La batterie de Pommern

La batterie de Pommern
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La résurrection de la batterie POMMERN

            “Au nord, une grosse pièce tire de quart d’heure en quart d’heure, et sa lueur fait chaque fois rougeoyer le ciel jusqu’au zénith ; le son nous parvient longtemps après, comme le grondement d’un lointain orage. C’est sans doute la pièce du Leugenboom qui tire sur Dunkerque.”    

   Il y a une dizaine d’années, cette phrase, au demeurant anodine, m’était apparue à la page 87 d’un ouvrage rassemblant les souvenirs de guerre d’un ancien de l’Yser. Un livre d’un genre dont les années vingt et trente regorgèrent, retraçant les jours, les mois, les années d’un conflit enlisé dans l’argile des polders. Intitulé “Patrouilleurs”, il était de la plume d’un sous-lieutenant belge, Félicien ROUSSEAUX.  Ne m’intéressant alors que peu aux fortifications, je relevai tout de même que le canon en question devait avoir une sacrée portée. L’auteur, à ce moment du récit, se trouvait à hauteur d’Elverdinghe, face à Sint-Juliaan, c’est-à-dire à l’extrême sud du front tenu par les troupes belges, à 3 km au nord d’Ypres. Nous étions dans le premier semestre de 1918.

   Par curiosité, je m’amusai à essayer de trouver des informations sur ce canon. C’était un mastodonte. Une énorme pièce de marine d’un calibre de 380 mm. Rien de plus. Pas de localisation précise, si ce n’est en arrière d’Ostende. Quant à savoir s’il en demeure des vestiges, c’était le néant. Pourtant, la pièce du Leugenboom  n’était pas une inconnue. Dans de nombreux bouquins, on en voyait une photo, de face. Impressionnant ! Le monstre vaincu ! C’est ainsi que l’on peut en résumer la plupart des légendes. Mais force était de constater que ce cliché et une maigre légende mis à part, les informations dans les textes étaient souvent très succinctes, pour ne pas écrire nulles. Je remisai provisoirement ma curiosité au placard.

   Au fil des années, au fur et à mesure de l’accroissement de mon intérêt pour l’histoire et plus particulièrement pour tout ce qui touche de près ou de loin la fortification, il m’apparut que, en France, des encuvements pour de tels canons jalonnent aujourd’hui encore la ligne de front de la première guerre mondiale. D’ouest en est, je pense à celui du bois du Montoir à Coucy-Le-Château (Aisne), dont les infrastructures n’attendent qu’un coup de balai pour être présentables. Je pense à celui qui tirait sur Sainte-Menehould depuis un bois au nord de Vouziers (Ardennes), ou à celui du bois de Warphemont à Spincourt (Meuse) qui fut le premier à tonner à l’aube d’un jour froid de février 1916. C’était le 21 du mois, la bataille de Verdun commençait par un tir iconoclaste sur la cathédrale de la ville (iconoclaste mais involontaire, le pont sur la Meuse devant la porte Chaussée étant la cible... jamais atteinte !). Trois de ces pièces prirent part à la bataille, parvenant, grâce à leur très longue portée, à atteindre, pour la première fois, la gorge des forts situés dos à la ligne de front, par-dessus le camp retranché. Je pense au béton qui subsiste encore au plus profond de la forêt de Hampont (Moselle) à l’est de Château-Salins. C’était l’emplacement de celui qui tira sur Nancy, ville restée hors d’atteinte de l’infanterie allemande, tout comme Belfort d’ailleurs ; Belfort qui reçut une quarantaine d’obus depuis le site de Zillisheim (Haut-Rhin) au sud-ouest de Mulhouse. Ces deux derniers emplacements sont en bon état et il suffirait de peu d’efforts pour les rendre visitables. Je dois en oublier.               

   Mais revenons au pays. Les Allemands avaient installé de tels monstres en Flandre occidentale. Il y avait la batterie Deutschland, située entre Bredene et Klemskerke,  qui était composée, excusez du peu,  de quatre pièces de 380 mm. Ensuite, il y eut, ce qui nous intéresse ici, le canon du Leugenboom. 

   Au travers d’un article de la Simon Stevinstichting paru en 1995, j’appris qu’ils baptisèrent l’endroit “Batterie Pommern” et même, plus précisément, Artillerieabschnitt West - Fernkampfgruppe Ostende-West n° 33 Pommern 1x38 SKL/45. Cela confirme que le canon était donc une pièce d’un calibre de 380 mm, d’une longueur de 45 calibres, soit 17,13 m. Le canon, numéroté 154, pesait 77.600 kg. Monté sur pivot, en encuvement, cela lui donnait un champ de tir horizontal de 157°. La tourelle abritant la pièce était composée de plaques d’acier de 50 mm d’épaisseur. La portée maximale était de 47 km, ce qui, au moment de sa mise en service, constituait le record du monde. Enfin, les projectiles pesaient 750 kg.

   Le canon était destiné à équiper un navire de guerre de la classe Bayern. Des trois classes de cuirassés en usage dans la flotte allemande de la première guerre mondiale, c’était la plus lourde (32.200 tonnes à pleine charge). Deux bateaux, le Bayern et le Baden furent construits de 1913 à 1916. Le Bayern, premier opérationnel, rejoindra la Hochseeflotte immédiatement après la bataille du Jutland, tandis que le Baden en sera par après le navire amiral. Chaque navire était pourvu de quatre tourelles doubles de 380 mm, deux en chasse et deux en retraite, soit huit pièces par bateau. Ces tourelles étaient fermées et leur blindage variait de 120 à 350 mm d’épaisseur. Les cuirassés des deux autres classes avaient des canons de calibre moindre. Il faudra attendre la seconde guerre et le Bismark ainsi que son sister ship le Tirpitz, pour en revoir, du même modèle, mais amélioré (38,0 SKC/34 SGC/39, 105.300 kg et 51,7 calibres). Deux autres navires de cette classe, le Sachsen et le Württemberg ne seront jamais achevés. Il est du domaine du possible que ce soient leurs canons qui aient été fabriqués et utilisés en encuvement sur le front terrestre. Si tel était le cas, voilà 16 pièces disponibles pour les différents fronts.      En fait, la pièce  donnant toutes satisfactions, ce ne seront pas moins de 29 canons qui sortiront des usines Krupp. Le Bayern sera ferraillé en 1934, tandis que le Baden sera coulé le 6 août 1921 au large de Portsmouth en servant de cible à un exercice de tir anglais. 

   Les infrastructures de la  pièce du Leugenboom (littéralement l’arbre du mensonge), furent établies entre le 15/10/16 et le 15/05/17. D’aucuns prétendent qu’au 25/05/17, l’affût n’était toujours pas installé. La position ne semble pas avoir été aménagée en Stützpunkt (point d’appui à même d’assurer sa propre défense). Les premiers tirs eurent lieu le 17 juin 1917. Le commandant de batterie était le Kapitänleutnant BREUTZ appuyé par ses deux adjoints, les Leutnant BAHLSEN et CHRISTIAN. La cible privilégiée fut Dunkerque, mais Bergues, Furnes et Coxyde subirent aussi des tirs de cette pièce. On a écrit que la ville de Dunkerque fut atteinte par 411 obus en 32 séances de tirs ; mais on a également prétendu qu’en 1918, les tirs furent presque journaliers et c’est ainsi que l’on peut parfois lire que plus de 500 obus furent tirés du Leugenboom. Or on sait que les 380 mm de la batterie Todt (seconde guerre mondiale) dans le Pas-de-Calais, du modèle en service sur le Bismark, avaient une longévité proche des 200 coups. De plus, si j’ai bonne mémoire, je dois avoir entendu, lors de ma visite sur place, que les obus étaient numérotés et d’un calibre grandissant (peut-être en modifiant les seules ceintures de forcement ?) au fur et à mesure de l’usure du tube. Or, sur la première grande photo du présent article, on distingue encore très bien les rainures de ce dernier mais, évidemment, c’est peu pour juger de leur état réel. Avis aux chercheurs, a-t-on procédé à un remplacement du tube.

   Une minorité des tirs sur Dunkerque sont à attribuer à un autre canon, dit du “Predikboom”, proche d’Ostende. Cette pièce aurait tiré 133 obus. Elle fut détruite par les alliés et les Allemands le remplacèrent par celui du Leugenboom. 114 Dunkerquois tués et 185  blessés constituèrent le tribut payé à ces tirs. On notera que, un jour de 1917, un obus tomba, à Malo-les-Bains, sur le quartier général du XVe corps d’armée britannique, y tuant 11 personnes et en blessant 13 autres.

   Dès les premiers tirs, l’emplacement de la batterie fut repéré et, régulièrement, des tirs de contrebatterie venant des environs d’Eggewaertskapelle tentèrent de la museler. Il n’y eut aucun résultat tangible, ni même, semble-t-il, une seule égratignure au béton.

    Deux versions s’opposent quant à la fin des activités de la batterie. Une première prétend qu’elle fut mise hors service par les Allemands eux-mêmes, ces derniers allant jusqu’à tirer dans le parapet bétonné de protection frontale de la pièce. Ce tir était-il intentionnel ou non ? Est-ce là, la meilleure façon de procéder au sabotage de la pièce.

   La seconde est donnée par le capitaine-commandant... ROUSSEAU (un homonyme français de l’auteur de “Patrouilleurs”), lequel prétend que, le 17 octobre 1918 vers 2 h 40, la cinquième salve de sa batterie de 320 éclata juste devant la bouche à feu du monstre, endommageant la couronne de béton et le mettant hors service. Le coup au but fut repéré au son. Les appareils de mesure, enregistrèrent un éclatement d’arrivée identique au coup de départ de la pièce ennemie. En clair, l’attribution des dégâts à la couronne de béton de l’encuvement ne résulte que d’une déduction faite sur place, le jour même, suite à la prise du site d’implantation par l’infanterie belge. J’ignore le degré de précision de ces appareils destinés à enregistrer les sons des impacts, mais à priori, il n’est pas impossible que la salve de 320 ait atteint un objectif solide à proximité immédiate du canon visé. Il pourrait s’agir d’un petit bunker proche d’un mur ou même d’un abreuvoir à vaches, que sais-je ? Conséquemment, les dégâts dans le mur datent-ils réellement de ce jour là ?

   Une relation des évènements du 17 octobre 1918 est faite par le colonel BEM e.r. WEEMAES dans son ouvrage De l’Yser à Bruxelles. Les ordres du G.Q.G. belge à destination de la 7 DI, repris par WEEMAES, ne comportent apparemment aucune trace de l’utilisation d’une batterie de 320 ; l’organigramme de cette unité non plus d’ailleurs. Or c’est à cette division que revient, ce jour là, la mission de pousser sur Bruges, entre Sint-Pieters-Kapelle à sa gauche et Ichtegem à sa droite. La batterie Pommern est en plein centre de son secteur d’attaque. La veille, la poussée des troupes alliées sur Torhout rendait presque indéfendable l’extrême nord du front. Les Allemands étaient, partout, signalés en retraite par les reconnaissances aériennes, malgré un furieux combat d’arrière-garde dans le Praet Bosch en avant de Koekelaere le 16. L’attaque du 17 était programmée pour 06 h 00.

     Le G.A.F. (Groupe d’armée des Flandres) français, aux ordres du général DEGOUTTE, récupère ce jour là, par son ordre 3951,  trois régiments d’artillerie prêtés aux Belges ; le 59e (75), le 414e (155 L.) et le 305e (155 C.) ; point de mention de batterie de 320, ni en prêt, ni en retrait. Malgré cela, je ne puis, en toute objectivité, poser de jugement en me basant sur une seule source, à fortiori incomplète. Cependant, les photos ne semblent pas confirmer une mise hors service du canon et nous savons par d’autres sources que, dans leur fuite, les Allemands ne sabotèrent qu’un petit nombre de leurs batteries côtières.  D’autre part, un document saisi sur un officier de la 38e division de Landwehr (unité positionnée, avec la 3 ID, le 16 octobre 1918 devant la 7 DI belge) montre que les Allemands ont reçu l’ordre de se retirer dans la nuit du 16 au 17 sur la ligne Zeebrugge - Brugge - Thielt.

     Et de revenir à la première hypothèse ;  manquaient-ils réellement de temps pour un sabotage ? La pièce du Leugenboom ne paraît aucunement l’avoir été. Et si la pièce avait été simplement abandonnée, intacte ? Ou bien le système de destruction avait-il fait long feu ? Cela n’engage que moi, bien entendu, mais le suicide par un tir dans le mur de masque, je n’y crois pas. Il y avait fort peu de candidats kamikazes et faire exploser un tel obus à quelques mètres de soi, protégé à peine par cinq centimètres d’acier, ne tient à mon sens, pas debout, à moins, comme un camarade me l’a avancé avec humour, que les Allemands n’aient utilisé un très long fil. Personnellement, je pencherais pour un accident de tir, comme il en est arrivé dans quelques forts où des coupoles ont tiré alors qu’elles étaient éclipsées et que le système de sécurité destiné à empêcher un tel cas de figure était défectueux.

     Relevons enfin que ce 17 octobre, nos troupes progressèrent de plus de 10 km, reprenant au passage la ville d’Ostende. Une telle avancée, pendant cette première guerre, était remarquable. Les troupes belges ont certainement trouvé le site inoccupé.

     Tentons maintenant de relever des indices qui m’ont conduit à cette hypothèse, au travers des quelques photos et cartes postales en ma possession.

: La première grande photo :  c’est ce cliché qui apparaît le plus souvent dans la bibliographie générale de la première guerre. Elle aurait été prise en octobre 1918 par le service photographique de l’armée belge, au travers de la brèche dans le mur de masque. Le but du jeu est de deviner si le coup qui l’a créée était français ou allemand. Il serait illusoire de vouloir tirer un enseignement quelconque de l’inclinaison, post impact, des fers à béton. Les habitués des fortifications, et notamment de la ligne Maginot, savent que, sous la déflagration, ces fers se retrouvent dans tous les sens. Ils sont entraînés par le morceau de béton qui, poussé par le souffle, tente de s’en dégager. Par une équation certainement compliquée, dans laquelle interviennent la déflagration, le souffle, les éclats du projectile, la résistance du béton, la masse du bloc détaché, la résistance des fers à la traction, à la section et à la torsion, le nombre des fers retenant le bloc, etc., on obtiendra autant d’axes différents qu’il y aura de fers mis à nu dans un même bloc de béton.

     La forme de cette brèche ne peut être définie. De quel côté est-elle évasée ?  Nous verrons qu’il nous sera impossible de répondre à cette question au vu des rares documents en ma possession. Cependant, même en supposant que nous y soyons arrivés,  nous avons, dans l’absolu, quatre cas de figure possibles et il est audacieux d’en subodorer les résultats (tir français ou allemand avec ou sans explosion).

     On observera que la volée de la pièce ainsi que sa casemate d’acier ne semblent guère avoir souffert. Cependant, l’indice le plus probant à relever est le fait que la photo montre que très peu de gravats gisent devant la pièce comme ce devrait être le cas si le tir était venu de l’extérieur. A droite du canon, nous nous devons de remarquer le petit morceau de béton au sol, car il réapparaît sur d’autres clichés.

: La seconde grande photo : la brèche est ici cachée. Tout au plus peut-on observer quelques rares gravats proches des soldats devant la pièce. On aura l’attention attirée par la profondeur de l’encuvement et par l’ouverture qui devait certainement communiquer avec le blockhaus latéral droit qui abritait peut-être le personnel. L’arrière de la tourelle était donc ouvert. Aucune poutrelle tordue ne semble témoigner d’une déflagration due à un sabotage. La culasse est toujours en place. Devant le tube, un chariot porte-obus semble avoir été abandonné précipitamment. Comme si, à l’issue du dernier tir, on avait omis de l’ôter. Quoique, en réfléchissant, il paraisse bien proche du tube et qu’en cas de tir, il eût été rejeté en arrière par ce dernier sous l’effet du recul. Si les servants avaient pris la peine d’engouffrer un projectile, il y a fort à parier qu’ils auraient de même pris la peine de le tirer avant de s’enfuir. Pourtant, la position de ce chariot intrigue. Un obus est-il dans le tube ? Le chariot a-t-il été placé là par les Belges, qui sait, par curiosité ou même en jouant ?

: Cette vue est également intéressante à plus d’un titre. Elle est postérieure aux deux précédentes car le petit bloc de béton a été déplacé de la gauche sur la droite (sous cet angle). Les vainqueurs n’ont donc pas balayé devant la bouche. Et pourtant, que sont donc les gravats, soigneusement entassés à l’extrême droite de la photo ? D’où proviennent-ils ? Ils ne peuvent avoir été placés là que par les Allemands. Toutefois, si ces débris provenaient de la brèche, pourquoi se compliquer la tâche en allant les placer là ? Y a-t-il eu d’autres dégâts dus à un autre impact hors cadre ? Et si la salve de 320 avait tout de même touché le but, ailleurs que sur le mur de masque ? Dans ce cas de figure, la salve étant de 2 h 40 et le déclenchement de l’offensive de 6 h 00 ; cela signifierait que les servants auraient pris la peine de faire un peu de ménage avant de fuir précipitamment. C’est léger ! Ce tas de gravats pourrait provenir d’un tir de contrebatterie antérieur. Auquel cas, pourquoi prétendre que les Alliés n’obtinrent pas même une griffe dans le béton ?

     La partie droite de la brèche est visible avec des fers à béton tordus vers l’extérieur.

     Des échelons, permettant l’accès du fond de l’encuvement jusqu’au toit du blockhaus de droite, sont     visibles à l’arrière-plan. Proche d’eux, une canalisation apparaît, installée à 45° par rapport à la verticale  et plongeant vers le fond de l’encuvement que l’on devine sec.

: Photo contemporaine ou de peu postérieure à la précédente. On voit que l’arrière de la tourelle a été bardé de fils de fer barbelés pour en empêcher l’accès. Le petit bloc de béton sous la bouche du tube est à la même place. Rien de bien neuf, si ce n’est un bel aperçu du chariot à obus. Au fond, on devine un peu mieux la brèche et les fers à béton tordus sont toujours là. Un civil pose pour la postérité.

 

: Progressant dans le temps, nous retrouvons ici les barbelés de l’arrière de la tourelle et toujours le petit bloc de béton sous la bouche à feu. Nous voyons intégralement le flanc du blockhaus droit, vierge de trace d’impact. Son toit a reçu une couche de terre et de la végétation y pousse pour le dissimuler aux vues aériennes. Une petite cheminée, déjà visible sur la photo 4° apparaît, proche des échelons. La guerre n’est pas bien loin car, comme sur la 3°, on remarque un soldat avec son fusil. Pas bien loin, et pourtant, le fond de l’encuvement est déjà en train de se remplir d’eau. La canalisation à 45° est-elle en rapport avec cette propension ?

 

: Ci-contre.

     Celle-ci, vu la disparition des filets de camouflage, est postérieure à la 1°. Les arbres à l’arrière plan ne semblent toutefois pas beaucoup avoir épaissi. Un seul détail est à relever. A l’avant plan, les fers à béton si visibles sur la 3°, ont été coupés. Amateurs de souvenirs ou récupérateurs ? Pourquoi cela et pas autre chose ? 

 

             Revenons à l’article de la Simon Stevinstichting. Il donne en guise d’épilogue : au nord de Koekelaere, nous trouvons entre les arbres quelques petites rues champêtres rappelant la présence du canon : Malodreef, Duinkerkedreef, Lange Max-dreef (traduction libre). Aucune information sur d’éventuels vestiges ni même de plan de situation pour  terminer l’article. Rien !

  et  :  Pièce sabotée ?

            C’est avec cela pour tout bagage que le lundi 20 septembre 1999, je décidai d’enfin tenter de localiser avec précision l’emplacement de ce canon. Rassemblant mes cartes et, surtout, m’efforçant de me remémorer mes notions de flamand, me voici lancé dans une enquête à l’issue incertaine. Pourquoi la Simon Stevinstichting n’a-t-elle pas situé les lieux avec plus d’exactitude ? Y a-t-il toujours quelque chose de visible, ne fût-ce qu’un décimètre carré de béton ? Ce décimètre carré dont il me faudra impérativement ramener une photo pour pouvoir affirmer que je L’ai trouvé.

L’ouvrage  de Jean MASSART (cfr sources), paru en 1919, me sera de la plus grande utilité pour entamer mes recherches. Une carte annexée indique les lieux remarquables susceptibles d’intéresser les néotouristes de l’immédiat après-guerre. Le canon de Leugenboom y est situé approximativement, entre Koekelaere et Moere.

   Un marchand de métaux, un facteur, un agriculteur, tous très serviables, me permettent de resserrer le cercle au départ du hameau de Moere (commune de Gistel). Les vastes étendues dégagées et uniformément plates des polders en arrière du cordon des dunes littorales font, à l’approche du but, singulièrement place à un environnement beaucoup plus fermé. Les cultures de maïs doivent être responsables de cette impression. Il serait stupide d’y voir un atout visant à dissimuler la batterie. Il n’y avait point de cultures de cette poacée en 1916. Cependant, les chemins de remembrement, d’une affligeante banalité, cèdent ici la place à de riantes et sinueuses venelles bordées par des vaartjes (fossés humides) d’où s’élèvent tantôt un héron, tantôt, plus rarement, une avocette, une barge, un courlis. Ces paysages, inhabituels pour un Liégeois, intriguent, attirent. La flore y est particulière, l’avifaune aussi. S’il n’y avait cette odeur persistante de lisier, on pourrait se surprendre à souhaiter y séjourner à demeure. Quoique l’on s’habitue à tout.  De relief, il n’en est toujours pas question puisque l’altitude moyenne est ici de cinq mètres. Qu’il est loin le Chaberton ! A une vingtaine de kilomètres en arrière de la côte, je rencontre mon premier bois. Apparition insolite aux allures de montagne là où, au-delà de deux mètres de hauteur, les yeux ne rencontraient jusqu’alors que de rares peupliers, des saules têtards ou le gris du ciel. Des privilégiés y résident, dont cette délicieuse indigène qui, par ses ultimes et judicieuses indications, mettra un terme à mes tâtonnements.

   Koekelaere, Clevinstraat. Une ferme dont la façade en briques jaunes est ornée de grands chiffres en fer forgé indiquant l’année probable de construction (1912) est là, frappée du numéro 11. La fille du propriétaire, Noël VANDECASTEEL, vient m’ouvrir et je débite ma litanie, déjà quatre fois ressassée. "Goeden dag, ik houd van de geschiedenis van de eerste wereldoorlog en ik ben op zoek naar de plaats van en groote duitse kanon." (en résumé). La demoiselle me dit que je suis à la bonne adresse, mais que c’est fermé aujourd’hui. Fermé ? Quoi donc ? Het museum ! Quel musée ? Il existe un musée ici ? Sur mes insistances, elle accepte de faire appel à son père. Ce dernier, le visage sanguin, est une force de la nature. D’un abord très sympathique, il paraît ravi d’avoir un interlocuteur pour pouvoir discuter du canon. Je suis très agréablement  étonné par tant d’enthousiasme.

   Dès cet instant, j’irai de surprise en surprise. Moi baragouinant 3/4 néerlandais, lui 1/4 français, il allait m’apprendre une foule de choses. Bondissant hors de sa salopette de travail, il me conduit une centaine de mètres plus loin dans la rue. Une bâtisse reculée jouxte un bâtiment neuf. A l’opposé de la cour dans laquelle se trouvent, outre deux pièces d’artillerie de la première guerre mondiale, trois obus de 380 mm, une ancienne grange, banale, n’attire que peu le regard. Je parque la voiture dans la cour. Le trajet doit maintenant se faire à pied, loin de toute route, de tout sentier.

   ...Les bottes s’enfoncent dans la boue puis s’en arrachent avec un bruit de déglutition. (...) La boue est délayée jusqu’à un pied de profondeur, c’est une boue gluante, dans laquelle les pieds patinent.” Ainsi s’exprimait Max DEAUVILLE dans son incontournable ouvrage La boue des Flandres. Mais je vous rassure tout de suite : en ce jour de septembre 1999, rien n’est comparable. L’herbe est praticable. Seule l’une ou l’autre bouse me fait patiner.

   Altijd rechtdoor !  Toujours tout droit. Il m’invite à passer sous une clôture pour traverser une pâture bordée d’un champ de maïs. Quand nous sommes arrivés à l’autre extrémité, une gymnastique similaire s’impose pour avoir accès à un second pré bordé du bois où réside la délicieuse indigène. Au beau milieu de ce dernier, une fosse récemment creusée laisse apparaître, environ 150 cm sous le niveau du sol,  non pas un décimètre carré, mais plusieurs mètres de longueur d’un arc de béton armé.

           

             La batterie Pommern !  Je la tiens, ma photo !

Cernée de barrières Nadar, la fosse apparaît au milieu d’une pâture.

Monsieur VANDECASTEEL m’a certifié que l’abreuvoir à l’avant-plan servait de bac à eau pour que les servants du canon fassent leur toilette et leur lessive.  

Ce 20 septembre 1999, seul ce pan de l’arc arrière de l’encuvement est visible.

   Son grand-père possédait déjà cette terre lorsque les Allemands décidèrent de s’y installer. L’encuvement était bordé de part et d’autre par un énorme bunker monolithique, abritant les munitions. La proximité de la nappe phréatique avait imposé cette solution alors que, pour les sites français, les Allemands préférèrent généralement l’enfouissement des soutes. Son aïeul a toujours raconté que jamais les canons français ou belges n’obtinrent de coup au but lors des tirs de contrebatterie. L’impact dans le mur de masque est dû à un tir du canon de 380 mm lui-même. L’obus traversa le massif bétonné, épais de près de trois mètres et s’en alla exploser bien plus loin. Très intéressant, n’est-ce pas ?

   Ce qu’il m’apprit en plus, c’est que le canon resta en place durant tout l’entre-deux guerres. Ce fut même un site touristique majeur. Pendant la seconde guerre mondiale, un détachement vint pour le démonter, probablement pour la refonte. Des soldats occupèrent de nouveau le site pour quelques temps. Ils en profitèrent pour dessiner dans un des bunkers une très belle fresque de Hitler et d’Eva BRAUN. Le canon démonté, les lieux retombèrent dans l’oubli jusqu’en 1956. Cette année là, la commune de Koekelaere (on écrit parfois Coeckelaere) décida de construire des routes sur son territoire. Le ballast était tout trouvé. A coups d’explosifs, toute l’infrastructure de la batterie Pommern fut grignotée et les gravats supportent encore aujourd’hui, ô ironie du sort,  la... Lange Max-dreef. Des deux blockhaus, il ne devrait subsister que la base. De l’encuvement, il semble qu’il y ait l’espoir d’avoir encore des vestiges valables à montrer. Il faut croire que la commune a eu assez de matériaux car, même si seuls quelques mètres du mur arrière de l’encuvement sont dégagés aujourd’hui, ces quelques mètres sont bel et bien là. Il n’y a aucune raison à priori pour que son fond ne subsiste pas.

    Monsieur VANDECASTEEL a entamé des démarches auprès de différentes autorités afin de faire du site un pôle touristique. Il semble être confiant quant à l’obtention de l’aide communale et provinciale. Mais le summum, c’est qu’il espère pouvoir récupérer par 100 mètres de fond au large de l’Angleterre, au moins un canon du Baden. Il précise que ce sera peut-être dans 5 ou 10 ans, mais il a la foi qui soulève les tourelles. Il est inutile de préciser que je lui ai souhaité beaucoup de chance dans cette entreprise.

    Utopiste ? Inconscient ? Fou ?

   Que le lecteur s’abstienne de tout jugement hâtif. Ce personnage a beaucoup plus de suite dans les idées que ce que l’espoir de la folle entreprise de récupérer ce canon ne laisse paraître. Car, en l’absence de cette pièce maîtresse, le site VA être dégagé. Cela ne fait aucun doute. Une cafétéria est déjà construite et à considérer comme opérationnelle. Et la grange ? Banale, écrivais-je ? Cette grange recèle un superbe musée. Obus, photos, maquettes,  drapeaux, etc. seront dévoilés officiellement pour l’inauguration le 31 octobre 1999. Le lendemain et le 11 novembre, le public y aura déjà accès. En 2000, durant la saison estivale, les visites se feront tous les dimanches. D’ici là, peut-être aura-t-il le temps d’aménager l’étage du musée, lequel sera consacré au terrain d’aviation que les Allemands occupaient à Koekelaere durant la première guerre. Le vainqueur de Guynemer serait-il parti de cet aérodrome ? 

  Cette matinée du 20 septembre 1999, j’ai réellement assisté à :

la résurrection de la batterie Pommern.   

Ce sympathique Monsieur

VANDECASTEEL ne tarit pas de commentaires sur les pièces qu’il a rassemblées.

   Mais au fait, qu’est-ce qui avait donc motivé mes recherches ? Ah oui, la phrase du sous-lieutenant ROUSSEAUX. Maintenant que l’emplacement de la batterie est localisé, je puis me livrer au petit jeu des mesures. Elles sont données pour information ; tous les lieux cités n’ont pas été pris pour cible par la pièce.

Canon - DUNKERQUE : 45 km (la portée maximale se situe approximativement au fort de Petite-Synthe.)

Canon - MALO-LES-BAINS : 42 km

Canon - BERGUES : 43 km

Canon - VEURNE/FURNES (grand-place) : 22, 9 km

Canon - KOKSIJDE/COXYDE (église de Koksijde-Bad) : 24, 2 km

Canon - KOKSIJDE (église de Koksijde-Stad) : 22, 8 km

Canon - DE PANNE/LA PANNE (monument Léopold Ier) : 27, 8 km

Canon - NIEUWPOORT/NIEUPORT (église de Nieuwpoort-Bad) : 19 km

Canon - NIEUWPOORT (église de Nieuwpoort-Stad) : 16, 1 km

Canon - IEPER/YPRES (grand-place) : 31, 4 km

Canon - Grand-garde de OUD-STUYVEKENSKERKE (poste belge le plus proche) : 12, 4 km

Canon - Sous-lieutenant ROUSSEAUX : environ 27 km.

            Nous y voilà enfin, 27.000 mètres divisés par 340 (le son se déplace dans l’air à la vitesse moyenne de 340 mètres/seconde) dans la phrase retenue, longtemps après, signifie concrètement :

1 minute 19 secondes 4 dixièmes.

  CQFD.

 

SOURCES

BAILLY Jean et LAMY Nicolas, L’histoire oubliée ou le récit du canon de Leugenboom, in n°9339 de VOX (hebdomadaire militaire belge) du 07/12/1993.

FRANÇOIS Guy (colonel), Les canons de Marine allemands de 38 cm SKL/45 «max», in n° 11 de Fortifications & Patrimoine, juillet 1999.

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Luc MALCHAIR 27 septembre 1999

Petit Fortillard N° 5 (1er semestre 2000)