EileenGray.html
PATRIMOINE
Photo DR
Pour toutes les Photos de 1929 : copyright l’Architecture Vivante |
E 1027
Monument historique
cherche mécènes
Plus ou moins maltraitée par ses propriétaires
successifs puis abandonnée et même squattée plusieurs
années, elle n’a pu être rachetée par la commune de
Roquebrune-Cap Martin (en association avec le Conservatoire du Littoral)
qu’en 1999. Et enfin classée monument historique en mars 2000.
(Cliquez sur les photos) |
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C’est une petite villa blanche en bord de mer,
les pieds dans l’eau de la baie du Cap-Martin. De la mer, on dirait un
paquebot échoué sur les rochers rouges : des lignes horizontales
géométriques, des rambardes découpées comme
un bastingage, un petit escalier extérieur figurant une coursive
et même un accès au toit évoquant une “cheminée”
de transatlantique …
Plus de 70 ans après sa construction,
la Villa d’Eileen Gray reste étonnamment moderne. Pour les connaisseurs,
elle serait même à classer parmi les chefs d’oeuvre de l’architecture
“moderniste” des années 30.
Comment Eileen Gray est devenue architecte
Décoratrice - on dirait aujourd’hui
“designer” - dans la première partie de sa vie, Eileen Gray (1878-1976)
se tournera sur le tard (à 45 ans) vers l’architecture. Cette irlandaise
venue s’installer à Paris au début du siècle nous
a laissé des meubles étonnamment modernes (utilisant le chrome
et l’acier tubulaire), et deux villas sur la Côte d’Azur, qui sont
également deux purs exemples d'architecture moderne.
D’ailleurs, selon ses propres termes, elle
voulait créer une “architecture fonctionnelle où le beau
est utile … Une architecture pour l'homme moderne … où
seul doit être considéré l'homme, mais l'homme d'une
époque, avec les goûts, les sentiments et les gestes de cette
époque”.
Si elle s’intéresse à de Stijl
et au Mouvement Moderne des années 20, c’est sa rencontre avec l’architecte
Jean Badovici qui sera déterminante. A la lecture de la revue "L'Architecture
vivante", dont Badovici est le co-créateur, elle prend connaissance
des grands courants architecturaux d'Europe, d'Amérique et de Russie.
C’est à son contact, qu’elle rencontre
Le Corbusier, dont elle a lu le livre "Vers une Architecture". |
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Réédités par la firme allemande Classicon, les
Fauteuils "Bibendum" et la table "E 1027" |
En collaboration avec Jean Badovici, elle travaille
à plusieurs rénovations intérieures (Vezelay, 1926
à 32), et dessine meubles et tapis pour la Villa de Noailles de
Robert Mallet-Stevens (à Hyères).
Avec lui, elle entreprend plusieurs voyages
pour étudier des exemples d’architecture moderne.
Enfin, sous ses encouragements et ses conseils,
elle se lance dans la réalisation de sa première villa, E
1027.
Or, si Eileen Gray est célébrée
aujourd’hui pour son mobilier, son oeuvre d’architecte est encore à
découvrir. Et c’est la mission dévolue à Renaud Barrès,
un jeune architecte qui a consacré sa thèse d'architecture
à Eileen Gray. Aujourd’hui chargé de mission par la commune
de Roquebrune-Cap Martin pour la sauvegarde de la Villa, il en connait
par coeur l’histoire. |
La conception dure trois ans (1926-1929)
Si on ne connait pas le détail de leur
relation, on peut en voir le fruit dans cette villa, “qui était
un cadeau qu’Eileen (par ailleurs très riche), a fait à Jean”.
Baptisée explicitement E 1027 (E=Eileen,
10=Jean, 2=Badovici, 7=Gray), elle est destinée à “un homme
seul, sportif, qui peut accueillir beaucoup d’amis”.
S’improvisant architecte, Eileen va travailler
durant trois ans à dessiner les plans, surveiller les travaux et
créer de surcroît le mobilier en fonction de l’espace, plutôt
réduit (160m2 sur deux niveaux) … Un mobilier conçu “en osmose
avec l’architecture” et c’est une des grandes originalités de E
1027.
A sa manière, discrète, elle
réalise “une maison innovante, opposant une scénographie
architecturale (où vous êtes acteur) à la promenade
architecturale de Le Corbusier”.
Influencée malgré tout par le
grand architecte suisse (sa villa est blanche, sur pilotis, les fenêtres
en longueur et le plan libre), Eileen, s’inspirant de la manière
de vivre dans le Sud, y ajoute sa touche personnelle.
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| A Roquebrune Cap-Martin, tout près du Cabanon de Corbu, une
petite maison blanche, qui se dissimule dans la verdure, mais avec vue
sur la mer |
On connait ses meubles “à vivre”, miroir
satellite (un petit miroir pivote autour du grand pour se voir par derrière
et ainsi se raser facilement la nuque), table recouverte d’une épaisseur
de liège pour éviter le bruit des couverts ou ses paravents-penderies.
On connait moins ses inventions, pourtant géniales, de systèmes
de ventilation naturelle (on dirait “bio-climatique”) : une porte faite
en lamelles de bois pivotantes, des persiennes coulissant sur rail. Menant
au toit, un escalier à vis orienté pour utiliser le vent
d’est. Au dessus de la baignoire, une ouverture au plafond en verre dépoli,
basculante pour l’aération.
Octobre 2001 : une visite de E 1027
Lors de ma visite en octobre 2001, accompagnée
de Renaud Barrès, la villa n’était plus à l’abandon
- bien qu’un gros rat ait choisi ce moment pour montrer le bout de sa queue
- mais les travaux de restauration s’annonçaient longs et couteux
(estimés par la commune à 5 millions de francs).

L'entrée de la Villa, autrefois peinte en blanc et les persiennes
coulissantes |
L’entrée (d’un rouge sourd) n’a plus
sa couleur d’origine, qui était blanc, tout simplement et les ingénieuses
persiennes coulissantes sont bien écaillées et rouillées.
Seuls demeurent les carreaux noirs du sol de
l’entrée, carreaux qu’on retrouve partout dans la maison.
Le mur noir du hall a gardé traces des
messages-clins d’oeil au pochoir d’Eileen : ENTREZ LENTEMENT et SENS INTERDIT
(indiquant l’entrée de la bonne).
Mais une fresque, peinte par Corbu à
la fin des années 30 - et très mal restaurée récemment,
dans des couleurs trop aggressives - “occulte le message véhiculé
par cette maison”, selon Renaud Barrès.
L’entrée, “labyrinthique”, est faite
pour désorienter : obligé de tourner à droite, puis
à gauche dans un étroit couloir, le visiteur est amené
d’emblée au plus spectaculaire, la vue sur la mer, encadrée
à l’époque entre les deux toiles de la pergola de la terrasse. |
| Une pergola, si l’on en croit les photos d’époque,
qui était en toile bateau bleue, à structures métalliques,
protégeait la rembarde et faisait un auvent sur toute la longueur
de la terrasse.
Dans l’entrée, il reste la niche à
chapeau et le paravent-penderie, conçu en demi-cercle, aujourd’hui
à l’état de squelette.
Nous voici dans la grande pièce, un
living room sans cloisons, où les espaces sont définis par
les couleurs du carrelage au sol : gris (pour le coin repas), noir, ou
blanc. |
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Le living en 1930 … et en 2001, avec sa fresque de Corbu, mais avant
restauration |
Au fond à droite, un mini paravent (blanc
à l’origine, aujourd’hui peint par Corbu) cachait un coin toilette
avec lavabo et douche, astucieusement entourée d’un rideau sur rail.
En face, un lit d’appoint, entouré d’une
moustiquaire sur cable, qui se cachait dans une boite discrète.
Une discrète fenêtre verticale,
très étroite, monte jusqu’au plafond : une partie est en
verre dépolie, l’autre pivote pour l’aération.
Une double-porte (qu'on voit bien, au fond,
sur la photo) donne sur l’extérieur : l'une est faite en lamelles
de bois pivotantes, pour l'aération. |
La petite cheminée (à droite)
est placée au sud, pour "pouvoir contempler le feu tout en regardant
la mer".
La terrasse s’étend, côté
mer, sur toute la longueur du living-room, afin d'assurer vue et clarté
maximale.
Subtilité : le même carrelage,
d'un gris soutenu, se prolonge sur la terrasse, pour effacer les différences
intérieur-extérieur. Malheureusement, sans doute à
cause des infiltrations de pluie, un des propriétaires précédents
a cru bon d’ajoute un vilain seuil en béton blanc, cassant l’harmonie
d'origine.
De l'autre côté du living, le
coin repas était meublé d’une table légère
“style camping”, aux montants métalliques mais recouverte d’une
épaisseur de liège pour “éviter le bruit des couverts”,
et du fauteuil asymétrique à un accoudoir.
Une planche en zinc tenait lieu de bar pliable. |
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La chambre de Badovici en 1930 |
Un mini couloir, avec faux plafond éclairé,
mène à la chambre de Badovici.
Le sol est en en carrelage, blanc pour l’espace
lit et noir pour l'espace travail, devant la fenêtre avec vue sur
la mer.
Le coin toilette était séparé
par un paravent-faisant office d’armoire en aluminium (acheté 300.000
francs par le centre Beaubourg).
Un lustre blanc métallique, suspendu,
en verre transparent côté chambre, et imprimé côté
bureau (bien visible sur la photo d'époque), a aujourd'hui disparu.
Par contre, Renaud Barrès a retrouvé
un petit bidet en bois blanc … signé Thonet ! |
Dans la salle de bain attenante, il reste la
baignoire à pied ancienne, qui était alors (voir photo) habillée
de feuille d’aluminium.
Au dessus, une ouverture au plafond en verre
dépoli, basculante pour l’aération, existe toujours, de même
que les carreaux noirs recouvrant les murs et le sol. Ainsi qu'un meuble
de salle de bain en bois blanc, dessiné par Eileen Gray.
Après la salle de bain, un étroit
escalier en colimaçon descend vers la chambre d’amis, dont un mur,
qui part en oblique, était peint en vert anis, l'autre étant
"décoré" d'une fresque de Corbu un tantinet aggressive.
L'armoire est encore là, astucieuse,
éclairée, avec ses “tiroirs” qui ne se tirent pas mais ferment
grâce à des clapets dans la partie basse, son étagère
en verre au dessus de la penderie.
Enfin, c'est dans le coin toilette, près
de la fenêtre, si l'on en croit les archives photos, que se trouvait
alors le fameux miroir-satelitte, composé d’un grand miroir rond
et d’un petit avec un bras pivotant, conçu “pour permettre à
Badovici de se raser la nuque”. |
La salle de bain en 1930, dont
il reste le carrelage noir, la
baignoire à pied et le lavabo |

Le solarium, aujourd'hui quasiment intact |
Le couloir suivant mène à la
chambre de bonne (minuscule, même si elle a un fenêtre sur
la mer) puis un nouvel escalier à vis conduit sur le toit, auquel
on accède par un “phare”, en verre transparent et métal :
la forme de spirale de l’escalier était orientée pour utiliser
le vent d’est, dans le but d’aérer l’étage inférieur.
Contrariant les directives de l'architecture
moderne, le toit n’est pas "terrasse", juste couvert de gravillons fins
!
D’en haut, on a une vue plongeante sur le solarium
du jardin, une sorte de piscine carrée, mais “sans eau pour ne pas
attirer les moustiques”, dont un pan incliné recouvert de carreaux
noirs semble encore attendre son matelas de plage et la solide table en
béton armé, ses verres à cocktail. |
Etrange destin d’une maison
Recevant son “cadeau” en 1929, Jean Badovici
en restera propriétaire jusqu’à sa mort en 1956. Eileen est
restée, avec lui, jusqu’en 1932 … avant de partir pour Castellar,
où elle construira une nouvelle Villa blanche, Tempe a Pailla.
Quant à “Bado”, il y venait l’été,
invitant souvent son ami Le Corbusier avec sa femme Yvonne.
Si l’on en croit les recherches de Renaud Barrès,
Corbu aurait été un tantinet jaloux de cette villa blanche
tellement "moderne", au point qu'il aurait, déliberement, peint
quelques fresques murales - entre 1936 et 1939 - dans le but de saccager
quelque peu cette oeuvre architecturale qui lui faisait de l'ombre ou bien
de se l'approprier (?)
Toujours est-il que Le Corbusier s'attache
à ce coin de terre méditerranéenne : il faudrait être
difficile, vue la beauté du site !
C'est là, dans la villa, qu'il a dessiné
les plans de Bogota, venant manger, avec son équipe, dans la guinguette
L'Etoile de Mer que Thomas Rebutato vient de faire construire tout près
(en 1949).
Et ce n'est qu'en 1952 que le grand architecte
fait construire son cabanon, puis son atelier en 1954, sur un terrain mitoyen
appartenant à Rebutato.
En 1957, Corbu fait un troc avec Rebutato :
il lui dessine les unités de camping (en 1957), en échange
de quoi Rebutato lui donne le terrain du cabanon. |
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Quand Jean Badovici meurt en 1956, c’est Le
Corbusier qui cherche un acheteur pour sa villa : il trouve une certaine
madame Schelbert, de Zurich - se faisant au passage payer les 5 (sur les
8) peintures murales ainsi que leur restauration.
Ce qui démontre, selon Renaud Barrès,
l'ambiguité de Corbu : il admire cette maison mais y peint des fresques
aggressives et surtout, ne cite pas le nom de la véritable conceptrice,
Madame Schelbert croyant acheter une villa de Corbu et Bado !
La nouvelle propriétaire y vivra environ
six mois par an, jusqu’à son décès en 1982 : elle
garde le mobilier, se contentant d'apporter quelques modifications minimes,
comme changer les couleurs de certains murs.
En 1982, c’est le docteur Kaegi, (le psychiatre
de madame Schelbert, également originaire de Zurich) qui rachète
E 1027 : mais lui ne va pas garder le mobilier, il le met en vente chez
Sotheby’s Monaco en 1991, avec comme raison officielle de restaurer la
maison avec l’argent. Les 8 des plus belles pièces sont achetées
par le centre Georges Pompidou, le reste dispersé dans le monde
… pour un montant total de 3 millions de francs.
Une collection estimée aujourd’hui à
… 10 fois ce prix, car ce mobilier a connu depuis lors un vif succès.
Voyant les prix s’envoler, le docteur Kaegi
met en 1995 la villa en vente … Mais, à 5 millions de dollars, personne
n’en veut.
Décidement peu chanceux, il est assassiné
dans la villa peu après (1996) par deux SDF qui lui servaient de
jardiniers.
Après maintes difficultés (la
maison fut même squattée plusieurs années), elle est
enfin rachetée, en 1999, pour 2,3 millions de francs, par la commune
de Roquebrune-Cap Martin, avec l'aide du Conservatoire du Littoral (un
organisme d'état qui avait déjà acheté le cabanon
en 1979).

La Villa vers 1930 … et aujourd'hui, en 2002 |
En mai 1999, le jeune architecte Renaud Barrès,
30 ans, est nommé chargé de mission pour la commune de Roquebrune-Cap
Martin : il a fait sa thèse d'architecture sur le thème "E-1027
: Vers une restauration active d’un manifeste de l’architecture moderne",
publiée depuis aux éditions de l’Espérou - sous le
titre "E-1027 : essai d'une théorie de restauration active du patrimoine
moderne et contemporain". |
Aussitôt nommé, il a commencé
par nettoyer et faire l’inventaire des pièces restantes (peu nombreuses)
: “c’est un travail d’archéologue !"
Pour la restauration, il devra s’appuyer sur
les photos NB parue dans un numéro spécial de la revue Architecture
Vivante, dirigée durant dix ans par Jean Badovici (exemple à
droite).
Pour la meubler, la commune compte sur les
dons : l’éditeur allemand de mobilier, Classicon (classicon.com),
a déjà donné 5 pièces et promis son aide.
Enfin sauvée, la villa d'Eileen Gray
? Rapellons que, si le Cabanon a été classé monument
historique en 1996, E-1027 ne l'a été qu'en mars 2000. |
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Cependant aujourd'hui, le projet de la commune,
sur une idée de Renaud Barrès, semble d’une grande cohérence
: restaurer la villa telle qu’elle était en 1929, mobilier inclus.
Afin d’en faire un centre de recherche sur l’architecture moderne, en hébergeant
les chercheurs dans les Unités de camping, la cantine étant
à l’Etoile de Mer (où tout est resté en l’état).
Et avec des heures de visite pour le public.
Montant estimé des travaux : 5 millions
de francs. Avis aux mécènes ! |