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La
résurrection de la batterie POMMERN
“Au
nord, une grosse pièce tire de quart d’heure en quart d’heure, et sa lueur
fait chaque fois rougeoyer le ciel jusqu’au zénith ; le son nous parvient
longtemps après, comme le grondement d’un lointain orage. C’est sans doute
la pièce du Leugenboom qui tire sur Dunkerque.”
Il y a une dizaine d’années,
cette phrase, au demeurant anodine, m’était apparue à la page 87 d’un
ouvrage rassemblant les souvenirs de guerre d’un ancien de l’Yser. Un livre
d’un genre dont les années vingt et trente regorgèrent, retraçant les
jours, les mois, les années d’un conflit enlisé dans l’argile des polders.
Intitulé “Patrouilleurs”, il était
de la plume d’un sous-lieutenant belge, Félicien ROUSSEAUX.
Ne m’intéressant alors que peu aux fortifications, je
relevai tout de même que le canon en question devait avoir une sacrée portée.
L’auteur, à ce moment du récit, se trouvait à hauteur d’Elverdinghe, face
à Sint-Juliaan, c’est-à-dire à l’extrême sud du front tenu par les
troupes belges, à 3 km au nord d’Ypres. Nous étions dans le premier semestre
de 1918.
Par curiosité, je m’amusai à
essayer de trouver des informations sur ce canon. C’était un mastodonte. Une
énorme pièce de marine d’un calibre de 380 mm. Rien de plus. Pas de
localisation précise, si ce n’est en arrière d’Ostende. Quant à savoir
s’il en demeure des vestiges, c’était le néant. Pourtant, la pièce du Leugenboom
n’était pas une inconnue. Dans de nombreux bouquins, on en voyait
une photo, de face. Impressionnant ! Le
monstre vaincu ! C’est ainsi que l’on peut en résumer la plupart des légendes.
Mais force était de constater que ce cliché et une maigre légende mis à
part, les informations dans les textes étaient souvent très succinctes, pour
ne pas écrire nulles. Je remisai provisoirement ma curiosité au placard. Au fil des années, au fur et à mesure de l’accroissement de mon intérêt pour l’histoire et plus particulièrement pour tout ce qui touche de près ou de loin la fortification, il m’apparut que, en France, des encuvements pour de tels canons jalonnent aujourd’hui encore la ligne de front de la première guerre mondiale. D’ouest en est, je pense à celui du bois du Montoir à Coucy-Le-Château (Aisne), dont les infrastructures n’attendent qu’un coup de balai pour être présentables. Je pense à celui qui tirait sur Sainte-Menehould depuis un bois au nord de Vouziers (Ardennes), ou à celui du bois de Warphemont à Spincourt (Meuse) qui fut le premier à tonner à l’aube d’un jour froid de février 1916. C’était le 21 du mois, la bataille de Verdun commençait par un tir iconoclaste sur la cathédrale de la ville (iconoclaste mais involontaire, le pont sur la Meuse devant la porte Chaussée étant la cible... jamais atteinte !). Trois de ces pièces prirent part à la bataille, parvenant, grâce à leur très longue portée, à atteindre, pour la première fois, la gorge des forts situés dos à la ligne de front, par-dessus le camp retranché. Je pense au béton qui subsiste encore au plus profond de la forêt de Hampont (Moselle) à l’est de Château-Salins. C’était l’emplacement de celui qui tira sur Nancy, ville restée hors d’atteinte de l’infanterie allemande, tout comme Belfort d’ailleurs ; Belfort qui reçut une quarantaine d’obus depuis le site de Zillisheim (Haut-Rhin) au sud-ouest de Mulhouse. Ces deux derniers emplacements sont en bon état et il suffirait de peu d’efforts pour les rendre visitables. Je dois en oublier.
Mais revenons au pays.
Les Allemands avaient installé de tels monstres en Flandre occidentale.
Il y avait la batterie Deutschland, située entre Bredene et Klemskerke,
qui était composée, excusez du peu,
de quatre pièces de 380 mm. Ensuite,
il y eut, ce qui nous intéresse ici, le canon du Leugenboom.
Au travers d’un article de la
Simon Stevinstichting paru en 1995, j’appris qu’ils baptisèrent l’endroit
“Batterie Pommern” et même, plus précisément, Artillerieabschnitt
West - Fernkampfgruppe Ostende-West n° 33 Pommern 1x38 SKL/45. Cela
confirme que le canon était donc une pièce d’un calibre de 380 mm, d’une
longueur de 45 calibres, soit 17,13 m. Le canon, numéroté 154, pesait 77.600
kg. Monté sur pivot, en encuvement, cela lui donnait un champ de tir horizontal
de 157°. La tourelle abritant la pièce était composée de plaques d’acier
de 50 mm d’épaisseur. La portée maximale était de 47 km, ce qui, au moment
de sa mise en service, constituait le record du monde. Enfin, les projectiles
pesaient 750 kg.
Le canon était destiné à équiper
un navire de guerre de la classe Bayern. Des trois classes de cuirassés en
usage dans la flotte allemande de la première guerre mondiale, c’était la
plus lourde (32.200 tonnes à pleine charge). Deux bateaux, le Bayern et le
Baden furent construits de 1913 à 1916. Le Bayern, premier opérationnel,
rejoindra la Hochseeflotte immédiatement après la bataille du Jutland, tandis
que le Baden en sera par après le navire amiral. Chaque navire était pourvu de
quatre tourelles doubles de 380 mm, deux en chasse et deux en retraite, soit
huit pièces par bateau. Ces tourelles étaient fermées et leur blindage
variait de 120 à 350 mm d’épaisseur. Les cuirassés des deux autres classes
avaient des canons de calibre moindre. Il faudra attendre la seconde guerre et
le Bismark ainsi que son sister ship le Tirpitz, pour en revoir, du même modèle, mais amélioré
(38,0 SKC/34 SGC/39, 105.300 kg et 51,7 calibres). Deux autres navires de cette
classe, le Sachsen et le Württemberg ne seront jamais achevés. Il est du
domaine du possible que ce soient leurs canons qui aient été fabriqués et
utilisés en encuvement sur le front terrestre. Si tel était le cas, voilà 16
pièces disponibles pour les différents fronts. En fait, la pièce
donnant toutes satisfactions, ce ne seront pas moins de 29 canons qui
sortiront des usines Krupp. Le Bayern sera ferraillé en 1934, tandis que le
Baden sera coulé le 6 août 1921 au large de Portsmouth en servant de cible à
un exercice de tir anglais. Les infrastructures de la pièce du Leugenboom (littéralement l’arbre du mensonge), furent établies entre le 15/10/16 et le 15/05/17. D’aucuns prétendent qu’au 25/05/17, l’affût n’était toujours pas installé. La position ne semble pas avoir été aménagée en Stützpunkt (point d’appui à même d’assurer sa propre défense). Les premiers tirs eurent lieu le 17 juin 1917. Le commandant de batterie était le Kapitänleutnant BREUTZ appuyé par ses deux adjoints, les Leutnant BAHLSEN et CHRISTIAN. La cible privilégiée fut Dunkerque, mais Bergues, Furnes et Coxyde subirent aussi des tirs de cette pièce. On a écrit que la ville de Dunkerque fut atteinte par 411 obus en 32 séances de tirs ; mais on a également prétendu qu’en 1918, les tirs furent presque journaliers et c’est ainsi que l’on peut parfois lire que plus de 500 obus furent tirés du Leugenboom. Or on sait que les 380 mm de la batterie Todt (seconde guerre mondiale) dans le Pas-de-Calais, du modèle en service sur le Bismark, avaient une longévité proche des 200 coups. De plus, si j’ai bonne mémoire, je dois avoir entendu, lors de ma visite sur place, que les obus étaient numérotés et d’un calibre grandissant (peut-être en modifiant les seules ceintures de forcement ?) au fur et à mesure de l’usure du tube. Or, sur la première grande photo du présent article, on distingue encore très bien les rainures de ce dernier mais, évidemment, c’est peu pour juger de leur état réel. Avis aux chercheurs, a-t-on procédé à un remplacement du tube.
Une minorité des tirs sur
Dunkerque sont à attribuer à un autre canon, dit du “Predikboom”, proche d’Ostende. Cette pièce aurait tiré 133
obus. Elle fut détruite par les alliés et les Allemands le remplacèrent par
celui du Leugenboom. 114 Dunkerquois
tués et 185 blessés constituèrent
le tribut payé à ces tirs. On notera que, un jour de 1917, un obus tomba, à
Malo-les-Bains, sur le quartier général du XVe corps d’armée britannique, y
tuant 11 personnes et en blessant 13 autres.
Dès les premiers tirs,
l’emplacement de la batterie fut repéré et, régulièrement, des tirs de
contrebatterie venant des environs d’Eggewaertskapelle tentèrent de la
museler. Il n’y eut aucun résultat tangible, ni même, semble-t-il, une seule
égratignure au béton. Deux versions s’opposent quant à la fin des activités de la batterie. Une première prétend qu’elle fut mise hors service par les Allemands eux-mêmes, ces derniers allant jusqu’à tirer dans le parapet bétonné de protection frontale de la pièce. Ce tir était-il intentionnel ou non ? Est-ce là, la meilleure façon de procéder au sabotage de la pièce.
La seconde est donnée par le
capitaine-commandant... ROUSSEAU (un homonyme français de l’auteur de “Patrouilleurs”),
lequel prétend que, le 17 octobre 1918 vers 2 h 40, la cinquième salve de sa
batterie de 320 éclata juste devant la bouche à feu du monstre, endommageant
la couronne de béton et le mettant hors service. Le coup au but fut repéré au
son. Les appareils de mesure, enregistrèrent un éclatement d’arrivée
identique au coup de départ de la pièce ennemie. En clair, l’attribution des
dégâts à la couronne de béton de l’encuvement ne résulte que d’une déduction
faite sur place, le jour même, suite à la prise du site d’implantation par
l’infanterie belge. J’ignore le degré de précision de ces appareils destinés
à enregistrer les sons des impacts, mais à priori, il n’est pas impossible
que la salve de 320 ait atteint un objectif solide à proximité immédiate du
canon visé. Il pourrait s’agir d’un petit bunker proche d’un mur ou même
d’un abreuvoir à vaches, que sais-je ? Conséquemment, les dégâts dans le
mur datent-ils réellement de ce jour là ?
Une relation des évènements du 17 octobre 1918 est faite par le colonel BEM
e.r. WEEMAES dans son ouvrage De l’Yser
à Bruxelles. Les ordres du G.Q.G. belge à destination de la 7 DI, repris
par WEEMAES, ne comportent apparemment aucune trace de l’utilisation d’une
batterie de 320 ; l’organigramme de cette unité non plus d’ailleurs.
Or c’est à cette division que revient, ce jour là, la mission de pousser sur
Bruges, entre Sint-Pieters-Kapelle à sa gauche et Ichtegem à sa droite. La
batterie Pommern est en plein centre
de son secteur d’attaque. La veille, la poussée des troupes alliées sur
Torhout rendait presque indéfendable l’extrême nord du front. Les Allemands
étaient, partout, signalés en retraite par les reconnaissances aériennes,
malgré un furieux combat d’arrière-garde dans le Praet Bosch en avant de
Koekelaere le 16. L’attaque du 17 était programmée pour 06 h 00. 1°
:
La première grande photo :
c’est ce cliché qui apparaît le plus souvent dans la bibliographie générale
de la première guerre. Elle aurait été prise en octobre 1918 par le service
photographique de l’armée belge, au travers de la brèche dans le mur de
masque. Le but du jeu est de deviner si le coup qui l’a créée était français
ou allemand. Il serait illusoire de vouloir tirer un enseignement quelconque de
l’inclinaison, post impact, des fers à béton. Les habitués des
fortifications, et notamment de la ligne Maginot, savent que, sous la déflagration,
ces fers se retrouvent dans tous les sens. Ils sont entraînés par le morceau
de béton qui, poussé par le souffle, tente de s’en dégager. Par une équation
certainement compliquée, dans laquelle interviennent la déflagration, le
souffle, les éclats du projectile, la résistance du béton, la masse du bloc détaché,
la résistance des fers à la traction, à la section et à la torsion, le
nombre des fers retenant le bloc, etc., on obtiendra autant d’axes différents
qu’il y aura de fers mis à nu dans un même bloc de béton. La forme de cette brèche ne peut être définie. De quel côté est-elle évasée ? Nous verrons qu’il nous sera impossible de répondre à cette question au vu des rares documents en ma possession. Cependant, même en supposant que nous y soyons arrivés, nous avons, dans l’absolu, quatre cas de figure possibles et il est audacieux d’en subodorer les résultats (tir français ou allemand avec ou sans explosion). On observera que la volée de la pièce ainsi que sa casemate d’acier ne semblent guère avoir souffert. Cependant, l’indice le plus probant à relever est le fait que la photo montre que très peu de gravats gisent devant la pièce comme ce devrait être le cas si le tir était venu de l’extérieur. A droite du canon, nous nous devons de remarquer le petit morceau de béton au sol, car il réapparaît sur d’autres clichés. 2°
: La seconde grande photo : la
brèche est ici cachée. Tout au plus peut-on observer quelques rares gravats
proches des soldats devant la pièce. On aura l’attention attirée par la
profondeur de l’encuvement et par l’ouverture qui devait certainement
communiquer avec le blockhaus latéral droit qui abritait peut-être le
personnel. L’arrière de la tourelle était donc ouvert. Aucune poutrelle
tordue ne semble témoigner d’une déflagration due à un sabotage. La culasse
est toujours en place. Devant le tube, un chariot porte-obus semble avoir été
abandonné précipitamment. Comme si, à l’issue du dernier tir, on avait omis
de l’ôter. Quoique, en réfléchissant, il paraisse bien proche du tube et
qu’en cas de tir, il eût été rejeté en arrière par ce dernier sous
l’effet du recul. Si les servants avaient pris la peine d’engouffrer un
projectile, il y a fort à parier qu’ils auraient de même pris la peine de le
tirer avant de s’enfuir. Pourtant, la position de ce chariot intrigue. Un obus
est-il dans le tube ? Le chariot a-t-il été placé là par les Belges, qui
sait, par curiosité ou même en jouant ? 3°
: Cette vue est également intéressante à plus d’un titre. Elle est postérieure
aux deux précédentes car le petit bloc de béton a été déplacé de la
gauche sur la droite (sous cet angle). Les vainqueurs n’ont donc pas balayé
devant la bouche. Et pourtant, que sont donc les gravats, soigneusement entassés
à l’extrême droite de la photo ? D’où proviennent-ils ? Ils ne peuvent
avoir été placés là que par les Allemands. Toutefois, si ces débris
provenaient de la brèche, pourquoi se compliquer la tâche en allant les placer
là ? Y a-t-il eu d’autres dégâts dus à un autre impact hors cadre ? Et si
la salve de 320 avait tout de même touché le but, ailleurs que sur le mur de
masque ? Dans ce cas de figure, la salve étant de 2 h 40 et le déclenchement
de l’offensive de 6 h 00 ; cela signifierait que les servants auraient pris la
peine de faire un peu de ménage avant de fuir précipitamment. C’est léger !
Ce tas de gravats pourrait provenir d’un tir de contrebatterie antérieur.
Auquel cas, pourquoi prétendre que les Alliés n’obtinrent pas même une
griffe dans le béton ?
La
partie droite de la brèche est visible avec des fers à béton tordus vers
l’extérieur.
Des
échelons, permettant l’accès du fond de l’encuvement jusqu’au toit du
blockhaus de droite, sont
visibles à l’arrière-plan. Proche d’eux, une canalisation apparaît,
installée à 45° par rapport à la verticale
et plongeant vers le fond de l’encuvement que l’on devine sec. 4°
: Photo contemporaine ou de peu postérieure à la précédente. On voit que
l’arrière de la tourelle a été bardé de fils de fer barbelés pour en empêcher
l’accès. Le petit bloc de béton sous la bouche du tube est à la même
place. Rien de bien neuf, si ce n’est un bel aperçu du chariot à obus. Au
fond, on devine un peu mieux la brèche et les fers à béton tordus sont
toujours là. Un civil pose pour la postérité. 5°
: Progressant dans le temps, nous retrouvons ici les barbelés de l’arrière
de la tourelle et toujours le petit bloc de béton sous la bouche à feu. Nous
voyons intégralement le flanc du blockhaus droit, vierge de trace d’impact.
Son toit a reçu une couche de terre et de la végétation y pousse pour le
dissimuler aux vues aériennes. Une petite cheminée, déjà visible sur la
photo 4° apparaît, proche des échelons. La guerre n’est pas bien loin car,
comme sur la 3°, on remarque un soldat avec son fusil. Pas bien loin, et
pourtant, le fond de l’encuvement est déjà en train de se remplir d’eau.
La canalisation à 45° est-elle en rapport avec cette propension ? 6°
: Ci-contre.
Celle-ci,
vu la disparition des filets de camouflage, est postérieure à la 1°. Les
arbres à l’arrière plan ne semblent toutefois pas beaucoup avoir épaissi.
Un seul détail est à relever. A l’avant plan, les fers à béton si visibles
sur la 3°, ont été coupés. Amateurs de souvenirs ou récupérateurs ?
Pourquoi cela et pas autre chose ?
Revenons à l’article de la Simon Stevinstichting. Il donne en guise
d’épilogue : au nord de Koekelaere,
nous trouvons entre les arbres quelques petites rues champêtres rappelant la présence
du canon : Malodreef, Duinkerkedreef, Lange Max-dreef (traduction libre).
Aucune information sur d’éventuels vestiges ni même de plan de situation
pour terminer l’article. Rien ! 6° et 7° : Pièce
sabotée ?
C’est avec cela pour tout
bagage que le lundi 20 septembre 1999, je décidai d’enfin tenter de localiser
avec précision l’emplacement de ce canon. Rassemblant mes cartes et, surtout,
m’efforçant de me remémorer mes notions de flamand, me voici lancé dans une
enquête à l’issue incertaine. Pourquoi la Simon Stevinstichting n’a-t-elle
pas situé les lieux avec plus d’exactitude ? Y a-t-il toujours quelque chose
de visible, ne fût-ce qu’un décimètre carré de béton ? Ce décimètre
carré dont il me faudra impérativement ramener une photo pour pouvoir affirmer
que je L’ai trouvé. L’ouvrage
de Jean MASSART (cfr sources), paru en 1919, me sera de la plus grande
utilité pour entamer mes recherches. Une carte annexée indique les lieux
remarquables susceptibles d’intéresser les néotouristes de l’immédiat après-guerre.
Le canon de Leugenboom y est situé
approximativement, entre Koekelaere et Moere.
Un
marchand de métaux, un facteur, un agriculteur, tous très serviables, me
permettent de resserrer le cercle au départ du hameau de Moere (commune de
Gistel). Les vastes étendues dégagées et uniformément plates des polders en
arrière du cordon des dunes littorales font, à l’approche du but, singulièrement
place à un environnement beaucoup plus fermé. Les cultures de maïs doivent être
responsables de cette impression. Il serait stupide d’y voir un atout visant
à dissimuler la batterie. Il n’y avait point de cultures de cette poacée en
1916. Cependant, les chemins de remembrement, d’une affligeante banalité, cèdent
ici la place à de riantes et sinueuses venelles bordées par des vaartjes
(fossés humides) d’où s’élèvent
tantôt un héron, tantôt, plus rarement, une avocette, une barge, un courlis.
Ces paysages, inhabituels pour un Liégeois, intriguent, attirent. La flore y
est particulière, l’avifaune aussi. S’il n’y avait cette odeur
persistante de lisier, on pourrait se surprendre à souhaiter y séjourner à
demeure. Quoique l’on s’habitue à tout.
De relief, il n’en est toujours pas question puisque l’altitude
moyenne est ici de cinq mètres. Qu’il est loin le Chaberton ! A une vingtaine
de kilomètres en arrière de la côte, je rencontre mon premier bois.
Apparition insolite aux allures de montagne là où, au-delà de deux mètres de
hauteur, les yeux ne rencontraient jusqu’alors que de rares peupliers, des
saules têtards ou le gris du ciel. Des privilégiés y résident, dont cette délicieuse
indigène qui, par ses ultimes et judicieuses indications, mettra un terme à
mes tâtonnements. Koekelaere, Clevinstraat. Une ferme dont la façade en briques jaunes est ornée de grands chiffres en fer forgé indiquant l’année probable de construction (1912) est là, frappée du numéro 11. La fille du propriétaire, Noël VANDECASTEEL, vient m’ouvrir et je débite ma litanie, déjà quatre fois ressassée. "Goeden dag, ik houd van de geschiedenis van de eerste wereldoorlog en ik ben op zoek naar de plaats van en groote duitse kanon." (en résumé). La demoiselle me dit que je suis à la bonne adresse, mais que c’est fermé aujourd’hui. Fermé ? Quoi donc ? Het museum ! Quel musée ? Il existe un musée ici ? Sur mes insistances, elle accepte de faire appel à son père. Ce dernier, le visage sanguin, est une force de la nature. D’un abord très sympathique, il paraît ravi d’avoir un interlocuteur pour pouvoir discuter du canon. Je suis très agréablement étonné par tant d’enthousiasme.
Dès cet instant, j’irai de surprise
en surprise. Moi baragouinant 3/4 néerlandais, lui 1/4 français, il allait
m’apprendre une foule de choses. Bondissant hors de sa salopette de travail,
il me conduit une centaine de mètres plus loin dans la rue. Une bâtisse reculée
jouxte un bâtiment neuf. A l’opposé de la cour dans laquelle se trouvent,
outre deux pièces d’artillerie de la première guerre mondiale, trois obus de
380 mm, une ancienne grange, banale, n’attire que peu le regard. Je parque la
voiture dans la cour. Le trajet doit maintenant se faire à pied, loin de toute
route, de tout sentier. “...Les bottes s’enfoncent dans la boue puis s’en arrachent avec un bruit de déglutition. (...) La boue est délayée jusqu’à un pied de profondeur, c’est une boue gluante, dans laquelle les pieds patinent.” Ainsi s’exprimait Max DEAUVILLE dans son incontournable ouvrage La boue des Flandres. Mais je vous rassure tout de suite : en ce jour de septembre 1999, rien n’est comparable. L’herbe est praticable. Seule l’une ou l’autre bouse me fait patiner.
Altijd
rechtdoor ! Toujours tout
droit. Il m’invite à passer sous une clôture pour traverser une pâture bordée
d’un champ de maïs. Quand nous sommes arrivés à l’autre extrémité, une
gymnastique similaire s’impose pour avoir accès à un second pré bordé du
bois où réside la délicieuse indigène. Au beau milieu de ce dernier, une
fosse récemment creusée laisse apparaître, environ 150 cm sous le niveau du
sol, non pas un décimètre carré,
mais plusieurs mètres de longueur d’un arc de béton armé.
La batterie Pommern !
Je la tiens, ma photo ! Cernée
de barrières Nadar, la fosse apparaît au milieu d’une pâture. Monsieur VANDECASTEEL m’a certifié que l’abreuvoir à l’avant-plan servait de bac à eau pour que les servants du canon fassent leur toilette et leur lessive. Ce 20 septembre 1999, seul ce pan de l’arc arrière de l’encuvement est visible.
Son
grand-père possédait déjà cette terre lorsque les Allemands décidèrent de
s’y installer. L’encuvement était bordé de part et d’autre par un énorme
bunker monolithique, abritant les munitions. La proximité de la nappe phréatique
avait imposé cette solution alors que, pour les sites français, les Allemands
préférèrent généralement l’enfouissement des soutes. Son aïeul a
toujours raconté que jamais les canons français ou belges n’obtinrent de
coup au but lors des tirs de contrebatterie. L’impact dans le mur de masque
est dû à un tir du canon de 380 mm lui-même. L’obus traversa le massif bétonné,
épais de près de trois mètres et s’en alla exploser bien plus loin. Très
intéressant, n’est-ce pas ?
Ce qu’il m’apprit en plus, c’est
que le canon resta en place durant tout l’entre-deux guerres. Ce fut même un
site touristique majeur. Pendant la seconde guerre mondiale, un détachement
vint pour le démonter, probablement pour la refonte. Des soldats occupèrent de
nouveau le site pour quelques temps. Ils en profitèrent pour dessiner dans un
des bunkers une très belle fresque de Hitler et d’Eva BRAUN. Le canon démonté,
les lieux retombèrent dans l’oubli jusqu’en 1956. Cette année là, la
commune de Koekelaere (on écrit parfois Coeckelaere) décida de construire des
routes sur son territoire. Le ballast était tout trouvé. A coups
d’explosifs, toute l’infrastructure de la batterie Pommern fut grignotée et
les gravats supportent encore aujourd’hui, ô ironie du sort,
la... Lange Max-dreef. Des deux blockhaus, il ne devrait subsister que la
base. De l’encuvement, il semble qu’il y ait l’espoir d’avoir encore des
vestiges valables à montrer. Il faut croire que la commune a eu assez de matériaux
car, même si seuls quelques mètres du mur arrière de l’encuvement sont dégagés
aujourd’hui, ces quelques mètres sont bel et bien là. Il n’y a aucune
raison à priori pour que son fond ne subsiste pas.
Monsieur VANDECASTEEL a entamé des démarches auprès de différentes autorités
afin de faire du site un pôle touristique. Il semble être confiant quant à
l’obtention de l’aide communale et provinciale. Mais le summum, c’est
qu’il espère pouvoir récupérer par 100 mètres de fond au large de l’Angleterre,
au moins un canon du Baden. Il précise que ce sera peut-être dans 5 ou 10 ans,
mais il a la foi qui soulève les tourelles. Il est inutile de préciser que je
lui ai souhaité beaucoup de chance dans cette entreprise. Utopiste ? Inconscient ? Fou ?
Que
le lecteur s’abstienne de tout jugement hâtif. Ce personnage a beaucoup plus
de suite dans les idées que ce que l’espoir de la folle entreprise de récupérer
ce canon ne laisse paraître. Car, en l’absence de cette pièce maîtresse, le
site VA être dégagé. Cela ne fait aucun doute. Une cafétéria est déjà
construite et à considérer comme opérationnelle. Et la grange ? Banale, écrivais-je
? Cette grange recèle un superbe musée. Obus, photos, maquettes,
drapeaux, etc. seront dévoilés officiellement pour l’inauguration le
31 octobre 1999. Le lendemain et le 11 novembre, le public y aura déjà accès.
En 2000, durant la saison estivale, les visites se feront tous les dimanches.
D’ici là, peut-être aura-t-il le temps d’aménager l’étage du musée,
lequel sera consacré au terrain d’aviation que les Allemands occupaient à
Koekelaere durant la première guerre. Le vainqueur de Guynemer serait-il parti
de cet aérodrome ? la
résurrection de la batterie Pommern.
Ce
sympathique Monsieur VANDECASTEEL
ne tarit pas de commentaires sur les pièces qu’il a rassemblées.
Mais
au fait, qu’est-ce qui avait donc motivé mes recherches ? Ah oui, la phrase
du sous-lieutenant ROUSSEAUX. Maintenant que l’emplacement de la batterie est
localisé, je puis me livrer au petit jeu des mesures. Elles sont données pour
information ; tous les lieux cités n’ont pas été pris pour cible par
la pièce. Canon - DUNKERQUE : 45 km (la portée maximale se situe approximativement au fort de Petite-Synthe.) Canon
- MALO-LES-BAINS : 42 km Canon
- BERGUES : 43 km Canon
- VEURNE/FURNES (grand-place) : 22, 9 km Canon
- KOKSIJDE/COXYDE (église de Koksijde-Bad) : 24, 2 km Canon
- KOKSIJDE (église de Koksijde-Stad) : 22, 8 km Canon
- DE PANNE/LA PANNE (monument Léopold Ier) : 27, 8 km Canon
- NIEUWPOORT/NIEUPORT (église de Nieuwpoort-Bad) : 19 km Canon
- NIEUWPOORT (église de Nieuwpoort-Stad) : 16, 1 km Canon
- IEPER/YPRES (grand-place) : 31, 4 km Canon
- Grand-garde de OUD-STUYVEKENSKERKE (poste belge le plus proche) : 12, 4 km Canon
- Sous-lieutenant ROUSSEAUX : environ 27 km.
Nous y voilà enfin, 27.000 mètres divisés par 340 (le son se déplace
dans l’air à la vitesse moyenne de 340 mètres/seconde) dans la phrase
retenue, longtemps après, signifie
concrètement :
SOURCES
BAILLY
Jean et LAMY Nicolas, L’histoire oubliée
ou le récit du canon de Leugenboom, in n°9339 de VOX (hebdomadaire
militaire belge) du 07/12/1993. FRANÇOIS
Guy (colonel), Les canons de Marine
allemands de 38 cm SKL/45 «max», in n° 11 de Fortifications &
Patrimoine, juillet 1999. LYON
Hugh & MOORE John, Encyclopédie des
navires de combat de 1900 à nos jours, Editions Elsevier-Séquoia,
Bruxelles, 1978. LYR
René, Nos Héros morts pour la Patrie, Société
anonyme belge d’imprimerie, Bruxelles, 1923. MASSART
Jean, Ce qu’il faut voir sur les champs
de bataille et dans les villes détruites de Belgique, Volume II : Le front
de Flandre, Edité par la Société anonyme belge d’imprimerie pour le
compte de la Société royale Touring-Club de Belgique, Bruxelles, 1919. ROUSSEAUX
Félicien, Patrouilleurs, les Editions
de Belgique, Bruxelles, 1935. RYHEUL
Johan, Marinekorps Flandern 1914-1918,
Missler – Verlag 1997. SIMON
STEVINSTICHTING (uit het documentatiecentrum), Het kanon van Leugenboom, n°3/1995. WEEMAES
Marcel (colonel B.E.M. e.r.), De l’Yser
à Bruxelles : offensive libératrice de l’armée belge le 28 septembre
1918, imprimerie FRANÇOIS, Bruxelles, novembre 1969. Luc MALCHAIR 27 septembre 1999 Petit
Fortillard N° 5 (1er semestre 2000) |