
J’étais un enfant de l’après-guerre, né dans le renouveau économique, élevé dans l’idéologie que l’avenir nous appartenait et qu’il n’en tenait qu’à nous de faire mieux que nos prédécesseurs. Les élections provinciales du 4 juin 1966 avaient surpris la population avec une victoire de l’Union nationale dirigée par Daniel Johnson. Les Québécois sentaient monter en eux l’espoir d’une séparation éventuelle de la province et le mouvement hippie qui avait surgi un peu partout dans le monde prenait de plus en plus de place dans les universités et la population en général. Depuis le début du 20e siècle, les Canadiens-Français vivaient dans un univers contrôlé par l’église et les valeurs traditionnelles. Peu à peu, le peuple commençait à prendre conscience des événements extérieurs et à s’ouvrir au monde entier.
Ce fut grandement aidé par l’exposition universelle ou expo 67, qui amena à "Terre des Hommes" des flots de touristes de toutes nationalités. D’ailleurs le but de la visite du général de Gaulle était très intimement relié à cette exposition. Comme de nombreux jeunes de mon âge, je vivais au gré des réunions indépendantistes et de la musique des chansonniers québécois et français. Nous étions inspirés par Jacques Brel, par Jean Ferrat et par tous leurs contemporains. Pour ma part, la visite du personnage historique démontrait les rapports privilégiés qu’entretenait le général avec le Canada français. Bien entendu, bon nombre de Québécois n’avaient jamais adopté l’Angleterre comme mère patrie et cherchaient des appuis extérieurs pour le projet de séparation du Québec.
expo 67 Montréal

Comme je le disais précédemment, le premier ministre du Québec, Daniel Johnson, invita de Gaulle à venir visiter l’exposition internationale. Le gouvernement du Canada, avec à sa tête le premier ministre Lester B. Pearson, invita d’abord le président de la république française à Ottawa, car il voulait éviter que de Gaulle montre un trop grand appui aux séparatistes. Le général de Gaulle refusa et retint la proposition initiale d’arriver à Québec par le fleuve, à la manière des premiers grands explorateurs français en Nouvelle-France tels que Champlain et Cartier. Il évoqua aussi l’aspect que Montréal était la deuxième plus grande ville francophone au monde (après Paris) et qu’il se devait d’y consacrer du temps.
Ayant entendu l’annonce de la visite de Charles de Gaulle, j’étais présent lorsque Le Colbert arriva à l’Anse-au-Foulon avec, à son bord, la figure mythique. Certains diront qu’à son arrivée, le général fut beaucoup plus chaleureux avec le premier ministre du Québec qu’avec le gouverneur du Canada, qui étaient tous deux présents. En ce qui me concerne, je ne pus rien voir des accolades diplomatiques, entassé que j’étais dans la foule qui, assemblée pour son discours devant l’hôtel de ville de Québec, était plus abondante qu’elle ne l’avait jamais été. Dans son discours, de Gaulle insista sur l’appui que bénéficierait le Québec dans l’éventualité d’une séparation, ce qui attisa, sans aucun doute, les ferveurs de l’auditoire présent. Dans l’effervescence du moment, le général dit d’une voix forte: "Vive le Québec, Vive le Canada français,Vive la Nouvelle-France, Vive la France!" En tant qu’apprenti-révolutionnaire, j’ajoutai à "Vive le Québec" un "LIBRE!" retentissant. L’occasion était trop belle pour que je la laisse filer. Peut-être est-ce là où le général puisa son imagination...
Durant son pèlerinage le long du chemin du Roy, Charles de Gaulle fit des commentaires, ravi de voir comment ce voyage baignait dans la liberté et comment il se sentait comme chez lui. Une vive émotion vivait tout le long de la fameuse route 2 qui reliait Québec et Montréal. L’accueil que lui réservèrent les habitants des villes et villages tout le long du fleuve fut extraordinaire. D’ailleurs, le général en témoigna plusieurs fois lors de diverses allocutions à Donnacona, Saint-Anne de la Pérade, Trois-Rivières, Louiseville, Berthier et Repentigny.

Ce jour fut marqué au fer rouge dans l’histoire du Québec. Comme j’avais suivi le général dans son pèlerinage sur le chemin du Roy, lorsque nous arrivâmes à Montréal, je fus exalté de constater le flot de citadins qui s’étaient assemblés devant l’hôtel de ville, rue Notre-Dame. Charles de Gaulle fut encore une fois accueilli d’une façon exceptionnelle par les Québécois venus écouter celui qui représentait un peu comme le "sauveur" du Québec. Sauveur, non pas comme libérateur, mais comme guide par son talent d’orateur et surtout par son appui à la cause de la langue française au Canada. Alors que la population massée croissait, on voyait se construire quelque chose de marquant. Le maire de Montréal, Jean Drapeau avait évité de mettre un micro sur le balcon avant, mais un technicien en avait pris l’initiative. L’atmosphère qui régnait à ce rassemblement rappela au général de Gaulle l’atmosphère de la Libération. C’est ainsi que tous suspendus aux lèvres du général, celui-ci entama le discours aussi légendaire que téméraire. Je crois qu’il serait dommage que vous n’ayez pas la chance d’en apprécier la qualité, c’est pourquoi je vais vous le dicter...

"C’est une immense émotion qui remplit mon coeur en voyant devant moi la ville de Montréal française. Au nom du vieux pays, au nom de la France, je vous salue de tout mon coeur. Je vais vous confier un secret que vous ne répéterez pas. Ce soir ici, et tout au long de ma route, je me trouvai dans une atmosphère du même genre que celle de la Libération. Et tout le long de ma route, outre cela, j’ai constaté quel immense effort de progrès, de développement et par conséquent d’affranchissement vous accomplissez ici et c’est à Montréal qu’il faut que je le dise, parce que, s’il y a au monde une ville exemplaire par ses réussites modernes, c’est la vôtre et je me permets d’ajouter c’est la nôtre.
Si vous saviez quelle confiance la France, réveillée après d’immenses épreuves, porte maintenant vers vous, si vous saviez quelle affection elle recommence à ressentir pour les Français du Canada et si vous saviez à quel point elle se sent obligée de concourir à votre marche en avant, à votre progrès! C’est pourquoi elle a conclu avec le gouvernement du Québec, avec celui de mon ami Johnson, des accords pour que les Français de part et d’autre de l’Atlantique travaillent ensemble à une même oeuvre française. Et d’ailleurs le concours que la France va, tous les jours un peu plus, prêter ici, elle sait bien que vous le lui rendrez parce que vous êtes en train de vous constituer des élites, des usines, des entreprises, des laboratoires qui feront l’étonnement de tous et qui, un jour, j’en suis sûr, vous permettront d’aider la France.
Voilà ce que je suis venu vous dire ce soir en ajoutant que j’emporte de cette réunion inouïe de Montréal un souvenir inoubliable. La France entière sait, voit, entend ce qui se passe ici et je puis vous dire qu’elle en vaudra mieux.
Vive Montréal! Vive le Québec! Vive le Québec libre! Vive le Canada français et vive la France!"
(tiré de: Le pari québécois du général de Gaulle p.165-166 avec source les Archives de la Société Radio-Canada, bobine no 670723-8)
Lorsque la foule entendit ces mots, un délire de cri et d’applaudissements se fit entendre. Je fus transporté de joie : il avait choisi mon terme, mon expression! Peut-être n'était-ce là qu’une coïncidence, me direz-vous, mais le fait d’avoir utilisé le même mot quelques heures avant m’entraîna à penser que le général avait peut-être été " inspiré "...
Aussitôt le discours prononcé, on aurait pu entendre le cliquetis des machines à écrire de la presse internationale mener un train d’enfer!
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Bien sûr, ce message que le général de Gaulle livra au peuple québécois ce jour-là en était un courageux, mais, d’après moi, il est un peu dommage qu’on est retenu essentiellement que ce petit bout de phrase. Certes, ce discours auquel j’eus la chance d’assister était d’une importance capitale, surtout à cause de ses répercussions, mais comme l’explique si bien Renée Lescop dans Le pari québécois du général de Gaulle, il est indissociable de l’ensemble du message livré par le général dans les seize autres allocutions qu’il a prononcées au cours de sa visite.
" C’est l’oubli de cette réalité qui a fait que le " Vive le Québec libre " suscite encore autant d’interrogations et d’incompréhension. " Selon ma perception, le général de Gaulle met en relief une toute nouvelle problématique dans la réalité canadienne : la maturation politique d’un peuple français, maître de son développement.
La meilleure explication possible, d’après moi, se trouve dans ces mots :
Devant l’émotion du moment, le général n’a exprimé plus clairement que ce qu’il ne cessait de dire depuis des années : il croyait au Québec et en son développement politique.

Cette journée du 24 avril 1967 attisa dans le cœur des Québécois un profond espoir. Après tout, si un homme politique aussi important que Charles de Gaulle pouvait croire en notre peuple, peut-être devrions-nous y croire aussi! Cependant, tout le monde au Québec en général et gaullistes en particulier, n’étaient pas séparatistes. Plusieurs personnalités, dont Jean Drapeau, maire de Montréal, ont dit s’être senti trahies par les propos du général. Pendant que je festoyais et scandais des messages séparatistes dans les rues de ma ville, des centaines de personnes criaient au scandale. Les répercussions vinrent d’un peu partout, mais particulièrement du Canada anglais. " Vive le Québec libre " empêcha le scénario de la seconde étape du voyage de se dérouler comme prévu. L’indignation des Canadiens anglais déjà contenue dans le fait que le général de Gaulle ait décidé de commencer son voyage diplomatique à Québec plutôt qu’à Ottawa était difficile à accepter, mais après le discours de Montréal, ils ont tout simplement laissé déborder leur colère. Divers groupes de la population canadienne réclamèrent l’annulation pure et simple de la visite du général de Gaulle à Ottawa.
Au fédéral, on ne peut accepter l’appui à la cause indépendantiste devant les yeux du monde entier et c’est ainsi que le premier ministre Pierson convoqua une session du cabinet pour le lendemain.
Le gouvernement du Canada décida de maintenir l’invitation du général à Ottawa, mais lui reprocha son manque de tact politique. Le soir du mardi le 25 juillet, la décision du général était toutefois prise, il retournait en France sans passer par la capitale nationale. En effet, l’homme politique n’était pas tellement prêt à accepter les reproches. De Gaulle visita le métro et l’exposition universelle et déclara être satisfait, " car tout avait été dit ". Selon quelques fédéralistes, l’intervention du général aurait été une sorte de vengeance du Traité de Paris de 1763 alors que la France avait cédé la presque totalité de ses colonies d’Amérique (dont la Nouvelle-France) à l’Angleterre. Par ailleurs le premier ministre du Canada évoqua l’aspect exagéré du terme libre : " …briser le Canada est inacceptable, le peuple canadien est libre, chaque province est libre, les Canadiens n’ont pas besoin d’être libérés. " Les reproches ne vinrent par contre pas seulement du Canada, mais aussi de certains pays d’Europe. Selon le London Free Press, de Gaulle ne s’est pas mêlé de ce qui le regardait. Il s’est immiscé dans ce qui était purement canadien.
À l’époque, je n’étais pas vraiment objectif et ces articles de journaux et ces protestations " d’outre mon chez-moi " ne m’atteignirent pas vraiment. J’écoutais les paroles de la Marseillaise et me rappelais les paroles du premier ministre du Québec Daniel Johnson : " Mon général, vous avez payé la dette de Louis XV ".
Nous sommes de la race qui ne sait pas mourir disait-on alors…
Longtemps on parla et on parlera du 24 juillet 67 et cette journée me fit prendre des choix qui influencèrent ma vie entière.