Étudiez
le style du passage (8 points)
1.1.
Vocabulaire
Remarque :
Les études proposées se veulent assez complètes, afin que vous appreniez
du vocabulaire et que vous preniez conscience des phénomènes conduisant aux
changements de sens des mot polysémiques. Le jour du concours, vous ne pourrez
pas être aussi exhaustif.
Etude du mot mine (l.7)
Le
mot mine (nom féminin) apparaît au XVème s dans la langue
française. Il est probablement issu du breton min qui signifie « bec,
museau ».
Dès l’origine, le mot mine désigne
l’aspect physique d’un être
humain : « l’aspect, l’apparence du corps ».
Il est alors synonyme de air,
allure, maintien, prestance ou tenue, comme dans l’expression un
homme de grande mine. Ce sens est aujourd’hui vieilli. Par contre, par
glissement métaphorique, mine désigne maintenant « l’aspect
extérieur, l’apparence naturelle ou affectée (par opposition à la nature
profonde au sentiments) », opposant ainsi l’extérieur à l’intérieur.
C’est ce sens que l’on retrouve dans les expressions courantes ne pas payer
de mine « avoir un aspect extérieur qui n’est pas à son
avantage », faire mine de (« paraître disposé à, faire
semblant de »), dans l’expression familière mine de rien
(« sans en avoir l’air, comme si de rien n’était ») et dans
l’expression familière et ironique avoir bonne mine (« avoir l’air
emprunté, ridicule »). Par
métaphore encore, mine s’emploie aussi pour les choses : un
gâteau de bonne mine.
Parallèlement, par synecdoque, mine
désigne, depuis le XVIème s, l’aspect du visage : « l’aspect du
visage qui est l’expression de l’état de santé », d’où les
expressions : avoir bonne, mauvaise mine ; avoir une mine de
papier mâché, de déterré ; avoir la mine défaite ; avoir une sale
mine. Par glissement métaphorique, mine désigne aussi « l’aspect
du visage, expression du caractère ou de l’humeur ». Il est alors
synonyme de figure, physionomie ou minois. C’est ce sens que l’on
retrouve dans les expressions faire triste mine (« avoir l’air
déçu »), faire une mine de dix pieds de long (« avoir l’air
dépité »), faire bonne mine à qqn (« lui faire un bon
accueil ») et faire grise mine à qqn (« l’accueillir avec
froideur »).
Enfin, au pluriel, depuis le XVIème s, mines
désigne par glissement métonymique, « les jeux de physionomie, les
attitudes, les gestes ». Il est alors synonyme de affectation, façons,
manières, minauderie ou simagrée.
On retrouve ce sens dans l’expression faire des mines
(« chercher à séduire, à plaire par des manières affectées »).
Dans le texte proposé qui date du XIXème s, le mot mine
se rapporte à l’alambic qui est personnifié. D’autre part, celui-ci est vu dans
son ensemble avec ses enroulements de tuyaux.
Le sens de mine actualisé est donc « l’aspect extérieur ».
Mine est ici qualifié par l’adjectif sombre qui
relève d’une isotopie dont nous reparlerons dans le commentaire stylistique.
Étude du mot vitriol (l.15)
Le
mot vitriol (nom masculin) apparaît en 1100 dans la langue
française sous l’écriture vedriol. Son orthographe actuelle date du
XIIIème s. Il est issu du latin vitreolus qui signifie « vitreux ».
Dès l’origine, le mot vitriol est
utilisé en chimie pour désigner les sulfates (sels de l’acide sulfurique)
qui ont une apparence vitreuse ; c’est ainsi que le vitriol blanc est synonyme
de sulfate de zinc, le vitriol vert de sulfate ferreux et le vitriol bleu de
sulfate de cuivre.
En 1560, les alchimistes appellent l’acide
sulfurique huile de vitriol, puisque c’est lui qui donne naissance au
vitriol. L’expression huile de vitriol s’est réduite par ellipse à vitriol
au XIXème s. C’est ainsi qu’aujourd’hui
vitriol ne désigne plus les sulfates, mais l’acide sulfurique
lui-même.
De plus, l’acide sulfurique est très corrosif. C’est
ce sème qui est retenu dans l’expression un portrait au vitriol
(« très corrosif, caustique, mordant ») et dans le glissement
métaphorique de vitriol pour désigner « un mauvais alcool
très fort » (synonyme du familier « tord-boyaux »).
Au XIXème s,
vitriol désigne « une mauvaise eau de vie ».
C’est le sens du texte proposé. Rappelons que le cabaret du père Colombe, distillateur
et débitant d’alcool, se nomme l’Assommoir, nom donné à tous les
cabarets de bas étage où le peuple, qui a peu d’argent, boit des alcools
frelatés. L’alambic du père Colombe ne peut donc donner qu’un alcool de
mauvaise qualité, du vitriol selon Mes-Bottes.
Etude du mot fichu (l.19)
Le
mot fichu (adjectif) apparaît en 1611 dans la langue française.
Il dérive du verbe ficher et a été refait d’après foutu. Mais,
ses acceptions ne réfèrent pas réellement à ce verbe.
Dès l’origine, le mot fichu est d’un
emploi familier. Employé comme épithète antéposé, il a d’abord le sens de
« détestable, mauvais ». Il est alors synonyme de sale
(un fichu temps), d’insupportable (un fichu caractère), de
drôle (une fichue idée), de maudit (Fichu métier !)
ou de sacré (fichu menteur).
Exclusivement employé pour les personnes, vers
1640, fichu prend le sens
de « arrangé, mis dans un certain état » : être fichu
(« habillé ») comme quatre sous ; une femme bien
fichue (« bien faite, bien roulée (fam) ») ; être mal
fichu (« un peu malade, souffrant, contrefait, difforme »).
Employé comme attribut ou comme épithète postposé, fichu
prend, vers 1695, le sens de « dans une fâcheuse situation, un mauvais
état » : il est fichu (« condamné, perdu, foutu
(fam.) ») ; c’est de l’argent fichu (« gaspillé »).
Enfin, vers 1872,
fichu prend le sens de « capable de » comme
dans l’exemple : il n’est pas fichu
de gagner sa vie.
Dans le texte proposé, l’adjectif fichu est employé comme épithète antéposé et a le
sens de « sacré ». Il qualifie le mot argotique grelot qui
signifie « bagout » (« éloquence » dans la langue
familière). Mais, le jugement des camarades de Mes-Bottes est laudatif. Fichu
joue donc le rôle d’un intensif au même
titre que fameux. L’ image avait un fichu grelot (« avoir la
langue bien pendue ») est tirée de l’idée commune que l’alcool délie la
langue.
Etude de « il avait un rire de poulie mal
graissée » (l.12)
Il s’agit ici d’une image (métaphore) caricaturale.
Elle est empruntée au vocabulaire de la machine et amorce le rêve de Mes-Bottes
d’être soudé à l’alambic.
L’homme-machine ou la machine-homme ne fonctionne pas
très bien : ses poulies sont mal graissées. En identifiant le rire de
Mes-Bottes au bruit que fait une poulie mal graissée, le narrateur veut nous
montrer les ravages de l’alcool : les cordes vocales sont attaquées.
1.2.
Syntaxe
Étude de l’emploi des adjectifs qualificatifs
D’après la grammaire traditionnelle, l’adjectif est un
mot que l’on ajoute au nom pour le déterminer (adjectif non qualificatif) ou pour
le qualifier (adjectif qualificatif). C’est ainsi que la classe des adjectifs
contient :
·
les adjectifs non qualificatifs ou déterminatifs :
démonstratifs, possessifs, numéraux cardinaux, interrogatifs, exclamatifs,
relatifs et indéfinis,
·
les adjectifs qualificatifs dont les numéraux ordinaux
et quelques indéfinis (autre, même, quelconque et tel dans certains de ses
emplois).
Puisque l’adjectif qualificatif, contrairement à
l’adjectif déterminatif, ne peut en aucun cas conférer à un nom le statut de
syntagme nominal, plusieurs grammairiens réserve le nom d’adjectifs aux
seuls adjectifs qualificatifs et appelle déterminants les autres.
Parmi les adjectifs, il faut encore distinguer :
·
les adjectifs qualificatifs qui énoncent les qualités
du nom (forme, couleur, etc.),
·
les adjectifs relationnels qui indiquent les relations
du nom avec d’autres éléments et que certains grammairiens appellent des pseudo-adjectifs
qualificatifs (ex : un discours présidentiel= un discours du président).
Les adjectifs qualificatifs
peuvent remplir deux fonctions syntaxiques :
·
épithète, liée ou détachée (encore appelée
« apposée » ou adjoint de phrase),
·
attribut.
Dans le premier cas, l’adjectif
appartient au SN, dans le second au SV.
La place de l’adjectif
qualificatif est déterminée par sa fonction :
·
attribut, il suit toujours le verbe attributif ;
·
épithète, il peut être antéposé ou postposé par rapport
au nom.
Pour rendre compte de l’emploi
des adjectifs qualificatifs dans le passage étudié, nous avons adopté le
classement suivant :
·
épithètes liées, avec une subdivision en antéposées ou
postposées,
·
épithètes détachées,
·
attributs.
Nous avons comptabilisé aussi tous les participes passés
employés comme adjectifs.
Nous avons relevé 34 occurrences qui sont reportées dans
le tableau suivant :
28 Epithètes liées
|
2 Epithètes détachées
|
4 Attributs
|
20 Postposées
|
8 Antéposées
|
|
Cuivre rouge (3)
Vitrage clair (4)
Filet limpide (6)
Forme étrange (7)
Mine sombre (7-8)
Souffle intérieur (8)
Ronflement souterrain (9)
Besogne de nuit faite en plein jour (9)
Poulie mal graissée (12)
Vitriol encore chaud (15)
Reflets éteints (20)
Boulevards extérieurs (22)
Trou immense (22)
|
Grand alambic (3)
Petite cour (4)
Différentes pièces (5)
Enorme cornue (6)
Plein jour (9)
Gros bedon (13-14)
Petit ruisseau (16)
Fichu grelot (19)
|
Pareil à une source (21)
Prise d’un frisson
(23)
|
Etait déjà debout (1)
Fût libre (12)
Etait bien gentille (13)
Est bête
(24)
|
|
Travailleur morne, puissant et muet
(10)
Yeux attendris, fixés sur la machine à
soûler (12-13)
Source lente et entêtée (21)
|
|
|
|
Commentaires :
·
Dans ce passage, il n’y a que 4 adjectifs attributs qui
sont tous introduits par la copule être : debout, libre,
gentille et bête.
Remarque : dans les deux expressions faire froid (24),
froid n’est pas un adjectif, mais un nom.
·
Les adjectifs qualificatifs relevés sont surtout des
épithètes liées (28). Parmi ceux-ci, le plus grand nombre concerne les
adjectifs postposés (20). Cette proportion est
tout à fait normale, car nous sommes en présence d’un texte descriptif
qui cherche à donner le maximum de précisions concernant les choses vues. En
effet, l’épithète antéposée qualifie le contenu notionnel (le signifié du nom),
alors que l’épithète postposée qualifie le référent visé, dans les
circonstances ponctuelles de l’énonciation et apporte une information nouvelle.
Par exemple, dans « yeux attendris » (12), on apprend que les
yeux de Mes-Bottes sont attendris ; par contre, dans « petite
cour » (4), on n’apprend pas que la cour dont il est question est petite ;
il s’agit d’une petite cour : « petite cour » renvoie à un
signifié unique, une catégorie de cour ; il en est de même pour « petit
ruisseau » (16).
Certains
grammairiens considèrent que l’épithète postposée est objective, alors que
l’épithète antéposée est subjective ; c’est souvent le cas, mais cela ne
couvre pas tous les aspects de la question ; dans notre passage, cela
concerne particulièrement : énorme cornue (6).
Pour
« gros bedon » (13-14) et « grand alambic »
(3), c’est la règle adjectif bref/nom polysyllabique qui s’applique.
·
Parmi les adjectifs postposés, l’un est construit avec
un adverbe d’intensité (mal graissée) et un autre est construit avec un
adverbe de temps (encore chaud).
·
Les adjectifs postposés portés dans la dernière ligne
de la première colonne ont été distingués, car ce sont des adjectifs coordonnés
soit par la conjonction de coordination et soit sans conjonction de
coordination ; il ne s’agit pas d’épithètes détachées.
·
3 adjectifs épithètes sont des participes passés
employés comme adjectifs : faite, fixés et prise.
Notons que le participe passé employé comme épithète conserve souvent les
compléments qu’il peut avoir en tant que verbe et, comme tel, il apporte une
indication complémentaire, descriptive ou explicative, souvent longue. C’est le
cas dans ces 3 exemples.
Dans le passage proposé, l’emploi des adjectifs
qualificatifs, en majorité postposés, permet une dramatisation progressive de
la scène.
Étude
de l’emploi du discours indirect libre
Le discours indirect libre consiste à intégrer les
paroles d’un personnage dans le système verbal (passé simple, imparfait,
plus-que-parfait, futur dans le passé) et pronominal (troisième personne
exclusivement) du récit. Les diverses marques graphiques du style direct (guillemets,
passage à la ligne) disparaissant, le texte gagne en homogénéité.
Dans le texte proposé, un seul passage est au discours
indirect libre : « Tonnerre de Dieu ! […] ce roussin de père
Colombe. » (13-18). Les temps verbaux relèvent bien du système du récit :
emploi de l’imparfait (était (13), avait (13)), du futur dans le
passé (aurait voulu (14), serait dérangé (17), aurait remplacé
(13)) et maintien des’une forme verbale recherchée comme le subjonctif (soudât
(15)). Mes-Bottes est mis en scène
à la troisième personne : lui (14), lui (15), lui 16)
et il (17). D’autre part, ce passage contient des marques
d’oralité : les exclamations et l’emploi du démonstratif familier ça
(17). Enfin, l’emploi de la langue
populaire (jurons, mots familiers comme bedon, vitriol, joliment et
roussin ) montre bien qu’il s’agit
ici du discours de Mes-Bottes.
La subjectivité de Mes-Bottes se mêle donc intimement à
l’objectivité du récit. Par ce procédé, le narrateur donne l’impression de
s’approprier les paroles du personnage.
Mais réciproquement, les mots, les tournures du parler
populaire passent dans le récit et imprègnent le style du narrateur : il
en est ainsi de machine à soûler qui sert à amorcer les propos de
Mes-Bottes.
L’emploi du discours indirect libre participe donc de la
polyphonie narrative, caractéristique du style de Zola.
2.
Stylistique
Plan du commentaire
1. Une scène naturaliste
1.1. La recherche des effets de réel
1.1.1. Une atmosphère populaire
1.1.2. La verve du langage populaire
1.1.3. La description de l’alambic
1.2. Le relais des regards ou la focalisation
interne
1.2.1. Le regard de Gervaise
1.2.2. Le regard de Mes-Bottes
2. L’alternance Récit/Discours indirect libre
2.1. L’alternance Passé simple/Imparfait
2.1.1. Le passé simple, facteur de dramatisation
2.1.2. L’imparfait omniprésent
2.2. Le discours indirect libre
2.2.1. L’imbrication avec la narration
2.2.2. Les marques de l’oralité
2.2.3. La polyphonie énonciative
3. La transfiguration dramatique
3.1. La personnification de l’alambic
3.1.1. Un étrange travailleur ou la machine-homme
3.1.2. Un sinistre personnage ou la machine-monstre
3.1.3. La métaphore du ventre ou la machine-mère
3.2. Le maléfice de l’alcool
3.2.1. L’isotopie de l’alcool, liquide bienfaisant
ou malfaisant
3.2.2. La crue d’alcool ou la vision fantastique du
narrateur
Introduction
Abandonnée avec ses deux enfants par son compagnon
Lantier, Gervaise a rencontré Coupeau un ouvrier zingueur. Dans le passage
proposé, ils viennent de prendre une prune à l’eau de vie, dans le cabaret du
Père Colombe, l’Assommoir. Au moment de partir, Gervaise, poussée par la
curiosité, veut voir l’alambic. Mais, elle éprouve une étrange
fascination/répulsion pour cet appareil vers lequel tous les regards se
focalisent.
Nous étudierons les faits d’expression qui concourent à faire de ce passage une scène
réaliste, l’alternance récit/discours indirect libre et les divers procédés
d’écriture conduisant à une transfiguration dramatique de la scène.
1. Une scène naturaliste
1.1. La recherche des effets
de réel
En romancier naturaliste, Zola a réellement observé le milieu populaire,
avant de le transposer dans son roman.
Pour donner au lecteur l’illusion d’un document vrai, il essaie de faire
revivre l’atmosphère populaire d’un cabaret en décrivant l’attitude des
consommateurs et en rapportant leur langage.
1.1.1. Une atmosphère
populaire
Le cabaret n’est pas décrit en tant que tel, mais il est
plein de monde. En effet, Mes-Bottes doit attendre qu’un coin de comptoir
[soit] libre (11-12). C’est un lieu essentiellement masculin, où l’on
vient avec ses camarades (8, 11), en fait ses camarades de beuverie.
C’est encore un lieu où l’atmosphère est à la rigolade : il avait un rire de poulie mal graissée
(12) ; les camarades ricanaient (18).
Les gestes et les mimiques de Mes-Bottes sont
minutieusement notés, comme autant d’instantanés : était venu s’accouder sur la barrière
(11), hochant la tête (12), les yeux attendris, fixés sur la machine
à soûler (12). Ces notations donnent l’impression de choses vues et saisies
sur le vif.
1.1.2. La verve du langage
populaire
Mes-Bottes et ses camarades s’expriment dans le
langage populaire avec son argot pittoresque et sa verdeur. Il y a là de
véritables effets de réel qui renforcent l’illusion référentielle et nous
donnent l’impression d’assister à une tranche de vie.
Cette langue se caractérise dans le texte par
l’emploi :
§
de
2 adverbes familiers : joliment (17), tout de même (19),
§
d’un
adjectif familier : fichu (19),
§
d’un
augmentatif : gros bedon (14),
§
d’un
diminutif : petit ruisseau (16),
§
de 2 qualificatifs à valeur dépréciative, qui donnent
au propos force et vigueur : ce roussin de père Colombe (17-18) (roussin
signifiant indicateur de police, mais aussi mauvais cheval), cet animal de
mes-Bottes (18-19), emprunts au monde animal,
§
d’un euphémisme : bien gentille (13) pour
qualifier la machine à soûler,
§
de 4 images argotiques, propres aux piliers de
cabaret : le grelot (19) pour la parole, l’éloquence, le bedon (14)
pour la cornue, les dés à coudre (17) pour les petits verres et le vitriol
(15) pour l’eau de vie (le plus souvent, l’image a une valeur hyperbolique
et intensive comme dans vitriol),
§
d’une expression argotique : se tenir le gosier
au frais (14),
§
de 2 jurons, dont la forme est très expressive : Tonnerre
de dieu ! (13) Dame ! (17),
§
de l’emploi du démonstratif familier ça (17).
Ce parler, comme nous l’avons vu dans la syntaxe, se
diffuse dans le style du narrateur. En effet, les deux images un rire de
poulie mal graissée (12) et la machine à soûler (13) relèvent de la
langue populaire.
1.1.3. La description de
l’alambic
Le troisième effet réaliste de ce passage est produit
par la description de l’alambic. Procédé courant du roman naturaliste, l’auteur
délègue à un personnage sa fonction d’informateur. C’est ainsi que le
fonctionnement de l’appareil à distiller est expliqué par Coupeau. Ouvrier
zingueur, toujours en contact avec la matière et avec le monde des machines, il
fait profiter Gervaise de son savoir : (…) lui expliqua
comment ça marchait (5), indiquant du doigt les
différentes pièces de l’appareil (5), montrant l’énorme
cornue (6). On retrouve ici la volonté d’expliquer, d’observer propre à
l’esthétique naturaliste.
La taille de l’appareil est précisée (grand
(3)) et ses éléments sont passés en revue : l’énorme cornue (6), ses
récipients (7) et les enroulements fin des tuyaux (7). Notons
qu’il y a peu de termes techniques, car la description est faite de la ligne7 à
la ligne 10 selon le point de vue de Gervaise. Seuls Coupeau et Mes-Bottes, par
la suite, emploient des termes techniques : la cornue (6) et le serpentin (15).
De plus, la nature du métal des pièces de l’alambic
est mentionnée deux fois : cuivre rouge (3) et cuivre (14).
Enfin, deux détails gratuits authentifient la
description de l’alambic (effets de réel) : vitrage clair de
la petite cour (4), chêne de la barrière (3)
1.2. Le relais des regards
ou la focalisation interne
La composition de ce passage fait alterner les points de vue de Gervaise et
de Mes-Bottes. Il y a focalisation interne, élément essentiel de l’esthétique
naturaliste.
1.2.1. Le regard de Gervaise
En menant la description du point de vue de Gervaise, le
narrateur peut mêler les détails purement documentaires dont nous avons parlé
précédemment, mais aussi l’impression produite sur la spectatrice. Celle-ci
passe de la curiosité à une peur diffuse, puis à la terreur ;
La description est en effet motivée par la curiosité
de Gervaise : elle eut la curiosité d’aller regarder (2-3). Elle
semble fascinée par l’alambic, qui représente une sorte d’objet-tabou, d’autant
plus qu’il est difficile à voir : au fond (3), derrière la
barrière de chêne (3) et sous le vitrage clair de la petite cour
(4).
Les explications de Coupeau sont mal interprétées
par Gervaise. En effet, de nombreux termes se chargent de connotations
maléfiques. C’est à travers l’emploi des adjectifs qualificatifs que le
narrateur laisse transparaître la peur de Gervaise. La couleur rouge (3)
du cuivre de l’alambic suggère quelque chose d’inquiétant (connotation de la
violence et du sang) ; sa forme est étrange (7), sa mine est sombre
(8) ; il apparaît morne, puissant et muet (10).
Mais, la simple crainte de Gervaise se transforme à
la fin du passage en terreur : Gervaise, prise de frisson, recula
(23). Pour mieux mettre en relief ce frissonnement, le narrateur recourt à
l’emploi du discours direct : C’est bête, çà me fait froid, cette
machine… la boisson me fait froid (24). La répétition de me fait
froid suggère bien la montée des frissons chez Gervaise. Notons aussi la
paronomase frisson/boisson.
1.2.2. Le regard de
Mes-bottes
Le regard de Mes-Bottes est celui de l’ivrogne. Alcoolique
notoire, familier de l’Assommoir, il possède un point de vue bien différent de
celui de Gervaise.
Son regard est tout rempli d’attendrissement (yeux
attendris (12)) et de gratitude à l’égard de l’alambic, féminisé en machine
à soûler (13). Dans son bavardage d’ivrogne, il établit avec celle-ci un
rapport familier et même d’affection : il la trouve bien gentille
(13), comme une vieille camarade. L’emploi de la métaphore ce gros bedon de
cuivre (14) renforce cette dimension affective. En traitant l’alambic avec
une telle familiarité, Mes-Bottes tend à le démystifier et à le rendre
inoffensif.
Mais, cet éternel assoiffé fantasme devant la machine à
soûler. Il rêve de se trouver uni avec elle dans une continuité totale : Lui,
aurait voulu qu’on lui soudât le bout de serpentin entre les dents (14-15).
Ainsi, il ne serait plus dérangé (17). Devenu homme-machine, il pourrait sentir le liquide (le vitriol
(15)) le pénétrer progressivement jusqu’aux extrémités de son corps : l’emplir,
lui descendre jusqu’aux talons (16). Celui-ci se substituerait alors complètement au sang comme le suggèrent la
qualification encore chaud (15),
la répétition de l’adverbe toujours (16) et la comparaison à un
petit ruisseau (16).
Ainsi, Mes-Bottes rêve-t-il d’une ivresse totale et permanente.
Par la magie du langage, il fait de l’alcool une divinité inoffensive et
bienfaitrice.
2.
L’alternance Récit/Discours indirect libre
Une caractéristique du passage proposé est l’alternance Récit/Discours
indirect libre. En effet, les paroles rapportées de Mes-Bottes au discours
direct libre participent elles-aussi à la représentation documentaire de la
réalité ouvrière.
2.1. Le récit
En conformité avec les normes
de l’énoncé narratif, la forme verbale de base est le passé simple. Celle-ci
est concurrencée par un emploi prégnant de l’imparfait.
2.1.1. Le passé simple,
temps de la dramatisation
Tensif et non-sécant, le passé simple intervient dès
le début du passage et sert à citer objectivement les actions qui vont
motiver la description : elle se leva (1), ils ne sortirent pas
(2), elle eut la curiosité (2) et lui expliqua (5). D’autre
part, il réapparaît à la fin du passage
pour mettre fin à la description : recula (23).
Ainsi la description est-elle encadrée par les
séquences au passé simple. L’alternance passé simple/imparfait structure donc
le texte en trois temps.
Mais,
plus encore, les passages au passé simple correspondent à deux états antithétiques chez
Gervaise : la fascination du début et la répulsion de la fin.
2.1.2. L’imparfait, temps de
la description
Mais, la répulsion de la fin est préparée tout au long du
passage, à travers la description de l’alambic qui est faite à l’imparfait. Il
réapparaît à la fin du passage (23) pour annoncer le discours direct de
Gervaise.
Dévolu à l’énoncé de faits présentés dans leur
durée, l’imparfait convient bien à la description : fonctionnait (4),
marchait (5), tombait (6), gardait (7), s’échappait
(8), entendait (8), c’était (9), avait (12), était
13), avait (13), ricanaient (18), disaient (18), avait
(19), continuait (20), laissait (20), devait (21), tâchait
(23).
En donnant à la
scène son épaisseur descriptive, l’imparfait concourre à faire de l’alambic le
personnage central du passage proposé.
A l’exception du propos final de Gervaise, mimétiquement
rapporté au style direct (24), la parole s’intègre à la relation évènementielle
par l’insertion du discours narrativisé de Coupeau (5-6) et du discours
indirect des camarades de Mes-Bottes (18-19), mais surtout par l’inclusion du
bavardage de Mes-Bottes (13 à 18) au discours indirect libre dans la trame
narrative.
2.3.1. L’imbrication avec la
narration
L’alternance narration/discours indirect libre
divise la description de la scène en trois parties :
·
narration
Þ la description de la scène : attirance
de Gervaise et de Coupeau pour l’alambic, description de l’alambic
(informations données par Coupeau et point de vue de Gervaise) (1-18),
·
discours
indirect libre Þ le bavardage de Mes-Bottes
à propos de l’alambic (18-19),
·
narration
Þ la description de la scène (suite) : le
ricanement des camarades de Mes-Bottes, description de l’alambic (point de vue
de Gervaise et peut-être du narrateur) (19-23).
Cette séquence au DIL est attribuable sans ambigüité à
Mes-Bottes. En effet, elle est appelée par la séquence narrative précédente sur
laquelle elle se greffe : les yeux attendris, fixés sur la machine à
soûler (12) ; le regard de Mes-Bottes
sert d’introducteur au discours indirect libre ; il y a
focalisation interne par l’intermédiaire du regard de cet ivrogne ; de
plus le fantasme décrit ne peut être que celui d’un ivrogne.
2.3.2. Les marques de
l’oralité
Le discours indirect libre (DIL) se caractérise par plusieurs éléments
explicites : essentiellement par des exclamations à valeur hyperbolique
et des locutions ou expressions de la
langue parlée.
La variété des intonations fondamentales est le procédé
le plus évident, le plus immédiatement perceptible, d’extériorisation des
sentiments. Parmi celles-ci, le texte proposé privilégie la modalité
exclamative ; dans tout le passage au DIL une seule phrase n’est pas
exclamative : Il y avait (…) huit jours (13-14)
D’autre part, l’emploi du juron Tonnerre de
Dieu ! (13) qui débute ce passage est une marque d’oralité induisant
une rupture avec un discours de pensées que l’on prend en route et qui n’est
pas donné ici. Cette attaque forte nous montre la réaction viscérale de
Mes-Bottes devant l’alambic.
Par ailleurs, Mes-Bottes use d’un lexique faisant appel à
des tournures populaires dont nous avons déjà parlé précédemment.
2.3.2. La polyphonie
énonciative
Si en utilisant le discours
indirect libre, le narrateur donne l’impression de s’approprier les paroles de
Mes-Bottes, réciproquement les mots, les images et les tournures du parler
populaire passent dans le récit et imprègnent même le style du narrateur. Il en
est ainsi des deux métaphores utilisées par le narrateur avant de laisser la
parole à Mes-Bottes : rire de poulie mal graissée (12) et machine
à soûler (13).
De même, deux expressions
familières un fichu grelot (19) et
tout de même (19) sont insérées dans le discours rapporté des
camarades de Mes-Bottes.
Le récit se fait donc
mimétique de la parole de Mes-Bottes : il s’oralise et emprunte des tournures
populaires et le langage populaire se fait entendre dans la syntaxe du
narrateur.
Cette intrusion permet donc la continuité sans heurt du
récit au discours, d’où une cohésion manifeste du passage.
L’alternance narration/discours indirect libre
scande donc trois séquences dont l’autonomie s’accuse ou s’estompe dans un jeu
complexe, celui de la polyphonie. Le DIL participe donc lui-aussi à la
représentation documentaire de la réalité ouvrière.
3. La transfiguration dramatique
Si la recherche du réalisme est le principe de base du
naturalisme, les droits à l’imagination ne sont pas sacrifiés au désir de
faire vrai : chez Zola, le naturalisme prend des dimensions symboliques.
La scène naturaliste glisse très vite vers le symbolique et le fantastique.
3.1. la
personnification de l’alambic
L’évocation de
l’alambic d’abord précise est relayée par l’imaginaire : celui de
Gervaise, et celui de Mes-Bottes. Sous leurs regards attentifs, l’appareil est
bientôt personnifié.
3.1.1. Un étrange
travailleur ou la machine-homme
La première personnification de l’alambic est cohérente avec le contexte
prolétarien du passage. L’alambic est un travailleur (10). En effet, il
effectue une besogne (9), c’est-à-dire « un travail imposé ».
Celle-ci consiste bien à produire ; si l’opération de transformation n’est
pas réellement décrite, le produit fini est bien là : un filet limpide
d’alcool (6), un petit ruisseau (16). D’autre part, l’expression sueur
d’alcool (21) réfère aussi à l’idée de travail. On ne peut pas ignorer la
référence à l’expression gagner son pain à la sueur de son front.
Mais, ce travailleur est étrange :
§
il ne s’arrête jamais : pareil à une source
lente et entêtée (21) ; l’adjectif entêtée insiste sur sa
ténacité et cet entêtement est mimé par les allitérations en [t] : lente
et entêtée ;
§
il respire, mais sourdement (19), avec un
souffle intérieur (8), un ronflement souterrain (9), comme s’il se
cachait ;
§
il
fonctionne silencieusement (muet (10)), sans trépidation (sans une
flamme, sans une gaieté (19-20) et sans fumée (8) ;
§
il
transgresse les normes habituelles du travail, car il accomplit comme une
besogne de nuit faite en plein jour(9).
Ainsi, le fonctionnement de l’alambic paraît-il
mystérieux et anormal.
3.1.2. Un sinistre
personnage ou la machine-monstre
Le travail à la fois diurne et nocturne de l’alambic
s’apparente en fait à une activité maléfique, voire diabolique : la
préparation d’un breuvage infernal. La couleur rouge (3) de l’alambic et
antithèse cornue énorme (6)/ filet limpide d’alcool (6), reprise
sur le mode comique par gros bedon (13-14)/petit ruisseau (16)
concourent à voir ici une véritable cuisine du diable.
Gervaise croit donc voir un monstre. C’est pourquoi,
l’alambic est constamment affecté de caractéristiques psychologiques négatives.
L’aspect sinistre de l’alambic est d’abord mis en relief
par tout un champ lexical : énorme (6), forme étrange (7), mine
sombre (8), souffle intérieur (8), ronflement souterrain (9),
travailleur morne, puissant et muet
(10), sourdement (19), reflets éteints (20). D’autre part, cet
aspect est souligné par des expressions négatives : pas une fumée
(8), sans une flamme, sans une gaieté (19-20). Enfin, les allitérations
en [s] et en [m] font écho pour souligner cet aspect : mine sombre
(8), souffle intérieur (8), ronflement souterrain
(9) morne, puissant
et muet (10), sourdement (19), sans
une flamme (19). Ces jeux de sonorités imitent une respiration digne
d’un monstre.
Sous le regard de Gervaise et par le travail de son
imagination, l’alambic prend donc la dimension d’un être tapi, mystérieux et
menaçant comme un dieu maléfique.
3.1.3. La métaphore
souterraine du ventre ou la machine-mère
Les enroulements sans fin de tuyaux (7) font penser à des
intestins. Nous retrouvons là un des fantasmes de Zola : la métaphore du
ventre. Celle-ci devient explicite avec l’emploi du mot bedon (14) par
Mes-Bottes. Elle est ensuite prolongée dans le bout du serpentin (15) et
nous donne à voir l’image de l’enfant relié à la mère par le cordon ombilical
(ici le serpentin) où le sang est remplacé par l’alcool.
3.2. Le
maléfice de l’alcool
3.2.1. L’isotopie de
l’alcool, liquide bienfaisant ou malfaisant
Le passage proposé
comporte 4 occurrences du mot alcool ou de ses synonymes : un filet
limpide d’alcool (6), vitriol
(15), sa sueur d’alcool (21), la boisson (24). Mais, le sème alcool
est afférent aux mots et
expressions suivantes : alambic (3,6,19), la machine à soûler
(13), se tenir le gosier au frais (14), les dés à coudre
(17) .
Selon les points de vue, l’alcool est un liquide aux connotations positives
ou bien un liquide aux connotations négatives. Pour Mes-Bottes, c’est un
liquide bienfaisant : il rafraîchit ; il tient le gosier au frais
(14). Mais, il est aussi chaud (le vitriol encore chaud (15)). Tandis
que pour Gervaise, il s’agit d’un liquide froid (la boisson me fait froid
(24)).
3.2.2. La crue d’alcool ou
la vision fantastique du narrateur
A la fin du passage proposé (19-22) et à travers le
regard de Gervaise, apparaît un autre fantasme du narrateur. En effet, le filet
limpide (6) du début, le petit ruisseau de mes-Bottes (16), la sueur
(21) devient une source lente et entêtée (21) qui finit par devenir
une véritable crue d’alcool. Celle-ci, par une gradation ascendante, envahit la
salle (21) du cabaret, les boulevards extérieurs (22) et le trou
immense de Paris (22). En fait, c’est Gervaise qui croit voir le liquide
couler sur le sol et s’élargir en un fleuve gigantesque.
Il y a donc conjonction du feu (l’alcool, le
vitriol) et de l’eau ; l’alcool apparaît comme un liquide double alliant les
deux éléments contraire : l’eau et le feu.
D’autre part, le trou immense de Paris rappelle et
résume le gosier de tous les buveurs. Il symbolise la classe ouvrière minée par
l’alcoolisme. C’est ainsi que le passage étudié s’achève par une hyperbole presque
épique.
Par le choix d’une stratégie narrative originale (effets
de réel, focalisation interne, jeux des temporalités et alternance
récit/discours indirect libre) et de faits d’expressions prégnants (hyperboles
et métaphores), Zola a réussi, à mettre en scène la puissance
maléfique de l’alambic qui déshumanise l’homme et à montrer que l’alcool
représente un danger redoutable sur le plan individuel, mais aussi sur le plan
social.