Le besoin de magie chez l

 

Le besoin de magie chez l'enfant

Mythes et contes de fées répondent aux éternelles questions : " A quoi le monde ressemble-t-il vraiment ? Comment vais-je y vivre ? Comment faire pour être vraiment moi-même ? " Les mythes donnent des réponses précises, alors que les contes de fées ne font que suggérer ; leurs messages peuvent sous-entendre des solutions, elles ne sont jamais exprimées clairement. Les contes de fées laissent, l'imagination de l'enfant décider si (et comment) il peut s'appliquer à lui-même ce que révèle l'histoire sur la vie et sur la nature humaine.

Le conte de fées procède d'une manière tout à fait adaptée à la façon dont l'enfant conçoit et expérimente le monde, et c'est pour cette raison que le conte lui paraît si convaincant. Il peut tirer beaucoup plus de soulagement du conte de fées que de toutes les idées et tous les raisonnements par lesquels l'adulte essaie de le rassurer. L'enfant fait confiance à ce que lui raconte le conte de fées parce qu'ils ont l'un et l'autre la même façon de concevoir le monde.

Quel que soit notre âge, nous ne pouvons être convaincus que par une histoire conforme aux principes qui sont à la base de nos pensées. S'il en est ainsi pour l'adulte, qui a appris à admettre qu'il dispose de plus d'un cadre de références pour comprendre le monde - bien qu'en réalité il soit difficile, sinon impossible, de penser à un autre monde que le nôtre - c'est spécifiquement vrai pour l'enfant. Sa pensée est animiste.
Comme tous les prélettrés et bien des lettrés, " l'enfant tient pour établi que ses relations avec le monde inanimé s'alignent sur le même modèle que celles qui le lient au monde animé des êtres humains : il câline, comme il le fait avec sa mère, les jolis objets qu'il aime ; il frappe la porte qui s'est refermée sur lui 14 ". On peut ajouter qu'il caresse ces objets parce qu'il est persuadé qu'ils aiment, comme lui, être caressés ; et il punit la porte parce qu'il est certain qu'elle a fait exprès de se refermer, par pure méchanceté.

Comme l'a montré Piaget, la pensée de l'enfant reste animiste jusqu'à l'âge de la puberté. Ses parents et ses maîtres lui disent que les choses ne peuvent ni ressentir ni agir; il a beau faire semblant de le croire, pour plaire aux adultes, ou pour ne pas être tourné en ridicule, il sait, tout au fond de lui-même, à quoi s'en tenir. Soumis à l'enseignement rationnel des autres, l'enfant enterre profondément ses " vraies connaissances " dans son esprit, à l'abri de la rationalité ; mais il peut être formé et informé par ce que les contes de fées ont à lui dire.

Pour l'enfant de huit ans (pour citer les exemples de Piaget) le soleil est vivant parce qu'il donne la lumière (et on peut ajouter qu'il la donne de son plein gré). Pour l'esprit animiste de l'enfant, la pierre est vivante parce qu'elle est capable de mouvement, lorsque, par exemple, elle roule sur le flanc d'une colline. Même à douze ans passés l'enfant est convaincu qu'un torrent est vivant et doué de volonté parce que ses eaux coulent. Le soleil, la pierre et l'eau sont, croit l'enfant, habités par des esprits qui ressemblent beaucoup aux êtres humains et qui éprouvent et agissent comme eux.

Il n'existe pas, pour l'enfant, de ligne de démarcation bien nette entre ce qui est inanimé et ce qui vit ; et ce qui vit possède une vie très proche de la nôtre. Si nous ne comprenons pas ce que les rochers, les arbres et les animaux ont à nous dire, c'est que nous ne sommes pas suffisamment en harmonie avec eux. Pour l'enfant, qui cherche à comprendre le monde, il paraît raisonnable d'espérer une réponse de la part de ces objets qui éveillent sa curiosité. Et comme l'enfant est égocentrique, il compte sur l'animal pour lui parler des choses qui, pour lui, ont une signification, comme le font les animaux dans les contes de fées et comme l'enfant lui-même parle à ses animaux vivants ou en peluche. L'enfant est persuadé que l'animal comprend et réagit affectivement, même s'il ne le manifeste pas ouvertement.

Etant donné que les animaux vagabondent librement dans le vaste monde n'est-il pas naturel que, dans les contes de fées, ils soient capables de guider le héros au cours de sa quête qui l'entraîne vers des endroits très éloignés ? Puisque tout ce qui bouge est vivant, l'enfant est autorisé à croire que le vent peut parler et conduire le héros là où il veut aller, comme dans A l'est du soleil et à l'ouest de la lune 16. Pour la pensée animiste, les animaux, non seulement ressentent et pensent comme nous, mais les pierres elles-mêmes sont vivantes ; être changé en pierre signifie simplement qu'on reste silencieux et immobile pendant un certain temps. En suivant le même raisonnement, il est tout à fait crédible que des objets, jusque-là silencieux, se mettent à parler, à donner des conseils et à accompagner le héros au cours de ses randonnées. Et comme tout ce qui est habité par un esprit semblable à tous les autres esprits (c'est-à-dire l'esprit de l'enfant que celui-ci a projeté dans toutes ces choses), et en raison de cette similitude inhérente, on peut croire que l'homme peut être changé en animal, ou inversement, comme dans La Belle et la Bête et Le Roi-Grenouille. Puisqu'il n'y a aucune ligne de démarcation nette entre ce qui vit et ce qui est inanimé, ce qui est inanimé peut être appelé à vivre. Lorsque les enfants, comme les grands philosophes, cherchent à répondre à toutes ces questions : " Qui suis-je ? Que dois-je faire vis-à-vis des problèmes posés par la vie ? Que vais-je devenir ? " ils le font sur la base de leur pensée animiste. Mais comme l'enfant ne sait pas très bien en quoi consiste l'existence, il se pose avant tout cette question "Qui suis-je ? "

Dès que l'enfant commence à se déplacer et à explorer, il se met à s'interroger sur le problème de son identité. Tout en épiant sa propre image dans une glace, il se demande si ce qu'il voit est vraiment lui, ou un enfant qui lui ressemble et qui se trouve de l'autre côté du miroir. Il essaie de découvrir la vérité en cherchant si cet autre enfant lui est vraiment semblable sur tous les points. Il fait des grimaces, se tourne et se détourne, s'éloigne de la glace et revient d'un bon devant elle, pour voir si l'autre s'en est allé ou se trouve toujours là. Dès l'âge de trois ans l'enfant affronte déjà le difficile problème de l'identité personnelle. Il se demande - "Qui suis-je ? D'où viens-je ? Comment le monde a-t-il été créé ? Qui a créé l'homme et les animaux ? Quel est le but de la vie ? "

A vrai dire, il s'interroge sur ces questions vitales non pas dans l'abstrait, mais parce qu'elles le concernent. Il ne s'inquiète pas de savoir si la justice existe pour chaque individu en particulier, mais si, lui, sera traité de façon équitable. Il se demande qui ou quoi le plonge dans l'adversité et cherche à savoir ce qui pourrait le protéger. Existe-t-il des puissances tutélaires en dehors de ses parents ? Comment doit-il se former, et pourquoi ? Peut-il avoir de l'espoir, en dépit de ce qu'il a pu faire de mal ? Quelles seront les conséquences pour son avenir ? Les contes de fées fournissent des réponses à toutes ces questions pressantes et l'enfant en prend conscience à mesure qu'évolue l'histoire.

Si nous nous plaçons à un point de vue d'adulte, et dans les termes de la science moderne, les réponses fournies par les contes de fées sont plus fantastiques que réelles. Comme on peut s'y attendre, ces solutions semblent si incongrues aux yeux de nombreux adultes (qui sont devenus étrangers aux moyens par lesquels les enfants expérimentent le monde) qu'ils refusent de transmettre à l'enfant des informations aussi "fausses". Cependant, les explications réalistes sont d'ordinaire incompréhensibles pour l'enfant qui est dépourvu de la faculté d'abstraction qui seule peut leur donner quelque sens. L'adulte, lorsqu'il donne une explication scientifiquement juste, croit clarifier les choses pour l'enfant alors que ces explications le laissent désemparé, dépassé et intellectuellement vaincu. L'enfant ne peut tirer un sentiment de sécurité que s'il est certain d'avoir compris ce qui, auparavant, le déconcertait; il ne peut certainement pas obtenir le même résultat si on lui livre des faits qui engendrent de nouvelles incertitudes. Même s'il accepte une réponse de ce genre, l'enfant en vient à se demander S'il a posé la bonne question. Puisque l'explication, pour lui, ne peut avoir de signification, elle doit correspondre à quelque problème inconnu, et non à celui qu'il a énoncé.

Il est donc important de ne pas oublier que seules les affirmations que l'enfant peut comprendre dans les termes de ses connaissances du moment et de ses préoccupations affectives peuvent emporter sa conviction. Si on dit à l'enfant que la terre flotte dans l'espace, selon les lois de l'attraction universelle dans le mouvement qu'elle décrit autour du soleil, mais que la terre ne tombe pas sur le soleil comme lui, l'enfant, le fait, sur le sol, attiré par la pesanteur, on doit le dérouter énormément. L'enfant sait, par sa propre expérience, que tout doit nécessairement reposer sur quelque chose, ou être tenu par quelque chose. Seule une explication fondée sur cette certitude peut lui faire sentir qu'il comprend mieux le mouvement de la terre dans l'espace. Chose plus importante encore pour se, sentir en sécurité sur la terre, l'enfant a besoin de savoir que notre monde est solidement tenu en place. Il trouve donc une meilleure explication dans un mythe qui lui raconte que la terre repose sur le dos d'une tortue, ou qu'elle est tenue par un géant. Si l'enfant tient pour vrai ce que lui disent ses parents, que la terre est une planète que la gravitation maintient solidement sur sa route, il peut alors à la rigueur imaginer que cette fameuse gravitation est une sorte de ficelle. L'explication des parents n'a donc pas abouti à une meilleure compréhension non plus qu'à un sentiment de sécurité. Il faut une maturité intellectuelle considérable pour croire que notre propre vie peut être stable alors que le sol sur lequel nous marchons (ce qui existe de plus solide autour de nous, sur quoi repose toute chose) tourne à une vitesse incroyable sur un axe invisible ; qu'au surplus la terre tourne autour du soleil ; et qu'elle est propulsée à travers l'espace avec l'ensemble du système solaire. Je n'ai jamais rencontré un enfant prépubère qui pût comprendre la combinaison de tous ces mouvements, mais j'en ai connu beaucoup qui pouvaient réciter toutes ces informations. Ces derniers répètent comme des perroquets des explications qui, selon l'expérience qu'ils ont du monde, sont des mensonges, mais qu'ils doivent tenir pour vraies parce que c'est un adulte qui a parlé. Il en résulte que ces enfants finissent par douter de leurs propres expériences, et donc d'eux-mêmes et de ce que leur esprit peut faire pour eux. Au cours de l'automne 1973, la comète Kohoutek a défrayé la chronique. A cette époque, un professeur de sciences très compétent expliqua ce qu'était une comète à un petit groupe d'enfants remarquablement intelligents, de sept à neuf ans. Chaque enfant avait soigneusement découpé un cercle de papier et avait dessiné sur celui-ci la trajectoire des planètes autour du soleil ; une ellipse en papier, fixée dans une fente pratiquée dans le cercle, représentait la trajectoire de la comète. Les enfants me montrèrent la comète qui se déplaçait selon un certain angle par rapport aux planètes. Sur une question que je leur posai, les enfants répondirent qu'ils avaient en main la planète, et me montrèrent l'ellipse. Comme je leur demandais comment il pouvait se faire que ce qu'ils avaient en main pouvait en même temps être dans le ciel, ils demeurèrent tous perplexes.

Au plus fort de leur confusion, ils se tournèrent vers leur maître qui leur expliqua avec le plus grand soin que ce qu'ils avaient en main, et qu'ils avaient créé avec tant d'application, n'était qu'une représentation des planètes et de la comète. Les enfants convinrent tous ensemble qu'ils avaient compris et, si on les avait questionnés, ils auraient été capables de tout répéter. Mais alors que, un peu plus tôt, ils avaient regardé avec fierté l'ensemble cercle-ellipse qu'ils tenaient à la main, l'objet n'avait plus aucun intérêt pour eux. Certains en firent une boule, d'autres laissèrent tomber la maquette dans la corbeille à papiers. Tant que, pour eux, les morceaux de papier avaient été des comètes, ils avaient eu envie de les ramener chez eux pour les montrer à leurs parents ; maintenant, ils avaient, à leurs yeux, perdu toute signification.

Lorsqu'ils essaient de faire accepter à l'enfant des explications scientifiques correctes, les parents ne tiennent aucun compte des découvertes qui ont été faites sur les processus mentaux de l'enfant. Ces recherches, et en particulier celles de Piaget, prouvent de façon convaincante que le jeune enfant est incapable de comprendre les deux concepts abstraits essentiels de la permanence de la quantité et de la réversibilité : ils ne comprennent pas, par exemple, qu'une même quantité d'eau puisse atteindre un niveau plus, élevé dans un récipient étroit que dans un autre plus large ; de même ils ne comprennent pas que la soustraction est le processus inverse de l'addition. Tant qu'il est incapable d'assimiler des concepts abstraits de ce genre, l'enfant ne peut avoir du monde qu'une expérience subjective 18. Les explications scientifiques exigent une pensée objective. La recherche théorique et l'exploration expérimentale ont montré qu'aucun enfant d'âge préscolaire n'est vraiment capable de saisir ces deux concepts sans lesquels toute compréhension abstraite est impossible. Au cours de ses premières années, jusqu'à l'âge de huit ou dix ans, l'enfant ne peut se former des concepts hautement personnalisés qu'à partir de ce qu'il expérimente. Il lui paraît donc naturel, puisque les plantes qui poussent sur cette terre le nourrissent comme le faisait sa mère avec son sein, de considérer la terre comme une mère, ou comme une déesse-femme, ou, tout au moins, comme la demeure de cette déesse.

L'enfant, même très jeune, sait qu'il a été créé par ses parents ; il lui paraît donc logique de penser que, comme lui-même, tous les êtres humains, et le cadre naturel où ils vivent, ont été créés par des personnages surhumains pas tellement différents de ses parents, par quelque dieu, homme ou femme. L'enfant qui sait, à la maison, que ses parents veillent sur lui et subviennent à ses besoins, en vient tout naturellement à croire que quelque chose qui leur ressemble, mais beaucoup plus puissant, plus intelligent et sûr - un ange gardien - remplira le même emploi dans le monde.

L'enfant expérimente ainsi l'ordre du monde à l'image de ses parents et de ce qui se passe à l'intérieur de la famille. Les anciens Egyptiens, comme l'enfant, considéraient le paradis et le ciel comme une figure maternelle ("Nut"), qui étendait sa protection sur la terre en l'enveloppant, ainsi qu'eux-mêmes 19. Bien loin d'empêcher l'homme de former plus tard une explication plus rationnelle du monde, cette façon de voir assure la sécurité où (et au moment où) elle est la plus nécessaire ; sécurité qui, quand le temps est mûr, permet une vue vraiment rationnelle du monde. La vie sur une petite planète entourée d'un espace limité paraît à l'enfant affreusement froide et solitaire, à l'opposé, il le sait, de ce que devrait être la vie. C'est pour cela que nos ancêtres éprouvaient le besoin de se sentir abrités et réchauffés par une figure maternelle enveloppante. Déprécier cette imagerie tutélaire en la réduisant à des projections puériles issues d'un esprit immature, c'est dérober à l'enfant l'un des aspects de la sécurité et du réconfort durables dont il a tant besoin. Il est vrai que cette notion d'une mère céleste protectrice peut avoir un effet restrictif si on s'y accroche trop longtemps. Ni les projections infantiles ni l'intervention de protecteurs imaginaires (un ange gardien, par exemple, qui veille sur l'enfant pendant son sommeil au cours d'une absence de la mère) n'offrent une véritable sécurité ; mais tant qu'on ne peut pas tirer de soi-même une sécurité totale, les fantasmes et les projections sont de beaucoup préférables à une absence de sécurité. C'est cette sécurité - en partie imaginaire - qui, lorsqu'il l'a expérimentée pendant un temps suffisant, permet à l'enfant de développer ce sentiment de confiance en la vie dont il a besoin pour avoir confiance en lui; cette confiance est indispensable pour qu'il apprenne à résoudre les problèmes que lui posera la vie grâce au développement de ses propres capacités rationnelles. Finalement, l'enfant reconnaît que ce qu'il tenait littéralement pour vérité - la terre mère - n'est qu'un symbole. L'enfant, par exemple, qui a appris par un conte de fées qu'un personnage à première vue repoussant et menaçant peut magiquement se muer en ami très secourable, est prêt à croire qu'un enfant qu'il rencontre pour la première fois et qui lui fait peur, peut, lui aussi cesser brusquement d'être une menace pour devenir un compagnon désirable. La foi en la " vérité " du conte de fées ; donne à l'enfant le courage de ne pas se retirer en se fiant à la première impression que cet étranger avait faite sur lui. En se souvenant de ces héros de contes de fées qui réussissent dans la vie parce qu'ils ont osé se lier d'amitié avec un personnage apparemment déplaisant, l'enfant pense qu'il peut mettre en oeuvre la même magie. J'ai connu bien des cas où, en particulier au cours de la dernière période de l'adolescence, il a été nécessaire de faire appel à des années de croyance au magique pour compenser le fait que l'individu en avait été privé, prématurément au cours de son enfance, après avoir vainement essayé de lui imposer la stricte réalité. Tout se passe comme si ces jeunes gens sentent qu'ils ont une dernière chance de compenser une grave déficience dans leur expérience de la vie; ou que, faute d'avoir cru au magique pendant une certaine période, ils seront incapables d'affronter les rigueurs de la vie d'adulte. Bien des jeunes gens, de nos jours, se mettent soudain à chercher l'évasion dans les rêves procurés par la drogue, se font initier par un gourou, croient à l'astrologie, s'adonnent à la " magie noire " ou, de toute autre façon, fuient la réalité en se réfugiant dans des rêves éveillés relatifs à des expériences magiques qui sont censées améliorer leur vie ; ces jeunes, souvent, ont été prématurément contraints de connaître la réalité d'une façon adulte. Le fait qu'ils essaient d'échapper à la réalité par ces différents moyens a ses racines profondes dans des expériences formatrices précoces qui les ont empêchés de se convaincre personnellement que la vie doit être maîtrisée de façon réaliste. Il semble que l'individu désire répéter tout au long de sa vie le processus historique qui est intervenu dans la genèse de la pensée scientifique. Pendant longtemps, au cours de son histoire, l'homme a utilisé des projections affectives - les dieux, par exemple - nées de ses espoirs et de ses angoisses immatures, pour expliquer l'homme, sa société et l'univers. Ces explications lui procuraient un sentiment de sécurité. Puis, lentement, par son propre progrès social, scientifique et technologique, l'homme s'est libéré de la crainte qu'il éprouvait pour son existence même. Se sentant plus en sécurité dans le monde, et aussi à l'intérieur de lui-même, il pouvait alors commencer à s'interroger sur la validité des images qu'il avait utilisées autrefois comme outils d'exploration. A partir de là, les projections " puériles " de l'homme se sont dissipées et des explications plus rationnelles les ont remplacées. Ce processus, cependant, n'est pas sans caprices. En période de tension et de rareté, l'homme cherche de nouveau à se rassurer en se réfugiant dans la notion " puérile " qu'il est lui-même, ainsi que son site naturel, au centre de l'univers.

Si nous traduisons tout cela en termes de comportement humain, plus une personne se sentira en sécurité dans le monde, moins elle aura besoin de recourir aux projections "infantiles" (explications mythiques des éternels problèmes de la vie, ou solutions fournies par les contes de fées) et plus elle pourra se permettre de rechercher des explications rationnelles. Plus l'homme se sent en sécurité à l'intérieur de lui-même, plus il peut se permettre de croire que le monde où il vit n'a qu'une importance minime dans le COSMOS. Dès que l'homme se sent à sa place dans son environnement humain, il se soucie peu de l'importance de sa planète dans l'univers. D'autre part, moins l'homme se sent en sécurité en lui-même et dans son environnement, plus il se replie sur lui-même parce qu'il a peur, ou plus il a envie d'aller conquérir, pour le seul plaisir de la conquête, ce qui est le contraire d'une recherche de sécurité qui libère notre curiosité.

Pour les mêmes raisons, l'enfant, tant qu'il n'est pas sûr que son environnement humain immédiat le protégera, a besoin de croire que des puissances supérieures - un ange gardien, par exemple - veillent sur lui, et que le monde et la place qu'il y occupe sont d'une importance primordiale. Nous avons ici une concordance entre la faculté qu'a la famille de fournir une sécurité fondamentale et l'empressement de l'enfant à s'engager dans des recherches rationnelles à mesure qu'il grandit. Tant que les parents croyaient profondément que les histoires de la Bible apportaient une solution aux problèmes de l'existence et de ses fins, il était facile de donner à l'enfant un sentiment de sécurité. On pressentait que la Bible contenait les réponses à toutes les questions brûlantes : elle apprenait à l'homme tout ce qu'il avait besoin de savoir pour comprendre le monde : comment il était apparu et comment il convenait d'y vivre. Dans le monde occidental, la Bible fournissait également des prototypes à l'imagination humaine. Mais aussi riche en histoires que fût la Bible, ces histoires, même pendant les époques les plus religieuses, ne parvenaient pas à répondre à tous les besoins psychiques de l'homme. Cela s'explique en partie parce que l'Ancien et le Nouveau Testament et la vie des saints, tout en fournissant des réponses à tous les problèmes cruciaux que pose le, concept d'une vie vertueuse, n'offrent aucune solution aux problèmes posés par les aspects obscurs de nos personnalités. Les histoires de la Bible, avant tout, ne proposent qu'une solution aux aspects asociaux de l'inconscient : la répression de toutes les pulsions (inacceptables). Mais les enfants, qui ne contrôlent pas leur ça de façon consciente, ont besoin d'histoires qui autorisent au moins une satisfaction imaginative de ces " mauvaises " tendances, et ils ont également besoin de modèles spécifiques pour les sublimer. Explicitement et implicitement, la Bible exprime les commandements que Dieu impose à l'homme. On nous dit d'un côté que nous devons nous réjouir davantage devant le pécheur repenti que devant l'homme qui n'a jamais péché, mais, d'autre part, le message insiste sur le fait que nous devons vivre saintement et nous garder, par exemple, de nous venger cruellement de ceux que nous haïssons. Ainsi que nous le montre l'histoire de Caïn et Abel, la Bible n'a aucune sympathie pour les horreurs nées de la rivalité des frères et soeurs, elle nous avertit seulement des conséquences désastreuses qui nous attendent si nous cédons à cette jalousie. Mais lorsqu'il est en proie à la jalousie à l'égard d'un frère ou d'une soeur, l'enfant a surtout besoin de savoir qu'il a le droit de sentir que ce qu'il vit est justifié par la situation où il se trouve. Pour résister aux aiguillons de sa jalousie, l'enfant a besoin d'être encouragé à imaginer qu'un jour il aura sa revanche; il sera alors capable de supporter les épreuves du moment, étant convaincu que l'avenir remettra les choses d'aplomb. L'enfant, par-dessus tout, a besoin de voir renforcée, chez lui, une croyance encore très ténue : qu'en grandissant,, en travaillant dur, en gagnant en maturité, il sera un jour victorieux. S'il sait que ses souffrances du moment seront récompensées plus tard, il ne se laissera pas mener par sa jalousie, comme le fit Caïn. Comme les récits bibliques et les mythes, les contes de fées, pratiquement tout au long de l'existence humaine, ont constitué une littérature destinée à édifier tout le monde, les enfants comme les adultes. Mis à part la présence de Dieu comme personnage central, bien des récits bibliques peuvent être assimilés aux contes de fées. Dans l'histoire de Jonas et la baleine, par exemple, Jonas tente d'échapper aux ordres de son surmoi (de sa conscience) qui le pousse à lutter contre la perversité du peuple de Ninive. Sa fibre morale est soumise à une épreuve, et cette épreuve, comme dans tant de contes de fées, consiste à entreprendre un voyage plein de dangers qui lui donnera l'occasion de s'affirmer. Le voyage de Jonas sur la mer se termine dans les entrailles d'un grand poisson. C'est là que Jonas, en grand danger, découvre un stade supérieur de sa moralité, et de son moi ; il renaît comme par magie, prêt, maintenant, à se soumettre aux exigences de son surmoi. Mais cette renaissance, à elle seule, ne suffit pas à lui procurer une humanité totale. Ce n'est pas en étant l'esclave du ça et du principe de plaisir (éviter les tâches ardues en essayant de leur échapper) ni du surmoi (en souhaitant la destruction de la ville dépravée) que l'on accède à la vraie liberté et à un moi supérieur. Jonas n'atteint sa pleine humanité qu'à partir du moment où il n'est plus subordonné aux deux institutions de son esprit et cesse d'obéir aveuglément au ça et au surmoi pour juger le peuple de Ninive selon la sagesse divine : non pas selon les structures rigides de son surmoi, mais en tenant compte de la fragilité humaine.

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