REQUISITOIRE

REQUISITOIRE

contre

LARGENT
 
 

( Introduction )
 
 

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Citoyennes & Citoyens jurés,

Vous voici rassemblés en ce jour — mercredi 8 mars 2000 —, devant le tribunal de l’opinion publique, pour juger un monstre assoiffé du sang, de la sueur & des larmes des hommes qu’il a plié sous son joug pendant des millénaires. Mais, vous devez vous étonner qu’il n’y ait personne sur le banc des accusés ! N’attendez pas ! Il ne viendra pas ; il est déjà là ; il est partout ; il n'est nulle part. Il lui est impossible de comparaître en chair & en os pour la bonne raison qu’il n’est pas un homme ; &, depuis peu, il a même abandonné toute consistance. Pour la première fois dans l’Histoire, l’Humanité que vous représentez, est appelée à se prononcer sur une convention humaine que rien n’a jamais ébranlée & qui est devenue si puissante que les hommes sont devenus ses jouets, le monde & l’univers ses proies. Largent, voilà le monstre !

Non Citoyens ! vous n’avez pas été conviés à une farce ; mais à l’action la plus prodigieuse qui se puisse accomplir ! Il ne s’agit pas de se livrer à l’acte insensé de juger une chaise inerte, tel que pourrait être vu un lingot d’or, ou de statuer sur une opinion, tel que pourrait être perçue l’idée de Largent, mais de savoir ce qu’est réellement Largent, d’apprécier la mesure véritable de son rôle, de définir la position que l’Homme doit adopter face à lui, & de régler son sort & le notre. Ce qui semble une affaire entendue, est pourtant loin de l’être ! Non seulement personne — à quelques exceptions près — ne voit dans Largent un ennemi, mais tout le monde semble lui dénier jusqu’à un rôle sur nos vies, alors que tout homme ne jure que par lui ! Il pèse de tout son poids sur la société, il est le sujet de toutes les discussions, il est au cœur de tous les problèmes, tout tourne autour de lui & il semble innocent de tout — du moins ne le percevons-nous pas comme un coupable. Mais, Citoyens Jurés, pourquoi ne pourrait-il être présumé coupable ? Parce qu’il est invisible ? Parce qu’il n’est pas personnifié ? Pourtant, quand la tempête arrache un arbre qui s’écrase sur une maison, nous n’accusons ni l’arbre déraciné, ni la maison pourfendue, ni le jardinier, ni l’architecte... mais le vent ! Qui lui passera les menottes ? Largent — sous forme de monnaie — est cependant plus visible & plus saisissable que le vent ! &, contrairement au vent soufflé par la Nature indomptable, Largent est en notre pouvoir. Voilà bien précisément ce qui détourne notre attention de lui ! Largent est-il en notre pourvoir… ou sommes-nous dans le sien ? Hé bien, les deux ! Largent est une convention humaine, avec ses lois, & ses lois ne dépendent plus des hommes. Il appartient toujours aux hommes de réviser leur convention &, tant qu’elle est reconnue, ses lois s’appliquent quelles que soient leurs conséquences. Ainsi, les lois de Largent sont dictées par l’Homme & commandent aux hommes.

Assurément, Largent n’est pas un individu. Pourtant, quelles sont les caractéristiques d’une personne ? Est-ce le fait d’être mortel ? Largent a eu un début ; il n’est donc pas éternel. Est-ce le fait d’avoir des organes ? Toutes les institutions dont la seule vocation est financière, peuvent aisément être assimilées à un corps ayant Largent pour origine, pour but, pour tête & pour âme ! Est-ce le fait d’avoir une circulation sanguine ? Les unités monétaires circulent comme un flux sanguin ! Est-ce le fait d’avoir de l’appétit ? Largent s’insinue partout & dévore tout ! Est-ce le fait d’exercer une influence morale ? Gagner de Largent est pour beaucoup la seule raison de vivre, comme des courtisans rampent aux pieds d’un despote pour jouir de privilèges ; beaucoup d’autres doivent leur misère à leur mépris de Largent, mépris qui se calmerait bien vite s’ils entraient dans ses bonnes grâces ; d’autres encore, plus rares ceux-là, fuient la fortune comme la peste ! Personne n’échappe à Largent. Sous quelque forme que ce soit, son influence est avérée partout & sur tous ! Est-ce le fait d’avoir de l’autorité ? Les lois de Largent ont un empire absolu sur les hommes ! Est-ce le fait de réfléchir ? Si oui, peu d’hommes sont des personnes ! Est-ce le fait d’avoir une logique ? Le capitalo-libéralisme en est le fidèle & le plus soumis des interprètes ! Est-ce le fait d’avoir des alliés ? Ce procès montre combien il en a ! Tous les hommes le défendent avec passion & la plupart sans raison ! Est-ce le fait de pouvoir se défendre ? Sa cour de satellites détient tous les pouvoirs ! Est-ce le fait d’être autonome ? Personne ne le maîtrise ! & plus nous nions son pouvoir, plus il est à l’abri des critiques & des attaques, plus il s’affranchit de notre volonté, plus nous lui laissons de libertés, plus son empire s’étend, plus son pouvoir s’affermi & plus il en abuse à nos dépens. En vérité, Citoyens, il y a longtemps qu’aucune résistance ne lui est opposée ! Comment serait-il inquiété quand les hommes se damnent pour lui, pour la moindre de ses miettes ? Les hommes courent après Largent. Qui contestera cette image ? Or, une autre image, peignant la même situation, ne pourrait-elle représenter Largent faisant courir les hommes ? Ce dernier tableau serait d’ailleurs plus proche de la Vérité ! Car, qui est la cause, quel est l’effet ? Largent n’est pas l’effet qui est la galopade ! Il est donc la cause ! Puisqu’il est la cause, il est moins inerte qu’il n’y paraît ! Largent ne peut agir physiquement, mais son action est insidieuse & tout aussi réelle ! Bien sûr, c’est l’Homme qui lui a conféré son pouvoir, & ce pouvoir... il l’a ! Il l’a parce qu’il lui a été conféré ! Comment nier son pouvoir alors que l’Homme lui a donné & que par notre soumission présente nous lui confirmons nous aussi ? S’il est permis de voir derrière le bâton ou la carotte l’homme qui dirige l’âne, rien n’interdit de voir — sans véritablement faire une entorse à la Vérité criée par tous les faits — Largent comme homme, & l’Homme comme âne !

Invisible, omniprésent, Largent est différent malgré tout d’un homme ; mais en quoi est-il différent d’un Dieu ? Si la réponse à l’existence d’un Dieu est une question de conscience, la question de l'existence de Largent n’a qu’une seule réponse : il existe ! Les athées ne jugeraient-ils pas Dieu cruel & coupable des misères de ce monde, s’ils y croyaient ? Les croyants n’admettent-ils pas son existence sans le voir ? Or les athées ne peuvent mettre en doute l’existence de Largent qui s’agite dans les poches, ni les croyants refuser l’idée — inconcevable pour des athées, dans le cas de Dieu — qu’une chose invisible soit active & puissante ! Les croyants attribuent à leur Dieu des prodiges qu’ils devinent ; qui ne voit pas les désastres de Largent dont le sceau est posé aux vues de tous ? Les manifestations de Largent s’affichent au grand jour ! Les hommes en sont-ils les auteurs ou les victimes ? Certes, Largent a ses grands prêtres que la fortune place au-dessus des hommes ; mais à quoi doivent-ils leur suprématie ? A quelles lois obéissent-ils, si ce n’est aux lois du marché financier, empire de Largent ? Même ces pontifes se prosternent devant le Dieu terrestre !

Selon les expressions populaires, " Largent fait tourner le monde ", " Largent rend fou ", &c. Ces expressions que chacun a un jour utilisées, sont l’expression du bon sens ! Ce même bon sens n’impose-t-il pas d’admettre ce qu’il a remarqué ? Nous ne pouvons nier ce que nous avons de tout temps reconnu ! Ces expressions ne reconnaissent-elles pas que Largent tient le monde dans sa main, pour ne pas dire sous sa botte ? & si Largent tient le monde sous sa coupe, si tout tourne autour de lui, fatalement tout se règle sur lui, tout agit ou réagit par rapport à lui, sous son regard ! Ainsi, rares sont les actions humaines qui ne soient pas motivées directement ou indirectement par Largent ! Or, " motivées par Largent " ne signifie-t-il pas que Largent motive ? Comment Largent peut-il motiver sans être, & comment pourrait-il être sans motiver ? Pour trouver la réponse aux mobiles d’un acte, nous posons la question : pour quoi ? Quand le mobile, de façon éclatante, est Largent, nous disons : " il l’a fait pour de Largent ! " ou " il l’a fait pour Largent ", comme nous dirions : " pour untel ou à l’instigation d’untel, il a fait ceci. " Ce " pour quoi " ressemble fort à un " pour qui " ! Notons que tout homme disposant de son libre choix, " quoi " ou " qui " n’enlève rien à la responsabilité de chacun ! & s’il n’enlève rien à personne, la responsabilité de l’homme demeure autant que celle de Largent ! Alors, est-ce parce que la main invisible de Largent enveloppe les hommes que nous ne pouvons la voir ?

L’or n’est pas Largent, mais Largent a longtemps été l'or. Largent est donc plus que la vile matière qui l’incarne & que nous manipulons — ou qui nous manipule —, &, néanmoins, il n’est ni un homme, ni un Dieu ; c’est une entité monstrueuse ! S’il est impossible de juger Dieu, s’il est possible de condamner un homme, qu’en est-il pour Largent qui n’est ni l’Un ni l’autre ? Car, Citoyens jurés, il ne s’agit pas seulement pour nous d’exprimer une opinion ou de nous soumettre à des préjugés comme les hommes sont si prestes à en adopter, mais, dans l’enceinte de ce tribunal, de parvenir à un verdict & de l’appliquer ! Il faut donc avant tout déterminer si Largent peut-être jugé, jugé par la société que nous représentons ! Or, le tribunal de l’opinion publique n’a le pouvoir de statuer que sur les objets qui concernent les hommes en tant que membres de la Cité, qui, en portant atteinte ne serait-ce qu’à un Citoyen, attente à tous les Citoyens, bref sur les objets qui, directement ou indirectement, nous touchent tous ! Largent entre parfaitement dans le cadre de nos compétences, & rien n’y entre mieux ! Cependant, un jugement implique la possibilité d’une condamnation, & une condamnation à l’encontre de Largent impliquerait que Largent la supporte seul ! C’est précisément cette implication qui a toujours écarté de Largent tout soupçon ! Comment s’en prendre à quelque chose qui, à première vue, n’a pas de consistance & qui, ne s’offrant pas aux yeux, n’est pas même sensé avoir une existence ? &, s’il n’a pas d’existence, il devient absurde de le poursuivre, plus encore de le frapper ! Mais, s’il existe sans que nous le poursuivions, sans que nous pensions à le poursuivre, sa puissance est d’autant formidable qu’il est parvenu, avec notre concours, à enchaîner nos esprits ! Or, la convention monétaire n’est pas une illusion. Par définition, Largent est un pur produit de l’esprit humain ! Il existe donc ; il règne sur le monde & siège dans l’esprit des hommes, à l’abri des soupçons ! Le ver est dans le fruit !

Au moins savons-nous maintenant où est son repère ! Ceci devrait nous éviter de soulager Largent de ses responsabilités & de les faire peser exclusivement sur les hommes ! Mais, combien serions-nous encore injustes ! Reconnaître aux hommes une part de culpabilité, ne serait-ce pas nier l’influence irrésistible de Largent ? Pouvons-nous comparer la petitesse des hommes face à la puissance surhumaine de Largent, & les accuser de faiblesse quand ils ne peuvent rivaliser ? L’insecte est-il fautif de périr sous les pas l’éléphant ? De même, le poids de Largent écrase les hommes, au point que, d’une façon ou d’une autre, tous acceptent sa domination. Jusqu’à cette heure, le défier ne vous semblait-il pas folie ? Votre soumission n’était-elle pas si totale que jamais vous n’ayez songé à voir en lui un monstre ? Même en ce moment, ne pensez-vous pas que Largent, quoi que l’on en dise, sera toujours ? Pourtant, Citoyens jurés, l’Homme par rapport à Largent n’a rien de l’insecte par rapport à l’éléphant ! La Nature a fait de l’insecte & de l’éléphant deux êtres distincts, & établi entre eux un rapport de force éternel ! Mais, c’est l’Homme qui a fait Largent, & Largent n’a que la force que l’Homme lui a accordé ! L’Homme & Largent sont donc reliés, &, contrairement à l’insecte & à l’éléphant, chacun a du pouvoir sur l’autre, à condition de l’exercer. Mais, comment l’Homme pourrait-il reconnaître Largent & le récuser ? Ainsi, l’Homme n’exerce pas son pouvoir sur lui, & Largent exerce le sien sans frein ! Le créateur est devenu la proie de sa créature, comme un inconscient finit par être dévoré par le fauve qu’il a élevé. Tout ayant désormais un prix, rien n’échappe à Largent ! Que nous en gagnons ou que nous en perdions, que nous en dépensions ou que nous en économisions, que nous agissions ou que nous réagissions, tout a traduit un coût plus ou moindre, tout se pose, directement ou indirectement, en termes financiers ; rien n’échappe au dictat de Largent !

Pourtant, Largent est une fiction ; il n’est rien sans l’Homme, mais l’Homme restera Homme sans Largent ! Largent maltraite l’Homme ; il ne peut le détruire. Inversement, l’Homme ne peut maltraiter Largent, mais peut l’anéantir s’il recouvre sa souveraineté ! Largent est aussi puissant qu’il est aisé pour l’Homme de l’abattre. Il est né de la volonté de l’Homme ; il peut en recevoir le coup fatal ! Toute la question est, pour nous, de savoir si l’Homme doit porter ce coup.

Sans voir Largent tel que nous le livrons à ce tribunal — & nous le mettrons à nu, dépouillé de tous ses artifices —, des hommes l’ont déjà suspecté d’être mêlé à de nombreux forfaits ! Ils auraient bien voulu lui retirer de sa puissance. Mais il est puissant dès qu’il existe, parce qu’il existe pour être puissant ! Certes, si les hommes ne lui prêtaient plus attention, son pouvoir s’évanouirait. Alors, il n’aurait Largent plus d'utilité. Mais son éradication serait aussi indispensable que sa présence s’avèrerait funeste ! Car, comment sérieusement imaginer que tous les hommes puissent être spontanément touchés par la sagesse & que les exceptions ne deviennent aussitôt les victimes des adeptes de Largent toujours debout ? Imaginerions-nous guérir d’une maladie en restant sous perfusion du virus ? Accepter la mort n’est pas guérir ! Ce n’est pas en faisant un effort sur nous-mêmes que nous inquiétons Largent qui rôde autour de nous ! D’ailleurs, Citoyens, si l’Homme a eu besoin d’inventer Largent, & bien que Largent se soit aussitôt retourné contre lui, la fuite — même sous l’appellation " sagesse " — n’efface pas le besoin qu’il satisfait — même mal. Car, c’est en tant que Citoyens que les hommes ont appelé Largent dans leurs échanges, &, si au lieu de dire " Citoyens " nous disions commerçants, la philosophie qui, pour sauver la Cité, prônerait & le mépris de Largent & sa conservation — donc la cessation de tout commerce pour ne pas s’enrichir —, conduirait, si elle était suivie, à l’anéantissent de l’échange & de la Cité qui n’existe déjà plus ! Cette doctrine serait le comble du tragi-comique ! Elle serait vouée à l’échec dans l'œuf par ses principes contradictoires & contre-nature ! L’Homme est doué pour produire, donc pour échanger ! Certes la sagesse engendre des hommes forts ; mais Largent concerne les Citoyens, quelle que soit leur force morale personnelle ! Faut-il entendre par-là que cette philosophie, dont se dégage un individualisme altruiste, ne s’adresse qu’aux hommes forts ? En revanche, il est sûr qu’elle ne vise ni les Citoyens, ni Largent, & qu’elle prétend sauver les deux à la fois par cette attitude & l’opération du Saint-Esprit ! Comme si David avait terrassé Goliath en restant assis les bras croisés ! Or, cette philosophie est à l’épreuve depuis des siècles, sans avoir jamais donné de résultats. Les conclusions qui devraient être tirées, sont qu’elle contient une faille & qu’elle est impuissante dans la mission dénaturée qu’on lui assigne ! Non ! ses partisans, hommes de valeur, trouvent la faille, toutes les failles, dans l’Homme. Les hommes sont si orgueilleux qu’ils se veulent maître de tout & s’attribuent tous les torts ! Largent, pour eux, n’en a aucun ! Comment pourrait-il en avoir puisque c’est eux qui l’ont inventé, eux qui sont parfaits avec tous les défauts ! En vrais philosophes, ces logiciens n’ont trouvé ni les réponses, ni les questions, & loin d’éclairer l’Homme, ils le livrent à Largent, sans même le savoir ! Sans être loué, Largent est ignoré, protégé & invincible ! Il est vainqueur par forfait ! L’Homme se croit en échec alors qu’il n’a rien tenté !

Les hommes n’ont rien tenté & ils croient mordicus avoir tout essayé ; ce qui les conforte dans l’idée que Largent est invulnérable. Etant universellement reconnu invulnérable, il devient impensable de l’affronter, & personne n’y pense ! Largent n’est l’objet d’aucune contestation, &, pour justifier cette résignation, l’orgueil commande aux hommes de nier son influence sur eux, de supporter fièrement les contrevérités les plus évidentes, de s’entêter dans des voies — de notoriété historique — sans issue, & d’occulter Largent qui est, en même temps, au centre de toutes leurs préoccupations. Le voile qu’ils jettent sur la nature monstrueuse de Largent, est si épais que les hommes ne sont pas suspects de mauvaise foi quand ils soutiennent son innocence ! Comment verraient-ils dans l’objet de tous leurs rêves, l’instrument de tous leurs malheurs ? Comment verraient-ils en lui un coupable alors qu’ils le considèrent comme leur proie ? Victimes de ces illusions, esclaves de ces certitudes, les hommes s’insurgent contre ceux qui, surmontant les préjugés, osent le défier. Ainsi, à la puissance intrinsèque de Largent s’ajoute l’énergique servilité des hommes.

Mais, si Largent est lavé de tout, les hommes sont toujours en quête d’un coupable qui, s’il n’est ni en dessous ni au-dessus d’eux, doit alors se trouver parmi eux. Ainsi, ils offrent à Largent le réjouissant spectacle de leurs déchirements ! Ils se querellent sans fin pour attirer les faveurs de celui qui, les divisant, règne mieux ! Ceci leur échappant, beaucoup d’hommes, plus encore que la première espèce de révoltés, ont prit le parti de s’attaquer aux privilégiés, sans jamais menacer le despote. Le statut de privilégiés indique pourtant clairement qu’ils ont eux-mêmes un maître dont ils tiennent leurs privilèges ! Il n’y a pas de nobles sans roi, pas plus qu’il n’y a de monarchie sans aristocrates ! Qui ignore que ces privilégiés-là doivent tout à Largent & que, tant que sera Largent, il y aura des privilégiés ? Pourquoi s’en prendre à eux, & pas à Largent lui-même ? Aussi impure que soit une flaque lors de la sécheresse, tous les animaux de la jungle se disputent pour y boire. Si la flaque disparaît, tout meurt ; mais si la pluie chasse la sécheresse, tout revit ! Les crocodiles qui occupent la flaque boueuse, aussi despotiquement que ce soit, sont moins les ennemis de la faune que la sécheresse !

Nous voyons bien, Citoyens jurés, que les révoltés de ce genre font désespérément la même erreur que les premiers ! Tous veulent combattre des effets & épargner la cause ! Tous voient la faiblesse de l’Homme, aucun ne voit la puissance de Largent ! Chacun à leur manière, ils font des hommes leur cible. Il est tellement plus facile de s’emparer d’un homme que de saisir Largent à la gorge ! & combien plus aisé de convaincre un homme de sa faiblesse que d’affaiblir Largent ? Mais, tourmenter un faux innocent ne fait pas de lui un vrai coupable ! & épargner un coupable est un crime contre l’innocence ! L’Homme a toujours jugé Largent innocent ; il a traqué les coupables en son sein & trouve des coupables en chaque homme. Une conclusion tenace a souvent prévalu : l’Homme est mauvais de nature. Mais, Citoyens jurés, il est impossible d’écarter une autre hypothèse : l’Homme est mauvais par réaction ; quelque chose le rend mauvais, plus mauvais que nature, si tant est qu'il le soit. Ne sachant pas ou ne voulant pas savoir d’où le mal provient, nous l’avons supposé spontané. Les fils du XXIe siècle, siècle de science, peuvent-ils encore entendre ce langage sans bondir ? La science ne nous confirme-t-elle pas ce que la logique démontre : tout est cause à effet & effet à cause ? Est-il possible de nier les effets auxquels Largent pousse les hommes ? Il serait donc le seul paramètre qui, tout en étant, plus qu'un autre, au cœur de la vie des hommes, des Citoyens & de la Cité, n’aurait pas d’effets sur eux ? Ses effets remarquables ne seraient pas attribués à leur cause, sous prétexte qu’il est inconcevable que Largent en soit une ? C'est pourtant ce paralogisme que les hommes tiennent pour la pure logique ! Ils font de Largent le seul Nil sans source ! Allez donc ébranler de pareils raisonnements ! Ils soutiennent tout & son inverse ! La Vérité est pour eux un odieux mensonge & une insulte qui justifie leur zèle humanicide ! & comme la Vérité est infaillible, ne pouvant ni la démentir ni l’admettre, ils se réfugient dans la fuite ou le fracas, la surdité ou la surenchère !

Citoyens jurés, vos visages en disent long sur votre malaise ! Vous êtes des hommes & vous partagez leurs erreurs. Mais, ce procès n'est pas le votre ! Ne confondez pas l'erreur & le crime, le martyr & le bourreau, L'Homme & Largent ! Vous n'êtes pas des accusés effrayés ; vous êtes des juges imperturbables ! Oubliez vos erreurs d'homme & soyez des Citoyens dignes de la confiance de l'Humanité ! Conscients d'avoir été faibles, vous êtes plus forts ! Faites taire l'orgueil qui veut altérer votre jugement pour prolonger les temps d'insouciante servitude ! L'ignorance est une excuse légitime que la connaissance n'a plus, & vos erreurs d'hier seront désormais des crimes ! Largent régna malgré nous ; il régnerait grâce à vous !

Chassez de vos esprits les terreurs que Largent vous inspire encore ! Ne laissez pas l'angoisse vous paralyser ! Car tout vous paralyse, & plus que tout : la ferme croyance que Largent est irremplaçable ! Vous vous demandez à quoi bon le dénoncer s'il est irremplaçable, & en ne le dénonçant pas il semble l'être ! Comme il l'est pour vous, cela vous dispense de réfléchir sérieusement & le cercle vicieux se referme impitoyablement sur vous ! Vous devez briser ce cercle ! L'esprit peut triompher de tout, même de l'impossible a priori ! Nous ne défions pas les lois de la Nature ; nous nous penchons sur une œuvre humaine : la notre ! Largent n’a pas été pensé ; il nous a toujours échappé ! Est-ce donc le fait de devoir penser — puisqu’il ne peut être pensé à nouveau quelque chose qui ne l’a pas déjà été — la pièce maîtresse de la Cité qui nous trouble tant ? Les conséquences de cette pièce essentielle ne méritent-elles pas cet effort ? Cet effort n’est-il pas le plus primordial entre tous, quand tous les efforts pour conjurer le despotisme de Largent sont vains ? Il est temps de cesser de nous débattre pour nous battre enfin !

Mais, Citoyens jurés, vous êtes ici pour juger Largent, non pour lui trouver un successeur dans le cas où vous vous prononceriez contre lui ! Nous devons déterminer ce qu’il aurait dû être, ce qu’il est & de quoi il est coupable. Car, comment envisager son remplacement sans être, au préalable, convaincu que ses forfaits imposent sa destitution ? C’est cette conviction que nous devons fonder & qui doit retenir toute notre attention ! Il serait cependant inhumain d’exiger de vous une concentration surhumaine ! Aucune mise en garde ne saurait vous distraire des inquiétudes naturelles que des siècles d’habitude & de dépendance à Largent vont soulever, face aux métamorphoses que ce procès pourraient amener ! Ces inquiétudes sont la preuve même de la place qu’occupe Largent, & c’est en songeant au vide qu’il pourrait laisser, & aux influences — pourtant niées — qu’il ne pourrait plus exercer, que vous risquez de reculer dans votre mission de salut public ! Chacun sait que la Nature a horreur du vide & vous imaginez le pire, alors que le pire est sous vos yeux ! Tandis que nous parlons de Largent, c’est à son successeur potentiel que vous pensez ! Mais, comment savoir par quoi le remplacer si vous ne savez pas exactement pourquoi il doit l’être ? Se demander comment est maladroit ; toute la réponse est dans le pourquoi ! Que l’enthousiasme cède donc le pas à la raison ! car quand la force ne peut vous dompter, c’est l’usage inconscient & à mauvais escient de votre liberté qui vous perd ! Méfiez-vous, vous êtes le pire de vos ennemis !
 

Citoyens Jurés, dans cette circonstance unique & solennelle qui effarera les générations futures ne comprenant pas pourquoi abattre ce monstre impalpable aura exigé de nous une abnégation surhumaine & une volonté héroïque, pourquoi une Evidence aura nécessité la discussion incroyable & passionnée présente, vous aurez la possibilité d’intervenir. Ce grand exemple doit sonné le réveil des consciences & la révolte universelle du genre humain ; ce jugement doit être l’acte fondateur d’une ère nouvelle. Chacun de vous a donc le Droit, & même le Devoir, de ne laisser subsister aucune ombre. Oubliez vos faiblesses & élevez-vous à la Dignité de votre mission. Loin de nous la faiblesse ! L’Humanité commande la fermeté ; faiblir serait la trahir, & la trahir serait notre éternel déshonneur !

Largent est à notre merci ; c’est à nous de trancher !
 
 
 
 

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