Sophia-Antipolis texte COTE D’AZUR / ÉCONOMIE
      Sophia Antipolis  fait toujours rêver

Sophia Antipolis vient de fêter ses 30 ans. C’est l’occasion de faire le bilan et d’essayer de percer les secrets de cette belle réussite. Pourquoi une entreprise fait-elle le choix de Sophia ? Qualité de la vie, fertilisation croisée … les réponses sont multiples.
 
 

Qu’est-ce qui attire une entreprise sur ce rivage méditerranéen longtemps dévolu au seul farniente, et pourquoi en priorité à Sophia Antipolis ? Parce que, selon la SAEM (société chargée de la gestion du Parc), la “cité des sciences et de la sagesse” est à la fois : une constellation d’entreprises performantes et dynamiques (1200 sociétés , 20.500 emplois, dont 52% de cadres), une concentration unique de compétences internationales (14000 ingénieurs et techniciens de 63 nationalités), et ce, dans trois secteurs : technologies de l’information (la moitié des emplois), sciences de la santé (2000 personnes) et sciences de la terre (250 chercheurs de haut niveau). Et un pôle de recherche (4000 chercheurs au CNET, CNRS, INRA et INRIA qui bénéficient d’une fertilisation croisée entre entreprises et écoles) et d’enseignement supérieur (5000 étudiants de l’université et d’écoles supérieures en télécommunications ou en économie). Tout en bénéficiant d’une solide infrastructure de télécommunications (réseau de fibres optiques, central numérique, accès aux réseaux numériques internationaux, accès Internet à haut débit …), ainsi que des aides à l’implantation (subventions européennes, nationales de la DATAR et de l’ANVAR, régionales, départementales et communales). Une réussite qui ne doit rien au hasard.


Vivre et travailler en pleine nature

Le  rêve d'un quartier latin aux champs : un village dans les
 pins et  la garigue

Un sénateur, un syndicat mixte et un concept

Si la paternité de cette “Florence du 21ème siècle”, de ce “quartier latin aux champs” revient au sénateur Pierre Laffitte, Sophia Antipolis fut d’abord un simple centre de recherche agréé par la DATAR.
Tout commence en 1963, lorsque le département, l’Etat et le SYMISA (syndicat mixte de Sophia Antipolis) font l’acquisition et l’aménagement de 120 premiers hectares sur le Plateau de Valbonne (pour 42 millions de francs). Si le concept “cité des Sciences et de la Sagesse” apparaît en 1969, c’est aussi la date de la naissance officielle du Parc. En 1970, la première ZAD (zone d’aménagement différé) est lancée et l’opération bientôt déclarée d’intérêt national (avril 72). Le “Parc International d’Activités de Sophia Antipolis” est né, dont l’aménagement et la commercialisation sont confiées au SY.MI.VAL, un syndicat mixte regroupant les communes de Biot, Antibes, Mougins, Valbonne et Vallauris (auxquelles s’ajouteront celles de La Colle sur Loup, Opio, Roquefort et Villeneuve Loubet).
Le Parc devient une “utopie des années 70”, reposant sur l’idée que l’environnement naturel induit une meilleure qualité de travail  : en 1974, un comité interministériel adopte un “parti d’aménagement”, qui cherche à concilier “la croissance économique et la qualité de la vie”. On fait des études très poussées en matière d’intégration paysagère : les deux tiers de la superficie du  Parc resteront à l’état de pinèdes, le dernier tiers seulement étant dévolu aux ZAC (zones d’aménagement concertés), tandis que les routes sont conçues comme des “parkways” intégrés harmonieusement au relief. Mieux, en 1976, le Ministère de l’environnement promulgue une Charte qui s’engage à préserver l’environnement.

En 30 ans, des hauts … et des bas

Que de chemin parcouru depuis l’installation de la 
première entreprise, Franlab (qui étudie les gisements pétroliers),en octobre 1974. Bientôt, arrive Air France (en 1977) qui installe son centre mondial de réservation : c’est le début d’une période d’implantations massives. En 1980, Digital(centre mondial d’expertise en télécommunications) et Télémécanique, bientôt suivi de DowChemical, Amadeus (développement d’un système de réservation électronique pour les agents de voyage), Thomson Sintra (acoustique sous-marine), AT&T  … L’INRIA (institut national de recherche en informatique et en automatique) vient renforcer le pôle recherche en 1983.
La croissance s’envole dès 1985. Dans les meilleures années (comme en 1988 et 89), le Parc enregistre un gain annuel de1800 emplois. Une phase d’expansion qui durera jusqu’en 1991, période noire pendant laquelle se succèdent annulations d’engagements et réductions d’effectifs des “locomotives” : Thomson Sintra passe de 1200 à 900 personnes et Digital de 1100 à 680 tandis que Matra communications (100 personnes) quitte le Parc. Pour éviter l’hémorragie, on tente de relancer la machine en  créant des “pôles d’excellence”, comme la Telecom Valley, qui regroupe sept majors mondiaux (dont AT&T, Digital, IBM, Texas Instrument, France Telecom et Aérospatiale).
Plus tard (en 1993), naîtra le pôle santé avant que n’émerge un pôle spatial suivi d’un pôle multimédia, avec la création du club MITSA (multimédia, interactivités, téléactivités de Sophia Antipolis). 
A partir de 1993, les sociétés de service aux entreprises se multiplient. Deux ans plus tard, de nouveaux départs de grands groupes se profilent : celui de Dow France, géant mondial de la chimie ou de Glaxo-Welcome. Cordis fusionne avec Johnson and Johnson (perte de 31 emplois), Digital baisse encore ses effectifs (à 438 personnes).
Une consolation cependant :  les PME sont en forme et créent des emplois, assurant désormais la croissance du Parc. Ainsi Bouygues Telecom, VLSI Technology (centre de recherche de circuits électroniques à très haut degré d’intégration), Télis ou Bay Network.

Air France : une des premières implantations (1977), bientôt suivie d’arrivées massives

Amadeus, arrivé en 1980

 

Compaq, le géant américain de la micro-informatique, implante à Sophia son  “centre technique Europe”, après avoir racheté Digital  fin 98. Compaq, à suivre …
 
 
 

 

Depuis 1997, retour aux années fastes

A partir de 1995, le parc bénéficie de la déferlante planétaire des nouvelles technologies.
Le bilan de l’année 1997 s’avérait comme le meilleur depuis 10 ans : un solde positif de 1500 emplois, le plus souvent très qualifiés (en hausse de 8,9%), arrivée de 21 nouvelles entreprises (sur un total de 1103) et non des moindres. Citons Siemens (200 emplois doivent être créés sur trois ans), et Tandem Computers, une filiale de Compaq, qui elle aussi devrait générer 150 emplois d’ici 3 ans.
Par ailleurs, plusieurs entreprises déjà présentes ont embauché. Championnes du recrutement, pour la plupart classées dans les sciences de l’information : SITA (195 emplois), Sema Group Telecom (100 emplois), Thomson Microsonics (72), Bay Networks (67), VLSI technology (61), Andersen Consulting (57), Rockwell semi-conducteurs (46), Amadeus (41).
L’année 1997 est également un excellent cru pour les start-ups :  arrivée des américaines Starburst Communications (leader sur le marché de la transmission électronique multicast de l’information) et Dega Technology (gestion de base de données au service de la documentation technique). Mais aussi création de start-ups françaises comme Echo (moteur de recherche francophone pour Internet) ou Dust (restauration numérique de films).
L’année 1998 ne sera pas en reste de succès. 
Après SAP (géant allemand du pro-logiciel), c’est l’installation de la multinationale d’origine américaine, Lucent Technologies, leader mondial dans les réseaux et systèmes de communication (120 000 salariés, 30 milliards de dollars de CA), qui devrait embaucher 200 personnes d’ici à l’an 2000.
Début 2000, a été inauguré le “centre de Design Europe” (design intérieur, extérieur et couleurs-matières) de Toyota Motor Corporation. Un investissement de 90 millions de francs. Le studio actuel de Bruxelles est transféré sur Sophia et travaillera en collaboration avec la nouvelle usine de production de Denain sur la future “Funtime”. Toyota espère ainsi “attirer au soleil les designers du monde entier, plus facilement qu’à Bruxelles” !
En 30 ans, Sophia Antipolis a pris le premier rang des technopoles européennes.
Au total, depuis sa création, les investissements publics s’élèvent à plus de 4 milliards de francs : 1,4 milliards de la part de l’Etat, 1,7 milliards du Conseil Général et 1,1 milliards du SYMISA. Aujourd’hui, il reste encore trois ZAC à terminer que, déjà, s’annonce la saturation du Parc à l’horizon 2005. D’où un projet de doublement vers le nord. Les réserves de terrains sont faites depuis 1988 … Sophia-Antipolis, un succès longuement préparé et réfléchi.


 
Sophia n’est pas le paradis

Mais le paradis sur terre n’existe pas, même à Sophia-Antipolis. Quelques problèmes demeurent : Tout d’abord, la desserte de Sophia, à cause de “l’atomisation des organes de décision en matière de transport”, selon les termes de Jean-René Garnier, actuel préfet des Alpes Maritimes. Il existe bien un projet de création d’un RER, métro à ciel ouvert. mais pour l’instant, les transports en commun sont réduits à une navette de bus. Il manquerait aussi  des lieux de convivialité, de rencontre, comme sur les campus américains.
L’agrandissement du Parc est en suspens : le doublement est à l’étude mais aussi la création de sites associés sur Antibes ou Cannes-Mandelieu.
Preuve que tout n’est pas si rose, une “charte de relance” a été nécessaire pour “fixer les règles du jeu entre le syndicat mixte (SYMISA), la SAEM, la CCI et CAD, afin d’éviter que les différents acteurs ne se marchent sur les pieds”. Elle a été signé, au nom de l’Etat, par Dominique Voynet en octobre 97. Avec pour conséquences que le SYMISA a une nouvelle direction opérationnelle de 15 personnes, et est désormais en charge de la politique de développement (depuis la gestion financière jusqu’au management des différents opérateurs). CAD (l’agence de promotion économique) est confirmée dans son rôle de prospection de nouveaux clients, tandis que la SAEM devra à l’avenir se contenter de l’aménagement et de la commercialisation du site.
Dernière” insuffisance”, les crédits de recherche publique. Pour Pierre Laffitte, “Sophia a besoin d’une forte croissance de la recherche fondamentale publique … car c’est la seule technopole de France où elle est deux fois moins importante que la recherche privée”.
Même si des efforts ont été fait récemment, grâce au projet de loi Allègre sur l’innovation et la recherche, qui devrait faciliter les transferts entre science et entreprise. Sans oublier les fonds publics de capital-risque créés en 98 par Dominique Strauss-Kahn, les Fonds de recherche et technologie du ministère de l’Industrie, les fonds de capital d’amorçage, le crédit d’impôt-recherche … Bref, on est sur la bonne voie (avec une vingtaine d’opérateurs de capital-risque d’envergure nationale) mais loin derrière les USA, où la moitié de la croissance annuelle est due aux nouvelles technologies !
Comme le constate Francis Perugini, le président de la CCI, Sophia reste fragile … car “il faut en permanence savoir le souci de maintenir l’environnement qui a conditionné la venue des entreprises … préserver la qualité de la vie et renforcer son image de marque.”
Laissons Pierre Laffitte, toujours visionnaire, lancer quelques “idées pour le futur” :  “Pourquoi ne pas créer un Institut du Futur, national et européen, et aussi un prix  “Sophia”, sorte de Nobel pour l’appliquation des sciences au développement économique ou culturel de l’humanité …  Ou encore une “villa Médicis du XXIème  siècle ?”
Preuve de réussite : trente ans après sa création, Sophia-Antipolis fait encore rêver. 

                                        Florence CANARELLI

Lire mes autres reportages en ligne