L’étude d’un rapport entre l’histoire et la littérature à partir du Père Goriot nous a permis de dégager quelques traits caractéristiques de Paris au début du XIXe siècle. Nous avons pu observer dans un premier temps que la pension Vauquer, comme d’autres pensions de cette époque, est strictement hiérarchisée. Cette hiérarchie dépend du niveau économique des pensionnaires (la fortune s’amenuisant au fur et à mesure que l’on monte dans la pension), du pouvoir exercé par certaines personnes sur d’autres (sorte de rapport de forces relationnel) et du statut social de chacun, un noble ou un bourgeois étant beaucoup plus estimé qu’un domestique. Dans un second temps, nous nous sommes intéressé aux relations des pensionnaires avec le monde extérieur, c’est-à-dire avec Paris. Pour ce faire, nous avons repris la stratification sociale établie à la fin de notre première partie. Nous avons ainsi débuté ce travail par les relations avec l’extérieur des Vauqueriens nobles et hauts bourgeois (Eugène de Rastignac et Victorine Taillefer) pour descendre jusqu’aux relations des domestiques (Sylvie et Christophe). Nous avons ainsi pu découvrir de nombreux endroits de Paris car les relations de ces personnages sont très différentes. Ceci démontre que les classes sociales ne fréquentent pas ou plutôt n’ont pas la possibilité de fréquenter tout le monde. Comment un noble pourrait-il « s’abaisser » à fréquenter un ouvrier du faubourg Saint-Marceau ? C’est impensable. Inversement, comment un manouvrier pourrait-il espérer fréquenter les beaux salons parisiens ? Même si cette société parisienne est une société mouvante, même si les révolutions technologiques sont importantes pour l’époque, au vu du Père Goriot de Balzac, il est indéniable que cette société est structurellement figée. Comme c’est bien souvent le cas par la succession des régimes politiques, il y a des exceptions qui confirment la règle. Eugène de Rastignac est l’un des meilleurs exemples qui prouve que l’on peut monter dans cette société parisienne, une société qui n’est pas complètement bloquée ; il peut y avoir mobilité sociale ascendante. Si l’ascension est possible, la mobilité sociale descendante est également envisageable. La carrière du père Goriot est assez significative à cet égard. Enrichi sous la Révolution pour avoir fréquenté les bonnes personnes au bon moment (le comité de Salut public), le père Goriot est victime du retour de la monarchie pendant la période dite de la Restauration. Un autre personnage du roman, Vautrin, doit sa chute à sa révolte contre la société, une révolte d’autant plus intéressante à étudier qu’elle est révélatrice des dysfonctionnements de l’organe judiciaire, de la toute puissance de l’argent dans cette société de la première moitié du XIXe siècle. L’apport que procure Le Père Goriot de Balzac à une meilleure compréhension de l’histoire paraît donc indéniable. Roman de la vie privée, Le Père Goriot est en mesure de nous montrer qu’une vie n’est pas seulement quelques événements, quelques dates dont on se souvient a posteriori. La carrière d’un individu n’est pas linéaire, elle est soumise à des hauts et à des bas : Eugène de Rastignac et Jean-Joachim Goriot sont les personnages les plus révélateurs de ce phénomène. L’intérêt du Père Goriot réside dans le fait que ce roman traite tout aussi bien d’histoire économique que d’histoire politique, sociale et événementielle. Le Père Goriot est simplement une histoire dans l’Histoire. Cependant, il est utile de rappeler que dans la mise en œuvre de notre travail nous avons confronté la vision d’un homme, autrement dit Balzac, un romancier qui fournit au lecteur sa propre représentation de l’histoire, avec ce que nous savons de l’époque post-napoléonienne (par l’utilisation de livres de première et seconde main). Car c’est bien la vision de Balzac et non un miroir fidèle de la société de la première moitié du XIXe siècle que nous propose Le Père Goriot. Balzac est en quelque sorte un observateur social puisqu’il observe attentivement tout ce qui se passe dans la société de son temps. Cependant, c’est sa vision de l’histoire que nous avons, une vision d’autant plus difficile à cerner que c’est celle d’un écrivain. Balzac a d’abord observé ce qui se passe autour de lui, puis il a écrit un roman, Le Père Goriot, en prenant appui sur les réalités de son temps. Il est certain que n’importe quel individu a une vision de l’histoire qui est différente de celle de son voisin. Balzac et Stendhal sont contemporains, pourtant ils n’ont pas la même vision du monde. « Les héros de Stendhal attendent l’Histoire. Ceux de Balzac la font. Plus exactement, ils sont l’Histoire[1]. » Balzac a sa propre vision de la société dans laquelle il évolue. Mais tout ce qu’il dit ne provient pas uniquement de son imagination. Anne-Marie Meininger déclare que les « réalités [évoquées dans La Comédie humaine] sont les réalités de Balzac –événements, personnages familiers ou familiaux – réalités de son temps surtout – l’Histoire et, sinon le nom des rois régnant, du moins celui de ses ministres, et les grandes lignes des faits et des idées ; et aussi réalités de la petite histoire, de la vie quotidienne, humaine, bref l’histoire des mœurs du XIXe siècle balzacien[2]. » Prenons l’exemple de Rastignac auquel Pierre Citron s’est particulièrement intéressé. Il nous dit qu’Eugène de Rastignac a de nombreux points communs avec Balzac. Eugène fait, comme Balzac, des études de droit, loge au Quartier latin et a peu d’argent. Depuis longtemps les lecteurs avertis ont reconnu que la famille Rastignac correspond à la famille Balzac. Quelques indices. Dans la préface d’Une fille d’Ève, Balzac, voulant donner la notice biographique d’un de ses personnages, a choisi, entre tous, Rastignac. Dans Le Père Goriot, il s’appelle « de Rastignac », alors qu’il était « Rastignac » tout court dans la première édition de La peau de chagrin – de même que M. de Balzac a commencé par être simplement Honoré Balzac. Il est né en 1799 comme le romancier. Il a comme lui deux sœurs dont l’aînée s’appelle Laure ; elle a deux ans de moins que lui (seize mois chez les Balzac). C’est avec elle qu’il est le plus intime. C’est elle dont la lettre est reproduite – et rappelle les lettres de Laure Balzac. La seconde sœur est « la grosse Agathe » comme Laurence Balzac était « la grosse Laurence » dans les lettres familiales. Seule différence avec la famille de l’écrivain : il y a deux petits frères – séparés par cinq ans comme Laurence et Henry chez les Balzac – et non un seul. Eugène de Rastignac, figure de Balzac, apparaît au sortir de l’adolescence dans Le Père Goriot : nous ne savons rien de son enfance ni celle de ses frères et sœurs, et nous n’en apprendrons rien dans les vingt-cinq romans et récits de La Comédie humaine où il reparaîtra. Rastignac rencontre une femme mariée, fort détachée de son mari, auquel elle n’a pas été fidèle ; Delphine de Nucingen, qui a sept ans de plus que Rastignac et a avec lui une liaison qui se poursuit longtemps à travers de nombreux romans de La Comédie humaine, jusqu’au jour où, pour le garder, elle lui fait épouser sa fille (dans Le Député d’Arcis, rédigé en 1842-1843). On songe à Mme de Berny, et à son projet de marier Balzac avec sa fille Julie[3]. Le vécu de Balzac compte donc pour beaucoup dans la réalisation de ses romans. L’expérience du vécu est également fondamentale quant à notre manière de penser. En effet, l’analyse que nous faisons du Père Goriot en tant que chercheur de la fin du XXe siècle serait probablement toute autre si nous avions vécu dans la deuxième moitié du XIXe siècle, quelques années après la parution du Père Goriot. Adeline Daumard, historienne spécialiste de la bourgeoisie, s’est justement intéressée à cette question. Elle déclare que « la formation intellectuelle et morale du chercheur oriente l’élaboration de son travail et la synthèse finale. […] Aujourd’hui, l’historien est un citoyen qui ne peut s’abstraire complètement des préoccupations de ses contemporains[4]. » De plus, comme le dit si bien Pierre Barbéris, « la peinture d’une société et de ses structures est nécessairement d’une portée moins immédiatement messianique que l’histoire d’un individu, même si cet individu ne se comprend que replacé dans la société qui fut la sienne[5] ».
Le roman d’éducation aboutit à la littérature, mais à une littérature d’un type nouveau : une littérature construite et de construction. Le monde de Balzac est vrai en ceci qu’il est un document sur les contradictions qui engendrent le mouvement de la société[6].
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[1] Pierre Barbéris, Le monde de Balzac, op. cit., p. 507.
[2] Anne-Marie Meininger, « Réalisme et réalités », Europe, 1965, p. 180-181.
[3] Pierre Citron, Dans Balzac, Paris, Seuil, 1986, p. 177-178.
[4] Adeline Daumard, La bourgeoisie parisienne de 1815 à 1848, Paris, Albin Michel, 1996 (École Pratique des Hautes Études, 1963), p. I-II.
[5] Pierre Barbéris, Le monde de Balzac, op. cit., p. 507.
[6] Ibid., p. 158-159.