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CHAPITRE II

12 septembre 2010
J'ai déplié et trié tous ses -- tous "leurs" petits billets. Même ceux que
j'avais froissés, je les ai défroissés pour pouvoir les mettre avec les
autres. Je n'arrête pas de les trier encore et encore, une fois par couleur.
Une nouvelle fois par taille. Mais la façon la plus significative dont je les
ai triés, c'est par la date écrite sur chacun d'eux. Comptez sur Harmon Rabb
pour écrire la date et l'année sur chacune des feuilles, comme si Sarah
pouvait se tromper d'année s'il ne la précisait pas. Je pense qu'il n'a voulu
prendre aucun risque avec ma femme.
Espèce de salaud. Et ma femme.....
Bon sang, je ne sais même pas quoi penser. Ma femme. Ma femme et Harmon Rabb.
Bleus. Jaunes. Blancs. Jaunes. Bleus. Grands. Petits. Moyens. Grands. Je les
trie encore une fois. C'est plus facile quand ils sont triés comme ça plutôt
que par date. Je ne crois pas que j'ai envie de les trier encore une fois par
date,comme une sorte de chronologie de leur trahison.
Mais je dois le faire.Je les compte encore une fois, et j'espère qu'ils sont
tous dans la boite. J'ai peur de penser qu'il peut y en avoir plus autre part.
Ou qu'il en a autant chez lui.
Je m'appuie contre le mur, et donne un grand coup de la main dans la pile de
papier, envoyant les billets voler en l'air une nouvelle fois. En l'air, là où
est leur place . Bon sang, Sarah. Pourquoi tu ne m'en as pas parlé? J'attrape
la bière que j'ai ouverte il y a des heures, j'en avale une gorgée et le
liquide amer et chaud coule dans ma gorge. De toute façon je ne trouve plus de
goût à grand chose. Tout est engourdi.
Je ne suis pas sûr de savoir à qui j'en veux le plus en ce moment. Mac? Rabb?
Moi? Oui, c'est probablement à moi que j'en veux le plus. Plus cette situation
dure, et plus je suis sûr que je l'ai toujours su. Bien sûr que je savais. Je
ne suis pas le parfait abruti que leur comportement semble avoir fait de moi.
Mon Dieu, comme je voudrais pouvoir revenir en arrière à l'époque où j'avais
encore une chance de pouvoir lui parler de cette situation.
Bon sang, Mic, Sarah n'est pas morte. Elle va revenir à la maison. Et alors il
faudra que tous les deux on gère tout ça. Une partie de moi que je ne veux pas
admettre croit presque qu'il serait mieux qu'ils soient morts tous les deux.
Comme ça, pas besoin de prononcer de douloureuses paroles d'excuses.
La babysitter tape à la porte à demi ouverte pour me prévenir qu'elle s'en va.
Elle est restée là des heures, s'occupant de May pendant que je m'apitoie sur
moi même.
"Merci pour tout, madame Keller", lui dis je, assis au milieu d'un tas de
petits papiers.
"Ca va aller pour Sarah", ajoute t'elle à mon intention. Elle commence à
boutonner son gilet et se prépare à rentrer chez elle.
"Je sais", dis je. "Je sais que ça va aller pour elle."
Oui, mais pour moi?
La femme hoche de la tête et s'en va, en fermant la porte derrière elle.
Je ramasse une des feuilles de papier, et je m'aperçois que je les ai tous
mémorisés maintenant. Je peux les mettre dans l'ordre sans même regarder la
date qui y est inscrite.
Celui là, c'est la fois suivante. Mes doigts courent sur son écriture. Je me
demande ce qu'il pensait. Que pensait elle? Est ce que seulement ils pensaient
à quelque chose? Mon dieu, c'est la pire des situations que j'ai dues
supporter.
Ce bout de papier se retrouve roulé en boule dans mon poing, comme si
j'essayais de l'effacer de la surface de la terre.
Mais je ne peux pas.
********************
24 avril 2003
"Nous reprendrons cette audition demain matin à 9 heures. Peut être que d'ici
là, vous pourrez vous mettre d'accord , tous les deux," déclare l'amiral
McDonnough. Il nous regarde, Mac et moi, d'un air sévère et je souhaite
fichtrement que toute cette controverse prenne fin.
"Oui, Monsieur", répondons nous ensemble. Bon sang, c'est déjà bien que nous
soyons d'accord sur quelque chose. Pour tous les autres sujets concernant ce
dossier, et pour tout ce qui peut nous concerner, cela n'a été que bagarres
incessantes. Elle est constamment en colère pour une chose ou une autre.
Nous quittons la salle d'audience, Mac dix pas devant moi se dirigeant
résolument vers l'ascenseur.
"Allez, Mac. Qu'est ce qui vous fiche à ce point en rogne?" je lui demande
quand je la rejoins, attrapant la manche de sa veste. Elle se tourne vers moi,
ses yeux lancent des éclairs.
"Je ne peux pas croire que nous ayons à travailler sur ce dossier ensemble.
C'est un dossier sur lequel normalement il ne devrait y avoir que l'un de nous
comme responsable et quelqu'un d'autre en seconde chaise, mais pas nous deux
ensemble. Je ne comprends pas du tout pourquoi l'amiral nous a assigné tous
les deux à ce.......bazar", dit elle. Jusqu'à maintenant, nous n'avons pas été
d'accord sur un seul point en ce qui concerne le dossier Littleton. Cela n'a
été qu'une longue succession de disputes.
"Bud et Singer sont chargés de l'accusation et nous avons été désignés pour
assurer la défense.....Je ne sais pas pourquoi l'amiral l'a fait, Mac, et je
suis désolé que nous ayons été en désaccord sur tout, mais nous devons assurer
à cet homme une défense correcte. Il fait face à un procès pour meurtre et
nous lui devons de nous comporter comme si nous savions ce que nous devons
faire. Nous devons agir de façon un peu plus professionnelle que ce que nous
venons de faire", lui dis je, et mes paroles n'éteignent pas les flammes que
lancent ses yeux.
"C'est ça. Je vais travailler mon professionalisme."
Nous n'avons pas travaillé ensemble sur un dossier depuis plus d'un an. Nous
avons été opposés plusieurs fois, et nous avons fait ensemble des enquêtes
pour le JAG, mais cela fait longtemps que nous n'avons pas travaillé en équipe
de façon aussi proche que sur ce dossier. La seule chose qui aurait pu nous
arriver de pire aurait été d'avoir à assurer ce procès à bord d'un sous marin.
Ou peut être que cela aurait été une bonne chose. Oui, si nous étions coincés
quelque part tous les deux comme dans un sous marin et que nous n'ayons
d'autre choix que de discuter de tout cela, peut être que les choses iraient
mieux. Elles ne peuvent pas être vraiment pires qu'elles le sont maintenant.
Mac appuie sur le bouton de l'ascenseur, et nous attendons en silence que les
portes s'ouvrent. Elles ne s'ouvrent pas, mais on entend un grincement bruyant
derrière les portes et je suis drôlement content qu'on soit de ce côté ci.
Etre coincé dans un sous marin, c'est une chose, mais je ne suis pas sûr qu'on
survivrait à un ascenseur.
"Est ce qu'autre chose pourrait encore aller de travers aujourd'hui?" crie
Mac, et elle donne un grand coup de pied dans la porte de l'ascenseur. Elle
grimace aussitôt de douleur en secouant son pied et je vois les larmes lui
monter aux yeux.
"Oui", je lui réponds d'un ton plus ironique que je ne le voudrais. "Encore
plus de choses pourraient aller de travers aujourd'hui."
"Bon, vous allez m'aider à monter les escaliers, ou vous allez juste rester
ici? " me demande Mac, le visage encore marqué par la douleur.
"Allez, marine. Ne me dites pas qu'un orteil cassé va vous empêcher de monter
les escaliers sans aide", lui dis je et elle commence a boitiller vers les
escaliers sans m'attendre. Je lui offre mon bras, et aussi incroyable que ce
soit, elle l'accepte. "Je suis désolé. Je vais vous aider."
"Vous avez intérêt de m'aider, puisque c'est de votre faute," dit elle en
agrippant mon bras plus fermement que nécessaire. Ses doigts s'enfoncent dans
ma veste, et maintenant c'est moi qui grimace de douleur.
"Pourquoi c'est de ma faute?" je demande. Elle est vraiment incroyable.
"Parce que," dit elle. Et là, pour la première fois depuis longtemps, elle
rit.
********************
25 Avril 2003
"Voilà quelques dossiers de la part du capitaine Rabb, madame. Il a dit qu'il
serait sorti tout l'après midi, mais si vous avez des questions, vous pouvez
le joindre plus tard," dit Tiner en posant sur mon bureau une pile de dossiers
si haute que j'ai du mal à le voir derrière les dossiers. Ca va certainement
ruiner tous mes projets pour le week end. Je suis censée aller chercher Mic à
l'aéroport dimanche, et il y a certaines choses que je voulais vraiment faire
demain avant son retour.
"Merci, Tiner", dis je avec une expression mécontente. Il se retourne et
quitte mon bureau pendant que je continue de regarder fixement la montagne de
travail qui m'attend.
Espèce de salaud. Rabb a dit qu'il allait s'occuper de cette partie du dossier
et maintenant il se débrouille pour me la refiler. Il a probablement
l'intention de partir en week end avec une de ces poupées blondes. Je ne crois
plus nécessaire d'en tenir le compte.
Ce dossier a été un vrai bordel, et ni Rabb ni moi ne semblons être capables
d'être d'accord sur le moindre de ses aspects. Je suis persuadée que l'amiral
me punit pour quelque chose en me faisant travailler comme ça avec Rabb.
L'enquête sur l'USS Harry S. Truman a été plus que lamentable. J'ai passé mon
temps à vomir et j'espérais réellement que c'était le mois où Mic et moi
allions avoir une bonne nouvelle, celle de ma grossesse. Au lieu de cela, je
suis rentrée à la maison après cette horrible enquête pour découvrir que je
n'étais pas enceinte. Une déception de plus.
J'attrape le dossier du dessus et une petite note s'en échappe quand il
s'ouvre. Je la regarde voleter vers le sol,tournoyant doucement comme une
feuille sèche tombant d'un arbre en automne. Je la regarde, et je retiens ma
respiration quand elle atterrit doucement, mais je suis sûre qu'en fait elle a
fait tellement de bruit en tombant que je jette un coup d'oeil autour de moi
pour voir si quelqu'un d'autre l'a entendu.
Derrière les vitres de mon bureau, tout le monde vaque à ses occupations comme
si de rien n'était. Je me baisse et ramasse le papier , je sais déjà qui l'a
envoyé. Je déplie la simple feuille et la lit.
"Partons voler ensemble."
Maudit soit il encore une fois. La dernière fois que nous avons fait cela,
nous nous sommes plus parlé pendant des semaines à notre retour. Rien ne s'est
passé. Pas la plus fichue petite chose, mais je ne pouvais pas m'empêcher de
penser que quelque chose aurait pu arriver. Quelque chose pourrait arriver si
facilement, et je n'aime pas cette idée. Je suis mariée avec Mic. Je ne veux
personne d'autre. Je ne veux pas. Je ne peux pas. Je ne l'aurai pas.
Je ne pense pas que je vais le faire.
Le rendez vous est pour demain. Je ne devrais pas. Mic est parti depuis trois
semaines et je voulais préparer quelque chose d'agréable pour son retour. Je
ne devrais pas aller voler avec Harmon Rabb.
Mais je sais que je vais y aller.
*********************
26 Avril 2003
"Je suis content que vous soyez venue" dis je en voyant Mac faire le tour de
l'aile et s'approcher de moi. Son comportement est si différent de la dernière
fois où nous l'avons fait. Son visage n'est pas aussi en colère. Il est même
moins en colère que toute la semaine dernière pendant toute cette affaire
Littleton.
Mais au lieu d'avoir l'air en colère, elle a l'air triste. Je ne comprends pas
pourquoi. De mon point de vue, elle a tout. Un mari. Une grande carrière. Et
une maison de cinq pièces qu'ils viennent d'acheter il y a quelques mois. Je
m'attendais à l'entendre annoncer l'arrivée prochaine d'un bébé, mais jusqu'à
présent elle n'en a pas parlé. Je pensais que cela pouvait être la raison pour
laquelle elle était si malade sur le Truman, mais si c'était le cas, elle n'en
a rien dit.
Cela la rendrait heureuse. Il n'y a rien que je désire plus que son bonheur.
Ou du moins c'est ce que je n'arrête pas de me dire.
"C'est une belle journée. Je me suis dit, après tout... Je n'ai rien de mieux
à faire que d'aller voler avec Rabb", dit Mac en riant doucement. Je ne sais
pas bien à quel propos.
"Je suis sûr que vous aviez beaucoup de choses plus importantes à faire avec
Mic qui revient demain", dis je la regardant et nos regards se rencontrent et
ne se quittent pas. Elle ne m'a jamais donné cette information. "J'ai regardé
votre agenda. Pour voir si vous étiez libre aujourd'hui."
"Oui, et en plus de ça, j'ai maintenant une pile de dossiers à traiter haute
jusqu'au plafond grâce à vous," dit Mac.
"Je vais en reprendre une partie. Je voulais juste m'assurer que vous alliez
regarder ce que je vous envoyais et trouver la note......"
Le papier est dans sa main, elle le tient doucement entre deux doigts. Elle me
le tend, je le prends et nos doigts se frôlent juste quelques secondes, mais
suffisamment longtemps pour qu'elle détourne son regard de moi.
Je lui demande "Comment va votre pied?", car je veux qu'elle se rappelle que
je l'ai aidé à monter les escaliers l'autre jour. Je lui tenais le bras à ce
moment là, et nos doigts qui se frôlent ne devrait rien signifier de plus
aujourd'hui que ce n'était alors le cas.
Et pourtant, quelque part, c'est différent. Quand nous ne sommes enfermés par
les limites du travail et de nos uniformes, tout change.
"Ca va mieux, merci," dit elle, elle regarde son pied en le secouant. Pendant
ce temps, je plie rapidement la feuille de papier en un nouveau petit avion,
mais cette fois un peu différent . Sa forme n'est pas aussi aérodynamique que
celle du précédent, mais ça va marcher.
"Vous réalisez que c'est votre faute, n'est ce pas?"
"J'accepterai la responsabilité pour votre pied si vous venez voler avec moi",
dis je , la regardant cueillir au bout de mes doigts le petit avion que je lui
offre. Elle regarde sa forme et soulève un sourcil en constatant sa
bizarrerie. "Il va voler."
"J'en suis sûre", dit elle en souriant doucement, et elle le range dans la
poche de son jean, en prenant soin de l'aplatir et de ne pas froisser le
papier. "Quand j'ai dit que c'était votre faute, je ne parlais pas seulement
de mon pied."
Je continue à la dévisager, attendant qu'elle s'explique. Je ne sais pas ce
qui pourrait être de ma faute. Sa vie devrait être l'expression du bonheur
absolu. Elle a tout ce qu'elle a toujours voulu. Ils ont même encore ce vieux
bâtard. Et pourtant, il y a toujours une trace de tristesse qui transparait
derrière la satisfaction. Il y a quelque chose qui manque, et pour je ne sais
quelle raison, c'est ma faute.
"Comment ça?" , je lui demande, souhaitant qu'elle me parle. Cela nous est
arrivé si peu souvent dans toute notre relation. Nous devrions en être capable
maintenant. Elle me répond seulement en secouant doucement la tête, comme si
elle avait changé d'avis sur cette conversation.
"C'est rien", dit elle, et elle me sourit doucement. "Prêt à aller voler?"
**********************
J'entends Harm rire quand il me donne les commandes de son avion.Le simple
fait de l'entendre suffit à me faire sourire. Nos relations ont été tendues.
Et les choses ont été tendues entre Mic et moi, aussi. C'est peut être pour
cela qu'il est allé en Australie voir sa famille quand il a su que je ne
pouvais pas prendre de permission. Il ne voulait pas subir encore un mois de
ce stress auquel nous faisons face.
"Je vais atterrir ici, Mac. Nous pourrons aller déjeuner en ville, ce n'est
pas très loin à pied de cet aérodrome", me crie Harm en reprenant les
commandes. Il dit quelque chose que je ne comprends pas dans la radio, et on
lui indique où se poser.
J'essaie de regarder où nous allons. Harm doit connaître tous les petits
aérodromes dans le coin, car ils semblent le connaitre. Cet aérodrome est
minuscule. Juste une piste et un hangar. Mais j'aperçois une petite ville le
long d'une rivière pas très loin au bout de la route. Je me demande combien
d'autres personnes il a amenées ici.
Cela n'a pas d'importance. Ce qu'il fait est son problème, pas le mien.
Nous atterrissons et nous arrêtons devant le hangar. Il n'y a pas beaucoup
d'avions ici, et pas un seul comme celui d'Harm. Seulement quelques Piper
Cubs. Quelqu'un sort des bureaux et Harm descend de l'appareil pour le saluer.
Cette fois ci, je descends toute seule sans trébucher.
"Salut, Hank. Voilà Mac", dit Harm à un homme entre deux âges, qui sourit en
me regardant. Ses yeux s'arrêtent sur ma main et mon alliance et il se tourne
vers Harm. "C'est un autre avocat du JAG."
Comme si cela suffisait à tout expliquer.
"Ravi de vous rencontrer, madame", dit Hank en me tendant la main.
"Hank a volé sur des Intruders au Vietnam et a la gentillesse de me laisser
atterir ici pour pas trop cher", dit Harm, et l'homme sourit, ses yeus
brillent en entendant mentionner qu'il était pilote. Je suis sûre que lui et
Harm ont eu de nombreuses conversations sur ce sujet, mais actuellement je
suis plutôt interessée par mon estomac qui gargouille.
"Tous les deux, allez vous chercher quelque chose à manger. Je vais surveiller
votre avion," dit Hank en concentrant son attention sur "Sarah". Il sourit en
passant la main sur son fuselage jaune. Les hommes et leurs jouets....
"J'en suis sûr. Vous venez, Mac?" dit Harm en tendant la main vers la mienne
pour je ne sais quelle raison. Que croit il que nous soyons? Deux enfants
marchant ensemble le long d'une route de campagne?
"Passez devant", dis je , et il baisse sa main. Je pense même qu'il ne s'est
pas rendu compte de ce qu'il faisait.
Nous marchons longtemps en silence. De temps en temps, il prend de l'avance
sur moi puis se retourne et attend que je le rattrape. Ou il revient vers moi
et me retrouve au milieu du chemin.
"Qu'est ce qui ne va pas?" me demande t'il en marchant à reculons pour
continuer à me faire face.
"Rien pour lequel vous puissiez m'aider, Harm, alors arrêtez de poser des
questions", dis je en regardant le champ le long duquel nous marchons. Il y a
des fleurs des champs partout le long de la route, leurs corolles sont
tournées vers le chaud soleil de l'après midi. Jusqu'à maintenant, pas une
seule voiture ne nous a dépassés. C'est tranquille ici. Un endroit où l'on
souhaiterait élever une famille.
"Ce n'est pas parce que je ne peux pas vous aider que vous ne pouvez pas m'en
parler", dit il. Il s'arrête, m'obligeant à m'arrêter aussi. Nous sommes à
quelques centimètres l'un de l'autre, une partie de moi veut tout lui
raconter, mais une autre partie continue de me dire que cela ne le regarde
pas. "Ca pourrait vous faire du bien de tout déballer."
"Harm, s'il vous plait," dis je avec un soupçon de colère dans la voix. Je
n'ai pas besoin qu'il me pose des questions. Il hausse les épaules et se
retourne, et reste quelques mètres devant moi pendant tout le reste du chemin.
***************
Nous achetons quelques sandwichs dans un des kiosques et marchons jusqu'au
parc le long de la rivière. Elle n'a pas dit grand chose. Elle a passé sa
commande au vendeur du kiosque, et c'est tout. Mac a juste acquiescé de la
tête quand je lui ai demandé si elle voulait boire du thé glacé.
"Ca va ici?" je demande en choisissant une table de pique nique sous une
petite tonnelle. L'heure du déjeuner est largement dépassée et la plupart des
autres pique niqueurs se sont éloignés pour jouer avec leurs enfants ou pour
nager dans la rivière. Mac regarde les familles et se retourne vers moi.
"Bien sûr. C'est super," dit elle,s'asseyant au milieu du banc de son côté de
la table. Je la regarde déballer son sandwich, mais elle ne fait que picorer
sa nourriture. Elle a dit qu'elle avait faim. C'est Mac. Elle a toujours faim.
"Vous allez bien? Je sais que vous avez été drôlement malade sur le Truman.
Vous allez mieux maintenant?" je lui demande. Nous sommes allés ensemble sur
beaucoup de porte avions, et je ne l'ai jamais vue être aussi malade. Il n'y a
que quand nous avons volé dans un Tomcat que je l'ai vue malade à ce point.
Je présume qu'elle va bientôt m'annoncer la nouvelle. C'est peut être cela
qu'elle ne voulait pas dire. Harriet a toujours été si ouverte pour annoncer à
tout le monde au bureau qu'elle était enceinte. Je ne sais pas pourquoi Mac ne
voudrait pas le dire, elle aussi.
"J'en suis désolée. Je devais avoir la grippe," voilà sa seule réponse. Elle
prend une autre bouchée de son sandwich et son regard se pose de l'autre côté
de la rivière.
"Une grippe rose et bleue?" je demande, juste pour comprendre.
Elle se tourne lentement vers moi, les yeux rétrécis de colère. Qu'est ce que
je fais, maintenant?
"Non. Et ça ne vous regarde pas."
Mac se retourne à nouveau vers la rivière. Une famille entre dans l'eau, leur
bambin pousse des cris d'allégresse. L'eau doit être encore glaciale, mais
cela ne les arrête pas.
Je ne crois pas qu'elle soit en colère contre moi. Je suis à peu près sûr
qu'il s'agit de tout autre chose.
"Ca fait combien de temps que vous essayez?" je demande sans être vraiment sûr
de vouloir me hasarder sur ce terrain. Non, je sais que je ne le veux pas,
mais elle a besoin de parler à quelqu'un. Apparemment, quelque chose ne tourne
pas rond.
"Depuis que nous sommes mariés. Depuis avant notre mariage. Rien n'arrive, et
maintenant , cela commence à nous séparer," dit elle doucement, ses yeux
volètent un peu partout, mais sans rencontrer les miens.
"Je suis désolé."
Je ne sais pas quoi dire d'autre. Il n'y a rien d'autre à dire.
"Ce n'est pas votre...... faute. Pas besoin de vous excuser." dit elle en me
regardant enfin.
"Que disent les médecins?" . Le vent se lève et souffle à travers la tonnelle,
faisant voler ses cheveux dans ses yeux. Je tends la main au dessus de la
table et les repousse doucement, laissant ma main s'attarder plus longtemps
que je ne devrais.
"Ils ne savent pas où est le problème. Cela pourrait être tellement de choses.
Mic et moi....nous voulons tellement une famille. Je l'aime et il m'aime, mais
il manque quelque chose," dit elle, et quand elle dit cela, je retire ma main.
Mais bon sang, qu'est ce que je fais?
"Vous pouvez toujours me parler. Vous le savez, n'est ce pas?" lui dis je,
souhaitant avoir eu le courage de lui parler ouvertement il y a quelques
années. J'avais peur de l'éternité. Pas Mic.
Elle me sourit faiblement et continue à me regarder. "Je n'ai plus vraiment
faim. On ne pourrait pas sauter le repas et aller marcher le long de la
rivière?" demande t'elle, remballant déjà son sandwich dans son emballage en
papier.
"Bien sûr", dis je, en mordant rapidement un dernier morceau de mon sandwich
avant de le jeter dans la poubelle pour que les écureuils le finissent.
Je la suis le long de la rive et nous nous éloignons des familles bruyantes.
De temps en temps, le cri strident d'un enfant traverse l'air, mais à part
cela il n'y a pas un bruit à part le chuchotement de la rivière.
Mac finit par s'asseoir sous un arbre, elle cueille quelques longs brins
d'herbe autour d'elle et les noue de différentes façons, puis les jette.
"Pourquoi Mic est il retourné en Australie?", je lui demande en m'asseyant
près d'elle.
"Parce que......le mois dernier, quand la réponse a encore été négative,
j'étais bouleversée. Ma colère s'est retournée contre lui et il a dit qu'il
voulait juste s'en aller un moment. Il a dit que nous avions besoin de temps
pour réfléchir à tout ça. Et maintenant, nous y avons réfléchi et nous sommes
prêts à vivre avec, quoiqu'il puisse nous arriver," dit elle. J'arrête sa main
au moment où elle va à nouveau arracher des brins d'herbe pour essayer de
contenir sa nervosité.
Je ne sais pas comment, nous passons si facilement de sa main sous la mienne à
son corps blotti dans mes bras, et elle pleure.
"Je suis désolé", c'est tout ce que je peux continuer de dire pendant que
j'essuie ses larmes.
"Un Marine ne devrait pas pleurer pour ça", marmonne t'elle au milieu de ses
larmes.
"Mac, je trouverais normal que n'importe quel Marine pleure pour ça. Ca va. Ne
vous excusez pas," lui dis je en essuyant encore une larme sur sa joue.
********************
Il nous ramène à la maison avant qu'il ne soit trop tard. J'ai encore des
choses à faire avant le retour de Mic, comme trouver comment expliquer où j'ai
passé la journée. Ce n'est pas que nous ayons fait quelque chose qui mérite
des excuses. Harm m'a juste écouté pleurer en me tenant dans ses bras. Et
ensuite, nous n'avons rien dit pendant longtemps. Nous avons juste regardé
l'eau couler avant de retourner à pied jusqu'à l'aérodrome.
Cette fois ci, il me tend la main pour m'aider à descendre de l'avion, et une
fois encore je me retrouve dans ses bras. Pendant une seconde, j'oublie Mic et
nos problèmes et il me berce doucement.
"Je ne veux pas que vous croyiez que vous ne pouvez pas me parler," dit il. Oh
comme je voudrais qu'il ait réalisé cela il y a des années. Si seulement l'un
de nous avait dit quelque chose. N'importe quoi. J'ai essayé. Il a essayé.
Mais les mots ne voulaient rien dire. Ses mots m'ont envoyée vers Mic. Mes
actions l'ont envoyé vers...je ne me souviens même plus de son nom. Il y a des
années qu'elle est partie, pour être remplacée por une autre poupée blonde de
passage.
Maintenant, Harm ne prend pas de risque en me parlant. Il n'y a pas de menace
d'éternité. Je lève les yeux vers lui et son regard est fixé sur moi avec une
intensité que je n'ai jamais vue auparavant. Jamais dirigée sur moi, en tout
cas.
Nous passons si facilement de ce regard entre nous aux actes qui soutendent ce
regard. Sa bouche couvre la mienne et je retiens un gémissement qui vient du
plus profond de mon âme. C'est lui qui m'embrasse cette fois. Je ne sais pas
pourquoi. Tout ce que je sais, c'est que nous ne devrions pas. Mais je ne peux
pas m'arrêter. J'en ai besoin. J'ai besoin de lui. J'en ai toujours eu besoin.
Mes lèvres s'entrouvrent, sa langue s'engouffre dans ma bouche et me pénètre.
La chaleur qui m'envahit est insupportable et je le pousse contre l'avion,
j'en veux plus. Mes mains remontent le long de son torse, elles cherchent à se
souvenir de chaque parcelle de son corps, dans le cas où je n'aurai plus
jamais d'autre moment volé comme celui-là. J'ai besoin de tout garder dans ma
mémoire....... son goût, ses gémissements quand mes mains glissent le long de
sa poitrine. Et tout cela juste avec un baiser.
Sa bouche quitte la mienne et descend le long de mon visage, il se penche pour
avoir un meilleur accès. Je repousse ma chemise et dénude mon épaule et je
sens ses baisers glisser tendrement le long de ma clavicule. Pendant une
seconde, tous mes rêves de bébés, de maris et de carrière ne veulent plus rien
dire. Il n'y a plus que cet homme et ce qu'il me fait sous ce ciel aux
couleurs flamboyantes dans le crépuscule.
Et soudain, Harm retrouve son contrôle et me repousse.
"Sarah, je ne peux pas. Vous ne pouvez pas. Nous le savons," dit il d'une voix
haletante.
Je cligne des yeux vers lui et je me demande comment il peut faire aussi
sombre. Nous ne nous sommes pas embrassés si longtemps. Ou peut être que si?
Je me retourne et m'en vais, laissant Harmon Rabb contre son avion, dans tous
ses états.
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