noble homme était appartenir à la classe privilégiée.
On devint même très exigeant bientôt et dès
l'époque de Louis XIV, ne pouvait être page que celui qui
pouvait justifier de deux cents ans de noblesse sans forlignage... et justifier
de 600 livres (4) de rente annuelles pour les menus plaisirs.
(4) Soit environ 5.500 francs de notre monnaie d'aujourd'hui, où
le franc-or vaut 20 centimes.
Et les titres de noblesse étaient soigneusement examinés
par le grand connétable parce que les pages étaient destinés
à devenir on bien officiers dans l'armée ou bien gardes du
corps (5) au palais de Versailles, et le roi avait intérêt
à s'entourer, d'un personnel sûr et dévoué.
(5) Tous les gardes du corps du roi étaient de condition noble
et avaient rang d'officiers,
C'était surtout la noblesse campagnarde qui fournissait des pages
aux Ecuries royales. Pauvre et chargée de famille, très volontiers
elle faisait le sacrifice de ces 600 livres en faveur d'un de ses cadets
dont l'avenir était à jamais ainsi assuré.
Pour entrer aux pages de Versailles aucun âge n'était absolument
requis, car le bon plaisir du souverain abaissait ou élevait la
limite d'âge théorique de 12 ans. Cependant si l'on vit des
pages de la Chambre du roi âgés de 9 ans... il fallait avoir
14 ans pour postuler l'entrée aux Ecuries, à la vénerie
on à la fauconnerie. Quelquefois même des pages de la Chambre
recrutés plus jeunes passaient à la Grande ou a la Petite
Ecurie après une année ou deux années de service près
du roi... car il semblerait qu’il y avait plus de liberté et de
laisser-aller dans les services extérieurs que dans la minutieuse
étiquette à l'intérieur du palais : et l'idéal
pour beaucoup de ces jeunes seigneurs était plutôt les grandes
randonnées à cheval à travers la campagne de Versailles
et dans le bois de Meudon que les poses guindées et protocolaires
des porte-queue des princes et des princesses dans les grandes cérémonies
officielles, où leur service les appelait.
Costume des Pages
Au début chacun s'habillait comme il le voulait : il n'y avait guère
de distinction entre les costumes de cérémonies et ceux des
jours de travail.
Cependant le costume des pages semble avoir conservé le lointain
souvenir de l'origine de ces petits fonctionnaires... Jamails il ne portèrent
les grands Manteaux dont on s'entourait le corps au Moyen Age... Faits
pour travailler dans les écuries, ils devaient avoir une tenue dégagée
et être accorts pour vaquer à leur besogne...
Le vilain portait une courte culotte, des chausses, un surtout, sorte
de pélerine courte avec un capuchon, une aumusse... A toutes les
époques de l'histoire les pages portent dans les gravures des chausses,
des culottes (très bouffantes à partir de Henri II) et un
petit manteau à capuchon... Ce capuchon fut sous François
Ier remplacé par une toque et cette toque devint elle-même
dans le costume du XVIIe siècle un chapeau à plumes fort
séant.
Sous Louis XIV, le costume des pages s'orna de dentelles et fut en ratine
ou en velours avec des parements en or brodés. Chaque costume coûtait,
dit-on, quinze cents livres, soit environ treize mille francs de notre
monnaie actuelle... Les bas étaient de soie, les souliers en cuir
noir avaient des boucles d'argent, les chapeaux s'empanachaient de plumets
et de larges points d'Espagne ; des manchettes de fine batiste, bordées
de dentelles d'Alençon entouraient les poignets et couvraient à
moitié la main. L'ensemble, très chatoyant d'aspect, devait
être lourd et malcommode à porter, cependant ces damoiseaux
évoluaient avec aisance dans leur service d'apparat, et, aux bals
de la cour c'était charmant de les voir accompagner les dames au
buffet, les servir et donner des ordres aux valets qui ne se pressaient
pas. D'ailleurs, ils avaient de nombreuses répétitions de
cérémonies, car rien n'était improvisé dans
cette brillante cour royale qu'une étiquette extrémement
sévère contribuait à ordonner et à diriger
: notons en passant que de nos jours encore, malgré nos aspirations
démocratiques, savoir ce qui se fait et ne se fait pas s'impose
à tous les gens bien élevés ; regretterions nous le
grand siècle ?
Cependant tous les pages n'avaient pas le même... uniforme, au
moins pour la couleur.
Ceux de la Grande Ecurie du roi étaient vétus de drap
bleu ; leur veste était couverte de galons en soie cramoisis et
blancs ; mais le grand écuyer choisissait dix-huit spécialement
chargés du service immédiat du roi quand il montait à
cheval : ils étaient vétus de bleu galonnés en or
et leurs gilets et leurs culottes étaient rouges.
Cette livrée (le bleu était essentiellement la couleur
du roi) était aussi celle des pages de la Petite Ecurie. Et les
pages au surtout bleu portaient parmi les autres le nom de surtouts...
Ils accompagnaient aussi les princesses dans leurs promenades à
cheval, ou accompagnaient à cheval leurs carosses.
A la chasse le costume des surtouts était loin d'être riche
et élégant : une petite veste en coutil bleu comme les mécaniciens
d'aujourd'hui, et des guêtres de peau.
La seule distinction qui différenciait les pages de la Grande
et de la Petite Ecurie était la fente des poches : à la Grande
Ecurie on portait des poches fendues verticalement, à la Petite
Ecurie, fendues horizontalement.
Tous avaient des culottes rouges, mais les pages de la reine avaient
des habits et des gilets en drap rouge galonné d'or, ainsi que ceux
des princes du sang.
Quant aux pages de la Chambre du roi, leur costume était de velours
bleu brodé, et les galons étaient disposés d'une façon
différente : c'étaient les plus élégants de
tous les pages.
Et tous les pages étaient sous les ordres du Grand Ecuyer qui, dès
cinq heures du matin même en hiver chaque jour, allait surveiller
le manège de pages dans son splendide costume en drap d'or dont
les fils scintillaient à la lueur des quinquets. C'est encore ce
costume qu'il revêtait lorsque dans les cérémonies
il tenait l'épée royale dans un fourreau en velours violet
parsemé de fleurs de lys d'or.
Par ailleurs aucun page ne portait d'armes... le port des épées
d'apparat était seul auitorisé dans l'intérieur du
Palais... et même les gardes du corps... chargés spécialement
de veiller sur la personne du roi n'avaient jamais sur eux aucune arme
de guerre... aussi lorsque au début de la Révolution, le
5 octobre 1789, la foule vint chercher le roi à Versailles se laissèrent-ils
massacrer sans se défendre.
Les costumes des pages n'étaient pas leur propriété...
Les costumes d'apparat servaient à plusieurs générations
et lorsqu'ils étaient en trop mauvais état ou démodés,
on les mettait au vestiaire et les jours de fêtes on en affublait
les jeunes soldats de la garde suisse et c'est dans cette tenue qu'ils
trainaient dans le parc royal illuminé de petites voitures où
prenaient place les dames de la cour, les ambassadeurs ou les visiteurs
de marque : ça ne devait pas manquer de pittoresque, ni, disons-le,
de grotesque non plus. Mais cette cour guindée avait gardé
une certaine allure familiale et enjouée, qui choquerait aujourd'hui
dans notre époque de démocratie
La vie quotidienne des Pages
Le cardinal Loménie de Brienne fit de sérieuses compressions
dans les finances royales sous Louis XVI et réduisit le nombre des
pages à cinquante.
Furent supprimés tour à tour, les huit pages de la Chambre
du roi, les quarantes pages de la Petite Ecurie, ceux de la fauconnerie,
de la vénerie et les deux tiers de ceux de la reine et des princes.
Tous les pages furent désormais cantonnés à la
Grande Ecurie, rue de l'Orangerie, et ces cinquante pages durent assurer
tous les services du palais : lever du roi, chasses rovales, déplacements,
réception des ambassadeurs, fêtes au palais, messes quotidiennes,
banquets, bals de la cour, etc.,
Qu'on ne croie pas que la vie des pages dans le milieu doré où
ils vivaient n'avait pas certaines austérités.
Dès quatre heures du matin en été, et dès
cinq heures en hiver ils étaient debout... Une toilette rapide,
quelques frisures à leur chevelure, quelques ajustements à
leurs habits et en selle ! au manège sous la direction du Grand
Ecuyer du roi qui ne leur ménageait ni les attrapades, ni même
dit-on, les coups de cravache.
Le local qu'ils habitaient, rue de l'Orangerie, n'avait sous Louis XIV
rien de luxueux. C'était une vaste chambrée, 40 lits, trois
grandes tables (je parle de la Petite Ecurie), quelques coffres à
habits, quelques cruches à eau et des baquets pour la toilette,
une grande cheminée où on n'allumait le feu qu'à la
Toussaint... Sous la régence on fit des chambrettes et on établit
trois grands poêles dont la tuyauterie passant au-dessus des chambres
répendait un peu de chaleur dans les appartements.
Vers sept heures on allait à la messe... et chaque jour un sermon
y était fait par l'un des aumoniers.
Chacun achetait ensuite au « cantinier » un peu de pain,
quelques fruits et un peu de vin... et cela constituait le petit déjeuner.
Le précepteur les occupait ensuite et les initiait aux beautés
de Cicéron... ou des poètes français. On n'y étudiait
pas le grec... ni les langues étrangères vivantes, sauf l'allemand
depuis Louis XV.
Trois heures d'études le matin et deux l'après-midi étaient
- et encore pas tous les jours - tout le temps consacré à
l'intellectualité... et aux humanités.
Sauf chez les huit pages de la Chambre du roi, qui d'abord pensionnaires
chez des seigneurs de la cour puis réunis sous la direction d'un
gouverneur, il n'y avait, ni à la Grande, ni à la Petite
Ecurie aucune étude sérieuse. Chacune avait cependant un
précepteur attitré et logé dans les dépendances
dn château.
Il n'y avait pas non plus de discipline rigoureuse... sauf peut-être
celle qu'avait établie la tradition des brimades : Il y avait trois
classes parmi les pages : les anciens qui avaient tous les droits, les
demis, ceux de deuxième année qui n'avaient que des droits
restreints, enfin le nouveaux, ceux de la « nouveauté »
qui n'avaient absolument que le droit de se taire et de servir les autres.
Aussi les jours de congé, qui arrivaient en moyenne 180 jours par
an environ, c'était le farniente absolu, et il y avait de formidables
chahuts à la chambre des pages. En dehors des heures de service
on sortait en ville : en principe on n'allait pas en vacances au manoir
familial ; aucune surveillance rigoureuse n'était exercée
; à part l'équitation... qui était regardée
comme une chose fastidieuse à cause de son obligation, on ne pratiquait
aucun sport... Dans ce désoeuvrement à quoi ne pouvaient
pas se livrer tous ces loustics débordant de vie et livrés
à eux mêmes ?
L'heure de midi les rappelait à la salle à manger... (le
mot réfectoire était proscrit, comme du reste ceux de dortoir
et de parloir, rien ne devait y sentir... le collège).
Les repas étaient copieux... Au temps de Louis XVI, le maître
d'hôtel recevait 80.000 francs pour nourrir les quarante pages de
la Petite Ecurie... soit 2.000 francs (6) par an et par tête...
(6) En franc-or... soit 10.000 francs en monnaie-papier.
Le poème que nous publions nous a donné quelques menus :
Trois plats de viande à midi, quatre le soir : aloyau, gigot,
poularde, lapin... Le vin quoique en dise M. de Cardrieux était
servi pur... mais on le rationnait pour éviter... des accidents...
L'après-midi se passait comme la matinée. On avait une
assez belle bibliothèque, mais elle n'était ouverte que deux
heures par jour, et il était interdit d'emporter les livres. Quelquefois,
l'été on allait au bain à Viroflée, l'hiver
on sortait à cheval dans les bois de Meudon... Quelquefois il y
avait classe...
En dehors des études littéraires et scientiriques on avait
- et cela toute l'année - six leçons de manège par
semaine (séances réduites à trois sous la Régence),
huit leçons d'escrime par mois, deux leçons de danse par
semaine, deux cours de stratégie et de... génie par semaine,
deux cours de... parade et de maintien et des répétitions
de protocole par semaine pour apprendre à saluer de la pique...
On sortait bon cavalier, bon danseur et bon courtisan de l'Ecole des
pages... mais c'est totit... l'esprit n'en sortait pas très orné
et je crois qu'on compterait difficilement dans l'histoire des noms de
grands capitaines exclusivement formés à l'Ecole des pages
de Versailles.. Cependant elle forma d'excellents officiers subalternes,
qui à défaut de grand savoir eurent du cran, de l'honneur
et de l'héroïsme aussi. Et l'on peut aussi aisément
affirmer que les belles manières, le bon ton, la gentilhommerie...
qui caractérise encore de nos jours la vieille noblesse procèdent
directement de ces pages de Versailles qui au XVIIe, et au XVIIIe siècle
propagèrent dans les manoirs nobles des provinces les usages mondains,
1'urbanité, le beau langage... le chic en mot, auquel à la
cour du grand roi, ils avaient été initiés dans leur
adolescence.
On soupait (7) vers neuf heures, et les jours de grande chasse, on sablait
le champagne ; ensuite, on s'assemblait à la chapelle pour la prière
du soir qu'allongeait encore un sermon de l'aumônier.
(7) Dans la vraie langue française, on dit déjeuner pour
le petit repas du matin - dîner pour celui de midi - souper pour
celui du soir - ; mais... en ville... à Paris, surtout, l'usage
a décalé la vie... et les noms des repas... On dit petit
déjeuner, déjeuner, dîner... et souper après
le théâtre. Mais les étymologistes protestent... Car
quand on déjeune on n'est déjà plus à jeun,
quand on dme (decimare, manger à la dixième heure), c'est
après l'après-diner, quand on soupe, à deux heures
du matin... on ne mange plus de soupe !... Ô temps, ô moeurs
!
Enfin, on se couchait vers dix heures, à moins qu'il n'y eut une
soirée ou un bal à la cour.
La monotonie de ces journées était coupée par les
services de toute espèce que les pages avaient au palais.
Le roi se levait vers sept ou huit heures - c'était le petit
lever, auquel assistaient seuls quelques princes intimes et souvent des
ministres - son lever officiel était vers onze heures... Autour
de son lit il y avait une balustrade et tous ceux qui avaient des requêtes
à lui présenter se tenaient au-delà, seuls les deux
pages de service, quelques princes du sang restaient en deçà
et l'aidaient à s'habiller.
Vers midi, chaque jour, il assistait à la messe dans la tribune
de la chapelle, avec les princesses et toute la cour. Des pages portaient
les traines et se tenaient derrière le trône pendant la cérémonie...
Quand on servait le pain bénit les jours de fête, le sous-diacre
présentait un gâteau entier au monarque... et celui-ci (charmante
simplicité !) y mordait à belles dents, ou bien, surtout
sous Louis XVI, tirait de sa poche un couteau orné de pierreries,
dont il ne se séparait jamais, en coupait un petit morceau qu'il
mangeait. Le reste du gâteau, il le donnait aux pages de sa suite
qui se le partageaient et le dévoraient sur le champ.
Les pages de la Grande Ecurie finissaient le dressage des chevaux... Et
le travail ne manquait pas, car les écuries royales comptèrent
un moment jusqu'à trois mille chevaux : chaque page de la Grande
Ecurie avait 250 à sa disposition, ceux de la Petite Ecurie cent
seulement. Des valets d'écurie soignaient les animaux, mais chaque
page sellait lui-même sa monture... ou un ancien faisait faire ce
travail par un nouveau.
Les chasses étaient aimées. Seuls les pages de la vénerie
et de la fauconnerie participaient aux chasses à courre, qui avaient
leurs équipages spéciaux... Mais c'était les 18 «
surtouts » de la Grande Ecurie qui... donnaient dans les chasses
à tirer. Leur travail consistait à présenter l'étrier
au roi quand il se déplaçait, à lui présenter
les fusils que chargeait l'arquebusier, à compter le gibier tué
par lui à la fin de la chasse... à recevoir ses ordres pour
les distributions : c'était aux pauvres des hopitaux et des maisons
de charité qu'allaient les produits des véneries royales,
cependant quelques princes, nobles ou notables de Versailles ou de Paris
en recevaient aussi... Et c'était le roi lui-même qui les
désignait au « surtout » de service. Cependant il y
avait des services fatiguants : les longues attentes des cortèges
royaux dans les cours on les corridors ; les grandes parades les jours
de fêtes ; les longues processions du Saint-Sacrement à l'église
paroissiale de Versailles, auxquelles toute la cour prenait part. Il y
avait aussi des fonctions qu'ils regardaient comme des « corvées
» : c'étaient les somptueux dîners officiels présidés
par les hauts dignitaires de la couronne pour les grandes réceptions
des princes étrangers ou l'introduction protocolaire des ambassadeurs,
etc. Des pages, immobiles, chapeau sous le bras comme des valets étaient
placés derrière ceux qu'on voulait honorer d'une façon
spéciale et c'étaient eux et non les laquais qui présentaient
les plats.
Dans cette cour, où l'esprit aristocratique faisait fureur, être
assimilé à un larbin même dans les plus solennelles
circonstances devait paraître intolérable... Le protocole
s'en aperçut assez vite et vers la fin de la Régence lorsqu'ils
avaient ainsi passé le premier plat, les pages étaient aimablement
invités à se retirer par celui qui présidait les agapes.
Il y avait aussi des services qui répugneraient à nos
conceptions égalitaires d'aujourd'hui ; au lever du roi deux pages
de la Chambre étaient chargés de lui présenter chacun
une pantoufle. Lorsqu'il rentrait de la chasse, deux pages des écuries
portaient devant lui des flambeaux, car l'éclairage était
bien précaire dans le luxueux château : dès qu'il arrivait
dans sa chambre, deux laquais lui enlevaient ses bottes et deux petits
pages de la Chambre lui mettaient rituellement ses pantoufles de soie brochée,
comme le matin. Et même si le roi se couchait à minuit, il
devait y avoir deux pages à l'attendre.
Mais il y avait des heures délicieuses et enviées de tous.
Nous ne parlons pas des séances de comédie, où les
pages avaient des places réservées dans les loges de la salle,
ni des grands bals où ils étaient les cavaliers servants
des dames. Un peu avant son protocolaire coucher, après avoir revêtu
la chemise de nuit que lui présentait le gentilhomme le plus élevé
présent et mis sa robe de chambre de soie blanche, très volontiers
le roi se détendait un peu des poses « hiératiques
» que lui imposaient le protocole et l'étiquette et l'on dit
que Louis XVI s'amusait alors à faire d'innocentes niches aux petits
pages de service ; et ceux-ci goûtaient fort les caresses de Sa Majesté
: on courait à travers la chambre qui retentissait des voix fraîches
des enfants, on riait aux éclats ; on agaçait un vieux capitaine
grognon qui se fâchait ; on asticotait un vieux valet de chambre
un peu chatouilleux, qui, bravant tous les protocoles, finissait par s'enfuir.
Et tous alors de s'esclaffer devant la déconvenue du brave homme.
Enfin, c'était encore un page, suivi d'un palefrenier qui était
député en ville par un prince pour prendre des nouvelles
de quelqu'un.
Le séjour des pages à la cour était variable. Ceux
de la Chambre du roi pouvaient y rester sept on huit ans. Ceux de la Grande
et de la Petite Ecurie, de la fauconnerie et de la vénerie n'y restaient
que trois ou quatre ans.
Les nouveaux étaient les souffre-douleur des anciens : ceux-ci
avaient tous les droits sur eux et, comme encore de nos jours dans certaines
universités d'Angleterre, les brimades les plus humiliantes et mêmes
les plus révoltantes étaient de rigueur pour former l'esprit
des types de la nouveauté. Vérification de l'état
civil, douches glacées, polissonneries de toute espèce, rien
n'était omis... Et gare à ceux qui se seraient avisés
de se plaindre aux sous-gouverneurs : c'était pour eux, jusqu'à
la fin de leur séjour aux Pages, une vie intenable et une mise en
quarantaine par tous leurs camarades. Un nouveau
Il faut qu'il soit ardent, doux, prévenant, actif... disait-on
; et la première année était passablement pénible
pour d'aucuns... Mais un certain panache, un certain esprit de corps, un
certain cran se maintint toujours parmi eux... Aussi les duels au fleuret
étaient-ils fréquents, bien que défendus. S'il arrivait
que quelqu'un fut trop grièvement blessé, on trouvait toujours
quelque histoire pour mettre l'estafilade sur le compte d'un accident ou
d'un jeu innocent. La carotte y faisait fureur comme dans nos modernes
casernes d'aujourd'hui.
On allait à l'infirmerie où l'on était royalement
soigné et guéri par les chirurgiens du roi et tout était
dit... l'honneur était sauf.
L'infirmerie était très fréquentée surtout
l'hiver... On vous reconnaissait facilement malade et très volontiers
on s'y hospitalisait pour « tirer au flanc ».
Il y avait cependant des punitions : les arrêts, qui équivalaient
à la consigne au quartier de nos soldats d'aujourd'hui ; défense
de sortir, d'aller en visite en ville... etc.... défense de faire
partie du service d'honneur du roi ; la prison ou la séquestration
dans un local disciplinaire où cependant on avait encore une bonne
paillasse, des draps... et même une pitance convenable. Mais rarement
on prononça des renvois au XVIIe et au XVIIIe siècles. Un
manquement à l'honneur, un vol, une insubordination notoire, une
insolence éhontée envers les chefs auraient pu seuls les
motiver... Tous les pages savaient qu'ils jouaient leur avenir militaire
et comme ils étaient à peu près tous fils de hobereaux,
médiocrement fortunés et qu'ils avaient à cœur de
fournir une noble carrière dans le métier des armes ils s'efforçaient
de ne pas démériter afin d'avoir à l'heure prévue
le brevet d'officier qui leur procurerait des jours heureux de gloire et
de considération.
Il existait également parmi les pages un curieux esprit égalitaire
qui nous déconcerterait même dans nos jours d'égalitarisme
et d'uniformité... En principe et en fait les pages étaient
égaux. Ne devant leur situation privilégiée qu'à
leur naissance et au bon plaisir du souverain, ils ne toléraient
pas entre eux que quelqu'un s'avisât de se croire supérieur
aux autres : malheur donc à celui qui se serait aventuré
à vanter la noblesse et l'ancienneté de sa famille... une
douche, une bastonnade, un « passage à tabac » en règle,
quelques copies de grammaire allemande l'auraient immédiatement
rappelé sinon à l'humilité, du moins à la modestie...
Tous ne devaient ne se souvenir que d'une chose : c'est qu'ils étaient
tous les serviteurs d'un même prince et qu'ils étaient appelés
à le servir toute leur vie dans l'armée... Cet esprit «
démocratique » fit que partout les anciens pages de Versailles
se firent aimer de leurs camarades officiers... Il enleva chez eux la fièvre
de l'arrivisme qui est la plaie de la société contemporaine
et consacra chez eux l'idée du devoir désintéressé
et de l'abnégation sociale.
L'avenir des anciens Pages
Avoir été page à Versailles était une «
cote d'amour » dont on bénéficiait toute la vie.
Pour le recrutement des officiers de l'armée, il y avait les
écoles militaires : Brienne, Sorèze, Pontlevoy, etc.... Il
y avait aussi mais assez rarement le bon plaisir d'un général
ou d'un roi ; il y avait enfin les écoles des pages de la cour.
Chaque page, son temps de service à Versailles terminé,
pouvait ou bien devenir garde du corps à Versailles ou bien choisir
un régiment où il était nommé par le roi sous-lieutenant
sans solde.
A titre de curiosité nous publions ci-après deux documents
concernant le sieur Jean-Pierre-Marthe Lonjon de la Prade. L'un est son
certificat de page :
| « Nous, Louis Phelypeaux, due de la Vrillère, comte de
Saint-Florentin, baron d'Eroy d'Yères-le-Chatel, seigneur de Boiscommun
et Ministre d'Etat, secrétaire d'Etat et des Commandements de Sa
Majesté, commandeur de ses ordres, chargé de l'administration
des Petites Ecuries de Sa Majesté :
« Certifions à tous qu'il appartiendra que le sieur Jean-Pierre-Marthe
Lonjon de la Prade, a été page du roi en sa Petite Ecurie
depuis le vingt-huit juin mil sept cent soixante-onze jusqu'au 1er
juillet mil sept cent soixante-quatorze; en foi de quoi nous lui avons
délivré le présent certificat pour lui valoir ce que
de raison.
Fait à Versailles le trente avril mil sept cent soixante-quatorze.
Signé : le duc DE LA VRILLÈRE.
|
(Il y a lieu de remarquer que ce certificat fut délivré avant
le terme du stage de l'intéressé aux Pages. On remarquera
aussi le style administratif... en usage encore de nos jours.)
L'autre est le brevet de sous-lieutenant surnuméraire du même
personnage.
| « De par le roy,
« Sa Majesté, ayant jugé à propos d'accorder
au sieur Jean-Pierre-Marthe Lonjon de la Prade, l'un de ses pages en la
Petite Ecurie, le rang de sous-lieutenant dans ses troupes de dragons,
et voulant le mettre à portée d'en faire les fonctions, Elle
lui ordonne de se rendre au régiment de dragons de La Rochefoucauld,
Son intention étant qu'il y soit dorénavant employé
en la dite qualité et qu'il prenne rang parmi les sous-lieutenants
du dit régiment du jour et date du présent ordre sans cependant
pouvoir prétendre aucuns appointements. »
Fait à Versailles le dix-sept avril 1774.
Signé : Louis.
Contresigné au bas : Le duc D'AIGUILLON.
|
(Notons encore que ce brevet du 17 avril 1774 fut délivré
avant le certificat de Page du 30 avril 1774.)
Quelques pages également, mais assez peu cependant, se destinaient
à la marine et allaient faire leurs caravelles sous les ordres des
chevaliers de Malte... ou bien même entraient dans l'illustre ordre
militaire et y suivaient leur destinée... Malte fut en effet la
grande école navale européenne aux XVIe, XVIIe et XVIIIe
siècles... et l'on ne peut que déplorer la suppression de
l'effective souveraineté dont jouissaient les Hospitaliers de Saint-Jean
de Jérusalem en pleine Méditerranée ; suppression
qui fut l'œuvre combien peu glorieuse du consul Bonaparte et de l'esprit
révolutionnaire. L'Angleterre a installé à Malte de
formidables arsenaux... et a fait de l'île un escale d'étape
pour la route de l'Inde... Ici encore John Bull fut Bertrand pour croquer
les marrons et Jacques Bonhomme Raton pour les tirer du feu... Et les Maltais
regrettent leurs chevaliers... Dure fut sans doute la police qui installa
le Grand Maître Lascaris... Mais aucune tyrannie, ni morale, ni religieuse,
ni économique ne pesait sur les consciences, ni sur les individus...
Mais où sont les neiges d'antan ?
Certains pages dont la bonne conduite avait été remarquée
à Versailles recevaient à leur départ des armes d'honneur.
Nous donnons ici une lettre adressée à Etienne-Marguerite
Lonjon de la Prade, frère aîné de celui dont nous avons
déjà parlé. On y verra comment le roy savait récompenser
ses bons serviteurs et en quels termes charmants et encourageants il le
faisait.
| A la Muette, le 14 juin 1774.
« Le roy, satisfait de votre bonne conduite, Monsieur, et des
services que vous lui avez rendus étant page, vous fait présent
d'une épée dans l'espérance que vous l'emploierez
à son service et que ne démentant point votre naissance et
votre zèle vous parviendrez aux honneurs qui doivent être
la récompense où doit aspirer la noblesse de son royaume.
Je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant
serviteur.
Signé : illisible.
« A Monsieur Lonjon de la Prade, page à la Petite Ecurie
du Roy. »
|
L'octroi de ces armes d'honneur était très recherché...
Mais les premiers pages de la Chambre, des Ecuries et de la reine les avaient
de droit et ce n'était pas une sous-lieutenance qu'ils obtenaient
à leur sortie, mais une compagnie dans un régiment de cavalerie.
En temps de guerre certains pages, les plus âgés, étaient
aides de camp des aides de camp du roi et suivaient le grand état-major
partout..
Enfin... et ce sera le bouquet spirituel de cette courte esquisse, les
anciens pages du roi, nourris dans les splendeurs du palais, furent en
tout temps des modèles de fidélité politique... Et
lorsque croula le trône des Bourbons, alors que les nobles très
haut placés, des princes de sang royal eux-mêmes, imbus des
idées voltairiennes du jour donnèrent tête baissée
dans les idéologies révolutionnaires dont l'outrance les
mena souvent eux-mêmes à l'échafaud, la plupart des
pages présents à Versailles en 1789 émigrèrent
et eurent leurs biens confisqués. Nous en retrouvons un bon nombre
à l'armée de Bouillé sur le Rhin et les dalles de
marbre du mausolée élevé à la Chartreuse d'Auray
sur les cendres des victimes de Quiberon nous donnent les noms d'un bon
nombre d'entre eux ; de même, les annales des guerres de la Vendée
en mentionnent encore d'autres. Un livre récent pourra dans une
histoire romancée émettre sur la Chouannerie des opinions
nouvelles ou... inconsidérément humoristiques et impies,
niais il ne ternira pas la beauté du sacrifice des martyrs, et leur
couronne sanglante auréolera à jamais la mort du roi très
chrétien dont ils furent les serviteurs aux jours de sa splendeur
et les défenseurs aux jours de sa passion : le disciple n’est pas
plus grand que le maître !
Ceci dit, ami lecteur, nous cédons la parole à M. de Cardrieux
dont le charmant badinage poétique vous reposera des fadaises de
notre prose, et dont la débordante gaieté vous divertira
de nos intempestives rodomontades et de nos énumérations
quelques peu décousues.
Pour rendre la lecture plus attrayante nous avons
divisé le poème en petits capitules, dont chacun porte un
titre. Ce sera la seule innovation que nous nous serons permise sur ce
texte tellement célèbre dans les Chambres des pages de Versailles,
qu’il fût, à toutes les générations, maladroitement
massacré, modifié et interpolé suivant les besoins
du moment, au cours du XVIIIe siècles.
|