Les Pages du Roi
© 2000 - Y. JACOB

Les Pages du Roi
Au Palais de Versailles

 par J.-M. François JACOB

du Collège Bardique de Bretagne
ex-élève de l’école Pratique les Hautes Études
Chargé de Mission
Membre de la Société Archéologique de France
et de l’Académie d'Histoire Internationale

Suivi d'une Œuvre inédite 

de M. DE CADRIEUX

page du Roi à la Petite Ecurie
en 1715

Le Poème de la Chambre
des Pages
de la Petite Ecurie

Imprimerie Commerciale de Bretagne
7, Rue des francs-bourgeois
RENNES
-----------------
1931
Poème


 

Dédicace

A Madame Marie Charlotte Hermine Yvonne DE LONJON DE LA PRADE, vicomtesse DE LAURENS-CASTELET 

A vous, Madame, 
fille et héritière d'une illustre lignée de pages et de chevaliers, 

A vous, dont le fils, sur le domaine social et économique, continue aujourd'hui encore 1es généreuses et chrétiennes traditions de sa famille, 

En mémoire d'une époque glorieuse de splendeur et de fidélité, dont la grandeur et la noblesse surent s'affirmer pour vos pères comme pour mes aïeux chouans, dans les sanglantes hécatombes de la Révolution, 

Moi, pauvre barde de Bretagne, historien d'occasion, 
je dédie très respectueusement ces humbles lignes, 
afin qu'auprès de vos petits-enfants, dont je fus le précepteur, elles restent comme la vivante protestation de mon admiration pour un brillant passé à jamais disparu, et comme le témoignage de mon indéfectible confiance en l'avenir, 

Que je souhaite pour votre postérité, grand, vaillant et idéaliste, digne en un mot de vos ancêtres gentilshommes, 
dont le bon sang ne peut mentir 
 

J. M. FRANÇOIS JACOB. Au château de Benquet, 
dans le Marensin de Gascogne, 

en le bel an de Dieu 1931 
et du mois de juin le quatrième.


POEME de la Chambre des Pages à la Petite Ecurie

Historique du manuscrit


En 1895, à la librairie académique Perrin et Cie parut un volume, très alertement et parfois très spirituellement écrit, publié par M. le comte d'Hézecques, ancien député an Corps législatif, membre du Conseil général de la Somme.
Il a pour titre : Souvenirs d'un Page de la Cour de Louis XVI, et n'est que le récit émotionnant des derniers jours de la Monarchie, fait par un ancien page de la Grande Ecurie du Roi : Félix, comte de France d'Hézecques, baron de Mailly.
A la page 122, on lit ces lignes :

    « On conservait parmi les pages, depuis plus d'un siècle, un petit poème, fait par M. de Cardrieux, page sous Louis XIV. Ce petit ouvrage écrit d'une manière aussi légère que plaisante contenait les usages établis parmi les pages, les règlements et l'emploi de la journée. Le caractère de chaque page y était tracé avec originalité. J'y avais fait quelques changements que le temps avait rendus nécessaires, et substitué le portrait des pages de mon temps ; mais cette copie s'est perdue dans mes voyages et je la regrette souvent.»
Or, le Hasard a voulu qu'au château de Benquet, dans les archives familiales de M. le comte Joseph de Laurens-Castelet, maire de Benquet et Conseiller d'arrondissement des Landes, cette copie ait été retrouvée... Elle est écrite sur ce papier épais et spongieux en usage au XVIIe siècle... l'encre en est jaune... mais l'écriture est restée très lisible.

Une autre copie sur papier très fin a été également retrouvée dans les mêmes archives... Elle porte de nombreuses ratures et interpolations... peut-être pour la mettre... à la page... Elle semble avoir eu la première pour modèle... car, ici et là, on rencontre des ratures semblables... et des réflexions écrites de la même main...

Cette dernière copie est l'œuvre, semble-t-il, ou d'Etienne-Marguerite Lonjon de la Prade - de Castelsarrazin - page à la Petite Ecurie du Roi du 30 juin 1769 au 1er juillet 1772... ou de son frère Jean-Pierre-Marthe Lonjon de la Prade, également page à la Petite Ecurie du 28 juin 1771 au 1er juillet 1774.

Le nom des Lonjon de la Prade, très noble famille de l'Agenois, comptant de nombreux pages et officiers dans l'armée Royale et plusieurs Chevaliers de Malte, a disparu... le dernier rejeton de la famille étant mort le 20 avril 1881 à Benquet, ne laissant que trois filles : 1° Mme la vicomtesse de Laurens-Castelet, habitant au château de Benquet, Landes... dont la très heureuse mémoire nous a fourni de précieux renseignements pour la rédaction de ce modeste travail... 2° Mme la marquise de Boisaison, et 3° Mme la baronne de la Fage, décédée en 1930 à Toulouse, dont l'une des filles, Mme de Banières a épousé le descendant d'un garde du Corps de Versailles, ancien page probablement.

Le curieux poème, que nous allons publier, devait être l'un des... pamphlets classiques de la Chambre des Pages de la Petite Ecurie... Plein de saillies et d'humour, comique, burlesque... et parfois même très rabelaisien dans les récits sinon dans les expressions, il éclaire sous un jour très gai la vie austère quoique dorée, que menaient les pages des Ecuries royales... Plus d'un Saint-Cyrien de nos jours reconnaîtra les traditionnelles brimades en usage dans les écoles militaires... On reconnaîtra à certains traits le panache des demoiselles en dentelles, qui étonnèrent par leur bravoure les Turcs, à la bataille du Saint-Gothard... et les élégants Gardes-Françaises qui se firent si élégamment tuer à Fontenoy en 1745 ; précurseurs des demoiselles au pompon rouge de Dixmude et des Saint-Cyriens aux panaches tricolores et aux gants blancs qui chargèrent contre les Boches en 1914.

Le poème de la Chambre des Pages de la Petite Ecurie, étant de lecture facile, nous trouvons absolument inutile d'y ajouter des commentaires. Nous nous bornerons à donner quelques notes sur les pages du Roi et des Princes, sur leur origine, sur leur genre de vie au palais, sur leurs services à la Cour et sur l'avenir qui les attendait à la sortie des Ecuries royales.

Daignent ces modestes lignes jeter un nouveau lustre sur le brillant passé que fut celui de la France monarchique... et contribuer à faire connaître à nos contemporains, plus âpres que jamais à ne regarder que les jouissances du présent, que la vie fastueuse de l'ancienne Cour de nos rois n'amollissait pas les cœurs des jeunes gens « bien nés », mais faisait d'eux souvent des héros, épris d'idéal, de fidélité... et d'honneur...

Evidemment, le poème de la Chambre des Pages à la Petite Ecurie est loin d'être ce qu'on appelle un chef-d'œuvre... C'est une œuvre jeune cependant... pleine d'esprit... et de gauloiseries. Derrière ces vers dont quelques-uns scandés à l'emporte-pièce, on sent un auteur farci de Boileau et l'on découvre un réel lettré... Telle expression est bien du grand siècle ; tel vers, faux par sa structure. brosse un petit tableau... et c'est le sourire aux lèvres qu'on lit le poème sans fatigue d'un bout à l'autre.

De l'auteur nous ne savons qu'une chose, c'est qu'il fut page à la Petite Ecurie en 1715... l'année même où mourut le grand Roi... et cette mort y est même décrite avec d'autant plus de tristesse qu'elle priva cette année-là les pages d'un voyage à Fontainebleau.

Nous laissons aussi à la science et à la curiosité des généalogistes le soin d'écrire les notices sur les pages dont les noms sont cités : d'Artron, Bermont, Rumond, Vigny, Dumoulin, Lagarde, Ladivese, Varax, Couet, d'Emerville, Prilly, d'Avenas ; comme aussi les notices des cuisiniers Huet et Ménard, et celles des abbés Bastide et Dostin, du « triste » abbé Pontois, chapelain des Pages.

Origine des Pages

L'institution des Pages remonte à la féodalité. Obligés de se défendre contre les invasions normandes, à une époque où le pouvoir central des Carolingiens ne pouvait, à cause de l'immensité de l'Empire, faire front à tous leurs ennemis, les populations du Nord se mirent à organiser, sinon des armées permanentes, du moins des milices locales qui à la première alerte couraient aux armes et repoussaient l'envahisseur. On bâtit des castels sur les hauteurs, on les entoura de murs, on y établit des tours de guet... et l'on mit à l'intérieur des armes, des chevaux et des toutes sortes d'engins de guerre... Pour entretenir le matériel et les écuries, il fallait du personnel ; on fit appel à des serfs... à des paysans : pagii ; plus tard dans le calme relatif qui résulta de l'établissement des Normands en Normandie, après le traité de Saint-Clair-sur-Epte, en 911, le maintien de tous ces arsenaux de défense devint inutile... Mais, de seigneur à seigneur, on se fit la guerre, et cette guerre se modernisa avec des armes plus perfectionnées et des méthodes plus sûres, qui nécessitaient quelques études ou du moins une préparation... et tout possesseur de fief se crut obligé d'avoir autour de lui quelques hommes de guerre... Les serfs restaient attachés à la glèbe, les clercs demeuraient dans leurs écoles ou leurs églises... la guerre devint le grand sport noble... et tout vassal se croyait obligé de fournir des soldats à son suzerain... Il commença par lui donner ses enfants pour leur apprendre le métier des armes : ceux-ci, d'abord occupés aux emplois tenus jadis par les paysans : pagii des guerres normandes... conservèrent le nom de leurs prédécesseurs ce furent les pages : pagii (1).
    (1) Des étymologistes font venir paysan de pagiensis, et pages de pagius... Il est certain que pays vient de pagus... peut-être aussi pages vient-il de pagius... forme de basse-latinité de paganus... Mais paysan nous semble-t-il vient du français pays, après addition de la terminaison an, comme artisan, courtisan, etc... et non de paganus directement. Jamais une gutturale surtout suivie d'une nasale n'est devenue une sifflante. (Pagius aurait été l'habitant d'un pagus) En tout cas pages ne vient sûrement pas non plus du grec paiz ... ou de paidion, esclave, comme le prétend Daru.
Les croisades développèrent leur institution, en organisant et en codifiant les us et coutumes de la Chevalerie.
Pour être armé chevalier le processus habituel devait être le suivant : à sept ans, on entrait comme page à la Cour d'un seigneur, à quatorze ans on était écuyer et, à vingt ans on recevait l'adoubement et on était un homme de guerre complet, un chevalier.
Au début, en dépit du jeune âge du candidat on ne soignait guère l'éducation du jeune page... ; on visait surtout à faire de lui un homme endurci à toutes les rudesses de la vie militaire et on laissait dédaigneusement aux clercs le monopole des études spéculatives... et il y eût des chevaliers qui ne surent jamais ni lire, ni écrire (2).
    (2) Ce mépris des choses de l'esprit s'est vu jusqu'au siècle dernier... et l'on raconte que l'arrière-grand-père du roi de Serbie actuel, le roi Milan, était complètement illettré. Ce qui ne l'empêcha pas d'être un brave et bon monarque. La Serbie n'est sortie du Moyen Age et de la Féodalité [qu’]au XIXéme siècle... Aujourd'hui les illettrés y sont extrêmement rares et cependant l'enseignement n'y est ni gratuit ni obligatoire.
Mais avec le temps, surtout sous l'influence de plus en plus grandissante de l’église, les moeurs s'adoucirent et, dans tous les castels où il y avait des pages, il y eut un éco1âtre, chargé de leur apprendre le rudiment et de défricher leur esprit et de l'élever au-dessus du terre à terre de la vie : car, avouons-le, dresser des chiens, des chevaux ou des faucons, monter à cheval, courir après les cerfs ou les chevreuils à travers bois, n'étaient pas des choses propres à polir les coeurs, ni à affiner leur moralité.

Cependant, elles aguerrissaient les caractères, trempaient les âmes, assouplissaient les corps faisaient des preux et des braves et l'on pouvait tout attendre dans les combats des jeunes pages qui avaient été élevés à la rude école de la vie féodale.

Mais la vie des pages an château ne manquait pas cependant de charmes... C'étaient les représentations des jongleurs, les chants des ménestrels, qui célébraient les gestes des illustres chevaliers, les belles cérémonies dans les chapelles et les églises, les processions où ils paradaient autour des « gentes dames », les tournois, les séances d'apparat de réceptions de nouveaux chevaliers, de prestations d’hommages par les vassaux. les grands mariages des enfants du seigneur, les voyages mêmes de celui-ci à la cour du roi, les assises solennelles de justice présidées par leur maître, partout ils étaient à l'honneur, surtout après les Croisades, et ils formèrent les premiers éléments des cours féodales. On peut dire que les pages étaient auprès des seigneurs ce que sont les petits clercs autour des autels. Ils devinrent même un luxe et c’est souvent au nombre des pages dont il s'entourait que l'on jugeait de la richesse et du faste d'un prince... Et l'engouement ne cessa pas après la disparition de la féodalité... et le bon La Fontaine pourra encore écrire avec vérité an XVIe siècle :

Tout marquis veut avoir des pages.

Seulement, en général, et c'est l'envers de la médaille, ces pages ne furent pas des modèles de vertu... Nous sommes loin des surveillances austères dont on gratifie la jeunesse de nos jours. Abandonnés à eux-mêmes, souvent ils se laissèrent aller à des excès regrettables, soit de table, soit de moeurs. Peu à peu dans le farniente qu'amenaient les époques, rares, il est vrai, de paix, volontiers ils s'adonnaient à des jeux pas toujours bien séants... ils se brimaient les uns les autres d'une façon quelque peu cruelle, sinon méchante et ces jeux, ces brimades devinrent de tristes traditions quelquefois. Il y avait des duels fréquemment...

Il y eut aussi parfois des intrigues amoureuses nouées entre les « damoiseaux » et les demoiselles des cours... et même avec les filles des cuisines et des basses-cours... et les maisons des vilains, qui s'étageaient sur les flancs de la Motte féodale étaient pleines de leurs fredaines... On raconte que les pages d'Eléonore d'Aquitaine entre autres eurent très souvent de fâcheuses histoires avec les soldats du guet à Bordeaux, à Poitiers ou à Angers. Aussi les manants les fuyaient-ils comme la peste...

Cependant leur société resta assez simple, trop simple, peut-être, jusqu'au règne de Louis XII, qui par une ordonnance fixa la coutume des pages de sa maison et, sur les ruines de la féodalité abattue, réglementa leur institution, fixa le nombre de pages que pouvait avoir chaque noble fieffé... Ils devinrent par la suite une charge honorifique et leur recrutement comme celui des chevaliers, devenu un grade surtout honoraire exigea de nombreux quartiers de noblesse : la chevalerie avait fait place à la gentilhommerie, et l'esprit de caste prévalait partout.

Louis XI n'eut pas à proprement parler de cours... tout fut réduit chez lui à la plus simple expression... et il n'eut que des pages d'écurie... Charles VII fut surtout un « militaire » ;
la tête remplie de romans de chevalerie, ne rêvit que gloire et succès sur les champs de bataille, c'est vers les choses de la guerre qu'il appliqua son esprit et il n'eut que des pages de camp...

Louis XII eut une cour austère et il simplifia tout... réduisant à 12 le nombre de ses pages d'honneur.

Mais François 1er, le roi gentilhomme, assoiffé de luxe et de plaisirs, multiplia autour de lui le nombre des pages qu'il recrutait dans les familles des officiers de la couronne... Quant à Henri II, c'est surtout parmi ses grands pages qu'il choisissait ses « mignons ».

Les règnes bouleversés et sanglants de ses trois fils et successeurs ne prétèrent guère au luxe et ce n'est pas sur le grand nombre de leurs pages que se portèrent leurs soucis.

Vint Henri IV. Habitué à courir par monts et par vaux dès sa première enfance, ennemi du faste, et plutôt porté vers la bonne chère et les... jupons, le Béarnais pendant tout son règne n'attache pas une grande importance à la tenue et à la toilette des pages de la cour. Chacun s'habillait comme il voulait... ou plutôt comme le voulait la dame dont il était le porte-traîne... Etre porte-traîne était en effet à peu près le seul service qu'avaient les pages à cette époque.

Le règne de Louis XIII fut un peu plus pompeux : la mode était à l'italienne et au faste de Florence... Dans tous les vestibules des princes les pages grouillaient... et ceux-ci n'étaient pas toujours d'extraction noble... on les considérait comme des domestiques d'un degré supérieur... Pendant les guerres de la Fronde, ils servirent d'estafettes entre les dames et leurs troupes... A Paris, en général, les bourgeois les détestaient..., car heureux et fiers de porter les livrées des grands personnages de la cour... ces jeunes gens de moeurs souvent dissolues se croyaient tout permis... Et le terrible La Reynie, le général de police, qui vida la Cour des Miracles, plaça des lanternes dans les carrefours de la capitale, nettoya les rues de toutes les immondices matérielles et... morales qu'elles contenaient.. fut amené à faire pendre haut et court, au grand scandale de tous les grands seigneurs, un page de la duchesse de Chevreuse, qui avait, en compagnie d'un laquais, son compagnon de débauche, rossé un étudiant en Sorbonne sur le pont du Change.

Mais c'est le règne de Louis XIV qui fut l'époque d'or des pages... Au début, il y eut des pages à résidence fixe dans les différents palais ou châteaux où résidait la cour... Saint-Cloud, Rueil, Saint-Germain, le Louvre, Blois, etc... et des pages attachés au service du roi, de la reine et des princes et qui les suivaient dans leurs déplacements. Il arrivait aussi que quelques pages bénévoles offraient de servir momentanément à la cour... à Blois notamment : c'étaient les enfants des gentilhommes des environs.

C'est surtout après l'établissement de la cour de Versailles en 1682, que datent à la fois, comme institution permanentie d'Etat, les réglements, les attributions et aussi l'importance de la corporation des « Pages du Roy ».

Et vers la fin du XVIIe siècle, il y eut près de deux cents pages en service à la cour du grand monarque.

La régence n'en dimina ni le nombre, ni les charges, ni le luxe ; sous Louis XVI ils furent plus nombreux que jamais et au début du règne de Louis XVI, il y avait à Versailles 190 pages, répartis ainsi :

A la chambre du roi 
Au service de la reine 
A la chambre de Monsieur 
A la chambre du comte d'Artois 
Au service de Mme Elisabeth 
A la Grande Ecurie du roi 
A la Petite Ecurie dn roi 
Aux Ecuries de Monsieur 
Aux Ecuries du comte d'Artois 
Aux Ecuries des princesses 
A la vénerie 
A la fauconnerie

12 



50 
40 
12 
12 
24 

8 (3)
    (3) Les autres princes du sang, qui habitaient Paris, en entretenaient en moyenne une douzaine chacun.., mais à leurs frais.
A ce nombre il faut ajouter les « Pages de la Musique », au nombre de douze, qui tenaient les parties de soprani et d'altos dans la maîtrise de la chapelle royale, et qui étaient de condition roturière bien qu'ils portassent la même livrée que les pages de la Grande Ecurie, moins les bas de soie et les boucles d'argent : c'étaient habituellement les enfants des valets d'écurie. A la différence des autres, ils recevaient un salaire, mais n'étaient pas nourris sur la cassette du roi. C'était surtout leur belle voix qui les désignait pour chanter aux offices solennels et quotidiens (car tous les jours les rois de Fraince assistaient à la messe) de la chapelle royale.

Déjà réduits en 1792, les pages disparurent avec la royauté.

Recrutement des Pages

Au début, dans les temps primitifs de la féodalité, les pages - pagii - étaient des jeunes campagnards, fils de manants, vilains ou serfs. C'étatient des valets.

Mais ils cédèrent bientôt l'entretien des écuries à des gagés et dès lors leur recrutement se fit, soit parmi la bourgeoisie, et plus tard parmi les fils des hommes d'armes et des chevaliers.

Ces emplois furent assez recherchés, surtout de la bourgeoisie aisée, car ils conféraient la Noblesse... et être un noble homme était appartenir à la classe privilégiée.

On devint même très exigeant bientôt et dès l'époque de Louis XIV, ne pouvait être page que celui qui pouvait justifier de deux cents ans de noblesse sans forlignage... et justifier de 600 livres (4) de rente annuelles pour les menus plaisirs.

    (4) Soit environ 5.500 francs de notre monnaie d'aujourd'hui, où le franc-or vaut 20 centimes.
Et les titres de noblesse étaient soigneusement examinés par le grand connétable parce que les pages étaient destinés à devenir on bien officiers dans l'armée ou bien gardes du corps (5) au palais de Versailles, et le roi avait intérêt à s'entourer, d'un personnel sûr et dévoué.
    (5) Tous les gardes du corps du roi étaient de condition noble et avaient rang d'officiers,
C'était surtout la noblesse campagnarde qui fournissait des pages aux Ecuries royales. Pauvre et chargée de famille, très volontiers elle faisait le sacrifice de ces 600 livres en faveur d'un de ses cadets dont l'avenir était à jamais ainsi assuré.

Pour entrer aux pages de Versailles aucun âge n'était absolument requis, car le bon plaisir du souverain abaissait ou élevait la limite d'âge théorique de 12 ans. Cependant si l'on vit des pages de la Chambre du roi âgés de 9 ans... il fallait avoir 14 ans pour postuler l'entrée aux Ecuries, à la vénerie on à la fauconnerie. Quelquefois même des pages de la Chambre recrutés plus jeunes passaient à la Grande ou a la Petite Ecurie après une année ou deux années de service près du roi... car il semblerait qu’il y avait plus de liberté et de laisser-aller dans les services extérieurs que dans la minutieuse étiquette à l'intérieur du palais : et l'idéal pour beaucoup de ces jeunes seigneurs était plutôt les grandes randonnées à cheval à travers la campagne de Versailles et dans le bois de Meudon que les poses guindées et protocolaires des porte-queue des princes et des princesses dans les grandes cérémonies officielles, où leur service les appelait.

Costume des Pages

Au début chacun s'habillait comme il le voulait : il n'y avait guère de distinction entre les costumes de cérémonies et ceux des jours de travail.

Cependant le costume des pages semble avoir conservé le lointain souvenir de l'origine de ces petits fonctionnaires... Jamails il ne portèrent les grands Manteaux dont on s'entourait le corps au Moyen Age... Faits pour travailler dans les écuries, ils devaient avoir une tenue dégagée et être accorts pour vaquer à leur besogne...

Le vilain portait une courte culotte, des chausses, un surtout, sorte de pélerine courte avec un capuchon, une aumusse... A toutes les époques de l'histoire les pages portent dans les gravures des chausses, des culottes (très bouffantes à partir de Henri II) et un petit manteau à capuchon... Ce capuchon fut sous François Ier remplacé par une toque et cette toque devint elle-même dans le costume du XVIIe siècle un chapeau à plumes fort séant.

Sous Louis XIV, le costume des pages s'orna de dentelles et fut en ratine ou en velours avec des parements en or brodés. Chaque costume coûtait, dit-on, quinze cents livres, soit environ treize mille francs de notre monnaie actuelle... Les bas étaient de soie, les souliers en cuir noir avaient des boucles d'argent, les chapeaux s'empanachaient de plumets et de larges points d'Espagne ; des manchettes de fine batiste, bordées de dentelles d'Alençon entouraient les poignets et couvraient à moitié la main. L'ensemble, très chatoyant d'aspect, devait être lourd et malcommode à porter, cependant ces damoiseaux évoluaient avec aisance dans leur service d'apparat, et, aux bals de la cour c'était charmant de les voir accompagner les dames au buffet, les servir et donner des ordres aux valets qui ne se pressaient pas. D'ailleurs, ils avaient de nombreuses répétitions de cérémonies, car rien n'était improvisé dans cette brillante cour royale qu'une étiquette extrémement sévère contribuait à ordonner et à diriger : notons en passant que de nos jours encore, malgré nos aspirations démocratiques, savoir ce qui se fait et ne se fait pas s'impose à tous les gens bien élevés ; regretterions nous le grand siècle ?

Cependant tous les pages n'avaient pas le même... uniforme, au moins pour la couleur.

Ceux de la Grande Ecurie du roi étaient vétus de drap bleu ; leur veste était couverte de galons en soie cramoisis et blancs ; mais le grand écuyer choisissait dix-huit spécialement chargés du service immédiat du roi quand il montait à cheval : ils étaient vétus de bleu galonnés en or et leurs gilets et leurs culottes étaient rouges.
Cette livrée (le bleu était essentiellement la couleur du roi) était aussi celle des pages de la Petite Ecurie. Et les pages au surtout bleu portaient parmi les autres le nom de surtouts... Ils accompagnaient aussi les princesses dans leurs promenades à cheval, ou accompagnaient à cheval leurs carosses.

A la chasse le costume des surtouts était loin d'être riche et élégant : une petite veste en coutil bleu comme les mécaniciens d'aujourd'hui, et des guêtres de peau.

La seule distinction qui différenciait les pages de la Grande et de la Petite Ecurie était la fente des poches : à la Grande Ecurie on portait des poches fendues verticalement, à la Petite Ecurie, fendues horizontalement.

Tous avaient des culottes rouges, mais les pages de la reine avaient des habits et des gilets en drap rouge galonné d'or, ainsi que ceux des princes du sang.

Quant aux pages de la Chambre du roi, leur costume était de velours bleu brodé, et les galons étaient disposés d'une façon différente : c'étaient les plus élégants de tous les pages.

Et tous les pages étaient sous les ordres du Grand Ecuyer qui, dès cinq heures du matin même en hiver chaque jour, allait surveiller le manège de pages dans son splendide costume en drap d'or dont les fils scintillaient à la lueur des quinquets. C'est encore ce costume qu'il revêtait lorsque dans les cérémonies il tenait l'épée royale dans un fourreau en velours violet parsemé de fleurs de lys d'or.

Par ailleurs aucun page ne portait d'armes... le port des épées d'apparat était seul auitorisé dans l'intérieur du Palais... et même les gardes du corps... chargés spécialement de veiller sur la personne du roi n'avaient jamais sur eux aucune arme de guerre... aussi lorsque au début de la Révolution, le 5 octobre 1789, la foule vint chercher le roi à Versailles se laissèrent-ils massacrer sans se défendre.

Les costumes des pages n'étaient pas leur propriété... Les costumes d'apparat servaient à plusieurs générations et lorsqu'ils étaient en trop mauvais état ou démodés, on les mettait au vestiaire et les jours de fêtes on en affublait les jeunes soldats de la garde suisse et c'est dans cette tenue qu'ils trainaient dans le parc royal illuminé de petites voitures où prenaient place les dames de la cour, les ambassadeurs ou les visiteurs de marque : ça ne devait pas manquer de pittoresque, ni, disons-le, de grotesque non plus. Mais cette cour guindée avait gardé une certaine allure familiale et enjouée, qui choquerait aujourd'hui dans notre époque de démocratie

La vie quotidienne des Pages

Le cardinal Loménie de Brienne fit de sérieuses compressions dans les finances royales sous Louis XVI et réduisit le nombre des pages à cinquante.

Furent supprimés tour à tour, les huit pages de la Chambre du roi, les quarantes pages de la Petite Ecurie, ceux de la fauconnerie, de la vénerie et les deux tiers de ceux de la reine et des princes.

Tous les pages furent désormais cantonnés à la Grande Ecurie, rue de l'Orangerie, et ces cinquante pages durent assurer tous les services du palais : lever du roi, chasses rovales, déplacements, réception des ambassadeurs, fêtes au palais, messes quotidiennes, banquets, bals de la cour, etc.,

Qu'on ne croie pas que la vie des pages dans le milieu doré où ils vivaient n'avait pas certaines austérités.

Dès quatre heures du matin en été, et dès cinq heures en hiver ils étaient debout... Une toilette rapide, quelques frisures à leur chevelure, quelques ajustements à leurs habits et en selle ! au manège sous la direction du Grand Ecuyer du roi qui ne leur ménageait ni les attrapades, ni même dit-on, les coups de cravache.

Le local qu'ils habitaient, rue de l'Orangerie, n'avait sous Louis XIV rien de luxueux. C'était une vaste chambrée, 40 lits, trois grandes tables (je parle de la Petite Ecurie), quelques coffres à habits, quelques cruches à eau et des baquets pour la toilette, une grande cheminée où on n'allumait le feu qu'à la Toussaint... Sous la régence on fit des chambrettes et on établit trois grands poêles dont la tuyauterie passant au-dessus des chambres répendait un peu de chaleur dans les appartements.

Vers sept heures on allait à la messe... et chaque jour un sermon y était fait par l'un des aumoniers.

Chacun achetait ensuite au « cantinier » un peu de pain, quelques fruits et un peu de vin... et cela constituait le petit déjeuner.
Le précepteur les occupait ensuite et les initiait aux beautés de Cicéron... ou des poètes français. On n'y étudiait pas le grec... ni les langues étrangères vivantes, sauf l'allemand depuis Louis XV.

Trois heures d'études le matin et deux l'après-midi étaient - et encore pas tous les jours - tout le temps consacré à l'intellectualité... et aux humanités.

Sauf chez les huit pages de la Chambre du roi, qui d'abord pensionnaires chez des seigneurs de la cour puis réunis sous la direction d'un gouverneur, il n'y avait, ni à la Grande, ni à la Petite Ecurie aucune étude sérieuse. Chacune avait cependant un précepteur attitré et logé dans les dépendances dn château.

Il n'y avait pas non plus de discipline rigoureuse... sauf peut-être celle qu'avait établie la tradition des brimades : Il y avait trois classes parmi les pages : les anciens qui avaient tous les droits, les demis, ceux de deuxième année qui n'avaient que des droits restreints, enfin le nouveaux, ceux de la « nouveauté » qui n'avaient absolument que le droit de se taire et de servir les autres. Aussi les jours de congé, qui arrivaient en moyenne 180 jours par an environ, c'était le farniente absolu, et il y avait de formidables chahuts à la chambre des pages. En dehors des heures de service on sortait en ville : en principe on n'allait pas en vacances au manoir familial ; aucune surveillance rigoureuse n'était exercée ; à part l'équitation... qui était regardée comme une chose fastidieuse à cause de son obligation, on ne pratiquait aucun sport... Dans ce désoeuvrement à quoi ne pouvaient pas se livrer tous ces loustics débordant de vie et livrés à eux mêmes ?

L'heure de midi les rappelait à la salle à manger... (le mot réfectoire était proscrit, comme du reste ceux de dortoir et de parloir, rien ne devait y sentir... le collège).

Les repas étaient copieux... Au temps de Louis XVI, le maître d'hôtel recevait 80.000 francs pour nourrir les quarante pages de la Petite Ecurie... soit 2.000 francs (6) par an et par tête...

    (6) En franc-or... soit 10.000 francs en monnaie-papier.
Le poème que nous publions nous a donné quelques menus :
Trois plats de viande à midi, quatre le soir : aloyau, gigot, poularde, lapin... Le vin quoique en dise M. de Cardrieux était servi pur... mais on le rationnait pour éviter... des accidents...

L'après-midi se passait comme la matinée. On avait une assez belle bibliothèque, mais elle n'était ouverte que deux heures par jour, et il était interdit d'emporter les livres. Quelquefois, l'été on allait au bain à Viroflée, l'hiver on sortait à cheval dans les bois de Meudon... Quelquefois il y avait classe...

En dehors des études littéraires et scientiriques on avait - et cela toute l'année - six leçons de manège par semaine (séances réduites à trois sous la Régence), huit leçons d'escrime par mois, deux leçons de danse par semaine, deux cours de stratégie et de... génie par semaine, deux cours de... parade et de maintien et des répétitions de protocole par semaine pour apprendre à saluer de la pique...

On sortait bon cavalier, bon danseur et bon courtisan de l'Ecole des pages... mais c'est totit... l'esprit n'en sortait pas très orné et je crois qu'on compterait difficilement dans l'histoire des noms de grands capitaines exclusivement formés à l'Ecole des pages de Versailles.. Cependant elle forma d'excellents officiers subalternes, qui à défaut de grand savoir eurent du cran, de l'honneur et de l'héroïsme aussi. Et l'on peut aussi aisément affirmer que les belles manières, le bon ton, la gentilhommerie... qui caractérise encore de nos jours la vieille noblesse procèdent directement de ces pages de Versailles qui au XVIIe, et au XVIIIe siècle propagèrent dans les manoirs nobles des provinces les usages mondains, 1'urbanité, le beau langage... le chic en mot, auquel à la cour du grand roi, ils avaient été initiés dans leur adolescence.

On soupait (7) vers neuf heures, et les jours de grande chasse, on sablait le champagne ; ensuite, on s'assemblait à la chapelle pour la prière du soir qu'allongeait encore un sermon de l'aumônier.

    (7) Dans la vraie langue française, on dit déjeuner pour le petit repas du matin - dîner pour celui de midi - souper pour celui du soir - ; mais... en ville... à Paris, surtout, l'usage a décalé la vie... et les noms des repas... On dit petit déjeuner, déjeuner, dîner... et souper après le théâtre. Mais les étymologistes protestent... Car quand on déjeune on n'est déjà plus à jeun, quand on dme (decimare, manger à la dixième heure), c'est après l'après-diner, quand on soupe, à deux heures du matin... on ne mange plus de soupe !... Ô temps, ô moeurs !
Enfin, on se couchait vers dix heures, à moins qu'il n'y eut une soirée ou un bal à la cour.
La monotonie de ces journées était coupée par les services de toute espèce que les pages avaient au palais.
Le roi se levait vers sept ou huit heures - c'était le petit lever, auquel assistaient seuls quelques princes intimes et souvent des ministres - son lever officiel était vers onze heures... Autour de son lit il y avait une balustrade et tous ceux qui avaient des requêtes à lui présenter se tenaient au-delà, seuls les deux pages de service, quelques princes du sang restaient en deçà et l'aidaient à s'habiller.

Vers midi, chaque jour, il assistait à la messe dans la tribune de la chapelle, avec les princesses et toute la cour. Des pages portaient les traines et se tenaient derrière le trône pendant la cérémonie... Quand on servait le pain bénit les jours de fête, le sous-diacre présentait un gâteau entier au monarque... et celui-ci (charmante simplicité !) y mordait à belles dents, ou bien, surtout sous Louis XVI, tirait de sa poche un couteau orné de pierreries, dont il ne se séparait jamais, en coupait un petit morceau qu'il mangeait. Le reste du gâteau, il le donnait aux pages de sa suite qui se le partageaient et le dévoraient sur le champ.

Les pages de la Grande Ecurie finissaient le dressage des chevaux... Et le travail ne manquait pas, car les écuries royales comptèrent un moment jusqu'à trois mille chevaux : chaque page de la Grande Ecurie avait 250 à sa disposition, ceux de la Petite Ecurie cent seulement. Des valets d'écurie soignaient les animaux, mais chaque page sellait lui-même sa monture... ou un ancien faisait faire ce travail par un nouveau.

Les chasses étaient aimées. Seuls les pages de la vénerie et de la fauconnerie participaient aux chasses à courre, qui avaient leurs équipages spéciaux... Mais c'était les 18 « surtouts » de la Grande Ecurie qui... donnaient dans les chasses à tirer. Leur travail consistait à présenter l'étrier au roi quand il se déplaçait, à lui présenter les fusils que chargeait l'arquebusier, à compter le gibier tué par lui à la fin de la chasse... à recevoir ses ordres pour les distributions : c'était aux pauvres des hopitaux et des maisons de charité qu'allaient les produits des véneries royales, cependant quelques princes, nobles ou notables de Versailles ou de Paris en recevaient aussi... Et c'était le roi lui-même qui les désignait au « surtout » de service. Cependant il y avait des services fatiguants : les longues attentes des cortèges royaux dans les cours on les corridors ; les grandes parades les jours de fêtes ; les longues processions du Saint-Sacrement à l'église paroissiale de Versailles, auxquelles toute la cour prenait part. Il y avait aussi des fonctions qu'ils regardaient comme des « corvées » : c'étaient les somptueux dîners officiels présidés par les hauts dignitaires de la couronne pour les grandes réceptions des princes étrangers ou l'introduction protocolaire des ambassadeurs, etc. Des pages, immobiles, chapeau sous le bras comme des valets étaient placés derrière ceux qu'on voulait honorer d'une façon spéciale et c'étaient eux et non les laquais qui présentaient les plats.

Dans cette cour, où l'esprit aristocratique faisait fureur, être assimilé à un larbin même dans les plus solennelles circonstances devait paraître intolérable... Le protocole s'en aperçut assez vite et vers la fin de la Régence lorsqu'ils avaient ainsi passé le premier plat, les pages étaient aimablement invités à se retirer par celui qui présidait les agapes.

Il y avait aussi des services qui répugneraient à nos conceptions égalitaires d'aujourd'hui ; au lever du roi deux pages de la Chambre étaient chargés de lui présenter chacun une pantoufle. Lorsqu'il rentrait de la chasse, deux pages des écuries portaient devant lui des flambeaux, car l'éclairage était bien précaire dans le luxueux château : dès qu'il arrivait dans sa chambre, deux laquais lui enlevaient ses bottes et deux petits pages de la Chambre lui mettaient rituellement ses pantoufles de soie brochée, comme le matin. Et même si le roi se couchait à minuit, il devait y avoir deux pages à l'attendre.

Mais il y avait des heures délicieuses et enviées de tous. Nous ne parlons pas des séances de comédie, où les pages avaient des places réservées dans les loges de la salle, ni des grands bals où ils étaient les cavaliers servants des dames. Un peu avant son protocolaire coucher, après avoir revêtu la chemise de nuit que lui présentait le gentilhomme le plus élevé présent et mis sa robe de chambre de soie blanche, très volontiers le roi se détendait un peu des poses « hiératiques » que lui imposaient le protocole et l'étiquette et l'on dit que Louis XVI s'amusait alors à faire d'innocentes niches aux petits pages de service ; et ceux-ci goûtaient fort les caresses de Sa Majesté : on courait à travers la chambre qui retentissait des voix fraîches des enfants, on riait aux éclats ; on agaçait un vieux capitaine grognon qui se fâchait ; on asticotait un vieux valet de chambre un peu chatouilleux, qui, bravant tous les protocoles, finissait par s'enfuir. Et tous alors de s'esclaffer devant la déconvenue du brave homme.

Enfin, c'était encore un page, suivi d'un palefrenier qui était député en ville par un prince pour prendre des nouvelles de quelqu'un.

Le séjour des pages à la cour était variable. Ceux de la Chambre du roi pouvaient y rester sept on huit ans. Ceux de la Grande et de la Petite Ecurie, de la fauconnerie et de la vénerie n'y restaient que trois ou quatre ans.

Les nouveaux étaient les souffre-douleur des anciens : ceux-ci avaient tous les droits sur eux et, comme encore de nos jours dans certaines universités d'Angleterre, les brimades les plus humiliantes et mêmes les plus révoltantes étaient de rigueur pour former l'esprit des types de la nouveauté. Vérification de l'état civil, douches glacées, polissonneries de toute espèce, rien n'était omis... Et gare à ceux qui se seraient avisés de se plaindre aux sous-gouverneurs : c'était pour eux, jusqu'à la fin de leur séjour aux Pages, une vie intenable et une mise en quarantaine par tous leurs camarades. Un nouveau

Il faut qu'il soit ardent, doux, prévenant, actif... disait-on ; et la première année était passablement pénible pour d'aucuns... Mais un certain panache, un certain esprit de corps, un certain cran se maintint toujours parmi eux... Aussi les duels au fleuret étaient-ils fréquents, bien que défendus. S'il arrivait que quelqu'un fut trop grièvement blessé, on trouvait toujours quelque histoire pour mettre l'estafilade sur le compte d'un accident ou d'un jeu innocent. La carotte y faisait fureur comme dans nos modernes casernes d'aujourd'hui.

On allait à l'infirmerie où l'on était royalement soigné et guéri par les chirurgiens du roi et tout était dit... l'honneur était sauf.
L'infirmerie était très fréquentée surtout l'hiver... On vous reconnaissait facilement malade et très volontiers on s'y hospitalisait pour « tirer au flanc ».

Il y avait cependant des punitions : les arrêts, qui équivalaient à la consigne au quartier de nos soldats d'aujourd'hui ; défense de sortir, d'aller en visite en ville... etc.... défense de faire partie du service d'honneur du roi ; la prison ou la séquestration dans un local disciplinaire où cependant on avait encore une bonne paillasse, des draps... et même une pitance convenable. Mais rarement on prononça des renvois au XVIIe et au XVIIIe siècles. Un manquement à l'honneur, un vol, une insubordination notoire, une insolence éhontée envers les chefs auraient pu seuls les motiver... Tous les pages savaient qu'ils jouaient leur avenir militaire et comme ils étaient à peu près tous fils de hobereaux, médiocrement fortunés et qu'ils avaient à cœur de fournir une noble carrière dans le métier des armes ils s'efforçaient de ne pas démériter afin d'avoir à l'heure prévue le brevet d'officier qui leur procurerait des jours heureux de gloire et de considération.

Il existait également parmi les pages un curieux esprit égalitaire qui nous déconcerterait même dans nos jours d'égalitarisme et d'uniformité... En principe et en fait les pages étaient égaux. Ne devant leur situation privilégiée qu'à leur naissance et au bon plaisir du souverain, ils ne toléraient pas entre eux que quelqu'un s'avisât de se croire supérieur aux autres : malheur donc à celui qui se serait aventuré à vanter la noblesse et l'ancienneté de sa famille... une douche, une bastonnade, un « passage à tabac » en règle, quelques copies de grammaire allemande l'auraient immédiatement rappelé sinon à l'humilité, du moins à la modestie...

Tous ne devaient ne se souvenir que d'une chose : c'est qu'ils étaient tous les serviteurs d'un même prince et qu'ils étaient appelés à le servir toute leur vie dans l'armée... Cet esprit « démocratique » fit que partout les anciens pages de Versailles se firent aimer de leurs camarades officiers... Il enleva chez eux la fièvre de l'arrivisme qui est la plaie de la société contemporaine et consacra chez eux l'idée du devoir désintéressé et de l'abnégation sociale.

L'avenir des anciens Pages

Avoir été page à Versailles était une « cote d'amour » dont on bénéficiait toute la vie.

Pour le recrutement des officiers de l'armée, il y avait les écoles militaires : Brienne, Sorèze, Pontlevoy, etc.... Il y avait aussi mais assez rarement le bon plaisir d'un général ou d'un roi ; il y avait enfin les écoles des pages de la cour.
Chaque page, son temps de service à Versailles terminé, pouvait ou bien devenir garde du corps à Versailles ou bien choisir un régiment où il était nommé par le roi sous-lieutenant sans solde.

A titre de curiosité nous publions ci-après deux documents concernant le sieur Jean-Pierre-Marthe Lonjon de la Prade. L'un est son certificat de page :

« Nous, Louis Phelypeaux, due de la Vrillère, comte de Saint-Florentin, baron d'Eroy d'Yères-le-Chatel, seigneur de Boiscommun et Ministre d'Etat, secrétaire d'Etat et des Commandements de Sa Majesté, commandeur de ses ordres, chargé de l'administration des Petites Ecuries de Sa Majesté : 

« Certifions à tous qu'il appartiendra que le sieur Jean-Pierre-Marthe Lonjon de la Prade, a été page du roi en sa Petite Ecurie depuis le vingt-huit juin mil sept cent soixante-onze jusqu'au 1er  juillet mil sept cent soixante-quatorze; en foi de quoi nous lui avons délivré le présent certificat pour lui valoir ce que de raison. 

Fait à Versailles le trente avril mil sept cent soixante-quatorze. 

Signé : le duc DE LA VRILLÈRE. 
 

(Il y a lieu de remarquer que ce certificat fut délivré avant le terme du stage de l'intéressé aux Pages. On remarquera aussi le style administratif... en usage encore de nos jours.)

L'autre est le brevet de sous-lieutenant surnuméraire du même personnage.

« De par le roy, 

« Sa Majesté, ayant jugé à propos d'accorder au sieur Jean-Pierre-Marthe Lonjon de la Prade, l'un de ses pages en la Petite Ecurie, le rang de sous-lieutenant dans ses troupes de dragons, et voulant le mettre à portée d'en faire les fonctions, Elle lui ordonne de se rendre au régiment de dragons de La Rochefoucauld, Son intention étant qu'il y soit dorénavant employé en la dite qualité et qu'il prenne rang parmi les sous-lieutenants du dit régiment du jour et date du présent ordre sans cependant pouvoir prétendre aucuns appointements. » 

Fait à Versailles le dix-sept avril 1774. 

Signé : Louis. 

Contresigné au bas : Le duc D'AIGUILLON. 
 

(Notons encore que ce brevet du 17 avril 1774 fut délivré avant le certificat de Page du 30 avril 1774.)
Quelques pages également, mais assez peu cependant, se destinaient à la marine et allaient faire leurs caravelles sous les ordres des chevaliers de Malte... ou bien même entraient dans l'illustre ordre militaire et y suivaient leur destinée... Malte fut en effet la grande école navale européenne aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles... et l'on ne peut que déplorer la suppression de l'effective souveraineté dont jouissaient les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem en pleine Méditerranée ; suppression qui fut l'œuvre combien peu glorieuse du consul Bonaparte et de l'esprit révolutionnaire. L'Angleterre a installé à Malte de formidables arsenaux... et a fait de l'île un escale d'étape pour la route de l'Inde... Ici encore John Bull fut Bertrand pour croquer les marrons et Jacques Bonhomme Raton pour les tirer du feu... Et les Maltais regrettent leurs chevaliers... Dure fut sans doute la police qui installa le Grand Maître Lascaris... Mais aucune tyrannie, ni morale, ni religieuse, ni économique ne pesait sur les consciences, ni sur les individus... Mais où sont les neiges d'antan ?
Certains pages dont la bonne conduite avait été remarquée à Versailles recevaient à leur départ des armes d'honneur.
Nous donnons ici une lettre adressée à Etienne-Marguerite Lonjon de la Prade, frère aîné de celui dont nous avons déjà parlé. On y verra comment le roy savait récompenser ses bons serviteurs et en quels termes charmants et encourageants il le faisait.
A la Muette, le 14 juin 1774. 

« Le roy, satisfait de votre bonne conduite, Monsieur, et des services que vous lui avez rendus étant page, vous fait présent d'une épée dans l'espérance que vous l'emploierez à son service et que ne démentant point votre naissance et votre zèle vous parviendrez aux honneurs qui doivent être la récompense où doit aspirer la noblesse de son royaume. Je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. 

Signé : illisible. 

« A Monsieur Lonjon de la Prade, page à la Petite Ecurie du Roy. » 
 

L'octroi de ces armes d'honneur était très recherché... Mais les premiers pages de la Chambre, des Ecuries et de la reine les avaient de droit et ce n'était pas une sous-lieutenance qu'ils obtenaient à leur sortie, mais une compagnie dans un régiment de cavalerie.

En temps de guerre certains pages, les plus âgés, étaient aides de camp des aides de camp du roi et suivaient le grand état-major partout..

Enfin... et ce sera le bouquet spirituel de cette courte esquisse, les anciens pages du roi, nourris dans les splendeurs du palais, furent en tout temps des modèles de fidélité politique... Et lorsque croula le trône des Bourbons, alors que les nobles très haut placés, des princes de sang royal eux-mêmes, imbus des idées voltairiennes du jour donnèrent tête baissée dans les idéologies révolutionnaires dont l'outrance les mena souvent eux-mêmes à l'échafaud, la plupart des pages présents à Versailles en 1789 émigrèrent et eurent leurs biens confisqués. Nous en retrouvons un bon nombre à l'armée de Bouillé sur le Rhin et les dalles de marbre du mausolée élevé à la Chartreuse d'Auray sur les cendres des victimes de Quiberon nous donnent les noms d'un bon nombre d'entre eux ; de même, les annales des guerres de la Vendée en mentionnent encore d'autres. Un livre récent pourra dans une histoire romancée émettre sur la Chouannerie des opinions nouvelles ou... inconsidérément humoristiques et impies, niais il ne ternira pas la beauté du sacrifice des martyrs, et leur couronne sanglante auréolera à jamais la mort du roi très chrétien dont ils furent les serviteurs aux jours de sa splendeur et les défenseurs aux jours de sa passion : le disciple n’est pas plus grand que le maître !
Ceci dit, ami lecteur, nous cédons la parole à M. de Cardrieux dont le charmant badinage poétique vous reposera des fadaises de notre prose, et dont la débordante gaieté vous divertira de nos intempestives rodomontades et de nos énumérations quelques peu décousues.

Pour rendre la lecture plus attrayante nous avons divisé le poème en petits capitules, dont chacun porte un titre. Ce sera la seule innovation que nous nous serons permise sur ce texte tellement célèbre dans les Chambres des pages de Versailles, qu’il fût, à toutes les générations, maladroitement massacré, modifié et interpolé suivant les besoins du moment, au cours du XVIIIe siècles.
 

POEME
de la Chambre des Pages

Exposition

Ce n'est point de César 1'héroïque courage 
Qui me fournit ici le sujet d'un ouvrage, 
Je cherche pour ma Muse un plus illustre emploi 
Et trouve mes héros chez les pages du Roy. 

Invocation

PHEOBUS, j'attends de toi le secours nécessaire 
Pour peindre dans mes vers le noble Séminaire 
Dont le nom, les vertus et les exploits fameux 
Passeront d'âge en âge à nos derniers neveux. 
Mais, Ariste, c'est toi que ma naissante veine 
A ma cour d'Apollon choisit pour son Mécène. 
Je sais que les neuf sœurs soumises à ta loi 
T'ont toujours regardé comme leur vice-Roy ; 
Souffre donc qu'en ce jour, te marquant mon estime, 
J'ose te dédier les essais de ma rime, 
Et qu'en te les offrant, je puisse à mes écrits, 
Par l'éclat de ton nom ajouter quelque prix. 

Les locaux

Parmi des bâtiments de savante structure 
Où l'art ingénieux corrige la nature, 
On distingue sans peine un vaste appartement, 
Que quarante lutins ont pris pour logement, 
Des pages, habitants de cette illustre enceinte, 
Dans l'épaisseur des murs la mémoire est empreinte : 
Là le nom d'un chacun dans la pierre incrusté, 
Passera sans obstacle à la postérité : 
De ce superbe lieu, c'est l'unique parure, 
Un bois sec en soutient toute l'architecture ; 
De l'édifice entier le plan majestueux 
Consiste en huit piliers accouplés deux à deux. 
Sans emprunter de l'art l'inutile assistance 
La nature y prend soin d'étaler sa puissance. 
L'on n'y voit ni tapis, ni glaces, ni tableaux, 
Deux gros chenets en sont les meubles les plus beaux, 
Trois tables de sapin font un théâtre antique 
Où la scène est toujours d'un goût tragi-comique 
Chacun y griffonnant un ennuyeux papier 
Et maudissant tout bas le maître et le métier, 
Avec impatience attend l'heure propice 
Qui le voit délivrer d'un fâcheux exercice. 
Quarante lits rangés an gré de ces lutins 
Servent toutes les nuits de gîte à ces mutins. 
Un bois vêtu de plomb forme un amphithéâtre 
Où l'on voit de nos chats le spectacle folâtre ; 
Il est creux en dedans, et son joli bassin 
Est par les mains d'Aubry lavé chaque matin ; 
Aux injures de l'air, sa belle vasque ouverte 
Ne perd rien des frimas dont la terre est couverte ; 
Les glaces de l'hiver, et les feux de l'été 
Y font également sentir leur âpreté ; 
S'il pleut, elle est bientôt toute pleine de crottes, 
Alors pour y marcher, il faut se mettre en bottes, 
Et sortant de son lit, un troupeau libertin 
Faute de pot de chambre y vient dès le matin ; 
Quelques pages vêtus d'une courte chemise 
Y répandant au loin la boisson qu'ils ont prise 
Forment un point de vue aimable et curieux 
Qui de Lucrèce même attirerait les yeux. 

Le lever

Alors tous nos valets par un maudit tapage 
Eveillent sans pitié l'endormi voisinage, 
Et faisant un manège aussi plaisant que fat 
En frottant nos souliers, ils réforment l'Etat. 
Mais c'est encore bien pis lorsqu'après la séance 
On entend arriver le bruyant Lespérance 
Qui tirant nos rideau nous crie en forcené 
« Levez-vous donc, Messieurs, debout, l'heure est sonnée. » 
A cet affreux sabat, en sursaut on s'éveille, 
On se frotte les yeux et on étend les bras 
On jure, on baille, on quitte avec regrets ses draps. 
A la fin on se lève, et chacun se dispose 
A faire sa toilette avant toute autre chose, 
Les pages en pantoufles endossent leurs peignoirs 
La Fleur avec Després se rangent au devoir, 
L'un expert et savant dans l'art de la frisure 
Est parmi ses pareils passé maître en coiffure 
Il montre à nos deux yeux surpris d'un trait nouveau 
Bermont en Adonis, Rumond en jouvenceau. 
L'autre est une prudente et très sage femelle 
Qui pour notre chaussure est toujours un grand zèle 
Et qui tous les matins par une antique ardeur 
Sur nos bas déchirés signale sa valeur. 
On crie à droite, à gauche : Attachez nos cravates, 
Mes souliers, sont-ils nets ? Emportez les savates 
Vigny met sa chemise, ici Couet sourit 
Querelle La Verdure, et jure contre Aubry ; 
Là Dumoulin se plaint que notre chatte en couche 
A failli cette nuit mettre bas dans sa bouche. 
Près un miroir antique on voit briller de Caux 
Occupant à lui seul les trois quarts des nouveaux. 

La messe

La cloche cependant calme notre jeunesse 
C'est le zélé St Vans qui nous sonne la messe 
Quel ennui lorsqu'à nous d'un pas tardif et lent 
Le triste abbé Pontois s'avance en rougissant 
Mais aussi quand parfois au gré de notre attente 
Nous voyons arriver celui qui nous enchante. 
Remerciant le ciel d'un trop heureux destin 
Nous bénissons cent fois par mois l'abbé Dostin 
On veut jusqu'à midi rester à la chapelle, 
Tant il fait à son gré redoublé notre zèle ; 
Mais l'aumônier content de notre intention, 
Calme bientôt l'excès de notre dévotion, 
Et ses doigts paternels nous chassant de l'église 
Nous allons de l'hôtel, trouver la nappe mise. 

Déjeuner

Berroit à qui les ans allongent le chemin 
Se traîne à notre chambre un bâton à la main, 
A faire son devoir, chaque page s'applique. 
Après que le vieillard a mis dans sa boutique 
Force morceaux de pain plus petits de trois doigts 
Que ne lui prescrivit la rigueur de nos lois. 
Pétade à nous tromper depuis longtemps habile 
Nous vend son mauvais fruit pour pomme de Caville 
Ou bien de Paradis, lorsqu'au fond de l'enfer 
On n'en servit jamais de même à Lucifer. 
« Cela nous, dit-il, fait une livre, une obole, 
Et prenez les raisins, Messieurs. » Sur ma parole 
Quoique de ce qu'il vend tout soit d'un goût maudit 
Il sait l'assaisonner en nous faisant crédit. 
Pour comble de malheur, notre vieux Ganimède 
Qui porte dans les yeux de l'amour le remède 
Remplissant de boisson le tiers d'un gobelet 
Tend en nous abreuvant le déjeuner complet. 

Bataille de Polochons,

La troupe rafraîchie attendant la dînée 
Et ne sachant à quoi passer la matinée 
Pour bien se divertir, s'arme de ses coussins. 
Bientôt on voit en l'air voler les traversins ; 
On s'échauffe, et chacun animé par la gloire, 
Les armes à la main dispute la victoire ; 
On est tout emplumé, mais toujours Lentilly 
Triomphe avec éclat du parti de Prilly ; 
Malheur à qui pour lors, est assez téméraire 
Pour venir sous nos murs ses culottes défaire, 
D'Avenas et Vigny d'un baquet rempli d'eau 
Inondent sans pitié leur immodeste peau. 

Dîner

Et le matin fini par un si bel ouvrage, 
Midi fait sur la table arriver le potage 
Cinq grands plats surchargés de boeuf et de mouton 
Assouvissent d'abord notre appétit glouton. 
Ravard pour éviter de Rumond la censure 
Vingt fois de notre vin va chercher la mesure. 
Lorsque pour assortir un service si beau 
Dans le milieu se montre une tête de veau 
L'assemblée à grands flots inondant la cervelle 
Mange ce que jamais on n'a trouvé chez elle 
Des convives déjà la fin se ralentit 
Quand le Rôt qui parait réveille l'appétit. 
Chargé d'un aloyau qu'accompagne une éclanche 
Un plat noir en dessous salit la nappe blanche 
On voit honoré du beau nom de ragoût 
Cette sauce où Ménard ne brille point du tout 
Cet homme fut jadis le marmiton du diable, 
Qui mécontent de lui le mit à notre table, 
Où rencontrant Huet, le couple fraternel 
De nous empoisonner fit le voeu solennel. 
C'est à quoi tous les jours l'un et l'autre s'appliquent 
Mais je vois arriver un dessert magnifique 
Composé d'une pomme et d'un petit biscuit. 
C'est par là chaque jour que le dîner finit. 

Divertissements

Depuis que parmi nous naquit la fantaisie 
De vouloir bien ou mal jouer la comédie, 
Beaujean l'après-midi par occupation 
En propose aux acteurs la répétition. 
Mais c'est un embarras de déguiser son sexe, 
Ce travestissement rend notre esprit perplexe
La vérité qui perce en dépit de nos soins, 
Lève le masque alors qu'on y pense le moins 
Enfin deux jours après, revenant du manège, 
Moulins a réuni le féminin cortège, 
Mais bientôt Demarteu, se jetant sur son lit, 
Fait voir que de la femme il n'avait que l'habit 
D'Avenas d'autre part achète à Lespérance 
Du beau jus de Bacchus une digne assistance, 
Et de ce doux breuvage inondant son honneur 
D'une belle n'a plus la comique pudeur. 

Réception d'un nouveau

Il est mille autres jeux parmi nous en pratique, 
Plusieurs sont consacrés par un usage antique 
Quand un page chez nous vient se faire installer 
La joie est générale et pour la signaler 
Sur une couverture, en cadence on fait faire 
La cabriole en l'air au récipiendaire, 
Et comme un vrai ballon qu'on se jette à plaisir 
Il ne manque jamais de bien nous divertir. 

Le jeu du Roy dépouillé

Il est un autre jeu qui ne fait pas moins rire, 
Et qu'en beaux vers ici, je voudrais bien décrire 
Les anciens sont rangés en cercle et les nouveaux 
Sont par terre à leurs pieds, assis sur leurs manteaux 
Un coffre est au milieu de toute l'assistance 
Le héros de la fête y vient prendre séance, 
Et les habits ôtés par un autre nouveau 
Le laissent bientôt nu jusqu'à montrer la peau. 
Aux brocards de chacun alors il est en butte 
Et sa spoliation par degré s'exécute. 
Un ancien y prélude, et son commandement 
Est requis pièce à pièce à son dépouillement, 
Quand c'est fait on ajoute: « Avant fait que ferai-je ? » 
Ces mots sont d'importance, il faut que l'officier 
Soit surtout attentif à ne rien oublier, 
Ou lui même il encourt la peine rigoureuse 
Du déshabillement dont la suite est fâcheuse 
Car celui qui subit le cérémonial 
Quel qu'il soit à la fin s'en trouve toujours mal, 
Puisqu'un déluge affreux de cendre et d'eau l’inonde. 
Et chacun à l'envie l'arrosant à la ronde 
On conçoit aisément qu'il doit être mouillé. 
Et le nom de ce jeu, c'est le Roy dépouillé. 

Le jeu de l'Empereur

Mais je ne sais comment parler avec décence 
D'un jeu très polisson, et plein d'extravagance 
Qui, je ne sais pourquoi fut par son inventeur 
De la Lune jadis, appelé l'Empereur. 
Des espiègles choisis de la seconde année, 
Dans une place à part pour le jeu destinée 
Conduisent un nouveau dont ils bouchent les yeux 
En faisant incliner la tête en divers lieux 
Tant que dure ce jeu, les cris de chaque page 
Font retentir les airs d'un horrible tapage 
Notre moderne arrive alors épouvanté, 
Saluant à tâtons d'un et autre côté 
Cette farce bouffonne est d'ancienne origine 
Car le lieu de la scène est nommé la Piscine ; 
Là, les voiles au vent est un autre nouveau 
Sur un coffre à plat ventre étendu comme un veau ; 
De ce qu'on ne dit point la médaille graissée 
Par le page aux yeux clos est plusieurs fois baisée. 
Celui-ci cependant n'a pas le nez perclus 
S’il ne voit bien, il sent, pour ne pas dire plus. 
Encore n'est il pas quitte, il faut bien qu'il endure 
Qu'on lui plante par force en certaine ouverture 
Une chandelle en feu qu'il éteint de son mieux 
On détache pour lors le bandeau de ses yeux, 
Taudis qu'aux deux acteurs de cette belle scène 
Après tant de fatigue on laisse prendre haleine. 

Le jeu des pigeonneaux

Pour changer de folie, on joue aux pigeonneaux 
Un page ayant les bras attachés sur le dos 
Sur un morceau de bois en forme de cylindre 
Vient se mettre à genoux, sans qu'il ose se plaindre 
Et sur ce dur coussin qui roule dessous lui 
Son corps à tout moment change de point d'appui 
Tant ainsi que ses mains ses pieds sont à l'étreinte 
S'il veut sortir bientôt de nouvelle contrainte 
Il faut en se baissant qu'il soit très diligent 
A prendre avec la bouche une pièce d'argent. 
Sur le côté parfois il fait une culbute, 
Sans se pouvoir après relever de sa chute 
Et Couché de son long tant qu'il plaît aux anciens, 
Il est sur le carreau serré dans ses liens. 

Le jeu des camouflets

Les camouflets encore me semblent assez drôles 
Par derrière et devant, par dessus les épaules 
On trousse la chemise à quelqu'un de nouveau, 
Car ils font en tous jeux les rôles principaux ; 
Ensuite on introduit au fond d'une vergette 
Force poudre à friser, quand la close est complète 
Quelqu'un près du nouveau se met malignement 
Et passant sur les Poils la main très vivement 
Au feu d'une lumière à cet effet portée 
La poudre s'échappant, est soudain embrasée, 
Et le pauvre nouveau tout grillé par le feu 
Est encore cette fois la victime du jeu. 

Les bottes brûlantes

A propos du grillage, un autre badinage 
Est sous le même nom chez nous fort en usage ; 
Quand un nouveau bien las, bien mouillé, bien crotté, 
Pour se chauffer arrive encore tout botté 
On le laisse approcher, les anciens lui font place 
Mais dans un cercle étroit bientôt on l'embarrasse 
Le cuir se chauffe, fume, et l'active chaleur 
Des bottes aisément pénètre l'épaisseur, 
Et le nouveau qui bout dans son harnais humide 
Du grand froid au grand chaud passe d'un cours rapide, 
Enfin quand à sa peine on a bien pris plaisir 
On lui donne congé pour se bien refroidir. 

En printemps

Pendant le mauvais temps quand on n'a rien à faire, 
C'est ainsi dans la Chambre afin de nous distraire, 
Que les ris et les jeux remplissent nos instants 
Mais sitôt que l'hiver a fait place au printemps, 
Lorsque le mois de juin ramenant sa verdure 
Vient de ses plus beaux dons enrichir la nature, 
Lorsque les rossignols, ces amphions des airs 
A la voix de Montans mêlent leurs doux concerts, 
De la Chambre aussitôt quittant la solitude 
Chacun met à courir sa principal étude, 
Dorgement, Lantilly, de Salle et Vaubadon 
Arpentent le chemin de Clagny, de Meudon, 
Et souvent le plaisir de courir la campagne 
Fait sortir de son lit le brave La Chassaigne. 

En été

Quand du mois de Juillet, la brûlante saison 
Présente au laboureur une riche moisson, 
A se désennuyer dans la Chambre on travaille 
Deux pages sur deux lits se roulent dans la paille, 
Deux autres dans un coin, par un combat nouveau,
S’inondent tour à tour, avec des cruches d'eau. 
Chacun pour mieux prouver son humide courage 
S'expose sans chemise à ce nouvel orage, 
Et le vaincu toujours, ainsi que le vainqueur 
Du triomphe aquatique a mérité l'honneur. 

La natation

Lafont après souper courant à Viroflée 
Se fait suivre bientôt de toute l'assemblée 
C'est lui qui de l'étang est le maître et le Roy 
Les tritons d'alentours sont soumis à ses lois. 
Suivi des habitants de l'élément humide, 
Il parcourt en nageant son empire liquide, 
Cadrieux près de lui, porté sur des roseaux 
Avale en grimaçant de fort malsaines eaux, 
Murfai qui se débat jusqu'à perdre l'haleine 
Fait vingt fois le plongeon dans sa course incertaine 
Enfin après avoir suffisamment plongé, 
La troupe vers la nuit de l'étang prend congé. 

En automne

Mais sitôt que Septembre a ramené l'automne, 
Et que Cérès contente a fait place a Pomone, 
Chaque saison ayant ses plaisirs différents ; 
Crété voit abonder chez lui nos jeunes gens 
Qui passant à la paume une demi-journée, 
La quittent à regret quand la cloche est sonnée 

Mort de Louis XIV

L'on m'a dit qu'en ces temps, jadis Fontainebleau 
Etait de nos désirs un objet bien plus beau, 
Mais depuis que la Parque à la faux meurtrière 
A ravi pour jamais Louis à la lumière, 
Depuis que le grand Roy dont les faits éclatants 
Rendront le nom vainqueur de l'envie et du temps, 
Après tant de vertu, de gloire et de puissance 
Dans sa tombe emporta les regrets de la France 
Le plaisir tout à coup de chez nous s'est enfui 
Et la plus vive joie a fait place à l'ennui. 

En hiver

Déjà du triste hiver, avant-coureurs fidèles, 
Les fougueux aquilons ont déployé leurs ailes, 
On voit de la campagne arriver le bourgeois 
Qui rentre dans la ville en soufflant dans ses doigts, 
Déjà de la saison corrigeant les injures 
Le moins frileux se chauffe et reprend ses fourrures 
Mais dut le froid morfondre un bon tiers des humains 
Le feu n'est allumé pour nous qu'à la Toussaints. 
De notre appartement l'énorme cheminée 
Est d'un cercle d'ancien toujours environnée, 
Une chaise, un fagot, et deux morceaux de bois 
Par les soins d'un nouveau brûlent tout à la fois. 
Là souvent au retour de certaine ambassade 
Un nouveau vient souvent essuyer la grillade 
Ou bien pour fuir un cercle à la malice enclin 
Vite il va de son lit ôter le traversin 
Et le lançant bientôt au sein de l'Assemblée, 
Cause au milieu de tous une affreuse mêlée, 
Chassant bientôt le froid par cet aimable jeu 
La plume fait pour eux ce qu'aurait fait le feu. 

Respects dus aux anciens

Mais que l'ancienneté des nouveaux respectée 
Jamais dans les combats ne soit trop mal traitée, 
S'ils ne veulent alors que d'un pouce vengeur 
On ne porte à leur nez l'alarme et la terreur. 
Quelquefois cependant par grâce de bon maître 
A combattre contre eux on veut bien les admettre, 
Mais qu'au moindre clin d'œil, l'obéissant nouveau 
Sorte s'il est besoin sans prendre de manteau.
Et quand de tous les vents l'écervelé cortège 
Blanchirait les chemins d'une abondante neige, 
Aux lois de ses anciens, soumis aveuglément, 
Qu'il s'empresse, qu'il vole, au premier mandement 
Pour avoir du sureau qu'il coure à Viroflée, 
Mais il est au retour hué par l'Assemblée, 
Et fera le chemin une seconde fois, 
Si pour se l'éviter, il n'a pris de bon bois, 
Lui-même de son mal se rend alors complice, 
Fabriquant l'instrument de son propre supplice, 
Car le bâton fatal qu'il prend soin de creuser, 
Devient un arrosoir qui sert à l'arroser 
Qu'il ait grand faim ou non à l'heure que l'on soupe, 
Il faut qu'il soit tout prêt à éclairer la troupe, 
Et que de la paillasse érigée en flambeau, 
Il montre en descendant le chemin le plus beau. 

Souper

On soupe : à pas comptés arrive Lespérance, 
Qui Porte un aloyau d'une maigre apparence, 
Aubry, de son côté, nous présente un gigot, 
Et les deux mets friands commencent notre écot, 
Une poularde ensuite, au moins soi-disant telle, 
Nous présente une chair à tout couteau rebelle, 
Deux lapins élevés dans la cour de Ménard, 
Montrent un rable étique, ou l'on a plaint le lard, 
Pour rafraîchissements, une eau simple rougie, 
Est toujours par Benoit abondamment servie, 
C'est pour nous du nectar, et dans ce beau festin, 
Cette ignoble boisson tient lieu du meilleur vin. 
Si pour rendre le froid un peu plus supportable, 
On daignait mettre au moins deux charbons sous la table 
Cela réchaufferait les pauvres assistants, 
Et quoique empoisonnés, ils sortiraient contents, 
Mais nous n'avons de feu que dans la grande Chambre, 
Et ce n'est bien souvent qu'à la fin de Décembre. 

Prière du soir

On y voudrait aller, mais un zèle pieux, 
Sitôt qu'on a soupé nous mène en d'autres lieux. 
Sans excès de ferveur, on court à la prière, 
On a l'abbé Bastide au moins une heure entière, 
Qui d'un ton de gascon dévot mal à propos 
Nous fait longtemps attendre un Bénédictat Vos. 
Lorsque par ce saint mot, la prière est finie, 
La troupe à l'instant sort grelottante et bénie ; 
Beaufort auprès du feu, voulant être placé, 
Des dix plus diligents se trouve devancé, 
Si bien que ne trouvant ni tabouret, ni chaise, 
Cherchant quelque moyen pour se mettre à son aise 
Assis sur un vieux coffre recouvert d'un manteau 
Il se fait voiturer par le peuple nouveau 
Et déjà glorieux d'un si bel étalage, 
Il fait aux yeux de tous briller son équipage. 
Quand après mille tours il revient près du feu, 
Heureusement pour lui, il propose le jeu. 

Jeu de cartes

Le premier des nouveaux dont on voit la figure 
Pour servir de tapis, donne sa couverture 
Et du fond de la chambre apportant un cornet, 
Il en fait un flambeau pour notre lansquenet, 
Cadrieux sur le jeu fondant son espérance, 
Met jusqu'à six blancs à la réjouissance, 
Et par les voix du gain animant son ardeur, 
Il attend son destin du deux ou sept de cœur, 
Quel que soit le parti que la fortune joue, 
Notre nouveau toujours est frappé de sa roue, 
Un ancien ruiné d'un grand revers de main, 
Sur son nez à l'instant exhale son chagrin. 

Tout dort

Le jeu cesse, on commence à fermer la Paupière, 
Sous notre cheminée on remet la lumière 
Et la chambre paisible après beaucoup de bruit, 
Passe en des camouflets le reste de la nuit. 

Avis aux nouveaux

Je ne saurais, je crois, mieux finir cet ouvrage, 
Qu'en montrant dans mes vers à chaque nouveau page, 
Quel chemin il doit prendre, et par quels bons moyens, 
Il peut avoir l'honneur de plaire à ses anciens. 
Premièrement, il doit se mettre dans la tête, 
Qu'un nouveau quel qu'il soit, est toujours une bête 
Et fut-il plus savant que défunt Cicéron, 
il doit même ignorer s'il est au monde ou non. 

Etat civil ?

Sous l'habit masculin de peur que le diable 
Ne glisse parmi nous un sexe redoutable, 
On n'a jamais manqué, sage précaution, 
De faire des nouveaux, vérification. 
Cette solennité commence leur entrée, 
Puis à divers tourments leur face consacrée, 
Dans eux nous offre un nez sur qui plus d'une fois, 
Un ancien désœuvré vient exercer ses doigts. 

Malheur aux rapporteurs

Le patient alors n'a rien de mieux à faire, 
Que s'armer de courage, endurer et se taire, 
Et d'un doigt incivil éprouvant la roideur 
Faire comme l'on dit à fortune, bon cœur. 
Surtout que d'un nouveau, la langue soupçonnée 
Ne lui procure pas une plus rude année, 
Un rapport de tous temps parmi la nouveauté, 
Fut un crime chez nous de lèse antiquité, 
Très sage dans ses lois, l'auguste République, 
A fait de les punir un décret authentique : 
A suivre ses avis, et plein de soumission, 
Un nouveau doit de tous gagner l'affection. 
A remplir ses devoirs que de près il regarde, 
Et que quelqu'un d'entre eux soit sans cesse de garde. 
Si Prilly par hasard veut aller dans un coin 
Après la digestion satisfaire un besoin, 
Qu'il l'escorte partout, et sans plus de mystère : 
Servir les vétérans, c'est là la grande affaire, 

Qualités d'un nouveau

Il faut qu'il soit ardent, doux, provenant, actif, 
Et qu'à tous leurs besoins, il soit fort attentif, 
De leurs commissions qu'il s'acquitte lui-même, 
Du linge et des habits qu'il ait un soin extrême, 
Qu'à la toilette, au lit, en tous temps, en tous lieux, 
Pour nous prouver son zèle, il fasse de son mieux. 
Quand un nouveau nous manque et nous met en colère, 
De sa faute, à l'instant, il reçoit le salaire 
On joue à la savate, et d'un soulier brutal 
A grands coups de talons, à ses mains on fait mal. 
Quand la faute est plus grave et qu'on la réitère, 
Le châtiment redouble, et devient plus sévère, 
Les anciens, en un mot, sont jaloux de leurs droits, 
Et tout page en rentrant, est sujet à leurs lois. 

Noviciat

Dans cette servitude il faut qu'un an se passe, 
Il vaut mieux la subir d'abord de bonne grâce, 
C'est un utile joug que l'on secoue un jour, 
Pour l'imposer alors à d'autres à son tour. 

Pas de vantardise

Il ne faut pas vanter son rang, ni sa noblesse, 
Point d'orgueil, de hauteur, encore moins de bassesse, 
Car le doyen lui-même en pareil cas tombé, 
Mériterait le moine, ou tout au moins l'abbé. 
Mais des nouveaux futurs sans doute l'expérience 
Par des traits éclatants marquera la naissance 
Je le veux croire ainsi, et qu'un deux chaque jour 
Au lever de Beaujeu vienne faire sa cour, 
Et par des jeux divers qu'il fasse à tous connaître 
Qu'il est un bon sujet, et digne d'un tel maître. 
Brancion Pour Paris ayant pris son courrier 
L'envoie au Parc au Cerfs lui choisir un coursier 
Qui par le train vaillant qu'à nos yeux il étale 
Fasse briller de loin le nouveau Bucéphale 
Que dès sa tendre enfance à sa gloire élevé, 
D'un pas léger et fier il brûle le pavé, 
Enfin nous le voyons, mais toujours intrépide, 
Il brave également l'éperon et la bride, 
Jusqu'à ce que percé de cent coups de talon, 
Il parte à pas comptés touché de la leçon 

Les nouveaux au manège

Que trois fois en huit jours, des nouveaux le cortège 
Soit prêt dès le matin pour aller au manège, 

A l'Escrime

Et huit fois dans le mois, le fleuret à la main 
Ils doivent de cent coups s'entrebourrer le sein. 

A la Danse

Quand de Monsieur Brillant la lyre sans pareille 
Viendra de ses deux tons enchanter nos oreilles, 
Soudain tout nouveau page admirant ses accords, 
Doit faire pour la danse éclater des transports. 

A la leçon de Génie

On nous fait combiner avec un soin extrême 
De Ville et de Vauban les différents systèmes 
Pour le cours de génie on donne le lundi, 
La même chose encor revient le mercredi, 

Au Dessin

Deux fois Monsieur Sylvestre à la plume légère 
Nous donne par semaine une heure presque entière, 
Et le dessin orné des traits de son pinceau 
Nous offre chaque jour un chef d’œuvre nouveau. 

A la voltige

D'un art tout différent, mais non moins difficile 
Monsieur Laval donnant une leçon fragile 
Sur un cheval de bois exerce à voltiger 
Et fait voir plus d'adresse avec plus de danger. 

Leçons de bienséance

Les mardis et jeudis, Monsieur Rousseau s'applique 
A nous bien enseigner le salut de la pique. 
A toutes ces leçons arrivant le premier, 
Un nouveau doit toujours en sortir le dernier ; 
Pour le récompenser de ses loyaux services 
On lui fait avec soin faire ses exercices, 
Qui veut au premier rang parmi nous s'élever 
Voilà par quel chemin il peut y arriver, 

Finale

Cette esquisse suffit, ma muse trop hardie 
N'entreprend point ici de louer Lagardie, 
Ladévèse, Varax, tant d'autres dont mes vers 
Devraient transmettre au moins les noms à l'univers, 
Qui du noviciat subissant les épreuves 
D'une fermeté rare ont donné tant de preuves, 
Et qu'on citera chez les pages à jamais, 
Aux nouveaux à venir pour modèles parfaits. 
Si je voulais citer l'illustre d'Emerville 
Il faudrait de Rouen arracher Bérenville, 
Le seul éloge enfin du célèbre D'Artron 
Exigerait au moins la lyre d'Apollon, 
Je sens que d'un grand poids ma muse est abattue 
A se bien soutenir vainement s'évertue, 
J'abandonne l'ouvrage et mon faible pinceau 
Laisse à la renommée achever le tableau. 
FIN

Par M. de CADPIEUX, 
Page du Roy, à sa Petite Ecurie,
en I715.