Inconnu des guides de la Côte d’Azur,
il a pourtant son importance dans l’histoire de Nice à la Belle
Époque. Beaucoup de châteaux de cette période
furent détruits, lui fut sauvé par la copropriété.
Il ne se visite donc pas mais rien n’interdit d’y aller - respectueusement
- en faire le tour.
Dans le quartier des Baumettes, tout au bout
d’une rue paisible, une petite tour ronde marque l’emplacement de l’ancienne
Conciergerie. Au détour du chemin, surgissent deux énormes
lions noirs - de bronze, heureusement - protégeant l’entrée
du plus étonnant des châteaux. Rêve ou cauchemar ? Sous
une sombre végétation, surgissent de lourds murs de pierre
autrefois peints en rouge, surmontés de deux tours crénelées,
et percés de longues fenêtres en ogives néo-gothiques.
Un escalier mène à une porte condamnée … effet de
choc garanti.
Sur la droite, un escalier monumental - vrai
celui-ci - conduit dans un vaste hall plongé dans la pénombre,
où se dressent plusieurs statues de femmes, de teinte noire. Des
peintures murales ternies par le temps ainsi que quelques colonnes tronquées
sont faiblement éclairées par un vitrail coloré. Un
canapé de cuir rouge attend le visiteur, ses accoudoirs décorés
de … têtes de lions. Pourquoi tous ces lions ?
La Belle Époque des “folies”
Impossible de connaître la date exacte de la construction du Château de la Tour : sans doute autour des années 1850. En ce temps-là, l’Europe entière voir apparaître nombre de ces résidences de prestige, prétexte pour la grande bourgeoisie d’affaires à affirmer sa réussite. Nice, ville très courue pendant la saison d’hiver, connait alors de grands fastes. Durant la Belle Époque, elle voit l’éclosion d’une cinquantaine de somptueuses demeures entourées de parcs, qui répondent à un art de vivre bien particulier : désir de prouver sa richesse et exigences mondaines. D’où statues et plantes rares, escaliers monumentaux pour étaler sa toilette, succession de salons, boudoirs, salles de musique … Purs “caprices” de princes et de potentats, ces constructions échevelées n’ont aucune unité de style et ne respectent aucune règle, si ce n’est celle de la liberté de l’architecture. Pas de limitation budgétaire ni de contraintes de l’intégration dans le site, le rêve de tout architecte imaginatif.
Un si étrange château
Celui qui conçut les plans du Château
de la Tour a pu s’en donner à coeur joie. Sur les ruines d’une ancienne
tour de guet, il édifie une oeuvre de style “troubadour”, mélange
de château-fort moyenâgeux, de cathédrale gothique et
de Renaissance classique. Pour le compte d’un Niçois, Maurice Audiffret,
dont tout ce qu’on sait de lui, c’est qu’il était rentier et avait
une jolie femme recevant beaucoup : le bal “Régence” qu’elle donna
en 1862 est resté dans les annales. Quinze ans plus tard, Monsieur
Audiffret-fils revend le château au “Comte d’Aspremont et Madame,
propriétaires rentiers, pour la somme de 162.500 francs”, ainsi
que le précise l’acte de vente.
Après les roturiers, voici les aristocrates
installés là. Mais pas n’importe lesquels : les Caravadossi,
Comtes d’Aspremont, barons de Thoët de l’Escarène, font partie
de la vieille noblesse niçoise depuis le 10ème siècle.
Pourquoi l’ont-ils acheté ? Nul ne le sait. Toujours est-il qu’aussitôt,
ils entreprennent de le modifier : les lions partout, ce sont eux. A preuve,
leur blason, qui représente “deux lions d’or sur fond d’azur”.
On peut se faire une bonne idée du château
d’après la description qu’en donne une gazette de l’époque
:
“Un vaste jardin tel un parc, belles pelouses
et beaux arbres. Après le perron, un vestibule dallé de mosaïques
où deux ours gardent une tête d’élan tué par
le châtelain et qu’il a fait enchâsser à l’ogive du
portique de l'escalier. A droite, une galerie à arcades, avec à
l’entrée, les bustes en marbre du Comte et de la Comtesse. Aux angles,
des colonnes supportant de grands vases de marbre décorés
à leurs armes. Le salon gothique, avec une immense baie vitrée
donnant sur la terrasse, une colossale cheminée en marbre rouge,
de vieilles tentures aux riches dessins retenues aux encoignures par les
lions d’or des Caravadossi, un bas-relief comportant les initiales enlacées
de Monsieur et Madame d’Aspremont, des lustres de Venise. La salle mauresque,
inspirée de l’Alhambra de Grenade avec sa fontaine aux lions, de
hautes glaces avec des fleurs peintes en trompe-l'oeil. La salle à
manger gothique, enfin, exécutée d’après la grammaire
de Viollet-le-Duc, ornée de chapiteaux empruntés aux cathédrales
de Cologne et de Vienne. A l’étage, dans les appartements particuliers,
sont réunis tableaux, objets d’art, bibelots précieux, faïences
rares. Dans la bibliothèque, un Plinius de 1490 et d’autres livres
plus anciens encore.”
Un propriétaire original et philanthrope
Mais qui sont donc ces nouveaux propriétaires
? D’elle, Thérèse d’Arden de Koechly, décédée
en 1910 et enterrée à Cimiez, on sait peu de chose. De lui,
Joseph, beaucoup plus : né à Nice en 1834, d’abord diplomate
puis militaire, brillant officier de cavalerie de l’armée royale
italienne - Nice était alors aux Piémontais. Plusieurs fois
décoré, il a une superbe personnalité : haute silhouette,
belle tête à la barbe flottante, serviable et dévoué.
Ses manières sont affables bien qu’un peu cérémonieuses.
Après son mariage avec Thérèse, il revient se fixer
à Nice. Il participera à la création du Comité
des Fêtes du Carnaval en 1873, événement qui a son
importance quand on sait que le carnaval était alors “un déchaînement
des pires instincts de la populace, proche des saturnales romaines” et
qu’il va devenir, grâce au Comité, une distraction de meilleur
goût et capable d’attirer de nouveaux touristes en hiver. Joseph
créera aussi la Société des Beaux-Arts de Nice. Très
artiste lui-même, il laissera des peintures et eaux-fortes remarquables.
Enfin, membre de différentes sociétés religieuses
et philanthropiques, il est de toutes les oeuvres de bienfaisance.
Courage, goût pour le carnaval et les
Beaux-Arts, générosité : ces traits de caractères
du Comte, ajoutés aux goûts personnels de sa femme et à
la mode de l’époque qui était aux “folies” … Voila qui expliquerait,
peut-être, l’étrangeté du Château de la Tour
?
Florence CANARELLI