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CHAPITRE VIII
13 septembre 2010
Elle s'est finalement endormie, même si son sommeil est loin d'être calme. May
remue et se retourne dans son lit, et je reste là dans l'embrasure de la porte
à la regarder, j'aimerais pouvoir faire disparaître ce qui dérange son
sommeil. Mais je ne le peux pas. Ca ne peut pas disparaitre.
Je ne peux pas croire qu'une nouvelle nuit soit là et qu'il n'y ait pas de
nouvelles. Je suis trop fatigué pour appeler une nouvelle fois et entendre une
nouvelle fois un compte rendu d'échec. Il faut que je dorme un peu, mais je ne
veux pas aller dans notre lit. Je ne peux tout simplement pas.
Je ferme doucement la porte de May et la laisse à son sommeil sans repos. Je
vais dormir sur le canapé. Ou du moins je vais essayer. Je suis fatigué, mais
je ne suis pas sûr de pouvoir fermer les yeux. En passant devant la porte de
notre chambre, je combats le besoin que j'éprouve d'entrer et de regarder
encore une fois ces petits mots.
Je combats ce besoin, mais je perds la bataille.
Je ne peux pas m'en empêcher. Ces petits bouts de papier sont probablement
tout ce qui me reste pour essayer de comprendre toute cette histoire. Je
continue d'essayer de leur trouver un ordre, mais cela n'a pas de sens. Rien
de ce que je fais avec eux n'a de sens.
Je veux juste savoir pourquoi et la réponse ne se trouve pas dans une vieille
boite. La réponse se trouve avec Sarah et elle n'est pas là pour me la donner
Je descends la boite de l'armoire et la tient dans mes bras jusqu'à ce que
j'arrive dans le séjour. Je plonge mes mains dans ces notes, cherchant des
réponses.
Peut être qu'il n'y a pas de réponses. Ou au moins pas de réponse qui me
satisfasse.
Peut être que ce serait mieux si j'allais simplement dormir et que j'oubliais
que tout ceci est arrivé.
*****************
8 juillet 2006
Je lève les yeux pour voir Mac s'avancer sur la pelouse vers le hangar où je
travaille sur mon avion. C'est une tentative futile pour oublier tout ce qui
va mal, mais ça ne marche pas. Rien ne peut m'aider en ce moment. Il y a trop
de choses à oublier.
Mac est habillée pour le plein été, ses longues jambes sont nues. Je n'ai pas
la moindre idée de ce qu'elle fait ici. Elle est tout simplement là et mon
coeur bat un peu trop fort. J'avais besoin de quelqu'un à qui parler et
maintenant elle est là. Je ne suis pas sûr de ce que je vais dire. Pas sûr de
trouver les mots qui conviennent désormais.
C'est tout ce qu'il me faut en ce moment. Quelqu'un à qui parler. Un ami. Mac
et moi sommes simplement des amis. Rien de plus.
Elle s'arrête devant moi, de l'autre côté de l'aile et me glisse une enveloppe
sur la surface lisse. "C'est ce que vous vouliez?" demande t'elle quand je la
prends. A l'intérieur, il y a des photos récentes de sa fille, habillée pour
un climat un peu plus frais que celui que nous avons ici. A l'arrière plan, je
vois qu'elles ont été prises en Australie avant que j'appelle pour lui
demander de revenir.
Plusieurs sont de Mic et May, quelques unes des trois ensemble. Je suis tenté
de prendre celle de Mac avec ses bras autour de sa fille, mais je la laisse
dans l'enveloppe. "Il m'en faut juste une," dis je en prenant une photo de la
petite fille debout toute seule. Je la pose sur l'aile et lui rends le reste
des photos.
Mac regarde ce que j'ai choisi en repoussant une mèche de cheveux qui tombe
sur ses yeux. A son expression, je n'ai pas la moindre idée de ce qu'elle
pense ou éprouve. Elle a l'air fatiguée. C'est tout. Nous avons tous les deux
l'air fatigués. "C'est une bonne photo. Elle ressemble à son papa là dessus
pour une fois."
"Son papa ou son père?" je demande et Mac ne répond pas tout de suite. Elle
avale difficilement et garde les yeux sur la photo. Ses machoires se serrent
et se desserrent mais elle ne dit pas un mot. Je ne sais pas ce que j'espère.
Je ne sais pas pourquoi j'ai parlé de ça maintenant alors que tout ce que je
voulais, c'était quelqu'un à qui parler. "Sarah?"
"Non."
"Je suis désolé."
"Ne soyez pas désolé, parce qu'il est trop tard pour être désolé. Alors ne le
soyez pas." Elle recule d'un pas et j'aimerais pouvoir la toucher, mais il y a
trop de choses entre nous. "Ne commencez pas."
"Je ne ferai rien. Je ne dirai rien."
"Ce n'est pas étonnant, n'est ce pas?" demande t'elle d'un ton moqueur.
"Que voulez vous que je dise?" Je fais le tour de l'aile pour m'approcher
d'elle et elle croise les bras sur la poitrine dans une attitude défensive.
"Pourquoi m'avez vous apporté les photos?"
"Vous me les avez demandées......votre mère," répond elle en fermant les yeux.
"Je ne sais pas."
"Vous deviez savoir que je dirais quelque chose un jour ou l'autre. Vous
deviez savoir que je me suis toujours douté..."
"Alors bon sang pourquoi n'avez vous rien dit avant aujourd'hui? Combien de
temps alliez vous attendre? Combien de temps alliez vous me laisser me
demander si vous saviez? Si au moins vous vous en souciez?" demande t'elle
séchement, me coupant au beau milieu de ma phrase. Elle ouvre les yeux, ils
lancent des flammes. J'imagine la colère qui bouillonnait sous la surface
depuis des années et je n'avais pas grand chose à faire pour qu'elle explose.
"Vous étiez heureuse."
"Je suis toujours heureuse."
"Vous n'avez pas l'air heureuse."
"Et vous allez y remédier?" demande t'elle en marchant à reculons pour
s'éloigner de moi.
"Je ne peux pas. Je ne peux rien réparer."
"Sans blague," dit elle en se moquant à nouveau de moi.
"Mac..."
"Vous pensez que vous pouvez tout arranger maintenant? Vous n'avez jamais été
capable de tout arranger. Un week end. Pendant un week end tout a été parfait,
mais nous avons dû revenir vers le monde réel. Mon Dieu, Harm, tu crois que je
n'ai pas voulu repartir? Plus d'un million de fois. Tu ne crois pas que
j'espérais qu'il y avait un message là dedans?" demande t'elle en sortant un
morceau de papier de sa poche. Elle le jette vers moi et je l'attrape avant
qu'il tombe par terre. Je tiens le papier entre mes doigts, je me souviens
quand je l'ai laissé sur son bureau. Je ne savais pas quoi dire alors. Je
voulais y écrire quelque chose. Je voulais lui dire de partir avec moi, mais
je ne pouvais pas. J'avais trop peur.
"Je ne... Je ne voulais pas..."
"Tu n'as jamais voulu...," dit elle en tournant les talons et en me laissant
seul avec mon avion.
*****************
9 juillet 2006
Je n'arrive pas à combattre le brouillard profond qu'ont créé le sommeil et
mon état dépressif. Je n'arrive même pas à le combattre assez longtemps pour
comprendre d'où vient ce bruit. Il y a quelque chose qui....tappe...mais je
m'en fiche. Je replonge dans un sommeil profond, j'y suis plus heureuse.
Je ne sais pas depuis combien de temps je dors quand la sonnerie perçante du
téléphone me sort du sommeil. Je passe ma main sur mon corps et découvre que
je porte encore les vêtements que j'ai mis ce matin pour aller au terrain
d'aviation. Je louche sur la pièce. Je suis dans la chambre de May. Je me
souviens vaguement être venue m'y allonger il y a longtemps. L'horloge Winnie
l'ourson sur le mur m'indique qu'il est 2 heures du matin. J'ai dormi tout
l'après midi et toute la nuit. Sans que May soit ici...je suis seulement
fatiguée.
Elle me manque. Et Mic me manque un peu.
Et en ce moment précis, Harm me manque. Je repose ma tête sur mes bras à cette
pensée. Je ne l'ai pas eu depuis un moment. Je n'ai pas éprouvé cette douleur
qui commence dans mon coeur et irradie dans tout mon corps.
Le téléphone arrête de sonner avant que le répondeur se déclenche et
recommence immédiatement. Je tâtonne rapidement pour le trouver, j'espère que
c'est Mic. Il devait m'appeler aujourd'hui. Cette nuit. Je veux parler à May.
J'ai besoin de parler à ma fille, même si elle ne dit pas grand chose. J'ai
seulement besoin d'entendre sa voix. Je me suis endormie sur le sol de sa
chambre avec le téléphone à côté de moi. Elle me manque tellement et j'ai
besoin de l'entendre.
"Mic?" je réponds, et je n'entends que le silence. J'espère que je n'ai pas
raté son appel. Merde, pourquoi n'ai je pas répondu? "Mic, c'est toi?"
"Mac, ouvrez la porte d'entrée."
Je soupire, et je ne suis pas sûre de savoir si c'est un soupir de soulagement
ou de désappointement. Je ne suis même pas sûre de ce que je veux à cet
instant précis. Je ne peux pas me décider. Je ne serai jamais capable de me
décider.
"Harm..."
"S'il vous plait, ouvrez la porte. Je frappe depuis une éternité et vous me
faites peur."
"Je dormais. Je... ne quittez pas." Je pose le téléphone sur le lit de May et
j'essaie de me reprendre. Je descends en trébuchant dans l'entrée sombre, mon
corps est raide d'avoir dormi si longtemps sur le sol. Je n'allume pas la
lumière. Tout cela est plus facile à envisager dans l'obscurité. C'est plus
facile de se cacher dans l'obscurité.
Je défais les verrous de la porte d'entrée et l'ouvre pour trouver Harm ,
appuyé contre le mur. Il porte les mêmes vêtements que cet apres midi, lui
aussi, mais il n'a pas l'air aussi chiffonné. Il n'a pas l'air d'avoir dormi
sur le sol ni d'avoir dormi du tout d'ailleurs. Il fourre son téléphone sans
fil dans sa poche et sort quelque chose de l'autre poche.
"Tenez." Il pose le bout de papier que je lui ai laissé plus tôt dans ma main.
Je le déplie et lis les mots. Les mêmes mots que chaque fois. "Partons voler
ensemble" est griffoné en travers du papier et comme chaque fois mon coeur
arrête de battre et sombre en même temps.
"Maintenant?" je demande,perplexe. "Harm... c'est le milieu de la nuit."
"Ici, Mac. Viens voler avec moi maintenant," dit il en faisant un pas vers
moi. Avant que je puisse penser, je suis à nouveau dans ses bras et avant que
je commence à le regretter, sa bouche est sur la mienne. Oh, mon dieu. Il faut
que je dise non, mais je ne peux pas. Je ne peux pas et je n'en ai jamais été
capable. Quelque soit la punition que j'aurai pour cela, je la mérite, parce
que je ne peux pas arrêter. Je n'en ai jamais été capable et je ne sais pas
pourquoi.
Je ne sais même pas si j'ai verrouillé la porte derrière nous. Probablement
pas. Je me souviens à peine l'avoir entendu claquer. Tout ce que je sais,
c'est que ses bras m'enlacent et que nous bougeons lentement à travers la
pièce. Nous bougeons vers ma chambre. Je ne suis pas sûre que je veux y aller
pour ça avec lui, mais je ne nous arrête pas.
"Pourquoi?" réussis je à dire entre deux baisers. Je lève les yeux vers les
siens et je sais pourquoi. Il ne le dira jamais mais je le sais. Je veux qu'il
me dise ces mots mais il ne changera jamais. Trop têtu. Trop égocentrique. Je
n'ai pas la moindre idée de pourquoi je le laisse faire.
"Parce que j'ai besoin de toi. Mac, j'ai besoin de toi..."
"Auras tu besoin de moi demain?" je demande, en détournant le regard de ses
yeux. Je crois tous les mensonges qu'il me dit quand je me perds dans ses
yeux. De cette façon, je ne le croirais qu'à moitié. Je le croirai seulement
jusqu'à ce que le soleil se lève.
"Oui." Mon Dieu, je veux le croire. Je veux tout. Je veux qu'il le pense. Que
ceci soit sa maison. Que May soit à nous comme elle devrait l'être. Que cela
dure toujours.
"Tu mens", dis je en l'attirant vers mon lit. Le lit de Mic. Il n'y aura pas
de pardon pour ça. Je ne pense pas que Mic ait jamais soupçonné que cela soit
arrivé, mais il pourrait pardonner la première fois, parce que cela nous a
donné May.
Ceci est impardonnable.
Ceci ...est inévitable.
*****************
La lumière du matin perce bien trop tôt au travers des volets. Mac dort
encore, les mains sous son oreiller, son visage est paisible. Je ne suis pas
très sûr de savoir si elle aura l'air aussi paisible quand elle se réveillera
et me verra dans son lit. Je ne suis pas sûr de ce que je ressens en ce
moment.
Je ferme les yeux juste une seconde et à ce moment je sens la chaleur de sa
main sur ma joue. Elle est déjà réveillée.
"Tu es réveillé?" me demande t'elle et j'ouvre les yeux pour rencontrer les
siens.
"Oui," dis je et elle s'approche doucement de moi. Je l'enlace et respire
l'odeur de ses cheveux. Je ne peux pas faire en sorte que cette histoire
marche sans que personne ne soit blessé. J'ai imaginé un bon million de
scénarios différents, mais aucun ne finit bien pour tout le monde. Je sais
qu'il est naïf de ma part de croire que tout pourrait bien se terminer. Je
sais que je n'aurais jamais dû m'attendre à ce que cela se termine ainsi. La
solution la moins douloureuse est toujours la même. Je devrais partir d'ici et
ne pas revenir. Je ne suis pas sûr que cette fois ci, ce soit ce que je veux.
"Tu vas bien?" demande t'elle et j'acquiesce de la tête, mais c'est un
mensonge. "Tu n'as pas l'air d'aller bien."
"A quoi le vois tu?" je demande et elle s'éloigne de moi.
"Je le sais, c'est tout. Je te connais, Harm. Ta vie va complètement de
travers en ce moment, avec ta maman, et maintenant nous. Je suis surprise que
tu sois encore là. Que tu ne sois pas parti avant que je me réveille pour
aller voler," dit elle, et je souris.
"Honnêtement, je n'y ai même pas pensé," dis je en repoussant les cheveux qui
lui tombent dans les yeux. Mac se soulève sur un coude et pose le dos de sa
main sur mon front, tout comme une mère vérifiant si son enfant a de la
fièvre. C'est ce qu'elle est. La mère de quelqu'un.
"Tu te sens bien?" demande t'elle en s'éloignant et en posant ses lèvres juste
là où sa main était posée tout à l'heure. Je l'attire à nouveau vers moi,
ramenant son corps sur le mien.
"Je me sens bien. Seulement...je ne sais pas, Mac. Je ne sais pas comment
faire que tout se passe bien," dis je et elle rit.
"Harm, est ce que tu apprendras un jour? Il n'y a aucun moyen de faire que ça
se passe bien. C'est trop embrouillé maintenant pour que ça se passe bien,"
dit elle, riant encore.
"Alors qu'est ce que nous faisons ici?" je demande. Elle bouge son corps
contre le mien et je me souviens exactement de ce que nous faisons ici.
"Je ne sais pas, Harm. C'est toi qui t'es présenté à la porte de ma maison au
milieu de la nuit. Pourquoi ne me dis tu pas ce que tu fais ici? Tu as dit que
cela n'a rien à voir avec ta mère. Alors, ça a à voir avec quoi? C'était le
bon moment? Mic n'est pas là? Tu t'es senti seul?" demande t'elle et je ferme
à nouveau les yeux, essayant d'y voir clair moi même.
"Tout à la fois?" je réponds et elle dit oui de la tête avant de se laisser
glisser et de se pelotonner contre moi. "Parce que tu me manquais?"
"C'est une question ou ta réponse ?" demande t'elle et je hausse les épaules.
Nous restons allongés en silence, juste à nous regarder.
"Pourquoi tu ne le quittes pas?"
"Quoi?" demande t'elle, en se soulevant à nouveau sur son coude.
"Pourquoi ne quittes tu pas Mic?" je demande et maintenant elle ferme les
yeux.
"Je ne peux pas."
"Pourquoi pas?" je demande et elle plisse le front avant de répondre.
"Il a May."
"Il la ramènera à la maison," dis je et elle ne répond pas. "Mic ne ferait pas
cela, Mac. Il la ramènera à la maison. Il le faudra si elle n'est pas..."
"Et s'il ne le fait pas?"
"Pourquoi ne le ferait il pas?" je demande et elle s'assied, les bras autour
des genoux. Elle regarde la pendule et j'entends son estomac gargouiller. Mac
a toujours faim, même pendant des conversations qui pourraient changer le
cours de sa vie. Je tends la main pour toucher son épaule mais elle s'éloigne.
"Je ne sais pas. Il y a des tas de raisons. Je ne sais tout simplement pas,"
dit elle en sortant du lit, elle met sa robe de chambre avant de me laisser
seul dans sa chambre. Une fois de plus.
*****************
Harm me rejoint dans la cuisine, où je prépare mon petit déjeuner. Il s'appuie
contre le plan de travail, il ne porte que son jeans et sa plaque d'identité
et j'essaie de ne pas pensr comme il serait facile de tout quitter s'il me le
demandait à nouveau.
Je ne peux pas lui dire la vérité. Je ne peux pas lui dire ce qui me fait
tellement peur, parce que c'est si stupide que j'ai du mal à l'admettre moi
même. Je ne fais pas attention à ce que je suis en train de faire et je me
brûle avec la poêle que j'utilise pour faire frire mes oeufs.
"Merde!" Harm se précipite vers moi et me tire vers le congélateur. Il sort un
cube de glace et le tient contre la cloque rouge qui se forme sur mon poignet.
Les larmes commencent à me monter aux yeux et je sais que ce n'est pas à cause
de la brûlure. Je tiens le cube de glace pendant qu'Harm enlève la poêle du
feu et éteint la plaque.
"De toute façon, tu ne devrais pas manger de jaune d'oeuf," dit il en revenant
près de moi et en reprenant ma main dans la sienne. Il tient le cube de glace
pendant que les larmes continuent de couler sur mes joues. "Ca fait mal à ce
point là?"
"Qu'est ce qui fait mal?"
"La brûlure?"
"Non," je réponds en soupirant pendant que j'essuie mes larmes.
"Alors qu'est ce qui fait mal?" demande t'il. Je retire ma main et m'éloigne
de lui, je le laisse avec son cube de glace en train de fondre, et je commence
à ranger le foutoir que j'ai provoqué.
"Rien ne fait mal, Harm. Je vais bien," dis je. Il ne repose pas la question,
jette la glace à moitié fondue dans l'évier et vient derrière moi,
Je ne peux pas lui dire pourquoi j'ai peur de quitter Mic. Pourquoi je ne peux
pas parler à Mic de toute cette histoire et m'en tenir là. Je ne peux pas dire
à Harm que j'ai peur de me trouver confrontée à l'infime possibilité que May
n'est pas sa fille, mais bien réellement la fille biologique de Mic. C'est
tellement stupide, mais c'est la seule part de lui à laquelle je peux
m'accrocher. C'est quelque chose que je savais, et que personne d'autre ne
savait. Une partie de lui que je pourrais garder pour moi même s'il ne veut
plus de moi. Et je suis terrifiée à l'idée de perdre ça.
Et si elle est de Mic, il va certainement repartir en Australie et se fera
donner je ne sais quels droits sur elle. Je pourrais ne pas la voir pendant
des mois. Je ne peux pas vivre ça. Même s'il n'est pas son père biologique, il
est son papa. Je ne sais pas ce que je ferais. Après avoir entendu sa voix au
milieu de la nuit, je sais que je ne peux pas vivre sans elle. Je sais que je
ne peux pas lui faire du mal comme ça.
Les chances sont grandes qu'elle soit d'Harm, mais j'ai tellement peur de
découvrir que ce n'est pas le cas. C'est tellement irrationnel, mais y a t'il
eu un moment où cette affaire a été rationnelle? Aucun. Pas un seul jour.
"Quand pars tu pour la Californie?" je demande, sûre d'avoir su la réponse à
un moment, mais je l'ai oubliée.
"Dans la soirée."
"Oh," c'est tout ce que je trouve à dire. Je ne sais pas pourquoi j'espérais
qu'il resterait plus longtemps. Je ne sais même pas pourquoi j'espérais une
autre nuit ensemble. Je ne suis même pas sûr que l'un de nous le souhaite.
"Elle ne va pas bien," dit il d'une voix douce et enfantine qui me met les
larmes aux yeux.
"Je suis désolée, Harm," dis je en me demandant à quoi ça ressemble de perdre
un parent que j'aurais aimé. Ou d'avoir un parent que j'aurais aimé un jour
dans ma vie. Il devrait se considérer comme chanceux. Il a eu la chance
d'avoir deux parents qui l'aimaient plus que tout. C'est tout ce que je veux
donner à mon enfant.
C'est ce que je donne à mon enfant.
"Merci pour la photo," dit il et je hoche de la tête. "Elle va vraiment
l'aimer."
"Tu m'appelleras s'il se passe quelque chose?" je demande. Il dit oui de la
tête, bien que je sois certaine que je ne vais pas entendre parler de lui
pendant un moment. Mon coeur commence à se briser pendant que je suis là,
debout dans ma cuisine. Il se brise pour moi. Pour lui. Pour Mic.
Et surtout, il se brise pour May. Elle ne mérite pas le foutoir que sa maman a
provoqué. Il faut que je remette tout cela en ordre. Je savais que tout se
terminerait à la lumière du jour. nous ne pouvions pas faire semblant plus
longtemps.
*****************
Une fois que j'ai réussi à faire du charme à l'infirmière pour qu'elle me
laisse entrer après les heures de visite, maman est endormie dans sa chambre
obscure. Elle est rentrée à la maison pour quelques jours mais a finalement dû
revenir, elle souffrait trop. J'espère qu'avec l'aide d'une infirmière à
domicile, Franck et moi pourrons la ramener à la maison demain.
Je passe les doigts sur ses cheveux et je me demande quand ils vont commencer
à tomber. Je me souviens quand j'étais un petit garçon, je la regardais les
brosser quand elle se préparait pour sortir avec papa. Elle était sur son
trente et un, et lui aussi, ils se rendaient à une soirée militaire. Il
n'était pas souvent là quand ce genre d'événements se passait et ils allaient
bien ensemble. Ils étaient si heureux.
J'aimerais rendre quelqu'un aussi heureux qu'il l'a rendue. Mais bien sûr, il
lui a causé tellement de peine également. Ma mémoire passe à une autre scène,
et je me remémore les larmes qui coulaient à flots sur son visage alors
qu'elle essayait d'être forte pour moi. Nous essayions d'être fort l'un pour
l'autre. Maintenant que je sais à quel point c'est douloureux de perdre
quelqu'un sans vraiment le perdre, je n'arrive pas à croire à quel point elle
a été forte. Il l'aurait rendu tellement heureuse si seulement il était rentré
à la maison.
Je n'arrive pas à savoir comment rendre Mac heureuse.Je lui ai offert tout ce
que je croyais qu'elle voulait et elle m'a tourné le dos. Elle ne veut pas me
dire de quoi elle a peur. Honnêtement, elle ne peut pas avoir peur que Mic ne
ramène pas cette petite fille. Il les aime trop toutes les deux pour les
blesser de cette façon là. Il aime trop Mac pour la faire souffrir d'une seule
des façons dont moi je l'ai fait souffrir.
Elle ne s'attendait pas à ce que je lui demande de le quitter. Elle a vécu
avec ce filet de sécurité autour d'elle pendant tout ce temps. Mac ne s'est
jamais attendu à ce que je lui demande, et donc elle ne s'est jamais attendu à
devoir faire ce choix. Je devrais peut être être content qu'elle ait pris
cette décision. Ce serait un tel foutoir. Aussi bien au niveau professionnel
que professionnel, ce serait un bourbier.
Je m'assieds sur la chaise auprès du lit et je pose les doigts sur la main de
maman en faisant attention à éviter tous les tubes qu'elle a. Elle remue un
peu, mais ne se réveille pas. Elle a l'air exténuée, et le combat vient juste
de commencer. Je sors de ma poche de poitrine la photo que j'ai apportée. Je
la pose sur la table roulante dans une position où elle peut la voir. Voir la
petite fille qui sourie avec bonheur en tendant une poignée de fleurs vers la
personne qui prend la photo. Elle ressemble tellement à sa mère et je me
demande à quel point Mac en est reconnaissante. Je devrais peut être en être
reconnaissant moi aussi.
Si aucun de nous ne veut que la vérité voit le jour, alors cela n'arrivera
pas. May n'aura jamais à le savoir.
"Excusez moi, monsieur," m'interpelle depuis le pas de la porte l'infirmière
qui m'a laissé entrer.
"Oui," dis je en me redressant sur ma chaise et en chassant de mes pensées Mac
et May.
"Vous allez devoir partir bientôt," dit elle en regardant sa montre.
"D'accord. Merci de m'avoir laissé entrer."
"Je vous en prie," dit elle en souriant et elle part me laissant seul avec
maman.
Maman bouge sans cesse sur son lit, elle se tourne vers moi avant d'ouvrir les
yeux.
"Harm?" demande t'elle en tendant la main vers moi.Je la prends dans la mienne
et passe mon pouce sur sa peau douce.
"Je suis là, maman," dis je en rapprochant ma chaise d'elle.
"Je rêvais de toi.. et de ton père. Et Frank était là aussi. Disons que ce
n'était pas le rêve le plus agréable que j'ai fait," dit elle avec un léger
rire dans sa voix. Je souris.
"Je crois que papa aimerait Frank. C'est un homme bien. Il s'est bien occupé
de toi," dis je et ses doigts serrent les miens.
"Mais c'est Frank qui t'a élevé. C'est lui qui a vu toutes les meilleures
années que ton père n'a pas vues."
"On ne peut rien y changer, maman," dis je , en regardant ses yeux qui se
déplacent vers la photographie de May.
"Non, on ne peut rien y changer, n'est ce pas? C'est un vrai petit ange. Mac a
tellement de chance," dit elle sans cesser de regarder la photo.
"Mac et Mic sont tous les deux très heureux avec leur fille," dis je et
maintenant elle me regarde.
"Ils devraient être reconnaissants de l'avoir," dit elle, ses yeux se ferment
sous le poids d'une fatigue intense.
"Ils le sont. Parfois, je pense qu'elle est ce qui les maintient ensemble."
"C'est ironique, n'est ce pas?" dit ma mère avec un léger sourire au coin des
lèvres.
"Quoi?"
"Rien," dit elle mais je sais ce qu'elle veut dire. Je leur ai probablement
donné la seule chose qui pouvait les lier. Je lui ai demandé de le quitter,
mais c'est ma faute si elle reste. Elle ne veut pas faire souffrir sa petite
fille. Exactement comme ma propre mère n'a jamais voulu me faire souffrir.
Elle humecte ses lèvres et s'éclaircit la gorge. "Avant qu'ils te jettent
d'ici, peux tu me trouver de l'eau fraîche?"
"Bien sûr," dis je en reposant sa main sur le lit pendant que je me lève.
"Harm?" appelle t'elle doucement comme j'arrive près de la porte.
"Oui?"
"Tout finira pour le mieux. C'est toujours comme ça," dit elle en ouvrant les
yeux pour me regarder. Je ne peux m'empêcher de lui sourire.
"Oui, c'est toujours comme ça."
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