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CHAPITRE IV
13 septembre 2010
"Papa, je peux aller jouer dehors avec Amanda?" demande May, ses yeux bruns
m'implorent. Cela fait maintenant deux jours qu'elle est restée dans la maison
avec moi pendant que j'attends que le téléphone sonne, et elle ne tient plus
en place. Je jette un regard dans la cour et voit l'orage qui approche .
"Je suis désolé, chérie. Je ne pense pas qu'aujourd'hui ce soit une bonne idée
de jouer dehors. Et si tous les deux on faisait quelque chose ensemble à
l'intérieur de la maison?"
J'ai à peine fini de prononcer ces mots que je vois les premières gouttes
tomber dans la cour, avant de ruisseler à verse sur les vitres, brouillant ma
vue. La pluie coule le long de la fenêtre et forme une flaque au bas de la
porte. J'espère qu'il ne va pas y avoir de fuite aujourd'hui. Je n'ai jamais
pris le temps de réparer la porte quand Sarah me le demandait.
Sarah est dehors sous cette pluie. Il a sacrément intérêt à faire drôlement
bien attention à elle. Je pose ma tête contre la vitre et ferme les yeux.
J'entends le tonnerre gronder au loin, et May me tire par la main.
"Papa? Maman va revenir à la maison, hein?" demande t'elle d'une voix si douce
et tendre que mon coeur se brise.
"Oui, ta maman va renter à la maison," dis je en serrant sa petite main dans
la mienne. Mais ensuite? Qu'est ce qu'on va faire pour régler tout ce fichu
bazar? Je regarde les doigts de May posés dans ma main. Ils ressemblent à ceux
de sa mère. Tout en May ressemble à sa mère. J'avais l'habitude de dire en
plaisantant que je n'avais pas participé à la création de notre enfant. Il
suffit de la regarder. Tout en elle est Sarah.
Ces lettres. Il n'y en a eu qu'une de plus après cette avalanche qui nous
conduit jusqu'au mois d'août, et ensuite, plus rien pendant un long moment.
Après avoir essayé pendant des années, c'est ce mois là que Sarah s'est enfin
retrouvée enceinte de notre fille........
Le monde commence à tourbillonner autour de moi et je tombe à genoux, attirant
ma petite fille dans mes bras et la serrant fort contre moi. Ca n'a pas
d'importance. Absolument aucune. Elle me regarde de cet air dérouté que seul
un enfant de six ans peut avoir et j'ai envie de pleurer, mais je ravale mes
larmes. C'est ma fille. La mienne et celle de Sarah. Le reste ne compte pas.
Je l'aime plus que tout au monde et je veux que sa maman revienne pour qu'elle
soit heureuse.
Et en plus, je veux qu'elle soit à la maison. Malgré tout ce qui s'est passé,
je veux qu'elle soit vivante et qu'elle aille bien.
*****************
21 octobre 2003
Je suis devant la porte du bureau d'Harm, j'attends qu'il ait fini son coup de
téléphone. La femme assise dans son bureau écoute attentivement, et s'il ne
met pas fin bientôt à cet appel pour que je puisse lui poser une question, je
ne vais jamais y arriver.
J'ai passé tout le mois dernier à me persuader que ces nausées constantes ne
sont que la conséquence de mes nerfs en pelote. Mon estomac est un champ de
bataille tellement j'ai peur d'être prise. Peur que quelqu'un nous ait observé
quand nous avons été adversaires au tribunal et qu'il se soit rendu compte de
ce que nous avons fait. J'ai l'impression que ça doit être évident. La façon
dont les coins de sa bouche se relevaient et formaient un sourire coupable
quand une de ses objections était rejetée. La façon dont je m'efforçais de ne
pas le regarder quand il présentait ses conclusions, mais brusquement je me
rendais compte que j'étais en train de regarder les mouvements de ses mains.
Sa façon de tenir ses bras. Sa façon de bouger lentement et délibérement,
essayant de mettre tout le monde à l'aise. Ca ne marchait pas avec moi. Il y
avait trop de choses qui pouvaient me mettre mal à l'aise. S'il s'était tourné
vers moi, je me serais tortillée sur ma chaise.
Il n'en aurait jamais parlé au bureau, mais je pouvais voir cette chose dans
ses yeux. Ce même regard que j'avais vu quand je l'avais quitté près de son
avion.
Ils ne pouvaient pas tous être aussi aveugles, n'est ce pas? Tout le monde
devait s'en rendre compte? Est ce que Mic pouvait s'en rendre compte? Si
c'était le cas, il n'en a jamais dit un mot.
J'ai surmonté cette impression vers le début du mois d'octobre. Ce n'était pas
écrit sur nos visages. Personne n'est venu me coudre un "A" écarlate sur le
devant de mon uniforme. Ce regard dans ses yeux a commencé à s'effacer au fur
et à mesure que le temps passant nous avons évité de discuter de ce qui était
arrivé et que nous avons évité que ça ne se reproduise.
J'ai commencé à soupçonner qu'Harm a rencontré quelqu'un d'autre la semaine
dernière. Mais bon sang, qu'est ce que je veux dire par "quelqu'un d'autre"?
Nous ne sortons pas ensemble. Nous ne sommes pas mariés. Ou du moins pas l'un
avec l'autre. Il a rencontré quelqu'un. C'est aussi simple que cela. Quand
nous étions ensemble à Cape May, je lui ai dit que je ne pouvais pas lui
demander de rester engagé dans notre relation actuellement. Pas alors que
j'étais celle qui était liée par un mariage. Mon coeur saignait quand j'ai
prononcé ces mots, mais que pouvais je faire? J'ai l'impression que je vais
bientôt la rencontrer. Je n'imaginais simplement pas que ce jour viendrait si
vite. Je pense qu'avec Harm, j'aurais dû le savoir.
"Mac, entrez," dit Harm en souriant quand il raccroche le téléphone. Cette
fois, son sourire n'est pas dirigé vers moi. "Robin, voici le colonel
MacKenzie. Colonel MacKenzie, je vous présente le détective Robin Farnell.
Elle fait partie des services de police de Washington DC et elle travaille sur
l'affaire Dryer."
La femme assise dans son bureau se retourne sur son siège et me tend la main.
"Robbie. Les gens m'appellent Robbie," dit elle avec un sourire agréable. Ses
cheveux chatains dorés sont sagement coiffés en tresse et ses yeus bleus
pétillent en me regardant. "Ravie de vous rencontrer enfin. Le capitaine Rabb
m'a tellement parlé de vous."
"Ah bon? Alors je pense que vous devriez m'appeler Mac," dis je en regardant
fixement Harm. Il garde les yeux fixés sur la surface de son bureau, ouvre
puis ferme un dossier. Qu'est ce que tu lui as réellement raconté,Harm? Je
suis sûre que tu ne lui as pas tout dit. Je sens mon estomac se soulever à
nouveau et je ne sais pas comment sortir poliment pour pouvoir aller vomir.
"Ca va, Mac?" me demande Harm quand il lève à nouveau les yeux vers moi.
"Oui. Je vais bien. Je voulais juste vous parler du procès Keller, mais comme
vous êtes occupé........." dis je, attendant qu'il me réponde qu'il n'est pas
occupé. Attendant de lui qu'il fasse quelque chose d'autre que ce qu'il aurait
fait avant qu'on aille ensemble à Cape May. Souhaitant qu'il me fasse passer
en premier pour changer.
"D'accord," dit il en me regardant à nouveau juste une seconde. Quelque chose
passe furtivement dans ses yeux. Ce regard dans lequel je voulais me noyer il
n'y a pas si longtemps. Mais avant même que je commence à m'y perdre, il
cligne des paupières et me fixe maintenant avec un regard sans expression. Est
ce qu'il s'est exercé à faire ça juste pour moi? "Vous êtes sûre que vous
allez bien?"
"Je...je vais bien. Si vous voulez bien m'excuser, ravie de vous avoir
rencontrée, Robbie," dis je en tournant les talons aussi vite que je le peux,
en espérant de toutes mes forces que je vais pouvoir arriver à temps aux
toilettes.
Je me précipite dans les toilettes des dames et claque la porte d'un box
derrière moi, je tâtonne pour fermer le verrou avant de tomber à genoux devant
les toilettes. Merde. Ca doit être autre chose que simplement mes nerfs. Bien
autre chose. Merde.
C'est bien plus que juste "merde". Il n'y a pas de mot pour décrire la
situation dans laquelle je me suis fourrée. Ca fait un moment que je le sais.
Je n'ai pas eu mes règles, mais j'ai mis ça aussi sur le compte des nerfs. Tu
parles. Je ne voulais tout simplement pas l'admettre parce que......je ne veux
pas. A genoux sur le sol froid devant les toilettes, je continue à ne pas
vouloir admettre ce qui m'arrive.
L'odeur de ce qu'ils utilisent pour nettoyer les sols me rend encore plus
malade et si je ne me lève pas, je vais rester là pendant des heures. Je
réussis je ne sais comment à me relever, mon estomac me fait encore plus
souffrir maintenant qu'auparavant. Je me lave le visage et me rince la bouche,
le simple goût de l'eau suffit presque à me faire vomir à nouveau. J'ai une
brosse à dent et du dentifrice dans mon bureau. Je vais en avoir besoin, car
je ne peux pas parler à qui que ce soit avec cette haleine. Il faut que je
sois au tribunal dans moins d'une heure. Comment est ce que je vais pouvoir
faire?
Je me recule et me regarde dans le mirroir. Mes yeux sont encore plein de
larmes, je les essuie du revers de la main, barbouillant ce qui restait de mon
maquillage après que j'ai vomi et que je me suis lavé le visage. J'ai une mine
épouvantable. Je me sens très mal. Ces quelques jours ne valaient pas ce qui
m'arrive. Personne ne vaut ça.
Je regarde le carrelage, parce que je ne veux plus voir mon reflet. Je suis en
train de me mentir. Je n'échangerais ces quelques jours pour rien au monde.
Même si la culpabilité est maintenant en train de me tuer, c'est tout ce que
j'ai voulu pendant des années. Maintenant, il faut que je vive avec leurs
conséquences.
En sortant des toilettes je trouve Harm debout près de la porte. Il est adossé
au mur, les bras croisés contre la poitrine. Je ne sais pas s'il a l'air
plutôt soucieux ou ennuyé. Ou peut être que je cherche à trop interpréter tout
cela.
"Vous n'aviez pas besoin de me suivre. Je vais bien," dis je en restant assez
loin de lui pour qu'il ne sente pas à mon haleine que j'ai été malade.
"Je ne vous suivais pas. J'ai raccompagné le détective Farnell à l'ascenseur
et j'ai remarqué que vous n'étiez pas encore sortie," répond il et
l'expression qui flotte dans ses yeux est à mi chemin entre la simple
inquiétude envers un ami et quelque chose d'autre. "Vous allez bien?"
Bien sûr qu'il ne m'a pas suivi. Quand m'a t'il jamais suivi? Il raccompagnait
just sa dernière "petite amie" à l'ascenseur. Je me demande quand il va m'en
parler. Je me demande quand moi je vais lui dire? Ce n'est pas quelque chose
que vous pouvez cacher indéfiniment.
"J'ai dit que j'allais bien. Vraiment, c'est juste un peu de grippe, ou
quelque chose comme ça."
"Encore?" demande t'il, se souvenant bien trop clairement de notre voyage sur
le USS Harry Truman. J'avais l'air aussi mal en point alors que je le suis
maintenant. La seule différence, c'est qu'alors, c'était vraiment une petite
grippe.
"Oui, encore," dis je et il a l'air si soulagé que j'ai envie de lui filer un
bon coup de poing dans le ventre pour qu'il se sente aussi mal que moi.
"Il faut qu'on parle," dit il, sans me regarder. Je ne peux pas en supporter
davantage. Je commence à m'éloigner de lui.
"Prenez un rendez vous".
*****************
22 octobre 2003
"Alors, qu'est ce que vous faites pendant vos loisirs, Capitaine Rabb?" me
demande Robin en défaisant le ruban police qui ferme la porte et en
m'escortant sur la scène du crime. C'est une question étrange à poser, si on
pense qu'on pénètre sur le lieu d'un double homicide.
"Appelez moi Harm",lui redis je une nouvelle fois. Elle sourit simplement
quand je la dépasse et entre dans le petit appartement qui était loué par le
quartier maitre Dryer. Du moins jusqu'à ce qu'il revienne en permission, et
apparemment tue sa famille, puis essaie de se débarasser des corps par le vide
ordure.
"D'accord, Harm," dit elle, essayant sans succès d'allumer la lumière. Ils ont
déjà dû couper l'électricité. Pas étonnant qu'il fasse si froid ici. Nous
avons eu une semaine d'automne plutôt fraiche, ici à Washington, et j'ai passé
la majeure partie de mon temps en dehors du quartier général du JAG, à
enquêter sur cette affaire. Lorsque j'ai rencontré Robin quand j'étais en
civil cette semaine, elle n'a eu aucun problème pour m'appeler Harm. Je remets
cet uniforme, et elle redevient protocolaire. Je me demande si elle est d'une
famille de militaires.
"Vous n'avez pas répondu à ma question", dit elle en ouvrant les volets, et le
soleil entre à flots dans cette pièce sinistre. Tout est recouvert d'une fine
couche de poudre que les experts de la police scientifique ont utilisée et les
traces de sang qui éclaboussent les murs ont toutes été mises en évidence.
"Est ce que je dois éviter de toucher quelque chose?" je demande avant
d'avancer.
"Allez y. Les techniciens ont fait leur travail et relevé toutes les
empreintes qu'ils pouvaient. Il n'y a plus rien ici." dit elle , s'appuyant
contre le bras du divan et croisant ses bras contre sa poitrine. Elle attend
toujours ma réponse à sa question. J'essaie de ne pas prêter attention à ses
yeux qui me suivent tout autour de la pièce. Elle est un détective
expérimenté. J'ai déjà connu dans mon passé des femmes qui avaient presque
tout deviné de moi en quelques minutes et elle n'est pas différente. Sauf pour
ce que je fais pendant mes loisirs.
"Et que croyez vous que je fasse pour m'amuser?" je demande, attendant sa
réponse avant d'aller voir les autres pièces.
"Je pense que vous cherchez l'évasion. Quoique vous fassiez, cela vous emporte
aussi loin que vous le pouvez d'ici," dit elle. Je la regarde et fixe ses yeux
bleus pendant qu'elle réfléchit à ce qu'elle pourrait dire de plus. Ses yeux
sont vivants pendant qu'elle essaie de me percer davantage. Pas étonnant
qu'elle soit si bonne dans son boulot. Elle n'arrête jamais de réfléchir.
"Qu'est ce qui vous fait dire ca?" je demande en allant dans la minuscule
cuisine. Elle se lève et me suit.
"Les ailes veulent dire quelque chose, n'est ce pas?" dit elle, indiquant mon
uniforme de la tête.
"Elles signifient que je suis pilote dans la marine," dis je, ouvrant le
réfrigérateur et le refermant rapidement quand l'odeur de la nourriture
pourrie s'en échappe. Nous quittons la pièce et cette odeur fétide.
"Mais maintenant, vous êtes avocat," dit elle, penchant la tête sur le côté.
"C'est une longue histoire."
"Que vous allez me raconter quand nous sortirons samedi," dit elle. Elle n'a
vraiment pas froid aux yeux. "Vous ne faites rien samedi, n'est ce pas?"
"Je ne sais pas," dis je, détournant les yeux de son regard inquisiteur. Au
lieu de la regarder, je fixe les tâches de sang sur le mur, elles ont séché et
pris une abominable couleur rouge brun. C'est mon anniversaire samedi. Il n'y
a qu'une seule personne avec qui je voulais passer mon anniversaire. Je ne
m'attendais pas du tout à rencontrer quelqu'un comme Robin. Je ne m'attendais
pas non plus à l'absence totale de contact et de communication entre Mac et
moi depuis notre week end à Cape May. Je n'ai jamais envisagé que ce serait
une histoire passagère. Je pense que j'avais tort.
"Je croyais que vous n'aviez pas de petite amie," dit elle. Elle se tient là à
côté de moi, pas impressionnée du tout par ce qui s'est passé ici. Bien sûr,
elle ne doit plus l'être. Elle a tout vu quand ça venait juste de se passer,
et que les corps de la femme de Dryer et de sa belle mère étaient encore là,
dans les sacs de la morgue. Maintenant, cela n'a plus rien à voir.
"Je n'en ai pas,' dis je.
"Mais......"
"Mais quoi?", je demande, passant ma casquette d'un bras à l'autre
nerveusement.
"Vous n'en avez pas, mais.... Je sais que j'ai entendu un "mais" dans votre
réponse," dit elle, se déplaçant devant moi. Elle lève les yeux vers moi et
repousse une mèche de cheveux bruns qui s'est échappée de la barrette qui les
maitient en arrière.
"Je n'en ai pas", dis je une nouvelle fois. Comment pourrais je l'appeler ma
petite amie, alors qu'elle est mariée à un autre? Quand elle me dit de prendre
un rendez vous pour lui parler? Maitresse? Ancienne maitresse? Je ne sais même
pas? Je soupire profondément, et Robin s'en rend compte.
"Elle vous a brisé le coeur, n'est ce pas?" demande Robin. Elle souffle dans
ses mains, puis les enfouit dans les poches de sa veste et se balance sur les
talons en attendant ma réponse.
"Non, je pense que c'est le contraire," dis je en m'éloignant d'elle et en
entrant dans la dernière pièce que je dois inspecter. Cet endroit est si
petit. Une seule chambre. Une salle de bain. La belle mère dormait sur le
canapé. Dryer a dit à la police qu'il avait l'habitude de la mer immense et
que cet endroit était trop petit pour son esprit. J'ai vécu sur des
porte-avions, et les quartiers des équipages sont bien plus petits qu'ici.
Dieu merci, je n'ai pas à défendre ce type. Je suis bon, mais bon sang je ne
peux pas faire de miracles.
"Bon, alors si je vous appelle samedi, vous saurez si vous êtes libre?"
demande t'elle, sans laisser tomber. Je ne suis pas sûr d'avoir envie qu'elle
laisse tomber. Je me retourne pour la regarder à nouveau. Il n'y a pas de
raison pour que je ne continue pas cette relation. Enfin je pense. Bon sang.
Je n'en sais plus rien maintenant. Elle est attirante, libre et intéressée. Je
suis tellement fatigué de rentrer dans un appratement vide le soir, en sachant
que Mac va retrouver Mic chez eux.
"Appelez moi samedi matin. Je saurai," dis je et elle me sourit du sourire le
plus radieux que j'ai vu depuis des mois.
*****************
23 octobre 2003
Mic tient fermement ma main pendant que nous attendons le retour du médecin
dans la salle d'examen. J'ai fait deux tests de grossesse hier matin à la
maison, et ils étaient tous deux positifs. Mais je continue à ne pas y croire.
Jusqu'à ce que le médecin le confirme, je ne croirai pas des tubes en
plastique que j'ai acheté à Walgreens. Je ne croirai pas mon coeur, même s'il
connait déjà la vérité.
"Je ne peux pas le croire, Sarah. Après tout ce temps, enfin ça nous arrive,"
dit Mic en déposant un baiser léger sur ma joue.
Je hoche seulement de la tête, econre trop stupéfaite pour lui dire quelque
chose. "Attendons le docteur."
"Est ce que ce n'est pas ce que tu as toujours voulu?" demande t'il, tournant
mon visage vers lui pour que je le regarde. Oui. C'est ce que j'ai toujours
voulu et de bien plus de façons encore qu'il ne peut l'imaginer. Je réprime
une autre vague de nausée quand je pense à ce qui aurait pu être.
"J'ai toujours voulu avoir une famille," dis je, et cela signifie plus dans
mon esprit que simplement ajouter des enfants à notre mariage. Je n'ai jamais
eu tellement de famille, et m'en suis créée une partout où je suis passée.
Oncle Matt. Le corps des marines. Les gens avec qui je travaille au JAG. La
nausée augmente encore.
Il m'a donné une autre note hier soir alors que je quittais le bureau. Harm
veut me voir demain soir. Son anniversaire est samedi et je me souviens qu'il
m'avait demandé de passer cette journée avec lui. Il ne croit pas sérieusement
que je vais pouvoir partir pour tout le week end si tôt après la fois
dernière? Je ne sais pas si c'est son intention. Il va peut être appeler et je
serai peut être capable de lui dire non.
Quelqu'un frappe à la porte, et le docteur entre peu après.
"Bonnes nouvelles! Il semble que nous n'aurons pas à nous encombrer de ces
médicaments pour la fertilité dont nous avions parlé la dernière fois. Nous
allons avoir un bébé!" dit le docteur Lori Allen, qui semble bien plus excitée
que je ne le suis. Je m'oblige à sourire et j'écoute Mic pousser des cris de
joie.
"C'est génial, n'est ce pas, Sarah!", dit Mic en me prenant dans ses bras.
"Je sais que vous m'avez dit que vous n'aviez pas eu vos règles dernièrement,
et que vous aviez mis cela sur le compte du stress dans votre travail. Est ce
que vous vous souvenez du premier jour de votre dernier cycle?" demande t'elle
en s'asseyant derrière son petit bureau et en parcourant mon dossier.
"Le 29 juillet," dis je. C'était indiqué sur le calendrier que nous tenons Mic
et moi.
"Aussi longtemps! Et tu ne t'es doutée de rien, chérie?" demande Mic, en me
tenant toujours la main.
"Je,euh...j'ai l'habitude d'avoir des cycles irréguliers quand le travail
devient très stressant. Je pense que je croyais tout simplement que ce n'était
pas possible," dis je en regardant mes pieds qui pendillent au bout de la
table d'examen. C'est une pauvre excuse, d'autant plus que je tenais un compte
précis de toutes ces choses depuis des mois,.....des années même. Mais je ne
peux pas lui dire la vraie raison pour laquelle j'en ai fait abstraction.
Le docteur Allen tourne un petit calendrier, essayant de trouver la date
probable de la naissance. "La date probable de conception était autour du 12
Août, mais vous pouvez avoir eu des rapports 24 à 48 heures avant. Je sais que
certaines personnes qui essaient d'avoir un enfant tiennent un compte précis
de ces choses."
Et puis il y a des gens comme moi qui savent exactement ce qui s'est passé ce
week end. J'ai fait l'amour avec mon mari le vendredi et quelqu'un d'autre
tout le week end. Merde. Quel bordel. Quel foutu bordel.
"Et quand notre bébé doit il naître?" demande Mic, les yeux brillants de
bonheur.. J'essaie d'avoir l'air aussi heureuse que lui, mais je dois me
battre pour y arriver. Je suis heureuse pour le bébé. C'est de moi que je ne
suis pas satisfaite.
"Votre bébé est prévu pour le 5 mai 2004," dit le docteur en le notant dans
mon dossier.
"Mai. C'est un beau mois. Et si notre bébé est une fille, je pense que May
sera un nom parfait," dit Mic en posant sa main sur mon ventre pour l'instant
toujours plat. Je m'étrangle presque quand j'entends sa suggestion.
"Mic, nous avons le temps d'y penser. Ne prenons pas de décision ici,
d'accord?" dis je en l'implorant, même si j'adorerais ce nom. Seulement il ne
saura jamais pourquoi.
Il faut que j'arrête d'avoir ce genre de pensées. Je suis enceinte du bébé de
mon mari.
"Mic, Mac et May. Je trouve que ça sonne bien," dit il en fixant mon abdomen
comme s'il l'imaginait rond, et plein, et en pleine grossesse. Il a l'air si
heureux. Je ne l'ai jamais vu aussi heureux depuis le jour où j'ai finalement
accepté sa demande en mariage. En fait, j'ai même l'impression qu'il a l'air
encore plus heureux. Comment pourrais je détruire cela? Oh mon dieu, qu'est ce
que j'ai fait? Il faut que ce soit le sien. Tout simplement il le faut. Elle a
dit que ça pouvait l'être. Ca doit l'être.
"Et si vous avez un garçon?" demande le docteur Allen en se tournant dans sa
chaise pour nous regarder. Je sais qu'il faut qu'elle m'examine maintenant et
je le redoute. Ca va être le premier de beaucoup, beaucoup d'autres examens,
et j'en ai déjà subi tellement quand nous cherchions à avoir cet enfant.
"Nous l'appelerons Matt, comme l'oncle de Sarah," dit Mic et j'essaie de lui
sourire.
Mon dieu, s'il vous plait, faites que ce soit un garçon. Un garçon qui
ressemble trait pour trait à son papa.
*****************
24 octobre 2003
Mac s'avance vers moi, elle entre dans le hangar les bras croisés contre la
poitrine. Elle a une mine épouvantable et elle est emmitouflée dans son
imperméable. Elle est encore en uniforme, je sais qu'elle a été coincée dans
une réunion avec l'amiral. J'ai vérifié auprès de Tiner avant de partir.
Elle jette un oeil à tous les éléments de mon avion posés par terre dans le
hangar et en fait le tour. Elle se tient d'un côté de l'aile, pendant que je
suis de l'autre côté et nous nous faisons face. Il semble qu'un million de
kilomètres nous séparent, et pas seulement la largeur d'une aile d'avion.
"Je pense que ça veut dire que vous ne pensiez pas réellement aller quelque
part?" dit elle d'un air soulagé.
"Vous avez été malade. J'ai pensé que vous ne voudriez pas," dis je , sachant
qu'il s'agit d'autre chose qu'une grippe dont elle ne semble pas pouvoir se
débarrasser. Qu'est ce que je suis censé dire? Je pensais que nous avions
dépassé cela.
"Et?" dit elle.
"Et quoi?" dis je en posant mes mains sur l'aile de l'avion. Elle sort quelque
chose de sa poche et le pose près de mes mains.
"Ce petit mot dit "Partons voler ensemble" et nous n'allons voler nulle part.
De quoi s'agit il, Harm?" demande t'elle.
"J'ai écrit cette note il y a un mois. Je, euh, n'ai rien trouvé d'autre à
dire dans une nouvelle," dis je en prenant le morceau de papier de ses mains.
Nos doigts se frôlent juste une seconde et cette légère caresse embrase mon
corps, mais je combats ce sentiment. A la place, je prends le petit morceau de
papier et le plie proprement pour en faire un autre avion pour elle. Je ne lui
ai jamais demandé ce qu'elle en faisait. Elle les jette probablement pour
éviter d'être découverte.
"Elle a l'air gentille," dit Mac sans même chercher à dissimuler la tristesse
dans sa voix. Veut elle que je mente? Que je lui dise que j'aime ce qu'il y a
entre nous et que je vais passer ma vie entière juste comme maintenant? Nous
ne pouvons pas continuer à nous attendre pour toujours.
"Oui, mais ce n'est pas toi," lui dis je. C'est la vérité. J'aime bien Robin.
Elle est jolie. Elle est intelligente. Elle n'est pas liée à quelqu'un par un
contrat de mariage. Et malgré tout, je me sens terriblement coupable rien qu'à
l'idée d'avoir une relation avec elle maintenant. Après ce qui s'est passé
avec Mac au mois d'Août, je ne suis plus sûr de ce que je suis censé faire. "
Que dois je faire, Mac. Dis moi ce que je dois faire."
"Je ne sais pas," dit elle, les yeux fixés sur son reflet jaune brillant sur
l'aile. " C'est arrivé, Harm, et soit nous allons de l'avant, soit nous
passons le reste de notre vie à le ressasser."
"Comment allons nous de l'avant?" je demande, tout en connaissant la réponse.
Elle va quitter ce hangar et retourner vers Mic. Je vais retourner à
Washington et devenir l'ami d'un détective de la police criminelle, et nous
allons faire comme si nous n'avions jamais été amants.
Elle ferme les yeux et son visage devient livide. "Excuse moi," réussit elle à
dire avant de foncer à travers le hangar vers les toilettes, me laissant là
avec un petit avion en papier.
*****************
Je regarde sur l'étagère des toilettes, en espérant au moins trouver un tube
de dentifrice. J'ai laissé dans la voiture la brosse à dents et le dentifrice
que je prends maintenant partout avec moi. Je pensais que je pouvais contrôler
pour quelques minutes ce que je sais maintenant être des nausées "matinales".
Nausées matinales. Quel nom stupide. Je vomis chaque fois que mon corps en a
envie.
Il y a une bouteille de Listerine coincée derrière une pile de savons et je la
prends. Je me gargarise avec le liquide mentholé jusqu'à ce que le goût de
vomi se soit dissipé et je recrache dans le lavabo sale. Heureusement, le
gargarisme ne me fait pas vomir à nouveau.
Il faut que je lui dise. Je dois lui dire et ensuite le laisser partir. Il n'y
a pas d'autre solution. Je ne peux même pas commencer à envisager toutes les
explications qu'il faudrait que j'invente si cela se passait autrement. Je
vais sortir des toilettes et lui dire que je retourne vers Mic. Je vais lui
dire qu'il doit continuer à vivre sa vie. C'est la chose la plus simple à
faire. C'est la meilleure chose à faire.
J'ouvre la porte, il est en train de travailler sur son avion, il essaie de le
remonter. Il l'emmène peut être quelque part demain. C'est son anniversaire.
Il voulait passer son anniversaire avec moi et je n'ai jamais fait de
promesses. Seulement je ne savais pas alors pourquoi je ne pourrais pas venir.
Il lève les yeux vers moi et sourit pendant que je retourne de l'autre côté de
l'aile, l'utilisant comme un tampon entre nous. Je ne sais pas ce qui pourrait
se produire s'il se faisait que nous nous touchions plus que nos doigts qui
simplement se frôlent. Même si ma tête dit non, mon coeur meurt d'envie de
revivre tout cela encore une fois. C'est une bonne chose que tout en moi, mon
allure et mon odeur, soient si peu attirant. Je suis sûre qu'il est passé à
autre chose.
"Que vas tu faire pour ton anniversaire?' je demande, repoussant l'inévitable
aussi longtemps que possible.
"Robin voulait faire quelque chose, mais je ne suis pas sûr........je lui ai
dit que je lui ferai savoir," dit il en détournant son regard de moi. Je ne
pensais pas que ça ferait si mal. Je sais que je lui ai dit qu'il ne devait
pas m'attendre, comme à une certaine période je n'ai pas pu l'attendre, mais
ça fait comme même sacrément mal.
"Elle a l'air bien," je repète, je ne sais pas ce que je pourrais dire
d'autre.
"Rien ne s'est encore passé, Mac. Nous ne sommes même pas sortis ensemble.
Tout ce que nous avons fait, c'est travailler sur cette enquête criminelle,"
dit il en me regardant à nouveau. Il veut que je lui dise ce qu'il doit faire.
Je ne peux pourtant pas être la seule à essayer de trouver ce que nous devons
faire maintenant. Je n'arrive même pas à savoir ce que je dois faire, moi.
Il ramasse le petit embryon d'avion en papier qui est resté posé sur l'aile
tout ce temps. Je regarde fixement ses mains pendant qu'il joue avec, le
modifiant encore et encore pour qu'il vole mieux. Je ne suis pas autant
intéressée par le papier que je le suis par les mains qui le tiennent. Est ce
que ces mains veulent tenir un bébé et changer des couches? Je ne suis même
pas sûre de savoir de qui est ce bébé. Est ce que je renonce à tout ce que
j'ai pour prendre ce risque. Il n'y a qu'une seule façon de le savoir.
"Je suis enceinte," dis je. Le petit avion s'échappe de sa main, et, comme au
ralenti, tombe et tombe jusqu'à ce qu'il heurte l'aile. Il s'est mis à faire
si froid ici tout à coup que je suis surprise que sous le choc il n'ait pas
éclaté en milliers de morceaux gelés. Harm recule d'un pas, et l'expression de
son visage n'a certainement rien à voir avec celle du visage de Mic. Qu'il
aille en enfer pour m'obliger de cette façon à décider de notre avenir.
"Comment?" demande t'il, même si je sais qu'il m'a entendu. Il secoue la tête
avant que je puisse dire quelque chose. "Depuis combien de temps?"
Je vois la panique l'envahir. Son visage est tendu et ses yeux... Je ne peux
même pas lire l'expression de ses yeux en cet instant. Je ramasse le minuscule
avion et m'y aggrippe, sachant qu'il sera probablement le dernier. D'une façon
ou d'une autre, tout va s'arrêter ici et maintenant. Je le regarde dans les
yeux et décide que je dois faire ce qui est le mieux pour le bébé. C'est ce
qui compte. Et ce qui est le mieux, c'est un foyer stable avec des parents qui
s'aiment, et qui renoncent à tous les autres. Je peux donner cela si
facilement à cet enfant. Il me suffit de partir d'ici.
Ce bébé, c'est tout ce qui compte. Ce bébé ne doit pas payer pour les erreurs
de ses parents.
"J'étais déjà enceinte quand nous sommes allés à Cape May. Seulement je ne le
savais pas," dis je parce que cela pourrait être la vérité, et je vois le
soulagement se peindre sur son visage. Ses épaules se relâchent pendant que la
tension disparait de son corps et il ferme les yeux. Probablement pour dire
une prière silencieuse de gratitude.
"Félicitations", grommelle t'il, sans ouvrir encore les yeux. "A vous deux. Ou
à vous trois."
Il ouvre doucement les yeux et observe mon ventre. Je veux qu'il pose les
bonnes questions. Qu'il fasse les mêmes spéculations que celles que j'ai
faites sur comment cela a pu se passer. S'il le fait, il n'en dit rien. Il me
croit peut être tout simplement. Peut être qu'il ne veut pas que ce soit
autrement. Et peut être que moi non plus je ne le veux pas.
"Il faut que je rentre à la maison," dis je, les doigts fermement serrés sur
le petit morceau de papier. Il me fait juste un signe de tête, l'expression de
son visage est encore un mélange de choc et de soulagement. Je veux qu'il me
demande de rester, qu'il me demande comment je sais que j'étais enceinte
lorsque nous étions ensemble. Il ne le fait pas. "Bon anniversaire. Appelle
la. Continue à vivre ta vie, Harm."
Il hoche simplement de la tête. Je peux à peine prononcer ces paroles, et lui
ne peut plus parler du tout. "Je,euh, vais le faire. Merci. Conduis
prudemment, d'accord?" me dit il, et je souris légèrement.
"Oui, promis. Bonne nuit," dis je, me retournant et marchant vers ma vie
future.
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