Le texte qui suit est la XVème Héroïde d'OVIDE...
A l'époque hellénistique et romaine, plusieurs siècles après la mort de SAPPHO ( 7ème siècle avant JC), la célébrité de celle-ci était encore considérable.
Dans cette oeuvre OVIDE imagina une lettre écrite par SAPPHO à l'énigmatique Phaon pour lequel , selon la légende, elle se serait suicidée au Saut de Leucate.
Ce texte illustre parfaitement la sensualité, le désir, le lyrisme érotique de SAPPHO, et malheureusement ce que l'on peut supposer avoir été les interrogations permanentes de la poétesse. Interrogations que l'on retrouve tout au long des fragments conservés de ses oeuvres....
"Je ne sais que faire : Mon coeur est partagé."
"Qu'y puis-je? C'est inévitable : L'aurore aux bras de rose nous emporte sous terre. Mais j'aime encore la volupté, et l'amour a pour moi la beauté du soleil ! "
"Pour moi, ni miel, ni abeilles ! "
A la vue de cette écriture appliquée, tes yeux ont-ils d'emblée reconnu ma main!
Si tu n'avais lu le nom de Sappho, ignorerais-tu au contraire qui est l'auteur de ce billet ?
Peut-être t'étonneras-tu également de mes vers alternés , alors que je suis plus douée pour les modes lyriques.
Mais il me faut pleurer sur mon amour et l'élégie est la poésie des pleurs ; aucun luth ne saurait accompagner mes larmes.
Je brûle comme un champ fertile aux moissons embrasées, quand le feu est propage par un vent indomptable.
Phaon habite dans les campagnes lointaines de 1'Etna typhien, et moi, le feu qui me dévore est aussi brûlant que celui du volcan.
Les chansons que je composais sur mes cordes accordées ne me viennent plus aux lèvres: elles sont l'oeuvre d'un esprit libre.
Ni les jeunes filles de Pyrrha, ni celles de Methymn, ni la foule des autres Lesbiennes ne me plaisent.
Quelconque est pour moi Anactoria, quelconque la blanche Cydro; Atthis ne charme plus mon regard comme avant, pas plus que cent autres que l'on m'a fait grief d'aimer.
Cruel, ce qui a appartenu à tant de femmes, tu le possèdes à toi tout seul.
Tu as un corps et un age propres aux plaisirs.
O corps dangereux pour mes yeux ! Prends une lyre et un carquois: tu deviens manifestement Apollon.
Que des cornes ornent ta tête: tu seras Bacchus.
Or Apollon aima Daphne et Bacchus Ariane, et ni l'une, ni l'autre ne connaissait les modes lyriques.
Moi, les Muses me dictent les poèmes les plus charmants; dans tout l'univers déjà, on chante mon nom.
Alcee, dont je partage la patrie et la lyre, n'a pas plus de succès, malgré ses accents plus grandioses.
En outre, si la nature inaccessible m'a refusé la beauté, mon talent compense mes disgraces.
Je suis petite, mais mon nom emplit toute la terre; je suis donc a la mesure de mon nom.
Si je ne suis pas blanche, Andromede fille de Cephee, qui est noire comme tout son peuple, sut plaire à Persee.
Souvent, les colombes blanches s'unissent à d'autres au plumage varie, et la tourterelle noire est aimée par un oiseau vert.
Si aucune femme, à moins de paraître digne de toi par sa beauté, n'est tienne, alors aucune femme ne sera jamais tienne.
Quand tu me lisais pourtant, je te paraissais belle; tu me jurais qu'il convenait que je sois la seule a parler.
Je chantais, je m'en souviens (les amants se souviennent de tout), et, en plein chant, tu me donnais des baisers à la dérobée.
Tu en faisais l'éloge aussi.
Je te plaisais en tout point, mais surtout au moment de l'acte d'amour.
Alors, te charmaient plus qu'a l'ordinaire ma lascivité, ma grande souplesse, mes propos accompagnant nos ébats et, quand nos voluptés s'étaient mélées, l'intense langueur de mon corps épuise.
Maintenant, les jeunes Siciliennes, tes nouvelles proies, viennent a toi.
Qu'ai-je à faire de Lesbos! Je veux être Sicilienne.
Ou bien vous, mères et filles de Sicile, renvoyez de votre pays ce vagabond et ne vous laissez pas abuser par les mensonges de son discours flatteur.
Ce qu'il vous dit, il me l'avait dit avant.
Et toi, Venus, qui habite les montagnes de Sicile, protège ta poétesse, car je suis tienne, en effet.
La mauvaise fortune poursuit-elle son oeuvre ?
Son cours m'est-il toujours aussi cruel ?
J'avais six ans quand j'ai verse des larmes sur les ossements de mon père mort prématurément.
Ensuite, mon frère brûla d'amour pour une courtisane qui lui apporta la ruine et le déshonneur.
Devenu pauvre, il parcourt les flots à la rame: les richesses que le mal lui a fait perdre, pirate, il les recherche maintenant par le mal.
Même moi, il me hait a cause des bons et loyaux avertissements que je lui avais prodigues...
Voilà comment sont récompensées la franchise et la bienveillance de mon langage.
Et, comme si je n'avais pas assez de soucis pour m'accabler, voilà que ma petite fille m'en donne encore.
Maintenant enfin, tu surgis, dernier objet de mes lamentations.
Non, ma barque n'a pas le vent en poupe.
Mes cheveux tombent en bataille dans mon cou; je ne porte plus de pierre brillante au doigt; je suis grossièrement vêtue ; il n'y a plus d'or dans mes boucles et ma chevelure ne sent plus les parfums d'Arabie.
Pauvre de moi! Pour qui m'apprêter! A qui essayer de plaire?
L'unique inspirateur de ma séduction est au loin.
Mon coeur est tendre et vulnérable aux moindres traits.
J'ai encore une bonne raison d'aimer pour toujours.
Ou bien les Parques m'ont dicte cette loi à ma naissance et n'ont pas tisse ma vie de fils austères, ou bien les travaux influencent les moeurs et Thalie, en m'enseignant son art, a attendri mon coeur.
Quoi d'étonnant si l'age du premier duvet, les années qu'un homme peut aimer m'ont séduite?
Aurore, je craignais que tu n'enlevasses Phaon au lieu de Cephale et tu le ferais assurément si tu n'étais retenue par ta première conquête.
Si Phebe, qui voit tout, le voyait, elle condamnerait Phaon à un sommeil éternel.
Venus l'aurait bien emmené dans le ciel sur son char d'ivoire, mais elle voit bien qu'il pourrait plaire également à son Mars.
Pas encore un homme, mais déjà plus un enfant: le bel age.
O parure et gloire de ton époque, viens a moi, mon beau, et regagne ma poitrine. Je ne te supplie pas d'aimer, mais de te laisser aimer.
J'écris et mes yeux sont baignes de nouvelles larmes.
Regarde toutes les taches sur cette lettre.
Si tu étais tellement décidé à t'en aller d'ici, tu aurais du partir plus correctement et me dire: " Fille de Lesbos, adieu. ".
Mais avec toi, tu n'as pas emporte mes larmes, ni mes premiers baisers ; enfin, je n'ai pas pu craindre ce que j'allais déplorer.
Rien de toi n'est avec moi, sinon l'affront; et toi, tu n'as pas un gage pour te rappeler ton amante.
Je ne t'ai pas fait de recommandations. Que t'aurais-je d'ailleurs conseille, sinon de ne pas m'oublier!
Par 1'Amour, qui ne s'éloignera jamais de toi, et par les neuf Muses, mes déesses, je le jure.
Lorsque quelqu'un me dit: " Celui qui fait ta joie s'en va ", je fus longtemps sans pouvoir pleurer ni parler.
Mes yeux n'avaient plus de larmes, ni ma bouche de salive; mon coeur était saisi d'un froid glacial.
Puis, quand ma douleur se révéla, je n'eus pas honte de me frapper la poitrine, ni de pousser des hurlements en m'arrachant les cheveux, comme l'aurait fait une mère portant au bûcher le corps inanimé de son fils enlevé par la mort.
Mon frère Charaxus se réjouit et profite de mon chagrin.
I1 va et vient devant moi et, pour que la cause de ma douleur paraisse honteuse, il déclare: " De quoi s'afflige-t-elle ! Sa fille est bien vivante. "
La pudeur et l'amour ne vont pas bien ensemble. Tout le monde pouvait le voir: ma robe était déchirée, découvrant ma poitrine.
Tu es mon amour, Phaon. C'est à toi que me ramènent mes songes qui sont plus éclatants qu'une belle journée.
La, je te retrouve malgré ton absence mais ces joies que me donne le sommeil ne sont pas assez durables.
Souvent, il me semble que j'appuie ma tête sur tes bras ou que tu as pose la tienne sur les miens.
Je reconnais les baisers dont tu chargeais ta langue. Tu savais si bien les recevoir et si bien les donner !
Quelquefois, je te caresse et je prononce des paroles tout a fait semblables aux vraies: ma bouche reste éveillée pour servir mes sens.
J'ai honte d'en dire plus, mais tout s'accomplit, je jouis et ne puis rester sèche.
Pourtant, lorsque se montre le soleil et tout ce qui l'accompagne, je me plains d'être si vite privée de sommeil.
Je gagne les grottes et les bois, comme si grottes et bois pouvaient m'être de quelque utilité parce qu'ils furent complices de mes voluptés.
La, privée de raison, comme possédée par la furieuse Enyo, je me laisse aller, les cheveux pendant dans le cou.
Mes yeux voient, suspendues au tuf rugueux, les grottes qui étaient pour moi pareilles au marbre de Mygdonie.
Je retrouve la foret qui souvent nous offrit un lit et nous couvrit de l'ombre de son épaisse frondaison.
Mais je ne trouve plus le maître de la forêt et de moi-même.
L'endroit, dès lors, n'est plus qu'un sol grossier. C'est lui qui en faisait tout le prix.
Je reconnais les herbes familières du gazon que nous avons foule: les touffes sont encore courbées par l'empreinte de notre poids.
Je m'y étends et je touche l'endroit qui était ta place.
L'herbe, jadis si douce, boit mes larmes.
Même les rameaux, dépouilles de leurs feuilles, semblent se lamenter; aucun oiseaux n'y chante plus.
Seul le rossignol, mère éplorée qui exerça sur son mari une vengeance impie, chante Itys 1'Ismarien.
L'oiseau chante Itys, Sappho pleure ses amours perdues et tout le reste se tait comme en pleine nuit.
Il y a une source sacrée, abondante et plus limpide qu'un ruisseau de cristal; beaucoup pensent qu'une divinité l'habite.
Au-dessus, un lotus aquatique étend ses rameaux.
A lui seul, il forme tout un bois.
Le sol est couvert d'un tendre gazon vert.
Là, comme j'avais, en pleurs, reposé mes membres fatigues, une naiade se dressa devant moi et me dit:
" Puisque tu brûles d'un feu non partage, il te faut gagner la terre d'Ambracie. Apollon, d'une hauteur, y aperçoit toute l'étendue de la mer; les gens l'appellent mer d'Actium et de Leucade . C'est de la que s'est jeté Deucalion, enflammé d'amour pour Pyrrha , et il s'enfonça dans les flots sans blesser son corps. Alors, sans tarder, l'amour s'inversa: il transperça le coeur si indifférent de Pyrrha et Deucalion repartit, soulagé de sa flamme.
Tel est le pouvoir de cet endroit. Gagne immédiatement les hauteurs de Leucade et n'aie pas peur de sauter du rocher. "
Sur ce conseil, elle s'éloigna, emportant sa voix.
Moi, je me dresse, glacée, et mes yeux ne contiennent plus mes larmes.
J'irai, Nymphe, je gagnerai les rochers que tu me désignes.
Loin de moi toute crainte: elle est vaincue par cet amour insensé.
Quoi qu'il en soit, ce sera mieux que maintenant.
Air, soutiens-moi; mon coeur ne pèse pas lourd.
Et toi aussi, tendre Amour, suspends tes ailes sous ma chute.
Que je ne meure pas par la faute des eaux de Leucade.
Ensuite, Apollon, je te ferai offrande de cette lyre, qui nous est commune, et en dessous, il y aura ces deux vers: " Apollon, moi, la poétesse Sappho, je t'offre une lyre en gage de reconnaissance; elle me convient, elle te convient. "
Mais pourquoi m'envoyer pour mon malheur sur les cotes d'Actium, alors que tu peux toi même revenir sur tes pas de fugitif? Toi, tu peux m'être plus salutaire que les ondes de Leucade; par ta beaute et par tes mérites, tu seras mon Apollon.
Ou bien peux-tu, plus cruel que les rochers et que toutes les ondes, si je meurs, porter la responsabilité de ma mort!
Combien mon coeur, plutôt que de se précipiter du haut des rochers, pourrait mieux s'unir à toi.
C'est celui dont tu faisais si souvent l'éloge, Phaon, et qui tant de fois t'a paru génial.
Maintenant, je voudrais être éloquente mais la douleur n'est pas propice à l'art et le malheur paralyse mon talent.
Je ne réponds plus de mes forces pour composer des poèmes; de douleur ma lyre est muette.
Lesbiennes que, pour mon déshonneur, j'ai tant aimées, ma troupe, cessez d'accourir au son de ma cithare.
Phaon a emporte tout ce qui, naguère, vous plaisait.
Malheureuse! J'ai failli dire "mon Phaon".
Faites qu'il revienne et votre poétesse reviendra aussi.
C'est lui qui donne des forces à mon talent, lui qui lui enlève.
Mes prières y font-elles quelque chose !
Un coeur sauvage s'émeut-il ? Est-il au contraire insensible?
Et les vents emportent-ils ces paroles périssables ? Plutôt que d'emporter mes paroles, je voudrais qu'ils ramènent tes voiles.
Paresseux, voilà la tache qui te conviendrait, si tu étais sage.
Détache ton navire. Venus, née de la mer, offre la mer aux amants.
Le vent portera ta course.
Toi, tu n'as qu'à détacher ton navire. Cupidon lui-même, assis a la poupe, barrera.
Lui-même, de sa tendre main, larguera ou bordera les voiles.
Mais si tu préfères fuir bien loin Sappho la lesbienne - et tu ne saurais trouver de raison de m'infliger cette fuite -, qu'au moins une lettre cruelle me le dise pour mon malheur, afin que j'aille chercher mon destin dans les eaux de Leucade.
OVIDE.