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MONACO
Des jeux et du rêve

Têtes couronnées, Grands-Ducs russes, magnats d’Hollywood, rois du pétrole … aujourd’hui hommes d’affaires et industriels, il en a vu défiler du beau monde, le mythique Casino de Monte-Carlo, propriété de la non moins mythique Société des Bains de Mer (SBM). Malgré une américanisation certaine avec l’arrivée en force des machines à sous, l’atmosphère Belle Epoque reste encore magique pour beaucoup.

“Jouer au Casino est un élixir de longue vie” dit joliment Jacques Dubost, le “public relations” du Casino.  Au delà de 75 ans, cela signifie s’habiller, sortir, rejoindre ses amis, se distraire. Bref, retrouver, dans ces magnifiques salons, l’atmosphère de plaisir et de luxe de sa jeunesse !”
Jacques Dubost parle d’expérience. Propriétaire à 21 ans du Casino de Dieppe  - c’était en 1957 -  il  fut ensuite directeur général du Palm Beach de Cannes avant d’arriver à Monte-Carlo voici onze ans déjà. Formé à l’école hôtelière, il considère que “c’est le même métier que le jeu, où priment l’accueil et le service”.
Fier d’être appelé familièrement “Monsieur Jacques” par ses clients fidèles, il peut se targuer de bien les connaître : “l’être humain est joueur. Le jeu est né avec l’Humanité et s’éteindra avec elle !”
Selon lui, être joueur n’a rien à voir avec la race, la religion, la nationalité mais plutôt avec le métier : le commerçant, l’homme d’affaires, l’architecte, l’acteur … tous ceux qui savent prendre des risques, aiment le jeu. Pourquoi beaucoup de joueurs sont Chinois ? Car beaucoup sont commerçants : telle est la théorie de celui qui, sans jouer lui-même - si ce n’est en bourse - les a beaucoup côtoyé.

Machines à sous et jeux … américains

Craps, roulette américaine, black-jack, punto banco … les jeux américains arrivent à Monaco en 1979, avec l’inauguration, dans le Casino de Monte-Carlo, d’une  salle qui leur est consacrée. En même temps, les appareils automatiques, eux aussi d’origine américaine,  connaissent une ferveur croissante. C’est à peu près à cette époque que la SBM introduit dans ses magnifiques salons Napoléon III … les populaires machines à sous, alors encore interdites en France. C’est également la raison de l’ouverture du Casino du Loews en 1975, qui sera exploité conjointement par le Loews et la SBM, cette dernière percevant la moitié des recettes. Quant au nouveau Café de Paris, inauguré en juillet 88, il abritera sur plus de 1300m2, quelques 400 machines automatiques. Mais aussi 9 tables de black-jack, 8 tables de roulette, et une de craps. Enfin, la SBM tentera une diversification en décembre 91, avec l’introduction du Pai Gow Poker, jeu importé d’Orient, mélange de poker et de chemin de fer … très prisé parait-il aux USA. Sans oublier les deux Colossus, slot-machines géantes, uniques en Europe … Bonjour l’Amérique !
Cependant, malgré cette américanisation obligée, la SBM veille au maintien des jeux dits “européens”.  Parmi les très classiques roulette (anglaise et européenne), trente et quarante, baccara et autre  chemin de fer … c’est la roulette (inventée en 1830) qui garde la faveur des grands joueurs monégasques car, si l’on en croit un habitué, “on peut gagner jusqu’à 35 fois sa mise initiale, le Casino ne prenant qu’un faible pourcentage de 2,7%”.

Le Casino de Monte-Carlo se démocratise

Un merveilleux décor de film que le Casino de Monte-Carlo. D’ailleurs, le dernier James Bond y fut tourné : “Rien n’est comparable, en luxe et en beauté, assure Jacques Dubost qui a vu beaucoup de casinos dans sa vie. Si ce n’est peut-être, dans un style très différent, ceux de “Vegas”  et de Macao.”
Et pourtant, toute cette magnificence est vraiment accessible à tous. Du moins l’Atrium et ses 28 colonnes ioniques ainsi qu’une petite salle, à droite en entrant, vouée aux machines à sous … dont souvent la mise minimale ne dépasse pas … un franc !
- “Au Casino, les différences de classes sociales disparaissent, soutient Jacques Dubost, on peut se distraire en misant un franc aussi bien que dix mille francs”
Le touriste peut également visiter le Casino comme un musée. Ainsi les salons dits “touristiques”, ouverts moyennant un droit d’entrée de 50 francs, reçoivent d’avril à juin des bus entiers - jusqu’à 3 à 4000 personnes certains après-midi.

Même l’ancien fumoir ainsi que la Salle Blanche, tout en marbre et feuilles d’or, qui étaient autrefois salle de baccara et chemin de fer, sont aujourd’hui dédiés aux machines à sous, et en particulier au vidéopoker très à la mode. Les touristes sont parait-il ravis de repartir avec, en souvenir, le gobelet qui sert à ramasser la monnaie. Il est en plastique mais … aux armes de la SBM !
A ne pas manquer :  les premières machines à sous mécaniques datées par exemple de 1937 et de vieilles plaques de jeu en argent massif et bakélite. Le tout bien sûr sous surveillance vidéo.

Mais il reste encore des riches !

On rencontre trois sortes de clients dans le Casino, soutient Jacques Dubost qui aime les formules. Les touristes en visite;  les habitués, retraités le plus souvent, qui sont ici chez eux et viennent  pour se retrouver entre eux au moins autant que pour jouer et enfin les richissimes attirés par la sécurité de la Principauté.  Plus besoin ici d’être entouré de ses 40 gardes du corps !
Ils viennent d’Amérique, du Japon ou de Singapour, des pays du Golfe, du Mexique ou de Russie. Certains même débarquent à Nice avec leur Boeing 747 personnel. Hommes d’affaires, gros industriels … Mais aussi grands acteurs échappés du Festival de Cannes qui apprécient  la tranquillité, sans médias indiscrets ni autographes à signer.
C’est pour eux, titulaires de la carte Or des hôtels SBM, que s’ouvrent les salons privés, magnifiques salles Belle Epoque dont la dernière est la plus imposante :  20 mètres de haut ,  huit lustres en cristal de Bohème pesant 150 kilos chacun, boiseries d’acajou ciselées d’or,  peintures murales et  restaurant  attenant très cosy  avec vue sur la mer. Enfin, fin du fin réservés à une “happy few” - clients à très gros moyens et connus comme tels - les salons” super-privés” , petites salles avec entrée discrète pour jouer incognito et en toute sérénité au black jack ou au punto blanco.
 
Des enragés de la Belle Epoque aux systémiers d’aujourd’hui

princes, millionnaires et artistes furent au rendez-vous du Casino de Monte-Carlo jusqu’à la fin de la Belle Epoque. L’histoire des jeux retiendra de grandes joueuses comme Liane de Pougy ou la belle Otéro. Cette dernière, qui s’y est d’ailleurs ruiné,  fut prise en charge par la SBM reconnaissante. On pourrait encore citer Winston Churchill, Sarah Bernhardt,  Maria Callas ou André Citroën. Plus tard, dans les années 70, un émir du pétrole perdit 15 millions de francs en une nuit. Aujourd’hui, les flambeurs capables de dilapider toute leur fortune ont disparu. 

On trouve par contre, à côté des amateurs qui jouent de petites sommes pour se distraire, les “systémiers”, sortes de professionnels férus de mathématiques qui ont inventé un  système pour gagner leur pain quotidien. Souvent, ces bons clients arrivent à empocher de 300 à 500 francs par jour, l’art étant alors de savoir s’arrêter à temps.
Il reste bien sûr quelques gros joueurs, capables de miser 200.000 francs … mais aussi de se limiter. Les véritables “drogués” sont semble-t’il très rares de nos jours. On parle bien de cette enragée des machines à sous, veuve richissime d’un promoteur romain, qui jouait de dix heures à deux heures du matin, six jours par semaine et  perdait  sans rechigner 700.000 francs par semaine … Mais a-t’elle vraiment existé ? Non, décidément, l’époque n’est plus à la folie

Qui perd, qui gagne ?
 
Beaucoup perdent un peu d’argent pour qu’un seul puisse en gagner beaucoup, tel est le principe d’un jeu de hasard. Sachant qu’un pourcentage des gains revient au casino et un autre à l’Etat, calculez combien il vous reste.
A Monaco, qui dit jeux dit Société des Bains de Mer, qui en a le monopole. La vénérable SBM, propriétaire de 8% du territoire, premier employeur (2500  personnes dont 338 Monégasques) reste un gros contribuable …  Même si la redevance frappant les recettes des jeux ne contribue plus que pour 4 à 5% du budget monégasque (soit autour de 150 millions). Contre 95% à la fin du siècle dernier et encore 30% avant guerre. 

Cependant, les jeux restent “enrichissants” pour la SBM : ils pèsent pour 70% de son chiffre d’affaires global. Malgré un personnel obligatoirement nombreux, une table de jeu occupant six croupiers, cylindriers et chef de table, dont deux doivent rester au  vestiaire. La SBM emploie ainsi 1000 salariés rien que pour les jeux, dans ses 4 casinos : le Casino de Monte-Carlo, le Café de Paris et la Salle des Palmiers du Monte-Carlo Sporting Club, rendez-vous des jeux en été.  A quoi s’ajoute le Sun Casino du Loews.
Contrairement aux casinos français, qui font 70% de leurs recettes avec les machines à sous  - 35% seulement à Monaco - la SBM veille à maintenir la grande tradition des jeux dits européens -  roulette, trente et quarante, baccara, chemin de fer  -  qui représentaient encore 45% des recettes en 1994. Un domaine où la Principauté reste la première au monde. Et pourtant, les machines à sous, autrement dit bandits manchots ou slot machines, rapportent un argent facile. Importées des Etats-Unis ou d’Espagne, à raison de 30 à 45.000 francs l’unité, elles se rentabilisent en une ou deux semaines.
 
Combien ça rapporte 
et à qui ?

En théorie, la totalité des sommes jouées - et perdues par le plus grand nombre - va à l’heureux gagnant. En réalité, il faut y soustraire l’impôt et la commission du casino. Pour parler chiffres, l’Etat monégasque a touché en 1994, 150 millions soit environ 15% des recettes totales des jeux. Le Casino a droit également à un pourcentage variable sur ces mêmes recettes : 2% sur les machines à sous, 2,7% à la roulette, 1% au 30/40,  4,9% au black jack par exemple …
Des recettes qui, longtemps en progression constante, ont atteint une apogée pour l’année 1992-93 à  … 1,271 milliards de francs. Quant aux bénéfices, pour ne prendre qu’un exemple, ils se sont élevés en 1991 à 284 millions  - contre 22 millions seulement aux hôtels !  La première baisse historique date de l’année 1994, où les recettes des jeux ont chuté de 12% (il reste 1,128 milliards quand même). Le Loews avait même perdu 20% des recettes de ses machines automatiques. Explication de la SBM : les performances décevantes des jeux européens et en particulier du Chemin de fer et la baisse de fréquentation des hôtels. Force est de constater toutefois que les bénéfices sont en baisse depuis 1991,  passés de 284 à 220 millions en 4 ans. On parle même de chute de 30% pour l’année 95.
Même si la crise est bien sûr passée par là - dévaluation de la lire de 25%et  aussi de la peseta espagnole et de la livre anglaise -  Monaco brasse proportionnellement 10 fois plus d’argent que la France avec ses 154 casinos !
Lire mes autres reportages en ligne Florence CANARELLI