REQUISITOIRE
contre
LARGENT
( Introduction )
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,
Citoyennes & Citoyens jurés,
Vous voici rassemblés en ce jour mercredi 8 mars 2000 , devant le tribunal de lopinion publique, pour juger un monstre assoiffé du sang, de la sueur & des larmes des hommes quil a plié sous son joug pendant des millénaires. Mais, vous devez vous étonner quil ny ait personne sur le banc des accusés ! Nattendez pas ! Il ne viendra pas ; il est déjà là ; il est partout ; il n'est nulle part. Il lui est impossible de comparaître en chair & en os pour la bonne raison quil nest pas un homme ; &, depuis peu, il a même abandonné toute consistance. Pour la première fois dans lHistoire, lHumanité que vous représentez, est appelée à se prononcer sur une convention humaine que rien na jamais ébranlée & qui est devenue si puissante que les hommes sont devenus ses jouets, le monde & lunivers ses proies. Largent, voilà le monstre !
Non Citoyens ! vous navez pas été conviés à une farce ; mais à laction la plus prodigieuse qui se puisse accomplir ! Il ne sagit pas de se livrer à lacte insensé de juger une chaise inerte, tel que pourrait être vu un lingot dor, ou de statuer sur une opinion, tel que pourrait être perçue lidée de Largent, mais de savoir ce quest réellement Largent, dapprécier la mesure véritable de son rôle, de définir la position que lHomme doit adopter face à lui, & de régler son sort & le notre. Ce qui semble une affaire entendue, est pourtant loin de lêtre ! Non seulement personne à quelques exceptions près ne voit dans Largent un ennemi, mais tout le monde semble lui dénier jusquà un rôle sur nos vies, alors que tout homme ne jure que par lui ! Il pèse de tout son poids sur la société, il est le sujet de toutes les discussions, il est au cur de tous les problèmes, tout tourne autour de lui & il semble innocent de tout du moins ne le percevons-nous pas comme un coupable. Mais, Citoyens Jurés, pourquoi ne pourrait-il être présumé coupable ? Parce quil est invisible ? Parce quil nest pas personnifié ? Pourtant, quand la tempête arrache un arbre qui sécrase sur une maison, nous naccusons ni larbre déraciné, ni la maison pourfendue, ni le jardinier, ni larchitecte... mais le vent ! Qui lui passera les menottes ? Largent sous forme de monnaie est cependant plus visible & plus saisissable que le vent ! &, contrairement au vent soufflé par la Nature indomptable, Largent est en notre pouvoir. Voilà bien précisément ce qui détourne notre attention de lui ! Largent est-il en notre pourvoir ou sommes-nous dans le sien ? Hé bien, les deux ! Largent est une convention humaine, avec ses lois, & ses lois ne dépendent plus des hommes. Il appartient toujours aux hommes de réviser leur convention &, tant quelle est reconnue, ses lois sappliquent quelles que soient leurs conséquences. Ainsi, les lois de Largent sont dictées par lHomme & commandent aux hommes.
Assurément, Largent nest pas un individu. Pourtant, quelles sont les caractéristiques dune personne ? Est-ce le fait dêtre mortel ? Largent a eu un début ; il nest donc pas éternel. Est-ce le fait davoir des organes ? Toutes les institutions dont la seule vocation est financière, peuvent aisément être assimilées à un corps ayant Largent pour origine, pour but, pour tête & pour âme ! Est-ce le fait davoir une circulation sanguine ? Les unités monétaires circulent comme un flux sanguin ! Est-ce le fait davoir de lappétit ? Largent sinsinue partout & dévore tout ! Est-ce le fait dexercer une influence morale ? Gagner de Largent est pour beaucoup la seule raison de vivre, comme des courtisans rampent aux pieds dun despote pour jouir de privilèges ; beaucoup dautres doivent leur misère à leur mépris de Largent, mépris qui se calmerait bien vite sils entraient dans ses bonnes grâces ; dautres encore, plus rares ceux-là, fuient la fortune comme la peste ! Personne néchappe à Largent. Sous quelque forme que ce soit, son influence est avérée partout & sur tous ! Est-ce le fait davoir de lautorité ? Les lois de Largent ont un empire absolu sur les hommes ! Est-ce le fait de réfléchir ? Si oui, peu dhommes sont des personnes ! Est-ce le fait davoir une logique ? Le capitalo-libéralisme en est le fidèle & le plus soumis des interprètes ! Est-ce le fait davoir des alliés ? Ce procès montre combien il en a ! Tous les hommes le défendent avec passion & la plupart sans raison ! Est-ce le fait de pouvoir se défendre ? Sa cour de satellites détient tous les pouvoirs ! Est-ce le fait dêtre autonome ? Personne ne le maîtrise ! & plus nous nions son pouvoir, plus il est à labri des critiques & des attaques, plus il saffranchit de notre volonté, plus nous lui laissons de libertés, plus son empire sétend, plus son pouvoir saffermi & plus il en abuse à nos dépens. En vérité, Citoyens, il y a longtemps quaucune résistance ne lui est opposée ! Comment serait-il inquiété quand les hommes se damnent pour lui, pour la moindre de ses miettes ? Les hommes courent après Largent. Qui contestera cette image ? Or, une autre image, peignant la même situation, ne pourrait-elle représenter Largent faisant courir les hommes ? Ce dernier tableau serait dailleurs plus proche de la Vérité ! Car, qui est la cause, quel est leffet ? Largent nest pas leffet qui est la galopade ! Il est donc la cause ! Puisquil est la cause, il est moins inerte quil ny paraît ! Largent ne peut agir physiquement, mais son action est insidieuse & tout aussi réelle ! Bien sûr, cest lHomme qui lui a conféré son pouvoir, & ce pouvoir... il la ! Il la parce quil lui a été conféré ! Comment nier son pouvoir alors que lHomme lui a donné & que par notre soumission présente nous lui confirmons nous aussi ? Sil est permis de voir derrière le bâton ou la carotte lhomme qui dirige lâne, rien ninterdit de voir sans véritablement faire une entorse à la Vérité criée par tous les faits Largent comme homme, & lHomme comme âne !
Invisible, omniprésent, Largent est différent malgré tout dun homme ; mais en quoi est-il différent dun Dieu ? Si la réponse à lexistence dun Dieu est une question de conscience, la question de l'existence de Largent na quune seule réponse : il existe ! Les athées ne jugeraient-ils pas Dieu cruel & coupable des misères de ce monde, sils y croyaient ? Les croyants nadmettent-ils pas son existence sans le voir ? Or les athées ne peuvent mettre en doute lexistence de Largent qui sagite dans les poches, ni les croyants refuser lidée inconcevable pour des athées, dans le cas de Dieu quune chose invisible soit active & puissante ! Les croyants attribuent à leur Dieu des prodiges quils devinent ; qui ne voit pas les désastres de Largent dont le sceau est posé aux vues de tous ? Les manifestations de Largent saffichent au grand jour ! Les hommes en sont-ils les auteurs ou les victimes ? Certes, Largent a ses grands prêtres que la fortune place au-dessus des hommes ; mais à quoi doivent-ils leur suprématie ? A quelles lois obéissent-ils, si ce nest aux lois du marché financier, empire de Largent ? Même ces pontifes se prosternent devant le Dieu terrestre !
Selon les expressions populaires, " Largent fait tourner le monde ", " Largent rend fou ", &c. Ces expressions que chacun a un jour utilisées, sont lexpression du bon sens ! Ce même bon sens nimpose-t-il pas dadmettre ce quil a remarqué ? Nous ne pouvons nier ce que nous avons de tout temps reconnu ! Ces expressions ne reconnaissent-elles pas que Largent tient le monde dans sa main, pour ne pas dire sous sa botte ? & si Largent tient le monde sous sa coupe, si tout tourne autour de lui, fatalement tout se règle sur lui, tout agit ou réagit par rapport à lui, sous son regard ! Ainsi, rares sont les actions humaines qui ne soient pas motivées directement ou indirectement par Largent ! Or, " motivées par Largent " ne signifie-t-il pas que Largent motive ? Comment Largent peut-il motiver sans être, & comment pourrait-il être sans motiver ? Pour trouver la réponse aux mobiles dun acte, nous posons la question : pour quoi ? Quand le mobile, de façon éclatante, est Largent, nous disons : " il la fait pour de Largent ! " ou " il la fait pour Largent ", comme nous dirions : " pour untel ou à linstigation duntel, il a fait ceci. " Ce " pour quoi " ressemble fort à un " pour qui " ! Notons que tout homme disposant de son libre choix, " quoi " ou " qui " nenlève rien à la responsabilité de chacun ! & sil nenlève rien à personne, la responsabilité de lhomme demeure autant que celle de Largent ! Alors, est-ce parce que la main invisible de Largent enveloppe les hommes que nous ne pouvons la voir ?
Lor nest pas Largent, mais Largent a longtemps été l'or. Largent est donc plus que la vile matière qui lincarne & que nous manipulons ou qui nous manipule , &, néanmoins, il nest ni un homme, ni un Dieu ; cest une entité monstrueuse ! Sil est impossible de juger Dieu, sil est possible de condamner un homme, quen est-il pour Largent qui nest ni lUn ni lautre ? Car, Citoyens jurés, il ne sagit pas seulement pour nous dexprimer une opinion ou de nous soumettre à des préjugés comme les hommes sont si prestes à en adopter, mais, dans lenceinte de ce tribunal, de parvenir à un verdict & de lappliquer ! Il faut donc avant tout déterminer si Largent peut-être jugé, jugé par la société que nous représentons ! Or, le tribunal de lopinion publique na le pouvoir de statuer que sur les objets qui concernent les hommes en tant que membres de la Cité, qui, en portant atteinte ne serait-ce quà un Citoyen, attente à tous les Citoyens, bref sur les objets qui, directement ou indirectement, nous touchent tous ! Largent entre parfaitement dans le cadre de nos compétences, & rien ny entre mieux ! Cependant, un jugement implique la possibilité dune condamnation, & une condamnation à lencontre de Largent impliquerait que Largent la supporte seul ! Cest précisément cette implication qui a toujours écarté de Largent tout soupçon ! Comment sen prendre à quelque chose qui, à première vue, na pas de consistance & qui, ne soffrant pas aux yeux, nest pas même sensé avoir une existence ? &, sil na pas dexistence, il devient absurde de le poursuivre, plus encore de le frapper ! Mais, sil existe sans que nous le poursuivions, sans que nous pensions à le poursuivre, sa puissance est dautant formidable quil est parvenu, avec notre concours, à enchaîner nos esprits ! Or, la convention monétaire nest pas une illusion. Par définition, Largent est un pur produit de lesprit humain ! Il existe donc ; il règne sur le monde & siège dans lesprit des hommes, à labri des soupçons ! Le ver est dans le fruit !
Au moins savons-nous maintenant où est son repère ! Ceci devrait nous éviter de soulager Largent de ses responsabilités & de les faire peser exclusivement sur les hommes ! Mais, combien serions-nous encore injustes ! Reconnaître aux hommes une part de culpabilité, ne serait-ce pas nier linfluence irrésistible de Largent ? Pouvons-nous comparer la petitesse des hommes face à la puissance surhumaine de Largent, & les accuser de faiblesse quand ils ne peuvent rivaliser ? Linsecte est-il fautif de périr sous les pas léléphant ? De même, le poids de Largent écrase les hommes, au point que, dune façon ou dune autre, tous acceptent sa domination. Jusquà cette heure, le défier ne vous semblait-il pas folie ? Votre soumission nétait-elle pas si totale que jamais vous nayez songé à voir en lui un monstre ? Même en ce moment, ne pensez-vous pas que Largent, quoi que lon en dise, sera toujours ? Pourtant, Citoyens jurés, lHomme par rapport à Largent na rien de linsecte par rapport à léléphant ! La Nature a fait de linsecte & de léléphant deux êtres distincts, & établi entre eux un rapport de force éternel ! Mais, cest lHomme qui a fait Largent, & Largent na que la force que lHomme lui a accordé ! LHomme & Largent sont donc reliés, &, contrairement à linsecte & à léléphant, chacun a du pouvoir sur lautre, à condition de lexercer. Mais, comment lHomme pourrait-il reconnaître Largent & le récuser ? Ainsi, lHomme nexerce pas son pouvoir sur lui, & Largent exerce le sien sans frein ! Le créateur est devenu la proie de sa créature, comme un inconscient finit par être dévoré par le fauve quil a élevé. Tout ayant désormais un prix, rien néchappe à Largent ! Que nous en gagnons ou que nous en perdions, que nous en dépensions ou que nous en économisions, que nous agissions ou que nous réagissions, tout a traduit un coût plus ou moindre, tout se pose, directement ou indirectement, en termes financiers ; rien néchappe au dictat de Largent !
Pourtant, Largent est une fiction ; il nest rien sans lHomme, mais lHomme restera Homme sans Largent ! Largent maltraite lHomme ; il ne peut le détruire. Inversement, lHomme ne peut maltraiter Largent, mais peut lanéantir sil recouvre sa souveraineté ! Largent est aussi puissant quil est aisé pour lHomme de labattre. Il est né de la volonté de lHomme ; il peut en recevoir le coup fatal ! Toute la question est, pour nous, de savoir si lHomme doit porter ce coup.
Sans voir Largent tel que nous le livrons à ce tribunal & nous le mettrons à nu, dépouillé de tous ses artifices , des hommes lont déjà suspecté dêtre mêlé à de nombreux forfaits ! Ils auraient bien voulu lui retirer de sa puissance. Mais il est puissant dès quil existe, parce quil existe pour être puissant ! Certes, si les hommes ne lui prêtaient plus attention, son pouvoir sévanouirait. Alors, il naurait Largent plus d'utilité. Mais son éradication serait aussi indispensable que sa présence savèrerait funeste ! Car, comment sérieusement imaginer que tous les hommes puissent être spontanément touchés par la sagesse & que les exceptions ne deviennent aussitôt les victimes des adeptes de Largent toujours debout ? Imaginerions-nous guérir dune maladie en restant sous perfusion du virus ? Accepter la mort nest pas guérir ! Ce nest pas en faisant un effort sur nous-mêmes que nous inquiétons Largent qui rôde autour de nous ! Dailleurs, Citoyens, si lHomme a eu besoin dinventer Largent, & bien que Largent se soit aussitôt retourné contre lui, la fuite même sous lappellation " sagesse " nefface pas le besoin quil satisfait même mal. Car, cest en tant que Citoyens que les hommes ont appelé Largent dans leurs échanges, &, si au lieu de dire " Citoyens " nous disions commerçants, la philosophie qui, pour sauver la Cité, prônerait & le mépris de Largent & sa conservation donc la cessation de tout commerce pour ne pas senrichir , conduirait, si elle était suivie, à lanéantissent de léchange & de la Cité qui nexiste déjà plus ! Cette doctrine serait le comble du tragi-comique ! Elle serait vouée à léchec dans l'uf par ses principes contradictoires & contre-nature ! LHomme est doué pour produire, donc pour échanger ! Certes la sagesse engendre des hommes forts ; mais Largent concerne les Citoyens, quelle que soit leur force morale personnelle ! Faut-il entendre par-là que cette philosophie, dont se dégage un individualisme altruiste, ne sadresse quaux hommes forts ? En revanche, il est sûr quelle ne vise ni les Citoyens, ni Largent, & quelle prétend sauver les deux à la fois par cette attitude & lopération du Saint-Esprit ! Comme si David avait terrassé Goliath en restant assis les bras croisés ! Or, cette philosophie est à lépreuve depuis des siècles, sans avoir jamais donné de résultats. Les conclusions qui devraient être tirées, sont quelle contient une faille & quelle est impuissante dans la mission dénaturée quon lui assigne ! Non ! ses partisans, hommes de valeur, trouvent la faille, toutes les failles, dans lHomme. Les hommes sont si orgueilleux quils se veulent maître de tout & sattribuent tous les torts ! Largent, pour eux, nen a aucun ! Comment pourrait-il en avoir puisque cest eux qui lont inventé, eux qui sont parfaits avec tous les défauts ! En vrais philosophes, ces logiciens nont trouvé ni les réponses, ni les questions, & loin déclairer lHomme, ils le livrent à Largent, sans même le savoir ! Sans être loué, Largent est ignoré, protégé & invincible ! Il est vainqueur par forfait ! LHomme se croit en échec alors quil na rien tenté !
Les hommes nont rien tenté & ils croient mordicus avoir tout essayé ; ce qui les conforte dans lidée que Largent est invulnérable. Etant universellement reconnu invulnérable, il devient impensable de laffronter, & personne ny pense ! Largent nest lobjet daucune contestation, &, pour justifier cette résignation, lorgueil commande aux hommes de nier son influence sur eux, de supporter fièrement les contrevérités les plus évidentes, de sentêter dans des voies de notoriété historique sans issue, & docculter Largent qui est, en même temps, au centre de toutes leurs préoccupations. Le voile quils jettent sur la nature monstrueuse de Largent, est si épais que les hommes ne sont pas suspects de mauvaise foi quand ils soutiennent son innocence ! Comment verraient-ils dans lobjet de tous leurs rêves, linstrument de tous leurs malheurs ? Comment verraient-ils en lui un coupable alors quils le considèrent comme leur proie ? Victimes de ces illusions, esclaves de ces certitudes, les hommes sinsurgent contre ceux qui, surmontant les préjugés, osent le défier. Ainsi, à la puissance intrinsèque de Largent sajoute lénergique servilité des hommes.
Mais, si Largent est lavé de tout, les hommes sont toujours en quête dun coupable qui, sil nest ni en dessous ni au-dessus deux, doit alors se trouver parmi eux. Ainsi, ils offrent à Largent le réjouissant spectacle de leurs déchirements ! Ils se querellent sans fin pour attirer les faveurs de celui qui, les divisant, règne mieux ! Ceci leur échappant, beaucoup dhommes, plus encore que la première espèce de révoltés, ont prit le parti de sattaquer aux privilégiés, sans jamais menacer le despote. Le statut de privilégiés indique pourtant clairement quils ont eux-mêmes un maître dont ils tiennent leurs privilèges ! Il ny a pas de nobles sans roi, pas plus quil ny a de monarchie sans aristocrates ! Qui ignore que ces privilégiés-là doivent tout à Largent & que, tant que sera Largent, il y aura des privilégiés ? Pourquoi sen prendre à eux, & pas à Largent lui-même ? Aussi impure que soit une flaque lors de la sécheresse, tous les animaux de la jungle se disputent pour y boire. Si la flaque disparaît, tout meurt ; mais si la pluie chasse la sécheresse, tout revit ! Les crocodiles qui occupent la flaque boueuse, aussi despotiquement que ce soit, sont moins les ennemis de la faune que la sécheresse !
Nous voyons bien, Citoyens jurés, que les révoltés de ce genre font désespérément la même erreur que les premiers ! Tous veulent combattre des effets & épargner la cause ! Tous voient la faiblesse de lHomme, aucun ne voit la puissance de Largent ! Chacun à leur manière, ils font des hommes leur cible. Il est tellement plus facile de semparer dun homme que de saisir Largent à la gorge ! & combien plus aisé de convaincre un homme de sa faiblesse que daffaiblir Largent ? Mais, tourmenter un faux innocent ne fait pas de lui un vrai coupable ! & épargner un coupable est un crime contre linnocence ! LHomme a toujours jugé Largent innocent ; il a traqué les coupables en son sein & trouve des coupables en chaque homme. Une conclusion tenace a souvent prévalu : lHomme est mauvais de nature. Mais, Citoyens jurés, il est impossible décarter une autre hypothèse : lHomme est mauvais par réaction ; quelque chose le rend mauvais, plus mauvais que nature, si tant est qu'il le soit. Ne sachant pas ou ne voulant pas savoir doù le mal provient, nous lavons supposé spontané. Les fils du XXIe siècle, siècle de science, peuvent-ils encore entendre ce langage sans bondir ? La science ne nous confirme-t-elle pas ce que la logique démontre : tout est cause à effet & effet à cause ? Est-il possible de nier les effets auxquels Largent pousse les hommes ? Il serait donc le seul paramètre qui, tout en étant, plus qu'un autre, au cur de la vie des hommes, des Citoyens & de la Cité, naurait pas deffets sur eux ? Ses effets remarquables ne seraient pas attribués à leur cause, sous prétexte quil est inconcevable que Largent en soit une ? C'est pourtant ce paralogisme que les hommes tiennent pour la pure logique ! Ils font de Largent le seul Nil sans source ! Allez donc ébranler de pareils raisonnements ! Ils soutiennent tout & son inverse ! La Vérité est pour eux un odieux mensonge & une insulte qui justifie leur zèle humanicide ! & comme la Vérité est infaillible, ne pouvant ni la démentir ni ladmettre, ils se réfugient dans la fuite ou le fracas, la surdité ou la surenchère !
Citoyens jurés, vos visages en disent long sur votre malaise ! Vous êtes des hommes & vous partagez leurs erreurs. Mais, ce procès n'est pas le votre ! Ne confondez pas l'erreur & le crime, le martyr & le bourreau, L'Homme & Largent ! Vous n'êtes pas des accusés effrayés ; vous êtes des juges imperturbables ! Oubliez vos erreurs d'homme & soyez des Citoyens dignes de la confiance de l'Humanité ! Conscients d'avoir été faibles, vous êtes plus forts ! Faites taire l'orgueil qui veut altérer votre jugement pour prolonger les temps d'insouciante servitude ! L'ignorance est une excuse légitime que la connaissance n'a plus, & vos erreurs d'hier seront désormais des crimes ! Largent régna malgré nous ; il régnerait grâce à vous !
Chassez de vos esprits les terreurs que Largent vous inspire encore ! Ne laissez pas l'angoisse vous paralyser ! Car tout vous paralyse, & plus que tout : la ferme croyance que Largent est irremplaçable ! Vous vous demandez à quoi bon le dénoncer s'il est irremplaçable, & en ne le dénonçant pas il semble l'être ! Comme il l'est pour vous, cela vous dispense de réfléchir sérieusement & le cercle vicieux se referme impitoyablement sur vous ! Vous devez briser ce cercle ! L'esprit peut triompher de tout, même de l'impossible a priori ! Nous ne défions pas les lois de la Nature ; nous nous penchons sur une uvre humaine : la notre ! Largent na pas été pensé ; il nous a toujours échappé ! Est-ce donc le fait de devoir penser puisquil ne peut être pensé à nouveau quelque chose qui ne la pas déjà été la pièce maîtresse de la Cité qui nous trouble tant ? Les conséquences de cette pièce essentielle ne méritent-elles pas cet effort ? Cet effort nest-il pas le plus primordial entre tous, quand tous les efforts pour conjurer le despotisme de Largent sont vains ? Il est temps de cesser de nous débattre pour nous battre enfin !
Mais, Citoyens jurés, vous êtes ici pour
juger Largent, non pour lui trouver un successeur dans le cas où
vous vous prononceriez contre lui ! Nous devons déterminer ce
quil aurait dû être, ce quil est & de quoi il
est coupable. Car, comment envisager son remplacement sans être,
au préalable, convaincu que ses forfaits imposent sa destitution
? Cest cette conviction que nous devons fonder & qui
doit retenir toute notre attention ! Il serait cependant inhumain
dexiger de vous une concentration surhumaine ! Aucune mise
en garde ne saurait vous distraire des inquiétudes naturelles
que des siècles dhabitude & de dépendance à Largent
vont soulever, face aux métamorphoses que ce procès pourraient
amener ! Ces inquiétudes sont la preuve même de la place
quoccupe Largent, & cest en songeant au vide
quil pourrait laisser, & aux influences pourtant
niées quil ne pourrait plus exercer, que vous
risquez de reculer dans votre mission de salut public ! Chacun
sait que la Nature a horreur du vide & vous imaginez le pire,
alors que le pire est sous vos yeux ! Tandis que nous parlons de
Largent, cest à son successeur potentiel que vous pensez !
Mais, comment savoir par quoi le remplacer si vous ne savez pas
exactement pourquoi il doit lêtre ? Se demander comment
est maladroit ; toute la réponse est dans le pourquoi ! Que
lenthousiasme cède donc le pas à la raison ! car quand la
force ne peut vous dompter, cest lusage inconscient
& à mauvais escient de votre liberté qui vous perd !
Méfiez-vous, vous êtes le pire de vos ennemis !
Citoyens Jurés, dans cette circonstance unique & solennelle qui effarera les générations futures ne comprenant pas pourquoi abattre ce monstre impalpable aura exigé de nous une abnégation surhumaine & une volonté héroïque, pourquoi une Evidence aura nécessité la discussion incroyable & passionnée présente, vous aurez la possibilité dintervenir. Ce grand exemple doit sonné le réveil des consciences & la révolte universelle du genre humain ; ce jugement doit être lacte fondateur dune ère nouvelle. Chacun de vous a donc le Droit, & même le Devoir, de ne laisser subsister aucune ombre. Oubliez vos faiblesses & élevez-vous à la Dignité de votre mission. Loin de nous la faiblesse ! LHumanité commande la fermeté ; faiblir serait la trahir, & la trahir serait notre éternel déshonneur !
Largent est à notre merci ;
cest à nous de trancher !
THEORIE DE L'ASSOCIATIO POLITIQUE