Parler Pieds Noirs

Le Parler Pieds Noirs

Le mélange de cultures prend aussi son sens dans le parler Pieds Noirs : le Pataouète, mélange de plusieurs langues. Espagnol, italien, français, arabe… Ne pas confondre avec le sabir : français naturel parlé par les arabes avec leur accent et quelques déformations.
Le mot pataouète lui-même vient d'une déformation d'un mot Valencien qui signifie : "nous sommes du pays tous les deux". Les espagnols débarquant sur le port d'Alger s'interpellaient en se disant : "nous sommes pat'ouet".

Parler de rue, parler de la ville davantage que la campagne, le pataouète est avant tout un langage populaire.
Mais l'originalité de ce parler réside surtout dans sa multiplicité… parler spécifique, dont le fond français emprunte aux autres langues certains mots ou expressions, pour illustrer de nombreux domaines : la cuisine, la fête, les disputes, les injures, l'amour…
Nombreux sont les emprunts aux activités paysannes, aux interjections et à des impératifs, et aux injures.

Ainsi, il n'est pas étonnant de retrouver ce parler dans des domaines particuliers de la vie, qu'il illustre parfaitement avec ces emprunts de langage : cuisine, fête, bagarre, sexe, injures et grossièretés en tout genre, l'amour.

Le pataouète reflète ainsi la multiracialité de l'Algérie. Ce mélange s'accompagne de licences grammaticales formant des raccourcis parfois très imagés et des traits d'humour au 2ème degré.

Quoi qu'il en soit, aussi exagéré soit-il, le parler pieds noirs est un langage riche en couleur, qui traduit bien un certain mode vie, dont l'accent rayonne et ensoleille.

Justement, l'accent ! Les voyelles accentuées "é" et "è" sont simplifiées. Le lait, c'est "le lé" . Quant au "o" il n'en existe qu'un que ce soit "cause" ou "chose" ou "rose". A propos de rose, on ne dit pas comme Ronsard : "Mignonne, allons voir si la rose...", mais : "Ti'as vu comment qu'la rose elle est éclose, purée !".
Le "u" était parfois transformé en i comme on vient de le voir, pour former dans le même esprit, une diphtongue facile à prononcer. ("Ti'as", c'est quand même plus commode à dire que "tu as") .
Il en est de même pour dire un mot sans vraiment le dire. Par exemple : "La pitain". L'insulte n'était pas dite, mais tout le monde la comprenait quand même.
Le "v" était aussi parfois escamoté, pour ne pas fatiguer la bouche, sinon cela gâtait le goût de l'anisette. On disait "ouala, ouala! ti'es pas pressé, dis!"

"Si tu meurs avant toi je te tue", "t'ias pas honte à la figure",…
Le parler Pieds Noirs est aussi spécifique qu'il a forte tendance à l'exagération (paraît-il inhérente aux Pieds Noirs ?).
Ce parler a tendance à mitrailler ses phrases de pronoms relatifs, on s'exclame toujours, on est toujours en mouvement.

Quelques expressions :
· Si tu meurs avant toi je te tue
· Si tu vas te baigner, ta mère elle te tue

Des mots bien connus autour de nous :
· Baraka (avoir la baraka) : avoir de la chance
(au contraire : schkoumoune : avoir la poisse)
· Bezef : beaucoup
(au contraire : chouïa : un petit peu)
· caoua : café
· calamar (on devrait dire calmar en "bon" français)
· Une castagne : mettre un "marron" au sens figuré
· Un Clebs : un chien (de l'arabe Kelb)
· Esquinter
· Fissa (vitre en arabe)
· Kif-kif (kif-kif bourricot)
· Macache
· Nouba (faire la nouba)
· Tchatcher (avoir la tchatche)
· Toubib (de l'arabe theb = médecin)

Et des extraits choisis :

EXTRAIT DE LA PARODIE DU CID - Edmond Brua
ACTE II - SCÈNE 2
GONGORMATZ, la tondeuse à la main,
RORO, l'espadrille à la main

RORO : Ô l'homme, arrête un peu !
GONGORMATZ : Cause !
RORO : Eh ben ! y'a du louche. T'le connais à Dodièze ?
GONGORMATZ : Ouais !
RORO : Ferme un peu la bouche ! T'sais pas, tout vieux qu'il est, ça qu'il était çuilà,
Honnête et brave et tout, dans le temps, t'le sais pas ?
GONGORMATZ : Assaoir !
RORO : Et ce boeuf qu'y monte à ma fugure, T'sais pas d'aousqu'y sort, t'le sais pas ?
GONGORMATZ : Quelle affure... ?
RORO : A quatre patt', ici, je te le fais saoir !
GONGORMATZ : Allez, petit merdeux !
RORO : Merdeux, faut oir à oir, Et petit, c'est pas vrai, mâ quand c'est ma tournée,
N'as pas peur, j'attends pas pour rendre les tannées !
GONGORMATZ : Pour un taquet à moi, je t'en rends dix ou vingt !
Mâ dessur un petit je vas léver la main ?
RORO : Un petit dans mon genre y peut te rendre un mètre !
Pour dix coups d'encaissés, cent coups y veut te mettre !
GONGORMATZ : T'le connais à Bibi ?
RORO : Eh ! mala j'connais pas ! Un bâtard, un falso qu'il a tapé papa !
Les cornes qu' on te oit dessur la carabasse, Je m'les prends un par un et comm' ça je m'les casse !
Je connais, Je connais : ti'es le roi des chiqueurs. Mâ je pense entre moi : "Si ti'as peur, n'as pas peur.
Un pluss connu que lui y'a pas dans la Cantère. Qué malheur que personne y connaît à son père ! "
GONGORMATZ : Ti'ensultes pas cet homme, aussinon... c'est pas bien !
RORO : A'c un coup de soufflet ti'as bien tapé le mien ! Pasqu'il est vieux, le pauve, et péteux, tu profites.
Tu t'le prends en rétraite et tu fais schkapa, vite. Mâ s'il aurait oulu sortir le rivolver,
Direc' pour Saint-Ugène y te fait sanger l'air.
Papa, c'est un lion qu'il en a plus la force.
Pluss terribe que lui, manque y z'en ont les Corses
Vec cet homme, O cougoutse, y faut faire entention, Pourquoi c'est toujours lui, quand ya les élections,
Qu' y fait voter les morts, en schkamb et tous d'attaque, Et qu'y s'les garde à l'oeil pour pas qu'on s'les sarracque !
(...)


Extrait de BÔNANÉ - Une nouvelle de Gilbert ESPINAL

On sonna, à la porte d'entrée.
- Va voir qui c'est ! ordonna la Grand'mère à la Golondrina; on peut pas êt' tranquille chez soi sans que les gens y viennent à te casser les bambans. Si c'est le facteur, les éboueurs ou les pompiers, t'y as trois billets de vingt francs sur le tiroir du porte-canne, un pour chacun ; et si y font la trompa, pasqu' y trouvent que c'est pas assez, t'y as qu'à leur dire que cette année on est mazlot (arabe : sans le sou) et que les doublures elles se touchent. Si le facteur y te propose le calendrier, prends le mais pas vert, pasque le vert ça me porte la poisse et qu'en matière de poisse bastanté ténémos (esp : nous en avons assez.) avec toi que ni si quiéra (esp : ni seulement.) t'y es capab' de te trouver un travail !
La Golondrina s'arracha de la tripe qu'elle était en train de se confectionner au tricot et traina la savate jusqu'à la pièce voisine. On entendit des bruits de serrure : la principale et les deux targettes, celle du haut et celle du bas.
Deux minutes après la Golondrina revint près de sa mère et le visage décomposé, articula :
- Monmon, y a un homme qu'y te demande !
- A moi un homme ! s'écria la Grand'mère. Et qu'est-ce que tu veux que je fasse d'un homme a estas horas ! (à l'heure qu'il est, à l'âge que j'ai.)
- T'y as pas demandé comme y s'appelle ?
- Y dit qu' y s'appelle Doudou, fit la Golondrina.
- Qué Doudou ni otcho quartos ! (esp.
sale race) protesta la Grand'mère. Moi de Doudou, je connais que ce malaraela de fils à Amparo et à son feignant de mari !
- Lui c'est! fit Doudou en faisant irruption dans la chambre et en serrant la vieille femme dans ses bras. Pos que je passais dans le Quartier et je me suis dit en moi-même : " et si j'allais leur faire la surprise à la Grand-mère et à la Golondrina pour leur souhaiter la bonne année. Je suis sûr que ça leur ferait plaisir pasque ça leur rappelerait le bon temps quand chaque premier Janvier j'allais leur dire dans le patio bônané, bon'santé, ouvr'moi ton port'monnaie. "
La Gran'mère et la Golondrina interloquées considérèrent le beau garçon qui se tenait devant elles : la quarantaine, gominé menu, vêtu d'un costume Prince de Galles un peu fatigué, chaussures vernies et cravate éclatante.
- La Golondrina elle m'a pas reconnu ! fit Doudou en riant.
- Je t'ai pris pour un agent du fisc, déclara la Golondrina,.
- C'est que je me suis mis de cuerpo présenté ( habillé avec recherche. expression espagnole) expliqua Doudou. Pour une fois que je viens vous voir, autant que je soye à mon avantage ; mais je pensais pas que tu me prendrais pour un agent du fisc ! Vous avez peur du fisc ?
- Moi, j'ai peur de rien ! claironna la Grand'mère; mais c'est que depuis que le juge Jean-Pierre, il a découvert le pot aux roses, on se sent nulle part tranquille !
Tous on peut faire l'objet d'une perquisition. C'est devenu une hantise! Quand je pense à tous ces honnètes gens qu'il fout en taule, ça me témorise! Quel bon vent t'amène, Doudou ?
- Pos, je vous l'ai dit, recommença Doudou : la bônané, la bon'santé...
- Et le port'monnaie, reprit sévèrement la Grand'mère. Mais ta mère, elle est toujours de concièrge chez Lava-Thiva ? elle m'avait dit que t'y étais babacoul et que tu roulais sur l'or, à vend' des cravates dans un parapluie dans le quartier latin ... Qui c'est qu'il achète des cravates de nos jours? se lamenta Doudou. J'ai eu un mal de chien à épuiser le stock ; horosement que y avait les touristes! A-la-fin-d'à-la-fin, je me suis retrouvé avec le parapluie et une cravate; j'ai mis le premier en gage dans un bistrot contre un café crème et la deuxième autour du cou pour venir vous voir et là je suis.
- Combien t'v as d'enfants ? interrogea la Golondrina.
- Trois, répliqua Doudou. - Et de trois mères différentes ? demanda la Golondrina.
- Voui ! murmura Doudou d'un air contrit que démentait le pétillement de ses yeux. - Toi, t'y es pire que la Passionaria, établit la Grand'mère d'une voix grave. Elle, elle avait six enfants de six pères mais c'était une femme et son Parti lui interdisait de dire non : c'était sa faiblesse !
(...)

Note extraite d' "Essais" d'Albert Camus, collection "La Pléiade".

Alors Coco y s'avance et y lui dit : "Arrête un peu, arrête".
L'autre y dit : "Qu'est-ce qu'y a ?".
Alors Coco y lui dit : "Je vas te donner des coups".
"A moi tu vas donner des coups ?
Alors y met la main derrière, mais c'était scousa...
Alors Coco y lui dit : "Mets pas la main derrière, parce qu'aprés j'te choppe le 6,35 et t'y mangeras des coups quand même".
L'autre il a pas mis la main. Et Coco, rien qu'un, i l'ia donné, pas deux, un... L'autre il était par terre. "Oua, oua", qu'y faisait.
Alors le monde il est venu. La bagarre elle a commencé.
Y'en a un qui s'est avancé à Coco: deux, trois. Mais j'y ai dit : "Dis tu vas toucher à mon frère ?"
"Qui ton frère ?"
"Si c'est pas mon frère, c'est comme mon frère."
Alors j'y ai donné un taquet. Coco y tapait, moi j'tapais, Lucien y tapait.
Moi, j'en avais un dans un coin et avec la tête : "Bom, bom".
Alors les agents y sont venus. Y nous ont mis les chaines, dis.
La honte à la figure, j'avais de traverser tout Bab el Oued. Devant le Genteleman's bar, y avait des copains et des p'tites, dis. La honte à la figure...
Mais aprés, le père à Lucien, y nous a dit : "Vous avez raison".

 

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